Skip to main content

Full text of "L'Université catholique : recueil religieux, philosophique, scientifique et littéraire"

See other formats


Digitized  by  the  Internet  Archive 

in  2010  with  funding  from 

University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/luniversitcath04pari 


,'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE, 

RECUEIL  RELIGIEUX, 

PHILOSOPHIQUE,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE. 


IMi'lU.MEUIE  DE  E.-J.  BAILLY, 

PLACB  I90AS0KHB,  H"  2« 


L'UNIYERSITÉ 

CATHOLIQUE. 

RECUEIL  RELIGIEUX, 
PHILOSOPHIQUE ,  SCIENTIFIQUE  ET  LITTÉRAIRE. 


TOME  QUATRIÈME. 


-9-0-f*SBi 


PARIS. 

AUX  BUREAUX  DE  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE, 

RfS   VB»   BÀINTS-PÈaCB  ,    69. 


U  DCCC  XXXVII. 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS, 


CHAPITRE  XI. 

Objections  :  L»  objections  théologiquCÂ. 

Nous  avons  vu,  dans  les  chapitres  pré- 
ccdens  ,  comment  M.  de  La  IWennais  , 
pour  avoir  rompu  avec  Rome  ,  est  forcé 
de  marcher  d'égaremens  en  égaremens  , 
soit  dans  l'ordre  religieux,  soit  dans 
l'ordre  politique.  Il  nous  reste  à  exami- 
ner les  raisons  par  lesquelles  il  essaie  de 
justifier  cette  rupture  môme. 

Les  raisons  qu'il  allègue  forment  deux 
séries  d'objections  contre  les  jugpmens  du 
Saint-Siège.  Les  unes,  qui  semblent  s'ap- 
puypr  sur  certains  principes  catholiques, 
ont  pour  but  de  mettre  en  contradiction 
avec  ces  principes  les  actes  émanés  d<i 
Rome.  Les  autres  prennent  leur  point 
d'appui  hors  de  la  doctrine  de  l'Eglise, 
dans  des  idées  purement  politiques.  Les 
objections  de  la  première  espèce  sont 
comme  le  dernier  retentissement  d'une 
foi  fuyante  :  dans  les  secondes,  on  n'en- 
tend plus  aucun  accent  de  foi 5  le  tribun 
a  entièrement  remplacé  le  prêtre.  Il  im- 
porte de  distinguer  ces  deux  genres  d'at- 
taques, pour  mettre  quelque  ordre  dans 
cette  discussion. 

Commençons  par  les  objections  théo- 
logiques. 

Après  avoir  rapporté  textuellement  sa 
lettre  au  Pape,  du  5  novembre  1833,  par 
laquelle  il  déclarait  : 


«  1"  Qu'en  tant  que  l'Encyclique  pro- 
«  clame  ,  suivant  l'expression  d'Inno- 
«  cent  1er,  la  tradition  apostolique,  qui, 
«  n'étant  que  la  révélation  divine  elle- 
«  même,  perpétuellement  et  infaillible- 
«  ment  promulguée  par  l'Eglise ,  exige 
«  de  ses  enfans  une  foi  parfaite  et  abso- 
«  lue,  il  y  adhère  uniquement  et  absolu- 
«  ment; 

«  2°  Qu'en  tant  qu'elle  décide  et  règle 
«  différens  points  d'administration  et  de 
«  discipline  ecclésiastique,  il  y  est  éga- 
«  lement  soumis  sans  réserve  ; 

3°  Enfin,  qu'à  raison  des  fausses  inter- 
prétations que  l'on  pourrait  donner  à 
sa  déclaration,  «  sa  conscience  lui  fait 
«  un  devoir  d'ajouter  qu'il  demeure,  à 
«  l'égard  de  la  puissance  spirituelle,  en- 
«  tièrement  libre  de  ses  opinions,  de  ses 
«  paroles  et  de  ses  actes,  dans  l'ordre  pu- 
«  rement  temporel  ;  » 

Après  avoir,  dis-je,  cité  cette  déclara- 
tion, M.  de  La  Mennais  ajoute  :  «  quelles 
«  que  pussent  être  les  vues  politiques  de 
(f  Rome,  je  croyais,  je  l'avoue,  ma  décla- 
«  ration  tellement  conforme  aux  maxi- 
«  mes  catholiques  universellement  re- 
«  çues,  qu'il  me  semblait  presque  impos- 
«  iible  qu'on  refusât  de  s'en  contenter 
«  (1).  » 

En  réfléchissant  toutefois  avec  un  es- 
prit plus  calme  aux  maximes  catholiques 

(1)  Afraires  de  Rouie  ,  p.  14i;. 


6 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


universellement  reçues,  il  se  fût  aperçu 
aisément,  nous  le  croyons,  que  d'après 
ces  maximes  mêmes,  il  éfait  impossible 
que  le  Saint-Siège  voulu!  bien  se  conten- 
ter de  cette  d«^claration. 

Rappelons  d'abord  quel  était  l'état  des 
choses.  Le  Saint-Siège  demandait  la  ga- 
rantie d'une  soumission  sincère  et  réelle 
à  l'Encyclique,  et  M.  de  La  Mennais  avait 
terminé  sa  lettre  au  Pape,  du  4  août  1833, 
par  ces  paroles  si  formelles  :  «  si  l'ex- 
«  pression  de  mes  sentimensne  paraissait 
«  pas  assez  neite  à  Votre  Sainteté,  qu'elle 
«  daigne  elle  même  me  faire  savoir  de 
«  quels  termes  je  dois  me  servir  pour  la 
«  satisfaire  pleinement  :  ceux-là  seront 
«  toujours  les  plus  conformes  à  ma  pen- 
«  sée,  qui  la  convaincront  le  mieux  de 
«  mon  obéissance  filiale.  >•  Sa  Sainteté 
lui  avait  indiqué,  en  conséquence,  la 
formule  dont  il  devait  se  servir  pour  la 
satisfaire  pleinement  j  mais  au  lieu  de 
souscrire  purement  et  simplement  cette 
formule,  il  se  jette  dans  les  distinctions 
et  les  restrictions.  En  rapprochant  cette 
manière  de  procéder  de  l'engagement 
qu'il  avait  pris  dans  sa  précédente  lettre, 
Rome  n'avait  pas  même  besoin  de  peser 
tous  les  termes  de  cette  nouvelle  décla- 
ration pour  voir  clairement  que  celte 
garantie  ne  garantissait  rien ,  et  qu'elle 
était  à  la  fois  évasive  et  menaçante. 

Mais,  indépendamment  de  celte  obser- 
vation générale,  cette  déclaration  était 
affectée  de  certains  vices  incompatibles 
avec  une  soumission  réelle  à  l'Ency- 
clique. 

M.  de  La  Mennais  réduisait  sa  soumis- 
sion à  deux  points  :  1»  adhésion  aux  ar- 
ticles de  foi ,  aux  vérités  révélées  qui  se 
trouvent  contenues  dans  l'Encyclique  ; 
2°  obéissance  à  ce  qu'elle  décide  et  règle 
en  matière  de  discipline  et  d'administra- 
tion ecclésiastique.  Que  pouvait-on  exi- 
ger de  plus,  demande  t  il  :  est-ce  que 
cela  ne  renfermait  pas  tous  les  objets 
possibles  de  l'obéissance  catholique  ? 

Puisque  M.  de  La  Mennais  argumentait 
ici  en  prétendant  s'appuyer  sur  les 
maximes  catholiques  universellement  re- 
çues, il  pouvait  se  rappeler,  que,  d'après 
ces  maximes,  une  doctrine  peut  être  con- 
traire à  ce  qui  est  établi  par  la  iradilion 
des  Jpôlres  cl  des  Pires  ^  non  pas  seule- 
xueut  çn  (aut  qu'(;UQ  couUçul  de»  asser- 


tions précisément  contradictoires,  dans 
leurs  termes  mêmes,  aux  points  révélés, 
ce  qui  constitue  des  propositions  for- 
mellement hérétiques,  mais  encore  en 
tant  qu'elle  présente  aussi  des  propo- 
sitions voisines  de  l'hérésie,  erronées, 
scandaleuses  et  le  reste ,  lesquelles  bles- 
sent à  divers  degrés  la  pureté  de  la  tra- 
dition. De  pareilles  qualifications  sont 
employées  dans  les  jugemens  doctrinaux 
les  plus  solennels ,  M.  de  La  Mennais  ne 
l'ignore  pas,  et  il  a  eu  lui-même,  dans  ses 
précédens  écrits  ,  l'occasion  de  faire 
sentir  comment  elles  sont  nécessaires 
pour  préserver  le  dépôt  de  la  saine  doc- 
trine. Il  ne  pouvait  oublier  non  plus, 
que,  d'après  les  maximes  catholiques,  le 
Saint  Siège,  lorsqu'il  condamne  une  doc- 
trine, tantôt  attribuée  chaque  proposi- 
tion les  qualifications  spéciales  qu'elle 
doit  subir,  tantôt  procède  d'une  autre 
manière,  soit  en  déclarant  collective- 
ment que  les  propositions  réprouvées 
sont  respectivement  hérétiques ,  erro- 
nées, scandaleuses,  etc.,  soit  en  pronon- 
çant, en  termes  plus  généraux  encore, 
qu'elles  sont  contraires  à  l'enseignement 
de  l'Eglise.  Les  Apôtres  ont  donné  eux- 
mêmes,  dans  leurs  épitres,  l'exemple  de 
ces  condamnations  générales  dont  l'u- 
sage se  retrouve  à  toutes  les  époques. 
Saint  Augustin  dit  à  ce  sujet  :  «  Il  nous 
«  est  superflu  de  chercher  ce  que  l'Eglise 
«  catholique  pense  de  chacune  de  ces 
«  propositions,  puisqu'il  suffit ,  pour  les 
«  rejeter ,  de  savoir  qu'elle  les  ré- 
«  prouve  (l).  »  Et  Bossuet  :  «  Les  con- 
«  damnations  générales  sont  utilement 
«  pratiquées  dans  l'Eglise,  pour  donner 
«  comme  un  premier  coup  aux  erreurs 
«  naissantes ,  et  souvent  môme  le  der- 
«  nier,  selon  l'exigence  du  cas,  et  le  de- 
«  gré  d'ohstinalion  qu'on  trouve  dans  les 
«  esprits  (2).  » 

Lors  donc  que  l'Eglise,  en  réprouvant 
'  n  certain  nombre  d'erreurs  qu'elle  dé- 
signe, proclame  un  ensemble  de  véri- 
tés qu'elle  déclare  être  établies  par  la 
tradition  des  Apôtres  et  des  Vires,  elle 
prescrit,  non  seulement  de  professer  les 
articles  de  foi  qui  font  partie  de   l'en- 

(1)  Quid  contra  sin[;ii1as  propositioncs  scntiaf 
Ecclesiu  catliulica,  tupcrfluà  quseritur,  cùaipropter 
hoc  tufricial  oam  conlrà  eas  scntire.  Lib.  de  Hser. 

(2)  Soc.  Ëcril.  «ui:  k  liy.  ^  J^^^tvftrtt"  s* 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


seignement  promulgué  par  elle ,  mais 
encore  de  suivre  cet  enseignement  dans 
toute  son  étenilue.  en  rejetant,  dans  les 
opinions  contre  lesquelles  ce  jugement 
doctrinal  est  diigé.  toiit  ce  qui,  sous  un 
rapport  ou  sous  un  autre  ,  plus  ou  moins 
prochainement,  mérite  d'élre  censuré. 
Or,  que  faisait  >1.  de  La  Mennais  par  la 
partie  de  sa  déclaration  qui  se  rapportait 
à  la  doctrine?  H  admettait,  d'une  part, 
que  l'Encyclique  renferme  ,  eu  matière 
de  doctrine,  des  points  qui  ne  consti- 
tuent pas  des  articles  de  foi  proprement 
dits,  et  d'autre  part,  il  limitait  son  adhé- 
sion, il  la  restreignait  aux  seuls  articles 
de  foi  proclamés  par  l'Encyclique.  Il 
avait  hien  soin  d'articuler,  en  propres 
termes,  qu'il  n'entendait  en  suivre  la 
doctrine  qu'en  tant  qu'elle  énonçait 
des  dogmes  formelleaient  révélés.  11 
était  dès  lors  évident 

1"  Que  sa  déclaration  ne  l'engageait  à 
rien,  même  par  rapport  aux  points  de 
foi  promulgués  par  1  Encyclique:  car  il 
demeurait  toujours  maître  de  les  ranger, 
d'après  son  jugement  particulier,  dans 
la  partie  doctrinale  de  l'Encyclique  qu'il 
refusait  de  suivre; 

2°  qu'il  s'affranchissait  formellement 
d'une  partie  essentielle  de  la  soumission 
catholique,  par  cela  même  qu'il  se  ré- 
servait la  liherté  de  soutenir,  si  cela  lui 
ploi  ait.  les  doctrines  qui,  sans  mériter 
la  noie  d'hérésie  ,  étaient  condamnable» 
à  d'autres  titces  :  doctrines  qui  peuvent 
souvent  exercer  une  influence  plus  fu- 
neste qu'ime  hérésie  qui  serait  lancée 
parmi  les  hdoles  sans  que  les  voies  lui 
eussent  été  préparées.  Celle-ci  en  effet  a 
moins  de  chances  de  séduire,  à  raison  de 
son  opposition  si  manifeste  à  la  foi;  et 
presque  toujours  les  hérésies  ne  parvien- 
nent à  s'implanter  dans  les  esprits,  que 
lorsque  ceux-ci  ont  été  déj.'i  remués, 
et  si  on  peut  le  dire,  labourés  par  cer- 
taines opinions,  qui  disposent  p:  ochai- 
nement  les  âmes  à  recevoir  celle  lemence 
de  mort. 

La  seconde  clause  de  la  déclaration  de 
M.  de  La  Mennais,  celle  qui  est  relative 
à  l'indépendance  dans  l'ordre  femporel, 
suflisail  h  elle  s^'ule  pour  anéantir  toutC' 
soumission  effective  h  l'Encyclique.  Que 
l'ordre  purement  temporel  ne  tombe  pas 
sous  la  juridiction  de  la  puissance  spiri- 


tuelle, c'est  un  principe  qui,  pris  d'une 
manière  abstraite,  ne  fait  qu'exprimer  la 
distinction  de  deux  puissances  ,  distinc- 
tion maintenue  par  la  tradition  de  l'E- 
glise. Mais  celte  maxime,  énoncée  comme 
clause  re  trictive  de  la  déclaration  de 
M.  de  La  Mennais,  avait  une  tout  autre 
portée.  Il  fait  voir  lui-même  ,  dans  son 
livre ,  qu'il  avait  tenu  à  insérer  cette 
clause  parce  qu'au  fond  il  était  décidé  à 
ne  pas  suivre  la  doctrine  de  l'Encyclique 
sur  la  liberté  des  cultes  ,  la  liberté  de  la 
presse,  la  soumission  auxpuissances, etc., 
c'est-à-dire  la  majeure  partie  de  l'en- 
seignement contenu  dans  le  jugement 
pontifical. 

Concluons  donc  de  tout  ce  qui  vient 
d'être  dit  que  le  Saint-Siège,  qui  voulait 
s'assurer  d'une  soumission  réelle  au  ju- 
gement solennel  qu'il  avait  porté ,  ne 
pouvait  se  contenter  de  la  déclaration 
de  M.  de  La  Mennais.  Il  était  placé  dans 
l'alternative  de  la  désapprouver  ou  de 
livrer  aux  vents  sa  propre  autorité.  INous 
recommandons  cette  observation  à  quel- 
ques personnes  qui ,  bien  que  soumises 
à  ses  décisions  ,  sont  disposées  à  croire  , 
avec  un  esprit  de  légèreté  et  de  critique 
peu  filial,  que  Rome  a  mis  trop  de  ri- 
gueur dans  ses  exigences.  L'histoire  at- 
teste que  le  Saint-Siège  n'est  jamais  exi- 
geant qu'à  regret,  et  les  paroles  paternel- 
les de  Grégoire  XVI,  leur  commentaire 
officiel  dans  les  lettres  du  cardinal  Pacca, 
fout  voir  qu'en  cette  circonstance  en  par- 
ticulier Rome  n'a  point  dérogé  à  ses  ha- 
bitudes. Nulle  autorité  sur  la  terre  ne 
connaît  mieux  le  prix  de  la  tempérance 
dans  le  commandement;  mais  elle  sait 
aussi  que  la  modération  doit  se  modérer 
elle-même,  et  s'arrêtera  la  limite  au- 
delà  de  laquelle  elle  mettrait  en  péril  les 
intérêts  de  la  foi. 

Nous  venons  de  voir  que  ,  d'après  les 
maximes  catholiques  invoquées  par  lui, 
M.  de  La  Mennais  n'est  aucunement  fondé 
à  se  plaindre  du  refus  qu'a  fait  Rome 
d'accepter  sa  déclaration  au  sujet  de 
l'Encyclique.  Passons  maintenant  à  ses 
griefs  théologiques  contre  l'Encyclique 
elle-même. 

Le  premier  de  ces  griefs  est  relatif  à  la 
doctrine  sur  la  liberté  des  cultes.  Lais- 
sons parler  M.  de  La  Mennais.  «  S'il  est 
«  do  foi  que  la  libellé  de  conscience  ou 


^  L'UNIVERSITÉ 

«  la  tolérance  civile  des  cultes  doit  être 
tt  réprouvée  par  les  catholiques ,  il  faut 
«  qu'elle  ait  été  expressément  défendue 
«  de  Dieu.  Si  Dieu  l'a  défendue  expres- 
«  sèment,  cette  défense  ne  souffre  au- 
«  cune  exception  ni  de  personnes  ,  ni  de 
«  lieux,  ni  de  temps.  Or,  depuis  l'origine 
K  du  Christianisme  jusqu'à  nos  jours  , 
«  l'histoire  montre  l'Eglise  s'accommo- 
«  dant  partout  sur  ce  point  aux  lois  éta- 
«  blies  ,  et  Ton  ne  voit  pas  qu'elle  ait 
«  jamais  fait  aux  gouverneniens  chré- 
«  tiens  un  devoir  absolu  de  l'iritolé 
«  rance.  Comment  donc  serait-on  calho- 
«  liquement  obligé  de  croire  ,  d'une 
«  croyance  absolue  et  illiinitée  ,  que  c'est 
t<  une  maxime  absurde  et  erronée  de 
«  prétendre  qu'il  ïàuX.  assurer  et  garantir 
«  à  qui  que  ce  soit  la  liberté  de  con- 
«  science'?  L'Eglise  aurait-elle  pu  licite- 
«  ment  tolérer  dans  la  pratique  une 
«  maxime  absurde  et  erronnée  ,  une 
w  maxime,  js  le  répète,  opposée  à  la 
«  foi,  si  l'on  est  tenu  de  la  rejeter  uni- 
«  quement  et  absolument ,  et  de  ne  rien 
«  approuver  qui  y  soit  contraire?  Il  y  a 
«  plus:  un  peuple  entier,  le  peuple  ir- 
V  landais,  professe  hautement  aujour- 
«  d'hui  même  cette  maxime  erronée , 
«  elle  forme  une  des  bases  principales 
«  sur  laquelle  il  s'appuie  pour  réclamer 
«  ses  droits  religieux  et  politiques.  Or 
«  de  deux  choses  l'une ,  ou  il  le  peut 
«  faire  catholiquement ,  et  alors  que 
«  penser  de  l'Encyclique?  ou  il  ne  le 
«  peut  pas  ,  et  en  ce  cas  d'où  vient  que , 
«  le  laissant  rfc/i/er autant  qu'il  lui  plait, 
«  on  n'essaie  même  pas  de  le  ramener 
«  dans  les  voies  catholiques.  » 

Celte  objection  repose  sur  une  étrange 
confusion  d'idées.  Quelle  est  la  doctrine 
que  l'Encyclique  réprouve  dans  V  Avenir? 
C'est  ce  piincipe  général  que  la  plein»; 
liberté  des  cultes  est  l'état  normal  el 
légitime  ,  dont  on  ne  peut  s'écarter  sans 
violer  les  droits  de  l'homme  et  du  ci- 
toyen. Quelle  est,  d'un  autre  côté  ,  la 
maxime  ([u'implique  la  conduite  de  l'E- 
glise ,  (|ui  s'est  accommodée  aux  lois  éta- 
blies dans  les  divers  pays  et  aux  néces- 
sités des  temps?  C'est  celle  maxime  que 
la  liberté  d's  cultes  peut  licitement  être 
tolérée  loiscjue  la  Irancpiillité  |)ublique 
l'exige,  et  au  degré  où  elle  l'cxigi;.  (Jr 
comment  peul-on  imaginer  qu'où  tombe 


CATHOLIQUE. 

dans  une  contradiction  en  enseignant  à 
la  fois  que  tel  régime  n'est  pas  l'ordre 
naturel,  l'état  normal,  et  néanmoins  qu'if 
peutêtre toléré  pour  éviterdeplusgrands 
maux.  Loin  qu'elles  se  contredisent ,  la 
seconde  de  ces  assertions  suppose  la  pre- 
mière. Puisque  M.  de  La  ftlennais  vou- 
lait partir  d'un  principe  posé  par  l'Ency- 
clique, pour  en  déduire  les  conséquences, 
il  devait  prendre  ce  principe  tel  qu'il 
est  j  il  ne  fallait  pas  dire  :  «  S'il  est  de  foi 
que  la  liberté  des  cultes  doive  être  ré- 
prouvée par  les  catholiques  »  ;  il  devait 
dire  seulement  :  «  S'il  est  de  foi  que  la 
maxime  suivant  laquelle  il  faut  assurer 
et  garantir  à  chacun  cette  liberté,  comme 
si  elle  était  un  droit  imprescriptible', 
doive  être  réprouvée  par  iescalholiqiîes.» 
En  employant  indifféremment  ces  deux 
as  erlions  l'une  pour  l'aiitre  ,  comme  si 
elles  étaient  ideiitiques,  M.  de  La  Men- 
mais  argumente  complètement  à  faux.  Il 
prête  à  l'Eglise  une  maxime  très  diifé- 
lente  de  celle  qui  a  dirigé  sa  conduite 
en  ce  qui  concerne  la  tolérance.  Par 
une  étonnante  distraction,  il  transforme, 
au  moyen  d'une  variation  de  termes,  le 
pr  ncipe  qu'il  combat  en  un  principe 
ioul  autre  ,  e;  voilà  sur  quoi  repose  cet 
échafaudage  de  déductions  étah'es  avec 
une  iierté  si  écrasante  pour  nous  autres 
pauvres  catholiques. 

L'objection  tirée  de  l'opinion  de  l'Ir- 
lande est  de  nulle  valeur.  Le  peuple  ir- 
landais veut ,  soit  par  rapport  à  la  li- 
berté des  cultes,  soit  par  rapport  aux 
auttes  libertés,  l'égaie  extension,  à  tous 
les  sujets  du  Royaume-Uni  ,  des  fran- 
chises politiques  qui  font  partie  du  droit 
public  de  la  Grande-Bretagne.  Qui  no 
voit  que  les  justes  réclamations  de  ce 
peuple  n'entraînent  nullement  l'appro- 
bation de  la  maxime  générale  et  absolue  ré- 
prouvé»; par  l'Encyclique?  Que,  dans  i'ar- 
d.  ur  de  la  lutte  ,  quelques  uns  des  cham- 
pions de  rirlandi;  aient  émis  thioriqu  - 
m'iit  des  assertions  répréhe.nsibles,  cela 
peut  être;  nidis  qu'on  iiOi^s  uu)ntre  des 
actes  publics  exprimant  ro|>iiiion  du 
peuple  iiland-.is,  qu'on  nous  montre  un 
manifeste  d^^  S'-s  é^êque.  dont  il  suit  l'cn- 
seif<niineni .  d'où  l'on  puisse  inférer  qu'il 
ptol'esse  la  maxime  condanniée  .- on  ne 
l'essaiera  pas. 

Les  mêmes  observalions  s'appliquent, 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


quant  au  fond,  à  la  liberté  illimitée  de 
la  presse,  que  l'on  fait  dériver  du  même 
principe  que  ia  liberté  absolue  des  cultes. 
Du  reste,  en  ce  qui  concerne  la  presse, 
M.  de  La  Mennais  ne  cherche  point  à 
prouver^  par  quelque  argument  spécial, 
que  la  doctrine  de  l'Encyclique  soit  en 
opposition  avec  la  pratique  de  l'E'^lisej 
il  prétend  seulement  qu'elle  entraîne  des 
conséquences  incompatibles  nvec  les 
bases  de  l'ordre  social.  Nous  retrouve- 
rons celte  objection  dans  le  chapitre 
suivant;  nous  n;  nons  occupons ,  dans 
celui-ci  ,  que  des  objections  théolo- 
giques. 

M.  de  La  Mennais  touche  ensuite  la 
question  de  la  soumission  aux  puissances. 
«  Qu'un  pouvoir  établi ,  dit-il ,  ne  puisse 
«  en  aucun  cas  être  attaqué  et  renversé 
«  sans  crime  ;  que  ce  soit  là  un  principe 
«  fondé  sur  l'enseignement  et  sur  ia  pra- 
«  tique  constante  de  l'Eglise,  en  un  mot 
«  un  principe  de  foi:  outre  que  les  écri- 
«  vains  scoiastiqnes  ,  et  en  particulier 
«  saint  Thomas .  soutiennent  expressé- 
«  meiit  le  contraire,  je  cherchais  vaine- 
«  mont  en  moi-même  le  moyen  de  con- 
«  ci  ier  celte  assertion  avec  Thistoire  où 
«  nous  voyons  tant  de  révolutions  poli- 
«  tiques  contre  lesquelles  l'Eglise  ne  pro- 
«  testa  jamais  ;  tant  de  princes  déposés 
«  ou  menacés  de  l'être,  sur  des  motifs  de 
•t  nature  si  diverse,  par  les  pontifes  ro- 
te mains  eux-mêmes.  Fal!ait-il  recon- 
«  naître  dans  ces  nombreuses  déposi- 
«  tions  prononcées  en  vérlu  d'un  droit 
«  qu'on  appelait  divin,  autant  de  viola- 
it tions  de  la  loi  réellement  divine?  Alors 
«  quelle  idée  aurait-on  des  Papes,  et  que 
«  devenait  leur  autorité  ?  » 
.  Si  les  limites  de  cet  écrit  nous  permet 
talent  de  traiter  avec  une  étendue  conve- 
nable chacune  des  graves  questions  qui 
s'y  rapportent,  nous  pourrions  établir 
ici,  comme  nous  espérons  le  faire  ail- 
leurs, que  l'esprit  de  soumission  au  pou- 
voir, recommandé  comme  un  devoir  par 
la  tradition  chrétienne,  offre,  aux  yeux 
de  la  raison,  des  garanties  réelles  d'ordre, 
de  bien-être  et  de  progrès,  qu'on  cherche- 
rait vainement  dans  l'esprit  do  perturba- 
tien  et  de  révolte  que  l'on  voudrait  y 
substituer.  31ais  sans  entrer  dans  une 
longue  discussion,  quelques  observiitions 
suflisent  pour  écarter  l'objeclion  Ihéolo- 


gique  que  M.  de  La  Mennais  élève  à  ce 
sujet  contre  la  doctrine  de  TEBcyclique. 

D'abord,  en  rapportant  le  précepte  de 
l'apôtre ,  qui  ordonne  d'être  soumis  au 
puissances ,  l'Encyclique  ne  lui  donne 
point  un  sens  nouveau  comme  M.  de  la 
Menn-T  is  le  suppose  ;  elle  ne  dit  point  que 
tout  pouvoir  quelconque,  par  cela  même 
qu'il  existe  de  fait,  soit  le  pouvoir  légi- 
time envers  qui  l'obéissance  des  peuples 
est  engagée.  Lorsque  la  Convention  cou- 
vrait la  France  des  échafauds  de  la 
terreur,  elle  était  un  pouvoir  existant  et 
un  des  plus  puissans  que  l'on  ait  jamais 
vus  ;  or  nul  catholique  n'imagine  que 
l'Encyclique  l'oblige  à  reconnaître  que 
les  villes,  les  provinces  qui  se  fussent 
concertées  alors  pour  affranchir  leur  pa- 
trie, eussent  violé  le  précepte  de  l'apôtre. 

En  second  lieu ,  quant  à  l'opinion  de 
saint  Thomas  et  des  théologiens  qui  l'ont 
suivi,  je  n'ai  pas  besoin  d'entrer  dans 
une  discussion  de  textes,  ni  de  combiner 
ici  les  diverses  parties  de  leur  doctrine, 
pour  montrer  en  quoi  elle  diffère  de  la 
docUine  révolutionnaire.  Un  fait  con- 
stant met  hors  de  doute  cette  différence. 
L'Encyclique  réprouve,  dans  l' advenir,  les 
princijies  de  révolte  qui  sont  un  renou- 
vellement des  doctrines  de  Wiclef.  Or 
lorsque  l'Ëgiise  prononça  contre  les  er- 
reurs de  ce  sectaire,  une  condamnation 
qui  ne  fût  ignorée  d'aucun  théologien  , 
l'opinion  de  saint  Thomas  et  d'autres 
scholastiques  était  connue;  leurs  livres 
avaient  cours  dans  les  écoles  catho- 
liques ,  et  il  n'est  venu  à  la  pensée  de 
personne  que  leur  doctrine  dût  être 
confondue  avec  celle  que  l'Eglise  avait 
frappée  d'anathème. 

En  troisième  lieu,  la  contradiction  que 
M.  de  La  ÏMciinais  prétend  exister  entre 
la  doctrine  de  l'Encyclique  et  les  actes 
d'un  certain  nombre  de  Papes  au  moyen 
âge,  est  insoutenable.  De  ce  que  h'  Souve- 
rain Pontife  condamne  les  doctrines  qui 
poussent  à  la  révolte,  à  la  violation  des 
lois  fondamentales  de  chaque  pays,  com- 
ment peut-on  en  conclure  que  la  même 
condamnation  retombe  sur  la  conduite 
de  ces  Papes  et  sur  la  doctrine  en  vertu 
de  laquelle  ils  agissaient?  Cette  doctrine 
(ît  ces  actes,  aux  yeux  mêmes  de  tous  les 
gallicans  raisonnables,  constituent  un 
ordre  do  faits  très  différens  de  ce  qui  est 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


réprouvé  par  l'Encyclique.  Ils  étaient, 
non  pas  l'explosion  d'une  indépendance 
anarcbique,  perturbatrice  de  la  consti- 
tution de  chaque  état,  mais  le  jugement 
d'une  autorité  reconnue  et  de  la  plus 
haute  qui  existât,  laquelle  ,  en  pronon- 
çant qu'un  prince,  juridiquement  retran- 
ché de  l'EjîIise,  ne  pouvait  commander 
à  des  peuples  catholiques,  s'appuyait  sur 
le  droit  public  universellement  admis 
alors  par  la  république  chrétienne.  Entre 
les  maximes  alléguées  par  ces  Papes  et 
la  doctrine  révolutionnaire,  il  y  a  une 
énorme  différence,  que  M.  de  La  Mennais 
lui-même  a  plusieurs  fois  signalée. 
Ecoutons  encore  IVl.  de  La  Mennais  : 
«  Je  ne  concevais  pas  davantage  qu'une 
«  association  entre  des  hommes  de  reii- 
«  gions  différentes,  dans  un  but  d'utilité 
«  commune  et  d'intérêt  purement  tem- 
«  porel,  pût  être  proscrite  sans  qu'il  en 

*  résultât  une  complète  rupture  des  re- 
«  lations  sociales  entre  les  individus  et 
«  les  peuples  malheureusement  divisés 
«  de  croyances,  et  par  conséquent  la  dis- 
«  solution  de  l'unité  du  genre  humain, 
«  une  des  premières  et  des  plus  certaines 

*  lois  de  notre  nature,  n 
L'improbation  dont  il  s'agit  ici  était 

une  conséquence  nécessaire  des  prin- 
cipes posés  par  l'Encyclique.  Le  Pape 
ne  pouvait  admettre  que  cette  associa- 
tion fût  formée  dans  un  but  d'intérêt 
purement  temporel,  puisqu'elle  avait  pour 
but  de  propager  et  de  réaliser  les  doctrines 
que  l'Encyclique  déclare  être  contraires  à 
l'enseignement  de  l'Eglise,  c'est-à-dire 
aux  principes  et  aux  lois  de  Tordre  spi- 
rituel. Que  M.  de  La  Mennais,  qui  per 
siste  à  retenir  ces  doctrines,  trouve 
élrangequ'une  pareille  association  puisse 
être  proscrite  ,  cela  se  conçoit;  mais  il 
est  encore  plus  aisé  de  concevoir  que  le 
Saint-Siège,  qui  les  réprouvait,  ne  pouvait 
tolérer  une  institution  destinée  à  leur 
donner  en  quelque  sorte  une  organisa- 
tion vivante. 

Eiilin  le  'lernier  grief  Ihcologique  de 
M.  de  La  Mennais  se  rapporte  à  la  doc- 
trine de  rEncyclique  sur  l'union  du  sa- 
cerdoce et  de  reinj)ire.  ••  Personne  ne 
"  doute  que  le  chef  d'une  société  quel- 
«  conque  ne  soit  le  suprême  juge  de  ce  qui 

*  convient  à  celte  société.  Aussi  au  Pape 
«  seul  le  droit  de  décider  s'il  est  avan- 


"  tageux  pour  l'Eglise  qu'elle  soit  unie  à 
«  l'Elat  ou  séparée  de  lui.  Mais  que  l'on 
«  soit  obligé  de  croire,  uniquement  et 
«  absolument,  que  cette  union  a  toujours 
"  été  favorable  et  salutaire  aux  intérêts 
"  de  la  religion  et  à  ceux  de  l'autorité 
«  civile;  que  cette  proposition  qui  ne 
«  contient  qu'un  jugement  porté  sur  un 
'<  enseofible  de  f.iits  historiques,  puisse 
«  jamais  être  matière  de  foi  ou  appar- 
«  tienne  à  la  révélation  de  Jésus-Christ, 
«  j'aurais  voulu  me  le  persuader,  puis- 
"  qu'on  m'en  faisait  un  devoir  •  mais  tous 
«  mes  efforts  pour  y  parvenir  étaient 
«  inutiles.  » 

31.  de  La  Mennais  raisonne  encore  ici 
d'après  la  fausse  et  sophistique  supposi- 
tion que  nous  avons  marquée  précédem- 
ment. Il  suppose  qu'en  lui  prescrivant 
de  suivre  uniquement  et  absolumeni  la 
doctrine  de  l'Encyclique ,  Grégoire  XVI 
l'obligeait  à  croire  que  ce  jugement  doc- 
trinal ne  renferme  pas  une  seule  phrase 
qui  ne  soit  l'expression  d'un  article  for- 
mel de  foi ,  d'un  point  expressément  ré- 
vélé par  Jé^us-Christ.  On  sait  très  bien 
que  l'utilité  des  faits  historiques  dont  il 
s'agit,  n'est  pas  un  dogme  enseigné  par 
le  Sauveur  et  prêché  par  les  Apôtres. 
Mais  on  sait  en  même  temps  qu'il  est  de 
foi  que  Jésus-Christ  a  promis  à  son 
Eglise  une  assistance  perpétuelle,  et  l'on 
ne  saurait  concilier  avec  ce  dogme  ré- 
vélé l'assertion  suivant  laquelle  la  con- 
duite de  l'Eglise  n'aurait  pas  été  con- 
forme, dans  son  ensemble,  aux  intentions 
de  son  divin  fondateur ,  c'est-à-dire  n'au- 
rait pas  été  utile  à  l'Eglise  elle-même, 
pour  l'œuvre  de  la  sanctification  des 
âmes,  et  à  la  société  temporelle,  dont  les 
intérêts  les  plus  fondamentaux  sont  né- 
cessairement liés  au  maintien  et  à  la 
propagation  de  la  vraie  religion.  Celte 
utilité,  considérée  en  général,  tient  donc 
essentiellement  à  un  point  de  foi  :  la 
proposition  contraire  mérite  donc  d'être 
censurée.  Eu  partant  des  maximes  ca- 
iholitjues,  il  ne  faut  pas  de  grands  efforts 
]>our  parvenir  à  se  j>crsuadcr  cela. 

Voilà  pouitantà  quoi  e  rédui-enl  les 
objections  Ihéologiques  de  M.  de  La  Men- 
nais. il  suffit,  pour  les  écarter,  du  moins 
la  plupart,  de  rétablir  par  quelques  ob- 
servations très  simples  lélat  vrai  de  la 
question.  De  tous  les  jugemens  du  Saint- 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


11 


Siège  que  l'on  a  vu  attaquer  par  des 
théologiens  rebelles,  je  n'en  connais  pas 
qui  aient  été  en  butte  à  des  arguniens 
aussi  peu  spécieux.  Franchement ,  le 
jansénisme  était  plus  f  ri,  et  si  Fénelon 
eût  écouté  l'esprit  d'orgueil,  il  eût  pu 
se  retrancher  dans  des  subtilités  plus 
captieuses,  pour  disputer  à  l'Eglise  son 
obéissance.  Afin  de  couvrir,  autant  qu'il 
est  possible  ,  le  scandale  éclatant  que 
donnent  les  égarf^mens  des  hommes  de 
génie,  Dieu  a  préparé  deux  moyens;  U 
gloire  de  leur  soumission^  ou  les  misères 
de  leur  révolte.  S'ils  sont  prêtres  surtout, 
s'ils  lèvent  contre  l'arche  sainte  une 
main  consacrée,  leur  force  est  à  l'ins- 
tant frappée  de  faiblesse.  Leur  voix  puis- 
sante tombe,  et  de  ces  lèvres  dépositaires 
de  la  science  s'échappent,  avec  un  vain 
fracas,  de  fastueuses  chicanes. 

A  ce  triste  spectacle ,  j'ai  besoin  de 
reporter  ma  pensée  vers  un  souvenir 
bien  différent.  Fasse  le  ciel  que  ce  sou- 
venir contienne  le  germe  d'une  espé- 
rance !  Je  me  rappelle  que  M.  l'iibbé  de 
La  Mennais  m'a  raconté  qu'il  fut  ap- 
pelé, il  y  a  long-temps  ,  auprès  d'un 
vieux  janséniste  qui  se  mourait  sans  se 
convertir.  Quelques  ecclésiastiques  l'a- 
vaient déjà  visité;  ils  avaient  discuté 
avec  lui,  car  le  malade  avait  une  loule 
d'objections  à  faire,  et  il  disputait  avec 
feu  sur  son  lit  de  mort.  On  n'en  avait 
rien  obtenu.  M.  l'.tbbé  de  La  Mennis  lui 
ayant  adressé  quelques  mots  d'exhorta- 
tion. 4]Non,non,  dit  le  moribond, on  a  fait 
àRorae  une  chose, unecertaine  chose...» 
et  il  allait  rentrer  en  dispute  contre  la 
bulle,  lorsque  M.  l'abbi^  de:  La  Mennais, 
qui  voulait  éviter  de  reprendre  une 
argumentation  inutile,  lui  dit  tout  sim- 
plement :  «  Mon  ami,  je  suis  moins 
«  savant  que  vous,  mais  il  y  a  une  chose 
«  que  je  sais  bien  ,  c'est  que  Jésus-Christ 
«  nous  ordonrje  d'être  soumis  à  Pierre  et 
«  à  ses  successeurs.  Si  vous  disputez 
«  contre  ce  commandement,  croyez-vous 
«  que  vos  objections  pourront  prévaloir 
«  au  tribunal  de  .lésus-Chrisloù  vousallez 
«  bientôt  compar.tîlre.  Si  au  contraire 
•I  vous  renoncez  à  ces  subtilités  pour  vous 
M  soumettre  d'esprit  et  de  cœur,  croyez- 
«  vous  queDieuvousen  fasse  un  reproche? 
«  Je  ne  le  pense  pas  ;  voilà  tout  ce  que  je 
•  m9,  »  —  K  Monsieur,  lui  dit  le  malade, 


«  je  regrette  qu'on  ne  m'ait  pas  encore 
«  parlé  de  la  sorte  ;  ce  que  vous  venez 
«  de  me  diie  me  touche,  je  merepeiisde 
«  mes  erreurs.  »  Il  reçut  l'absolution  et 
mourut  dans  la  paix  de  l'Eglise.  Yoilà 
ce  que  l'abbé  de  La  Mennais  me  racontait, 
ô  mon  Dieu  ! 


CHAPITRE  XII. 

Objections  politiques. 

Les  objectïons  politiques  de  M.  de  La 
Mennais  contre  l'Encyclique  se  rappor- 
terit  à  une  seule  idée.  C'est  que  la  liberté 
absolue  de  culte,  de  presse,  d'association 
consliîue  l'état  social  légitime.  L'Ency- 
clique étant  manifestement  contraire  à 
cette  doctrine,  il  en  conclut  qu'il  y  a 
opposition  radicale  entre  la  doctrine 
catholique  et  les  droits  fondjmentaux  de 
1  humanité.  l,es  objections  relatives  à 
chacune  de  ces  liber  es  en  particulier  ne 
forment  au  fond  qu'une  seule  et  même 
objection,  puisque  ces  libertés  ne  sont 
que  des  formes  diverses  de  ce  qu'on 
appelle  l'affranchissement  complet  de 
l'intelligence.  Il  nous  suffira  donc  d'at- 
taquer le  principe  général  dans  lequel 
elles  se  résument.  Mais,  d'un  autre  côté," 
les  discussions  générales  ,  pour  être 
mieux  comprises  ,  demandent  à  être  ap- 
pliquées à  quelque  «oint  particulier. 
INous  prendrons,  en  conséquence,  pour 
exemple  la  liberté  ab  olue  de  la  presse. 
Eu  plaçant  la  discussion  sur  ce  terrain, 
où  les  préjugés  révolutionnaires  régnent 
encore  avec  le  plus  de  force,  nous  mon- 
trons du  moins  que  nous  attaquons  les 
difficultés  de  front. 

Toute  socii^té  repose  sur  la  combinai- 
s:;n  de  deux  lois  :  une  loi  d'union  qui 
lie  ensemble  les  êtres  sociaux  par  leur 
soumission  à  des  obligations  communes  ; 
une  loi  do  liberté  personnelle,  qui  laisse 
chaque  individu  développer  sou  activité. 
Si  cette  seconde  loi  est  faussi'e  de  manière 
à  prévaloir  contre  la  première,  si  la  loi 
d'union  est  blessée  ou  détruite  par  une 
extension  désordonnée  de  la  liberté  in- 
dividuelle ,  le  lien  social  se  dissout 
dans  la  même  proportion,  et  l'individu 
lui-même,  qui  n'est  libre  réellement  que 
dans  la  société  et  par  la  société,  supporte 


12 


L'UNIVERSITÉ 


le  contre-coup  de  cette  grande  pertur- 
bation. Tel  est  le  vice  radical  de  la  théo- 
rie que  nous  réfutons  en  ce  moment. 

Il  faut,  pour  s'en  convaincre,  embras- 
ser, dans  ses  dernières  conséquences,  le 
principe  de  liberté,  tel  qu'il  est  entendu 
par  nos  cîdversaires.  Chaque  homme 
doit  être  libre  d'exprimer,  de  prêcher, 
de  faire  circuler  toutes  ses  opinions  par 
tous  les  moyens  qui  sont  en  son  pouvoir  : 
voilà  leur  principe,  principe  absolu,  in- 
flexible ,  dominateur,  règle  suprême  qui 
doit  régner  en  tous  temps,  en  tous  lieux. 
Pour  concevoir,  sons  sa  vraie  notion, 
l'ordre  social  qui  peut  sortir  d'une  pa- 
reille doctrine,  il  ne  suffit  pas  de  voir 
les  conséquences  que  l'on  en  a  déjà  tirées, 
on  doit  en  outre  découvrir  celles  qu'elle 
porte  pour  ainsi  dire  dans  son  sein;  car, 
encore  une  fois,  ce  principe  est  absolu, 
et  tout  principe  absolu  doit  être  jugé 
comme  tel,  c'est-à-dire  qu'il  faut  l'en- 
visager dans  toute  l'étendue  des  résul- 
tats qu'il  provoque  et  qu'il   commande. 

Or.  nous  signalerons  ici  ti-ois  séries  de 
consé(|uences  ,  devant  lesquelles  nos  ad- 
versaires reculent  ou  hésitent  ,  parce 
qu'elles  leur  fout  peur  ou  qu'ils  sentent 
qu'elles  feraient  peur.  Les  unes  sont  re- 
latives au  pouvoir ,  qui  administre  la 
société;  les  autres,  aux  relations  des 
citoyens  entre  eux;  les  troisièmes  ,  à  la 
loi  morale. 

]Nos  adversaires  admettent  que  la  li- 
berté d'exprimer  ses  opinions  en  toute 
matière  implique  pour  tout  individu  le 
droit,  noii  pas  semement  de  critiquer 
les  actes  du  i)ouvoir,  mais  de  déclarer 
que  le  pouvoir  a  violé  fondamentale- 
ment sa  mission  :  ce  qui  entraîne,  dans 
leur  doctrine,  la  légitimité  d'une  insur- 
rection; s«!ul(;ment  ils  n'osent  pas  encore, 
du  moins  la  pin[)ar!  ,  soutenir  forme  Ic- 
ment  que  chaqne  individu  peut  exciter, 
d'une  manière  directe,  au  renversement 
à  main  armée  de  l'ordre  établi.  Mais 
pourquoi  cette  limite?  à  quel  lilic  la 
pose-t-on  ?  Kst-ce  que  la  provocation  à 
la  révolte  n'est  pas  un  corollaire  de  la 
manifestation  de  toutes  les  opinions? 
Quoi!  je  pourrai  aujourd'hui,  établir 
en  point  de  droit,  dans  un  journal  à  dix 
mille  exernplair<;s,  que  l'insiUMCîction  est 
le  plus  saint  des  devoirs ,  contie  un  gou- 
vernement oppresseur  :  je  pourrai  de- 


CATHOLÏQUE. 

main  établir,  en  point  de  fait,  que  le 
gouvernement  a  violé  ses  devoirs  les 
plus  fondamentaux;  et  je  ne  pourrai, 
après-demain,  réunir  ces  deux  assertions 
dans  une  même  phrase  ?  Il  me  sera  per- 
mis de  proclamer  les  prémisses,  et  dé- 
fendu d'en  énoncer  la  conclusion  claire- 
ment aperçue  par  tout  le  monde  ?  J'aurai 
tous  les  jours,  pendant  six  mois,  pendant 
un  an,  répandu  à  profusion  toutes  les 
pensées,  toutes  les  maximes,  toutes  les 
accusations  qui  rendent  une  conflagra- 
tion inévitable  ,  et  je  ne  pourrai  articu- 
ler un  donc,  je  ne  pourrai  écrire  ces 
quatre  lettres  sur  une  feuille  de  papier, 
lorsque  la  révolte,  provoquée  par  moi, 
sera  déjà  vibrante  dans  toutes  les  âmes  ? 
Quelle  pitoyable  restriction  !  Quelle  ri- 
dicule toile  d'araignée,  pour  arrêter  un 
torrent  !  Si,  du  temps  de  Molière,  une 
faculté  de  médecine  eût  permis  aux  mé- 
decins d'enseigner  que  le  séné  est  un 
remède  contre  l'hydropisie,  et  en  même 
temps  de  déclarer  que  tel  ou  tel  individu 
est  de  fait  hydropique,  et  qu'elle  se 
fût  avisée  après  cela  de  leur  défendre 
d'exciter  les  hydropiques  à  s'administrer 
ce  remède,  Molière  n'eût  pas  trouvé  as- 
sez de  sarcasmes  pour  fustiger  cette 
ineptie.  Or  devient-elle  du  bon  sens  , 
lorsque  les  médecins  politiques  préten- 
dent appliquer  cette  absurde  inconsé- 
quence au  traitement  du  corps  social  ? 

Yoilà  donc  une  première  conséquence 
qu'il  faut  admettre,  quelque  envie  que 
l'on  ait  eu  jusqu'ici  de  la  dissimuler: 
en  vertu  du  principe  absolu,  posé  par  nos 
adversaires,  relativement  à  la  libre  ma- 
nifestation de  toutes  les  opinions,  il  doit 
être  loisible,  par  le  droit  commun ,  à 
chaque  individu  d'exciter  formellement 
eî  publiquement  à  l'insurrection,  à  toutes 
les  heures  du  jour,  partout  où  il  voudra 
et  tant  qu'il  lui  plaira.  Le  même  principe 
renfeiMue  encore  une  autre  conséquence 
non  moins  inévitable,  en  ce  qui  concerne 
les  rapports  des  citoyens  entre  eux. 

rs'os  adversaires  admettent  que  dans 
une  société  constituée  par  la  loi  du  suf- 
frage universel  elde  l'égalité  absolue  des 
droits,  la  presse,  outre  la  censure  des  actes 
du  pouvoir,  peut  encore  et  doit  attaquer, 
lorsqu'elle  le  juge  à  propos,  le  caractère 
des  hommes  investis  de  fonctions  publi- 
ques :  le  peuple,  disent-ils,  a  le  droit  de 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


13 


connaître  la  valeur  personnelle  des  in- 
trumens  qu'il  emploie,  et  la  liberté  des 
opinions  permet  à  chaque  citoyen  d'é- 
clairer à  cet  égard  la  masse  du  peuple. 
Mais,  en  livrant  la  réputation  des  hommes 
publics  aux  attaques  de  la  presse ,  les 
mêmes  publicistes  de  la  démagogie ,  ou 
du  moins  beaucoup  d'entre  eux,  veulent 
que  la  réputation  des  particuliers  de- 
meure inviolable.   C'est  là  encore  une 
insoutenable  restriction.  Dans  la  société, 
telle  qu'ils  la  constituent,  tout  individu 
est  homme  public  ,  puisqu'il  concourt 
plus  ou  moins  directement  à  la  législa- 
tion et  à  l'administration  de  l'état.  Pour- 
quoi donc  sa  réputation  ne  tomberait- 
elle   pas   également  sous  la  juridiction 
souveraine  de  la  presse?  Soutenir  que  la 
loi  doit  protéger  la  réputation  de  chaque 
individu,  c'est  invoquer  d'anciennes  idée* 
d'ordre  qui  ne  peuvent  subsister  dans  le 
système  que  nous  combattons.  Le  droit, 
dans  ce  système ,  le   droit   suprême  et 
absolu  ,  c'est  l'émission  libre  de  toutes 
les   opinions  que  l'on   juge    utiles  ;    le 
droit  de  tout  individu  attaqué,  c'est  d'a- 
voir la  faculté  de  répondre  3  voilà  tout. 
Les  lieux  communs,  que  l'on  répète  lors- 
qu'il s'agit  des  hommes  publics,  revien- 
nent ici  :  du  choc  des  opinions  jaillira 
la  lumière,  une  bonne  réputation,  si  elle 
est  méritée,  sortira  plus  pure  et  plus  so- 
lide de  l'épreuve  qu'elle  aura  subie ,  et 
cinquante  autres  adages  semblables.  Sous 
quelque  face  que  l'on  tourne  la  question, 
on  est  irrésistiblement  conduit  à  cette 
seconde  conséquence  :  le  droit  de  guerre 
de  chacun  contre  la  réputation  df.  tous 
est  une  partie  intégrante  de  la  liberté 
commune  réclamée  par  nos  adversaires. 
En  ce  qui  concerne  la  morale,  une  troi- 
sième conséquence  ,   bien  grave  aussi , 
doit  être  acceptée  par  eux.  Ils  posent  en 
principe,  que  toutes  les  opinions  les  plus 
perverses,  que  le  matérialisme,  l'athéisme 
ont  droit  de  se  produire  librement  5  mais 
par  un  reste  d'anciennes  idées  ils  refu- 
sent d'étendre  cette  liberté  aux  livres 
obscènes.  Pourquoi  encore  cette  restric- 
tion ?  Les  maximes   d'où  l'on  part   ne 
sauraient  l'autoriser.  Qu'est-cequ'un  li- 
vre obscène?  La  manifestation  de  cette 
opinion  adoptée  par  l'auteur,  que  la  pu- 
reté des  mœurs  n'est  qu'un  vain  mot.  S'il 
lui  est  libre  de  soutenir  théoriquement  , 


qu'il  n'y  a  ni  vice  ni  vertu,  que  l'homme 
n'a  d'autre  loi  que  ses  penchans  sensuels, 
pourquoi  lui  refuserait-on  le  droit  de 
mettre  sa  théorie  en  action  dans  un  livre? 
Pourquoi  ne  lui  serait-il  pas  permis  d'at- 
taquer ,  dans  l'imagination  des  hom- 
mes, les  vérités  et  les  sentimens  qu'il 
peut  légalement  attaquer  dans  leur  rai- 
son? Dans  le  système  de  nos  adversaires 
tout  individu  a  droit  de  faire  tout  ce  qui 
ne  nuit  pas  à  la  liberté  et  au  droit  d'au- 
trui.  Personne  n'est  forcé  de  lire  un 
mauvais  livre.  Kul  ne  peut  donc  se  plain- 
dre que  sa  liberté  ait  été  blessée.  Il  faut 
donc  encore  abandonner  l'insoutenable 
restriction  par  laquelle  on  essaie  de  tem- 
pérer, à  cet  égard,  les  conséquences  de 
la  liberté  absolue  de  la  presse. 

Remarquons  aussi,  pour  en  bien  con- 
cevoir toute  la  portée ,  que  la  doctrine 
de  nos  adversaires  entraîne  pour  chaque 
individu  le  droit,  non  seulement  de  pu- 
blier toutes  ses  opinions  par  la  voie  de 
la  presse,  mais  encore  de  les  publier  par 
tous  les  moyens  possibles.  On  s'adresse 
parles  écrits  aux  hommes  dispersés;  par 
lesdiscours,  on  remue  les  hommes  assem- 
blés. La  liberté  d'association  ,  soutenue 
également  d'une  manière  absolue  par 
nos  adversaires  au  même  titre  que  la  li- 
berté de  la  presse,  autorise  évidemment 
ce  mode  de  publicité. 

Maintenant,  je  le  demande:  que  l'on 
se  représente,  par  la  pensée,  une  société 
où    toutes  les  conséquences  que   nous 
venons  de  déduire  seraient  perpétuelle- 
ment en   action  :  offrirait-elle  ce   type 
d'ordre,  de  régularité,  de  sécurité,  d'har- 
monie, que  la  civilisation  doit  se  propo- 
ser pour  but?  Une  nation  où  tout  indi- 
vidu ,   mécontent  de   ce  qui   est ,   tout 
ambitieux  qui  rêve  un  bouleversement 
dans  l'espoir  de  s'élever  sur  des  ruines, 
tout    brigand    en    espérance    pourrait 
monter   sur  le  tréteau  d'un  journal  ou 
sur  ceux  d'un  carrefour    pour  appeler 
les   lecteurs  ou    les    passans   à  l'insur- 
reclionet  à  la  guerre  civile:  cette  nation 
ne  serait  pas  une  association  pacifique 
et  forte,  ce  serait  tout  au  plus  un  misé- 
rable camp  ,  ouvert  aux  incursions  de 
tous  les  sauvages  de  la  civilisation.  Une 
nation   où  la  haine,  la  basse  jalousie, 
toutes  les  plus  viles  passions  pourraient 
à  leur  gré ,  en  se  couvrant  du  manteau 


14  L'UNIVERSITÉ 

de  l'intérêt  public,  dénigrer,  calomnier, 
assassiner  la  réputation  de  tout  citoyen, 
dans  les  livres,  les  journaux  ,  les  assem- 
blées de  tous  genres ,  ne  serait  pas  une 
société,  ce  serait  un  coupe-gorge  de 
deux  ou  trois  cents  lieues  de  longueur. 
Une  nation  oii  le  vice  immonde  aurait 
légalement  le  droit  d'exercer,  sous  toutes 
les  formes,  l'apostolat  public  de  Tinfa- 
raie,  ne  serait  pas  une  société,  ce  serait 
un  mauvais  lieu  en  giand. 

Veut-on  désavouer  toutes  ces  consé- 
quences, je  ne  demande  pas  mieux,  mais 
voyons  en  vertu  de  quel  principe.  Tant 
que  vous  partez  de  la  notion  de  la  li- 
berté telle  que  vous  la  proclamez  ,  nul 
moyen  d'échapper  à  ces  conséquences, 
nous  l'avons  vu.  Il  faut  donc,  pour  les 
écarter,  sortir  du  point  de  vue  du  droit 
individuel  ,  il  faut  invoquer  certaines 
idées  générales  d'ordre,  il  faut  recon- 
naître que  les  libertés  individuelles,  au 
lieu  d'être  la  règle  absolue  et  primitive, 
ont  leurs  règles  dans  les  nécessités  so- 
ciales, il  faut  en  un  mot  abandonner 
votre  théorie  sur  l'émancipation  de  la 
parole.  Et  comme  tout  ce  qui  vient 
d'être  dit  de  la  liberté  de  la  presse  s'ap- 
plique également,  sauf  les  nuances,  à 
celles  de  culte  et  d'association  ,  qui ,  de 
votre  aveu,  sont  de  même  condition  et 
de  même  origine,  tout  votre  système 
croule,  dès  que  vous  essayez  de  le  rendre 
tolérable. 

En  résumé  donc,  si  l'on  veut  suivre  la 
théorie  de  M,  de  La  Mennais  dans  toutes 
ses  conséquences ,  on  fait  prévaloir  la  loi 
de  la  liberté  contre  la  loi  d'ordre  et 
d'union,  qui  est  le  fondement  de  la  so- 
ciété. Si  l'on  veut  arrêter  ses  conséquen- 
ces destructives,  on  est  forcé  de  recourir 
à  un  principe  q'ii  sape  celte  théorie  par 
sa  base.  Dans  le  preinii  r  cas,  le  système 
tuerait  la  société  ;  dans  le  second  ,  il  est 
tué  lui-môme. 

M.  de  La  Mennais  cherche  à  rétorquer 
contre  notre  principe  le  même  genre 
d'argiimental  ion  que  nous  dirigeons  con- 
tre les  siens  en  les  poussant  à  quelques 
unes  de  leurs  dernières  conséquences.  11 
objecte  que,  si  l'on  veut  suivre  les  nôtres 
jusqu'au  bout,  on  arrive  à  des  résultats 
révotans  et  impraticables,  puisque  le 
pouvoir  directeur  de  la  société  serait  le 
paallre  d'arréler,  suivant  son  caprice^ 


CATHOLIQUE. 

tous  les  «louvemens  de  l'esprit  humain , 
et  d'étouffer  ainsi  l'esprit  humain  lui- 
même.  Cette  argumentation  par  voie  de 
conséquences  extrêmes  n'est  pas  de 
mise  contre  notre  doctrine,  comme  elle 
l'est  contre  la  sienne.  M.  de  La  Mennais, 
dans  sa  thf'orie  sur  la  liberté,  pose  des 
principes  absolus,  inflexibles,  dont  il 
exige  l'application  absolue  aussi  ;  et  tout 
principe,  revêtu  de  ces  caractères,  doit 
être  jugé  d'après  toutes  ses  conséquences 
rationnelles.  Nous  posons  au  contraire  un 
principe,  général  il  est  vrai  et  en  ce  sens 
absolu  en  soi,  mais  en  même  temps  es- 
sentiellement relatif  dans  son  applica- 
tion, lorsque  nous  disons  que  le  pouvoir 
social ,  quelle  qu'en  soit  la  forme,  doit 
régler  l'usage  des  libertés  individuelles, 
d'après  les  besoins  propres  à  chaque 
société  et  à  son  état  de  civilisation.  M. 
de  La  Mennais,  qui,  dans  un  article  du 
journal  le  Monde,  a  présenté  l'abolition 
de  tout  gouvernement  comme  le  but  des 
progrès  du  genre  humain ,  aspire  à  réali- 
ser, tel  qu'il  le  conçoit,  l'absolu  dans 
l'humanité  :  nous  regardons  celte  géo- 
métrie politique  comme  une  chimère, 
parce  que  l'absolu  est  perpétuellement 
limité^  circonscrit,  modifié  par  les  né- 
cessités relatives  de  l'humanité.  Dans 
tout  gouvernement ,  de  quelque  manière 
qu'il  soit  constitué  ,  le  i)ouvoir  législatif 
a  le  droit  de  régler  les  impôts  :  voilà  un 
principe  général ,  universellement  re- 
connu. Que  répondrait-on  à  un  homme 
qui,  pour  combattre  ce  principe,  viendrait 
dire  :  Voyez  où  aboutit  ce  droit  attribué 
au  pouvoir  législatif:  il  suppose  que  ce 
pouvoir  sera  le  maître  de  disposer,  s'il  le 
juge  nécessaire,  de  tous  les  revenus  des 
propriétés,  et  par  conséquent  d'annuler 
la  propriété  elle-même.  On  lui  répon- 
drait que,  sous  peine  d'anéantir  à  l'ins- 
tant tout  gouvernement ,  il  faut  bien  re- 
connaître en  général  au  législateur  le 
droit  de  disposer  d'une  partie  des  reve- 
nus en  déterminant  les  impôts;  mais 
qu'en  réalité  il  existe,  dans  le  sein  de 
toute  nation  intelligente  et  chez  laquelle 
le  sentiment  de  la  juitice  est  développé, 
des  forces  qui  limitent  perpétuellement 
l'usage  de  ce  droit,  et  l'empêchent  de 
dégénérer  en  abolition  de  la  propriété. 
Au  lieu  de  la  propriété,  qui  est  en  quel- 
que sorte  la  liberté  dans  l'ordre  matériel , 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


ta 


appliquez  ceci  aux  libertés  intellectuel 
les  ,  la  réponse  sera  la  même.  Sans  doule 
les  abus  demeiîrent  possibles;  mais  de 
bonne  foi  s'aj^it-il  de  transfigurer  l'homme 
dès  ce  monde?  Il  s'agit  de  se  rallier  à  des 
principes  qui  n'érigent  pas  les  abus  en 
lois.  Sous  l'empire  de  nos  doctrines,  le 
désordre  peut  troubler  la  société,  parce 
que  l'homme  est  homme  :  avec  les  doc- 
trines de  M.  de  La  Mennais,  le  désordre 
est  le  droit,  la  loi  même. 

Si  donc  nous  n'avions  pas  le  bonheur 
d'être  catholiques,  et  que  noire  esprit,  in- 
certain des  lois  da  la  société  éternelle,  fût 
néanmoins  attaché  encore  aux  principes 
qui  peuvent  atténuer  l'imperfection  et 
alléger  les  maux  des  sociétés  du  temps, 
nous  n'en  rendrions  pas  moins  grâce  au 
chef  de  l'Eglise  universelle  d'avoir  si- 
gnalé ,  dans  certaines  doctrines ,  le  grand 
écueil  d'où  les  sociétés  modernes  doivent 
s'éloigner  _,  pour  retrouver  une  marche 
paisible  et  régulière.  Cette  voix,  que  cent 
millions  d'hommes  révèrent  ,  n'a  pas 
retenti  en  vain  dans  le  monde  ,  et  l'his- 
toire dira  que  si  Pie  VI  a  défendu  con- 
tre le  schisme  l'unité  de  i'Eglise ,  si  Pie 
VII  a  défendu  la  liberté  de  l'Eglise  con- 
tre la  tyrannie,  Grégoire  XVI,  en  pré- 
servant de  toute  atteinte  la  tradition 
chrétienne  conservatrice  des  principes 
sociaux ,  a  défendu  l'avenir  de  la  civili- 
sation. 

CHAPITRE  XIII. 

Fin. 

Après  les  objections  viennent  les  pro- 
phéties. Sous  prétexte  d'avertir  les  ca- 
tholiques des  dangers  graves  qui  mena 
cent  leur  religion  ,  on  se  plaît  à  contris- 
ter  leur  foi  par  des  sinistres  présages.  On 
étale  les  embarras ,  les  tribulations  de 
l'Eglise,  on  retourne  le  fer  dans  ses  plaies, 
on  disserte  froidement  sur  ce  qu'on  ap- 
pelle son  agonie,  qn  prophétise  sa  mort 
en  tressaillant  d'espérance.  Dieu  m- pré- 
serve, je  l'ai  dé']h  demandé  en  commen- 
çant Cft  écrit,  de  toute  parole  anière,  de 
toute  paro'e  qui  ne  serait  pas  le  cri  d'un 
devoir.  Mais  comment  ne  diraisje  pas 
que  cet  empressement  à  venir  pri^senter 
à  l'Eglise  affligée  une  éponge  trempée  de 
vinaigre  et  de  lie!  révolte  d'autres  senti- 


mens  encore  que  ceux  de  la  piété?  Il  est 
aussi  des  souvenirs  qui,  à  défaut  de 
croyance  ,  eussent  dû  retenir  sur  ses  lè- 
vres ces  malheureuses  prédictions.  Si  le 
souvenir  des  autels  qui  avaient  reçu  ses 
sermens,  des  âmes  que  ses  écrits'chré- 
tiens  avaient  consolées,  de  tous  les  sacrés 
liens  de  fo»  et  d'amour  qui  l'unissaient  à 
la  mère  commune  des  fidèles  ne  pouvait 
plus  rien  sur  son  âme  ,  est-ce  que  tant  de 
prédictions  si  changeantes  qu'il  avait 
faites  d'année  en  année ,  de  livre  en  livre , 
n'auraient  pu  du  moins  l'engager  à  se 
défier  du  rôle  de  prophète?  Quand  on 
veut  être  prophète,  la  sagesse  conseille 
d'ordinaire  de  ne  l'être  qu'une  fois. 

Naguère  encore,  lorsque  M.  de  La  3Ien- 
nais  écrivait,  dans  sa  retraite  près  de 
Rome,  les  considérations  sur  les  maux 
de  l'Eglise  ,  qu^il  a  jugé  à  propos  d'in- 
sérer dans  son  dernier  ouvrage,  il  était 
plein  d'espérancepourl'avenir de  l'Eglise, 
et  cependant  les  faits  généraux  étaient  les 
mêmes ,  l'éiat  du  monde  n'a  pas  fonda- 
mentalement varié  en  cinq  ans.  Que 
s'est-il  donc  passé  depuis  alors  ,  qui  lui 
fasse  apercevoir  les  mêmes  faits  sous  un 
aspect  diamétralement  opposé  ,  qui  lui 
fasse  voir  la  mort  où  il  voyait  une  impé- 
rissable vie  ?  Il  est  survenu  une  Encycli- 
que. A  l'instaiit,  le  présent  et  l'avenir  se 
sont  métamorphosés  à  ses  yeux  :  son  pano- 
rama a  changé  subitement  de  décorations 
et  de  perspectives.  C'est,  dira- t-on,  qu'il 
a  vu  que  Rome  était  irrévocablement  liée 
à  des  doctrines  incompalibles  avec  celles 
qui  sont,  suivant  lui ,  la  vie  et  le  salut  du 
monde.  Fort  bien  ,  mais  ce  ne  sont  donc 
pas  alors  les  faits,  ce  sont  les  théories 
de  M.  de  Lamennais  qui  prophétisent  : 
ce  présage  est  moins  effrayant. 

En  jugeant  de  l'avenir  pp.r  le  présent, 
M.  de  La  Mennais  ne  reconnaît  que  deux 
hypothèses,  deux  voiespossibles.Par  l'une 
les  peup'es  iraient  chercher  le  repos  à 
l'abri  du  despotisme,  et  comme  il  sou- 
tient que  le  despotisme  est  la  doctrine 
même  de  l'Encyclique,  il  admet  que^ 
dans  celle  supposition,  les  peuples  tom- 
beraient à  genoux  devant  Rome,  dont 
ils  admireraient  la  sagesse  supérieure. 
Mais  il  écarte  bien  vite  cette  supposi- 
tion, comme  contraire  au  progrès  né- 
cessaire de  la  société.  11  ne  voit  dans 
ravenir  que  l'autre  route  qui  conduit  à 


16  L'UNIVERSITÉ 

la  réalisation  absolue  de  la  liberté  et  de 
l'égalité,  telles  qu'il  les  conçoit.  Dans 
celle  hypothèse  ,  soit  que  les  efforts  des 
peuples  soient  comprimés  par  les  gou- 
vernemens,  soit  qu'ils  obtiennent  un 
triomphe  complet,  l'Eglise  et  l'humanité 
marchent  et  continueront  de  marcher  en 
sens  inverse;  de  là,  entre  l'Eglise  et 
l'humanité,  un  schisme  définitif,  qui  ne 
serait  que  la  destruction  m<^me  de 
l'Eglise. 

M.  de  La  Mennais  se  trompe  :  il  n'y  a 
pas  seulement  deux  voies ,  deux  termes 
possibles,  il  y  en  a  trois  ;  outre  le  despo 
tisme.  outre  la  démagogie,  il  y  a  un 
avenir  entre  ces  deux  excès.  Qui  lui  a 
dit  qu'après  des  secousses,  d'impru- 
dentes et  terribles  expériences  peut-être, 
les  principes  sociaux  d'ordre  et  de  li- 
berté, qui  ont  présidé  a  la  naissance  et  au 
développement  des  sociétés  chrétiennes, 
ne  reprendront  pas  leur  empire,  et 
que  l'on  opérera  graduellement,  sous 
leur  iniluence  ,  les  améliorations,  les  ré- 
formes politiques  que  les  changeinens 
survenus  dans  la  société  rendront  néces- 
saires? 

Reprenons  les  trois  suppositions.  INous 
ne  croyons  pas  plus  que  lui  que  le  des- 
potisme soit  l'avenir  des  sociétés  chré- 
tiennes. Mais,  si  nous  pouvions  le  crain- 
dre ,  nous  le  craindrions  dans  le  triora 
phe  de  son  parti.  Quand  il  a  été  donné  à 
ce  parti  de  régner  sur  la  France  ,  il  y  a 
quarante  ans,  qu'a-t-il  réalisé?  Le 
despotisme  le  plus  briUal  et  le  plus  in- 
sultant,  car  c'était  un  despotisme  par- 
leur de  liberté.  Lisez  maintenant  les  ma- 
nifestes de  ce  parti  depuis  sept  ans;  dé- 
pouillez-les de  ce  qui  n'est  que  phrase; 
allez  au  fond  :  qu'y  trouvez-vous?  La  même 
fureur  de  domination,  les  mêmes  arrière- 
pensées  de  terrorisme  ,  la  même  incor- 
rigible habitude  de  mettre  la  liberté  dans 
les  mots,  la  violence  dans  les  actes.  La 
race  des  hommes  despotiques  ,  la  voilà  , 
et  le  bon  sens  public  ne  s'y  trompe  pas. 
S'il  leur  était  donné  de  prévaloir,  on  fini- 
rait bientôt,  comme  toujours,  par  cher- 
cher dans  le  despotisme  régulateur  d'un 
seul,  un  asile  contre  le  despotisme  anar- 
chiqueccnt  fois  plus  intolérable.  Mais, 
sous  quelque  forme  que  ce  mal  se  produi- 
sît, il  ne  pourrailjamais  être  qu'une  phase 
passagère.  La  notion  cl  le  scntimcnl  du 


CATHOLIQUE. 

droit,  de  la  justice,  de  l'honneur  sont 
trop  développés  chez  les  nations  chré- 
tienne^ pour  ne  pas  réagir  efficacement 
contre  le  règne  de  la  force  brute .  et 
l'Eglise  surtout  a  besoin  de  liberté.  Si  le 
droit  public  de  l'Orient  pouvait  s'instal- 
ler sur  un  trône  catholique,  il  y  aurait 
des  Encycliques  contre  lui,  comme  il  y 
en  a  aujourd'hui  contre  la  démagogie. 
Non ,  ce  n'est  pas  au  pied  du  despotisme 
que  l'Eglise  et  les  peuples  se  rencontre- 
ront jamais.  Gardien  fidèle  de  la  doc- 
trine qui  lui  a  été  transmise,  Grégoire 
XVI  n'a  fait  que  rappeler  des  maximes 
dont  tous  les  siècles  chrétiens  ont  retenti. 
Il  n'a  fait,  nous  l'avons  vu,  que  con- 
tinuer l'antique  tradition,  et  je  ne  sais 
qui  oserait  accuser  les  enseignemens  du 
christianisme  de  n'être  qu'une  tradition 
de  servitude. 

Nous  ne  croyons  pas  davantage  que 
l'avenir  apparti^-nne  à  la  liberté  et  à 
l'égalité  révolutionnaire;nousne  croyons 
pas  que  le  parti,  qui  s'obtine  à  les  rêver, 
soit  l'avant-g.irde  du  genre  humain.  Tout 
homme,  si  cela  lui  plaît,  peut  s'adjuger 
l'avenir  et  le  monde  ,  il  peut,  en  se  don- 
nant lui-même  son  mandat,  se  constituer 
le  i\  présentant  des  vœux  des  peuples ,  en 
dépit  des  réalités,  qui  donnent  un  dé- 
menti à  ses  fanatiques  prétentions.  Dans 
les  contrées  de  l'Europe  ,  qui  sont  tra- 
vaillées par  dos  idées  de  réforme  politi- 
que ,  les  doctrines  de  nivellernent  absolu 
n'ont  aucun  crédit  :  en  France ,  sauf 
une  école  peu  nombreuse,  la  moitié  du 
public  s'en  effraie,  l'autre  moitié  s'en 
moque.  N'importe:  demênieque  les  jour- 
naux de  la  terreur  appelaient  les  habi- 
tans  d'un  faubourg  le  peuple  ,  de  même 
que  des  journaux  appellent  encore  un 
jury  de  douze  homnif's  le  pays  ,  la  déma- 
gogie enfle  aussi  son  nom  :  cela  s'intitule 
l'humanité. 

Mais,  à  côté  de  ces  prétentions,  des 
signes  très  graves  annoncent  que  les 
idées  négatives  ,  qui  sont  le  fond  de  la 
doctrine  révolutionnaire,  sont  en  état  de 
décadence.  Ces  signes  se  manifestent,  les 
uns  dans  la  marche  de  la  partie  active  de 
la  société,  les  autres  dans  la  nouvelle 
direction  que  suivent  la  plupart  des 
théories  sociales. 

Une  solennelle  expérience  a  révélé,  à 
la  face  du  monde,  le  vide  cl  l'impuissance 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  M.  DE  LA  MENNAIS. 


17 


des  systèmes  politiques  fondés  sur  la  dé- 
fiance et  l'hostilité  envers  le  pouvoir. 
Pendant  quinze  ans  ,  la  France  avait  été 
saturée  de  doctrines  qui  avaient  pour  but 
commun  de  réduire  l'action  du  pouvoir 
social  ù  la  plus  grande  nullité  possible. 
Qu'est-il  arrivé  pourtant?  Lorsqu'il  s'est 
agi,  non  plus  d'attaquer,  mais  de  cons- 
truire ,  l'immense  majorité  des  partisans 
de  ces  doctrines  les  ont  abandonnées. 
Excellentes  pour  détruire,  ils  les  ont 
trouvées  détestables  pour  édifier.  Des 
doctrines,  qui  ont  une  véritable  puis- 
sance régénératrice,  ne  subissent  pas  de 
pareils  échecs  :  elles  entraînent  les  mas- 
ses qui  les  ont  adoptées  ,  elles  les  maî- 
trisent, elles  les  poussent  à  accomplir 
leur  œuvre  féconde.  Leur  force  réelle  se 
manifeste  surtout  au  moment  ou  il  faut 
organiser  :  toute  doctrine  ,  qui  ne  résiste 
pas  à  cette  épreuve  ,  n'a  point  d'avenir. 

En  second  lieu  ,  une  direction  nouvelle 
se  laisse  apercevoir  dans  le  mouvement 
des  esprits  qui  s'occupent  des  théories 
sociales.  On  nous  avait  dit  jusqu'ici  : 
Cherchez  la  plus  grande  somme  de  li- 
berté individuelle ,  et  vous  trouverez  le 
plus  grand  bien-être  ;  voilà  le  thème 
fondamental  qu'on  variait  de  mille  ma- 
nières. On  commence  à  dire  :  Cherchez 
les  conditions  de  la  plus  grande  somme 
de  bien-être  général ,  et  vous  y  trouverez 
réellement  la  plus  grande  liberté  possi- 
ble. Ce  nouveau  thème  est  aujourd'hui 
le  fond  de  la  plupart  des  écrits  sérieux, 
qui  traitent  du  présent  et  de  l'avenir.  Il 
y  a  changement  complet  de  point  de  vue. 
On  passe  du  point  de  vue  individuel  au 
point  de  vue  social;  et  à  mesure  que 
l'on  suivra  cette  direction,  on  s'éloignera 
de  plus  en  plus  de  la  théorie  révolution- 
naire ,  qui  part  primitivement  de  l'indé- 
pendance individuelle,  pour  essayer  de 
construire,  sur  cette  base,  des  plans 
d'organisation. 

Sans  doute  la  fièvre  qui  a  troublé  la 
France  peut,  en  se  propageant  dans  plu- 
sieurs autres  pays ,  les  agiter  plus  ou 
moins  long-temps.  Mais  dans  ce  cas  la 
maladie  révolutionnaire  y  suivra  les 
mêmes  phases.  Après  l'ardeur  de  l'atta- 
que, l'impuissanc»*  d'édifier  ;  après  l'en- 
thousiasme, le  désenchantement  j  après 
la  ferveur,  la  défection. 

Indépendamment  de  toute  discussion 


sur  le  fond  des  choses,  nous  croyons 
donc  q.ue  l'avtnir  ne  sera  pas  plus  l'héri- 
tage de  la  démagogie  qu'il  ne  le  sera  du 
despotisme.  Ces  deux  suppositions  écar- 
tées, on  est  ramené  à  des  prévisions  plus 
conformes  à  l'expérience  du  passé  ,  et 
aux  nécessités  permanentes  de  la  société 
humaine.  Si  chaque  individu  a  besoin 
d'une  sphère  d'activité  libre  ,  chaque  so- 
ciété a  besoin  d'un  pouvoir  qui  gouverne 
réellement  les  forces  individuelles  et 
qui  les  organise  d'après  les  diverses  dé- 
veloppemens  de  la  civilisation.  La  com- 
binaison de  ces  deux  principes ,  au  degré 
où  elle  est  possible  dans  chaque  peuple, 
voilà  l'éternelle  loi;  là  où  elle  n'existe 
pas,  on  la  cherche.  L«s  hommes  peuvent 
s'agiter  dans  d'autres  directions ,  mais 
c'est  là  que  Dieu  les  ment. 

Toutefois,  pour  bien  juger  l'état  ac- 
tuel et  les  remèdes"  que  ses  maux  atten- 
dent ,  il  faut  porter  ses  regards  plus  haut 
que  les  combinaisons  politiques.  La  so- 
ciété n'est  jamais  en  proie  à  de  grandes 
souffrances  que  lorsqu'il  y  a  eu  affai- 
blissement de  l'esprit  de  charité  dans  le 
monde.  Le  Christianisme  ,  pondant  dix- 
huit  siècles  ,  a  fait  pénétrer  dans  le  cœur 
de  la  société  un  immense  amour  ;  mais 
depuis  que  des  classes  nombreuses,  per- 
verties par  l'incrédulité  ou  flétries  oar  le 
doute,  se  sont  soustraites  à  son  influence 
au  moins  directe,  bien  des  sources  de 
vie  se  sont  desséchées  en  elles ,  et  il  s'est 
fait  de  grands  et  stériles  déserts  d'où 
s'échappe  un  long  cri  de  douleur.  Ce 
n'est  pas  l'industrie  qui  sera  ,  par  son 
activité,  la  libératrice  des  malheureux  ; 
témoin  l'état  des  prolétaires  dans  la  ca- 
pitale de  l'industrie,  l'Angleterre,  état 
si  révoltant  que  l'on  se  sent  tenté  de  re- 
gretter comme  un  bienfait  l'antique  es- 
clavage. Ce  n'est  pas  la  science  qui  sera 
la  libératrice  des  malheureux  :  seule 
elle  n'est  qu'un  pâle  flambeau  qui  éc'aire 
sans  jamais  rien  féconder.  Il  faut  un 
principe  supérieur  ,  qui  réchauffe  ce 
que  l'égoïsme  a  refroidi,  qui  unit  ce 
qui  est  divisé ,  qui  fait  que  ce  qui  est 
haut  se  penche  vers  ce  qui  est  bas  il 
faut  que  l'esprit  de  dévouement  se  ré- 
pande dans  le  chaos  de  la  société  ac- 
tuelle. A  toutes  les  grandes  crises  so- 
ciales, l'esprit  de  sacrifice  de  la  part 
des  classes  puissantes  a  élè  le  salut  dit 


18 

inonde.  Quand  les  barbares  envahirent 
l'empire  romain  ,  si  ces  géants  du  monde 
moderne  n'eussent  pris  conseil  que   de 
leurs  passions  et  de  la  victoire  .  ils  n'eus- 
sent pas  ojieus  demandé  que  de  rétablir 
à  leur   profit   l'esclavage    des    société» 
païennes,   avec  tout  son  luxe  d'oppres- 
sion. Le  Christianisme  ne  le  leur  permit 
pas  :  i!  ne  pouvait  pas  tout  exiger  de  ces 
farouches  néophytes,   mais  il  leur  com- 
manda du  moins  dès  l'origine  le  sacrifice 
de  l'esclavage,  et  grâce  à  lui  il  n'y  eut 
de  possible  que  le  servage ,  transition 
néc^siaire  à  un  état  meilleur.  Dans  les 
siècles  modernes,   de  nouvelles  classes 
se  sont  formées,   qui,   en  ces  derniers 
temps ,  sont  parvenues  chez  nous  à  con- 
centrer entre  leurs  mains  la  plus  grande 
partie  de  la  puissance  publique.    Mais 
dans  cette  nouvelle  phase  sociale,  où  est 
cet  esprit  de  sacrifice  ,  qui  devrait  inau- 
gurer leur  pouvoir,  comme  un  commen- 
cement  de   miséricorde  et  de  dévoue- 
ment inaugura  le  pouvoir  de  la  classe 
guerrière,  qui  a  dominé  sur  le  moyen 
âge  ?  Le   Christianisme  n'a  pas  encore 
baptisé  leur  avènement  à  la  puissance. 
Cependant  la  loi  de  vie,  contre  laquelle 
rien  ne  saurait  prévaloir,  réclame  et  ré- 
clamera jusqu'à  ce  qu'elle  «oit  écoutée. 
Que  ceux  qui  sont  grands  se  fassent  les 
serviteurs  des  autres.   Les  formes  sous 
lesquel  es  s'exerce  ce  glorieux   servage 
peuvent  varier;   le  fond,  jamais.  Dans 
l'ancienne  société,    où  l'élément  guer- 
rier occupait  une  si  grande  place,  l'aris- 
tocratie était  tenue  au  sacrifice  de  son 
sang  ;   elle  a  long-temps  été  fidèle  à  sa 
mi^sion  de  dévouement,  e'Ie  a  péri  lors 
qu'elle  a  eu  laissé  s'affaiblir  et  se  cor- 
rompre l'esprit  de  son  institution.  Dans 
la  société  nouvelle  qui  aspire  à  s'organi- 
ser pour  le  travail  bien  plu»  que  pour  la 
ffuerre  ,    l'ari  tocraiie     industrielle    n'a 
pas,  pour  obligation  habituelle,  le  même 
genre  de  sacrifice  à  faire;  mai   elle  restera 
bien  au  dessous  de  l'aniienne  aristocra- 
tie militaire,  elle  manquera  d'une  con- 
sécration  esventie  le  et   vita'e  ,   si  par 
d'autres  g<nres  de  dévouement   appro- 
priés à  l'état  présent  du  monde,   elle  ne 
s'efforce  pas  de  s'é'everà  la  hauteur  du 
b'.it  que  le  Christianisme  assigne  ù  toute 
puissance  sur  la  t»  rre.  Considérer  le  pro- 
\élaire,  non  comme  machine  de  richesse, 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


mais  comme  nu  associé  de  travail;  ne 
pas  calculer  avec  une  cruelle  précision 
jusqu'à  quel  point  on  peut  fatiguer  ses 
bras,  sans  se  priver,  en  brisant  cet  in- 
strument, des  bénéfices  qu'il  rapporte  ; 
lui  fournir,  non  pas  seulement  un  mor- 
ceau de  pain  pour  prix  de  ses  sueurs, 
mais  aussi  la  facilité  de  se  nourrir  du 
pain  de  l'âme  ,  de  recevoir  les  instruc- 
tions religieuses  qui  forment  et  déve- 
loppent l'homme  moral  ;  et  au  lieu  de 
forcer  son  corps  à  travailler  les  sept 
jours  de  la  semaine,  sous  peine  de  mou- 
rir de  faim  ,  ne  pas  reculer  devant  quel- 
ques sacrifices  ,  pour  faire  jouir  son  âme 
de  la  irci>e  du  Seigneur  ;  multiplier  par- 
tout des  institutions,  des  centres  de  pro- 
tection et  de  secours,,  qui  consistent , 
non  pas  seulement  à  conseiller  l'épargne 
à  ceux  qui  n'ont  presque  rien  ,  mais  à 
déverser  sous  différentes  formes,  dans  la 
masse  des  classes  souffrantes,  le  superflu 
de  ceux  qui  ont  beaucoup  ;  concourir 
au  bien  commun,  non  point  seulement 
par  des  offrandes  matérielles ,  mais  en- 
core par  des  services  personnels  ,  en 
donnant  au  sacerdoce  ,  aux  congréga- 
tions religieuses  de  charité,  une  dime 
vivante ,  la  dîme  des  générations  ;  sacri- 
fier enfin  ,  dans  les  régions  du  pou- 
voir, ces  mesquines  et  odieuses  luttes 
d'ambition  et  d'amour-propre,  pour 
s'occuper  sérieusement  de  préparer  des 
mesures  législatives  et  administratives, 
animées  de  l'esprit  du  christianisme  .-voilà 
quelques  traits  du  dévouement,  par  le- 
quel l'aristocratie  moderne  doit  conti- 
nuer, dans  nos  sociétés  industrielles  ,  le 
dévouement  de  l'aristocratie  militaire 
du  moyen  âge.  Il  faut  le  dire,  en  hono- 
rant de  grand  cœur  toutes  les  excep- 
tions, il  n'y  a  encore,  dans  une  pa/tie 
très  nombreuse  de  la  classe  qui  gou- 
verne, ni  l'intelligence  de  cette  mission, 
ni  la  volonté  de  l'accomplir.  Semblable  à 
une  machine  dont  plusieurs  des  princi- 
paux rouages  seraient  arrêtés,  faute  d'im- 
pulsion ,  la  société  actuelle  renferme 
une  multitude  d'hommes,  d'ailleurs  piiis- 
sans  et  actifs,  qui,  étrangers  ou  indiffé- 
rens  aux  croyances  religieuses  ,  ne  fonc- 
tionnent pas  dans  un  but  social  chré- 
tien. Ces  rouages  arrêtés  ou  sujets  â  un 
mouveuu'nt  désordonné,  ne  privent  pas 
seulement  la  socictc  de  leur  concours 


DU  DERNIER  ÉCRIT  DE  31.  DE  LA  MENNAIS. 


19 


nécessaire  ;  ils  embarrassent ,  et  souvent 
même  ils  paralysent  l'action  des  autres 
rouages  sociaux  :  de  là  une  profonde 
perturbation,  et  toutes  les  souffrances 
qu'elle  traîne  à  sa  suite. 

D'où  viendra  l'impulsion  réparatrice? 
D'où  soufflera  l'esprit  de  vie  qui  doit  pé- 
nétrer ,  réchauffer  celte  masse  inerte  et 
froide  ?  Qui  est-ce  qui  a  conservé  .  qui 
est-ce  qui  possède  la  tradition  de  l'an- 
tique charité  ?  D'un  côté  sont  les  chré- 
tiens réels  ,  avec  leur  glorieux  passé  ,  et 
les  innombrables  œuvres  de  dévouement 
qu'ils  entretiennent  sur  tous  les  points 
du  globe  ;  de  l'autre  côté ,  quelques 
hommes  ,  transfuges  des  croyances  chré- 
tiennes, bien  qu'i's  veuillent  retenir  en- 
core le  nom  de  chrétiens ,  et  qui  se 
donnent  pour  les  sauveurs  du  monde  , 
auquel  ils  n'ont  apporté  encore  que  des 
paroles  stériles  ,  qui  n'ont  point  fait 
éclore  une  seule  œuvre  empreinte  de 
l'esprit  de  sacrifice.  Pour  accréditer  la 
mission  qu'ils  s'attribuent ,  ils  se  pré- 
sentent comme  les  vrais  successeurs  des 
premiers  chrétiens  ;  ils  nous  disent  que 
le  caractère  des  premiers  chrétiens  ,  ef- 
facé en  nous,  revit  en  eux.  Eh  bien!  nous 
acceptons  ce  terme  de  comparaison. 

Les  premiers  chrétiens  étaient  des 
hommes  d'avenir,  mais  dans  un  sens  su- 
périeur à  celui  qu'on  donne  souvent  à  ce 
mot  dansle  langage  du  jour.  Ils  plaçaient 
dans  le  ciel  le  point  d'appui  de  ce  levier 
de  charité ,  avec  lequel  ils  soulevaient  la 
terre.  Ils  se  considéraient  comme  des 
voyageurs,  qui,  pour  arriver  à  leur  pa- 
trie, passaient  en  faisant  le  bien.  Grâces 
à  Dieu ,  cet  esprit  vit  et  revit  sans  cesse 
dans  toutes  les  générations  de  lidèles  qui 
se  transmettent  les  uns  aux  autres,  de 
main  en  main  ,  et  de  siècle  en  siècle  ,  le 
flambeau  divin.  Mais,  certes,  ce  n'est  pas 
là  l'esprit  qui  domine  chez  les  jeunt^s 
adeptes  du  nouveau  chrisi  ianisme.  En  gé- 
néral, les  méditations  célestes  les  occu- 
pent fort  peu  ,  je  crois  ;  ils  sont  des  hom- 
mes du  présent,  peu  scn^ibIes  aux  con- 
solation>  mystiques.  Ils  préparent  aux 
peupies  futurs  un  indicible  bonheur  ^ 
mais  la  plupart  tiennent  surtout  à  c<' 
qu'on  leur  escompte  une  parliedesjouis- 
sarices  de  l'avenir. 

Les  premiers  chrétiens  élaient  des 
sommes  doux  et  paciiiques.  Ils  travail- 


laicr.l  en  paix  au  soulagement  des  maux, 
à  la  destruction  des  abus.  Ils  repous- 
saient les  réformes  violentes,  les  insu- 
bordinations politiques,  par  sentiment 
et  par  devoir,  par  esprit  d'ordre  et  d'o- 
béissance. Plutôt  que  de  troubler  le 
moiide,  ils  savaient  pardonner,  même  à 
ceux  qui  les  empêchaient  de  faire  du 
bien  :  leur  plus  sublime  patience  était  de 
supporter  avec  calme  les  souffrances  de 
leur  charité.  Cette  charité  priait ,  aver- 
tisiait,  tonnait  quelquefois,  mais  ne  ru- 
gissait pas.  Cet  esprit  se  perpétue  dans 
l'Eglise,  de  l'aveu  de  nos  adversaires,  car 
ils  l'accusent  de  lâcheté.  Mais,  de  bonne 
foi,  qui  pourrait  reconnaître,  dans  leurs 
appels  permanens  à  l'insurrection  ,  dans 
ces  vœux  impies  pour  le  renversement 
de  tout  l'ordre  social  existant,  les  senti- 
mens  des  premiers  chréiiens  envers  les 
puissances  de  ce  monde?  Qui  pourrait 
reconnaîtra,  dans  le  langage  irritant 
avec  lequel  ils  provoquent  le  soulève- 
ment des  classes  inférieures,  les  paroles 
de  consolation  et  de  paix  que  les  pre- 
miers chrétiens  adressaient  aux  esclaves 
agenouillés  devant  la  croix?  Les  haran- 
gues de  Spartacus  ne  seront  jamais  le 
commentaire  de  l'épître  de  saint  Paul 
sur  l'affranchissement  d'Ouésime. 

Les  premiers  chrétiens  étaient  des 
hommes  es.Nentiellement  pratiques.  Ils 
savaient  que  le  chnstianisuie  renfermait 
d'inépuisables  trésors  de  bienfai>ance 
qu'il  verserait  sur  les  générations  futu- 
res. Mais  s'ils  ne  pouvaient  pas  réaliser 
de  leur  temps,  tous  les  bienfaits  qu'ap- 
pelaient leurs  vœux  et  que  pressenait 
leur  foi.  ils  n'en  étaient  pas  moins  ar- 
dens  à  faire  tout  la  bien  actuellement 
possible  ,  à  patiquer  la  charité  d^n»  ses 
plus  huuiblc^  détails.  Ils  visitaient  les 
pnsorinit  rs .  portaient  des  remèdes  et  des 
consolations  aux  malades,  distribuaient 
dî^s  auQiônes,  semaient  obscurément  tous 
les  germes  des  grandes  œuvres,  que  le 
ciel  et  le  temps  '.levaient  féconder.  Les 
nouveaux  chrétiens  ont,  pour  la  plupart 
un  superbe  dédain  pour  ces  minuties  de 
la  charité 5  ils  estiment  fort  les  v..sles 
spéculations  qui  embrassent  les  siècles 
fiiluis,  et  font  vraimeiit  trop  peu  de  c.is 
de  ces  modestes  pratiques  de  bienfai- 
sance qui  les  attendent  à  leur  jiorle.  Les 
malheureux  du  jour  trouvent  peu  d«;  sou- 


20 


L'UNIVERSITÉ 


lagement  dans  les  systèmes  sur  le  bon- 
heur de  l'avenir.  Tsous  avons  conservé, 
nous,  la  vieille  charité  :  imbécilles  chré- 
tiens, qui  avons  encore  foi  au  mérite  d'un 
■verre  d'eau  donné  avec  amour! 

Les  premiers  chrétiens  étaient  des 
hommes  de  charité,  parce  qu'ils  étaient 
hommes  de  prière  et  de  foi.  Il  ne  faut 
pas  croire  qu'il  ait  suffi  au  christianisme 
d'énoncer  le  précepte  de  l'amour  frater 
nel  envers  tous  les  hommes,  pour  le  faire 
passer  dans  la  pratique.  Est-ce  que  Marc- 
Aurèle  et  Epiclèle,  en  proclamant  de 
belles  maximes  de  morale,  ont  entraîné 
le  monde  avec  elles?  Le  christianisme  n'a 
pas  seulemet.'t  promulgué  la  loi  de  cha- 
rité; il  a  donné  des  forces  pour  l'accom- 
plir. C'est  avec  ses  mystères,  son  culte, 
ses  sacremens,  qu'il  a  rendu  l'homme 
capable,  suivant  la  belle  expression  de 
saint  Paul,  de  faire  la  écrite  avec  amour. 
Il  n'a  pas  seulement  éclairé  l'intelli- 
gence ;  il  a  nourri  le  cœur.  Qu'avez-vous 
îtait  de  cette  nourriture  sacrée,  apôtres 
d'un  christianisme  sans  dogmes  et  sans 
culte?  Vous  êtes  pour  les  mystères  d'a- 
mour ce  que  les  iconoclastes  étaient 
pour  les  saintes  images  :  là  oîi  vous  avez 
passé,  le  sanctuaire  reste  froid  et  vide. 

]Son ,  la  tradition  de  la  charité  chré- 
tienne n'est  pas  avec  vous  ;  elle  est  où  se 
conserve  la  tradition  de  la  foi.  Si  notre 
action  n'accomplit  pas  encore  tous  les 


CATHOLIQUE. 

genres  de  bien  que  notre  pensée  embrasse, 
c'est  qu'il  y  a  dans  le  chaos  social  qui 
nous  entoure  mille  obstacles  qui  arrê- 
tent la  meilleure  volonté,  et  dont  nous 
ne  sommes  pas  responsables;  c'est  aussi 
que  les  préjugés  haineux  que  l'on  a  ins- 
pirés contre  nous  à  une  partie  du  peuple, 
la  rendent  inaccessible  encore  à  notre 
influence.  Mais  les  croyances  qui  nour- 
rissent le  dévouement ,  mais  l'esprit  de 
sacrifice  ,  mais  la  charité  active  sont 
toujours  là,  soutenant  toutes  les  ancien- 
nes œuvres  de  bienfaisance,  en  en  créant 
journellement  de  nouvelles,  attendant 
qu'il  leur  soit  permis  d'agrandir  le  cercle 
de  leurs  bienfaits,  épiant  toutes  les  idées 
pratiques  d'amélioration,  toutes  les  vues 
utiles,  toutes  les  découvertes,  pour  s'en 
emparer,  pour  convertir  toute  science  en 
amour.  L'Eglise  est  ce  qu'elle  a  toujours 
été  :  elle  n'est  pas  seulement  la  demeure 
paisible  de  tous  les  esprits  qui  se  repo- 
sent dans  l'unité  de  foi  ;  elle  (st  aussi  la 
grande  salle  d'asile ,  l'atelier  universel 
des  bonnes  œuvres,  où  se  presse,  au 
service'de  toutes  hs  souffrances,  l'élite 
de  ces  âmes  qui  forment,  à  toutes  les 
époques,  l'immortelle  aristocratie  du  dé- 
vouement. Le  Pape  en  est  le  chef  :  voilà 
les  véritables  affaires  de  Rome. 

L'abbé  Ph.  Gerbet. 


SCIENCES  HISTORIQUES. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE. 


SEPTIEME  LEÇON. 

£tal  (le  la  Gaule  au  moment  de  l'invasion.  —  Sé- 
nateurs ;;auloi8;  Sociétés  «le  navii^ulion  et  de 
métiers  ;  Naulcs  l'arisieiis  ;  population  des  campa- 
îjnes.  —  l'roijrés  du  cliristianisnio  en  Gaule  ;  pre- 
mières Eglises.  —  Saint  Urbicus,  saint  Iliiairo 
de  Poitiers  ,  saint  Martin.  —  Les  deux  amans  de 
ClcrmoDt. 

Une  poignée  de  vagabonds  ,  pAtres  , 


meurtriers  ou  esclaves  échappés  ,  ayant 
bâti  quelques  bulles  sur  les  collines  du 
Tibre,  s'appela  le  peuple  romain,  et  dit 
qu'il  avait  bâti  la  ville  étt?rnelle  ,  pour 
être  la  maîtresse  de  l'univers.  Obligé  de 
repousser  l'insuUe  et  les  armes  de  ses 
voisins  ,  il  vainquit  ;  et  contre  la  cou- 
tuuicqui  avait  toujours  gouverné  le  vieux 
monde  ,  il  s'incorpora  les  vaincus  pour 
soutenir  sa  victoire.  Depuis,  de  conquête 
en  conquête  ,  il  ne  cessa  de  se  recruter 
des  esclaves  qu'il  avait  vendus  sur  le 
champ  de  bataille  ou  amenés  k  la  cordo 


sur sonforum. L'affranchissement,  quand 
ils  avaient  touché  le  sol  de  Rome ,  les 
rendait  Romains,  et  ce  ramas  continuel 
de  toutes  les  races  vit  les  rois  eux-mêmes 
se  prosterner  devant  lui,  la  tête  l'ase  , 
en  bonnet  d'affranchis,  et  saluant  ses 
sénateurs  du  nom  de  dieux  sauveurs  (1). 
Figure  providentielle  d'un  autre  peuple 
et  d'un  autre  empire,  auxquels  il  devait 
préparer  la  place  sans  le  savoir.  Dès  que 
les  Romains  eurent  fait  leur  lâche  ,  un 
pauvre  pêcheur  juif  vint  poser  sa  chaire 
évangélique  en  face  de  la  chaire  impé- 
riale, pour  dominer  du  Vatican  le  Capi- 
to'e  et  l'univers,  urhi  et  orbi.  A  sa  voix 
se  forma  une  faible  agrégation  de  gens 
misérables,  qui  eut  à  soutenir  aussitôt 
une  guerre  acharnée,  et  qui  n'en  devint 
pas  moins  un  grand  peuple.  P<?r  une 
tactique  singulière  ,  ce  peuple  méprisé 
trouvait  sa  force  dans  ses  défaites  ;  il 
s'incorporait  les  vainqueurs  en  les  affran- 
chissant à  son  tour  ,  mais  d'une  plus 
noble  manière  ,  en  donnant  la  liberté 
spirituelle  aux  plus  grands  coupables 
comme  aux  plus  vertueux.  Son  étendard, 
toujours  honni  et  battu ,  fit  de  plus  ra- 
pides conquêtes  que  l'aigle  des  légions. 
Enfin,  les  Césars  vinrent  aussi  demander 
la  faveur  de  s'agenouiller  parmi  ces  nou- 
veaux affranchis;  car  il  n'était  plus  pos- 
sible de  méconnaître  en  eux  le  nouveau 
peuple  romain,  le  vrai  royaume  éternel; 
et  de  siècle  en  siècle  ,  nations ,  grands  et 
monarques  se  prosternèrent  aux  pieds 
des  successeurs  de  saint  Pierre  ,  comme 
lui  vicaires  et  représentant  du  vrai  Dieu 
sauveur.  Lorsque  peu  de  temps  après 
ce  succès  décisif,  un  empereur  apostat 
osa  le  contester  et  renouveler  contre  les 
chrétiens  les  premières  injures,  il  ou- 
bliait étrangement  l'origius;  plus  réelle- 
ment vile  de  son  propre  empire  et  de  sa 
nation.  Un  philosophe  comme  lui  ,  si 
studieux  d'expliquer  par  des  allégories 
les  infâmes  sottises  du  paganisme,  aurait 
dij,  ce  semble,  saisir  la  comparaison  , 
et  reconnaître  dans  Rome  païenne  le 
symbole  matériel  de  Rome  chrétienne. 
On  a  droit  de  s'étonner  bien  davantage 


SCIENCES  HISTORIQUES.  21 

quand  on  entend  l'ancien  lecteur  de  Ni- 
comédie  reprocher  au  chrétien  de  crier 
h  tout  venant  :  «  Corrupteurs  ,  meur- 
K  triers,  sacrilèges,  scélérats  de  toute 
«  espèce,  approchez  hardiment.  Point  de 
«  souillure  que  n'efface  à  l'instant  l'eau 
«  dont  je  vais  vous  laver.  En  cas  de  réci- 
«  dive ,  vous  n'aurez  qu'à  vous  frapper 
«  la  poitrine,  vous  battre  la  tête,  et  je 
«  vous  rendrai  aussi  purs  que  la  première 
«  fois  (1).  »  Pouvait- il  sensément  attri- 
buer plus  d'efficacité  aux  rits  de  purifi- 
cation pratiqués  par  Edcsius  et  Maxime, 
ou  au  sang  des  bœufs  qu'il  immolait  avec 
profusion  ?  lui,  surtout,  qui  avait  reçu 
bi  long-temps  l'enseignement  de  l'Eglise 
et  ses  secours  spirituels,  comment  n'a- 
vait-i!  pas  compris  et  les  sacremens  et 
les  doux  rayatères  de  la  fâiiséricorde  di- 
vine?L'orgueil  philosophique  serait  trop 
stupide  dans  une  telle  méprise  sans  la 
mauvaise  foi.  Oui,  l'Eglise  appelait  à  elle 
tous  les  coupables,  tous  les  sacrilt^ges 
pour  les  purifier.  Déjà  elle  avait  par- 
couru et  dépassé  tous  Ips  chemins  de 
l'empire  pour  porter  au  loia  cette  bonne 
nouvelle.  M.^is  comme  il  n'y  avait  point 
pour  elle  de  limites  ,  il  fallait  que  celles 
de  l'empire  tombassent  autour  d'elle  ; 
que  toutes  les  frontières  fussent  brisées 
pour  la  dégager  visiblement  de  toutes 
les  entraves  locales,  pour  ôler  les  pré- 
ventions de  nationalité  qui  eussent  re- 
tenu les  autres  peuples  ,  et  pour  laisser 
l'accès  -libre  aux  affranchis  de  toutes  les 
races  veis  la  chaire  de  saint  Pierre  ,  le 
centre  de  l'univers  catholique. 

L'époque  de  celte  œuvre  était  venue. 
Le  plus  grand  et  le  plus  pieux  des  em- 
pereurs, Théodose,  avait  rétabli  à  grand' 
peine  l'unité  impériale  ,  afin  que  la  ruine 
en  fût  plus  éclatante  :  il  expira  ,  et  ce 
fut  le  signal.  Les  Barbares  du  Nord  s'é- 
branlèrent. Un  Goth  ,  poussé  ,  comme  il 
le  dit  lui-même  ,  par  une  volonté  sur- 
humaine, alla  fouler  aux  pieds  le  Capi- 
tole  ,  opiniâtre  dans  son  idolâtrie,  et  lui 
signifier  qu'il  n'avait  plus  rien  à  pré- 
tendre (2).  Déjà  d'autres  hordes  germai- 


(i)Juvenal,  8-271. 

AI)  infarai  genlem  deducis  asylo. 

Majorum  priinus  quisquis  fuit  ille  tuorum 
Aut  pastor  fuit,  aul  illud  quod  dicercnoio. 


(1)  Julien  ,  dialogue  des  Césars. 

(2)  Socrat.  7-10;  Sozom.  9-6.  Pondant  le  sicgo 
do  Home  ,  par  Alaiic ,  les  sénateurs  pau-ns  essaye- 
rai (te  didourner  le  péri!  par  des  cérémouies  étrus- 
ques et  des  iuimolatioDj  de  viciim»*. 


22 


L'UNIVERSITÉ 


nés  avaient  passé  le  Rhin ,  commencé  la 
destruction  des  cirques,  des  théâtres  et 
des  dissipations  païennes,  avec  l'incen- 
die et  le  pillage  des  cités.  Quel  était  alors 
l'élat  de  la  Gaule,  et  comment  s'y  est  pas- 
sée l'invasion  ?  c'est  ce  que  nous  avons 
maintenant  à  considérer.  Nulle  part  ail- 
leurs ,  peut-être^  ce  grand  événement 
n'est  plus  remarquable  ,  et  aucun  histo- 
rien n'en  ayant  retracé  la  vue  exacte  et 
complète  ,  j'essaierai  d'y  suppléer.  Cette 
nécessité  de  restaurer  ainsi  une  époque 
ne  se  représentera  que  rarement.  J'ai 
déjà  prévenu  meslecteursque  je  ne  m'en- 
gagerais point  dans  un  récit  suivi. 

La  Gaule,  divisée  en  dix-sept  provin- 
ces, avait  subi  la  même  administration 
que  tout  le  reste  de  l'empire ,  et  n'avait 
pas  moins  à  souffrir  du  despotisme  et  de 
la  fiscalité.  Cependant  sa  position  géo- 
graphique et  le  caractère  de  ses  habi- 
tans  lui  avaient  donné  une  assez  grande 
importance.  Elle  était  à  la  fois  frontière 
de  Germanie  et  centre  de  l'occident  ro- 
main. Quoique  les  usages,  les  lois  et  la 
langue  de  Rome  y  eussent  assez  promp- 
tement  prévalu,  les  Gaulois  conservaient 
leur  ancienne  fierté ,  de  sorte  que  la 
Gaule  agit  constamment  sur  les  desti- 
nées de  l'empire.  Les  Césars  y  venaient 
fréquemment  5  depuis  la  tétrarchie,  l'un 
d'eux  y  résidait  presque  toujours  et  peut- 
être  ce  fut  le  malheur  d'Honorius  de  n'a- 
Toir  pas  préféré  au  séjour  de  Milan, 
celui  de  Trêves,  de  Lutèce  ou  d'Arles  • 
la  surveillance  générale  y  était  plus  facile 
et  plus  assurée  :  l'Italie  ne  se  gardait 
que  par  la  Gaule.  Aussi  trouve-t-on  dans 
celle  contrée  une  distinction  qu'on  cher- 
cherait vainement  ailleurs.  Au  dessus  des 
Décurions  il  y  avait  dans  les  principales 
villes  des  sénateurs ,  qui  portaient  ce  ti- 
tre, il  est  vrai,  sans  fonctions,  ni  auto- 
rité spéciale,  mais  non  sans  avantages 
et  sans  influence.  Ils  jouissaient  de  tous 
les  privilèges  des  clarissimes  ^  ne  por- 
taient point  les  charges  de  la  curie,  et 
dans  un  temps  où  les  deux  sénats  de 
Rome  et  de  Constanlinople  figuraient 
encore  aux  yeux  l'ancien  conseil  de  la 
république,  ce  n'était  pas  i)eu  d'Iionneur 
pour  les  cités  gauloises  que  de  posséder 
des  sénateurs.  Quoiqu'il  dépendît  du 
prince  de  créer  un  sénateur,  l'existence 
des  familles  séualoriales  de  Gaule ,  et 


CATHOLIQUE. 

l'illustration  de  la  plupart  d'entre  elles 
avaient  vraisemblablement  leur  origine 
dans  les  coutumes  du  pays,  antérieure- 
ment à  la  conquête  romaine.  Cette  élite 
de  Gallo-Romains ,  forcément  inactive 
sous  le  nive.ui  administratif,  réduite  à  la 
seule  influence  de  l'éducation  et  de  la  ri- 
chesse, avait  pourtant  plus  de  consistance 
que  toute  la  noblesse  impériale.  Dans 
quelque  nullité  qu'elle  vécût,  ce  n'était 
pas  moins  une  sorte  d'aristocratie  et  l'u- 
nique dansl'empire.  Nous  la  reti  ouverons 
sous  les  rois  barbares.  Elle  tenait  en  ef- 
fet au  pays  et  par  son  caractère  gaulois 
el  par  une  institution  qui  soutenait  en 
même  temps  la  classe  moyenne ,  c'est-à- 
dire  par  les  corporations  de  commerce. 
Toutes  les  provinces  avaient  de  ces  cor- 
porations j  mais  la  Gaule,  posée  entre 
deux  mers,  sillonnée  en  sens  divers  d'un 
grand  nombre  de  rivières ,  voyait  son 
commerce  bien  plus  florissant ,  et  il 
nous  reste  plus  de  monumens  qui  nous 
fassent  connaître  ses  corporations  et  leur 
importance.  On  les  désignait  comme  par- 
tout, sous  les  noms  de  Nantes ^Navicuiai- 
res,  Scaphaires j  Lenunculaires ,  qui  indi- 
quent également  des  sociétés  de  naviga- 
tion avec  de  très  petites  différences , 
impossibles  à  saisir  maintenant.  On  ap- 
pelait ces  Nantes  encore  plus  générale- 
ment marchands  ou  négocians.  Ces  di- 
verses associations  se  distinguaient  les 
unes  des  autres  par  un  surnom  tiré  des 
lieux  où  elles  exerçaient  leur  industrie, 
où  elles  avaient  une  résidence  centrale  ; 
telles  étaient  les  Nantes  An  Rhône,  de  la 
Saône  ,  de  la  Loire ,  de  la  Durance  ,  etc. 
Elles  se  composaient  toujours  de  person- 
nes honorables,  décurions,  sévirs,  séna- 
teurs; la  moindre  dignité  qu'on  y  pût 
acquérir  fut  celle  de  chevalier,  concédée 
par  Constantin  et  confirmée  par  Julien, 
Gratien  cl  Théodose  à  tous  ceux  qui  en 
faisaient  partie.  Le  code  Théodosien  con- 
tient beaucoup  de  privilèges  accordés  à 
la  condition  Aenanteel  Aemarchand;c'è- 
laie  ni  des  exempt  ions  de  plu  sieurs  charges 
publiqm  s  et  civiles,  de  tutelle,  de  dons 
gratuits  et  de  quelques  impôts.  Ils  préle- 
vaient un  droit  sur  les  denrées  qu'ils 
transportaient.  Tous  les  juges  leur  de- 
vaient protection  ;  ils  avaient  des  juges 
particuliers  pour  les  affaires  civiles.  Cha- 
que corporation  possédait,  en  propriété 


commune  et  inaliénable,  des  terres,  dont 
les  revenus  étaient  al'fectés  aux  dépenses 
communes.  Chacune  avait  ses  régie - 
mens  et  son  organisation  légale,  son  pa- 
tron ou  curateur,  et  ses  officiers,  élus 
pour  un  temps  déterminé.  Le  patron 
était  toujours  choisi  au  moins  parmi  les 
curiales ,  souvent  parmi  les  sénateurs. 
Les  ofliciers  du  palais  seuls  ne  pouvaient 
point  participer  aux  sociétés  de  com- 
merce. Un  curiole ,  pendant  l'exercice 
du  patronage,  avait  dispense  des  charges 
onéreuses  de  la  curie,  quoique  d'ordi- 
naire il  n'usât  pas  de  ce  droit;  \e patron 
èlaii  naute  lui-même,  et  partageait  les 
soins  et  les  profits  du  commerce.  Souvent 
même  il  exerçait  le  courtage  ;  cette  oc- 
cupation, loin  de  déroger,  jouissait  d'une 
grande  considération,  et  il  existe  une 
inscription  érigée  en  l'honneur  d'un  eu 
rateur ,  en  même  temps  courtier  {allec- 
tor  ),  par  les  nautes  du  Rhône  et  de  la 
Saône  pour  sa  fidélité  dans  sa  gestion.  On 
donnait  communément  la  qualification 
d'ordre ,  de  corps  très  honorable  [ordo, 
sp  tendis  s  iinuw  corpus)  à  ces  compagnies  ; 
et  le  mot  de  Consortium  indiquait  dans 
cette  communauté  d'intérêts  et  d'action, 
un  lien  plus  fort  que  celui  des  anciennes 
sodalités  romaines  (1). 

Entre  ces  grandes  corporations  de  la 
Gaule,  il  en  faut  remarquer  une  fort  sin- 
gulière, qui  a  survécu  à  toutes  les  autres, 
dont  l'organisation  propre  est  demeurée 
la  base  de  ses  transformations  succes- 
sives ,  et  semble  avoir  tiré  à  soi  le  centre 
administratif  de  la  France  moderne.  Je 
veux  parler  des  Nautes  auxquels  appar- 
tenait la  navigation  de  la  Seine  et  de  ses 
affluens;  ils  ne  prenaient  point  leur  sur- 
nom de  leur  principale  rivière,  comme 


(1)  Voyez  dans  l'Histoire  du  droit  municipal  par 
Raynouard ,  premier  chapitre,  les  diverses  inscrip- 
tions citées  (Paprcs  Grutcr,  et  dans  l'histoire  do 
Paris,  par  D.  Félibien  et  D.  Lobineau ,  la  disser- 
tation sur  les  antiquités  ceitifiues  ,  et  la  dissertation 
sur  l'origine  de  l'Ilôtel-de^Viile  de  Paris  ,  par  Leroy. 
Raynouard  n'a  pas  songé  au  travail  des  deux  béné- 
dictins dont  il  eût  pu  se  servir  utilement.  Souvent 
on  néglige  ,  par  un  certain  zélo  d'érudition  ,  des 
recherches  déjà  faites  pour  les  faire  plus  péniblement 
ou  d'une  manière  moins  complète.  De  là  aussi  quel- 
ques publications  qui  no  sont  guère  neuves  que 
pour  leur  auteur,  (^'est  le  principal  défaut  des  Éludes 
Historiques ,  de  M.  de  Chateaubriand  ,  ouvrage  qui 
ne  répondfpoint  à  uu  si  grand  nom. 


SCIENCES  HISTORIQUES.  23 

les  autres  sociétés  de  ce  genre,  ni  même 
du  lieu  de  leur  résidence,  Lutèce,  mais 
de  leur  petite  nationalité  ;  ils  s'appelaient 
les  Nautes  parisiens  {Nautœ  Parisiaci)^ 
Tous  les  habitans  de  Lyon  ou  de  Is'antes 
n'étaient  point  Nautes  du  Rhône  et  de 
la  Loire  ;  la  cité  et  la  société  de  com- 
merce formaient  deux  corps  très  dis- 
tincts et  indépendans  l'un  de  l'autre  j  au 
contraire ,  il  n'y  avait  d'habitans  de  Lu- 
tèce que  les  Nautes;  la  ville  et  l'associa- 
tion étaient  une  même  chose.  On  sait 
combien  ils  résistèrent  à  César  et  à  son 
lieutenant  Labienus  ;  ils  fournirent  8000 
hommes  à  la  ligue  Gauloise  qui  assiégea 
César  devant  Alésia.  Traités  en  peuple 
conquis,  non  en  alliés,  après  la  victoire, 
ils  eurent  à  payer  le  tribut.  Les  Romains 
bâtirent  à  la  tête  de  leur  pont  une  forte- 
resse ,  qui  devint  par  la  suite  le  grand 
Chdtelet  à  l'extrémité  du  pont  au  Change. 
Les  Parisiens  n'eurent  point  d'organisa- 
tion municipale  ;  et  quand  on  les  eût 
traités  en  alliés,  on  n'eût  pas  fait  autre- 
ment, parce  que  la  prospérité  de  la  ville 
tenait  à  son  commerce,  et  que  pour  l'in- 
térêt de  la  province  et  des  finances  ro- 
maines ,  on  n'y  devait  rien  changer.  Ils 
eurent  seulement  un  défenseur ,  comme 
les  autres  cités,  et  ce  défenseur  fut  tou- 
jours choisi  parmi  les  Nautes.  Les  Pari- 
siens restèrent  donc  nécessairemetit  ce 
qu'ils  étaient,  une  grande  confédération 
marchande.  Ils  continuèrent  de  posséder 
des  domaines  communs  ;  parmi  ces  biens- 
fonds  était  compris  tout  le  terrain  qui 
s'étendait  de  l'ancien  port  Saint  Jacques 
au  port  Saint-Michel,  ce  qu'on  appelait 
encore,  sous  Louis  VII,  le  Clos-aux-Dour- 
geois.  Ils  gardèrent  comme  auparavant 
leur  administration  intérieure  ,  entière- 
ment réglée  sur  leur  vie  de  négoce;  et  dans 
la  forteresse  romaine ,  la  salle  même  qui 
portait  pour  inscription  :  Tributuni  Cœ- 
sai-is,  où  l'on  acquittait  les  péages  et  le 
tribut,  servait  aux  délibérations  admi- 
nistratives des  Nautes,  sous  le  litre  de 
Loculoriunt  Civiuni  ;  depuis  ce  fut  le 
Parloir-aux- Bourgeois.  Une  inscription 
du  temps  de  l'empereur  Tibère  atteste  ii 
cette  époque  l'état  florissant  du  corps 
des  Nautes  ou  de  la  cite  de  Paris.  Des 
faubourgs  s'ajoutèrent  du  côté  du  midi  , 
sur  la  rive  gauche  de  la  Seine  ;  il  y  avait 
de  ce  côté  un  palais  impérial,  un  champ 


24 


L'UNIVERSITÉ 


de  Mars  ou  d'exercice  militaire  ;  ces  mo- 
iiumens  et  les  thermes  dont  il  subsiste 
de  curieux  vestiges  dans  lu  rue  de  la 
Harpe  sont  présumés  antérieurs  à  la  ré- 
sidence de  Julien  (1). 

Autour  de  ces  grandes  et  nobles  socié- 
tés se  groupaient  naturellement  des  cor- 
porations inférieures  d'ouvriers  divers , 
que  les  Nantes  employaient  5  on  trouve 
mentionnées  celles  des  rouliers  et  des 
peseurs.  On  sait  de  plus  que  les  artisans 
et  les  petits  marchands  étaient  con- 
stitués en  corps  de  métiers  depuis 
Alexandre  Sévère  (2).  Toute  cette  masse 
d'industrie  subalterne  formait  propre- 
ment le  peuple  des  villes  et  appuyait  le 
haut  commerce ,  qui  lui  communiquait 
son  activité  et  sa  prospérité. 

La  seule  population  des  campagnes 
n'entrait  point  dans  cette  communauté 
d'intérêts  ,  et  demeurait  reléguée  dans 
la  culture  des  terres,  sous  le  poids  des 
corvées  et  des  exactions.  Aussi  toujours 
mécontente ,  elle  s'efforçait  souvent  de 
se  délivrer.  Les  troubles  de  l'empire  par 
les  usurpationsmilitaires  des  Trente  Ty- 
rans avaient  favorisé  leurs  tentatives 
d'indépendance.  Vers  cette  époque  com- 
mença l'insurrection  des  Bagaudes  ou 
Confédérés  (3j,  qui  devint  assez  formi- 
dable pour  nécessiter  une  expédition  de 
l'empereur  Maximien.  Ils  avaient  deux 
chefs ,  Elianus  et  Amandus,  que  quel- 
ques auteurs  ont  regardés  à  tort  comme 
chrétiens  ,  et  qui  prirent  la  pourpre. 
Comme  il  arrive  toujours  quand  une  mul- 
titude se  soulève  pour  se  faire  justice, 
ils  ne  vivaient  que  de  brigandage  ,  et  fu- 
ient un  moment  le  fléau  de  leur  pays. 

(1)  Voyez  Felibien,  aux  mêmes  documens  cités. 

(2)  Lamprid.  Alex.  Sev.  55.  M.  Guizol,  première 
leçon,  parle  de  la  population  inférieure  des  mar- 
cliands  et  des  artisans,  devenue  libre  au  ii-^  siècle 
par  une  révolution  lente  et  insensible.  Ce  passage 
de  Lanipride  n'explique  pas,  mais  constate,  un 
chaDgeraenl  1res  sensible  au  commencement  du 
S»  siècle.  Une  lettre  de  Pline  le  jeune  et  une  réponse 
de  Trajan  ,  touchant  une  association  A''uuvriers  à 
établir  dans  Mcomédie,  pour  éteindre  les  incendies, 
donnent  une  indication  beaucoup  plus  ancienne.  Il 
y  avait  d''aillcurs  certainement  des  sodalités  ou 
corps  d'artisans  sous  la  république  ,  et  leur  rétablis- 
sement n'est  insensible  (|uc  depuis  Auguste  jusqu'au 
gouvernement  d'Alexandre  Sévère. 

(5)  Hu  mot  celtique  Bagat  ou  Jiacad,  troupo, 
ligoe.  Uucangc,  Gloii. 


CATHOLIQUE, 

Autun  eut  un  siège  terrible  à  soutenir 
contre  eux.  Maximien  les  tailla  en  piè- 
ces. Leurs  dernières  troupes  se  défendi- 
rent encore  dans  une  presqu'île  de  la 
Marne,  à  une  lieue  de  Paris,  oîi  César 
avait  bâti  une  forteresse,  qui  conserva 
long-temps  de  leur  résistance  le  nom  de 
fort  des  Bagaudes  (  Castrum  Bagadau- 
runij  Saint  -  Maur  -  des  -  Fossés.  )  Dioclé- 
tien  ,  pour  prévenir  désormais  un  pareil 
danger  ,  ordonna  de  ne  rien  exiger  des 
paysans  quand  ils  auraient  acquitté  leur 
capitation  et  leurs  fournitures  de  vivres. 
Médiocre  adoucissement  qui,  laissant  sur 
eux  exclusivement  la  capitation  ,  les  re- 
tenait dans  un  abaissement  légal  et  éta- 
blissait la  servitude  de  la  glèbe  (1).  Ja- 
mais aussi  ne  furent-iis  complètement 
soumis  ,  et  tous  les  usurpateurs  trou- 
vaient toujours  parmi  les  pâtres  et  les 
colons  de  quoi  grossir  leurs  armées. 

Cette  race  malheureuse  eût  fini  par  être 
broyée  dans  l'affaissement  et  la  chute  de 
l'empire.  Les  classes  supérieures,  qui  s'en 
séparaient  dédaigneusement  ,  ne  pou- 
vaient pas  mieux  se  préserver  elles-mêmes 
par  leurs  privilèges;  mais  le  Christia- 
nisme était  venu  d'avance  au  secours  des 
uns  et  des  autres.  En  Gaule  ,  comme 
partout  ,  il  convertit  d'abord  la  classe 
moyenne ,  puis  les  grands  dont  il  liL 
une  véritable  aristocratie  ,  une  aristo- 
cratie de  charité  ,  qui  devait  affermir 
le  peuple  et  gagner  les  paysans.  Il  est 
certain  que  le  Christianisme  pénétra  en 
Gaule  dès  le  temps  des  apôtres.  L'Eglise 
de  Vienne  fut  fondée  par  saint  Crescent, 
disciple  de  saint  Paul ,  et  celle  d'Arles 
par  saint  Trophime,  que  saint  Pierre  en- 
voya. Un  peu  plus  lard,  saint  Pothin  , 
disciple  de  saint  Polycarpe,  et  qui  dut 
partir  aussi  de  Rome  ,  posa  son  siège 
épiscopal  à  Lyon.  Il  paraît  que  l'Evan- 
gile ne  demeura  pas  inconnu  au  reste 
de  la  Gaule.  Cependant ,  les  progrès  en 
furent  très  lents  et  très  peu  sensibles , 
et  l'on  ne  peut  guère  constater  que  la 
formation  des  églises  de  Langres  ,  de 
Dijon  ,  de  Besançon  et  de  Valence  ,  jus- 
qu'à l'époque  de  la  mission  de  saint  Denis 
et  de  ses  compagnons  ,   vers  250,  Là  , 

(1)  Panei;.  vet.  1-4,  7-4  ;  Vict.  59;  Eutrop.  9-13 
Naudcl ,  des  changcraens  opérés  dans  l'admiulglrat. 
impér.  1'  partie  ,  art.  6. 


commencèrent  les  évêchés  de  Paris ,  de 
Tours,  de  Clermont,  Limoges,  Avignon, 
]\arbonne  ,  Béziers  ,  Toulouse ,  d'où  la 
prédication  ra}  onnantentoussens,  étoila 
les  Gaules  de  nouvelles  communautés  ca- 
tholiques, «Un  disciple  de  ces  premiers 
«  évoques,  Ursinus,  étant  allé  à  Bour- 
«  ges,  y  annonça  le  Sauveur.  Quelques 
«  croyans  ordonnés  clercs  apprirent  le 
«  chant  des  psaumes  ,  les  solennités  du 
«  culte  et  la  manière  de  construire  une 
«  église.  Comme  ils  avaient  peu  de  res- 
«  sources  pour  bâtir ,  ils  demandèrent 
tt  à  un  des  habitans  sa  maison  pour  en 
«  faire  une  église  •  mais  les  sénateurs 
K  et  les  principaux  citoyens  de  la  ville 
u  étaient  alors  attachés  aux  cérémonies 
K  idolâtres-.  Ceux  qui  avaient  reçu  la  foi 

«  étaient  pauvres ;  et  n'ayant  point 

«  obtenu  la  maison  ,  ils  s'adressèrent  à 
«  un  certain  Léocadius  ,  sénateur,  un 
K  des  premiers  de  la  Gaule  et  de  la  fa- 
it mille  de  Vettius  Epagathus,  qui  avait 
«  souffert  la  mort  à  Lyon  pour  le  nom 
«  de  Jésus-Christ.  Quand  ils  lui  eurent 
ï  exposé  leur  demande  et  la  foi  chré- 
«  tienne  ,  il  répondit  :  Si  la  maison  que 
«  j'ai  àBourges  était  bonne  pour  cet  usa- 
«  ge  ,  je  ne  refuserais  pas  de  la  donner, 
et  A  ces  mots  ,  ils  se  jettent  à  ses  pieds , 
«  lui  offrent  trois  cents  pièces  d'or  avec 
«  un  plat  d'argent,  en  l'assurant  que 
«  cette  maison  est  fort  convenable.  Alors 
«  Léocadius  ayant  pris  trois  pièces  d'or 
«  en  signe  d'accord  ,  et  rendant  le  sur- 
et plus  ,  renonça  aux  idoles  ,  se  lit  chré- 
«  tien  etchangea  sa  maison  en  église  (1).  » 
Ainsi  de  proche  en  proche  se  commu- 
niquait la  foi.  Dans  l'intervalle  d'un  demi- 
siècle  ,  il  s'éleva  environ  soixante  évè- 
chés  nouveaux  en  Gaule ,  et  ce  nombre 
s'accrut  encore  dans  le  siècle  suivant. 
INulle  part  après  Rome  la  religion  ne  fut 
plus  éclatante  et  aussi  ferme.  L'hércsie 
n'y  pouvait  prendre  pied  ;  les  gnostiques, 
lesnovatiens,  les  donatistes,  les  ariens, 
les  priscillanistes  tentèrent  inutilement 
de  s'y  cantonner.  Même  avant  qu'on  eiit 
la  facilité  de  tenir  des  conciles  ,  la  dis- 
cipline apostolique  s'y  était  maintenue 
intacte,  et  rien  n'était  mieux  observé  que 
le  célibat  ecclésiastique.  Saint  Urbicus  , 


(*)  Grég.  de  Tours  ,  de  glor.  coofess.  «0,  Uist. 
ecclég.  FraDcor.  1-29. 


SCIENCES  HISTORIQUES.  25 

sénateur  converti ,  avait  succédé  à  saint 
Strémonius  sur  le  siège  de  Clermont.  «Il 
K  avait  une  épouse  qui ,  selon  la  coutume 
K  ecclésiastique  ,  s'était  sépariie  de  l'ha- 
«  bitation  sacerdotale,  et  menait  une  vie 
a  pieuse  :  tous  deux  s'adonnaient  h  la 
«  prière  ,  aux  aumônes  et  aux  bonnes 
«  œuvres.  Comme  ils  vivaient  ainsi  ,  la 
«  malignité  de  l'ennemi,  qui  est  toujours 
«  envieux  de  la  sainteté ,  attaqua  la  fera- 
«  me,  et,  l'enflammant  de  concupiscence 
«  pour  son  mari  ,  en  fit  une  nouvelle 
«  Eve  ;  car,  emportée  par  la  passion,  et 
«  couverte  des  ténèbres  du  péché,  elle 
K  se  rendit  à  la  maison  épiscopale  dans 
«  les  ténèbres  de  la  nuit.  Trouvant  tout 
«  fermé ,  elle  commence  à  frapper  à  la 
«  porte  ,  en  ajoutant  de  telles  paroles  : 
«  Evêque,  ne  t'éveilleras-tu  pas  ?  n'ou- 
«  vriras  tu  pas  ta  porte  ?  pourquoi  raé- 
«  prises -tu  ton  épouse  ?  pourquoi  ne 
«  prétes-îu  pas  l'oreille  aux  préceptes 
«  de  Paul  ?  car  il  a  écrit  :  Prévenez  l'un 
«  à  l'autre  ,  de  peur  que  Satan  ne  vous 
«  tente.  Yoici  que  je  reviens  vers  toi  , 
«  non  pas  vers  un  étranger  ,  mais  vers 
K  mon  mari.  En  écoutant  de  semblables 
«  raisons  long-temps  répétées  ,  la  reli- 
«  gioîi  du  prêtre  s'attiédit-  il  reçut  sa 
«  femme  dans  sa  chambre  et  dans  sa  cou- 
«  che  ,  et  ensuite  il  la  congédia.  Alors  , 
«  revenu  à  lui  -  même  un  peu  tard  ,  et 
«  affligé  de  son  crime  ,  il  se  rendit  dans 
«  un  monastère  de  son  diocèse  pour  faire 
«  pénitence.  Après  avoir  efface  sa  faute 
«  par  ses  gémissemens  et  ses  larmes  ,  il 
«  revint  dans  sa  ville.  Ayant  accompli  le 
«  cours  de  sa  vie  ,  il  sortit  de  ce  monde 
«  (292).  Sa  femme  ayant  conçu  ,  il  lui 
«  était  né  une  fille,  qui  passa  ses  jours 
«  dans  la  vie  religieuse  (1),  »  On  voit  que 
l'Eglise  de  Gaule  n'avait  pas  attendu  le 
neuvième  canon  d'Ancyre ,  le  premier 
de  Kéocésarée,  le  troisième  de  Isiciie,  ni 
ses  proprts  conciles,  pour  garder  les 
saintes  règles.  Saint  Phœbadius  d'Agen  , 
saint  llilaire  de  Poitiers,  soutinrentla  foi 
par  leurs  écrits  comme  par  leurs  exem- 
ples. Alors  les  empereurs  s'honoraient 
du  nom  de  Chrétiens  j  et  ce  dut  être 
aux  peuples  une  nouveauté  aussi  agréa- 
ble qu'étrange  ,  d'entendre  les  évêques 
parler  le  même  langage  aux  princes  qu'à 


(l)Grég.  de  Tours,  hi«t.  1-3». 


20 


L'UNIVERSITÉ 


la  foule  ,  les  rappeler  au  devoir  comme 
le  dernier  de  leurs  sujets  et  r(:sister  à 
leurs  injustices.  «  Il   est  temps  de  par- 
«  1er,»  écrivait  s«int  Hilaire  à  Constance 
qui  favorisait  les  odieuses  menées  des 
Ariens;  «se  taire  plus  long-temps,  ce 
«  ne  serait  plus  modération  ,    mais  la- 
it chcté...  Si  j'avance  quelque  f<iu^seté  , 
«  qu«  je  sois  regardé  comme  un  infâme 
«  calomniateur  ;  m-^is  si  manifestement 
«  je  ne  dis  que  la  vérité,  je  n'outrepasse 
«  point  une  sainte  et  apostolique  liberté... 
«  Loup  ravissant ,  nous  voyons  ta  peau 
«  de  brebis.  Tu  ornes  le  sanctuaire  de 
«  l'or  de  la  république  ;  tu  donnes  à  Dieu 
«  des  biens  enlevés  aux  églises  ou  acquis 
«  par  l'exaction  :  tu  reçois  les  évoques 
«  avec  le  baiser  dont  Judas  a  trahi  Jésus- 
«  Christ  ;  tu  baisses  la  tête  pour  rece- 
«  voir  leur  bénédiction,  quand  tu  foules 
«  aux  pieds  leur  foi...  ;  tu  leur  remets  la 
«  capitation  que  Jésus-Christ  paya  pour 
a  éviter  le  scandale.  Voilà  la  peau  de  bre- 
«  bis  :  voyons  les  actions  du  loup  (I).» 
On  conçoit  que  les  petits  vers  d'Ausone  , 
les  déclamations  des  rhéteurs  et  les  mo- 
notones   adulations   des    panégyristes  , 
commençassent  à  paraître  bien  fades  au- 
présde  cetteénergie.  Lescitoyens  décou- 
ragés apprenaient  par  là  qu'ils  avaient 
au  besoin  de  véritables  appuis  ,  plus  so- 
lides que  les  défenseurs  officiels  des  mu- 
nicipes.  Bientôt  saint  Martin,  la  lumière 
des  Gaules  ,  sans  se  rebuter  par  la  gros- 
sière obstination  des  paysans ,  alla  leur 
montrer  la  vérité  ,  qui  n'était  pas  moins 
destinée  pour  eux ,  et  il  commença  de 
les  éclairer  par  l'autorité  de  son  zèle  et 
de  sa  charité  ardente.  En  même  temps  , 
il  montrait  la  perfection  du  désintéres- 
sement dans  son  monastère  de  Ligugey, 
où  des  pauvres  volontaires,  quittant  quel- 
quefois même  une  grande  fortune,  me- 
naient sous  sa  conduite  une  vie  d'absti- 
nence et  de  travail  ,  copiant  des  livres 
pour  l'inslruction  d'autrui.  et  cherchant 
surtout  la  leur  dans  la  prière  et  la  con- 
templation,   f  Aussi   plusieurs  y   furent 
«  choisis  pour  l'épiscopatj  car,   quelle 
«  était  l'église  qui   ne  désirAt  pas  tirer 
«  son  évêque  du  monastère  de  saint  I\Iar- 
«  tin  (2)  !  »  Quoique  la  vie  cénobitique 

(1)  llilar.  coiil.  C<)n>l.  1  ,  (i,  10. 
(!i)  Sulp.   Sev.  vit»  Mari.  7;   Gré(;.  do  Touri , 
hist.  l-5«. 


CATHOLIQUE. 

fût  déjà  essayée  en  Gaule  ,  on  peut  dire 
que  ce  fut  saint  IMartin  qui  l'y  établit.  Il 
fonda  plusieurs  monastères.  De  fervens 
émulateurs,  comme  saint  Honoratus dans 
son  ermitage  de  Lerins ,  multiplièrent 
ces  pieux  asiles,  et  assurèrent  à  la  vertu, 
à  la  science  ,  au  malheur,  un  refuge  qui 
allait  devenir  plus  précieux  encore  dans 
l'invasion. 

J'ai  cité  les  exemples  éminens  ;  toute- 
fois, quelque  puissance  qu'ait  manifestée 
en  eux  le  Christianisme ,  on  se  trompe- 
rait si  on  pensait  l'y  voir  tout  entière. 
Leur  part  est  grande  sans  doute  dans  les 
premiers  fruits  que  la  Gaule  rendit  à  la 
loi  évangélique  ;  mais  à  côté  d'eux  et 
hors  même  du  rayonnement  de  leur  zèle, 
se  révèlent  d'autres  mérites  non  moins 
admirables  et  non  moins  efficaces  peut- 
être  dans  l'obscurité  qui  les  cachait  sou- 
vent à  leurs  contemporains  comme  à 
nous.  Les  vertus  les  plus  difficiles  deve- 
naient en  quelque  sorte  communes.  Lors- 
que l'épiscopat  ,  maintenant  tranquille 
et  révéré  .  commençait  en  Orient  de  ten- 
ter l'ambition  ,  en  Gaule  on  en  fuyait  les 
devoirs  et  les  honneurs  comme  un  dan- 
ger plus  redoutable  que  la  persécution. 
On  avait  usé  d'artifice  pour  attirer  saint 
Martin  à  Tours  ,  après  la  mort  de  l'évê- 
que  saint  Lidorius.  Leshabitans  s'étaient 
disposés  sur  la  route  à  son  arrivée  de 
manière  qu'il  ne  pût  échapper.  On  le 
conduisit  sous  bonne  garde  dans  la  ville 
pour  le  faire  élire  (371).  Trois  ans  après  , 
le  premier  concile  de  Valence  nous  ap- 
prend un  singulier  moyen  de  résistance 
imaginé  pour  se  tirer  même  d'une  pa- 
reille surprise  ;  c'était  de  s'accuser  de 
quelque  crime.  Le  quatrième  canon  de 
ce  concile  défendit  d'ordonner  évoques 
ceux  qui  s'accuseraient  ainsi,  parce  que 
s'ils  n'avaient  point  commis  de  crime  , 
ils  étaient  du  moins  coupables  d'avoir 
menti  pour  s'accuser.  Acceptus,  élu  dans 
le  moment  même  à  Fréjus,  réussit  par 
un  pareil  mensonge,  aidé  de  ce  décret, 
à  rendre  nulle  son  élection.  Celui  qui  le 
remplaça  n'en  fut  pas  moins  un  saint 
évêque  1).  Les  saints  évêques  ,  en  effet, 
ne  pouvaient  manquer  alors  en  Gaule  , 
et  il  y  en  avait  un  grand  nombre  au  corn- 
ai) Lonj-fleval ,  liist.  do  l'Eglise  gatlic.  liv.  2  ;'.^Vie 
de  lainl  Martin ,  7  ;  Episl.  concil.  valent. 


SCIENCES  HISTORIQUES. 

mencement  du  cinquième  siècle.  Les  plus 
célèbres  sontrBricius  (saint  Brice),  suc- 
cesseur de  saint  Martin  ;  à  Rouen,  Yic- 
tricius  ,•  à  Bordeaux  ,  Amandus  ,  succes- 
seur de  Delpliinius  ;  Evre  ,  à  Toul  ; 
Anianus  (saint  Aignan) ,  à  Orléans  ;  Mar- 
cel ,  à  Paris  ;  Exupère  ,  à  Toulouse. 

Parmi  les  simples  fidèles,  l'esprit  de 
foi  produisait  des  merveilles  semblables. 
Deux  époux,  Paulin  et  Thérasia  ,  renon 
çaient  à  tous  les  avantages  de  la  plus 
haute  illustration  ,  de  leurs  immenses 
richesses  ,  au  bonheur  même  de  la  plus 
douce  union ,  pour  la  pauvreté  et  la  soli- 
tude religieuse.  Ausone,  l'ancien  maître 
et  l'ami  de  Paulin  ,  n'y  comprenait  rien. 
Ce  voluptueux  varsificateur,  demi-païen 
encore,  qui  jouissait  si  délicieusement 
de  ce  qu'il  appelait  sa  petite  villa,  son  pe- 
tit héritage  j  deux  cents  arpens  de  terres 
labourables ,  autant  en  forêt ,  cent  ar- 
pens de  vignoble  et  cinquante  en  prai- 
ries (1),  s'étonnait  que  Paulin  pût  se 
dessaisir  d«s  magnifiques  domaines,  des 
Etats  qu'avaient  possédés  ses  pères.  Il 
semble  s'en  prendre  d'abord  à  Thérasia  : 
ensuite  il  met  en  usage  toutes  ses  finesses 
d«  style  pour  le  dissuader.  Ses  regrets, 
entortillés  d'esprit  et  de  verbiage  mytho- 
logique ,  sont  bien  peu  touchans,  malgré 
'  toute  leur  sincérité.  Paulin  lui  répondit 
^  enfin 5  et  en  lui  témoignant  toute  sa  re- 
connaissance pour  ses  anciennts  leçons 
et  son  amitié,  il  réfutait  ses  faibles  rail- 
leries contre  la  vie  monastique  ,  et  après 
avoir  vanté  les  esp('rances  pour  lesquelles 
il  abandonnait  des  biens  périssables  ,  il 
terminait  d'un  ton  doux  et  ferme  :  «  Si 
«  tu  approuves  ma  résolution  ,  félicite 
«  ton  ami  de  ses  espérancts  ,•  si  tu  ne 
«  l'approuves  pas,  permets  qu'il  se  con- 
«  tente  de  l'approbation  de  J.-C.  (2).  » 
Sulpice  Sévère  et  sa  femme  ,  dans  une 
situation  brillante  aussi  et  dans  la  fleur 
de  l'âge,  imitèrent  presque  aussitôt  Pau- 
lin et  Thérasia,  auxquels  ils  étaient  unis 
d'affection.  Cette  noble  ferveur  se  ré- 
pandait d'elle  -  même.    D'autres  époux 


27 


(1)  Auson.  idyll.  3  ,  et  episl.  de  21  ù  20. 
24  :  Mo  sparsain  raplamque  domuin  ,  laceralaquc 
centum 
Per  dominos,  veteris  Paulin!  régna  fleamus. 
et 23:  Si  proili,  Pauline,  limes ,  noslra;(iue  vereris 
Crimcn  amicilio),  Taaaquil  lua  ncicial  islud. 
(1)  Paulin ,  epist.  i.  ad  Ausou. 


essayaient  de  s'y  élever  sans  désunir  leur 
vie  ;  de  riches  veuves  ne  songeaient  plus 
qu'à  profitsr  de  leur  liberté  pour  étudier 
les  saintes  Ecritures;  et  saint  Jérôme, 
de  sa  solitude  de  Bethléem  ,  les  encou- 
rageait de  ses  conseils  (1),  Si  quelque 
chose  peut  ajouter  encore  à  l'idée  de  la 
foi  vive  qui  florissail  alors  en  Gaule  , 
c'est  le  gracieux  récit  que  Grégoire  de 
Toursnousalaissé  du  pieuxaccord  de  per- 
fection conclu  entre  deux  jeunes  époux 
de  Clermont,  le  jour  même  de  leurs  no- 
ces. Vers  ce  même  temps  ,  «Injuriosus, 
«  l'un  des  sénateurs  Arvernes,  demanda 
«  en  mariage  une  jeune  fille  aussi  riche 

«  que  lui Leurs  pères  n'avaient  pas 

<  d'autres  enfans.  Le  jour  fixé  pour  les 
«  noces  ,  la  solennité  accomplie  ,  les 
«  deux  époux  se  mirent ,  selon  la  cou- 
«  tume,  dans  un  même  lit.  Mais  la  jeune 
K  fille,  profondément  contristée,  setour- 
«  nanl  vers  le  mur,  pleurait  amèrement. 
«  Aussitôt  le  jeune  mari  :  Pourquoi  t'af- 
«  fliges-tu  ?  dis-le  moi ,  je  t'en  prie  ;  et 
K  comme  elle  se  taisait  ,  il  ajoute  :  Je 
«  t'en  conjure  par  Jésus-Christ ,  Fils  de 
«  Dieu;  sois  assez  sage  pour  m'apprendre 
«  le  sujet  de  ta  douleur.  Alors,  elle  se 
«  retourna  vers  lui ,  et  lui  dit  :  Quand 
«  je  pleurerais  tous  les  jours  de  ma  vie, 
«  je  n'aurais  pas  assez  de  larmes  pour 
«  adoucir  l'immense  douleur  de  mon 
«  cœur.  J'avais  résolu  de  conserver  à 
«  Jésus-Christ  mon  pauvre  corps  intact; 
«  mais,  pour  mon  malheur,  je  me  vois 
c<  délaissée  de  lui,  à  ne  pouvoir  ac- 
«  complir  ce  que  je  .voulais;  et  ce  que 
(c  j'avais  gardé  depuis  le  commencement 
«  de  ma  vie  ,  je  le  perds  à  ce  dernier 
«  jour  que  je  n'aurais  pas  dû  voir.  Me 
«  voilà  donc  délaissée  par  le  Christ  im- 
«  mortel  ,  qui  me  promettait  pour  dot 
«  le  paradis  ,  donnée  pour  épouse  à  un 
«  homme  mortel;  et  au  lieu  de  roses  in- 
«  corruptibles,  des  roses  périssables  me 
«  parent  ou  plutôt  m'enlaidissent.  Et 
a  qnandje  devais  sur  ce  quadruple  fleuve 
«  de  l'Agneau  revêtir  la  robe  de  pureté  , 
«  ce  vêlement  m'est  imposé  comme  un 
•(  fardeau  et  non  comme  un  ornement. 
«  Mais  pourquoi  tant  de  paroles  ?  Infor- 
V  tunée  !  qui  devais  obtenir  les  cieux,  je 
«  suis  plongée  aujourd'hui  dans  l'abime. 

(1)  Uieron.  episl.  de  89  à  92. 


28  L'UNIVERSITÉ 

K  Oh  !  si  c'était  là  ma  destinée ,  pour- 
ce  quoi  le  premier  jour  de  ma  vie  n'en 
«  fut-il  pas  la  fin  ?  oh  !  si  j'étais  entrée 
«  dans  la  porte  de  la  mort  avant  qu'on 
«  m'eût  nourrie  de  lait  !  oh  !  si  les  bai- 
«  sers  de  mes  bonnes  nourrices  m'eus- 
«  sent  été  prodigués  dans  le  cercueil  ! 
«  Tous  les  plaisirs  de  la  terre  me  font 
«  horreur  ,  parce  que  je  considère  les 
«  mains  du  Rédempteur  percées  pour  le 
«  salut  du  monde.  Je  ne  regarde  plus 
«  les  diadèmes  étincelans  de  pierreries  , 
«  lorsque  je  pense  à  cette  couronne  d'é- 
«  pines.  J'ai  à  dégoût  tes  vastes  domaines 
«  étendus  au  loin  ,  parce  que  je  désire 
«  l'aménité  du  paradis.  Tes  beaux  édi- 
«  fices  me  déplaisent,  quand  je  regarde 
f  le  Seigneur  assis  au  dessus  des  astres. 
«  A  ces  paroles  ,  accompagnées  d'abon- 
«  dantes  larmes,  le  jeune  homme,  tou- 
«  ché  de  compassion  ,  répondit  :  Pv'os 
«  pères  ,  les  plus  nobles  d'entre  les 
«  Arvernes  ,  n'ont  que  nous  ,  et  ils 
H  ont  voulu  nous  unir  pour  perpétuer 
«  leur  famille  ,  afin  que  quand  ils  ne 
«  seront  plus  ,  un  étranger  ne  succédât 
«  point  à  leur  hérilage.  Elle  reprit  :  Le 
«  monde  n'est  rien,  les  richesses  ne  sont 
«  riiin  ,  la  pompe  de  ce  siècle  n'est  rien, 
«  la  vie  dont  nous  jouissons  n'est  rien  : 
«  mais  la  vie  qu'il  faut  chercher,  c'est 
«  celle  qui  ne  se  ferme  point  à  la  mort; 
«  qu'aucun  mal  ne  peut  interrompre  , 
«  aucun  accident  finir-  où  l'homme, 
«  demeurant  dans  une  béatitude  éter- 
«  nelle,  vit  d'une  lumière  sans  fin,-  et  ce 
«  qui  est  plus  grand  que  tout  cela  ,  où 
«  jouissant  de  la  présence  de  Dieu  môme, 
«  dans  une  perpétuelle  contemplation,  et 
u  changea  l'état  des  anges,  il  goûte  une 
K  joie  impérissable.  Tes  douces  paroles, 
«  dit  le  jeune  époux  ,  ont  fait  briller  à 
«  mes  yeux  la  magnifique  splendeur  de 
«  la  vie  éternelle.  Si  tu  veux  donc  rcnon- 
«  cer  aux  désirs  sensuels,  je  partagerai 
«  ta  résolution.  Elle  répondit  :  Il  est  dif- 


CATHOLIQUE. 

«  ficile  aux  hommes  d'accorder  cela  aux 
«  femmes.  Cependant,  si  tu  fais  que  nous 
«  passions  intacts  dans  le  siècle,  je  te 
«  donnerai  une  part  de  la  dot  que  m'a 
«  promise  mon  fiancé,  mon  Seigneur 
«  Jésus-Christ,  à  qui  je  me  suis  consacrée 
«  comme  servante  et  comme  épouse. 
«  Alors  le  jeune  homme,  armé  du  signe  de 
«  croix  ,  dit  :  Je  ferai  ce  que  tu  me  pro- 
<t  poses  ;  et  tous  deux  s'étant  donné  la 
«  main,  ils  s'endormirent.  Depuis,  du- 
«  rant  de  longues  années,  reposant  dans 
K  la  même  couche ,  ils  vécurent  avec  une 
«  chasteté  admirable.  Ce  qui  fut  bien 
«  manifeste  à  leur  mort;  car,  le  temps 
«  d'épreuve  étant  fini,  l'épouse  s'en  alla 
«  vers  le  Christ;  et  comme  l'époux,  rem- 
«  plissant  les  devoirs  funèbres,  la  dépo- 
«  sait  dans  le  tombeau  ,  il  dit  :  Je  le 
«  rends  grâces.  Seigneur  éternel,  notre 
«  Dieu,  de  ce  que  je  remets  à  ta  miséri- 
«  corde  ce  trésor  sans  lâche  ,  comme  tu 
«  me  l'as  confié.  A  quoi  elle  répondit, 
<t  en  souriant  :  Pourquoi  dis-tu  ce  qu'on 
«  ne  te  demande  pas  ?  Il  la  suivit  peu  de 
«  temps  après.  Comme  leurs  tombeaux 
«  avaient  été  placés  contre  des  murs  dif- 
K  férens,  il  apparut  un  nouveau  mirâcle 
«  pour  manifester  encore  leur  chasteté  ; 
«  car  le  peuple  revenant  le  lendemain  , 
«  trouva  rapprochées  ces  tombes  qu'on 
ft  avait  mises  à  une  assez  grande  distance 
V  l'une  de  l'autre  ,  afin  que  la  sépulture 
«  ne  séparât  pas  les  corps  de  ceux  que  le 
«  ciel  réunissait.  Les  habitans  du  lieu  les 
«  ont  appelés  jusqu'à  ce  jour  les  Deux- 
«  Amans  (t).  »  Dans  l'égHse  de  saint  Illy- 
dius ,  vulgairement  saint  Allyre  ,  à  Cler- 
monl ,  une  même  tombe,  qui  renferme 
les  corps  des  deux  époux,  porte  les  noms 
dCInjuriosus  et  de  Scholastica. 

Edouard  Dumoist. 
(i)  Grég.  de  Tours,  Uist.,  1-42. 


LETTRES  ET  ARTS. 


2d 


LETTRES  ET  ARTS. 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE 
DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 

CINQUIÈME   LEÇON. 

Vue  de  Rome.  -^  Impressions  produites  par  ses 
Monumens.  —  Tableau  (jénéral  des  Cata- 
combes. 


Aspect  des  deserti ,  caractère  de  la  campagne  ro- 
maine ,  églises  et  palais  de  Rome  ,  obélisques  , 
fontaines,  ruines.  —  Topographie  des  catacombes, 
leur  origine,  leur  plan,  résumé  de  leur  histoire. 

O  Roma  nobilis ,  orbis  et  domina 
Cunctarum  urbium  excellentissima, 
Roseo  martyrum  sanguine  rubea  , 
Albis  et  virginum  liliis  candida  , 
Salutem  dicimus  tibi  !  per  omnia 
Te  benedicimuï  ,  salve  ,  per  saecula  ! 
(  Hymne  Chrét.  »xlr.  d'un  manmc. 
du  Yalican.  J 

Réellement,  si  l'homme  est  'vieux  et 
fatigué  de  la  vie,  ti  comme  un  oiseau 
de  passage  il  veut  aller  chercher  des 
régions  plus  chaudes ,  sMl  soupire  vers 
le  silence  et  la  paix  contemplative  ,  il 
ne  peut  nulle  part  s'abattre  mieux 
qu'ici.  Nul  lieu  dans  l'univers  ne  pré- 
sente au  pèlerin  un  refuge  mieux  placé 
à  l'embranchement  de  toutes  les  routes 
humaines.  Nulle  grande  cité-  n'est 
pleine  d'un  recueillement  aussi  pro- 
fond que  l'ermitage  de  Rome. 

f  Von  der  llagen,  Briefe  au$  der 
fremde  indie  heim ,  t.  iv.  ) 

Voilà  donc  Rome  !  la  ville  sainte,  la 
cité  des  ruines  et  des  renouvellemens, 
où  toujours  tout  est  venu  s'accomplir  ! 
Immense  et  solitaire  au  milieu  de  celte 
Arabie  déserte  qu'on  appelle  le  ]..alium  , 
ne  daignant  pas  reblancliir  son  sépulcre, 
elle  est  couchée  entre  Saint-Picrro  et  le 
Colisée  ,  la  reine  des  morts  de  tous  les 
&ges. 


Voyez-vous  ces  chars  poudreux  et  su- 
perbes qui  passent  rapidement  sur  les 
chemins  des  consuls?  faisant  retentir  les 
pavés  éternels  des  voies  Appia,  Salaria  , 
Flaminia  ;  ils  apportent  des  Gaules  et  de 
la  Germanie,  ou  des  fanges  glacées  de  la 
Sarraatie,  les  Barbares  devenus  maîtres 
du  monde  par  le  sabre  ou  la  science,  et 
qui  viennent  contempler  Rome  tombée. 
Çà  et  là ,  le  long  de  la  triste  route ,  quel- 
que pin  ombellifère,  seul  ornement  du 
paysage  ,  auprès  d'une  villa  délaissée , 
s'élève  majestueusement  sur  la  colline; 
par  intervalle  de  longues  rangées  de 
mornes  tombeaux  ,  creusés  dans  le  roc 
vif,  ou  construits  en  brique  avec  des  re- 
vétemens  de  marbre  disparus,  voilà  tout 
ce  qui  annonce  l'approche  de  la  grande 
cité,  réduite  au  silence  et  au  repos. 

Il  semble  que  celte  vieille  terre  satur- 
nienne se  soit  lassée  de  population , 
comme  elle  s'est  lassée  de  gloire ,  et 
qu'elle  ait  voulu  redevenir  un  désert  pri- 
mitif, A  peine  si  d'heure  en  heure  lo 
voyageur  rencontre  une  figure  vivante 
d'ordinaire  quelque  pâtre  armé  de  la 
longue  lance  antique,  et  qui  chemine 
lentement  sur  ces  puissantes  voies  de  ses 
pères,  où  toute  l'humanité  a  roulé  deux 
mille  ans ,  piais  où  plus  rien  ne  se  remue 
que  les  troupeaux  de  bœufs,  suivis  par 
leurs  nomades  bergers  ;  mais  ces  bœufs 
du  moins  ont  conservé  toute  leur  beauté 
virgilienne.  Quand  on  les  voit  endormis 
au  pied  d'un  tombeau,  sous  les  feux  d'un 
ardent  soleil ,  leurs  grands  yeux  fermés, 
projetant  vers  vous,  comme  un  arc  im- 
mense ,  l'ombre  immobile  de  leurs  cor- 
nes ,  dessinées  dans  de  si  grandioses  et  si 
harmonieuses  proportions,  l'imagination 
exailée  par  leur  beauté  se  figure  contem- 
pler des  taureaux  de  Phidias  sculptés  sur 
un  monument  hellénique.  Immédiate- 
ment après,  le  chemin  s'enfonce  de  nou- 
veau pour  plusieurs  milles  dans  la  soli- 
tude ;  quelquefois  un  cavalier  traverse 
devant  vous  la  voie  au  galop,  et  fen4 
comme  la  flèche  le  désert. 


30  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE 

Enfin  voilà  les  aqueducs  qui  commen- 
cent à  filer  leurs  longues  rangées  d'ar- 
cades :  comme  ils  baissent  la  tête,  eux 
qui  jadis  si  fiers  arrivaient  à  Kome 
apportant  j  dit  Chîiteaubriand  ,  les  eaux 
au  peuple  roi  sur  des  arcs  de  triomphe. 

Découvrez -vous  le  dôme  de  Saint- 
Pierre,  qui  surgit  à  l'horizon  derrière 
tous  ces  tombeaux  du  désert ,  comme  s'il 
était  lui-même  le  couronnement  d'un 
dernier  sépulcre  !  Mais  à  mesure  qu'on 
approche,  il  monte  ,  comme  dans  l'his- 
toire l'immortelle  papauté  au  sortir  des 
catacombes.  Oui,  il  faut  l'admirer,  la  co- 
lossale coupole  ;  de  loin  surtout  il  semble 
qu'elle  va  dominer  le  monde,  pareille  à 
la  tiare  de  ses  pontifes. 

A  deux  milles  de  Rome  l'antique  Ponte- 
Molle  ,  où  le  paganisme  fut  vaincu  avec 
Maxence,  et  dont  les  arches  et  les  piles 
sont  encore  telles  que  les  fit  l'édile  Mil- 
Tius,  annonce  bien  par  toutes  ses  statues 
de  marbre  blanc  la  capitale  des  arts. 
Allemands,  Anglais,  Français,  arrivant 
de  leur  pays ,  s'y  rencontrent  pour  en- 
trer dans  la  ville.  Près  de  ce  pont ,  l'un 
deslieuxlesplus  historiques  qui  existent, 
oîi  furent  arrêtés  les  complices  de  Cali- 
lina  par  l'orateur  romain  ,  où  Pompée 
et  Lépide  conférèrent  pour  le  partage  du 
inonde,  où  JNéron  se  livrait  à  ses  orgies 
nocturnes,  où  triompha  Constantin,  et 

qui   fut  orné  sous   INapoléon   d'un   arc 

triomphal  ;  on  montre  dans  la  verdoyante 

vallée  le  champ  que  labourait  Quintus 

Cincinnatus  de  ses  mains  dictatoriales. 

Il  est  près  du  Tibre!   Ainsi  ce  torrent, 

c'est  le  Tibre  ;   qu'il  est  triste  sous  ses 

roseaux!  qu'il  s'est  léiréci  ce  fleuve  sa- 
cré  des  nations  !    ses  eaux   ont  baissé 

comme  l'esclavage. 
Déjà  Rome  est  apparue,  ou  du  moins 

on  en  dislingue  la  place  à  la  croix  d'or 

qui  brille  au  dessus  de  Saint-Pierre,  dans 

l'azur  bleu  du  ciel  ;  mais  aperçue  ainsi  du 

mili(!u  des  bruyères  et  des  landes,  elle 

semble  une  oasis  de  monumens  restée 

dans  un  désert. 
Approchons  !  la  ville  se  dresse  avec  ses 

cou|)oles,  ses  toiirs  sans  nornlre  et  son 

grand  dôme  encadré   derrière  les   cou- 
ronnes de  cyprès  du  IMonle-i\l^l  io  ,  et  les 

forêts  de   sapins  des   villa    Porghèsc  et 

Ludovisi.   Voila  ces  remparts  noircis  et 

crénelés  qui  tombent  depuis  les  Oolhs! 


il  s'en  écroule  un  peu  chaque  jour,  de- 
puis seize  siècles,  et  ils  sont  encore  de- 
bout.  Yoilà   la   porte  Angélique  et  la 
porte  du  Peuple  ]  la  charmante  villa  Ma- 
dama  toute  peinte  par  Raphaël,  s'incline 
sur  vous  du  haut  du  coteau  de  Marins; 
elle  a  deux  siècles,  et  d^jà  c'est  une 
ruine.  Dans  cette  ville  où  est  venu  Sa- 
turne fatigué  s'asseoir  sur  ses  ailes  bri- 
sées, toutdevient  rapidement  débris;  les 
monumens  croulent   comme    ceux  des 
Césars.  Ici  on  ne  compte  plus  le  temps. 
Youlez-vous  embrasser  dans  leur  en- 
semble les  formes  et  les  contours  de  la 
grande  cité?  Montez  au  Palais  de  France, 
qui  est  comme  le  Capiiole  de  la  ville  mo- 
derne; élevez-vous  jusqu'au  sommet  du 
Monte-Mario  ;  do  là  l'œil  plonge  dans  un 
chaos  de  monumens.  On  suit  à  la  trace 
de  ses  murs  l'ancienne  Rome  couchée 
sur  les  sept  collines  des  augures.  On  la 
voit  prolonger  sous  l'horizon  ses  ruines 
vers  la  mer,  comme  une  immense  né- 
cropole ,  tandis  que  plus  près  de  soi  est 
la  Rome  moderne  qui ,  adossée  aux  gi- 
gantesques débris  des  Sept-Monts,    est 
presque  tout  entière  descendue  dans  la 
plaine  et  la  vallée,   suivant  ce  que  dit 
la  Sagesse  ,  que  tout   orgueilleux   sera 
abaissé.  Les  célèbres  collines,  dont  les 
iiiter-jnonts   sont  à  moitié  comblés,   ne 
s'élèvent  plus  que  de  quelques  cent  pieds 
au  dessus  du  Tibre ,  et  rangées  autour 
du  Palatin,  berceau  de  Rtimulus  et  des 
Augustes  ,  elles  semblent  l'adorer.  Mais 
plus  rebelles  ,  l'Aventin  ,  premier  foyer 
des  peuples  vaincus,   et  l'EsquILin,  sé- 
pulture  des  esclaves,  détournent  leur 
tête  du  Capiiole,  et  paraissent  vouloir 
fuir  au  désert;   tandis  qu'environné  de 
ses  relranchemens  étrusques,  le  lier  Ja- 
nicule  sur  la  rive  opposée ,  manoir  de 
l'aristocratie  moderne,  élève  dédaigneu- 
sement sa  cime  au  dessus  du  \atican,  et 
cache  ses  racines  sous  les  barques  du  port 
nommé  Ripa-Grande.  Il  est  assez  singu- 
lier que  Rome  antique  ouvrait  presque 
toutes  ses  portes  sur  l'orient,  en  formant 
un  demi-cercle  ou  arc ,  dont  le  Tibre 
était  la  corde  ,  et  que  Rome  chrétienne, 
au  contraire,  dessine  un  triangle  informe 
tlont  la  pointe  est  à  la  porte  du  Peuple, 
ouverte  sur  roccidenl  tt  lesGauhs. 

Maintenant  descendons  dans  la  ville 
des  ruine»  anci(;uiies  et  juodcnics ,  plou-; 


LETTRES  ET  ARTS. 


31 


geons-nous  dans  ce  sanctuaire  de  l'his- 
toire du  passé  ,  où  tout  dort,  vertus  et 
crimes,  esclaves  et  rois,  martyrs  et  Cé- 
sars, où  tout  proclame  les  oppressions, 
les  injustices,  les  douleurs  de  cette  terre, 
la  nécessité  d'une  autre  vie.  Des  laby- 
rinthes de  rues  pauvres ,  bordées  de  mai- 
sons basses  et  malsaines,  qui  çà  et  là 
aboutissent  à  quelque  supeibe  palais,- 
des  boutiques  mesquines  étalant  surtout 
des  provisions  de  bouche  5  des  pans  gi- 
gantesques de  i^ortiques  impériaux  que 
souillent  des  tabagies  de  paille  :  telle  est 
aujourd'hui  la  pauvre  et  sublime  Rome. 
Une  seule  rue  peut  passer  pour  belle  , 
c'est  le  Corso.  Peu  d'églises  vraiment 
majestueuses;  en  retour,  une  profusion 
de  chapelles  chargées  de  richesses,  à 
larg  s  et  informes  façades,  sous  les- 
quelles s'alongent  des  portiques  à  colon- 
nades ,  où  vient  dormir  le  peuple  ro- 
main en  hailons,  mais  plein  encore  de 
son  antique  fierté  ;  tout  décèle  en  lui  le 
vieux  lion  qui  sommeille.  Quelque  part 
que  vous  alliez,  tout  vous  dit  que  c'est 
ici  la  ville  du  repos.  Quelque  chose  d'ex- 
traordinaire parle  dans  ce  silence  absolu 
de  la  cité;  ses  ruines  vous  racontent  au 
fond  de  l'âme  des  choses  consolantes  que 
ne  disent  point  les  autres  ruines. 

El  au  milieu  de  cet  assoupissement 
univ»^rsel ,  le  doux  murmure  des  fon- 
taines ,  dont  l'abondance  distingue  Rome 
de  toute  autre  capitale,  est  le  seul  bruit 
qui  ne  s'arrête  jamais. 

Devant  les  piincipales  basiliques  ro- 
maines sont  des  obélisques  venus  de 
Thébes  ou  de  Meraphis:  plusieurs  d'entre 
eux  projetant  sur  le  ]Nil  l'ombre  de  leurs 
pointes  ,  donnèrent  l'heure  pendant  des 
siècles  aux  peuples  d'Afrique  avant  de  la 
donner  aux  enl'ans  de  Romulus;  et  tous 
déroulant  leurs  hiéroglyphes,  ont  déjà 
commencé  à  nous  dévoiler  en  traits 
grandioses  l'histoire  perdue  du  monde 
primitif.  Au  pied  de  ces  puissans  mono- 
lithes, les  grands  bœufs  d'Ausonio  ,  en- 
core tels  que  les  a  décrits  Virgile  ,  vien- 
nent se  coucher  les  jours  de  marché, 
avides  de  mettre  à  l'ombre  leurs  tètes 
superbes  ou  de  se  rafraîchir,  aux  fon- 
taines. Au  dessous  des  mystérieuses 
sculptures  égyptiennes,  on  lit,  presque 
sur  ciiaque  obélisque  :  Senaliis  populus- 
gue  Romanus;  et  à  côté,  eu  traits  plus 


modernes  :  Urhanus ,Clemens ,Leo ,  Plus, 
poniifejc  maximus.  Ces  noms  pacifiques 
de  pontifes,  ordinairement  frêles  et  dé- 
biles vieillards,  surmontant  le  nom  co- 
lossal et  terrible  du  peuple  roi,  font  rê- 
ver avec  douceur  à  la  vanité  de  la  puis- 
sance qui  ne  peut  opprimer  qu'un  jour. 

Ces  monumens  sacrés  ,  les  plus  anciens 
produits  de  l'art  humain  ,  sont  de  toutes 
parts  dominés  par  les  tours,  les  flèches 
les  coupoles  triomphantes  des  chrétiens 
qui  couvrent  comme  une  forêt  de  mâts 
la  ville  des  apôtres  ,  et  d'où  descendent 
soir  et  matin  des  torrens  d'harmonie 
aérienne.  C'est  surtout  après  le  coucher 
du  soleil  ,  quand  le  crépuscule  com- 
mence, que  toutes  les  cloches  s'ébran- 
lent avec  amour  pour  célébrer  les  louan- 
ges de  la  Vierge  Immaculée  ,  et  chanter 
l'Ave  Maria  ,  qui  ouvre  le  jour  et  marque 
la  première  des  24  heures  d'après  l'an- 
tique méthode  italienne  :  cette  méthode 
que  dut  apporter  SUurne  ,  et  qui  semble 
celle  par  laquelle  commencent  les  na- 
tions ,  ne  sépare  point  ,  comme  la 
nôtre  ,  le  cadran  en  deux  portions  de 
douze  chiffres;  elle  va  sans  interruption 
de  1  à  24  ;  c'est  pourquoi  on  avance  ou 
retarde  les  horloges  ,  selon  que  les  jours 
croissent  ou  décroissent. 

L'une  des  choses  dont  Rome  est  le 
moins  pourvue,  c'est  de  ponts:  sous  les 
Césars  elle  nen  eut  que  huit ,  qui  main- 
tenant son!  réduits  à  quatre;  mais  elle 
pourrait  en  avoir  moins  qu'on  s'en  aper- 
cevrait peu  ,  car  le  Tibre  ,  ce  fleuve 
juagnifique  et  saint,  qu'un  magistrat 
spécial  devait ,  dans  les  temps  anciens 
maintenir  toujours  pur,  à  présent  oublié 
traversant  à  la  haie  le  coin  le  plus  in- 
fect de  Rome ,  est  devenu  comme  un 
égout.  Près  des  petits  temples  de  Vesta 
et  de  la  Fortune  on  voit  encore  surgir 
du  milieu  des  eaux  les  trois  arcades  noir- 
cies et  si  pittoresques  du  pont  de  Scipion 
l'Africain,  aujourdhui  Ponle-Rollo  ;  il 
était  voisin  du  pont  Sublicius  que  défen- 
dit lloratius  Codés  contre  Porsenna 
maisconstruitenbois,  et  resté  teljus(]n'à 
l'ère  chrc'lienne,  comm'  un  vieux  palla- 
dium qu'on  n'osait  pjs  toucher;  ce  der- 
nier a  disparu  sans  laiîser  de  traces. 

C'était  de  ce  pont,  où  avait  été  sauvée 
la  liberté ,  qu'on  jetait  tous  les  ans ,  sous 
Ï9,  république,  les  treille  yicUmes  iiu- 


32 

maines  demandées  par  la  liturgie  étrus- 
que, et  que  remplacèrent  plus  tard  trente 
statues  de  jonc.  C'était  de  là  aussi  qu'é- 
taient précipités  les  tyrans,  et  que  le 
peuple  jeta  dans  les  eaux  Héliogabale 
avec  une  pierre  au  cou.  Leurs  corps  al- 
laient tomber  sur  ceux  de  leurs  victimes 
et  se  mêlaient  aux  corps  des  esclaves 
inutiles ,  trop  vieux  ou  haïs ,  qu'on  lan- 
çait chaque  nuit  aux  poissons  ;  car  c'était 
ainsi  qu'avant  l'arrivée  du  Rédempteur 
le  fort  traitait  le  faible.  En  face  du  Ponte- 
Rotto  est  appuyée ,  sur  une  frise  et  des 
colonnes  antiques,  la  maison  féodale  de 
l'héroïque  et  bizarre  Nicolas  Rienzi,qui 
voulut  ressusciter,  sous  le  Christianisme, 
l'étrange  liberté  romaine. 

Quel  voyageur  n'a  pts  quelquefois ,  du 
pied  de  ce  noir  donjon,  contemplé  les 
pêcheurs  du  Tibre  qui  passent  à  la  dérive 
dans  leurs  petites  barques  ,  où  deux 
roues,  tournant  comme  celles  d'un  mou- 
lin à  eau  ,  plongent  dans  le  fleuve  et  re- 
tirent successivement  en  cadence  leurs 
filets.  Impétueux  comme  tous  les  torrens, 
le  Tibre ,  fils  des  monts  Etrusques  et  Om- 
briens, enfin  descendu  dans  la  plaine  on- 
doyante du  Latium  ,  s'y  enfonce  dans  un 
sol  mobile,  et  arrive  à  Rome  tout  petit 
et  épuisé  de  sa  route;  là,  moitié  en- 
foui dans  les  sables  dont  il  absorbe 
l'argile,  devenu  Tune  des  plus  sales  ri- 
vières de  l'Europe  ,  il  se  hâle  hors  de  la 
cité  à  travers  les  décombres  des  quais 
antiques,  honteux  de  s'appeler  le  Té- 
vère,  dit  Chateaubriand  ;  il  fuit,  comme 
s'il  rougissiit  des  orgies  qu'il  a  vues; 
mais  la  tache  lui  reste ,  et  l'on  dirait  qu'il 
roule  encore  avec  ses  fanges  les  immon- 
dices de  l'univers. 

Cependant  il  est  loin  d'en  être  ainsi: 
Rome  chrétienne  peut  amplement  nous 
consoler  des  saturnales  de  l'antique  Ba- 
bylone  d'occident.  Aujourd'hui  le  Ro- 
main s'est  résigné,  trop  peut-être  :  l'an- 
cien temple  de  la  guerre,  foyer  pendant 
plus  de  douze  siècles  d'une  agitation  sans 
repos  ,  est  devenu  le  temple  des  arts  et 
le  siège  de  la  prière.  II  semble  que  la 
Providence  même  ,  en  sablant  les  ports 
sur  toutes  les  côtes  ,  en  étendant  de  plus 
en  plus  des  déserts  autour  d'elle,  en 
affligeant  ses  habitans  de  la  contagion 
périodique  dite  mal  Aria,  ait  voulu  lui 
rendre  désormais  impossible  toute  dO" 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


mination  matérielle,  tandis  qu'au  con- 
traire elle  paraîtrait  avoir  cherché  à 
l'élever  au  plus  haut  point  de  la  vie  con- 
templative et  artistique ,  en  l'environ- 
nant des  plus  beaux  spectacles  physiques 
que  puisse  offrir  l'Europe ,  en  rendant  ses 
solitudes  magiques,  en  donnant  à  ses 
montagnes  et  à  ses  ruines  un  charme  que 
rien  n'égale.  Sans  doute  quiconque  veut 
sentir  le  beau,  être  artiste  ou  parler  de 
l'art ,  doit  aller  à  Rome. 

C'est  des  catacombes  romaines  que  les 
arts  modernes  sont  sortis ,  et  ils  ger- 
maient déjà ,  aurore  prophétique  d'un 
monde  nouveau,  dans  ces  ténébreux  sanc- 
tuaires, que  le  reste  du  monde  ignorait 
encore  qu'un  art  chrétien  dût  jamais 
exister.  Cependant  il  se  dégageait  en 
silence  ,  comme  un  parfum  d'amour,  des 
sépulcres  des  martyrs.  Doué  d'une  fraî- 
cheur de  sentimens,  d'une  légèreté  de 
touche  que  le  moyen-âge  plus  hardi 
n'offre  plus,  cet  art  timide  et  tout  allé- 
gorique offre  comme  des  séries  de  sym- 
boles hiéroglyphiques ,  remplis  quelque- 
fois d'une  imagination  exquise  ,  toujours 
pleins  d'un  sens  profond  et  qu'il  importe 
d'examiner,  car  ils  servent  de  point  de 
départ  à  deux  mille  ans  de  gigantesques 
travaux. 

Des  Cryptes,  ou  Temples- Grottes  et  Chapeties 
souterraines  des  Chrétiennes  durant  les  trois 
premiers  siècles. 

Le  caraclère  que  l'architecture  offrait 
dans  les  monumens  religieux  dei 
catacorabe»,  décida  de  celui  qu'ells 
prit  au  dehors,  lorsque  le  christianisme 
commença  à  jouir  d'une  pleine  liberté. 
D'AsiNCOURT  ,  hist.  d»  l'art. 

Chaque  âge  de  renouvellement  du 
monde  commence  par  des  pressenti- 
mens:or,  tant  que  dure  cet  état,  l'art 
produit  ce  qu'on  appelle  des  monumens 
primitifs.  C'est  sous  ce  nom  qu'on  désigne 
tout  ce  qui,  chez  les  chrétiens,  a  précédé 
la  fleuraison  du  moyen  ftge;  mais  avant 
cette  époque  avaient  déjà  passé  obscu- 
rément plusieurs  périodes ,  chacime 
douée  d'un  caractère  propre  ,  toutes 
néanmoins  remontant  aux  catacombes 
comme  à  leur  principe  commun.  Saintes 
catacombes!  elles  ont  été  pour  la  société 
moderne  l'enveloppe  d'où  sort  la  chry* 


LETTRES  ET  ARTS. 


3^ 


salide,  le  sépulcre  érigé  en  autel,  et 
d'où  le  phénix  s'envole  transfiguré, 
O  tenebras  sole  ipso  lucidiores  ^  ubi  con~ 
stituta  sunt  Dei  ternpla ,  dit  saint  Cy- 
prien  (1).  Ces  raonumens,  s'is  n'ont  au- 
cun mérite  comme  art,  sont  donc  au 
moins  comme  souvenir  bien  dignes  de 
l'aliention  des  hommes. 

Il  est  incontestable  que  les  chrétiens 
primitifs  y  célébraient  leurs  mystères. 
Convenue  in  cœmeteriis ^  dit  le  pape 
saint  Clément,  ad  légendes  sacros  li- 
bres et  psallendos  hymnes  j  pro  marty- 
ribus  mortuis....  ac  pro  fratribus  vestris; 
atqiie  etiain  càm  excédant  è  vitâ ^  prose- 
quimini  cantu  p^alnioruni ,  si  fucrint 
fiddes.  Les  nombreux  réécrits  des  Cé- 
sars interdisant  aux  chré;iens  de  se 
rendre  dans  ces  souterrains,  prouvent 
que  le  nouveau  culte  y  tenait  ses  assem- 
blées; et  l'histoire  nous  apprend  que  la 
première  mesure  des  persécuteurs  avant 
de  lancer  leurs  arrêts  de  mort ,  était  de 
fermer  les  catacombes  pour  que  les  chré- 
tiens n'eussent  plus  de  lieux  de  réu- 
nion (2).  Ainsi  Gallienus ,  effrayé  du  sort 
de  son  prédécesseur,  le  malheureux  Va- 
lérien ,  ouvrit  de  nouveau  aux  fidèles 
l'entrée  de  ces  labyrinles,  qni  furent 
prohibés  après  lui  par  d'aulres  Césars 
persécuteurs.  Il  n'y  a  donc  nul  doute 
que  les  catacombes  n'aient  servi ,  à  dé- 
faut de  temples,  pour  les  usages  du  culte 
chrétien;  mais  quelle  est  leur  origine, 
quels  furent  leur  plan  ,  leur  disposition, 
leurs  ornemens?  Là  commence  l'obscu- 
rité. 

Dans  la  construction  de  celles  des  peu- 
ples primitifs  de  l'antiquité  paraissent 
avoir  régné  certaines  idées  symboliques. 
Le  fait  est  clair  chez  les  Egyptiens ,  qui 
soignaient  la  demeure  des  morts  plus 
même  que  celle  des  vivans,  La  vaste  né- 
cropole à  l'occident  d'Al^xaiidiie  est 
amplement  décrite  dans  Pococke;  elle 
se  compose  de  larges  roules  souterraines, 
coupées  transversalement  par  des  gale- 
ries dont  les  faces  latérales  présentent 
trois  rangs  de  cavités  creusées  les  unes 
au  dessus  des  autres,  et  dans  les  dimen- 
sions du  corps  humain.  La  régularité 

(1)  LiTre  IV ,  «d  Malth. 
(2)BoldeUi. 
IV. 


architectonique  des  plans  prouve  qu'on 
les  creusa  dans  le  dessein  positif  d'en 
faire  une  ville  des  morts.  Elles  ont,  sui- 
vant d'Agincourt,  une  analogie  frappante 
avec  celle  des  Sarrasins  à  Taormine  en 
Sicile ,  où  l'on  voit  des  traces  de  rues  de 
douze  pieds  de  largeur  (1).  Tous  les  peu- 
ples sous  des  religions  matérielles  doi- 
vent en  effet  présenter  de  grands  traits 
de  rc-semblance,  à  quelque  époque  qu'on 
les  prenne. 

Une  autre  catacombe  égyptienne  fut 
trouvée  ,  par  Pococke  ,  exclusivement 
remplie  de  corps  des  gens  du  pe\iple, 
rangés  debout  diius  les  corridors;  les 
squelettes  drs  riches  étaie  ta  part,  sous 
des  niches  de  formes  diverses  (2),  Enfin 
celle  de  Saccara ,  à  quatre  lieues  du 
Caire,  dite  la  catacombe  des  oiseaux, 
fut  en  effet  trouvée  remplie  de  momies 
d'oiseaux  embaumés  dans  des  vases,  de 
manière  que  leur  tête  surmontait  régu- 
lièrement l'orifice.  Dans  aucune  d'elles 
cependant  on  n'a  pu  reconnaître  un  sym- 
bolisme complètement  clair  et  invaria- 
blement suivi,  bien  qu'il  semble  quel- 
quefois entrevoir  qu'ils  se  proposaient  de 
répéter  au  sein  de  la  terre  des  morts 
une  image  de  la  cité  des  vivans,  sur- 
montée par  la  voûte  azurée  du  firma- 
ment et  éclairée  par  des  milliers  d'étoiles 
que  remplaçaient  les  lampes  suspendues 
aux  alcôves  funèbres. 

Dans  la  Judée,  Abraham,  Jacob  et  les 
patriarches  avaient  de  pareilles  cryptes 
pour  sépultures.  Un  tombeau  des  rois  de 
Juda,  entièrement  taillé  dans  le  roc  vif, 
semble  avoir  été  comme  un  couvent  sou- 
terrain ,  à  nombreuses  allées  de  cel- 
lules, qui  partaient  comme  autant  de 
rayons  d'une  salle  centrale,  ornée  sur 
chacun  de  ses  quatre  cô  es  par  douze 
chapelles  qui  .  réunies,  coûiplclaieiit  le 
noà.brc  48  (3).  Les  premiers  modèles  de 
ces  cryptes  étaient  vraisemblab.enient 
les  labyrinthes  funèbres  et  sacerdotaux 

(1)  Son  plan  est  dans  d^Agincourt,  pi.  9<  d'archit.» 
n"  20. 

{1)  On  remarque  celles  que  d^Agincourt  a  fait  des- 
siner aux  numéros  4  el  !>  de  la  pi.  9  d'archil.  et  qui 
sonl  de  fépoque  des  Ploléinées. 

(3)  Beiuardino  Amico  (  dei  sagri  Edifizj  di  Terra 
Santa.  \ 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


H 

des  nécropoles  égyptiennes,  avec  leurs 
murs  et  leurs  plafonds  chargés  d'histoires 
hiéroglyphiques.  On  lit  que  Simon  Ma- 
chabée    couvrit  de  sept  pyramides  où 
étaient  des  navires  sculptés  la  tombe  de 
son  père  et  de  ses  frères  ,  peut-être  en 
mémoire  du  candélabre  à  sept  branches, 
emblème  du  monde  éclairé  par  les  sept 
rayons  du  soleil,  en  même  temps  que 
par  les  sept  paroles  du  Verbe  créateur. 
Les  hypogées  étrusques  diffèrent  peu 
de  l'Asie,   Enfin  on  trouve  le  même  ca- 
ractère   en   Gaule   dans    la    catacombe 
druidique  ou  romaine  de  Quesnel ,  petite 
bourgade  de  l'ancienne  province  du  San- 
lerre  (t).  composée  de  deux  rues  princi- 
pales qui  se  croisent  à  angle  droit.  Ces 
immenses  ^souterrains,  qu'on    appelait 
Territoriuni    sanctce    Uherationis ,    ser- 
vaient aux  neuvième  et  dixième  siècles 
de  refuge  aux  habitans  qui ,  par  des  en- 
trées secrètes  pratiquées  dans  les  églises 
avoisinantes,  y  descendaient  avec  leurs 
bestiaux  et  leurs  blés  aux  approches  des 
î^ormands  :  ils  offrent  des  cellules  et  des 
chambres  disposées  en  habitations,  mais 
il  n'y  a  pas  de  preuve  qu'elles  aient  ja- 
mais servi  à  enterrer  des  morts.  Les  vil- 
lageois y  vont  aujourd'hui  danser  aux 
grandes  fêtes.  Les  caves  de  tuf  de  Sau- 
mur  et  de  la  Touraine  sont  aussi  le  théâ- 
tre de  pareilles  réjouissances ,  et  plus 
d'une  fois  dans  leurs  labyrinthes  perfides, 
des  couples  égarés  ont  trouvé  la  mort. 

Les  plus  remarquables  de  toutes  les 
catacombes  d'Europe,  sont  celles  des  Pe- 
lades en  Sicile,  et  notamment  à  Syra- 
cuse ;  elles  étonnent  par  leur  grandeur 
et  la  patience  d'exécution  des  détails; 
on  y  reconnaît  les  nations  antiques  pré- 
parant leurs  tombeaux,  comme  si  c'é- 
taient leurs  véritables  demeures  ,  idée 
qu'on  a  crue  morale,  et  qui  n'était  que 
l'expression  de  sociétés  matérialistes. 
Bien  différentes  de  celles-ci ,  les  cata- 
combes chrétiennes  sont  construites  sans 
aucune  règle  et  sans  autre  guide  que  la 
nécessité  du  moment.  Y  cJiercher  un 
plan  systématique  ,  des  dispositions  as- 
tronomiques et  mystérieuses,  comme 
dans    les    labyrinthes    sacerdotaux   du 

(1)  Décrive  uu  tome  xxvii  de  Tacad.  des  inscr.  et 
bell.  l«tt> 


monde  primitif,  serait  une  entreprise 
vaine  ;  les  hypogées  même  de  Rome 
païenne  avaient  déjà  répudié  ce  carac- 
tère :  on  était  trop  près  du  Christianisme 
et  de  l'accomplissement  des  figures  pour 
que  le  symbolisme  ne  fût  pas  en  partie 
disparu  de  la  vie  humaine. 

Le  mot  catacombe  ,  d'origine  grec- 
que (1) ,  désignait  déjà  sous  le  paganisme 
le  lieu  de  sépulture  de  chaque  famille j 
mais  celles  que  les  chrét.ens  s'appro- 
prièrent au  temps  des  persécutions  , 
étaient  la  plupart  des  carrières  délais- 
sées ,  appelées  Arenariœ  par  Cicéron, 
et  d'où  l'on  avait  tiré  la  pierre  et  le 
sable  pour  la  construction  des  palais  : 
taillées  sans  art  ni  méthode  ,  en  tout 
sens,  dans  le  tuf  et  la  pouzzolane,  où 
elles  descendent  quelquefois  à  80  pieds 
de  profondeur  ;  longues  de  plusieurs 
milles,  promenant  sous  la  campagne  les 
méandres  de  leurs  rues  tortueuses,  larges 
de  3  ou  4  pieds ,  sur  6  ou  7  de  hauteur  ; 
ces  arènes  étaient  comme  les  galères  du 
système  pénitentiaire  romain;  les  mal- 
heureux qui  y  étaient  condamnés  et  qui 
n'en  sortaient  plus,  n'avaient  pour  sou- 
tenir leur  reste  de  vie  qu'une  nourriture 
à  peine  digne  des  animaux  (2) ,  et  tra- 
vaillaient à  tirer  pour  les  constructions 
romaines  cette  argile  àiiepulvis  putrola- 
nus j  sable  de  pouzzole  qui,  rouge  ou 
noir,  formait  un  moitier  compacte  au 
point  de  se  durcir  dans  l'eau  comme  du 
marbre.  Ces  catacombes  n'ont  donc 
qu'une  origine  fortuite ,  comme  celles  de 
Naples  et  de  Paris,  qui  n'étaient  aussi 
originairement  que  des  carrières. 

Mais  d'autres,  bien  différentes,  furent 
d'anciens  caveaux  appartenant  à  des  fa- 
milles nouvellement  converties  ;  de  là 
tant  de  tombeaux  qu'on  y  a  trouvés  avec 
des  vases  lacrymatoires,  des  idoles,  des 
inscriptions  païennes ,  des  sculptures 
mythologiques  et  le  monogramme  de 
Jupiter  D.  O.M.,  ou  bien  I.  O.  M.,  que  de 
bons  antiquaires  romains  avaient  inter- 
prété par  Jntroilus  Omnium  Monacho- 
riim ,  au  temps  où  l'on  croyait  l'ortho- 
doxie intéressée  à  soutenir  que  les  cata- 
combes chrétiennes  avaient  été  dès  l'oxi- 

(1)  Ry-T*  autour  ,  y;ja6o;  CaveAQ. 

(2)  BoldoUi,  Aringlii... 


LETTRES  ET  ARTS. 


35 


gine  séparées  de  celles  des  païens.  Pour- 
tant il  était  nature!  de  penser  que  chaque 
famille  continua  long-temps  d'enterrer 
dans  sa  catacombe  tous  ses  membres, 
tant  païens  que  chrétiens  j  plus  tard  seu- 
lement ces  derniersen  devinrent  seuls  pos- 
sesseurs, alors  que  tant  de  martyrs  y  eu- 
rent été  entassés  ,  qu'on  en  aurait  trente 
mille  à  fêter  pour  chaque  jour  de  l'an- 
née ,  selon  Severano  ,  si  on  comptait 
tous  les  confesseurs  des  dix  persécu- 
tions. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  les  chrétiens  pa- 
raissent avoir  eu  de  bonne  heure  leurs 
sépultures  particulières  et  séparées , 
comme  le  prouve  le  cri  des  païens  d'A- 
frique :  Cœmeteria  claudantur ,  des- 
truanturl  rapporté  par  Tertullien  ;  cri 
qu'on  retrouve  fréquemment  dans  les 
martyrologes.  Il  était  simple  que  les  per- 
sécutés se  réfugiassent  dans  les  sépulcres, 
déclarés  inviolables  par  toutes  les  reli- 
gions antiques.  De  nombreux  papes  même 
en  ont  fait  leur  demeure  (1),  et  Athanase 
nous  apprend  que  ,  chassés  des  cata- 
combes, les  chrétiens  allaient  se  creuser 
ailleurs  des  asiles  souterrains,  qui  deve- 
naient ensuite  des  temples.  Cacher  dans 
les  entrailles  de  la  terre  sa  vie  aussi  bien 
que  ses  trésors,  quand  ils  étaient  mena- 
cés ,  fut  chez  tous  les  anciens  peuples  un 
usage  universel. 

Ainsi ,  comme  toutes  les  religions  ma- 
térielles et  issues  de  la  terre  qui  l'avaient 
précédée ,  la  sainte  Eglise  du  Christ , 
quoique  venue  du  ciel ,  dut  aux  persé- 
cutions d'avoir  aussi  ses  labyrinthes  sa- 
crés dans  les  profondeurs  des  rochers,  et 
ses  cryptes  ténébreuses,  pareilles  sous 
plus  d'un  point  aux  grottes  de  l'Inde  et 
de  l'Egypte.  Malheureusement  ces  re- 
traites n'existent  plus  dans  leur  forme 
première.  La  plupart  des  escaliers  par 
où  l'on  y  descend  aujourd'hui  sont  mo- 
dernes,  quoique  souvent  encombrés  j  la 
lumière  n'y  pénètre  plus  ,  les  soupiraux 
carrés  ou  circulaires  qui  y  laissaient  ja- 
dis tomber  quelques  rayons  de  soleil  sur 
les  morts  sont  comblés  3  l'eau  est  sta- 
gnante dans  une  grande  partie  de  ces 


(1)  Angelo  Mai ,  malgré  son  immense  érudition , 
l'a  encore  prétendu  au  lojne  y  de  S»  Yeterum  Script. 
CçUecUQ  noya. 


corridors  ;  les  tombes  y  sont  partout  vi- 
des et  brisées ,  les  mosaïques  des  murs 
détruites,  les  autels  abandonnés:  mais 
les  parois  de  ces  étroites  galeries  offrent 
encore  leurs  arcades  sépulcrales  et  leurs 
étages  d'ouvertures  pour  les  cercueils , 
murées  avec  de  grosses  briques  ou  fer- 
mées par  des  dalles  de  marbre,  derrière 
lesquelles  reposaient  les  confesseurs, 
comme  des  matelots  endormis  dans  les 
couchettes  d'un  navire. 

Les  corridors  aboutissent  çà  et  là  à  de 
vastes  chambres  pleines  d'osseraens ,  es- 
pèces de  tombes  communes  nommées 
polyandres  ,  et  qui  ont  pour  ornement 
sur  leurs  portes  et  leurs  murs  de  simples 
croix  aux  quatre  branches  égales ,  en 
mosaïque.  Ces  colombaires  sont  pour  la 
plupart  carrés,  sauf  quelques  uns  eu  ro- 
tonde :  d'ordinaire  complètement  téné- 
breux, ils  ne  recevaient  d'autre  lumière 
que  celle  des  lampes.  Il  y  en  avait  pour- 
tant ,  dans  chaque  catacombe  ,  au  moins 
un  percé  à  sa  voûte  d'  un  large  ou- 
verture par  où  descendait  le  jour. 
Ce  genre  de  colombaire  s'appelait  cu- 
hiculum  clarum.  Les  martyrologes  en 
mentionnent  un  dans  la  catacombe  de 
Sainte-Priscilla.  Il  n'est  point  rare  de 
trouver  dans  ces  chambres  des  puit5 
profonds  et  des  citernes ,  qui  sans  doute 
ont  servi  à  baptiser  les  premiers  catéchu- 
mènes ,  et  d'où  s'échappent  ,  suivant 
Aringhi ,  des  ruisseaux  d'eau  minérale, 
but  de  nombreux  pèlerinages  au  moyen 
âge. 

Les  catacombes  romaines  se  distin- 
guent par  leurs  étroits  espaces  de  celles 
bien  plus  larges  de  PSaples ,  de  Syracuse 
et  du  reste  de  la  Sicile ,  creusées  dans 
le  roc ,  et  où  l'on  ne  craint  pas  la 
chute  des  voûtes ,  tandis  que  la  descente 
dans  celles  de  Rome  est  souvent  dange- 
reuse à  cause  du  peu  de  solidité  des  pla- 
fonds croulans  de  pouzzolane ,  ce  qui 
fait  que  le  gouvernement  pontifical  en 
a  défendu  l'entrée  pour  mettre  un  terme 
aux  événemens  tragiques  dont  elles 
étaient  le  théâtre ,  et  on  ne  peut  plus  pé- 
nétrer que  dans  quelques  unes.  Les  es- 
caliers pour  y  descendre  se  trouvent  or- 
dinairement dans  les  églises  autour  des- 
quelles elles  sont  creusées,  comme  à 
Saint-Sébastien  ,  à  Sainte-Agnès,  à  Saint- 
Laurent  ,  à  Saint-Pancrace  ;  ou  bien  ils 


36 


L'UNIVERSITÉ 


sont  dispersés  et  cachés  dans  les  vignes 
qui  enveloppent  l'emplacement  de  l'an- 
cienne Rome. 

A  l'entrée  de  la  plupart  d'entre  elles , 
des  vases  de  marbre  ou  de  verre  ea  forme 
de  conque  ,  incrustés  dans  le  mur  avec 
du  ciment  de  chaque  côté  des  portes, 
contenaient  l'eau  lustrale  ;  ils  furent  les 
premiers  bénitiers.  Les  portes  étaient 
ornées  de  croix  rouges,  aux  deux  tiges 
égales;  et  Boldetti  vit  encore  dans  des 
blocs  de  travertin  les  trous  creusés  pour 
les  gonds  (1).  Quant  aux  portes  même, 
elles  paraissent  avoir  été  de  différens 
métaux,  à  en  croire  ce  même  auteur  qui 
en  a  trouvé  une  de  fer  encore  debout, 
mais  à  demi  rongée  de  rouille.  Quant 
aux  grilles  des  rosaces  et  des  fenêtres  de 
ces  cryptes  ,  elles  étaient  ordinairement 
formées  de  dalles  de  pierre ,  percées  à 
jour  :  c'est  l'origine  des  verrières  gothi- 
ques avec  leur  réseau  de  nervures  taillé 
dans  le  granit. 

On  est  frappé  de  la  diversité  de  con- 
struction de  ces  cryptes  ,  consistant  sou- 
vent en  plusieurs  étages  souterrains  su- 
perposés, et  creusés  en  différens  siècles 
depuis  le  premier  jusqu'au  dixième,  ce 
qui  rend  très  difticile  de  distinguer  l'épo- 
que de  chacune  d'elles.  Les  unes,  plus 
anciennes  ,  offrent  un  chaos  informe  de 
corridors  enlacés ,  longs  de  plusieurs 
milles;  les  autres,  bâties  après  les  per- 
sécutions ,  dans  les  temps  de  sécurité , 
ont  des  plans  très  réguliers  ;  ce  sont  les 
cryplœ  novœ  auxquelles  le  moyen  âge 
ajouta  encore  des  constructions  posté- 
rieures. La  voûte  des  corridors  forme  le 
plus  souvent  l'arc,  comme  à  la  cata- 
combe  de  Sainte-Agnès  ;  les  portes  par 
lesquelles  on  débouche  de  ces  couloirs 
dans  les  colombaires  forment  ordinaire- 
ment un  carré  très  alongé,  comme  les 
portes  de  nos  appartemens.  On  en  voit 
qui  au  haut  présentent ,  au  lieu  des  deux 
angles  droits,  plusieurs  degrés  en  angles 
en  saillie  l(;s  uns  sur  les  autres  (2);  il  y 
en  a  qui  sont  complètement  arquées  (3). 
Quand  la  pouzzolane  s'est  tiouvée  trop 
molle  on    a   bâti  en  pierre  de  longues 


(i)  Boltai-i. 

(2)  Oâservaz. ,  lonie  i". 

(.'>)  Comme  dans  le»  {^rollcs  de  riIindouMan. 


CATHOLIQUE. 

parties  de  catacombes,  surtout  aux  en- 
virons des  portes.  A  peu  d'exceptions 
près  tous  les  colombaires  sont  intérieu- 
rement revêtus  de  stuc  blanc  destiné  à 
recevoir  les  peintures;  la  voûte  elle- 
même  était  ornée  de  petits  tableaux  en- 
vironnés d'arabesques. 

La  forme  la  plus  usitée  de  ces  cham- 
bres funéraires  est  le  carré  avec  une 
voûte  croisée ,  dont  les  deux  nervures 
se  rencontrent  au  milieu  ;  quelquefois 
c'est  la  voûte  en  berceau ,  mais  informe, 
taillée  presque  en  triangle  émoussé  à  son 
sommet,  comme  dut  êtie  l'ogive  primi- 
tive, et  telle  qu'on  la  troiîve  déjà  dans 
les  tombeaux  étrusques  ;  le  cinquième 
colombaire  de  la  catacombe  des  saints 
Marcellin  et  Pierre,  offre  une  voûte  ainsi 
formée  ;  néanmoins  ce  cas  est  rare.  Les 
treize  autres  chambres  du  même  cime- 
tière ,  les  quinze  salles  de  la  catacombe 
de  Sainte-Agnès  ,  ainsi  que  les  chambres 
qu'on  voit  dans  celle  des  martyrs  Simpli- 
cius  et  Servilianus,  ont  la  voûte  croisée, 
quelquefois  soutenue  par  quatre  colon- 
nes taillées  dans  le  roc  vif.  C'est  ainsi  que 
dans  la  dernière  catacombe  citée,  il  y 
en  avait  quatre  aux  angles  du  premier 
colomhaire,  avec  des  fûts  couverts  d'ara- 
besques ,  et  serrés  aux  deux  bouts  par 
deux  simples  anneaux ,  en  place  de  base 
et  de  chapiteaux.  La  plupart  de  celles 
qu'on  trouve  çà  et  là  dans  ces  souter- 
rains ont  la  même  simplicité ,  excepté 
les  colonnettes  d'albâtre  et  autres  ma- 
tières précieuses  qui  avaient  été  placées 
sous  les  arcades  des  principaux  mauso- 
lées. Dans  le  colomhaire  dont  on  vient 
de  parler,  les  quatre  arêtes  de  la  voûte 
posent  sur  quatre  têtes  de  Méduse  ,  por- 
tées par  l'entablement  recliligne  qui  sur- 
monte immédiatement  les  anneaux  des 
colonnes.  Mais  habituellement  elles  sup- 
portent des  corbeilles  de  Heurs,  des 
agneaux ,  des  colombes  et  autres  sym- 
boles chrétiens.  Rarement  unis  par  une 
véritable  clef  de  voûte,  les  quatre  pen- 
dentifs ne  se  confondent  pourtant  ja- 
mais assez  pour  former  une  coupole 
exacte;  souvent  même  le  carré  de  ces 
salles  est  oblong ,  ainsi  que  celles  de 
l'antique  cimetière  de  Sainle-Priscilla, 
quoique  carrées,  elles  alongenl  leurs  voû- 
tes en  berceau  dans  la  direction  des  corri- 
dors et  des  portes  arquçes.  Les  monu- 


menta  arenata  des  martyrs  ou  des  riches 
patriciens,  sous  leurs  arcades  basses, 
pareilles  à  des  alcôves  mystérieuses,  in- 
terrompent seuls  l'uniformité  des  mu- 
railles, percées  de  longues  et  étroites  ou- 
vertures pour  les  cercueils. 

Quelquefois  ces  salles  sont,  comme  les 
hypogées  étrusques  ,  entourées  de  bancs 
creusés  dans  le  roc.  Le  premier  colom- 
bairc  qui  sert  comme  de  vestibule  à  la 
longue  catacombe  de  Sainte-Agnès,  mal- 
gré que  ses  murs  soient  percés  presque 
jusqu'au  haut  des  niches  pour  les  cer- 
cueils, est  environné  à  sa  base  d'un  banc 
ou  rang  de  sièges  taillés  dans  le  roc  ,  à 
peu  près  pour  24  personnes ,  outre  deux 
chaires  sacerdotales  séparées;  là  sans 
doute  les  premiers  chrétiens  s'assem- 
blaient pour  leurs  synaxes.  A  l'entrée  du 
labyrinlhe  des  morts,  sur  les  tombeaux 
desquels  se  célébraient  les  mystères , 
cette  salle  carrée  ,  avec  une  voûte  croi- 
sée toute  couverte  de  peintures  hiérogly- 
phiques ,  était  comme  le  premier  degré 
d'initiation. 

On  a  vu  qu'il  y  avait  dans  les  cata- 
combes la  partie  secrète  et  la  partie  pu- 
blique ;  ces  deux  parties  se  distinguent 
encore  dans  le  cimetière  de  Sainte- 
Cyriaca  ,  de  Saint-Calixte  et  autres.  Il  est 
évident  que  la  partie  publique  servait 
de  temple,  et  peut-être  prenait  déjà  le 
nom  d'église.  Or ,  tantôt  cette  crypte 
était  privée  et  domestique  ,  creusée  dans 
l'intérieur  des  palais  des  riches  Romains 
et  des  nobles  matrones  ;  tantôt  elle  était 
commune  au  peuple  entier  ,  et  dans  tous 
les  cas  elle  précédait  les  labyrinthes  se- 
crets des  morts  qui  n'étaient  ouverts  que 
deux  fois  l'an,  le  jour  de  la  nativité  et 
le  jour  de  la  passion  du  martyr  qu'on  y 
honorait.  A  ces  deux  anniversaires,  toute 
la  multitude  s'y  précipitait  pour  passer 
la  nuit  sur  les  tombeaux  des  saints  illu- 
minés et  couverts  des  plus  riches  orne 
mens.  Devant  ces  mausolées  embaumés 
de  mille  fleurs,  retentissaient  les  hymnes 
pleins  d'une  céleste  joie;  car  dans  ces 
sépulcres  la  vue  ne  rencontre  rien  de 
triste  ;  la  mort,  qui  à  la  vérité  n'y  est  pas 
voilée,  est  toujourscouronnée  dé  palmes; 
partout  s'y  élèvent  des  emblèmes  d'espé- 
rance et  d'amour.  Aussi  les  catacombes  , 
bien  qu'inondant  l'âme  de  mélancoliques 
souvenirs,  rcxc'\ltent  et  la  rendent  plus 


LETTRES  ET  ARTS.  37 

légère  ;  car  ne  sont-ce  pas  ces  martyrs 
qui  ont  achevé  la  victoire  du  Christ? 


Cyprien  Robert. 


COURS   SUR   LA   MUSIQUE 
RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 

SIXIÈME  lEÇON. 
SOMMAIRE. 

Continua(ion  de  Thistoire  de  l'orgue.  —  L'orgue 
ancien  suppose  de  vastes  connnaissances.  —  L'or- 
gue hydraulique  était  mù  par  la  vapeur.  —  Les 
essais  tentés  dans  le  but  de  rendre  l'orgue  expressif 
datent  de  l'époque  de  la  décadence  de  la  musique 
religieuse  et  de  l'introduction  de  la  musique  pro- 
fane dans  les  temples.  —  Résumé  et  analyse  de 
ces  innovations.  —  L'orgue  expressif  d'Erard 
regardé  par  les  musiciens  comme  le  signal  d'une 
révolution  générale  de  la  musique. 

IVous  avons  montré,  dans  notre  précé- 
dente leçon,  que  l'orgue,  construit  à  l'imi- 
tation de  la  voix  humaine,  se  rapporte 
néanmoins,  par  les  loiset  les  conditionsde 
sa  sonorité,  à  l'expression  caractéristique 
du  plain-chant,  c'est-à  dire,  qu'il  est  dé- 
pourvu de  la  faculté  de  produire  ces  ren- 
flemens  et  ces  diminutions  de  son,  ces 
inflexions  et  ces  accens  qui  appartien- 
nent exclusivement  à  l'expression  des 
passions  terrestres.  Nous  avons  ajouté 
que  dans  cette  impuissance  même  réside 
en  quelque  sorte  la  consécration  de  cet 
instrument,  et  que  les  bornes  et  la  pré- 
tendue imperfection  de  son  mécanisme, 
sur  lesquelles  ou  déclame  depuis  si  long- 
temps, attestent  et  sa  haute  destination 
et  l'esprit  qui  a  présidé  à  son  institution. 

Et  qu'on  ne  dise  pas  que  les  invenleurs 
de  l'oigue  l'ont  construit  d'après  ce  sys- 
tème, parce  qu'ils  étaient  dans  l'impos- 
sibilité de  faire  mieux,  et  parce  qu'ils  n'é- 
taient pas  assez  habiles  pour  trouver  le 
moyen  d'en  graduer  les  accens.  Nous  ré- 
pondrions, en  premier  lieu,  que  la  pensée 
(le  faire  autrement  ou  mieux  qu'ils  n'ont 
fait,  ne  s'est  pas  môme  présentée  à  leur 
esprit,  par  la  raison  toute  simple  qu'ils 
n'avaient  pas  l'idée  d'un  chant  différent 


38 

du  chant  plane ,  parce  qu'ils  agissaient 
d'après  une  donnée  existante  et  qu'ils  tra- 
vaillaient à  la  réalisation  extérieure  du 
seul  type  musical  adopté  dans  le  culte 
religieux.  En  second  lieu  ,  même  en  ad- 
mettant que  les  premiers  constrjicteurs 
d'orgues  n'ont  pas  compris  toute  la  por- 
tée de  leur  création  ;  qu'ils  n'ont  été 
eux-mêmes,  comme  nous  l'avons  dit 
plus  haut  ,  que  de  simple  instrumens , 
en  ce  sens  qu'ils  ne  pouvaient  avoir  la 
conscience  des  développemens  qui  de- 
Taient  s'introduire  plus  tard  dans  l'art 
tout  entier  par  le  fait  même  de  Tin- 
vention  de  l'orgue  ;  on  peut  cepen- 
dant présumer  que  ces  hommes,  qui 
avaient  deviné  et  employé  l'élément  de 
la  vapeur  (1),  qui,  dans  la  suite,  parla 
savante  combinaison  des  jeux  de  muta- 
tion, avaient  pressenti  la  célèbre  théorie 
de  la  coexistence  des  petits  mouvemens , 
formulée  au  dix-septième  siècle  par  Ber- 
nouilli ,  possédaient  des  connaissances 
assez  profondes,  assez  étendues  en  ma- 
thématiques, en  géométrie,  en  mécani- 
que ,  en  acoustique  ,  en  musique ,  et 
qu'ils  seraient  certainement  parvenus  à 
rendre  les  sons  de  l'instrument  suscepti- 
bles d'augmentation  et  de  diminution  si 
ce  besoin  eût  été  réclamé  par  les  condi- 
tions de  l'art  dans  ces  temps  reculés.  Si 
donc  nous  voyons  qu'aucune  tentative  de 
ce  genre  n'a  été  faite  dans  les  siècles  que 
nous  pouvons  considérer  comme  l'anti- 
quité de  notre  système  de  musique;  si 

(  1  )  Toutes  les  orgues  qui  servirent  dans  les  derniè- 
res fêles  de  l'empire  romain  et  dont  Claudien  ,  Ter- 
tallien  ,  Corneille  Sévère  et  Tétronne  ont  parlé  , 
ou  qui  furent  employées  dans  les  cérémonies  re- 
ligieuses jusqu'au  IX":  siècle  de  l'ère  chrétienne, 
toutes  ces  orgues  étaient  hydrauliques.  Celui  que 
Pépin  reçut  en  7o7  de  Constantin  Copronyine,  et 
qui  fut  placé  dans  l'église  de  Saint-Corneille  ù 
Compiégne,  était  de  ce  genre.  On  n'entend  pas 
très  bien  aujourd'hui  lo  sens  de  ce  mot  hydrau- 
lique, mais  tout  concourt  à  prouver  que  l'orgue 
hydraulique  était  un  instrument  à  vapeur.  L'eau 
était  mise  en  ébuUition  dans  un  réservoir  placé 
sous  les  tuyaux,  et  chaque  fois  qu'en  frappant 
une  touche  on  levait  la  soupape  qui  bouchait  la 
partie  inférieure  d'un  des  tuyaux ,  la  vapeur,  en 
s'échappant  par  ce  cylindre  de  métal,  produisait  un 
son.  Le  passage  suivant  cilé  par  Hwanzc ( nd  voc. 
organum  )  et  tiré  par  lui  d'un  écrivain  du  XII» 
siècle,  Guillaume  de  Mnlmesbury ,  ne  permet  pas 
de  douter  que  co  no  soit  là  la  véritable  définition 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 

nulle  ne  remonte  au  delà  de  l'apparitioik 
de  la  musique  dramatique;  si  toutes,  au 
contraire  ,  ont  une  date  très  récente  ; 
au  lieu,  sur  ce  peint,  d'accuser  d'igno- 
rance les  anciens  facteurs,  on  ne  peut 
que  déplorer  l'erreur  de  ceux  qui  se 
sont  cru  autorisés  à  prêter  à  l'orgue 
une  expression  mondaine  ,  à  le  dépouil- 
ler de  son  caractère  sacerdotal  pour 
lui  donner  l'agilité  et  la  variété  de  l'or- 
chestre et  pour  l'assimiler  aux  instru- 
mens  de  théâtre,  comme  s'il  était  dans 
l'ordre  et  dans  la  nature  que  l'or- 
gue dût  progresser  et  se  perfectionner 
d'après  l'orchestre  ,  issu  de  lui. 

Faisons  néanmoinsconnalire  les  divers 
essais  tentés  dans  ce  but.  Cet  historique 
servira  d'ailleurs  à  compléter  les  notions 
qu'il  est  nécessaire  d'avoir  de  la  struc- 
ture et  du  mécanisme  de  l'orgue. 

Il  n'y  a  guère  plus  de  cent  cinquante 
ans  que  l'on  a  essayé  de  faire  perdre  à 
l'orgue  ce  majestueux  caractère  qu'il 
tient  de  la  planitude  et  de  l'égalité  de  ses 
accens^  pour  lui  communiquer  les  in- 
flexions et  les  nuances  de  la  musique 
profane ,  laquelle  est  destinée  à  expri- 
mer, comme  nous  l'avons  vu,  les  modifica- 
tions de  l'âme  humaine  considérée  dans 
lemilieu  deschosesterrestres.On  serasans 
doutesurprisdevoirdesartistesaussiémi- 
nens  que  plusieurs  de  ceux  dont  il  va  être 
question,  travailler  ainsi  à  l'anéantisse- 
ment d'un  des  plus  magnifiques  attributs 
de  l'orgue;  mais  il  est  permis  de  croire 

du  mot  hydraulique  :  «  Extant  etiam  apud  illam 
((  ecclesiam  organa  hydraulica ,  ubi  mirum  in  mo- 
«  dum  aqua  calefacta:  violentia  ventus  eœergens 
((  implet  concavitatem  barbili,  et  per  multiforaliles 
c  transitus  œnex  fistul«e  modulatos  clamores  emiltit.» 
Ainsi,  dès  les  premiers  siècles  de  notre  ère,  oa 
connaissait  la  force  de  la  vapeur,  aquœ  calefacl» 
violenlia,  et  il  a  fallu  plus  d'un  millier  d'années 
pour  qu'un  mécanicien  prît  l'idée  d'en  profiter.  (Voir 
le  Dictionnaire  des  origines ,  de  MM.  Noël  et  Car- 
pentier ,  2''  cdit,  ) 

Puis([ue  nous  parlons  ici  des  connaissances  variées 
que  supposait  l'art  du  facteur  d'orgues,  nous  ajou- 
terons comme  fait  curieux  que  les  tuyaux  de  cet 
instrument  ont  fourni  l'idée  des  télescopes;  ce  fut 
le  fameux  Galilée  qui  les  inventa.  Pour  observer  les 
planètes  ,  il  se  servit  d'un  tuyau  d'orgue  dans  lequel 
il  posa  des  verres.  Galilée  était  fils  de  Vincent 
Galilée,  auteur  du  Dialogue  lur  la  musique  an- 
cienne  cl  moderne.  Il  était  lui-même  lUU^icicn  aussf 
habile  que  grand  malhématicieD. 


LETTRES  ET  ARTS. 


39 


que  les  uns  n'ont  pas  su  résister  à  cette 
fatale  impulsion  en  vertu  de  laquelle  la 
musique  profane  tend  depuis  plus  de 
deux  siècles  à  envahir  la  musique  sacrée, 
tandis  que  les  autres  se  sont  laissé  sé- 
duire uniquement  par  les  difficultés  du 
problème  qu'il  s'agissait  de  résoudre  tt 
dont  Gréfry  regardait  la  solution  comme 
la  pierre  philosophale  en  musique. 

On  eut  d'abord  l'idée  d'adapter  à  l'in- 
strument des  trappes  ou  des  jalousies  qui 
s'ouvraient  et  se  fermaient  à  la  volonté 
de  1  organiste  et  au  moyen  desquelles  il 
pouvait  concentrer  le  son  d.ns  l'inté- 
rieur de  l'instrume  it,  ou  lui  donner  une 
plus  ample  issue.  Déjà  l'on  avait  appli- 
qué ce  mécanisme  assez  simple  au  clave- 
cin j  un  bouton  pressé  par  le  genou  en 
soulevait  le  couvercle  pour  p:  oduire  un 
crescendo,  et  le  baissait  pour  le  dimi- 
nuendo.  Quant  à  l'orgue .  ce  moyen,  bien 
que  vanté  p  «r  les  ancens  organistes  et 
mis  encore  en  pratique  vers  !a  fin  du  siè- 
cle passé  par  le  célèbre  abbé  Voj<ler, 
n'obtint  pas  un  grand  succès.  jNéanmoins, 
faute  de  mieux,  on  l'employa  en  Allema- 
gne et  en  Angleterre.  Son  insuffisance 
détermina  le  môme  abbé  Vrg!er  à  y  ajou- 
ter un  appareil  acoustique  dont  il  a  lui- 
même  donné  une  description  forf,  cu- 
rieuse dans  la  Gazette  musicale  de  Leip- 
zick  {{). 

Après  divers  essais  de  cette  nature  et 
dont  il  est  peu  intéressant  de  s'ocuper, 
on  en  fit  d'autres  qui  avaient  pour  but 
de  trouver  dans  le  mécanisme  même 
de  l'instrument  les  moyens  de  modifier 
le  son.  Nous  ne  parlerons  que  de  ceux-ci. 

On  commença  par  imaginer  des  ven- 
taux  particuliers,  au  moyen  desquels 
^organi^le  pût  régler  à  son  gré  l'inten- 
sité du  vent.  Le  diminuendo  que  l'on  ob- 
tint était  sensible,  mais  il  avait  un  détes- 
table effet.  Le  son  perdait  de  sa  justesse 
en  môme  temps  qu'il  perdait  de  sa  vi- 
gueur, et  le  pianissimo  n'était  plus  qu'nn 
affreux  rAlement  péniblement  articulé 
et  aussitôt  étouffé.  L'auteur  de  cette  in- 
vent on  demeura  ignoré;  il  ne  mérite 
guère  en  effet  d'être  connu.  Après  bien 
des  tûlonnemens  infructueux,  on  sentit 
la  nécessité  de  changer  de  route. 

Cette  découverte  était  réservée   à  la 

(1)  Tom.  III,  p.  566  et  suiv. 


France.  Ce  fat  Claude  Perrault  qui  eu 
eut  la  première  idée.  Cet  homme  célè- 
bre, à  la  fois  li'téra'eur,  médecin  et 
architecte,  s'occupait  de  reconstruire 
l'orgue  hydraulique  des  anciens  d'après 
la  description,  fort  obscure  pour  nous, 
de  Vitruve.  En  suivant  celte  idée ,  il 
crut  arriver  aux  moyens  de  donner  à 
l'orgue  la  faculté  de  pousser  des  sons 
différens  en  force,  pour  imiter  les  accens 
de  la  voix,  et  le  fort  et  le  faible  que  Le  ma- 
niement de  L'archet  produit  sur  les  violons^ 
et  la  variété  du  souffle  dans  Les  flûtes  et 
dans  Les  hautbois.  On  vnit  clairement 
qu'il  s'agit  de  faire  de  l'orgue  un  inslru- 
ment  mondain.  Dus  une  note  de  la 
îraduction  de  Vitruve,  Perrault  donne 
l'expiication  de  son  système.  Ce  pas-age 
est  curieux,  mais  il  ne  regarde  que  les 
facteurs  (1).  On  y  trouve  l'idée  première 
d'un  orgie  improprement  appelé  ex- 
pressif, c'est-à-dire,  à  sons  rentlés  et  di- 
minués selon  la  pression  plus  ou  moins 
for'e  des  touches.  Ce  aiécanisme,  tout  in- 
génieux qu'il  étai  ,Iaissait  beaucoup  à  dési- 
rer pour  ierésultat  voulu;  le  renflement  du 
son  ne  pouvait  guère  s'effectuer  que  par 
saccades  e'  non  graduellement  et  s  sns  so- 
lutioudecontinuité.  Un  friCleur  d'orgues 
français,  Jcrin  Moreau.  qui  vivait  a  Rot- 
terdam dans  la  première  moitié  du 
dix-huitième  siècle,  est  le  premier  qui 
semble  avoir  voulu  tirer  parti  de  l'idée 
de  Claude  Perrault;  du  moins  ce  facteur 
a-?-il  fait  quelque  chose  de  pareil  en  pro- 
duisant un  crescendo  par  l'intonaiion 
successive  de  plusieurs  tuyaux.  En  1736, 
Jean  Moreau  construisit  l'orgue  de  l'é- 
glise Saint-Jean  à  Gonda.  L'instrument 
ù  trois  claviers  et  à  pédales,  avait  cin- 
quante-deux registres  ou  jeux.  Il  avait 
ceci  de  particulier,  que  lorsque  les  trois 
claviers  étaient  accouplés  ,  l'organiste 
pouvait  renfler  et  diminuer  le  son  au 
moyen  de  la  pression  des  doigts.  Quand 
il  enfonçait  la  touche  de  l'épaisseur  d'un 
écu.  le  jeu  de  ce  clavier  parlait.  L'enfon- 
çait-il un  peu  davaniage  ?  l'autre  clavier 
faisait  parler  aussi  son  jeu,  et  enfin  lorsque 
la  louche  était  abaissée  jusqu'au  fond,  tous 
les  trois  claviers  parlaient  ensemble  (2). 

(1)  Perrault,  ^rc/it<cc<.  de  Yilrute,  édit.  do  1681, 
p.  .>27. 

(2)  Gerber,  Nouv.  Diclion.  des  muïicten» ,  art. 
MOREAU. 


•iO 


L'UIVIVERSITÉ 


Peut-être  l'Allemagne  aurait-elle  à  ré- 
clamer aujourd'Iiui  l'honneur  de  cette 
découverte,  si  elle  avait  secouru  nn  hom- 
me laissé  dans  la  misère  et  mort  dans  le 
découragement.  Schroëler,  organiste  de 
la  cathédrale  de  Noidliausen,  et  qui  fut 
en  même  temps  l'inventeur  du  piano  , 
Schroëter  avait  aussi  consacré  ses  veilles 
à  la  recherche  des  moyens  de  rendre 
l'orgue  expressif.  En  1740,  il  prétendit 
avoir  réussi,  et  fit  un  dessin  de  l'instru- 
ment ;  mais  il  m  mqua  des  ressources  né- 
cessaires pour  le  construire.  Un  mécani- 
cien se  présenta,  qui  lui  offrit  cinq  cents 
écus  de  son  secret,  à  la  condition  que 
Schroëter  renoncerait  à  l'honneur  de  l'in- 
vention. Indigné  d'une  offre  senihlable. 
Schroëter  refusa  et  jeta  son  devis  de  côté; 
quelques  uns  même  prétendent  qu'il  le 
brûla  :  il  est  certain  du  moins  qu'il  n'a 
pas  été  trouvé  après  sa  mort  parmi  ses 
papiers  (1). 

Gerber  parle  d'un  orgue  que  les  frères 
Buron.  facteurs  français,  construisirent 
en  1769.  à  Angers  ,  et  qui  avait  un  méca- 
nisme propre  à  renfler  et  à  diminuer  le 
son  ;  ma's  il  ignore  lui  même  la  nature 
de  ce  procédé. 

Jean-André-  Stein  ,  célèbre  facteur  de 
pianos  et  d'orgues  ,  fit ,  vers  1772  ,  un 
piano  organisé ,  dont  le  jeu  de  flûte  était 
susceptible  de  nuances.  Le  renflement  et 
la  diminution  des  sons  dépendait  de  la 
pression  des  doigts  :  mais  cette  pression 
avait  l'inconvénient  de  faire  hausser  et 
baisser  les  tons.  Pour  les  maintenir  jus- 
tes ,  en  les  renforçant  ou  en  les  dimi- 
nuant, il  fallait  appuyer  le  genou  sur  une 
pommette. 

Ce  sirait  ici  le  lieu  de  parler  du  pro- 
cédé de  Sébastien  Erard;  mais  ce  pro- 
cédé, trouvé  dans  les  dernières  années 
du  dix-huitième  siècle,  n'ayant  guère  été 
complété  que  de  nos  jours  ,  et  d'ailleurs 
étant  regardé  comme  ayant  définitive- 
ment résolu  le  problème  ,  nous  croyons 
devoir  ne  l'examiner  qu'après  tous  les 
autres. 

En  1803  ,  les  frères  Girard,  à  Paris, 
prirent  un  brevet  d'invention  pour  des 
moyens  de  construire  des  orgues  dont  on 
peulenfler  ou  diminue/- tes  sons  à  l'olonlé, 

(l)  Voir  le  Diclion.  des  muficiem ,  de  MM.  Cljoron 
et  Fayolle. 


CATHOLIQUE. 

sans  en  changer  la  nature  ou  le  ton.  A 
l'expiration  du  brevet,  leur  procédé  fut 
rendu  public  ;  mais  il  serait  fort  long  et 
for!  dilficile  d'en  donner  une  exp'icatioa 
satisfaisante  sans  le  secours  de  plan- 
ches (1).  'V^ers  la  même  époque,  M.  Gre- 
nié,  s'occupant  de  recherches  pour  la 
construction  d'un  orgue  expressif ,  pré- 
tendit que  les  frères  Girard  avaient  puisé 
leur  idée  dans  ses  conversations.  Les 
résullalN  obtenus  ne  lui  paraissant  pas 
propres  à  remplir  le  but  qu'il  se  propo- 
sait, il  poursuivit  ses  essais  avec  persévé- 
rance. Au  moyen  d'un  procédé  à  anches 
libres ,  lesquelles  ,  quoique  inventées  de- 
puis long'temps,  étaient  restf'es  incon- 
nues à  tous  les  facteurs,  il  parvint  à  for- 
mer un  instrument  qui,  en  partant  d'un 
sonégal  en  douceur  à  celui  de  Vharmoni- 
ca,  s'élève  à  toute  la  force  d'une  musique 
militaire  {2).  En  1811,  le  même  facteur 
présenta  à  l'Institut  un  petit  orgue  de 
chambre ,  consistant  en  un  simple  jeu 
d'anches  libres.  L'expression  résidait 
dans  la  disposition  et  l'action  des  souf- 
flets subissant  des  pressions  variables  , 
do?it  l'intensité  ,  transmise  aux  tuyaux  , 
leur  donnait  le  caractère  et  l'accent  des 
instrumens  à  vent.  Le  rapport  de  la  com- 
mission de  l'Institut ,  daté  des  20  et  22 
avril  1811 ,  proclame  l'auteur  de  cet  in- 
strument le  premier  qui  ait  inventé  cette 
intensité  d'expression  ,  jusqu'à  présent 
inouïe  dans  les  orgues.  ]\éanmoins,  ce 
mécanisme  présentait  encore  des  incon- 
véniens  dont  l'auteur  ne  tarda  pas  à  s'a- 
percevoir. Après  avoir  trouvé  d'autres 
perfectionnemens  ,  M.  Grenié  prit  en 
1816  un  nouveau  brevet  pour  un  instru- 
ment qui,  outre  les  jeux  d'anches,  avait 
un  jeu  de  flûte  dont  les  tuyaux  étaient 
munis  de  soupapes  appelées  conserva- 
teurs du  ton.  Enfin  ,  malgré  toutes  les 
améliorations  que  les  diverses  parties  de 
l'instrument  ont  tour  à  tour  subies,  le 
système  de  M.  Grenié  n'en  est  pas  moins 
resté  fondamentalement  le  môme  ,  c'est- 
à-dire,  que,  dans  ses  orgues,  l'expres- 
sion n'est  pas  immédiate  pour  chaque 
touche^  mais  elle  se  communique  à  toute 

(1)  Voir  la  Description  des  machines  et  procédéi 
sfirri/iés  dans  les  brevets  (rintciiliun ,  etc.,  par 
Clirislian  ,  l'aris  ,  lluzard  ,  loui.  H,  p.  liCiS-270. 

('2)  Ibid.  lom.  VI ,  p.  63. 


LETTRES  ET  ARTS. 


41 


la  masse  du  clavier.  Sébastien  Erard  a 
combiné  les  deux  systèmes  ,  l'expression 
par  nuances (de  chaque  touche),  avec 
l'expression  par  masse  (  de  tout  le  cla- 
vier )  ;  mais  ce  mécanisme  ,  le  plus  com- 
plet et  le  plus  parlait  de  tous  ,  est  resté 
un  secret. 

M.  Muller  ,  élève  de  M.  Grenié  ,  M. 
Mieg(l),  M.Chameron,  ont  profité,  dans 
la  fabrication  de  leurs  orgups  ,  des  dé- 
couvertes de  leurs  devanciers  ,  et  ont 
introduit  quelques  perfectionnemens  de 
détail  qui ,  sans  changer  la  nature  du 
mécanisme  ,  rendant  l'instrument  plus 
commode  et  plus  facile  à  toucher  (2). 

L'éiliteur  des  Essais  sur  la  musique  de 
Grétry,  publiés  à  Bruxelles,  «  pensp  que 
«c  la  découverte  de  ce  secret  appartient  à 
«  M.  Devold-T,  à  Gand,  qui  a  réussi  à 
«  donner  k  l'orgue  cette  perfection  et 
«  ce  charme  désiré.  Son  orgue  à  pres- 
«  sien  ,  dit  l'éditeur,  est  antérieur  à  !■  us 
«  ceux  que  l'on  a  établis  à  Paris  et  d'un 
«  effet  mervei  leux.  »  Mais  on  ne  nous 
dit  pas  en  qo:  consiste  le  mécanisM,o(.3) 

Nous  avons  dû  indiquer  rapidement 
toutes  les  tentatives  que  l'on  a  faites  dans 
le  but  de  rendre  l'orgue  expressif,  pour 
prouver  que,  sous  prétexte  d'un  progrès 
dans  les  arts  mécaniques  et  d'un  perfec- 
tionnement purement  instrumental,  il 
s'agit  ici,  au  fond,  comme  on  a  pu  s'en 
convaincre  d'après  les  paroles  sacramen- 
telles que  nous  avons  citées,  de  substi- 
tuer l'expression  et  le  caractère  de  la 
musique  mondaine  à  l'expression  et  à 
l'accent  de  Va  musique  sacrée.  Or,  la  dé- 
couverte de  Sébastien  Erard  étant  celle 
sur  laquelle  les  partisans  de  celte  ré- 
forme musicale  fondent  leurs  plusgrandes 
espérances,  nous  allons  examiner  cette 
invention  dans  toutes  les  conséquences 
qu'on  lui  attribue. 

Chargé  de  construire  un  piano  orga- 
nisé pour  la  reine  Marie-Anioinette ,  Sé- 
bastien Erard  eut  l'idée  d'en  rendre  le 

(  1  )  Voir  la  Revue  Encyclopédique  de  1823 , 
p.  C27. 

(2)  Nous  devons  déclarer  que  les  faits  qui  com- 
posent le  résumé  qu'on  vient  de  lire  ont  été  tirés  en 
partie  d'un  article  plein  d'érudition  de  M.  Anders, 
inséré  dans  la  Ga-zelle  musicale  de  Paris ,  première 
année  ,  n'^  21. 

(.•5)  Essais  sur  la  musique.  Bruxelles  ,  tom.  m  , 
pag.  298. 


jeu  d'orgues  expressif.  Après  d'innom- 
brables essais,  il  parvint  à  réaliser  ce 
qti'il  avait  conçu.  11  commença  l'instru- 
ment et  comuiuniqua  sa  découverte  à 
Grétry  qui  en  parle  avec  enthousiasme 
dans  ses  Essais  sur  la  musique.  «  J'ai 
«  touché,  dit  ce  dernier,  cinq  ou  six 
«c  notes  d'un  buffet  d'orgues  qu'Erard 
«  avaitrendues  susceptibles  de  nuances, 
«  et  sans  doute  le  secret  est  découvert 
«  pour  un  tuyau  comme  pour  mille. 
«  Plus  on  enfonçait  la  touche ,  plus  le  son 
«  augmentait;  il  diminuait  en  relevant 
«  doucement  le  doigt  :  c'est  la  pierre 
«  philosophale  en  musique  que  cette 
«  trouvaille.  » 

La  révolution  survint,  et  l'instrument 
ne  fut  point  achevé.  Dès  qu'Erard  put  se 
livrer  de  nouveau  à  ses  travaux,  il  se 
consacra  entièrement  à  perfectionner  le 
piano  et  la  harpe.  Cependant  il  ne  per- 
dait pas  de  vue  le  projet  d'appliquer  son 
invention  de  l'orgue  expressif  à  un  ins- 
trument de  grandes  dimensions.  En  1827, 
.ii  présenta,  à  l'exposition  des  produits 
de  l'initistrie.  un  g>and  orgue  qui,  sous 
le  rapport  de  la  per'"e,tion  du  méca- 
nisme ,  excita  l'admiration  de  tous  ceux 
qui  l'entendirent.  Cet  orgue  avait  deux 
claviers:  le  clavier  supérieur  était  celui 
de  l'expression;  on  se  servait  de  l'in- 
férieur si  on  ne  voulait  produire  que 
l'effet  de  l'orgue  ordinaire.  L'instru- 
ment était  destiné  à  la  chapelle  du  roi , 
mais  des  raisons  de  localité  s'opposèrent 
à  son  installât  on.  Erai  d  en  fit  un  second 
sur  les  dimensions  données,  et  celui-ci 
était  encore  plus  parfait.  Il  avait  trois 
claviers  :  l'un,  le  clavier  supérieur,  était 
expressif  au  moyen  de  la  pression  des 
doigts,  c'est-à-dire  que  chaque  touche 
pouvait  séparément  renfler  le  son;  les 
deux  autKs  claviers  n'avaient  qu'une 
expression  commune  à  toutes  les  touches 
ensemble  On  l'obtenait  au  moyen  d'une 
pédale  qui.  selon  la  pression  du  pied  plus 
ou  moins  forte  ,  renflait  ou  diminuait  le 
son  de  ti>ute  la  masse  del'instrument.  Par 
quel  procédé  ce  résultat  s'opérait-il? 
Encore  une  fois,  c'est  là  ce  qui  est  de- 
meuré un  secret.  L'orgue  construit  pour 
la  chapelle  du  roi  a  été  en  partie  détruit 
h  la  révolution  de  18.30;  l'autre,  resté  en 
la  possession  de  son  auteur,  a  été  trans- 
porté par  les  soins  de  son  neveu,  M.Pierre 


Erard ,  du  château  de  la  Muette  à  Paris, 
où  l'on  peut  Je  voir  dans  les  ateliers  du 
célèbre  facteur. 

Toutes  ces  innovations  ont  donc  ,  ainsi 
que  nous  l'avons  dit ,  une  date  très  ré- 
cente; elles  ont  toutes,  et  peut-être  à 
l'insu  de  leurs  auteurs,  été  sollicitées 
par  la  tendance  de  la  musique  dramati- 
que à  envahir  la  musique  sscrée,  par  la 
tendance  de  l'esrîrit  du  monde  à  sécula- 
riser les  choses  de  la  religion  et  du  culte. 
Voilà  pourquoi  les  dernières  de  ces  inno- 
vations, si  intéressantes  d'ailleurssous un 
point  de  vue  industriel  et  dont  on  pour- 
rait tirer  un  utile  parti  dans  certaines 
limites  et  certaines  conditions,  ont  été 
accueillies  par  la  généralité  des  musi- 
ciens, comme  annonçant  une  époque  où 
la  musique  doit  changer  de  face  dans 
toutes  ses  parties.  Cette  unanimité  ne 
nous  effraie  pas.  Elle  montre  seulement 
à  nos  yeux  à  quel  point  les  notions  les 
plus  simples  et  les  plus  saines  s'altèrent , 
à  qnel  point  les  idées  les  plus  claires 
s'obscurcissent  dans  les  meilleurs  esprits, 
lorsque  des  élémens  d'erreur  se  déve- 
veloppant  de  loin  et  se  mêlant  à  des  dé- 
bris d'anciennes  vérités  ou  à  des  vérités 
mal  entrevues,  forment  à  la  longue  un 
milieu  social  faux  et  menteur.  Mais,  par 
une  singularité  remarquable  ,  ceux-là 
même  qui  paraissent  le  plus  engoués  de 
ces  découvertes  et  pour  qui  elles  sont  le 
signal  de  brillantes  destinées  pour  la  mu- 
sique, n'ont  pu  échapper  à  la  rencontre 
lumineuse  des  principes  éternels,  des 
principes  fondamentaux  de  tout  art,  de 
toute  expression  humaine,  lorqu'ils  ont 
voulu  ériger  leurs  rêves  en  théorie;  et 
telle  est  la  puissance  et,  pour  ainsi  dire, 
la  vertu  de  ces  principes  que,  reprenant 
jusque  dans  la  bouche  de  ceux  qui  les 
méconnaissent,  leur  évidence  et  leur 
autorité,  ils  ont  obligé  ces  écrivains  à  se 
condamner  eux-mêmes  à  force  d'ambi- 
guïtés et  de  contradictions.  En  sorte  que, 
pour  combattre  l'erreur  de  eux  qui  sa- 
luent déjà  un  grand  et  merveilleux  déve- 
loppement musical  dans  les  prétendus 
perfectionnemens  de  l'orgue  ,  nous 
n'aurons  qu'à  nous  emparer  de  leurs 
propres  argumens  et  à  les  tourner  contre 
eux.  11  n'est  pas,  du  re-.te,  médiocrement 
curieux  de  voir  deux  opinions  diamétra- 


L'UNIVERSITÊ  CATHOLIQUE. 

lement  opposées   cherche»  leur  appui 


dans  les  mêmes  motifs. 

E'^outons  les  paroles  d'un  compte- 
rendu  de  l'orgue  d'Erard  ,  publié  en  1829. 
L'auteur  établit  d;  bord  qu'une  révolu- 
tion «  s'est  opérée  dans  la  musique  »  de- 
puis Mozart ,  et  «  s'est  consommée  de  nos 
jours  ;  »  que .  pour  ce  qui  est  de  «  sa  na- 
«  ture,  elle  consiste  dans  l'introduc'ion 
«  d'un  système  dramatique  dans  les  com- 
«  positions  vocales  ou  instrumentales 
«  et  dans  l'expression  substituée  aux 
K  formes  mécaniques  de  l'art  ;  que  la 
«  musique  religieuse  même  a  subi  les 
«  conditions  de  celte  transformation  du 
•t  but  et  des  moyens.  «  11  établit  en 
second  lieu  «  qu'une  révolution  générale 
«  a  commercé  vers  la  fin  du  seizième 
«  siècle,  où  l'on  a  imaginé  de  se  servir 
a  de  la  musique  pour  les  actions  théâtra- 
«  les.  »  Puis  il  ajoute  :  «  Cette  tendance 
«  vers  les  formes  dramatiques,  vers  l'ex- 
K  pression  et  vers  les  formes  mélodiques, 
«  a  continué  sans  interruption  jusqu'au- 
«  jourd'hui,  et  a  rendu  nécessaire  une 
tt  réforme  bien  entendue  de  la  musique 
«  d'église  et  particulièrement  du  style  de 
«  l'orgue  (1).  » 

Nous  le  demandons  :  est-il  possible  de 
mieux  établir  que  l'orgue  est  la  seule 
et  véritable  expression  de  la  musique 
d'église  puisque  l'on  reconnaît  la  né- 
cessité de  réformer  l'une  pour  réfor' 
mer  l'autre?  Et,  lorsque  l'on  nous  dit, 
d'un  côté  ,  que  l'orgue  ordinaire  est 
dépourvu  d'expression;  de  l'autre  ,  que 
la  musique  dramatique  est  la  seule  ex- 
pressive,  bien  que  ces  deux  assertions 
soient  fausses  en  elles  mêmes,  n'est-ce 
pas  reconnaître  la  même  vérité,  comme 
si  l'on  disait  que  l'orgue  et  la  musique 
d'église  n'ont  pas  ces  accens  passionnés, 
ce*  inflexions  variées  qui  caractérisent 
l'art  mondain?  Mais,  de  plus  ,  il  faut 
montrer  que,  de  l'aveu  formel  des  ad- 
versaires, l'orgue  ancien  se  r?»pporte, 
par  tes  conditions  de  sa  structure ,  à 
l'institution  du  chant  ecc  ésiaslique  et 
qu'il  a  reçu  sa  destination  de  cette  insti- 
tution même.  C'est  ce  qui  va  ressortir  du 
passage  suivant,  où  l'aulear  cité  nous  ap- 

(1)  Revue  mutieal$,  de  M.  Fétit,  (om.  VI, 
p.  130. 


LETTRES  ET  ARTS. 


43 


prend  en  quoi  doit  consister  la  réforme 
bien  entendue  de  la  niusiqiie  d'église  et 
du  style  d'orgue. 

«  Mais  il  ne  suffît  pas  que  les  orga- 
«  nistes  modifient  ia  musique  qu'ils  exé- 
«  cutent  et  y  introduisent  des  phrases 
«  expressives,  il  faut  encore  que  l'in- 
K  strument  dont  ils  se  servent  seconde 
«  leurs  inspirations  ;  or,  c'est  ce  qui  n'a 

<  point  iieu  dans  les  orgues  construites 
«  d'après  l'ancien  système.  Un  orgue 
«  bien  établi  est  certainement  un  fort 
«  bel  instrument  :  sa  puissance  est  grande 
«  et  majestueuse,  et ,  lorsqu'il  est  touché 
«  par  un  habile  organiste,  l'impression 
«  qu'il  produit  est  profonde  au  premier 
«  abord;  mais  dans  les  pièces  d'une  cer- 
«  taine  étendue,  la  monotonie  est  inévi- 
«  table,  malgré  les  changemens  de  cla- 
«  viers,  parce  que  l'instrument,  riche  de 
«  sonorité ,  est  dépourvu  d'accent.  Ce 
«  que  j'appelle  accent,  c'est  la  modifica- 
f  tion  de  la  force  du  son,  sans  laquelle 
f  il  n'y  a  point  d'expression   possible. 

<  Danî  l'orgue  ancien,  le  passage  du 
«  fort  au  faible  ne  peut  se  faire  que  par 

<  masse  et  non  par  nuance.  C'est  donc 

<  un  instrumentendehorsde  l'expression 
«  et  de  l'effet  dramatique.  Il  est  rel  igieux, 
f  simple  et  noble  ;  mais  il  manque  de 
f  sensibiiité.  Il  est  propre  aux  choses 
I  larges  et  brillantes  ;  il  ne  l'est  pas  à  la 
f  musique  colorée. 

«  Le  nouvel  instrument  de  M.  Erard 
«  est  pourvu  de  toutes  les  qualités  àa  l'an- 
«  cien  orgue  et  n'a  pas  ses  défauts ,  ou 
«  plutôt,  il  est  en  possesion  des  avanta- 
«  ges  qui  manquent  à  celui-ci.  Il  offre 
«  aux  organistes  les  moyens  de  se  mettre 
«  en  harmonie  dans  leurs  inspirations , 
«  avec  la  musique  du  siècle  y  sans  les 
«  obliger  à  abandonner  les  larges  formes 
«  classiques  qui  sont  de  leur  domaine,- 
«  ils  acquièrent  avec  lui  ce  qui  leurman- 
«  quait  pour  émouvoir ,  sans  rien  perdre 
«  de  ce  qu'ils  possédaient  pour  étonner. 
«  Ou  je  me  trompe  fort,  ou  le  moment  est 
«  venu  d'une  révolution  dans  la  musique 
«  d'orgue^  révolution  dont  la  découverte 
«  de  V orgue  expressif  est  le  signal.  Bien 
-  des  critiques  seront  faites  des  innova- 
«  lions  qui  seront  tentées  en  ce  genre  : 
«  on  dira  que  c'est  perdre  un  style  consa- 
«  cré;  que  c'est  abandonner  la  maniera 
K  sublime  de  Jean  Sébastien  Bach  ;  et  l'on 


K  ne  comprendra  pas  d'abord  que  ce 
«  grand  artiste,  homme  de  génie  s'il  en 
m  fût,  aurait  modifié  son  style,  et  l'eût 
a  mis  en  rapport  avec  les  besoins  de  l'é- 
«  poque  actuelle ,  s'il  y  eût  vécu.  Après 
«  tout,  si  quelque  Jean  Séb?îstien  Bach 
«  peut  naître  encore  ,  et  s'il  fait  la  révo- 
K  lution  nécessaire  ,  il  vaincra  les  réNis- 
«  tances  d'école  en  charmant  le  pu- 
«  blic  (1).  » 

Nous  avons  dû  citer  ce  long  passage 
en  entier  pour  faire  voir  que  les  nova- 
teurs accusent  hautement  et  franchement 
leurs  intentions  et  n'en  dissimulent  au- 
cune. Il  ne  s'agit  de  rien  moins,  en  effet, 
que  d'introduire  le  drame  dans  le  temple, 
l'opéra  dans  le  sanctuaire.  Ecoutez  plu- 
tôt :  L'orgue  ancien  est  un  instrument  en 
dehors  de  l'expression  et  de  l'effet  dra- 
matique  ;  il  manque  de  sensibilité  !  il 
n'est  pas  propre  à  la  musique  colorée.  Le 
nouvel  instrument  de  M.  Erard  ,  an  con- 
tr.iire,  offre  aux  organistes  les  moyens 
de  se  mettre  en  harmonie  avec  la  musique 
du  siècle ,  de  produire  l'émotion  en  char~ 
mant  le  public  ;  et  c'est  là  cette  révolution 
dont  le  moment  est  venu  et  dont  la  décou- 
verte de  l'orgue  expressif  est  le  signal, 
révolution  qu'il  fjut  opérer  à  tout  prix, 
au  lique  de  perdre  un  style  consacré/ 
Et  c'est  un  maître  de  chapelle  qui  veut 
une  musique  d'église j  un  style  d'orgue 
aux  ordres  des  conservatoires,  des  pro- 
fesseurs, des  théâtres;  aux  ordres  des 
professeurs,  des  compositeurs  d'opéras 
et  des  saltimbanques  !  Il  veut,  en  un  mot, 
une  musique  d'église  officielle.  Et  ce  maî- 
tre de  chapelle  oublie  ce  qu'il  a  dit  tant 
de  fois,  et  ce  que  nous  nous  ferons  un  de- 
voir de  lui  rappeler,  que  la  musique  a  été 
conservée,  sauvée  par  l'église;  que  la 
musique  d'église  a  créé  la  musique  mon- 
daine, par  conséquent  les  conservatoires, 
les  professeurs,  les  théâtres  et  les  maî- 
tres de  chapelle  !  Et  pourquoi  cette  ré- 
forme simultanée  du  style  d'orgue  et  du 
chant  d'église  ?  parce  que  l'orgue  est  mo- 
notone, parce  qu'il  est  dépourvu  d'accent 
terrestre.  Mais  la  musique  d'église  est 
comme  lui,  monotone,  c'est-à-dire,  plane; 
dé  pourvue  d'expression  et  d'accent  ter- 
restic,  c'est-à-dire,  pleine  d'une  expres- 
sion calme  et  céleste  et  du  souffle  de  rie  j 

(1)  KeviM  n»uiica(«,  ihid^ 


44 


L'UNIVERSITÉ 


donc,  encore  une  fois,  l'orgue  et  la  musi- 
que d'église  ont  le  même  caractère,  la 
même  destination,  et  le  style  de  l'un  et 
de  l'autre  est  également  consacré. 

Mais  alors  il  faut  aussi  réformer  le 
plain-chant,  le  chant  grégorien,  ce  chant 
que  vous  avez  si  souvent  regretté  de  ne 
pas  voir  rétabli  dans  son  ancienne  inté- 
grité, dans  sa  simplicité  première  (1).  Il 
fauteiicorere/brwer  le  langage,  la  poésie, 
les  arts,  dans  lesquels  se  m mifi'ste  un 
double  élément,  l'élément  divin,  céleste, 
spirituel,  et  l'élément  de  l'activité  et  de  la 
sensibilité  humaine.  Que  dis-je  !  il  faut 
réformer  aussi  l'homme  lui-même,  car 
l'homme  aussi  vit  de  deux  vies,  l'une  qui 
le  met  en  rapport  avec  Dieu ,  l'autre  qui 
le  met  en  rapport  avec  les  êtres  cré^'s; 
deux  modifications  de  sa  nature  d'où 
naissent  nécessairement  deux  modes  di- 
stincts, deux  expressions  diverses  qui 
s'incarnent  alternativement  dans  toutes 
les  formes  de  sa  pensée  et  de  ses  senti- 
mens,  selon  que  s  "s  sentimens  et  sa  pen- 
sée appartiennent  à  l'un  ou  l'autre  de  ces 
deux  ordres. 


CATHOLIQUE, 

C'est,  comme  nous  le  vairons  dans  la 
prochaine  leçon ,  à  de  pareilles  consé- 
quences qu'on  est  irrésistiblement  en- 
traîné lorsqu'on  se  renferme  exclusive- 
ment dans  un  point  de  vue  et  qu'on  étend 
un  système  particulier  au  delà  de  ses 
limites  naturelles.  C'est  ainsi  que  l'auteur 
que  nous  réfutons ,  prenant  la  musique 
dramatique  pour  unique  point  de  départ, 
est  contraint  de  la  généraliser  de  telle 
manière  qu'elle  absorbe  et  anéantit  la 
musique  religieuse,  laquelle  par  son  ex- 
pression tranquille ,  égale  et  conson- 
nante ,  semble  être  chargée  d'exprimer 
la  pensée  de  celui  qui  ne  peut  recevoir  ni 
de  changement  ni  d'ombre  d'aucune  vi- 
cissitude, a  Apud  quem  non  est  trans- 
mutalio,  nec  vicissitudinis  obumbra- 
tio  (2).  . 

Joseph  D'Ortigue. 


(1)  Curiosité»   historiques   de   la   musique ,  par 
M.  Fétis,  p.  Î07  et  408. 

(2)  Epist.  Sancl.  Jacobi.  1. 


REVUE. 


DE  L'ENSEIGNEMENT 


LE  COLLEGE  DE  JUILLY. 

L'éducalion  de  la  jeunesse  qui  a  été 
considérée  à  toutes  les  époques,  partout 
les  bons  esprits,  comme  une  œuvre  si 
importante,  est  une  chose  grave  et  diffi- 
cile particulièrement  de  nos  jours,  après 
une  révolution  qui  a  remué  toutes  les  ba- 
ses sur  lesquelles  le  monde  s'était  repo- 
sé, pendant  plus  de  quinze  siècles  ,  dans 
un  temps  où  l'enfant  ,  arrivé  à  l'âge 
d  homme,  r.e  trouve,  en  entrant  dans  la 
société  publique ,  que  des  doutes  à  la 
|ilaee  de  toutes  les  anciennes  croyances, 


des  ruines  à  la  place  de  tous  les  éta- 
blissemens  du  passé. 

Or,  pour  mettre  les  études  en  harmo- 
nie avec  les  besoins  d'une  époque  si  nou- 
velle, n'y  a-t-il  rien  à  essayer  de  nou- 
veau ,  et  l'éducation  peut  -  elle,  sans  pé- 
ril ,  demeurer  stationnaire  en  face  du 
mouvement  prodigieux  qui  emporte  le 
monde? 

Pour  répondre  à  cette  question,  si  inti- 
mement liée  à  tous  les  intérêts  de  la  re- 
ligion et  de  l'ordre  social  ;  pour  recon- 
naître ce  que  peuvent  laisser  à  désirer 
des  plans  d'études  classiques  qui  furent 
tracés  par  dtsliommes  donlpersonne  ne 
révère  plus  que  nous  la  mémoire  ,  pour 
expliquer  la  pensée  d'où  peut  sortir  une 


REVUE. 


45 


nécessaire  réforme,  nous  sommes  forcés 
d'entrer  dans  quelques  développemens. 

Jetons  un  coup-d'œil  sur  l'histoire  :  là 
est  la  lumière   qui  éclaire  le  grave  sujet 
qui  nous  occupe;  car  l'histoire,  considé- 
rée sous  son  point  de  vue  le  plus  géné- 
ral,  n'est  que  le  tableau  du  développe- 
ment de   l'humanité  ,  et ,  si  nous  osons 
ainsi  parler,  le  plan  de  l'éducation  du 
genre  humain,  sous  la  discipline    de  la 
Providence.   Comme  l'homme,  le  genre 
humain   a  eu   différens  âges.    Nous  lo 
voyons  commencer  par  une  longue  en- 
fance   qui    se  prolonge    jusqu'à   Jésus- 
Christ.    Une  religion   impaiTile  et  qui 
n'est  que  la  manifestation  naissante   des 
rapports  de  l'homme  avec  Dieu;  la  vérité 
ne  pouvant  se  montrer  à  des  peuples  en- 
fans  que  sous  le  voile  de  la  fable  ,  ni  les 
instruire  qu'en  les  berçant  avec  des  con- 
tes et  des  allégories;  des  langues,  une 
poésie,  une  philosophie,  une  littérature  , 
des  arts  brillans  de  tous  les  prestiges  de 
l'imagination,  mais  sous  des  formes  dont 
la  perfection  matérielle  ne  sera  peut-être 
jamais  surpassée  ,  aucun  fond  sérieux;  à 
peine  les  premiers élémens  de  la  science 
de  l'homme  et  de  la  société;  tels  sont  les 
traits  généraux  de  l'histoire  de  l'huraa- 
nilé,  avant  que  l'Évangile  se  fût  levé  sur 
le  monde,  c'est-à-dire  tous  les  caractères 
de  l'enfance. 

Eome  était  devenue  le  centre  de  Tuni- 
vers;  le  monde  ancien  s'était  comme  ré- 
sumé dans  le  monde  romain,  et  ce  mon- 
de, à  la  fois  jeune  et  usé,  s'affaissait  sous 
le  poids  d'une  honteuse  décrépitude , 
lorsque  descendit  à  pas  lents  du  Calvaire 
cette  société  merveilleuse  née  de  la  pa- 
role et  du  sang  de  l'Homme-Dieu,  l'Église 
qui  se  penchant  sur  le  cadavre  d'une  so- 
ciété mourante  ,  souffla  sur  cette  boue 
et  lui  fil  une  âme  vivante  ,  à  son  imag<^  , 
âme  divine,  douée  d'une  vie  piogressive 
et  impérissable. 

Nous  ne  pouvons  pas  nous  arrêter  ici 
à  contempler  le  miracle  du  renouvelle- 
lement  du  monde  par  le  Christianisme. 
Nous  devons  nous  borner  à  signaler  le 
caractère  essentiel  de  cette  œuvre  mer- 
veilleuse, que  l'on  ne  remarque  pas  tou- 
jours assez.  La  révolution  opérée  par  le 
Christianisme  ne  fut  pas  une  destruction, 
mais  un  progrès,  t  Jésus-Christ  n'était  Te- 


nu rien  abolir,  mais  tout  perfectionner. 
Les  ombres  de  la  superstition  ,  les  vains 
songes  de  la  philosophie  qui  avaient  ob- 
scurci la  lumière  divine  dont  avait  été 
éclairé  le  berceau  de  l'humanilé  s'é- 
vanouirent devant  le  grand  jour  de  l'E- 
vangile; l'homme  vit  ainsi  l'horizon  du 
monde  moral  reculer  devant  lui,  il  pé- 
nétra plus  avant  dans  les  mystères  de  la 
nature  de  Dieu  et  de  sa  propre  nature  , 
il  connut  d'une  manière  plus  complète 
les  rapports  qui  unissaient  la  terre  avec 
le  ciel ,  et  par  là  il  passa  de  la  vie  de  l'i- 
magination et  des  sens  à  la  vie  de  l'in- 
telligence, de  l'âge  de  l'enfance  à  l'âge 
de  la  rai  on. 

Or,  à  cause  du  lien  intime  qui  unit  tout 
dans  le  monde,  le  langage,  la  philoso- 
phie, les  sciences,  les  lettres,  les  arts, 
les  institutions  sociales,  tout  dut  se  péné- 
trer peu  à  peu  de  la  vie  nouvelle  et  divine 
dont  l'Evangile  avait  ouvert  la  source 
intarissable  ;  tout  dut  commencer  à  se 
dégager  de  la  matière  et  des  sens,  et  ten- 
dre vers  les  hauteurs  où  le  Christianisme 
était  venu  élever  le  genre  humain. 

Pour  nous  résumer,  la  vie  de  l'huma- 
rifé  est  une,  la  croix  en  est  le  centre;  la 
croix  n'a  pas  brisé,  elle  est  au  contraire 
l'anneau  merveilleux  qui  lie  la  chaîne  des 
temps.  L'ère  chrétienne  n'est  que  la 
transformation  de  tous  les  élémens  de  ci- 
vilisation, le  développement  de  tous  les 
germes  de  vériié,  que  la  Providence 
avait  conservés  au  milieu  de  la  déca- 
dence et  des  erreurs  de  l'ère  païenne  • 
le  monde  moderne,  c'est  le  monde  ro- 
main refait  par  l'Eglise  et  soulevé  par 
ses  mains  puissantes  de  la  terre  vers  le 
ciel  :  Rome  chrétienne  présenta  une  belle 
image  de  celte  œuvre  du  catholicisme, 
lorsque  la  main  hardie  de  Michel-Ange 
posa  le  Panthéon  antique  dans  les  airs. 

Si  Icî  aperçus  que  nous  venons  d'indi- 
quer sont  vrais,  ils  tranchent  la  question 
que  nous  nous  sommes  proposée  ;  car 
il  en  résulte  une  double  conséquence. 

On  aperçoit,  en  premier  lieu  ,  en  quoi 
sont  incomplets,  vicieux,  les  plans  d'étu- 
des classiques  qui  ont  trop  long-temps 
prévalu.  Quel  doit  être  le  but  de  l'é- 
ducation? Développer  l'homme,  lout 
l'homme;  or,  comment  ce  but  peui-il 
être  atteint  autrement  qu'en  faisant  par- 


46 


L'UNIVERSITÉ 


ticiper  la  raison  de  l'enfant ,  à  mesure 
qu'elle  grandit  et  autant  qu'elle  en  est 
capable,  à  tous  les  progrès  par  lesquels 
s'est  développée  d'âge  en  âge  la  raison 
du  genre  humain?  Donc,  après  les  pas 
immenses  que  l'esprit  humain  a  faits 
dans  tous  les  sens,  poussé  par  le  souffle 
divin  du  Christianisme,  ce  n'est  pas  dans 
les  siècles  idolâtres  qu'il  faut  aller  cher- 
cher tous  les  principes  du  développement 
de  l'intelligence  de  l'homme;  des  études 
toutes  païennes  ne  sont  pas  la  pâture  la 
plus  naturelle ,  la  seule  dont  ii  convient 
de  nourrir  des  générations  catholiques. 
Et  cependant  aliez,  je  ne  dis  pas  de  nos 
jours  ,  mais  dans  le  dernier  siècle,  dans 
des  temps  plus  reculé?  encore,  en  France, 
dans  presque  tou'.e  l'Europe,  entrez  dans 
les  écoles  publiques,  quetrouverez-vous? 
de  jeunes  intelligences  tellement  par- 
quées, que  l'on  nous  pardonne  ce  mot, 
dans  le  champ  étroit  de  l'asitiq-iité  pro- 
fane, qu'excepté  dans  l'ordre  du  salut  et 
de  la  vie  future  qui  leur  est  toujours 
montré  comme  un  ordre  à  part  qui  ne 
se  rattache  par  aucun  lien  à  la  vie  pré- 
sente ,  on  les  laisse  à  peine  soupçonner 
que  le  monde  ait  marché  depuis  les  Ro- 
mains et  les  Grecs,  et  qu'il  y  ait  rien 
autre  chose  à  savoir  que  ce  que  peuvent 
leur  dire  ces  peuples  éteints;  des  enfans 
qui,  jetés  dans  le  monde  païen  presque 
dès  le  beceeau,  reviendiont,  à  l'âge 
d'homme,  de  leur  exil  classique,  l'âme 
tellement  préoccupée  des  images  de  la 
Grèce  et  de  Rome  ,  qu'ils  seront  comme 
étrangers  à  tout  le  reste.  Aous  croyons 
que  ce  n'est  rien  exagt^rer  que  de  voir 
dans  celte  apostasie  de  la  littérature,  des 
arts ,  des  scienceb,  de  la  politique  ,  réa- 
lisée ainsi  dans  les  premières  études 
d'où  sortent  les  pensées  de  toute  la  vie , 
une  des  causes,  la  plus  intime  peut-être, 
qui  prépara  cette  révolution  dont  la 
main  sacrilège  essaya  de  briser  tous  les 
liens  qui  unissaient  le  présent  au  passé, 
le  monde  à  son  auteur.  Oui  ne  voiten  ef- 
fet que  par  un  pareil  sysi  ème  d'éducation 
l'esprit  des  peuples  se  trouvait  livré  d'a- 
vai.ce  à  tous  les  mensonges  de  cette  stu- 
pide,  de  cette  insolente  philosophie  qui 
s'en  vint  un  jour  dire  à  Dieu  :  «  Tu  ne 
régneras  plus  sur  nous,  car  nous  vou- 
lons avoir  de  la  raison,  du  génie  même 
et  surtout  de  la  liberté  ;  et  la  religion 


CATHOLIQUE. 

que  tes  prêtres  nous  enseignent,  ne  fa|Ë 
qu'emmailloter  de  ténèbres  la  liberté  ,  la 
raison,  le  génie  de  l'homme,  pour  les 
retenir  dans  une  éternelle  enfance.  » 
C'est  au  Dieu  de  l'Evangile,  c'est  après 
que  le  monde  avait  marché  quinze  cents 
ans  dans  les  routes  de  lumière  que  la 
parole  du  Christ  avait  ouvertes  devant 
lui,  que  la  philosophie  osa  dire  ces  cho- 
ses; et  il  se  trouva  que  le  monde  chrétien 
avait  tellement  perdu  la  conscience  de 
lui-même ,  était  si  ignorant  de  sa  pro- 
pre histoire ,  qu'il  crut  n'avoir  rien  à 
faire  de  mieux  que  d'arracher  à  tous  les 
nobles  pouvoirs  auxquels  il  avait  obéi , 
le  sceptre  qu'ils  tenaient  de  Dieu,  pour 
le  remettre  à  des  législateurs  de  collège^ 
comme  les  a  nommés  M.  de  Bonald,  qui, 
ridicules  même  alors  qu'ils  étaient  atro- 
ces, entreprirent  de  refouler,  à  travers 
des  flots  de  sang,  la  société  vers  son  ber- 
ceau, de  ramener,  à  la  suite  du  bourreau, 
les  jeux,  les  fêtes,  les  mœurs,  les  lois, 
la  liberté  et  jusqu'aux  Dieux  du  paga- 
nisme, et  nous  donnèrent  enfin  sur  les 
ruines  de  la  première  monarchie  du 
monde  catholique,  cette  représentation 
du  monde  romain, qui  exciterait  à  jamais 
ie  rire  de  la  postérité,  si  elle  ne  devait 
pas  lui  arriver  mêlée  à  tant  de  lamen- 
tables souvenirs,  escortée  de  tant  de 
lugubres  images. 

Mais ,  en  second  lieu ,  un  excès  ne  doit 
pas  nous  jeter  dans  un  autre  excès.  Si 
une  éducation  qui  ne  nourrit  l'enfance 
que  d'études  païennes  est  essentiellement 
incomplète,  et  peut  devenir  fatale,  c« 
serait  une  grande  erreur  aussi  que  do 
méconnaître  la  place  importante  qui  ap- 
partient à  l'antiquité  dans  les  éludes 
classiques.  Cette  conséquence  ne  ressort 
pas  moins  rigoureusement  que  la  pre- 
mière de  ce  qui  s'est  manifesté  à  nous 
dans  le  coup  d'œil  que  nous  avons  jeté 
sur  l'histoire  du  monde.  Tout  est  uni, 
comme  nous  l'avons  vu ,  par  des  rapports 
nécessaires,  dans  ce  vaste  plan  de  l'édu- 
cation du  genre  humain  ^  merveilleuse 
manifestation  d'une  pensée  divine  où 
noua  devons  cherciier  la  pensée  ,  le  plan 
naturel  de  l'étlucatiou  de  l'homme  ;  les 
siÙL-les  païens  sont  le  germe  d'où  sont 
sortis  les  siècles  chrélicns.  Le  monde  ro- 
main a  été  en  toutes  choses  le  point  de 


départ  du  monde  moderne ,  d'où  il  suit 
que  nos  langues,  notre  littérature,  nos 
arts,  nos  sciences,  nos  ifirstitutious,  no- 
tre civilisation  enfin  tout  entière,  fille 
de  l'aniquité  quant  au  corps,  si  l'on 
peut  ainsi  parler,  fille  du  Christianisme 
quant  à  l'esprit,  ne  peut  être  comprise 
sans  la  connaissance  intime  du  double 
éUvr,ent  dont  elle  se  compose.  Le  pro- 
blème de  la  Tie  humaine  échappe  égale- 
ment au  philosophe  qui  ne  veut  tenir 
compte  que  des  phénomènes  matériels, 
et  à  celui  qui  prétend  tout  expliquer  par 
les  phénomènes  de  la  pensée j  l'homme, 
pour  être  connu,  doit  être  étudié  dans 
les  deux  principes  di  tincts  qui  se  révè- 
lent dans  sa  mystérieuse  existence,  et 
dans  les  rapports  qui  unissent  ces  deux 
principes  :  il  en  est  de  même  de  l'huma- 
nité. 


Que  l'on  ne  se  méprenne  donc  point 
sur  notre  pensée.  Le  vice  radical  dans 
lequel  se  résument  tous  les  légitimes  re- 
proches qui  peuvent  être  adressés,  selon 
nous,  aux  plans  d'enseignement  généra- 
lement adoptés  dans  les  écoh  s  ,  ce  n'est 
pas  d'avoir  attaché  à  l'élude  des  langues 
mortes  une  importance  extrême,  mais  de 
n'avoir  pas  vu  que  cette  élude  est  stérile 
ou  ne  produit  même  que  des  fruits  dan- 
gereux dans  l'intelligence  des  élèves,  si 
elle  ne  se  lie  pas  à  d'autres  éludes  ;  c'est 
de  n'avoir  pas  compris  que  les  langues 
anciennes  ne  sont  pas  tout  ce  qu'il  im- 
porte à  l'homme  de  savoir,  qu'elles  ne 
sent  pas  o.'êHfie  à  proprement  parler  une 
science  ,  mais  l'inslrument  nécessaire 
pour  acquérir  la  science  d«  l'antiquité, 
qui  n'a  elle-même  de  véritable  valeur 
pour. nous,  que  parce  qu'elle  est  l'intro- 
duction naturelle  à  la  science  des  temps 
modernes. 

Éviter  les  inconvéniens,  les  périls  que 
nous  venons  de  signaler,  en  uni^siint  ce 
qui  n'aurait  jan^ais  dû  être  féparé;  re- 
produire dans  réduction  de  l'homme, 
autant  qu'il  est  possible,  toute  la  pensée 
du  plan  de  Dieu  dans  l'éducation  du  g«nre 
humain,  et,  par  cons(^quent,  chercher 
1«  principe  du  développement  de  l''intel- 
ligence  de  l'enfant  dans  les  principes 
mêmes  par  lesquels  s'est  développée  l'in- 
teUigeoce  de  l'humanité;  découvrir  de 


REVUE.  47 

bonne  heure  à  l'élève,  dans  ses  différens 
points  de  vue,  tout  le  vaste  horizoD  du 
monde  de  la  foi  et  de  la  science,  lA  que 
l'a  fait  le  catholicisme  et  le  génie  des 
temps  modernes;  les  hauteurs  qu'il  ne 
peut  pas  aborder  encore,  les  lui  faire  en- 
trevoir pour  qu'il  connaisse  au  moins  le 
but  où  conduisent  les  sentiers  ouverts  à 
ses  jeunes  pas;  faire  des  esprits  complets 
en  liant  entre  elles,  dès  leurs  premiers 
élémens,  des  études  qui  ont  des  rapports 
nécessaires,  qui  loin  de  se  nuire  se  prê- 
tent un  secours  réciproque  ;  faire  sur- 
tout des  hommes  de  notre  temps  pour 
qui  le  passé  ne  soit  que  la  lumière  qui 
éclaire  le  présent,  qui  dissipe  queîques 
unes  des  ténèbres  de  l'avenir  :  tel  est  le  but, 
ce  nous  semble,  que  doit  se  proposer 
l'éducation,  telle  est  la  pensée  que  nous 
nous  efforçons  de  réaliser,  autant  qu'il 
est  eu  nous,  par  la  marche  que  nous 
avons  tracée  à  notre  enseignement. 

Toutes  les  réformes  particulières  qui 
caractérisent  le  plan  des  études  du  col- 
lège de  Judly,  et  dont  nous  allons  indi- 
quer les  plus  importantes,  ne  sont  que 
les  conséquences  des  vues  générales  que 
nous  venons  d'exposer. 


Aucun  des  objets  qu'embrasse  généra- 
lement l'enseignement  classique  n'est  ex- 
clus de  notre  enseignement.  En  étendant 
sur  beaucoup  de  points  le  cadre  ordi- 
naire des  études,  nous  n'avons  rien  re- 
tranché de  ce  cadre.  Ainsi ,  en  particu- 
lier, loin  que  l'étude  de  l'antiquité  soit 
sacrifiée  à  dei  études  d  un  intérêt  plus 
grave,  plus  immédiat  pour  nous,  nous 
croyons  pouvoir  affirmer  que  nos  élèves 
doivent  emporter  du  collège  des  not;ons 
sur  les  langues,  la  littérature,  la  philo- 
sophie, l'histoire  des  anciens  peuples , 
beaucoup  moins  imparfaites;  qu'ils  au- 
ront été  initiés  d'une  manière  plus  posi- 
tive à  la  science  de  l'antiquité,  par  cela 
même  que  cette  science  se  trouvera  liée 
dans  leur  esprit  à  un  ensemble  de  con- 
naissances qui  en  forment  le  complément 
nécessaire. 

II. 

Toutes  les  branches  de  l'enseignement 
forment  des  cours  distincts  et  sont  con- 
fiées à  des  professeurs  (spéciaux, 


48  L'UNIVERSITÉ 

Il  résulte  de  cette  division  de  l'ensei- 
gnement que  les  préoccupations  exclu- 
sives d'un  professeur,  le  talent,  le  goût 
particulier  qui  peut  déterminer  une 
pente  naturelle  de  son  esprit  vers  un 
<^enre  d'études,  ne  nuit  point  à  l'avance- 
ment des  élèves  dans  les  autres  études  ; 
que  chaque  faculté  obtient  de  la  part 
du  professeur  tout  le  soin  ,  de  la  part  des 
élèves  tout  le  temps  que  réclame  l'éco- 
nomie générale  de  l'enseignement;  que 
le  développement  de  l'instruclion  classi- 
que dans  les  différentes  parties  qu'elle 
embrasse  s'accomplit  ainsi  avec  plus 
d'ordre  et  de  régularité. 

Un  autre  avantage  obtenu  par  cite 
combinaison,  c'est  que  choque  élève  est 
classé  suivant  le  degré  de  connaissances 
qu'il  a  acquis  dans  chaque  faculté;  qu'il 
peut  suivre,  par  exemple,  en  même  temps 
un  cours  plus  avancé  de  latin  et  un  cours 
de  grec  inférieur  ;  les  trop  grandes  iné- 
galités qui  découragent  le  travail,  bri- 
sent le  ressort  de  l'émulation  et  embar- 
rassent l'enseignement,  sont  par  là  plus 
facilement  évitées. 

Enfin,  chaque  classe  n'étant  occupée 
que  par  un  seul  objet,  les  élèves  assis- 
tent à  un  plus  grand  nombre  de  classes , 
mais  la  durée  des  classes  est  abrégée; 
elle  ne  dépasse  pas  une  heure  dans  les 
cours  inférieurs.  Par  là  tout  le  temps 
perdu  par  la  fatigue  des  élèves  et  celle 
des  professeurs  dans  les  classes  trop  lon- 
gues ,  se  trouve  économisé. 

nié 

Etendre  le  cercle  des  études,  sans 
nuire  à  chaque  étude  particulière  :  ce 
problème  que  l'enseignement  du  collège 
de  Juilly  s'efforce  de  résoudre,  n'est  pas 
aussi  difficile  dans  la  réalité,  qu'il  peut 
le  paraître  au  premier  coup  d'œil.  Car, 
en  y  regardant  de  près  ,  on  voit  que,  au 
lieu  de  s'exclure,  les  études  diverses 
s'entr'aident ,  lorsque  dès  les  premiers 
élémens  on  les  combine  d'après  les  rap- 
ports naturels  qui  existent  entre  elles; 
que,  bitui  loin  (pie  l'instruction  perde 
dans  les  détails,  ce  qu'.  Me  gagne  du  côté 
de  l'ensemble,  c'est  de  l'unité  d'un  en- 
semble complet  que  jaillit  la  lumière 
qui  éclaire  les  détails  Tout  se  tient  dans 
l'intcUigçnce  de  l'iioiiime  et  dans  les  dif- 


CATHOLIQUE, 

férens  ordres  de  connaissances  sur  les- 
quels l'intelligence  doit  s'exercer  3  quel- 
que nombreuses  que  soient  les  branches 
de  la  science,  la  scii-nce  est  une;  c'est  ce 
chêne  dont  les  mille  rameaux ,  renfermés 
dans  le  même  germe,  nourris  de  la  même 
sève  ,  s'élancent  d'un  même  jet  dans  les 
airs. 

Partant  de  cette  idée,  au  degré  où  elle 
nous  a  paru  applicable  ,  nous  avons  tracé 
le  cadre  des  études  de  manière  à  ce  que 
Tenfant  reçoive,  dès  la  première  période 
de  son  éducation,  les  premiers  germes 
de  toutes  les  connaissances  que  doit  em- 
brasser son  instruction  classique.  Toutes 
les  parties  de  l'en  eignement  marchent 
dn  froni,  s'avançaiit  graduellf  ment  de  ce 
qu'eles  ont  de  p  us  élémentaire  à  ce 
qu'elles  présentent  de  plus  élevé ,  Kuivant 
les  développemens  naturels  de  l'intelli- 
gence. 

Ainsi  l'étude  des  langues  vivantes  se 
trouve  mêlée  de  bonne  heure  à  l'étude  des 
langues  mortes,  afin  que  les  élèves  puis- 
sent saisir  le  plus  tôt  possible  les  termes 
de  comparaison  nécessaires  pour  les  faire 
f  énétrer  peu  à  peu  dans  les  secrets  et 
dans  le  génie  des  unes  et  des  autres;  afin 
aussi  que  le  monde  moderne  et  le  monde 
ancien  s'ouvrent,  pour  ainsi  dire,  à  la  fois 
devant  leurs  yeux  et  qu'ils  commencent 
de  bonne  heure  à  entrevoir  les  rapports 
qui  riipprochent  des  peuples  au  premier 
coup  d'œil  si  opposés  entre  eux. 

Les  langues  sont  un  instrument  que 
nous  nous  hâtons  d'appliquer  à  l'usage 
auquel  il  doit  servir.  Dès  que  les  progrés 
des  élèves  dans  l'étude  des  langues 
mortes  leur  permettent  decommuniquer 
avec  les  géniesclassiques  qui  illustrèrent 
Rome  et  la  Grèce ,  nous  leur  faisons 
étudier  les  grands  monumens  de  la  lit- 
térature païenne,  non  par  lambeaux, 
mais  dans  leur  ensen.ble.  Dans  ce  but,  à 
pjrlir  de  la  quatrièa.e,  le  texte  d'une 
partie  des  compositions  de  l'année  est 
pris  dans  des  auteurs  autres  que  les 
auteurs  traduits  et  expliqués  en  classe, 
et  qui  sont  mis  dans  les  mains  des  élèves 
un  mois  d'avance,  qu'ils  préparent  en 
s'aidanl ,  si  cela  leur  est  nécessaire  ,  du 
secours  d'une  traduction.  Le  jour  de  la 
composition,  un  passage,  indiqué  parle 
sort,  doit  être  traduit  sans  recourir  au 
dictionnaire.    Ce    travail    particulier , 


REVUE. 


9 


combiné  pendant  trois  ans  avec  le  tra- 
vail ordinaire  de  la  classe ,  fait  passer 
devant  les  yeux  des  élèves  toutes  les  œu- 
vres les  plus  remarquables  des  écrivains 
de  l'antiquité  ,  et  rassemble  dans  leur 
mémoire  tous  les  faits  nécessaires  pour 
suivre  avec  fruit  un  cours  sur  l'histoire 
comparée  de  la  littérature  des  peuples  an- 
ciens et  des  peuples  modernes,  qui  forme 
le  complément  de  leurs  étudeslittéraires. 

Ce  que  nous  venons  de  dire  de  l'étude 
des  langues  indique  la  marche  uniforme 
que  nous  suivons  dans  les  autres  études. 

Ainsi,  dès  les  classes  les  plus  infé- 
rieures ,  quelques  heures  sont  consa- 
crées chaque  semaine  à  la  géographie  et 
à  riiistoire  ;  ce  ne  sont  d'abord  que  de 
simples  récits  par  lesquels  le  professeur 
éveille  la  curiosité  de  l'enfant,  sans  im- 
poser encore  à  sa  mémoire  aucune  tâche 
réglée  ;  puis  des  leçons  plus  méthodiques 
que  l'on  se  contente  de  faire  répéter  de 
vive  voix ,  et  dont  on  exige  plus  tard  une 
rédaction  écrite  ;  et  ainsi ,  sans  fatigue 
et  sans  effort ,  l'élève  se  trouve  posséder, 
lorsqu'il  arrive  à  la  dernière  période  de 
son  éducation  ,  tous  les  faits  essentiels, 
tout  le  squelette  de  l'histoire  ,  si  j'ose 
ainsi  parler  :  il  ne  s^agit  plus  que  d'ani- 
mer ce  corps  ,  que  de  bûtir  avec  ces  ma- 
tériaux l'édifice  de  l'une  des  sciences  les 
plus  importantes  pour  l'homme  ;  et  c'est 
letravail^auquel  est  occupée  l'intelligence 
des  élèves  dans  les  classes  supérieures  , 
où  une  suite  de  leçons  sur  la  philosophie 
de  l'histoire  exercent  leur  raison  sur 
l'ensemble  des  faits  recueillis  dans  un 
enseignement  élémentaire  de  six  an- 
nées. 

Les  élèves  familiarisés  de  bonne  heure, 
d'après  la  même  méthode,  avec  les  faits 
les  plus  simples,  les  notions  accessibles 
à  leur  jeune  intelligence  qu'offrent  les 
mathématiques  et  les  sciences  physiques 
et  naturelles,  abordent  avec  moins  de 
difficulté  et  parcourent  avec  plus  de 
fruit  les  divers  degrés  de  l'enseigne- 
ment spécial  de  cette  branche  des  éludes 
qui  commence  en  quatrième.  L'éludedcs 
mathématiques  prépaiée  ainsi  dès  les 
basses  classes,  coordonnée  avec  les  au- 
tres études  dans  les  classes  supérieures, 
est  conduite  assez  loin  pour  qu'un  élève, 
arrivé  au  terme  de  son  instruction  clas- 
sique ,  sans  en  avoir  négligé  aucunç  par- 


tie  ,  puisse  ,  après  une  année  de  prépa- 
ration spéciale ,  se  présenter  avec  suc- 
cès aux  examens  même  de  l'école  poly- 
technique^ c'est  un  résultat  qui  a  été  déjà 
obtenu. 

Ce  serait  se  faire  illusion,  sans  aucun 
doute  ,  que  de  croire  que  l'enfant  puisse 
apercevoir  les  rapports  qui  lient  les 
diverses  connaissances  auxquelles  il  est 
initié  ainsi  dès  la  première  période  de 
son  éducation  ,  et  que  l'unité  de  la 
science  se  révèle  à  sa  jeune  raison.  Mais, 
outre  que  ces  études  accessoires  occu- 
peraient d'une  manière  utile  le  petit 
nombre  d'heures  qu'elles  dérobent  cha- 
que semaine  à  l'élude  des  langues,  quand 
elles  n'auraient  d'autre  résultat  que  d'en- 
tretenir, par  une  heureuse  variété  ,  dans 
l'esprit  de  l'élève,  ce  mouvement  sans 
lequel  toute  instruction  languit ,  on  se 
tromperait  en  croyant  qu'elles  ne  por- 
tent pas  des  fruits  très  réels.  Ces  notions 
élémentaires  sont  comme  autant  de  ger- 
mes qui  fécondent  peu  à  peu  l'inlelli- 
gence  ,  qui  l'enrichissent  de  bonne  heure 
d'un  fonds  d'idées  positives  sur  lequel 
l'imagination  trouve  à  s'exercer,  et  qui 
communiquentaux  compositions  une  ma- 
turité précoce  ,•  ainsi,  par  l'effet  d'un 
enseignement  large,  complet  dès  l'ori- 
gine, il  se  trouve  que  toutes  les  facultés  se 
sont  développées  avec  plus  d'harmonie; 
que  l'esprit,  si  j'ose  ainsi  parler,  a  grandi 
dans  tous  les  sens. 

Un  mot  qu'il  nous  reste  à  dire  de  la 
méliiode  adoptée  pour  l'enseignement 
de  la  religion,  de  la  philosophie,  do 
l'histoire ,  de  la  géographie,  de  l'histoire 
naturelle,  montrera,  sous  un  autre  point 
de  vue,  comment  chaque  étude  sert 
au  progrès  d'autres  études.  Les  élèves 
assistent  à  des  conférences  qui  sont  in- 
terrompues, de  temps  à  autre,  par  des 
interrogations  destinées  à  s'assurer  qu'ils 
ont  compris,  et  à  les  exercer  à  exprimer 
ce  qu'ils  comprennent  en  termes  conve- 
nables. Ils  rédigent  ensuite  la  leçou 
qu'ils  ont  écoutée  ,  en  sorte  qu«,  dès  les 
basses  classes  et  surtout  ù  partir  de  la 
quatrième,  chaque  élève  écrit ,  chaque 
semaine  ,  plusieurs  rédactions  ,  exercice 
qui  ne  grave  pas  seulement  plus  proton- 
dénient  dans  sa  mémoire  les  enseigne- 
niens  qu'il  reçoit,  mais  qui  l'accoutume 
de  bonne  heure  à  se  rendre  compta;  do 


50 


L'UNIVERSITÉ 


ce  qu'il  entend ,  à  suivre  la  chaîne  d'un 
raisonnement ,  à  lier  ses  propres  idées  , 
à  les  exprimer  avec  ordre  et  avec  préci- 
sion. Par  là  ils  se  trouvent  préparés  à  la 
ihétorique  qui,  lorsque  rien  n'a  déve- 
loppé encore  la  logique  naturelle  que 
nous  portons  tous  avec  nous-mêmes,  n'est 
et  ne  peut  être  qu'un  art  futile  de  combi- 
ner des  mots,  c'est-à-dire  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  popre  à  fausser  à  la  fois  la  raison 
et  le  goût. 

lY. 

On  voit  par  tout  ce  que  nous  venons 
de  dire  comment  toutes  les  études  sont 
combinées  entre  elles ,  liées  les  unes  aux 
autres  dès  leur  point  de  départ  j  com- 
ment, commençant  plus  tôt,  elles  sont 
conduites  plus  loin  que  dans  les  plans 
ordinaires  d'instruction  classique. 

Pour  compléter  cette  exposition,  nous 
dirons  quelque  chose  de  particulier  sur 
les  deux  branches  de  l'enseignement,  qui 
dominent  toutes  les  auti-es,  la  religion 
et  la  phdosophie,  et  sur  une  institution 
propre  au  collège  de  Juilly,  qui  résume 
tout  l'ensemble  des  études. 

Religion.  Si  l'homme  vient  de  Dieu, 
s'il  retourne  à  Dieu;  si  les  rapports  de 
cet  être  d'un  jour  avec  l'être  infini  con- 
stituent tout  ce  qu'il  y  a  de  noble,  de 
grand  ,  de  sérieux  dans  son  existence,  la 
religion,  qui  n'est  que  l'histoire  de  ces 
rapports  merveilleux,  est,  sans  aucun 
doute,  la  première  de  toutes  les  sciences, 
et  il  nous  sera  permis  de  dire,  avec  un 
philosophe  du  dernier  siècle,  dont  l'au- 
toritt'^  ne  sauraitêtre  décemment  récusée, 
avec  Diderot,  «  qu'il  n'y  a  pas  d'ignorance 
«  plus  honteuse  pour  l'homme,  que  celle 
«  de  la  véritable  théo'ogie.» 

Or.  ce  n'est  pas  savoir  la  religion  que 
de  n'en  avoir  appris  que  ces  premiers  et 
indispeiisableséléuiens  auxquelsse  borne 
trop  conimunémenl  l'instruction  reli 
cieiise  de  rcnfance.  L'étude  de  la  reli 
«'ion.  dans  le  collège  de  Juilly,  setiouve 
intimement  liée,  dès  1 1  première  période 
jusqu'au  terme  de  l'éduci-tion,  à  tous  les 
progrès  de  l'intelligence  des  élèves  et  au 
développeiiu-ut de  toutes lesautreséludes. 

Elle  se  parl.ge  en  »iualrccours,  chacun 
tle  deux  années  : 

J.e  premier  cours  est  consacré  à  une 


CATHOLIQUE.  ^ 

explication  simple  etfamjlière  du  caté- 
chisme. 

Dans  le  second  ,  ces  notions  élémen- 
taires sont  développées  par  un  ensemble 
d'in.structions  plus  méthodique,  plus  rai- 
sonné sur  le  symbole,  les  sacremens  et  la 
morale. 

Les  deux  années  suivantes  sont  occu- 
pées par  l'étude  des  faits  dont  se  com- 
pose l'histoire  de  la  religion  avant  et 
après  Jésus-Christ. 

Les  élèves  se  trouvent  ainsi  préparés 
et  conduits  par  degrés  à  l'enseignement 
plus  élevé,  qui  complète  leur  instruction 
religieuse  dans  les  hautes  classes,  et  dont 
nous  allons  indiquer  le  plan. 

La  religion  que  certains  esprits  se  re- 
présentent comme  un  fait  solitaire  dans 
l'histoire  de  l'humanité,  comme  un  ordre 
de  spéculation  qui  n'a  de  rapport  qu'au 
monde  futur,  et  en  dehors  duquel  s'ac- 
complit toute  la  révolution  des  choses 
d'ici-bas  ,  la  religion  est  le  véritable  cen- 
tre de  la  vie  de  l'homme,  le  nœud  qui 
unit  ses  doubles  destinées,  et  par  consé- 
quent la  lumière  qui  doit  éclairer  ses 
études  sur  lui-môme  et  sur  tout  ce  qui 
l'entoure,  le  grand  fait  du  monde,  le  mot 
de  l'univers. 

De  là,  il  suit  que  la  religion  elle-même, 
pour  être  embrassée  dans  tout  l'ensemble 
de  ses  caractères  divins,  doit  être  étu- 
diée dans  un  double  point  de  vue  : 

En  elle-même,  comme  la  manifesta- 
tion des  lois  qui  constituent  l'immor- 
telle société  de  l'homme  avec  Dieu; 

Dans  ses  conséquences  temporelles, 
comme  renfermant  le  principe  et  la 
règle  de  tous  les  développemens  de 
l'homme  et  de  l'huinaniiédans  le  monde 
delà  pensée,  dans  le  monde  extérieur  et 
social,  dans  le  monde  même  de  l'imagi- 
nation et  des  arts. 

Et  de  celle  double  étude,  il  sort  une 
double  démonstration,  l'une  directe, 
l'autre  indirecte,  de  la  vérité  de  la  reli- 
gion catholique. 

Dans  noire  enseignement,  la  religion 
est  considérée  sous  les  deux  aspects  que 
nous  venons  d'indiquer. 

En  elle-tncine ,  l'économie  de  la  foi 
envisagée  par  son  côté  purement  surna- 
turel et  divin,  consiste  eu  une  merveil- 


REVUE. 


51 


leuse  hiérarchie,  qui  nous  montre  l'hom- 
me uni  par  l'Eglise  à  Jésus-Christ,  et  par 
la  parole  et  les  mérites  de  .Jésus-Christ 
élevé  jusqu'à  l'intelligence  et  à  l'amour 
infini  5  DIEU ,  jésus-christ,  l'église,  ces 
trois  mots  résument  donc  tout  Tordre 
miraculeux  qui  nous  est  dévoilé  par  la 
foi  catholiqiie. 

A  ces  trois  grandes  vérilés  correspon 
dent  trois  grandes  négations  :  l'héré- 
sie, le  déisme,  l'athéisme,  qui  mesurent 
les  divers  dt'grt^s  de  l'incrédiilité. 

De  là,  la  division  naturelle  de  celte 
première  partie  de  notre  enseignement. 
Kous  étahli'ssons  l'existence  de  Dieu, 
contre  les  athées  ,  la  mission  de  Jésus- 
Christ,  contre  les  déistes ,  l'aulorité-'  de 
l'Eglise  contre  les  hérétiques  (1). 

Dans  ses  conséquences  temporelles  : 
l'homme  est  un^  quoique  sa  mystérieuse 
existence  appartienne  à  deux  mondes  , 
qu'elle  soit  liée  par  une  double  chaîne 
aux  mobiles  révolutions  du  temps  et  h 
l'ordre  immobile  de  l'éternité. 

Cette  unité  des  deitinées  humaines  ne 
peut  nous  être  manifestée  que  par  la  re- 
ligion, lien  merveilleux  qui  unit  la  terre 
au  ciel,  terme  nécessaire  où  se  résume  la 
pensée  de  Dieu,  dont  le  monde  est  l'ex- 
pression. 

D'où  il  suit  que  la  foi  est  la  seule  lu- 
mière qui  éclaire  les  deux  faces  de  l'hu- 
manité, le  seul  point  de  vue  d'où  l'on 
peut  suivre  le  double  développement  de 
l'existence  de  l'homme  ;  que  le  Chribtia- 
nisme  ne  nous  dit  pas  seulement  le  mot 
de  nos  destinées  dans  l'ordre  surnaturel, 
mais  que  c'est  au  Chr  islianisme  qu'il  faut 
demander  encore  le  mot  de  nos  destinées 
temporelles. 

Ce  mut  ne  peut  pas  être  sans  doute 
pleinement  compris  ici-bas.  La  pensée 
divine  réalisée  dans  cet  univers  ne  nous 
apparaîtra  dans  sa  radieuse  unité  qu'a- 
près que  sera  venu  le  terme  des  révolu- 
lions  qui  doivent  compléter  sa  manifes- 
tation rtàns  l'ordre  présent. 

Mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  c'est 
dans  le  reflet  du  grand  jour  de  rélernité  et 

(1)  On  peut  lire  le  sommaire  de  ceUe  première 
pariic  do  uotre  Cours  iiuiii'UiHvtrsité  Caiholique , 

1. 1,  p.  m. 


de  la  claire  vision  du  cielque  la  foi  abaisse 
sur  les  ombres  de  la  terre  et  du  temps, 
que  se  trouve  la  seule  lumière  qui  nous 
dévoile  autant  qu'elles  peuvent  l'être, 
les  éiiii^rae.3  de  la  science:  il  n'en  est  pas 
moins  vrai  que  lorsque  le  monde  moral 
est  envisagé  des  hauteurs  où  le  Christia- 
nisme éiée  la  raison  même  de  l'enfant , 
l'horizon  recule,  tout  s'agrandit,  et  un 
admirable  tab'eau  f.e  déroule  devant  les 
yeux.  Car  voici  ,  nous  bornant  à  la  por- 
tion de  ce  tableau  la  plus  importante  .  ce 
qui  demeure  invinciblement  démontré 
pour  tout  esprit  qui  a  soi^dé  les  bases  du 
monde  de  la  p»  usée  et  du  monde  social, 
qui  a  suivi  les  phases  successives  de  leur 
histoire,  le  flambeau  de  la  révélation  à  la 
main  : 

1°  Que  l'intelligence  humaine  étant  n^^e 
de  l'intelligence  infinie,  par  la  paro'e,  la 
paro'e  de  Dieu  est  le  principe  et  la  règle 
nécessaire  de  tous  les  développeinens 
delà  raison  de  l'homme j  d'où  il  suit 
qïîe  dans  la  foi  catholique,  expression 
seule  vraie  de  la  parole  de  Dieu,  se  trouve 
la  source  de  la  seule  véritable  philoso- 
phie. 

2°  Que  pour  trouver  le  principe  de 
l'existence  et  la  règle  des  développe- 
mens  du  monde  social,  il  faut  les  cher- 
her  plus  haut  que  l'homme,  s'élever  jus- 
qu'à Dieu  :  d'où  il  suit  que  dans  le  catho- 
licisme, manifestation  de  Dieu  la  plus 
parfaite,  se  trouve  aussi  le  germe  de  la 
plus  haute  perft^ction  sociale. 

3"  Que  la  foi  catholique  nous  fournit  le 
seul  point  de  vue  qui  d  mine  et  du  haut 
duquel  on  peut  observer  la  marcht^  gé- 
nérale de  l'humanité  j  quedans  les  f^rands 
faits  de  l'histoire  de  la  société  i  nmor- 
telle  de  1  homme  avec  Dieu,  que  la  foi 
nous  raconte,  se  trouve  la  lumière  qui 
révèle  le  point  de  départ,  qui  explique 
les  rév  lutions,  qui  montre  le  terme  de 
la  société  des  hommes  dans  le  temps. 

Par  conséquent,  la  foi  calholiqurt  ren- 
ferme la  solution  la  moins  imparfaite  que 
les  grand-)  problèmes  soulevés  par  la  phi- 
losophie proprement  dite,  par  la  phi  o- 
sopliie  sociale  et  par  la  philosophie  de 
1  histoire,  pu  ss»  nt  recevoir,  dans  les  con- 
ditions pri-sentes  de  la  raison  humaine. 

Les  bornes  que  nous  devons  nous  pres- 
crire ne  nous  permt  liant  point  d  expo  er 
la  marche  de  cette  partie  de  uotrc  cusei-; 


S2 


L'UNIVEBSÏTÉ 


gnement  (1),  nous  n'avons  pu  qu'en  indi- 
quer les  résultats. 

L'étude  de  la  religion  se  trouve  M^e  por 
là,  comme  on  le  voit,  à  toutes  les  autres 
études,  elle  en  devient  le  cen'ire. 

Et  nous  croyons  que  c'est  la  place  qui 
appartient  à  la  religion  dans  un  plan  d'é- 
ducation bien  entendu; 

Car  la  religion,  c'est  la  racine  divine 
de  tous)esdéveloppemensde  l'homme  et 
de  l'humanité  • 

La  religion  est  tout  ce  qu'il  y  a  d'im- 
muable dans  le  monde  de  la  pensée  ,  dans 
l'ordre  des  croyances  et  des  devoirs  ; 

D'oîi  il  suit  que  dans  tous  les  temps, 
que  plus  particulièrement  dans  un  temps 
de  révolution  et  de  doute,  la  religion  est, 
comme  le  disait  un  philosophe  dont  on 
nous  permettra  d'invoquer  de  nouveau 
l'autorité  non  suspecte  en  cette  occasion, 
Diderot,  "  la  plus  essentielle  leçon  de 
«  l'enfance,  celle  par  où  tout  enseigne- 
'<  meut  doit  commencer  et  finir.  » 

Aussi ,  à  ceux  qui  verraient  avec  peine 
l'importance  que  nous  allachons  à  l'en- 
seignement de  la  religion^  qui  nous  blâ- 
meraient d'envisager  cette  étude  tout 
ensf^mble  comme  la  base  et  le  couron- 
nement nécessaire  de  toutes  les  autres 
études,  sans  cherchera  nous  justifier  au- 
trement ,  nous  dirions  :  Avant  de  nou3 
condamner,  profonds  philosophes  ,  con- 
sentez k  examiner  un  moment  si  ce  que 
Ï10US  faisons  n'est  pas  une  nécessité.  Je 
sais  que  depuis  plus  d'un  siècle  vous  tra- 
■vaiilrZ,vous  et  vos  devanciers,  à  éclaircir 
par  la  seule  puissance  de  votre  raison,  et 
sans  rien  emprunter  aux  lumières  de  la 
foi,  tous  les  obscurs  probièuies  d'où  dé- 
pendent les  destinées  de  l'homme  ;  vous 
avez  entrepris  de  faire  des  croyances,  des 
devoirs ,  tout  un  ordre  moral  enfui  qui 
n'aura  rien  de  commun  avec  celui  que 
le  Christianisme  avait  fait;  vous  mettrez 
ù  fin  quelque  jour  cette  œuvre  que  vous 
poursuivez  avec  une  admirable  patience: 
mais  en  attendant,  voyez  ces  jeunes  es- 
prits que  nous  sommes  chargés  de  nour- 
rir ;  ils  ne  peuvent  pas  vivre  des  futures 
découvertes  de  votre  raison,  ils  nous  de- 

(l)  Nous  avons  coitamencé  et  nous  continuerons  à 
jlublior  dans  VVnivcrsild  Cathvliijue  des  fragmcns 
do  celle  gecondu  pailie  de  noire  Cours.  (V.  loni.  i , 
y-  2U7  et  407  ;  t.  11 ,  p.  401  ;  t.  im      •      ) 


CATHOLIQUE. 

mandent  du  pain,  le  pain  des  intelligen- 
ces ,  la  foi.  Or,  où  trouver  de  la  foi,  de 
nos  jours,  dans  le  monde,  ailleurs  que 
dans  l'E«;lise?  Ravissez  à  ces  jeunes  intel- 
ligences les  enseignemi^is  de  ceUe  auto- 
rité qui  leur  redit  les  imposantes  paro- 
les sorties,  à  l'origine,  de  la  bouche  de 
Dieu,  que  tous  les  siècles  ont  répétées,  et 
devant  lesquelles  s'incUna  la  longue  suite 
des  générations  humaines;  que  l'Église 
cesse  d  instruite  ces  enfans,  et  de  qui 
apprendront-ils,  je  vous  le  demande,  tout 
ce  qu'il  leur  importe  avant  tout  de  savoir? 
Qui  leur  dira  ce  qu'ils  sont,  d'où  ils  vien- 
nent, où  ils  vont,  ce  qu'ils  ont  à  faire  ici- 
bas,  les  rapports  qui  les  unissent  à  leurs 
sehiblables?  Sur  toutes  ces  graves  ques- 
tions ,  que  pourront-ils  recuaillir  de  vo- 
tre bouche  ,  que  des  réponses  qui  se  con- 
tredisent à  l'infini,  que  des  doutes  qui  ne 
laisseront  pas  h  leurs  âmes  un  seul  mo- 
ment de  repos?  Ah  !  laissez-nous  donc 
établir  sur  la  seule  base  immuable  l'ave- 
nir de  ces  jeunes  esprits;  laissez  nous 
leur  dire  :  «  Mes  enfans  ,  voyez  ce 
monde  où  vous  allez  être  jetés  tout  à 
l'heure.  Au  trouble  dont  paraissent  agi- 
tés ces  hommes  qui  disputent  de  tout,  au 
bniit  que  font  leurs  paroles,  en  se  heur- 
tant aux  ténèbres  qui  s'échappent  du  choc 
de  tant  d'opinions  contradictoires,  on 
dirait  la  mer  irritée,  brisant  ses  flots  les 
uns  contre  les  autres,  dans  une  nuit  de 
tempête.  Cependant,  no  vous  effrayez  pas; 
regardez  ce  roc  immobile  au  pied  duquel 
toutes  ces  vagues  expirent  et  dont  le  som- 
met, inaccessible  aux  nuages,  réfléchit 
une  lumière  dont  le  foyer  est  dans  le  ciel. 
Si  quelque  attrait  vous  y  convie  ,  laissez 
allervos  naissantes  pensées  sur  cet  océan 
des  disputes  humaines,  mais  que  votre 
œil  ne  perde  jamais  de  vue  ie  phare  ini' 
iiiortel  que  la  main  de  Dieu  a  placé  sur 
le  rivag':^ ,  et  qui  peut  seul  vous  indiquer 
une  route  sûre  à  travers  mille  écueils; 
affrontez  les  abîmes  de  la  science,  cher- 
chez ù  en  creuser  toutes  les  profondeurs; 
mais  ne  descendez  dans  celle  nuit  qu'eu 
portant  devant  vous  le  flambeau  de  la 
foi.  (^)uclque  guide  qui  se  présente  à  vous, 
quelque  génie  qui  s'offre  à  vous  con- 
duire, n'abandonnez  jamaiscelle  lumière. 
Quand  même  le  premier  des  esprits  cé- 
lestes ,  celui  qui  approche  le  plus  près 
le  trôno  de  Dieu ,  descendrait  ppur  vous 


dire  le  mot  de  tous  les  problèmes  qui 
tourmentent  l'esprit  humain  depuis  six 
mille  ans,  et  qu'aux  rayons  de  cette  in- 
telligsnce  immortelle  vous  croiriez  voir 
s'évanouir  toutes  îes  ombres  du  monde 
physique  et  du  monde  moral,  si  une  pa- 
role ,  une  seule  parole  ,  descendue  de  la 
chaire  éternelle  ou  siège  l'héritier  des 
pouvoirs  que  Jésus-Christ  légua  à  un 
pauvre  pêcheur  de  Galilée,  vous  avertis- 
sait de  vous  tenir  sur  vos  gardes  ,  que 
vous  n'avez  devant  vous  que  He  fausses 
clartés  et  un  jour  tro«»peur,  fermez  les 
yeux,  rentrez  avec  simplicité  dans  les 
ténèbres  d'une  humble  ignorance,  préfé- 
rable mille  fois  à  tous  ces  vains  tonges 
de  science  et  de  philosophie  qui  ne  fe- 
raient que  vous  endormir  sur  les  bords 
d'un  redoutable  abîme  ,  loin  du  centre 
des  véritables  lumières  ,  loin  du  soleil 
des  intelligences  qui  ne  peut  être  autre 
que  la  parole  de  Dieu  (1).  » 

Philosophie.  —  Si  la  religion  est  le 
principe  nécessaire  de  l'exi.'.tcnco  de 
l'homme  el  de  l'humanité  ,  la  science  de 
la  religion  n'est  pas  tout  l'homme,  toute 
l'humanité.  De  la  foi  qui  pose  en  Dieu  la 
base  commune  de  toutes  les  intelligences 
créées,  naît  la  science,  la  philosophie 
qui  constitue  le  développement,  la  vie 
propre  de  chaque  intelligence. 

Après  nous  être  inclinés  devant  la  pa- 
role révélée  ,  après  avoir  écouté  dans  le 
silence  ce  que  Dieu  nous  a  dit  de  lui- 
même,  de  l'homme  et  du  monde,  travail- 
ler à  concevoir  ,  autant  qu'il  est  en  nous, 
ces  mystérieux enseignemens;  après  avoir 
allumé  le  flambeau  de  noire  raison  au 
flambeau  de  la  foi ,  essayer,  à  l'aide  de 
cette  lumière  empruntée  ,  de  voir  aufsi 
avant  que  possible  dans  la  nuit  qui  nous 
entoure  :  en  un  mot ,  s'efforcer  de  deve- 
nir semblable  à  Dieu  ,  <:n  participant, 
suivant  la  mesure  de  notre  intelligence 
finie,  à  sa  science  inlinie  ,  c'est  là  un 
droit  inamissible  de  l'homme  que  c»  r- 
tains  hommes  voudraient  en  vain  lui 
contester  ,  car  Dien  en  écrivit  lui-même 
le  titre,  en  imprimant  eu  nous  son  image. 

Ce  noble,  ce  légitime  exercict!  de  l'in- 
telligence, cet  effort  pour  comprcjidre  et 

(I)  Discours  prononcé  à  la  distriliution  des  prix, 
août  18S5. 


REVUE.  ->* 

pour  expliquer  le  mot  de  Dieu  et  de  l'u- 
nivers, c'est  là  ce  qu'on  nomme  la  phi- 
losophii^ 

Dp.  la  nature  de  la  foi  et  de  la  philo- 
sophie découlent  les  rapports  néces- 
saires qui  doivent  les  unir. 

La  foi  est  le  principe  d'unité  du  monde 
de  la  pensée  ;  ôtez  en  effet  ces  vérités 
qui  empruntentde  la  raison  inlinie  de  qui 
elles  émanent  une  autorité  devant  laquelle 
doivent  se  courber  toutes  les  raisons 
iinies  ,  et  vous  ne  voyez  plus  dans  le 
momie  des  intelligences  que  la  triste 
image  de  l'état  sauvage,  des  esprits  ra- 
dicalement indépendanslesuns  à  l'égard 
des  autres,  tous  d'une  nature  finie,  éga- 
lement sujette  à  l'erreur  ,  dont  aucun, 
par  là  môme,  ne  peut  prétendre  à  la  sou- 
veraineté ,  et  par  conséquent  nul  lieu 
possible  ,  mais  une  irrémédiable  anar- 
chie. 

La  philosophie  représente  l'élément 
de  liberté.  Les  intelligences  finies,  unies 
h  leurs  racines  par  la  foi ,  au  sein  de 
l'intelligence  inhnie ,  libres  en  tout  ce 
qui  n'est  pas  défini  par  la  foi ,  ont  cha- 
cune, par  la  science,  leur  développement 
propre. 

Or,  la  liberté  n3  devant  jamais  briser 
l'unité,  le  progrès  véritable  n'étant  que 
le  développement  dans  l'ordre ,  on  voit 
com:ucnt  la  science  doit  reconnaître,  à 
son  point  de  départ,  les  dogmes  qui  lui 
sont  manifestés  par  la  révélation,  rejeter 
comme  fausse  toute  rxpUcation  qui  bles- 
serait quelques  uns  de  ces  dogmes;  com- 
ment en  un  mot,  ainsi  que  nous  l'avons 
déjà  constaté,  la  foi  est  le  principe  né- 
cessaire el  la  règle  de  toute  véritable  phi- 
losophie. 

L'histoire  atteste  qu'il  n'est  point  d'ab- 
surdité, point  de  folle  extravagance  où  la 
philosophie  n«  soit  tombée,  toutes  les 
lois  qu'elle  a  violé  une  de  ces  lois  essen- 
tielles de  l'esprit  humain. 

Il  y  a  donc  deux  philosophies  qui  n'ont 
rien  de  commun  entre  elles  que  le  nom. 

Il  y  a  une  philosophie,  fille  légitime 
de  la  l'.eligion  et  de  l'esprit  de  l'homme, 
s'il  m'est  permis  de  parler  ainsi,  qui  peut 
faire  l'orgueil  de  son  père,  sans  causera 
sa  mère  aucun  chagrin,  qui,  cherchant  la 
lumière  à  sa  .source  infinie,  l'intelligence 
de  1  )ieu  manifestée  par  sa  parole,  qui,  res- 
pectant dans  sa  marche  Iç  cçrcle  que  les 


54 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


pensées  de  Dieu  tracent  autour  des  pen- 
sées de  l'homme,  s'efforce  de  recueillir, 
tous  les  rayons  qui  s'échappent  de  la  di- 
vine profondeur  des  vérités  révélées  pour 
éclairer  les  mystères  répandus  autour  de 
l'homme  et  de  l'humanité,  pour  frayer 
devant  l'intelligence,  à  travers  les  ombres 
de  la  vie  présente,  une  route  lumineuse 
qui  la  conduise  comme  par  degrés  à  !a 
claire  vision  du  ciel  et  de  l'éternité. 

Et  il  y  a  une  philosophie,  fruit  impur 
de  l'orgueil  et  de  la  raison  de  l'homme, 
qui  disputant  à  Dieu  la  place  qui  lui  ap- 
partient i.  la  tête  de  toutes  les  vérités 
comme  à  la  tête  de  tous  les  êtres ,  es- 
sayant de  briser  dans  les  mains  de  Tin- 
telligence  infinie  le  sceptre  du  monde  des 
intelligences,  se  déclare  souveraine,  cher- 
che dans  l'homme  seul  le  point  de  départ 
et  la  règle  de  toutes  ses  concepi  ions  ,•  qui, 
ne  pouvant,  au  milieu  de  la  mobilité  et 
des  contradictions  infinies  de  la  raison 
de  l'homme  abandonnée  à  elle  même, 
saisir  rien  de  fixe,  rien  de  permanent^  ne 
sait  où  prendi-e,  voit  toutes  les  vérités 
lui  échapper,  et  après  avoir  erré  péni- 
blement dans  le  labyrinthe  de  toutes  les 
erreurs ,  aboutit  nécessairement ,  et  va  se 
perdre  dans  l'abîme  du  doute  et  du 
néant. 

Je  lésais,  la  philosophie,  quelle  origine 
qu'elle  revendique,  qu'elle  se  présente 
comme  issue  de  la  religion  ou  de  l'im- 
piété, n'est  regardée  par  certains  esprits 
que  comme  je  ne  sais  quel  être  chiméri- 
que, dont  les  creuses  rêveries  importent 
peu  aux  destinées,  aux  véritables  intérêts 
de  l'homme  et  delà  société.  Ceci  est, 
suivant  nous,  une  très  grave  erreur. 

Pour  qui  sait  voir  le  lien  qui  unit  tout 
dans  le  plan  de  la  création,  les  révolu- 
tions du  monde  de  la  pensée  ne  sont  pas 
une  chose  si  indifférente,  car  là  se  trouve 
le  véritable  principe  de  toutes  les  révo- 
lutions du  monde  extérieur  et  social. 

En  voulez-vous  une  preuve  assez  écla- 
tante .  assez  près  de  vous  ?  En  des  jours 
d'épouTantable  mémoire,  vous  vties  un 
être  hideux  sortir  des  égoùts  du  vice,  et 
porté  par  des  mains  teintes  du  sang  des 
prêires  et  des  rois,  s'asseoir  sur  les  autels 
du  Dieu  trois  foii  saint  pour  y  recevoir 
les  adorations  d'un  peuple  ivre  d'impiété 
et  de  licence  j  que  lisait-on  sur  son  front? 
JDccssQ  liaison,  Ces  paroles  avaient   un 


sens  j  que  signifiait  donc  cet  impur  et  ef- 
frayant symbole?  Cette  sacrilège  raison, 
aux  pieds  de  laquelle  l'athéisme  faisait 
fumer  l'encens  et  le  sang,  sur  les  ruines 
du  monde  religieux  et  social,  d'où  venait- 
elle?  Qui  lui  avait  appris  qu'elle  était  née 
souveraine,  que  le  monde  lui  apparte- 
nait, qu'elle  pouvait  en  disputer  l'empire 
à  la  Religion  et  à  Dieu  ?  Qui  lui  avait  dit 
ces  choses?  La  Philosophie.  Reculez  de 
trois  cents  ans  dans  le  passéj  pénétrez  dans 
les  obscures  écoles  de  ces  penseurs  dont 
les  rêves  vous  inquiètent  si  peu,-  c'est  là 
que  vous  trouverez  la  première  origine 
de  cette  scission  funeste  qui,  en  séparant 
de  la  foi  la  pensée  de  l'homme,  détacha 
de  sa  base  antique  le  monde  social  j  c'est 
là  que  vous  verrez  quelques  hommes,  qui 
auraient  certes  reculé  d'épouvante  s'ils 
avaient  aperçu  les  conséquences  de  ce 
qu'ils  faisaient ,  exhumer  de  la  poussière 
des  siècles  païens  un  principe  d'erreur 
où  se  trouvait  le  germe  de  toutes  les  er- 
reurs; déclarer  que  la  raison  de  l'homme 
ne  relève  originairement  que  d'elle- 
même,  qu'elle  a  par  conséquent  le  droit 
de  douter  d'abord  de  tout,  pour  ensuite 
tout  juger.  C'est  de  là  enfin,  que  vous 
verrez  cette  orgueilleuse  raison,  sacrée 
ainsi  reine  par  la  main  des  philosophes, 
sortir,  après  que  le  protestantisme  lui  a 
ouvert  la  route,  s'avancer  en  conqué- 
rante au  milieu  du  monde,  et  demander 
insolemment  à  la  Religion  compte  de 
l'autorité  qu'elle  exerçait  depuis  si  long- 
temps 5ur  l'humanité;  citer  à  son  tribunal 
toutes  les  traditions,  toutes  les  antiques 
croyances,  et  les  condamner  toutes;  dé- 
molir l'unaprèsl'ôulrelouslesfondemens 
de  l'ordre  social,  parce  qu'ils  avaient  été 
posés  tous  par  la  main  du  Christianisme, 
et  ne  s'arrêter  qu'après  que  ce  travail  de 
destruction  étant  accompli,  sur  les  bords 
de  l'abîme  où  elle  venait  de  précipiter  la 
première  monarchie  de  l'univers,  sur  un 
échafaud  d'où  la  religion  et  la  royauté 
venaient  de  remonter  vers  le  ciel,  le 
front  ceint  des  palmes  du  martyre,  elle 
eût  proclamé  que  le  régne  de  Dieu  était 
aboli ,  que  le  règne  de  l'homme  allait 
commencer. 

Laissez-nous  donc  voir  dans  les  con- 
ceptions des  philosophes,  autre  chose 
que  de  vaines  abstractions;  laissez-nous 
considérer  la  philosophie  comme  l'étudQ 


la  plus  grave,  la  plus  importante  après 
l'élude  de  la  Religion. 

D'après  ce  que  nous  venons  de  dire, 
on  aperçoit  assez  les  pensées  qui  domi- 
nent notre  enseignement  philosophique  ; 
nous  pouTons  expliquer  en  peu  de  mots 
le  plan  que  nous  lui  avons  tracé. 

La  cause  première  du  mouvement  ter- 
rible qui  emporte  le  monde  depuis  trois 
siècles  est.  suivant  nous,  ainsi  quo  nous 
l'avons  expliqué,  dans  le  mouveriient  im- 
prinrié  à  l'esprit  philosophique  vers  la  fin 
du  moyen  âge. 

WoHs  appelons  de  nos  vœux  ,  nous  de- 
mandons au  Ciel  l'homine  de  génie,  le 
philosophe  catholique,  qui  étouffera  Tim- 
piété  et  la  révolution  dans  le  monde  de 
la  pensée  où  elles  prirent  naissance,  qui 
renouera  l'alliance   nécessaire   entre   la 
philosophie  et  la  foi ,  qui  faisant  jaillir 
des  profondeurs  des  dogmes   chrétiens 
une  lumière  qui  éclaire  tous  les  phéno- 
mènes du  monde  physiqne  et  du  monde 
moral  constatés  jusqu'à  ce  jour,  et  coor- 
donnant entre  elles  toutes  les  découver- 
tes des  temps  modernes,  dans  un  vaste 
système  d'explication  catholique,  élèvera 
"un  de  ces  monuraens  dans'ie  genre  des 
créations  du  moyen  âge  qui  résument  les 
conquôles  de  l'esprit  humain  dans  le  do- 
maine de  la  philosophie,  et   lui   servent 
de  point   de  départ  pour  s'avancer  à  de 
nouvelles  conquêtes. 

Mais  nous  ,  qui  n'avons  pas  reçu  celte 
haute  mission,  que  pouvons-nous  faire 
pour  remplir,  sous  le  point  de  vue  qui 
nous  occupe  ,  une  mission  plus  humble 
et  cependant  utile,  auprès  des  jeunss 
esprits  dont  l'éducation  nous  est  confiée? 
Deux  choses,  à  ce  qu'il  nous  parait,  qui 
forment  la  division  naturelle  de  notre 
enseignement  philosophique. 

Premièrement,  dans  une  histoire  de  la 
philosophie  aussi  étendue  que  peuvent 
le  permettre  les  limites  des  études  clas- 
siques, nous  cherchons  à  leurdonnerune 
idée  nette  de  tous  les  principaux  systèmes 
de  la  philosophie  des  temps  anciens  et 
des  temps  modernes.  iS'ous  croyons  que 
celte  anatomie  de  la  pensée  de  tous  les 
grands  philosoj/hcs  ,  que  celte  analyse 
des  efforts  que  l'esprit  humain  a  faits 
dans  les  différons  siècles,  pour  résoudra 
les  grands  problèmes  qui  l'occupent  de- 
puis l'origine  du  monde,  est  tout  en3em' 


REVUE.  ^^ 

ble  et  une  source  d'instruction  solide 
pour  les  élèves,  et  l'exercice  le  plus  pro- 
pre à  développer  les  forces  de  leurs  jeu- 
nes intelligences  (l). 

Stcondement,   après  avoir  fait  ainsi 
l'inventaire  de  tout  ce  que  nous  a  légué 
la  raison  des  philosophes ,  tant  anciens 
que  modernes ,  éclairés  par  la  lumière 
infaillible  de  la  foi,  nous  séparons  c«  que 
la  raison  da  chrétien  peut  accepter  de  c« 
qu'elle  doit  répudier  dans  cet  héritage. 
Toutes  les  conceptions  de  la  pensée  de 
l'homme  que  nous  voyons  opposées  «u 
quelque  point  aux  pensées  de  Dieu  ma- 
nifestées par  l'enseignement  de  l'Eglise , 
nous  les  déclarons  fausses  et  nous  nous 
efforçons   d'en  montrer  le  vide  en  les 
examinant ,  soit  dans  le  principe  d'er- 
reur d'où  elles  partent,  soit  dans  les  con- 
séquences funestes  où  elles  aboutissent. 
Toutes  les  conceptions  philosophiques 
qui  n'ébranlent  aucune  des  bornes  que 
Dieu  pose  par  les  mains  de  l'Eglise  autour 
de  l'esprit  humain,  nous  les  discutons 
comme  des  opinions  libres  ;  nous  n'en 
imposons  aucune  à  nos  élèves;  loin  de 
là  nous  tâchons  de  les  garantir  autant 
qu'il  est  en  nous   de   ces  dangereuses 
préoccupations,  de  ces  admirations  ex- 
clusives qui  sont  un  des  principaux  ob- 
stacles au  développement  du  véritable 
esprit  philosophique.  Nous  leur  disons.- 
étudiez,  essayez  de  comprendra  toutes 
ces  brillantes  créations  de  la  pensée  hu- 
maine, mais  n'accordex  à  aucune  la  foi 
aveugle  que  vous  ne  devez  qu'à  la  parole 
de  Dieu.  A  mesure  que  vous  approfon- 
direz tous  ces  systèmes,  vous  verrez  que 
la  vérité  complète  n'est  nulle  part,  mais 
que  tous  renferment  quelque  vérité;  par 
conséquent  dans  ces  monumens  du  passé 
vous  ne  pouvez  espérer  de  trouver  que 
des  fragmens  de  science,  qui  recueillis, 
nous  l'espérons,  quelque  jour,   par  la 
main  du  génie,  posés  sur  la  base  de  la 
foi,  serviront  à  élever  un  monument  qui 
répondra  au  développement  actuel  de 
l'esprit  humain;  mais  qui,  lorsque  l'es- 
prit humain  se  sera  développé  de  nou- 
veau ,  se  trouvera  incomplet  à  son  tour. 
Car   l'objet  de   la  philosophie,  l'expli- 


(t)  Le  précis  de  celte  partie  du  coiirs  de  pliiloso- 
pliio  du  collège  de  Juiliy  ,  a  été  piil)lié  chez  Ha- 
CUBiTB,  libraire,  rue  fierre-Sarra^iu,  u''^2,ù  Pari>!4 


66 


L'UNIVERSITE 


cation  des  vérités  infinies  que  l'homme 
possède  par  la  foi,  ne  peut  être  pleine- 
ment atteint,  même  clans  le  ciel:  l'homme 
alors  sous  le  rapport  de  l'intelligence  ne 
serait  plus  seulement  semblable  mais 
égal  à  Dieu  5  ia  philosophie  est  donc  de 
sa  nature  une  science  imparfaite  ,  tou- 
jours en  ébauche,  une  science  progres- 
sive, qui  tend,  d'âge  en  âge,  vers  un  but 
qiii  recule  et  s'enfuit  devant  elle  dans 
îes  abîmes  de  l'infini, 

ÏNous  aurions  craint  de  trop  dépasser 
îes  bornes  dans  lesquelles  nous  désirions 
renfermer  cette  exposition,  en  essayant 
d'expliquer  la  marche  particulière  des 
étndes  historiques  et  littéraires.  La  pen- 
fée  de  ce  double  enseignement  se  laisse 
assez  apercevoir  d'ailleurs  par  tout  ce 
que  nous  avons  dit. 

Conférence  de  haltes  études.  Le  plan 
tles  études  du  collège  de  Juilly  est  cou- 
ronné par  une  institution  à  laquelle  nous 
avoni  donné  le  nom  de  conférence  de 
hautes  études. 

Tous  îes  élèves  de  philosophie  font 
partie  de  cette  conférence  ;  les  élèves  de 
rhétorique  et  de  seconde  peuvent  y  être 
admis,  après  avoir  présenté  un  travail 
qui  promette  de  leur  part  une  collabo- 
ration utile. 

Les  séances  ont  lieu  régulièrement  une 
fois  chaque  semaine,  en  présence  des 
directeurs  ,  et  des  professeurs  des 
hantes  classes. 

Les  élèves  lisent  des  dissertations  sur 
des  sujets  de  religion ,  de  philosophie, 
d'hi«toire,  de  littérature,  quelquefois 
même  de  sciences  physiques  et  mathéma- 
t  iques.  Ils  trouvent  auprès  des  directeurs 
tous  les  conseils  qui  peuvent  leur  être 
nécessaires  pour  ne  pas  s'égarer  dans  le 
choix  des  questions  qu'ils  abordent ,  ou 
dans  la  manière  de  les  résoudre;  on  leur 
procure  tous  les  livres  qu'il  peut  leur 
être  utile  de  consulter;  mais  du  reste  les 
compositions  destinées  à  la  conférence 
des  liautcs  études  ne  se  distinguent  pas 
seulement  des  compositions  ordinaires 
tins  classes,  en  ce  que  le  fonds  en  est  plus 
sérieux,  le  cadre  beaucoup  plus  large, 
nais  aussi  en  ce  que  ni  l'un  ni  l'autre  ne 
sont  tracés  d'avance  aux  élèves,  que  ces 
compositions  sont  un  travail  (jui  leur 
iippartient  entièrement,  dans  lequel  on 


CATHOLIQUE. 

laisse  à  leur  esprit  la  plus  grande  liberté 
possible. 

Après  qu'une  dissertation  a  été  lue,  une 
commission  de  trois  élèves  dî^signés  par 
les  directeurs,  est  chargée  de  l'examiner, 
et  de  présenter  un  rapport  dans  la  séan- 
ce suivante.  Lorsque,  comme  cela  ar- 
rive souvent,  les  conclusions  de  la  com- 
mission ne  sont  pas  favorables  à  toutes 
les  opinions  émises  dans  le  travail  qui 
lui  a  été  soumis,  l'auteur  prend  la  parole 
pour  répondre  aux  critiques  qui  lui  ont 
été  adressées  •"  il  s'engage  des  discussions 
auxquelles  tous  les  élèves  ont  droit  de 
prendre  part.  Ces  discussions  auxquelles 
s'attache  souvent  un  très  vif  intérêt,  qui 
se  prolongent  quelquefois  pendant  plu- 
sieurs séances,  sont  à  la  fin  résumées  par 
un  des  directeurs  ,  qui  en  prend  occa- 
sion de  fixer  les  idées  des  élèves ,  sur 
le  fond  même  de  la  question  qui  a  été 
agitée. 

On  aperçoit  tous  les  précieux  résultats 
que  l'on  s'est  proposé  d'obtenir  de  cette 
institution,  et  qu'elle  a  produits,  on 
croit  devoir  le  dire,  au  delà  de  ce  que 
l'on  avait  espéré. 

La  conférence  de  hautes  études  ne  mû- 
rit pas  seulement  l'intelligence  des  élèves 
en  les  exerçant  à  écrire  et  à  parler  sur  des 
sujets  plus  graves,  plus  sérieux  que  ceux 
qui  sont  la  matière  commune  descompo- 
sitions classiques  ;  mais  elle  leur  four- 
nit l'occasion  de  chercher  dans  les  prin- 
cipes posés  dans  l'enseignement  du  col- 
lège, une  réponse  à  toutes  les  grandes 
questions  d'où  dépend  leur  avenir;  elle 
donne,  en  même  temps,  un  moyen  aux 
directeurs  d'apprécier  les  fruits  que  l'en- 
seignementportedans  l'esprit  des  élèves, 
de  développer  tout  ce  qu'il  y  a  d'incom- 
plet dans  leurs  jeunes  idées,  de  redresser 
tout  ce  qu'ils  aperçoivent  de  défectueux. 
La  conférence  des  hautes  études  est  quel- 
que chose  d'intermédiaire  entre  le  col- 
lège et  le  monde,  singulièrement  propre, 
l'expérience  nous  le  démontre  chaque 
année,  à  atteindre  dans  l'ordre  de  l'intel- 
ligence, In  but  essentiel  que  doit  se  pro- 
poser l'éducation,  qui  est  d'opérer  la 
transition  de  r(!nrance  à  l'âge  d'homme. 

L'utilité  de  cette  institution  aurait  pu 
être  contestée  dans  d'autres  temps;  mais, 
ainsi  que  nous  l'expliquions  dans  un 
discours  adressé  aux  élèves,  il  y  a  trois 


REVUE. 


57 


ans,  à  l'occasion  de  la  distribution  des 
prix ,  nous  croyons  qu'elle  répond  à  une 
incontestable  nécessité  des  temps  où  nous 
sommes. 

«  En  effet,  disions-nous,  nous  n'igno- 
rons pas  tout  ce  que  l'on  peut  nous  op- 
poser sur  le  danger  de  vous  permettre, 
si  jeunes,  d'aborder  toutes  les  bantes, 
toutes  les  épineuses  questions  que  vous 
remuez  dans  cette  conférence  ;  mais  à 
celte  objection,  quelque  plausible  qu'elle 
puisse  paraître,  il  y  a,  ce  nous  semble, 
une  réponse  simple  et  péremptoire  :  c'est 
que  ces  questions  remuent  tout,  dans  le 
monde  où  vous  allez  entrer;  c'est  que, 
de  nos  jours,  il  faudrait  pouvoir  montrer, 
en  quelque  sorte  ,  à  l'enfant,  dès  le  pre- 
mier moment  où  s'ouvrent  les  yeux  de 
son  intelligence,  les  bases  sur  lesquelles 
la  main  de  Dieu  a  posé  l'édifice  de  la  re- 
ligion et  de  la  raison  humaine,  parce 
que,  de  nos  jours,  la  pensée  même  de 
l'enfant  se  joue  avec  ces  bases  antiques 
et  sacrées. 

a  Nous  nous  sommesreprésenté  souvent 
un  jeune  homme  dont  les  premières  an- 
nées auraient  été  murées,  si  j'ose  parler 
ainsi ,  et  sans  aucun  rapport  avec  le 
mouvement  de  notre  époque ,  comme 
sembleraient  le  conseiller  certaines  per- 
sonnes. Suivons-le  au  moment  où ,  au 
sortir  de  la  famille  ou  du  collège,  il  est 
jeté  au  milieu  de  tous  ces  jeunes  hommes 
qui  remplissent  nos  écoles  publiques  : 
qu'apprend-il,  que  lui  dil-on  de  tous 
côtés  dans  ce  monde  nouveau  ?  «  Que  le 
Dieu  de  l'Evangile,  le  Christianisme,  que 
l'Eglise  surtout,  que  tous  les  nobles  pou- 
voirs que  la  religion  avait  consacrés,  et 
à  Tombre  desquels  se  reposèrent  une  si 
longue  suite  de  générations,  que  toutes 
ces  choses  bonnes,  si  on  les  considère 
comme  des  formes  correspondant  à  l'en- 
fance de  l'humanité,  sont  toutes  choses 
usées  et  qui  ont  fait  leur  temps  j  que  les 
philosophes  du  dernier  siècle  eurent  tort 
d'insulter  le  monde  de  nos  pères  ;  que  les 
philosophes  de  notre  siècle,  plus  justes , 
doivent  l'enterrer  avec  tous  les  honneurs 
qui  lui  sont  dus,  et  se  li.lter  de  fair;;  un 
monde  nouveau  ;  que  c'est  à  la  jeunesse 
qu'appartient  celte  œuvre,  parce  que, 
pour  l'exécuter,  il  ne  faut  que  compren- 
dre ces  deux  mots,  libcric  ,  cfiutitc,  dont 
la  jeunesse  a  une  intelligence  naturelle 


et  merveilleuse 5  el  puis,  ce  qui  est  en- 
core un  caractère  précieux  ds  cet  Age , 
ne  s'effrayer  de  rien,  ne  reculer  jamais 
devant  les  conséquences  des  principes 
que  l'on  a  posés.  »  Que  doit-il  se  passer, 
je  me  le  demande,  dans  l'âme  neuve  de 
ce  simple  jeune  homme  que  nous  avons 
supposé,  lorsque  tous  ces  axiomes  incon- 
testés de  la  science  transcendante  de  notre 
temps  lui  sont  répétés  cent  fois  chaque 
jour,  et  par  les  camarades  de  ses  études, 
avec  la  bonne  foi  la  plus  réelle,  et,  avec 
toute  l'apparence  de  la  bonne  foi,  par 
ses  maîtres  eux  mêmes,  par  les  hommes 
renommés  qui,  dans  le  cercle  où  il  vit , 
tiennent  le  sceptre  du  savoir,  de  la  rai- 
son, de  la  haute  philosophie?  Il  y  a,  il 
faut  en  convenir,  dans  toutes  ces  impré- 
vues extravagances  auxquelles  une  trop 
timide  éducation  n'a  préparé  aucune  ré- 
ponse, quelque  chose  de  bien  fait  pour 
tenter  un  jeune  cœur.  Au  lieu  de  se  con- 
lumer  dans  l'étude  aride  d'un  passé 
mort,  créer  tout  un  immortel  avenir  ; 
mettre  !a  main  et  attacher  peut-être  fon 
nouu'iuue  œuvre  où  il  ne  s'agit  de  rien  de 
moins  que  de  démolir  le  peu  qui  reste 
de  la  religion  et  de  la  société  de  nos  pères, 
pour  faire  une  nouvelle  terre,  de  nou- 
veaux cieux  à  l'usage  des  générations  qui 
viendront  après  nous!  et  cela  lorsque, 
pour  être  apte  à  un  si  merveilleux  tra- 
vail, il  suffit  de  croire  que  tout  le  lien  de 
la  société  humaine  doit  consister  en  ce 
que  tous  les  hommes  soient  indépendans 
les  uns  des  autres  ;  tous  libres ,  tous 
égaux!  Après  tout,  il  pourrait  bien  en 
être  ainsi,  quelque  étonnant  qu'il  pa- 
raisse au  premier  coup  d'œil;  tous  le  di- 
stnt,  ou  si  quelques  uns  le  nient,  on  les 
traite  d'esprits  étroits,  rétrogrades.  Pour- 
quoi être  un  esprit  étroit,  rétrogade? 
pourquoi  pas  plutôt  un  génie  créateur  et 
réformateur,  comme  presque  tous  les 
jeunes  gens  de  inon  ûge?  De  bonne  foi , 
cOmuient  résister  à  une  pareille  séduc- 
tion ? 

«Or,  j  2  ne  crains  pas  de  le  dire,  aucun 
de  vous,  Messieurs,  ne  se  laissera  aller  h 
ces  rêves  insensés  dont  se  berce  l'orgueil 
de  la  génération  au  milieu  de  laquelle 
vous  êtes  destinés  à  vivre,  et  cela  par 
l'effet  naturel  d'une  éducation  qui  aura 
élargi  de  bonne  heure  le  cercle  de  vos 
éludes.  Vous  aussi ,  vous  aurez  occupe 


58 

Totre  jeune  pensée  des  problèmes  d'où 
dépend  l'avenir  du  monde  :  mais  ce  n'est 
pas  àvotrefaibleet  naissante  raison,  c'est 
à  la  raiïon  de  vos  pères ,  qui  vous  parle 
par  les  monumens  du  passé,  c'est  avant 
tout  à  la  raison,  seule  infaillible,  de  Dieu, 
qui  se  manifeste  à  vous  dans  l'enseigne- 
ment de  l'Eglise,  que  vous  aurez  deman- 
dé la  solution  de  ces  problèmes.  Aussi , 
quelque  hardi  que  puisse  paraître  l'essor 
de  vos  jeunes  esprits,  il  ne  nous  effraie 
point,  il  ne  doit  point  effrayer  vos  reli- 
gieuses familles,  parce  qu'il  a  son  prin- 
cipe et  sa  règle  dans  la  seule  autorité  qui 
ne  peut  pas  nous  égarer  ici-bas,  la  reli- 
gion, centre  et  lien  commun  de  toutes 
vos  études.  » 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE 


DES  PRISONS  EN  FRANCE. 

TROISIÈME  ARTICLE. 

De  l'élat  actuel  des  prisons  en  France,  considéré 
dans  ses  rapports  avec  la  théorie  pénale  du  Code  ; 
par  L.-M.  Moreau-Christophe ,  ex-inipecteur-gé- 
néral  des  prisons  du  département  de  la  Seine  (i). 

De  la  réforme  des  prisons  ,  ou  de  la  théorie  de  Tem- 
prisonnement;  par  Ch.  Lucas,  inspecteur-général 
des  prisons  du  royaume  (2). 

Examen  historique  et  critique  des  diverses  théories 
pénitentiaires  ,  ramenées  à  une  unité  de  système 
applicable  à  la  France  ;  par  L.-A.  Warquet-Vas- 
selot ,  directeur  de  la  maison  centrale  de  détention 
deL«os  (3). 

Les  deux  articles  que  nous  avons  déjà 
consacrés  (4  à  l'examen  de  l'état  actuel 
des  prisons  de  la  France  et  dos  rt  lormes 
qu'il  comporte,  ont  fait  suflisamment 
comprendre  au  lecteur  que  notre  préten- 
tion n'est  pas  de  formuler  un  système 
original  et  neuf,  ni  de  trancher  souve 
rainement  des  questions  sur  lesquelles 
hésitent  des  honunes  qui  joignent  une 
longue  expérience  prali(|ue  aux  lumières 
acquises  par  la  méditation  et  l'étude. 
Faire  connaître  les  plus  remarquables  et 
les  plus  récens  ouvrages  publiés  sur  la 
matière  qui  nous  occupe,  indiquer  les 
propositions  qui  semblent  avoir  acquis 

(1)  Paris,  rhezDesroz,  rue  Saint-Georges  ,  H. 

(2)  Paris,  chez  Legrand,  quai  des  Auguslins,  !î9. 

(3)  Lille ,  chez  Vanackcro  lils,  rue  du  Théâtre,  10. 
{*)  Voir  lei  Uvraiituoii  d'avril  el  mai. 


force  d'axiome  dans  la  science  des  pri- 
sons, et  celles  qui  sont  encore  contro- 
versées; raconter  le  bien  déjà  réalisé, 
soit  par  l'administration,  soit  par  la 
bienfaisance  privée ,  et  faire  ressortir 
d'un  exposé  fidèle  des  faits  les  améliora- 
tions ultérieures  que  réclament  l'huma- 
nité ou  la  justice  :  tel  est  l'unique  but  de 
ce  travail.  S'il  nous  arrive  de  combattre 
des  opinions  étayées  d'un  nom  qui  fait 
autorité,  nous  prendrons  soin  de  nous 
appuyer  sur  des  autorités  non  moins  im- 
posantes. Si  nous  révoquons  en  doute 
l'efficaciié  ou  la  sagesse  de  quelques  me- 
sures adoptées  par  l'administration,  ce 
sera  en  nous  fondant .  soit  sur  les  lois 
qu'elle  a  mission  d'exécuter  fidèlement, 
soit  sur  les  documens  qu'elle-même  a  pu- 
bliés. 

Nous  avions,  dans  notre  dernier  article, 
jeté  un  coup-d'œil  sur  les  prisons  pré- 
ventives des  provinces  ;  examinons  cette 
même  classe  de  prisons,  dans  Paris. 

PRISONS   PRÉVENTIVES,   A   PARIS. 

«  Paris  fst  la  capitale  des  prisons  , 
dit  M.  Moreau  Christophe,  comme  des 
salles  d'asile,  comme  de  tous  lesétablis- 
semens  de  bienfaisance  :  on  peut  môme 
dire  qu'aujourd'hui  la  prison  y  siège,  y 
fleurit ,  y  domine  avec  plus  de  luxe  et  de 
magnificence  qu'aurune  autre  institu- 
tion. »  Néanmoins,  même  dans  cette  ville 
privilégiée,  le  sort  des  prévenus  a  été 
beaucoup  plus  négligé  que  celui  des  con- 
damnés. Si  les  prisons  préventives  y 
sont  complètement  distinctes  des  prisons 
pour  peines  (1) .  ainsi  que  le  veut  la  loi  ; 
et  si  elles  se  subdivisent  elles-mêmes  en 
maison  de  dépôt,  maison  d'arrêt,  maison 
de  justice  ,  celte  classification  ,  qui  est 
déjà  un  pas  immense  vers  la  réforme  , 
fait  mieux  ressortir  encore  les  abus  qu'on 
regrette  de  voir  subsister  précisément 
dans  les  établissemens  qui  auraient  dû 
les  premiers  en  être  purgés. 

Grand  Dépôt  de  la  préfecture  de  po- 
lice. —  Toutes    les   personnes  arrêtées 

(I)  A  IVxception  de  deux  prisons,  la  maison  da 
correction  des  Jeunes  Détenus,  et  la  Prison  Politi- 
que ,  qui  renferment  siniullanément  des  prévenus 
et  des  condanmés;  mais  ces  deux  classes  do  déleous 
y  soûl  coinpléleuiuul  séparées. 


REVUE, 


5d 


dans  Paris  par  un  agent  quelconque  de 
l'administration  ,  sont  amenées  à  la  pré 
fecture  de  police.  Là  ,  se  trouve  en  per- 
manenc*  un  officier  de  police  judiciaire, 
qui,  sur  la  lecture  du  procès-  verbal  et 
des  autres  pièces  à  l'appui ,  les  envoie 
au  D«^pôt  ;  elles  doivent  y  être  interro- 
gées dans  les  vingt- quatre  heures,  au 
plus  tard  ,  par  un  magistrat  qui  les 
fait  transférer  à  ^^  maison  d'arrêt,  ou 
ordonne  leur  élargissement.  Chaque 
soir,  donc,  viennent  s'entasser  au  Dé- 
pôt les  nombreuses  captures  qui  ont 
été  surprises  dans  les  mailles  serrées 
du  filet  que  la  police  tient  incessamment 
tendu  sur  l'océan  bourbeux  où  s'agitent 
tant  de  passions  ,  tant  de  vices  ,  tant  de 
misères  !  Escrocs,  vagabonds,  querel- 
leurs avinés  ,  filles  publiques  ,  assassins; 
et  quelquefois  aussi ,  lorsque  des  trou- 
bles politiques  bouleversent  la  cité,  et 
que  la  contagion  de  la  colère  semble 
gagner  jusqu'aux  gardiens  de  l'ordre, 
de  nobles  suspects  dont  la  présence  pu- 
rifie, pour  quelques  instans,  l'immonde 
sentine.  —  «  J'ai  vu  sous  les  verroux  du 
Dépôt,  au  mois  de  juin  1832,  Hyde  de  Iseu- 
ville  et  Chateaubriand  !  Chateaubriand 
acceptant  avec  une  résignation  moqueuse 
la  coupe  d'amertume  qui  manquait  aux 
amertumes  de  sa  vie...  Hyde  de  Neuville 
la  repoussant  avec  colère,  et  menaçant 
de  la  jeter  au  visage  de  celui  qui  la  lui 
offrait.  Si,  lorsque  j'avais  l'honneur  d'être 
ministre  du  roi  de  France,  me  dit-il  une 
heure  après  son  arrestation  ,  le  préfet 
de  police  de  Belleyme  se  fût  permis  en- 
vers un  homme  de  ma  condition  l'in- 
digne traitement  qu'on  se  permet  envers 
moi  ,  je  l'eusse  fait  destituer  dans  les 
vingt-quatre  heures.  Allez  rapporter  cela, 
de  ma  part,  à  celui  qui  vous  envoie.  » 
(  Moreau-Christophe.  ) 

Le  Dépôt  se  compose  de  quatre  salles 
distinctes  :  une  pour  les  femmes,  une 
pour  les  filles  publiques  ,  deux  pour  les 
hommes;  en  outre,  d'une  chambre  pour 
les  enfans  ,  et  de  cellules  pour  y  séques- 
trer les  mutins  ou  pour  y  placer  provi- 
soirement les  aliénés,-  enfin  ,  de  quinze 
chambres  de  pistole ,  que  se  disputent 
les  détenus  qui  ont  quelque  argent  en 
poche.  Les  salles  sont  pavées  de  larges 
dalles  en  plan  incliné  ,  afin  de  faciliter 
l'écoulement  des  eaux  de  lavage  qu'on  y 


jette  à  pleins  seaux.  Durant  l'hiver  ,  un 
calorifère  h  la  vapeur  y  entretient  une 
température  suffisamment  élevée. 

Ces  dispositions,  qui  ne  datent  que  de 
1828,  sont  assurément  un  notable  pro- 
grès sur  l'état  de  l'ancien  Dépôt  (  1  )  ; 

(1)  Le  Dépôt  actuel  a  été  organisé  sous  l'adminis- 
tration de  M.  Delaveau.  La  principale  amélioration 
consiste  dans  l'isolement  des  filles  publiques.  Celle» 
de  ces  malheureuses  qui  ont  enfreint  les  réglemen» 
relatifs  à  leur  profession ,  sont  conduites  devant  un 
commissaire  de  police  attaché  au  Burtaudes  mœurs. 
Il  les  envoie  au  Dépôt ,  et  fait  son  rapport  au  préfet 
de  police  qui  les  met  en  liberté,  ou  les  condamne  à 
l'emprisonnement,  de  son  autorité  privée;  car,  en 
se  vouant  à  l'infamie  ,  la  prostituée  renonce  ,  pour 
les  délits  qu'elle  commet  en  tant  que  prostitués,  aux 
garanties  judiciaires  qui  protègent  tout  citoyen. 
Cette  plaie  honteuse  de  la  prostitution  qui  défigure, 
comme  une  lèpre,  la  face  de  toutes  les  grandes  vil- 
les, a  été  scrutée  avec  un  rare  courage  par  un  homme 
à  qui  la  double  autorité  de  la  science  et  de  la  vertu 
permettait  d'aborder  un  pareil  sujet  san»  se  salir, 
nais  dont  l'ouvpage  ,  si  utile,  ne  saurait  néanmoins 
convenir  qu'aux  lecteurs  spécialement  voués  à  l'étude 
des  questions  d'administration  publique  ou  de  méde- 
cine. Nous  empruntons  à  ce  livre  le  passage  suivant 
dans  lequel  l'auteur  mentionne  un  trait  vraiment 
héroïque  de  charité,  et  qui  donne  la  mesure  du  bien 
réalisé  par  l'administration  :  «  Dans  le  dernier  siè- 
cle ,  le  Dépôt ,  dit  Maison  de  Saint-Martin  ,  où  l'on 
enfermait  les  prostituées  ,  se  composait  de  quelques 
chambres  étroites  ,  délabrées,  n'ayant  pas  un  seul 
meuble ,  et  sur  le  carreau  desquelles  on  jetait  de 
temps  en  temps  un  peu  de  paille.  La  nourriture 
consistait  en  une  ration  de  pain  noir  ;  la  soupe  était 
un  lute  que  des  associations  charitables  apportaient 
du  dehors.  Une  demoiselle  respectable  se  consacra, 
par  vertu  et  par  dévouement ,  à  la  surveillance  de 
cette  maison,  en  acceptant  l'humble  titre  de  con- 
fierge.  Un  demi-siècle  s'est  écoulé  depuis  que  la 
prison  de  Saint-Martin  a  été  supprimée  ;  mais  le  sou- 
venir de  colle  vertueuse  fille  ne  s'est  pas  effacé 
dans  la  mémoire  de  ceux  qui  l'ont  connue.  Tous  le» 
vieillards  auxquels  j'ai  pris  des  renseignemens , 
m'ont  parlé  de  mademoiselle  Héance  ,  et  n'avaient 
pas  d'expressions  suffisantes  pour  exalter  son  mé- 
rite. »  (Parent-Duchatelet;  De  la  Prostitution  dans 
la  rille  de  Paris.)  —  Il  semble  que  la  Providence  se 
plaise  à  faire  croître  les  plus  belles  fleurs  de  vertu 
à  côlé  du  plus  immonde  fumier. 

Durant  la  révolution,  alors  qu'on  osa  proposer  dos 
primes  pour  les  ^//c«-m(!res,  on  pense  bien  qu'il  no 
s'agit  plus  de  prisons  pour  les  prostiluces.  —  Eo 
179«,  elles  retombèrent  sous  la  surveillance  de  la 
police ,  et  furent  dirigées  sur  le  Dépôt  général  do 
la  préfecture.  —  «  Dans  ce  Dépôt  général  que  j'ai 
visité  plusieurs  fois ,  continue  M.  Paront-Duchatelet, 
et  dont  je  n'oublierai  jamais  l'aspect  repoussant,  à 
I  peino  pouvait-oa  f«iro  la  distinclioa  des  sexes  :  lef 


60 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


mais  si  on  compare  le  Dépôt  actuel  avec 
les  autres  prisons  de  Paris,  telles  qu'elles 
sont  organisées  aujourd'hui  ,  combien 
les  améliorations  introduites  paraîtront 
incomplètes  !  Le  Dépôt  est  la  seule  pri- 
son de  Paris  qui  manque  de  préau.  Les 
lits  de  camp  sont  relevés ,  le  matin  ^ 
contre  les  murs,  et  le  dortoir  devient 
promenoir,  réfectoire  ,  etc.  Les  détenus 
y  satisfont  à  tous  leurs  besoins,  sans 
pouvoir  sortir  ;  c'est  aussi  de  toutes  les 
prisons  celle  où  le  détenu  trouve  la  cou- 
che la  plus  dure,  la  plus  maigre  pitance, 
le  moins  d'air  et  d'espace.  Les  dimen- 
sions des  lits  de  camp  ont  été  calculées 
pour  un  total  de  220  personnes  au  plus 
dans  les  quatre  salles  ,  et  le  nombre  s'é- 
lève souvent  à  400  !  Si  du  moins  les  quel- 
ques pieds  carrés  que  le  prisonnier  oc- 
cupe lui  appartenaient  en  propre  !  Si 
une  cloison  l'isolait  de  toutes  les  impu- 
retés qui  fermentent  autour  de  lui  ,  et 
défendait  ses  yeux  ,  ses  oreilles  ,  sa  per- 
sonne contre  des  spectacles ,  des  propos, 
des  actes  infâmes  !  jMais  non  :  il  lui  faut 
tout  voir,  tout  entendre  .  subir  d'indi- 
gnes provocations Est-il  un  plus  into- 
lérable supplice  pour  l'innocent  qu'une 
méprise  des  agens  de  la  police  ou  des 
apparences  trompeuses  ont  plongé  dans 
ce  cloaque  ?  Et  si  déjà  le  cœur  du  jeune 
homme  conduit  au  D(^pôt  est  ouvert 
au  vice  ,  quels  ravages  n'y  fera  pas  un 
séjour  de  vingt-quatre  heures  ,  de  qua- 
rante-huit heures,  et  quelquefois  davan- 
tage (  car  le  délai  légal  ne  peut  pas  tou- 
joursêtre  observé),  dans  cette  atmosphère 
méphitique,  où  la  corruption  le  pénètre 
par  tous  les  pores  !  Nous  Fomnies  loin 
de  partager  l'excessiv  ;  mansuétud^>  de 
certains  philanthropes  qui  voudraient 
convertir  les  prisons  pour  peines  en  des 
hospices  commodes  et  doux  ,  où  le  con- 
damné n'aurait  qu'à  regarder  tranquille- 
ment bouillir  son  pot-au-feu  ;  peut-ôtre 
même  a-t-on  dépassé  les  justes  bornes 
dans  les  adoucissemens  apportés  au  ré- 
gime de  plusieurs  maisons  rie  répression. 
Mais  lorsqu'il  s'agit  d'individus  qui  ne 
sont  pas  môme  encore  accuses  ni  préve- 
nus ,  en  faveur  dcscpiels  la  présomption 

prosliluées  s'y  troiivaionl  prln-iiiêle  avec  toutes  los 
femiHcg  arrêtées,  coupables  ou  non  coupalilcs,  jeunes 
ou  vieilles,  vertacaies  ou  débauchics,  » 


légale  d'innocence  demeure  entière  ,  et 
qui  subissent  seulement,  pour  employer 
une  expression  de  M.  Dupin,  une  mise  en 
fourrière,  en  attendant  le  premier  in- 
terrogatoire du  juge ,  on  ne  saurait  faire 
parler  assez  haut  l'équité  qui  s'indigne 
d'un  traitement  pire  que  celui  infligé  aux 
criminels  ,  la  morale  qui  gémit  de  tant 
decausesde  dépravation,  l'honneur  même 
de  notre  civilisation  qu'un  pareil  spec- 
tacle compromet  aux  yeux  des  étran- 
gers (î)  ! 

Biais  on  d' arrêt.  —  Les  inculpés  qu'un 
mandat  d'arrêt  ou  de  dépôt  atteint  au  Dé- 
pôt provisoire  de  la  préfecture  de  police, 
sont  transférés  dans  les  maisons  d'arrêt 
dites  de  la  Force  et  des  Madelonnettes  : 
la  première,  destinée  aux  hommes  ;  la  se- 
conde, aux  femmes.  Les  filles  publiques 
sont  immédiatement  conduites  à  leur 
prison  spéciale,  dite  de  Saint'Lazare. 
Les  Madelonnettes  réunissent  à  peu  près 
toutes  les  conditions  désirables  :  sépara- 
tion complète  du  logement  des  employés 
et  de  celui  de-,  délenties;  quartier  dis- 
tinct pour  les  détenues  âgées'  de  moins 
de  seize  ans;  des  cellules  pour  la  moitié 
environ  des  détenues  adultes ,  et  pour  les 
autres  des  chambres  à  plusieurs  lits: 
poste  d'inspection  à  chaque  étage;  salle 
de  bains,  lavoir;  ateliers  de  couture; 
trois  préaux:  chapelle,  etc.  A  la  Force ^ 
les  prévenus  Agés  de  moins  de  dix-neuf 
ans  et  de  plus  de  seize  (2)  occupent  aussi 
un  quartier  distinct,  où  ils  ont  des  cel- 
lules pour  la  nuit,  et  durant  le  jour,  un 
atelier,  qui  sert  également  de  salle  d'é- 
cole. Les  autres  prévenus  sont  abandon- 
nés à  l'oisiveté;  ils  couchent  dans  des 
dortoirs  communs ,  et  il  arrive  .  dans  des 
momens  de  presse,  qu'un  seul  lit  sert 
pour  deux!  C'est  seulement  depuis  1825 
qu'on  daigne  accorder  aux  prévenus  une 
nourriture  aussi  copieuse  et  de  même 
qualité  qu'aux  condamnés. 

le  transport  de  tous  ces  détenus  du 
grand  Dépôt  aux  prisons ,  ou  do  celles-ci 
au  Palais-dc-Justice,  où  ils  attendent, 
sous    les    voûtes    de    la   Souricicre  (3) , 

(1)  Voir  la  lievuc  hrilatini(pie ,  livr.  (ravril  1057. 

(2)  Nous  avons  tli'jà  dit  que  les  jeunes  prévenus 
mineurs  de  seize  ans,  étaient  placés  dans  le  péni- 
tencier d(!  la  Hoquette. 

(ô)  Anciennes  salles  do  cuisine  du  palais  do  saint 
Louis. 


REVUE. 


61 


l'heure  de  l'interrogatoire,  s'opère  dans 
des  carrioles  couvertes,  grillées  et  cade- 
nassées, qu'on  appelle  vulgairement  pa- 
niers à  salade.  —  «Dans  ces  ignobles 
véhicules,  dit  M.  Moreau-Christophe  ,  on 
retrouve  tOus  les  vices  de  la  prison  com- 
mune j  on  y  est  asphyxié,  encaqué,  volé^ 
des  infamies  s'y  commettent.  »  —  Nous 
concevons  difficilement  comment  des 
vols  et  des  infamies  peuvent  être  commis 
en  présence  du  gardien ,  qui  est  placé  à 
l'avant  de  la  voiture  ,  et  qui  à  travers  une 
grille  aperçoit  tout  ce  qui  se  passe  dans 
l'intérieur.  Tel  quel,  et  bien  que  ce  réu- 
nissant pas  tous  les  avantages  des  voilu- 
res cellulaires  qui  viennent  d'être  con- 
struites récemment  pour  le  transport  des 
galériens ,  le  panier  à  salade  serait  envié 
du  prévenu  qui,  dans  plus  d'une  ville  de 
province,  suit  sa  voie  douloureuse,  pédes- 
trgment ,  les  mains  garoUées,  sous  les 
regards  insultans  de  la  foule.  L'emploi 
de  voitures  soigneusement  closes  est  sur- 
fout une  grande  amélioration  relative- 
ment aux  filles  publiques.  —  «Autrefois, 
pour  les  faire  passtr  du  Dépôt  à  la  pri- 
son,  on  les  conliuit  à  des  soldats,  qui  les 
conduisaifnt  par  les  bras.  Dans  celte 
marche  ,  qui  attirait  tous  les  regards  et 
que  suivaient  en  grand  nombre  les  polis- 
sons des  rues ,  les  liiles  affectaient  une 
effronterie  scandaleuse,  riaient  aux  éclats 
arec  les  soldals,'ct  prenaient  avec  eux  tou- 
tes les  libertés  possibles.  De  là  des  éva- 
sions fréquentes  favorisées  par  les  sol- 
dats eux-mêmes,  et  le  spectacle  le  plus 
hideux  et  le  plus  dégoûtant  offert  aux 
yeux  de  la  population. Cet  état  de  choses 
dura  jusqu'en  1816.  »  (Parent-Diichalelei.) 
Pour  éviter  aux  prévenus  l'ennui  de 
déplacemens  réitérés  et  l'inconvénient 
des  longues  heures  d'oisiveté  et  d'attente 
qu'ils  subissent  sur  les  bancs  de  la  Souri- 
cière ,  M.  Moreau  Christophe  voudrait 
que  les  ji-gcs  d'instruction  se  transpor- 
tassent eux-ïnênies  à  la  geôle,  pour  y 
procéder  à  l'interrogatoire  des  prison- 
niers. Sans  examiner  si  la  majesté  de  la 
justice  ne  serait  pas  quelque  peu  com- 
provnise  par  ces  marches  et  contre  mar- 
ches des  magistrats  trottant  incessam- 
ment du  palais  à  la  prison ,  et  de  la  pri- 
son au  palais,  n'en  résullcrait-il  pas  des 
lenteurs  préjudiciables  aux  prévenus 
eux  •mômes  Déjà  i'eifrayanle  jftMlUplicUé 


des  affaires  criminelles,  à  Paris,  n'en  ra- 
lentit que  trop  Texpédition.  —  «Année 
commune,  25,000  plaintes  sont  adressées 
au  parquet  de  Paris.  Sur  ces  25.000  plain- 
tes, 14,000  sont  envoyées  aux  juges  d'in- 
struction. En  supposant  qu'il  n'y  ait 
qu'un  prévenu  par  plainle,  14,000  indivi- 
dus subissent  interrogatoire  devant  les 
juges  d'instruction,  ce  qui  fait  une 
moyenne  de  28,000  interrogatoires  par 
année,  à  raison  de  deux  interrogatoires 
seulement  par  chaque  prévenu,  sans 
compter  les  interrogatoires  et  les  con- 
frontations de  28,000  témoins,  à  raison 
pareillement  de  deux  témoins  par  pi-é- 
venu.  »  —  Cet  énorme  fardeau  sous  le- 
quel succombaient  lesmagistrats,  malgré 
tout  leur  zèle  et  toute  leur  activité,  sera 
désormais  allégé,  par  la  création  de  la 
nouvelle  chambre  qu'une  ordonnance 
récsnte  a  adjointe  au  tribunal  de  pre- 
mière instance  du  département  de  la 
Seine. 

jMaison  de  justice.  —  Le  prévenu  mis 
en  accusation  passe  de  la  maison  d'arrêt 
dans  la  maison  de  justice,  dite  Concier- 
gerie^ du  nom  de  l'ancienne  conciergerie 
du  palais  de  la  Cité,  où  elle  est  située. 
Depuis  sa  restauration  ,  en  1827,  cette 
prison  ne  laisserait  rien  à  désirer,  si  la 
siluaiion  des  cours  au  dessous  du  niveau 
des  quais  ne  nuisait  à  sa  salubrité.  Elle  se 
compose  de  deux  quartiers  distincts  : 
l'un,  pour  les  hommes;  l'autre,  pour  les 
femmes.  On  y  trouve  préau,  infirme- 
rie, etc.;  la  cantine  y  a  été  supprimée. 
Le  travail  n'y  est  guère  possible,  les  ac- 
cusés n'ayant  pas  trop  de  temps  pour 
concerter  leur  défense  avec  leurs  avo-« 
cats. 

Sous  le  rapport  historique,  la  Concier» 
gerie  éveille  des  souvenirs  que  nos  lec- 
teurs nous  permettront  de  ne  pas  omet- 
tre. Elle  a  gardé  la  trace  de  deux  noms 
qui  remuent  tout  cœur  capable  d'admi- 
rer et  d'aimer.  —  Dans  un  des  prome- 
noirs couverts  destinés  aux  détenus,  on 
V(  il  de  longues  tables  de  [ïierre,  sur  les- 
quelles un  saint  et  un  héros,  le  bon  roy 
Loys j,  distribuait  lui-môme  des  vivres 
aux  pauvres  ,  alors  que  le  préau  longé 
par  cette  galerie  formait  la  principale 
tour  de  son  palais.  —  A  la  chapelle  de  la 
Conciergerie  attient  le  cachot  oîi  la  reine 
MarieAnloiuetlo  attendit  l'iieurg  du  mar-^ 


62 


L'UNIVERSITÉ 


tyre.  La  Restauration  avait  transformé  ce 
cachot  lui-même  en  chapelle  expiatoire, 
masquant  sa  misère  et  sa  nudité  sous  un 
luxe  de  décorations  funéraires.  Au  mois 
de  février  1831,  M.  Moreau-Christophe, 
alors  inspecteur-général  des  prisons  du 
déparlement  de  la  Seine,  «lit  ordonner, 
par  le  préfet  de  police,  l'enlèvement  de 
ce  lieu  de  douleur,  des  emblèmes  de 
réaction  qui  en  déuaturaient  l'enceiniC. 
Mais  on  y  a  laissé  l'autel,  les  marbres, 
les  encadremens  el  tous  les  «utres  ou- 
vrages d'architecture  qui  les  rappellent. 
Que  ne  fait-on,  ajoule-t-il,  disparaître 
entièrement  ces  ouvrages  ,  et  que  ne 
rend-on  les  lieux  à  leur  nudiié  pre- 
mière !  »  —  Son  vœu  nous  paraîtrait  dicté 
par  un  exquis  sentimenl  des  convenan- 
ces, s'il  le  bornait  aux  ornemens  qui  ne 
s'adressent  qu'aux  yeux;  parce  qu'en  ef- 
fet, «  ils  ne  sauraient  valoir  en  émotions 
une  seule  parcelle  de  terre  empreinte  du 
pied  de  la  malheureuse  reine  ,  humectée 
de  ses  larmes  amères.  »  — Mais  un  autel , 
une  croix,  sont-ce  donc  là  des  images  qui 
ne  disent  rien  à  l'àme?  Signes  de  pardon 
et  d'immortelle  espérance  ,  les  faii-e  dis- 
paraître ,  pour  ne  plus  laisser  subsister 
que  de  sinistres  souvenirs,  ne  serait-ce 
pas  irréligieusement  méconnaître  le  cœur 
et  les  pensées  dernières  de  l'auguste  vic- 
time? 

En  résumé  ,  on  voit  qu'à  Paris  même 
le  sort  des  prévenus  esl  d'autant  plus  né- 
gligé, quede  moins  graves  présomptions 
de  culpabilité  sont  acquises  contre  eux  : 
ce  n'est  qu'au  fur  et  à  mesure  que  la  pré- 
somption légale  d'innotence  s'atténue  , 
et  que  le  simple  fait  de  Tarrestation  se 
complique  par  le  mundat  d'ai-rêt  ou  de 
dépôt  ,  pu  s  par  l'acte  d'accusation  , 
que  leur  prison  s'améliore  ei.  participe 
progressivement  au  bien-être  et  à  l'ordre 
dont  la  plénitude  est  réservée  au  séjour 
des  condamnés. 

DE  LA  RÉFORME  DES  PRISOiNS  PRÉVENTIVES. 

La  confusion  des  condamnés  et  des 
prévenus  sous  les  mêmes  verroux  ,  ou 
une  disparité  de  trailcineuL  tout  à  l'a- 
vantage d<;s  premiers,  violent  si  niani- 
lestemenl  les  pi  incipes  de  justice  et  d'é- 
quité ,  qu'on  s  étonne  (|ue  de  tels  abus 
ii'aiuul  pas  CU  l'objet  dus  prcmici  es  réfor- 


CATHOLIQUE. 

mes  opérées  par  l'administration.  Chose 
étrange!  ils  se  retrouvent,  beaucoup  plus 
graves  encore  .  dans  un  pays  qu'on  a 
coutume  de  citer  comme  modèle  pour 
la  tenue  des  prisons  et  pour  le  respect 
des  droits  du  citoyen.  A  côté  de  leurs 
pénitenciers,  ordonnés  avec  un  soin  scru- 
puleux, mais  réservés  à  l'aristocratie  du 
crime ,  les  Etats-Unis  ont  d'autres  pri- 
sons ,  aussi  négligées  qu'aucune  de  nos 
maisons  d'arrondissement,  dans  lesquel- 
les ils  entassent  condamnés  à  bref  terme, 
prévenus,  et,  qui  pis  est,  témoins  !  Car, 
d'après  la  loi  et  la  coutume  américaine, 
le  témoin  qui  ne  peut  fournir  caution 
est  jeté  et  retenu  en  prison  jusqu'à  la  fin 
de  la  procédure  (t).  Un  publiciste  amé- 
ricain, justement  célèbre,  M.  Ed.  Living- 
ston ,  dans  son  Code  disciplinaire  des 
prisons,  accepte  cet  usage  pour  l'avenir, 
et  il  assigne  place  dans  les  maisons  de 
détention  : 

«  Aux  personnes  qui ,  dans  les  cas  dé- 
terminés par  la  loi ,  seront  détenues  pour 
qu'on  soit  sûr  d'avoir  leurs  dépositions 
comme  témoins  dans  les  procès  crimi- 
nels. I 

Dieu  merci'!  la  France  ni  aucun  autre 
pays  d'Europe,  que  nous  sachions ,  n'of- 
frent le  scandale  d'une  si  monstrueuse 
atteinte  à  la  liberté  individuelle.  Nos  lois 
interdisent  même  la  confusion  des  pré- 
venus el  des  condamnés  dans  une  prison 
commune.  Si  leurs  prescriptions  à  cet 
égard  ont  été  trop  souvent  méconnues 
dans  la  pratique  ,  au  moins  le  principe 
demeure  intact,  et  l'effort  unanime  des 
publicistes  français  qui  écrivent  sur  les 
prisons  ,  tend  ,  aujourd'hui ,  à  en  géné- 
raliser l'application. 

M.  Moreau-  Christophe  s'exprime  à  ce 
sujet  d'une  manière  aussi  juste  que  pi- 
quante : 

«  En  commençant  l'application  du  sys- 
tème pénitentiaire  par  renfermer  les  pré- 
venus ilans  une  j)riso?i  commune  où  ils  se 
corrompent ,  sauf  à  les  renfermer  plus 
tard  dans  des  pénitenciers  pour  qu'ils  s'y 
corrigent,  l'administration  des  prisons 

(1)  Voyez  roiiviajjo  de  WM.  de  Ucauiuont  cl  do 
'l'ocqucvillc  :  Du  système  pduilenliaire  Uiix  EtaU~ 
i'nis,  pages  'l'J  et  3I1>. 

Voyez  aussi  l'ouvrajje  de  M.  Ch.  Lucas  :  Du  »j/»- 
thne  pénitenliairç  en  Muropç  cl  aux  /!<«<«- t/m'l, 
l.  l'f,  p.  2W. 


REVUE. 


68 


agit  comme  ferait  celle  des  hospices, 
en  déposant  provisoirement  dans  nn!^ 
même  salle  basse  tous  les  malades  at- 
teints de  diverses  lièvres  contagieuses  , 
et  en  les  y  laissant  confondus  des  mois 
entiers  ,  respirant  le  même  air,  s'ino- 
culant  réciproquement  leurs  maux,  sauf 
à  les  classer  plus  tard  ,  pour  opérer  leur 
guérison  ,  dans  les  salles  séparées  qui 
sont  assignées  dans  l'établissement  à  cha- 
que espèce  particulière  de  maladie,  i 

M.  Marquet  Yasselot  ne  trouve  pas  de 
termes  assez  énergiques  pour  peindre 
l'irritation  qu'éprouve  l'honnête  homme, 
victime  de  soupçons  erronés ,  lorsqu'il 
se  voit  assimilé  ,  pendant  des  semaines  , 
pendant  des  mois ,  à  des  êtres  pervers 
et  flétris.  iS'est-ce  pas  en  partie  à  l'exis- 
tence de  ces  odieux  abus  qu'il  faut  attri- 
buer l'aversion  et  le  mépris  qu'un  grand 
nombre  de  personnes  témoignent  contre 
les  agens  chargés  d'exécuter  des  arresta- 
tions qui  entraînent  pour  l'innocent  de 
si  pénibles  et  de  si  humiliantes  consé- 
quences ?  Sentimens  fâcheux  ;  car  ils  réa- 
gissent contre  les  magistrats  ,  contre  la 
justice  elle-même  ;  ils  infirment  le  res- 
pect et  la  confiance  qu'elle  doit  inspirer 
aux  honnêtes  gens  par  son  action  tuté- 
laire. 

L'auteur  de  la  Théorie  de  l'emprisonne- 
ment àir  ailé  à  fond  cette  même  question 
de  l'emprisonnement  préventif. 

Tous  ces  publicisles  sont  d'accord  sur 
la  nécessité  de  séparer  les  maisons  pré- 
ventives des  prisons  pour  peines;  de  les 
diff.  rencier  par  le  traitement  comme  par 
le  local  ;  de  borner  la  sévérité  du  régime 
des  premières  aux  mesures  strictemeiit 
nécessaires  pour  maintenir  la  discipline 
intérieure  ,  empêcher  les  évasions  et 
mettre  obstacle  a  la  corrnplion  mutuelle 
des  détenus. 

L'isolement  cellulaire  pendant  la  nuit 
paraît  applicable  aux  prisons  préventives 
comme  aux  prisons  jcpressives.  11  fait 
partie  de  tous  les  plans  de  réforme  fl)  ; 
il  est  regardé  comme  indispensable  pour 

(1)  Ccpen<lant  M.  de  Laville  de  Mirmont ,  inspec- 
teur-général di:s  maisons  centrales  de  di^cnlion,  pré- 
tend que  les  dortoirs  communs  sont  préférables  auv 
cellules.  Voyez  ses  Obserralions  sur  les  Maisons 
centrales  de  Dtlenlidn ,  d  l\)Ccasioa  de  l'ouvrage  de 
MM.  de  Jieauttwnl  el  de  Tocquevilk ,  sur  les  yàii- 


obvier   aux  honteux   désordres  et   aux 

complots  que  favorise  l'agglomération 
des  détenus  dans  des  dortoirs  communs. 
Mais  la  séquestration  prolongée  pendant 
le  jour  ,  non  plus  qu'un  silence  absolu 
et  continuel ,  ne  sauraient  être  imposés 
aux  prévenus,  sans  aggraver  injustement 
le  simple  fait  de  la  détention  provisoire 
par  une  peine  estimée  si  sévère  qu'on 
n'osera  probablement ,  en  France ,  l'ap- 
pliquer dans  toute  sa  rigueur  aux  con- 
damnés eux-mêmes.  Réservé  soit  comme 
moyen  disciplinaire  ,  soit  pour  les  né- 
cessités de  l'instruction  judiciaire  ,  lors- 
que le  magistrat  ordonne  de  tenir  un 
prévenu  au  secret,  l'isolement  durant  le 
jour  ne  peut  être  que  facultatif  pour  les 
autres  prévenus. 

Il  s'agit  cependant  d'empêcher  que  le 
vice  ne  puisse  ressaisir  ,  dans  les  lieux 
et  aux  heures  de  libre  communication, 
la  proie  qui  lui  aura  été  momentané- 
ment soustraite  par  l'isolement  nocturne. 
Ici  se  présente  l'importante  question  de 
la  séparation  des  prévenus  en  diverses 
classes  ,  selon  les  différences  de  sexe  , 
d'âge  ,  de  moralité. 

Pour  apprécier  les  inconvéniens  de 
toute  nature  auxquels  donne  lieu  le  voi- 
sinage d'hommes  et  de  femmes  enfermés 
dans  la  môme  prison  ,  si  exactement  sé- 
parés que  puissent  être  d'ailleurs  les 
quartiers  qu'ils  occupent,  si  scrupuleuse 
que  soit  la  surveillance,  il  faut  lire  ce 
qu'a  écrit,  à  ce  sujet,  M.  Marquet- Vasse- 
lot  ,  dont  le  zèle  est  éclairé  par  trente 
années  d'expérience.  JNous  n'oserions  re- 
produire ici  le  tableau  hideux  et  trop 
fidèle  qu'il  trace  avec  une  indignation 
profondément  sentie  ,  et  qui  offre  ma- 
tière aux  méditations  non  seuletuenl  de 
l'administrateur  ,  mais  encore  du  mora- 
liste qui  veut  savoir  jusqu'où  peut  dé- 
choir un  être  immortel ,  créé  à  l'image 
de  Dieu,  et  du  médecin  qui  étudie  les 
ravages  causés  dans  l'organisation  phy- 
sique par  la  fureur  des  passions.  Aucun 
doute  ne  saurait  exister  sur  la  nécessité 
d'assigner  des  prisons  entièrement  dis- 

leticiers  d'Amérique.  M.  Ch.  Lucas  refulc  son  opi- 
nion el  prouve  victorieusemeul  que  l'isoleiuenl  noc- 
turne est  sujet  à  moins  d'inconvcuiens  suus  le  rap- 
port de  la  discipline  el  des  mœurs.  Voyez  6U  J'hvvrii 
de  li^Jimprisvnncmcnl ,  vol.  i,  p.  i^iV. 


64 

tinctes  aux  condamnés  et  aux  condam- 
nées. Nous  reviendrons  sur  ce  point  en 
traitant  des  prisons  pour  peines.  Mais,  y 
a-t-il  possibilité  d'appliquer  la  même 
mesure  aux  prévenus  et  aux  prévenues  , 
si  désirable  qu'elle  soit  ?  Demander  la 
création  de  deux  maisons  d'arrêt  près 
de  chaque  tribunal  de  première  instance, 
ne  serait-ce  pas  imposer  à  la  plupart  des 
villes  des  dépenses  beaucoup  au  dessus  de 
leurs  ressources  ?  Peut-on  exiger  qu'un 
minime  chef  -  lieu  d'arrondissement  se 
conforme  au  salutaire  exemple  donné 
par  une  cité  riche  et  populeuse  comme 
Paris  ?  Le  mieux  est  L'ennemi  du  bien  ; 
et  réclamer  des  améliorations  imprati- 
cables ,  ce  serait  indisposer  les  contri- 
buables,  c'est-à-dire,  l'opinion  publi- 
que, contre  desréformes  trop  menaçantes 
pour  leur  bourse.  Considérons  en  outre 
que  les  désordres  constatés  par  M.  3Iar- 
quet-Vasselot  dans  les  prisons  répressives 
où  les  deux  sexes  se  trouvent  voisins  , 
tiennent  en  grande  partie  à  des  causes 
qui  s'atténuent  dans  l'emprisonnement 
préventif  ;  savoir  :  la  privation  prolon- 
gée des  relations  dont  les  condamnés 
avaient  contracté  l'habilude  avant  leur 
entrée  en  prison,  et  l'inactivité  de  leur 
esprit  qui  peut  se  porter  tout  entier  vers 
de  honteux  objets.  Au  contraire  ,  le  pré- 
venu ,  préoccupé  des  chances  de  son  pro- 
cès et  de  ses  préparatifs  de  défense  , 
trouve  dans  les  inquiétudes  d'une  posi- 
tion non  encore  fixée,  un  aliment  à  son 
imagination  et  à  ses  pensées  :  il  est  moins 
en  proie  aux  impressions  et  aux  désirs 
qui  absorbent  toutes  les  facultés  du  con- 
damné :  sa  captivité  ne  se  prolonge  pas 
assez  pour  irriter  ses  passions  jusqu'à  la 
frénésie  j  enfin  ,  la  mobilité  de  la  popu- 
lation des  prisons  préventives  met  ob- 
stacle aux  laborieuses  intrigues  que  les 
condamnés  ourdissent  avec  leurs  com- 
plices pendant  des  mois ,  des  ans  entiers. 
A  défaut  donc  de  ressources  suffisantes 
pour  établir  des  maisons  d'arrêt  desti- 
nées exclusivement  aux  hommes  et  d'au- 
tres aux  femmes,  la  séparation  des  quar- 
tiers ,  dans  une  même  maison,  et  une 
vigilance  sévère  préviendront  les  abus  , 
autant  que  cela  est  possible. 

ISous  en  dirons  autant  de  la  sépara- 
lion  des  jeunes  prévenus  d'avec  les  pré- 
venus adultes;  si  ce  n'est  que,  dans  les 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


villes  où  il  existe  un  pénitencier  réservé 
aux  jeunes  condamnés,  mieux  vaudrait 
placer  les  jeunes  prévenus  dans  un  quar- 
tier spécial  de  cet  établissement,  comme 
on  a  fait  à  Paris. 

Prétendre  pousser  plus  loin  les  divi- 
sions et  les  subdivisions  de  l'enceinte 
d'une  même  prison  préventive  ,  et  y  as- 
signer des  quartiers  distincts  aux  diverses 
classes  de  moralités,  ce  serait  de  plus  en 
plus  mettre  la  théorie  aux  prises  avec 
l'impossible.  «  La  multiplication  des 
classifications  ,  disait  M.  de  Rambuteau 
dans  son  rapport  sur  le  budget  de 
1832.  exigerait  souvent  un  plus  grand 
nombre  de  classes  de  détenus  qu'il  n'y  a 
de  détenus  effectifs  dans  les  prisons  d'ar- 
rondissement. »  —  «  Si  l'on  prend  ,  dit 
M.  Ch.  Lucas,  trente  départemens  for- 
mant les  ressorts  des  cours  royales  d'Or- 
léans, Bourges,  Rennes,  Angers  ,  Poi- 
tiers, Limoges,  Riom  ,  Lyon,  Grenoble, 
on  trouvera  sur  cent  vingt-sept  maisons 
de  justice  et  d'arrêt,  soixante-huit,  c'est- 
à-dire  plus  de  la  moitié  .  qui  ont  une  po- 
pulation moyenne  de  moins  de  quinze 
détenus,  treize  qui  n'en  ont  que  de  cinq 
à  dix,  onze  de  un  à  cinq.  » — Là  même  où 
le  nombre  des  prévenus  est  plus  consi- 
dérable ,  l'excessive  multiplicité  des 
murs  de  séparation  ,  des  préaux ,  amoin- 
drirait outre  mesure  la  portion  d'air  et 
d'espace  réservée  aux  habitans  de  chaque 
quartier. 

P'audra-t-il  donc  que  le  prévenu,  qui 
tombe  pour  la  quatrième  ou  cinquième 
fois  peut-être  sous  la  main  de  la  justice, 
dont  tous  les  antécédens  sont  ignomi- 
nieux, professeur  émérite  de  vice  et  de 
débauche ,  puisse  salir  par  son  contact 
et  pervertir  par  ses  discours  et  ses 
exemples  celui  qui  n'avait  pas  encore 
franclii  le  seuil  d'une  prison ,  et  qui , 
peut-être,  n'a  pas  dévié  du  sentier  de 
l'honneur?  RI.  Ch.  Lucas  indique  un 
moyen  facile  de  limiter  une  si  funeste 
liberté  de  communications,  sans  frac- 
tionner indéfiniment  l'enceinte  de  la 
prison  :  c'est  de  faire  pour  la  séparation 
des  moralités  ce  qu'on  fait  dans  un  grand 
nombre  de  prisons  départementales  pour 
la  séparation  des  sexes,  c'est-à-dire  d'as- 
signer des  lieuns  différentes  pour  la 
promenade  dans  le  préau  commun  aux 
prévenus  inoffensifs   et    aux    prévenus 


REVUE. 


6ô 


suspects.  Combinée  avec  l'isolement  noc- 
turne et  le  bienfait  de  l'isolement  facul- 
tatif durant  le  jour,  cette  mesure  met- 
trait à  l'abri  de  toute  atteinte  la  dignité 
morale  des  prévenus  qui  se  respectent  ; 
et  elle  protégerait  la  faiblesse  de  ceux 
qui  inclinent  au  mal,  contre  la  conta- 
gieuse influence  des  plus  pervers. 

Quant    au    classement   des   prévenus 
dans  la  catégorie  des  suspects  ou  des  in- 
offensifs ,  selon  leur  moralité  présumée ^ 
M.   Ch.  Lucas  en  adjuge    le    soin    aux 
mêmes  magistrats  (le  procureur  du  roi 
et  le  juge  d'instruction)  qui  intervien- 
nent tous  les  jours  pour  les  besoins  de 
l'instruction,   dans  les  communications 
intéri^'ures  de  la  maison  d'arrêt,  et  les 
défendent  enti-e  tels  et  tels  prévenus, 
•c  II  n'y  aurait ,  dit-il ,  qu'un  pas  de  plus, 
ce  serait  de  faire ,  dans  l'intérêt  de  la 
séparation  des  moralités,  ce  qu'ils  font 
dans  l'intérêt  de  l'instruction ,  et  de  ré- 
gler de  la  même  manière  les  permis  ou 
interdits  de  communication ,    dans   le 
mouvement  journalier  de  la  population. 
Seulement  l'unité  d'exécution  forcerait 
de  concentrer  entre  les  mains  seules  du 
procureur  du  roi  ce  pouvoir  et  ce  de- 
voir de  classer  les  moralités.  Peut-être 
reprochera-t-on   d'abord   à   cet   emploi 
du  classement ,  d'être  arbitraire  ;  mais 
il  ne  pouvait  avoir  un  autre  caractère , 
puisque  dans  l'emprisonnement  préven- 
tif, ce  n'est  primitivement  ni  la  disposi- 
tion de  la  loi ,  ni  la  sentence  du  juge , 
mais  les  besoins  de  la  procédure  et  les 
renseignemens  de  la  poursuite,  qui  rè- 
glent la  position  du  prévenu.  »  —  Nous 
avouons  que  l'analogie  ne   nous  paraît 
pas  concluante.  Que  le  magistrat  inter- 
dise,  pour  les  besoins  de  la  procédure  , 
les  communications  entre  tel  et  tel  pré- 
venu ,    cette    précaution   n'outrage  pas 
ceux  qui  en  sont  l'objet  •  tandis  que  1j 
clas&iiicalion  dans  la  catégorie  des  sus- 
pects,  c'est-à-dire  des  hommes  présumés 
•vicieux,   porterait  en  quelque  sorte  le 
caractère  d'une  peine   infamante.  Ainsi , 
que  plusieurs  prévenus,  honorables  par 
leurs antécédens et  leurs  mœurs  piivé«^s, 
mais  impliqués  dans  une  accusation  de 
complot  politique,   soient   tenus,    par 
ordre  du   magistrat ,    séparés   les    uns 
des    autres     tant    que    dure    l'instruc- 
tion j  ils  pourront  ise  plaindre  de  la  ri- 

IT. 


gueur  de  celte  mesure ,  ils  ne  se  plain- 
dront pas  qu'on  leur  fasse  insulte.  Mais 
que  ces  mêmes  hommes  fussent  isolés 
des  autres  prévenus  ,  comme  suspects 
d'une  contagieuse  immoralité,  ils  se  ré- 
crieraient ,  et  l'opinion  publique  mur- 
murerait avec  eux  contre  une  dégrada- 
tion sans  jugement,  ^ous  doutons  qu'il 
fût  opportun  d'imposer  au  zèle  et  aux 
lumières  du  ministère  public  une  si 
délicate  et  si  pénible  mission  ;  et  la  pré- 
somption légale  d'innocence  qui  protège 
le  prévenu  ne  nous  paraît  susceptible  de 
recevoir  une  si  grave  atteinte  qu'au- 
tant qu'un  fait  également  légal  autorise 
cette  classification  en  prévenus  sus- 
pects et  en  prévenus  inoffensifs. 

Mais  ce  fait  légal ,  quel  sera-t-il  ?  Le 
chercherons-nous  dans  la  différence  des 
actes  imputés  aux  prévenus,  dans  la 
qualification  de  crime  ou  de  délit  qui 
'  leur  est  attribuée  ?  «  Mais ,  pour  qui 
connaît  le  moral  des  prisons,  dit  M.  ]Mo- 
reau-Christophe,  le  délit,  souvent,  im- 
plique de  la  part  de  celui  qui  le  commet, 
plus  de  perversité  que  le  crime.  L'ex- 
périence prouve  que  la  nature  de  la  peine 
encourue  donne  rarement  la  mesure  de 
la  dépravation  des  condamnés.  » 

Les  directeurs  des  maisons  centrales 
dans  leurs  réponses  à  la  circulaire  mi-  ' 
nistérielle  du  10  mars  1834,  qui  provo- 
quait plusieurs  renseignemens  sur  les 
effets  du  régime  des  prisons,  déclarent 
presque  unanimement  que  les  dangers 
des  communications  contagieuses  sont 
plus  à  craindre  de  la  part  des  correc- 
tionnels par  rapport  aux  réclusionnaires 
condamnés  pour  crimes,  que  de  ceux-ci 
à  ceux-là.  —  «  Les  correctionnels  en  géné- 
ral sont  plus  vicieux.  Parmi  les  criminels 
il  se  rencontre  beaucoup  d'hommes  qui 
ont  succombé  à  la  violence  de  leurs  pas- 
sions ou  aux  besoins  d'une  nombreuse 
famille.  >>  (  Réponse  du  directeur  de  la 
maison  de  IJeaulieu).  —  <  En  général ,  on 
remarque  beaucoup  plus  d'indocilité  et 
de  penchant  à  la  paresse  parmi  les  cor- 
rectionnels. Ceci  peut  paraître  un  para- 
doxe, mais  c'est  le  résultat  de  l'observa- 
tion. »  (  Réponse  du  directeur  de  la 
maison  d'Ensisheim  ).  —  «  La  corruption 
chez  les  correctionnels  est  poussée  à  ses 
dernières  limites.  >  (  Réponse  du  direc- 
teur du  Mont-Saint-Michel }.  —  La  mai- 


6fe  L'UNIVERSITÉ  CATHOLlQUli. 

son  centrale  de  Poissy  est;  consacrée  ex- 
clu>  ivement  aux  correctionnels.  C'est,  de 
l'aveu  général,  la  population  la  plus  in- 
disciplinée. On  conçoit  en  effet  que  l'es- 
croc,  le  filou,  lie  des   grandes  villes, 
possédant  par  cœur  leur  code  pénal  et 
sachant  s'arrêter  prudemment  sur  l'ex- 
trême limite  qui  sépare  le  crime  du  délit, 
puissent  être  infiniment  plus  vicieux  que 
des  hommes  qui  ont  été  entraînés  plus 
loin  par  la  violence  de  la  passion  ou 
Tempire  tyrannique  des  circonstances.  Si 
donc  le  jugement  qui  déclare  un  indi- 
•vidu   coupable  d'un  délit,  et  un  autre 
coupable  d'un  crime,  ne  donne  point  la 
mesure  de  leur  perversité ,  elle  ne  sau- 
rait, à /br/i077,  ressortir  de  la  différence 
des  qualifications  énoncées  dans  le  man- 
dat d'arrêt  ou  dans  l'acte  d'accusation. 
Il  faut  par   conséquent  recourir  à  un 
autre  fait  légal  qui  porte  avec  lui  une 
présomption  suffisante  pour  motiver  le 
classement  d'un  prévenu  dans  la  catégo- 
rie des  suspects.  Le  fait  de  la  récidive 
n'offre-t-il  pas  ce  caractère?  Lorsqu'un 
prévenu  tombe  pour  la  seconde  ou  troi- 
sième fois  sous  la  main  de  la  justice, 
cette  circonstance  aggravante  qui,   s'il 
est  condamné  de  nouveau,  le  rendra  pas- 
sible d'une  peine  plus  sévère,  ne  légi- 
time-t-elle  pas  aussi ,  avant  le  jugement , 
son  classemen!   dans  une   catégorie  ex- 
ceptionnelle? Ne  fait-elle  pas  présumer, 
à  bon  droit ,  plus  de  danger  dans  le  com- 
merce de  cet  homme  que   les  funestes 
conséquences  d'une  prc  mière  faute  ont 
enchaîné  au  mal  ?  N  est-ce  pas  prudence 
et  justice  d'empêcher  qu'il  ne  puisse  ré- 
pandre, parmi  les  autres  prévenus,  les 
germes  vicieux  qu'il  a  puisés  antérieure- 
ment dans  les  prisons  pour  peines?  In- 
dice  non  pas   certain,   mais   puissant, 
d'une   nature   malheureusement  viciée, 
fait  légal,  matériel  et  ne  laissant  aucune 
place  aux  caprices  de  l'homme,  la  re- 
prise de  justice  n'offrirait-elle  pas  une 
base  plus  ralionuKlIe  que  l'arbitraire  des 
procureurs  du  loi  pour  la  séparation  des 
moralités  dans  les  pr  sons  préventives? 
M.  Morediu-ClKistopUf,  qui  hisse  dési- 
rer :>on  second  vo'i'.ine,  ne  s'est  pas  cx- 
p|i(jué    sur  Ci  tle    importante   question. 
IVfaisCeq"'»!  dii  dans  son  premier  volume 
f)ioitvè:   t"  que  la  qualification  du  délit 
on  de  crime  aitribuée  à  l'acte  qui  est  im- 


puté au  prt'ven;'.  ne  coni,litiUi  nulietnent 
à  ses  yeux  un  indice  de  !  i  moralité  de 
l'iigeiitj  2°  qu'il  comprend  la  nt^cessilé 
de  ne  pas  multiplier  à  l'excès  les  diverses 
classes  de  prisons.  Car  il  propose,  avec 
raison,  ce  nous  semble,  d'affecter  une 
même  prison  aux  inculpés,  soit  accusés, 
soit  simples  prévenus;  estimant  que  c'est 
en  pure  perte  et  au  préjudice  du  bien- 
être  des  détenus,  que  les  départemens  se 
constituent  en  f.  ai»  pour  classer  les  pri- 
sons préventives  en  maisons  d'.srrêt  et  en 
maisons  dt'  justici^,  et  pour  établir  entre 
elles  une  distinction  nominale,  purement 
chimérique  et  Fans  application. 

«  Autant  la  première  division  intro- 
duite par  la  loi  en  prisons  pour  peines, 
d'une  part ,  et  en  maisons  d'arrêt  et  de 
justice,  de  l'autiC,  est  fondée  en  légalité 
et  en  raison  ,  autant  la  subdivision  entre 
les  maisons  d'arrêt  et  les  maisons  de  jus- 
tice me  le  semble  peu.  En  effet,  en  or- 
donnant que  les  maisons  d'arrêt  seront 
exclusivement  destinées  aux  prévenus,  et 
les  maisons  de  ju-.tice  aux  accusés,  le  lé- 
gislateur a  séparé  ces  deux  classes  de 
prisonniers  qui  pouvaient ,  sans  le  moin- 
1  dre  inconvénient,  se  trouver  ensemble; 
car  ce  ne  sont  que  des  présomptions  plus 
ou  moins  graves  qui  placent  certains  pri- 
sonniers dans  la  classe  des  prévenus  ,  et 
fait  renvoyer  les  autres  en  état  d'accusa- 
tion ,  tandis  que  ce  sont  des  preuves  qui 
séparent  les  condamnés  des  uns  et  des 
autres.  Pour  les  prévenus,  il  faut  un  ju- 
gement :  pour  les  accusés,  un  arrêt;  c'est 
la  seule  différence  qu'il  y  ait  entre  eux. 
Or,  cette  différence  n'est  que  df  juridic- 
tion ;  elle  n'en  entraine   aucune  dans  le 
degré  d'incertitude  de  la  criminalité.  Si 
même  il  y  avait  une  différence  morale  à 
établir  à  ce  sujet  je  n'hésiterais  pas  à  dire 
qu'elle  serait  à  l'avantage  de  l'accusé  de 
crime,  eîc. 

«  Et  puis  à  quoi  sert  cette  séparation? 
Lorsque  le  prévenu  contre  lequel  a  été 
rendu  nue  ordonnance  de  prise  de  corps, 
est  mis  en  accusation  ,  il  reste  dans  la 
maison  d'arrêt  jusqu'à  la  prochaine  ses- 
sion de  la  cour  d'assises,  et  il  n'est  trans- 
féré dans  la  maison  d'^  justice  que  quel- 
qui'S  jours  seuliMiicnt  avant  l'ouverture 
de.  débals  de  sou  alf.iii e.  » 

Le  travail  ne  s.iuriit  êtse  rendu  obliga- 
toire pour  les  prévenus  ;  mais,  comme 


d'une  antre  part ,  l'oisiveîé  forcée  est 
une  peine  plus  dure  que  le  travail  obli- 
gatoire, lorsqu'elle  s'applique  à  l'ouvrier 
indigent  qui  épuise  ses  dernières  res- 
sources, s'endette,  se  df^moralise  dans  les 
stériles  et  fastidieux  loisirs  de  la  capti- 
vité préventive  ,  tandis  que  le  réclusioii- 
naire  et  le  forçat  gagnent  leur  denier  de 
poche  et  amassent  un  pécule  d'ôpargnes, 
il  serait  désirable  que  l'administration 
fournît  des  moyens  de  travail  aux  pré- 
venus qui  le  désirent.  La  difficuUé  d'oc- 
cup  r  fructueusement  une  population 
mobile  cède  devant  les  considérations 
d'équité,  que  fortifie  l'intérêt  de  la  disci- 
pline, «  cent  détenus  occupés,  di»  le 
juge  Powers  ,  étant  plus  faciles  à  surveil- 
ler que  cinquante  détenus  oisifs,  » 

En  supposant  réalisées  ces  diverses 
mesures  en  faveur  des  prévenus;  leur 
régime  matériel  amélioré;  leur  dignité 
morale  protégée;  leur  captivité  devenue 
plus  douce  et  dégagée,  autant  que  possi- 
ble, des  circonstances  qui  l'assimilent  à 
l'emprisonnement  pénal;  la  société. au- 
rait-elle pleinement  acquitté  sa  dette 
envers  l'innocent  dont  la  liberté  a  été 
immolée  au  soin  du  repospublic  et  qui  a 
subi  peut-être  un  dommage  énorme  par 
la  suspension  de  ses  affaires,  le  coup 
porté  à  son  crédit,  les  nuages  jetés  sur 
son  honneur? 

Plusieurs  publicistes  estiment  qu'une 
action  en  dommages-intérêts  contre  l'Etat 
devrait  luiêtre  accordée.  —  *  ]N'est-ce  pas, 
dit  M.  Ch.  Lucas,  une  exception  révol- 
tante que  le  privilège  du  trésor  public, 
affranchi  du  recours  que  la  loi  im- 
pose partout  ailleurs  à  l'accusateur, 
comme  un  acte  de  réparation  et  de  jus- 
tice? C'est  évidemment  reconnaître  deux 
morales,  deux  justices,  l'une  pour  les 
citoyens,  l'autre  pour  le  fisc.  »  —Toutefois, 
dans  le  système  de  ces  publicistes,  l'ac- 
tion en  dommages-intérêts  contre  l'Etat 
n'appartiendrait  pas  de  plein  droit  à 
tout  accusé  absous.  On  déférerait  à  la 
sagesse  des  juges  le  soin  de  l'accorder  ou 
de  la  refuser,  selon  que  l'acquittement 
de  l'accusé  serait  à  leurs  yeux  un  brevet 
d'innocence  ou  leur  paraîtrait  résulter 
seulenienl  du  défjut  de  preuves  décisives. 
Remarquons  d'abord  que,  le  ])réi'enu 
ne  paraissant  devant  le  tribunal  torrec- 
tionael,  Vaccusc  n'étant  traduit  aux  as- 


REVÛÉ.  ^ 

sises,  qu'après  amples  informations  de  la 
chambre  du  conseil  et  de  la  chambre  des 
mises  en  accusation,  bien  rarement  son 
innocence  paraîtrait  assez  évidente  auic 
juges  pour  lui  accorder  un  recours  qui 
inculperait  jusqu'à  un  certain  point  la 
sagesse  et  les  lumières  des  magistats  ins- 
tructeurs. Or ,  pour  attribuer  une  répa- 
ration pécuniaire  à  un  très  petit  nombre 
prévenus  et  accusés,  que  demandent  ces 
publicistes? 

Ils  demandent  que  les  autres  soient 
frappés,  par  le  refus  même  de  l'action  en 
indemnité,  d'une  sorte  de  flétrissure 
morale.  Ils  demandent  que  le  juge  éta- 
blisse une  différence  là  où  les  jurés  n'en 
ont  point  établi,  et  qu'il  infirme,  par 
une  injurieuse  exclusion ,  l'autorité  des 
verdicts  d'acquittement  dont  ils  ne  doi- 
vent compte  qu'à  Dieu  et  à  leur  con- 
science. En  réalité,  la  mesure  proposée 
deviendrait  une  peine  contre  la  majorité 
des   accusés   absous,    par    cela    même 


qu'elle  serait  le  privilège  d'un  très  petit 
nombre,  et  elle  porterait  une  atteinte 
indirecte,  mais  réelle  et  grave,  aux  pou- 
voirs du  jury. 

Que  deviendra  cependant  le  prévenu 
indigent  qui  a  épuisé  ses  dernières  res- 
sources dans  la  prison,  et  qu'une  ordon-. 
nance  de  non-lieu  jette  sur  le  pavé  de  la 
rue ,  sans  argent ,  sans  vêtemens ,  sans 
abri,  sans  travail. 

—  «  Comment  pourvoira-t-il,  dit  M.  Bé- 
ranger  dans  un  rapport  dont  nous  avons 
déjà  cité  plusieurs  fragmens  (1);  com" 
ment  pourvoira-t-il  aux  premières  at- 
teintes du  besoin  ?  A  qui  aura-t  il  re- 
cours pour  avoir  du  pain  ?  Qui  lui 
donnera  son  premier  gîte?  Qui  veillera 
enfin  à  ce  que,  pendant  l'intervalle  qui 
va  s'écouler  jusqu'à  ce  qu'il  ait  rejoint 
sa  famille ,  ou  qu'il  se  soit  procuré  des 
moyens  d'existence  ,  cet  homme  ,  digne 
de  tant  d'intérêt  si  l'épreuve  judiciaire 
qu'il  a  subie  a  démontré  son  innocence, 
si  redoutable  dans  le  cas  où  de  l'insuffi- 
sance des  preuves  serait  résulté  pour 
lui  une  encourageante  impunité,  sub- 
siste, repose  en  paix,  et  ne  soit  pas 
irrésistiblement  conduit  du  désespoir  au 
crime? 

(1)  Moyens  d'introduirt  en  France  le  lyttèmepi^ 
nitentiaire. 


68 


L'UNIVERSITÉ 


«  Je  ne  puis  résister  à  raconter  com- 
ment la  charité  d'un  seul  homme  a  pu  , 
pour  la  ville  de  Paris ,  obvier  à  ces  in- 
convéniens;  je  tairai  son  nom,  sa  mo- 
destie en  souffrirait  trop  si  je  le  divulguais. 
Trappe  ,  pendant  le  cours  d'une  magi- 
strature que  ses  vertus  et  ses  lumières 
honoraient,  de  la  position  déplorable  des 
affranchis  de  prison,  pour  qui  la  liberté 
n'est  que  l'abandon  et  la  misère  ,  il  con- 
çut la  pensée  de  leur  fournir  pendant 
quelques  jours  un  asile  et  de  quoi  sub- 
venir aux  premières  nécessités  de  la  vie. 
A  cet  effet ,  il  s'assura  d'une  maison 
tenue  par  d'honnêtes  gens,  où,  à  un  prix 
modéré ,  on  se  chargea  de  les  nourrir  et 
de  les  loger.  Des  bons  furent  par  lui  con- 
jiés  aux  juges  d'instruction,  aux  prési- 
dens  des  tribunaux  correctionnels  et  des 
cours  d'assises,  avec  prière  de  les  remet- 
Ire  à  ceux  de  ces  malheureux  dont  je 
■viens  de  parler,  qui  seraient  dépourvus 
de  toute  ressource,  et  qui  appelleraient 
]e  plus  spécialement  leur  bienveillante 
pitié. 

«  Ce  digne  magistrat,  averti  à  l'instant 
oiJ  il  est  fait  usage  de  l'un  de  ces  bons,  se 
rend  sur-le-champ  dans  la  maison  indi- 
quée ,  s'informe  des  projets  de  celui  qui 
en  est  porteur,  le  prévient  que  l'hospita- 
lité lui  sera  accordée  pendant  huit  jours 
ei  qu'il  doit  mettre  ce  temps  à  profit 
pour  se  procurer  de  l'ouvrage.  S'il  man- 
que de  vêtemens  ,  il  lui  fournit  ceux  qui 
lui  sont  le  plus  nécessaires  ;  enfin,  dans  ce 
premier  moment  d'où  peut  dépendre 
tout  un  avenir,  il  le  sauve  à  la  fois  de  la 
douleur  de  se  voir  seul  et  délaissé,  et 
des  inspirations  funestes  qui  en  seraient 
l'inévitable  conséquence.  » 

Des  secours  de  ce  genre  confiés  par  !e 
gouvernement  aux  juges  pour  qu'ils  les 
distiibuassent  d'oifice,  à  titre  d'assistan- 
ces et  non  d'indemnité  légale,  vaudraient 
mieux  que  la  faculté  d'accorder  une  ac- 
tion en  dommagesintérCts  contre  l'État. 


CATHOLIQUE. 

Quant  aux  prévenus  qui  sont  condam- 
nés et  qui  passent  de  la  prison  préven- 
tive dans  une  prison  pour  peine,  l'équité 
ne  semble-t-elle  pas  demander  qu'on 
ieur  tienne  compte  du  temps  passé  dans 
la  première?  La  loi  (l)  ne  fait  courir  la 
durée  des  peines  temporaires  qu'à  dater 
du  jour  où  la  condamnation  est  devenue 
irrévocable  (2).  Il  résulte  de  là  que  l'in- 
dividu condamné  pour  un  délit  léger  à 
un  emprisonnement  de  trois  mois,  par 
exemple,  subit  en  réalité  une  peine  beau- 
coup plus  longue  que  le  coupable  con- 
damné à  un  an  ,  si  celui-ci  est  resté 
libre  de  sa  personne  jusqu'au  moment 
de  sa  condamnation,  tandis  que  l'autre 
avait  déjà  subi,  durant  l'instruction,  une 
captivité  préventive  de  12,  15,  22  mois, 
ce  qui  n'est  pas  inliniment  rare. 

ÎS'ous  nous  sommes  étendus  longue- 
ment sur  l'emprisonnement  préventif 
qui  réclamait  eu  effet  un  examen  tout 
spécial ,  par  la  gravité  des  abus  que  pré- 
sente son  mode  d'exécution.  Une  partie 
des  faits  et  des  considérations  sur  les- 
quels nous  avons  appelé  l'attention  de 
nos  lecteurs  se  reproduisent  au  sujet  de 
l'emprisoniTement  pénal  qui  fera  la  ma- 
tière de  notre  prochain  article.  En  pour- 
suivant l'élude  des  prisons  et  de  leur  ré- 
for  me,  nous  achèverons  de  faire  connaître 
les  ouvrages  dans  lesquels  ViM.  Moreau- 
Christophe,  Ch.  Lucas  et  Marquet-Yasse- 
lot  ont  déposé  le  fruit  de  leur  expérience 
et  de  leurs  méditations. 

P.  L. 

(1)  Art.  21  du  Code  pénal  modifié. 

[2)  Excepté  dans  le  cas  où  le  condamné  ne  s''élanl 
pas  pourvu  ,  il  y  a  eu  appel  ou  pourvoi  du  ministère 
public  ;  auquel  cas,  quel  que  soit  le  résultat  de  cet 
appel  ou  de  ce  pourvoi ,  la  durée  de  la  peine  court 
du  jour  du  jugement ,  et  non  du  jour  de  la  décision 
de  la  Cour  suprême.  11  en  est  de  même  dans  le  cas 
où  la  peine  a  été  réduite  sur  le  pourvoi  du  con- 
damné. Art.  22. 


L'AME  EXILÉE, 


LEGENDE, 


PAR    ANNA    MARIE    (l). 


La  terre  est  un  exil ,  la  patrie  est  aux  cieux 


C'était  aux  premiers  jours  de  la  foi  chré- 
tienne. Le  sang  des  martyrs  germait  de 
toutes  parts  des  confesseurs  et  des  vier- 
ges. Né  de  ce  divin  effluve  jailli  sous  la 
lance  du  Centurion  ,  l'Amour  s'enivrait 
des  souffrances  de  la  Croix  ^  il  fécondait 
de  ses  sueurs  et  de  ses  larmes  l'aridité 
des  solitudes.  Il  brisait  par  la  Patience  ia 
rage  ingénieuse  de  l'Egoïsme  qu'il  com- 
battait à  bras  ouverts  ,   et  il  allait,  sans 
terreur  ,  sonder  le  vide  infini  du  désert. 
La  Vie  se  prodiguait  aux  tortures  pour 
payer  la  rançon  de  l'esclavage  sensuel  • 
l'Ame  se  livrait  avec  Foi  aux  tentations 
solitaires  pour  conquérir  la  force  ou  la 
justification  du  Dévouement.  La  couronne 
d'épines,  afin  de  gagner  le  monde  ;  le 
désert,  afin  de  se  gagner  soi-même  !  Sou- 
vent ,  dans  leur  immense  besoin  de  cha- 
rité ,  ces  glorieux  athlètes  des  luttes  in- 
visibles ,  ces  vétérans  du  martyre  qui 
sauvaient  Rome  r^ilgré  César,  se  sen- 
taient jaloux  de  toute  la  Croix  du  Sei- 
gneur :  les  uns  allant  donner  leur  sang 
au  monde,  après  avoir  crucifié  leur  âme  ; 
les  autres  venant  achever  l'œuvre  de  leur 
jour  ,   sous  le   regard  de  Dieu  ,  par  la 
persécution  volontaire  et  le  martyre  in- 
térieur !  Oh  !  dans  cette  ineffable  réno- 
vation de  la  Terre,  le  Ciel  ne  devait-il 
pas  lui  sourire  et   s'abaisser  ?  Quelles 
vertus  dans  ce  sang  !  quels  parfums  dans 
ces  larmes  !  ces  larmes  saintes,  délices 
des  Anges  (2)  !  Quel   rassérénement  de 
l'air  !  quelle  saveur  de  renaissance  !  Tout 
est  changé.  Un  nouveau  pain  de  vie  !  un 
nouvel  homme   !   de   nouveaux  cieux  ! 
Pourrions -nous  donc  admirer  que  tant 
de  grâces  miraculeuses  aient  été  dès  lors 
le  salaire  anticipé  de  tant  de  miracles 
humains?  La  bonté  divine  n'aurail-elle 
pas  daigné  parfois  se  croire  en  retour 
avec  notre  héroïque  infirmité  ?  D'immen- 
ses faveurs  n'auraient- elles  pas  été  les 

(1)  Paris  ,  Delloyo ,  lilirairc ,  place  do  la  Dourte,  &. 

(2)  Deliciw  angelorum.  S.  Bern. 


REVUE.  W 

arrhes  divines  avancées  à  celte  Foi  brû- 
lante ,  à  cet  invincible  Amour  ! 

Et  cependant  Dieu  venait  de  redeman- 
der à  une  sainte  femme ,  veuve  et  mère 
de  martyrs  ,  l'unique  enfant  qui  lui  res- 
tait !  sa  fille  !  Marie  !  la  plus  belle  et  la 
plus  touchante  entre  les  roses  de  Saaronî 
Morte  soudain  au  moment  où  ses  com- 
pagnes allaient  tresser  sa  couronne  d'é- 
pouse ,  où  le  thaled  brodé  d'or  se  dé- 
ployait pour  ombrager  sa  tète  !  le  voile 
nuptial  n'est  plus  qu'un  linceul;  les  lis 


de  la  mort  couvrent  son  front  pâle  ;  elle 
semble  dormir  sous  l'ombre  de  sa  chaste 
paupière,  et  les  pleurs  de  ses  compagnes 
vont  bientôt  couler  sur  sa  tombe. 

Autour  de  la  couche  virginale  reten- 
tissent les  derniers  chants  3  hymne  d'a- 
dieux et  d'espérance ,  mélodieux  viatique 
de  l'âme  voyageuse  ! 

A  l'heure  des  funérailles ,  les  chants 
de  la  Foi  s'interrompent  pour  laisser  un 
dernier  cours  à  l'affliction  de  l'Homme. 
Les  pleurs  et  les  sanglots  redoublent  au 
moment  où  tout  va  disparaître  de  ce  qui 
était  Marie  ! 

Mais  que  sont  les  douleurs  qui  peuvent 
s'exprimer  !  Une  femme  est  assise  auprès 
du  lit;  sans  pleurer,  sans  gémir,  sans  ar- 
racher ses  cheveux ,  comme  celles  qui 
l'entourent;  mais  plus  pâle  que  la  jeune 
morte,  et  comme  elle  immobile,  les  yeux 
fixés  sur  ce  visage  sans  couleur ,  et  de- 
puis deux  jours  que  Marie  n'est  plus  , 
cette  femme  n'a  changé  de  regard  ni  d'at- 
titude  

C'est  la  mère  ! 

Au  nom  de  Marie  ,  une  dernière  fois 
prononcé,  elle  se  lève  ;  elle  regarde  long- 
temps autour  d'elle  ;  elle  revient  enfin  à 
la  conscience  de  sa  douleur  !  Mais  plus 
l'affreuse  réalité  lui  apparaît,  moins  elle 
y  peut  croire  ;  plus  ses  yeux  s'ouvrent , 
plus  elle  doute  dans  son  cœur.  A  l'im- 
mensité de  sa  souffrance  ,  elle  s'assure 
que  Dieu  n'a  pu  vouloir  lui  prendre  sa 
fille  ! 

«  Ma  fille  !  Où  est  ma  fille  ?  Il  me  la 
rendra  !  >•  Et  soudain  dans  la  sainte  folie 
de  sa  foi  éplorée ,  la  malheureuse  mère 
s'élance  de  sa  demeure  ,  et ,  d'une  voix 
étrange ,  elle  commande  à  tous  l'attente 
de  son  retour. 

Pauvre  Sarah  !  elle  n'aura  donc  eu  la 
constance  édifiante  de  survivre  à  ses  lils 


^n 


L'UNIVERSITÉ 


ej;  à  leur  père,  que  pour  voir  le  frêle  , 
l'unique  appui  de  sa  vieillesse  dérobé  à 
ses  tremblantes  mains  !  Que  lui  sert  d'a- 
Tpir  rais  tant  de  peines  au  pied  de  la 
Croix,  si  le  ciel  lui  en  ravit  le  mérite  en 
brisant  les  derniers  ressorts  de  son  âme  ? 
Que  lui  sert  ce  trésor  de  vertus  et  de  pa- 
tience, laborieusement  amassé,  si  un  in- 
vincible désespoir  le  dissipe  en  un  jour  ! 

La  nuit  s'écoule  ;  les  heures  tombent 
en  silence  dans  le  sablier  muet,  et  Sarah 
n'est  point  de  retour.  Déjà  le  soleil  éclaire 
au  loin  les  monts  de  la  Judée  j  la  cigogne 
relève  sa  tête  endormie  de  dessous  son 
ailej  les  lampes  pâlissent  aux  rayons  du 
jour  naissant 

Qu'est  devenue  Sarah  ? 

La  plaine  est  sombre  encore,  couverte 
d'un  brouillard  bleu  que  la  vue  ne  peut 
pénétrer...  Les  fossoyeurs  murmurent... 

Tout-à-coup  le  simoun  chasse  le  brouil- 
lard comme  un  voile  détaché  qui  s'en- 
vole : 

«  La  voilà  !  »  s'écrie  un  enfant,  i  Voilà 
Sarah  qui  gravit  la  colline  !  »  Un  vieillard 
est  avec  elle  5  c'est  le  saint  de  la  grotte 
de  Ganim ,  puissant  en  œuvres  de  misé- 
ricorde : 

«Mais  hélas  !  qu'espérer  maintenant?» 
dit  en  pleurant  la  jeune  Anastasie. 

Qui  sait  ?  Le  saint,  dans  sa  jeunesse,  a 
connu  Jean  le  bien-aimé.  Les  vertus  sor- 
ties de  la  poitrine  du  Sauveur  ne  se  sont 
pas  affaiblies  sans  doute  en  passant  au 
solitaire.  Il  approche  ;  tous  sont  agités 
d'un  saint  tremblement  •  ils  tombent  à 
genoux  ;  le  poil  de  leur  chair  se  hérisse 
dans  une  religieuse  attente.  Le  vieillard 
recueilletoutesses  puissances  intérieures 
dans  une  ardente  prière  :  il  se  lèvcj  il 
s'avance  vers  Marie,  guidé  par  Sarah,  et 
posant  sur  la  tête  de  la  jeune  fille  ses 
mains  mutilées  par  les  bourreaux  : 

«  Marie,  levez-vous  !  » 

O  miracle  !  —  miracle  !  A  celte  voix 
puissante  Marie  s'est  levée  !  Elle  a  posé 
ses  pieds  sur  la  terre  !  Toutes  les  fleurs 
qui  la  couvraient  se  répandent  autour 
d'elle.  La  mort  est  toujours  sur  ses  traits 
altérés  ;  ses  membres  roidis  semblent 
agir  sous  une  volonté  supérieure,  qui  les 
dompte  et  les  force  à  robéissance.  Ses 
yeux  s'ouvrent  j  ils  sont  ternes  et  fixes  ; 
wais  peu  à  peu  les  voilà  qui  s'éclairent 
çommQ  ui^Q  ^toilc  au  ciel  ^  la  vie  »'y  ra^- 


CATHOLIQUE. 

lume  et  l'âme  y  resplendit  de  nouveau.., 
—  Ah  !  je  meurs  de  joie ,  s'écrie  Sarah  ! 

Pauvre  mère  !  qu'elle  est  loin  de  se 
douter  que  l'excès  de  l'affliction  était 
pour  elle  le  comble  de  la  gloire  !  que  sa 
douleur  allait  bientôt  faire  sa  joie,  com- 
me ,  à  présent,  sa  joie  va  bientôt  faire 
sa  douleur  !  Ses  forces  l'ont  abandonnée 
dans  cette  suprême  confiance  en  Dieu  j 
mais  Dieu  ne  lui  en  veut  pas  :  il  y  a  tant 
de  souffrance  dans  cette  révolte  de  l'a- 
mour !  Seulement  il  va  l'instruire,  par  sa 
complaisance  même  ,  qu'il  l'avait  mieux 
aimée  dans  la  rigueur  de  sa  volonté , 
qu'elle-même  n'aimait  sa  fille  dans  les  dé- 
chirantes réclamations  de  sa  tendresse  ! 

«J'ai  donc  dormi  bien  long- temps? 
Qu'est-il  arrivé  pendant  mon  sommeil  ? 
Pourquoi  ces  fleurs,  ces  parfums,  »  de- 
mandait Marie  à  sa  mère  et  à  sa  compa- 
gne Anastasie,  qui  l'observaient  dans  une 
admiration  mêlée  d'une  sainte  terreur. 
K  N'avais-je  donc  pas  cessé  de  vivre?» 
Et  promenant  ses  mains  sur  sa  mère  et 
sur  Anastasie  :  «  J'ai  donc  rêvé  la  mort? 
reprit- elle.  » 

•«  Que  se  passe-t-il ,  Marie  ,  au  dedans 
de  toi-même?  dit  Anastasie. 

«  Je  ne  sais,  lépond  la  jeune  ressus- 
citée.  Je  ne  souffre  plus  comme  à  ce  mo- 
ment où  je  crus  sentir  mon  âme  quitter 
salragile  enveloppe;  mais  je  ne  sens  pas 
non  plus  cette  abondance  de  bonheur 
dont  je  fus  soudainement  inondée.  J'étais 
heureuse  comme,  il  ne  nous  est  pas  donné 
d'être  ici-bas.  Oh  !  que  mon  rêve  était 
beau  !  Mes  yeux  sont  encoie  tout  éblouis 
de  sa  splendeur,  et  tout  ici  me  paraît  si 
sombre  et  si  triste  !  Que  la  lumière  est 
pâle,  auprès  decellequej'ai  vueen  songe! 
Le  soleil  est-il  donc  voilé  ?  Ses  rayons 
n'ont  plus  d'éclat  ni  de  chaleur.  Pour- 
quoi la  nature  est-eile  ainsi  obscure  et 
désolée  ?  et  puis  le  vent  de  la  terre  me 
donne  froid  au  cœur  !  Ma  mère  ,  ré- 
chauffe-moi !  »Samére  la  presse  dans  ses 
bras  ;  Anastasie  cherche  à  tiédir  ses  pieds 
de  son  haleine.  —  «Ce  rêve  ,  qui  me  le 
rendra  ?...  Dans  cet  air  gl^cé  je  me  sens 
mourir  !  Ah  !  que  re  puis  -je  me  ren- 
dormir, afin  de  rêver  encore  !  «—«Quoi, 
Marie ,  s'éciie  la  mère,  tu  regrettes  la 
mort  auprès  de  moi  !  » 

—  i  La  mort  !  c'était  la  mort  !  Oh ,  ma 
mère  !m(  que  la  mort  «st  bvlle  !  > 


REVUE. 


71 


La  vertu  des  pleurs  malernels  a  bien 
pu  arracher  à  la  tombe  des  restes  inani- 
m«s  ;  mais  elle  n'a  pu  reconquérir  l'âme 
sur  le  ciel.  Ces  pleurs  ,  ce  deuil  du  pins 
ineffable  des  amour^j  de  la  terre ,  ne  p^u- 
Tcnt  rendre  à  la  je'une  ressuscité«  le  désir 
de  vivre.  Lu  trisre  mère  en  appelle  à  une 
autre  douleur  ,  à  un  autre  amour  ,  pour 
rattacher  sor.  enfant  à  la  vie.  Oh  !  com- 
bien ce  nouvel  effort  doit  coûter  à  son 
cœur!  Si  Marie  consent  à  vivre,  ce  n'est 
donc  pl'js  au  nom  de  Sarah  que  son  âme 
sera  redescendue  des  cieux  ! 

«^  ïluben  ,  ton  jeune  et  beau  fiancé  , 
doit  revenir  bientôt  de  son  long  voyage  ; 
tu  l'aimais,  Marie,  et  il  t'aime...  Vous 
serez  unis  ;  tu  seras  heureuse  épouse  , 
heureuse  mère  ;  tu  ne  sais  pas  ce  que 
sont  les  joies  d'une  mère  qui  tient  son 
fils  premier-né  dans  ses  bras  !  Tu  l'ap- 
prendras ,  31arie  ,  et  tu  sauras  que  la 
terre  contient  une  félicité  dont  le  ciel 
serait  jaloux  si  elle  ne  descendait  pas  de 
lui.  —  Paix,  ma  mère,  dit  doucement 
Marie;  mes  oreilles  retentissent  encore 
de  la  voix  des  Anges...  »  ' 

Marie  ne  peut  plus  aimer  d'amour  hu- 
main, cet  amour  qui  ne  sait  guère  qu'em- 
brasser et  attirer  à  soi  quelqîieségoïsmes; 
cet  amour,  inquiet  et  jaloux  ,  qui  veut 
être  payé  de  retour,  et,  si  pur  qu'il  soit, 
s'élève  bien  rarement  au  dessus  de  la 
douleur  de  se  croire  oublié  ou  méconnu. 
Elle  aime  mieux  ;  elle  aime  autrement  ; 
elle  aime  de  cet  amour  immense,  infini, 
sorti  du  temps  et  des  ombres  qui  passent, 
délivré  de  la  prison  des  sens;  cet  amour 
tout  à  la  fois  vive  intelligence  et  pur 
désir,  récompense  et  mérite,  soupir  d'es- 
poir et  larmes  de  félicité  ,  ineffable  ;is- 
piration  et  volupté  divine.  Elle  rapporte 
tout  h  cet  amoiir;  elle  aime  tout  dans  cet 
amour  ;  elle  n'aime  plus  que  l'amour 
même. 

«  Ah  !  Ruben  ,  disait-elle  ,  vous  aussi 
vous  voulez  que  je  vive  !  '• 

Mais  ce  n'est  pas  pour  lui  imposer  la 
vie  de  nouveau;  ce  n'est  pas  en  vain  non 
plus  que  Dieu  a  relâché  cette  âme  ,  cap- 
tiveun  jour  delà  félicité  éternelle.  Marie 
sera  revenue  chercher  sur  la  terre  sa 
couronne  nuptiale  pour  assurer  à  Ruben 
le  parlage  des  joies  célestes  avec  sa  cé- 
hîste  fiancée  ;  elle  sera  revenue  dire  à 
Sarah  les  réalités  de  la  mort ,  en  lui  lé- 


guant un  fils  pour  alléger  les  dernières 
heures  de  son  pèlerinage  :  «  Ma  mère , 
voilà  votre  fils  !  Ruben ,  voilà  la  mère  !  » 
—  «  Vous  me  pleurez  ,  ajoute-t-elle ,  et 
c'est  là  l'amertume  que  Dieu  attache  à 
ma  délivrance.  Ah  !  pourquoi  me  pleu- 
rez-vous ?  Vous  qui  m'aimez,  aimez-raoi 
dans  le  ciel  où  je  vais  aller  veiller  sur 
vous...  Mère  chérie  !  dis  que  tu  consens 
à  me  voir  te  quitter  pour  cette  patrie  oii 
le  bonheur  m'attend.  Je  ne  pourrais  goû- 
ter avec  plénitude  les  joies  mêmes  du 
ciel,  si  ton  cœur  inconsolable  me  rappe- 
lait toujours.  La  voix  d'une  mère  déso- 
lée trouble  jusqu'à  la  paix  des  cieux.  Ma 
mère,  bénis-moi...,  et  permets-moi  de 
partir...  » 

«  O  Marie,  tu  n'es  pas  mère  !...  dit 
Sarah  »  ,  et  elle  resta  silencieuse  un  mo- 
ment ,  sans  courage  et  sans  parole. 

Mais  rassemblant  ses  forces  comme  la 
Vierge  au  pied  de  la  Croix ,  elle  dit  en 
posant  ses  mains  sur  la  tète  de  son  en- 
fant :  «Que  le  Dieu  tout-puissant  te  bé- 
nisse et  te  rende  les  délices  ineffables 
dont  mes  vœux  insensés  t'ont  privée,  ne 
réservant  que  pour  moi  la  douleur  !  » 

Puis  elle  ajouta  très  bas,  n'ayant  pas 
la  force  d'articuler  ces  mots  :  —  «  Par- 
tez, âme  de  mon  unique  enfant  j  habiter 
aujourd'hui  les  demeures  heureuses  !  » 

Sublime  martyre  de  l'amour  !  il  s'est 
enfin  renoncé  lui-même  !  L'amour  ma- 
ternel touche  à  l'amour  infini  ! 

Le  prêtre  achevait  la  cérémonie  sainte..* 
Elle  était  en  extase,  les  yeux  levés  , 
les  mains  jointes  ,  immobile  et  mur- 
murant un  chant  presque  inarticulé. 
Aux  dernières  paroles  du  ministre  du 
Seigneur,  elle  dit  d'une  voix  défaillante: 
—  «  Ruben  !  ma  mère  !  je  meurs  en  vous 
aimant...  —  Adieu  !  Adieu!  > 

Quelles  consolantes  impressions  nais- 
sent de  cette  délicieuse  légende  !  quelles 
hautes  leçons  dans  le  pur  et  antique  des- 
sin de  ce  drame  touchant  !  Le  détache- 
ment de  la  vie  ,  le  mépris  ou  plutôt  le 
désir  de  la  mort,  la  certitude  de  l'avenir, 
et  je  ne  sais  quelles  vagues  aspirations 
d'un  air  ,  d'un  jour  nouveau  se  suggè- 
rent au  cœur  ému  ,  sous  l'expression  Ja 
plus  simple  et  la  plus  pénétrante.  Que 
ces  douces  pages  soient  aux  âmes  en  deuil 
unsalutaireenseigncmenli— Que  l'amour 
prenne  garde  de  se  pleurer  lui-môme  dans 


72 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


la  perle  de  ce  qu'il  aime  !  L'intempé- 
rance de  nos  regrets  est  une  révolte  con- 
tre Dieu  ,  une  défiance  de  ses  promesses, 
une  inconséquence  avec  ce  long  murmure 
d'anguisses  que  nous  élevons  contre  la 
vie.  Que  la  foi  demande  raison  à  la  dou- 
leur, et  ce  n'est  plus  la  mort,  mais  la 
vie  que  nous  prendrons  en  patience.  Le 


plus  pur  des  théosophes  a  dit  sainte- 
ment :  «  L'espérance  de  la  mort  fait  la 
consolation  de  mes  jours;  aussi  voudrais- 
je  que  l'on  ne  dît  jamais  l'autre  vie,  car 
il  n'y  en  a  qu'une.  »  Cette  pensée  prend 
toute  la  force  d'un  sentiment  après  la 
lecture  de  VAme  exilée.         L.  Moreau. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


De  la  Démoeratie  nouvelle  ou  det  mctur$  »t  de  la 

puissance  des  classes  moyennes  en  France ,  par 

EdOUIRD  AlLETZ  [l). 

Diverses  publications  antérieures  à  celle-ci  :  Le 
tableau  de  Vhisloire  générale  de  PEurope  depuis 
1814  jusqu'à  1850,  les  Esquisses  de  la  souffrance 
morale,  VEssai  sur  Vhomtne,  ou  accord  de  la  philo- 
sophie et  de  la  religion,  avaient  déjà  assigné  à  M. 
Ed.  Allelz  une  place  non  sans  honneur  parmi  les 
écrivains  sérieux  de  l'époque.  Dans  la  Démocralie 
noutelle,  ainsi  que  le  titre  le  fait  aisément  pres- 
sentir, les  faits  et  les  théories  politiques  jouent  un 
grand  rôle.  Nous  croyons  donner  une  idée  suffisam- 
ment exacte  des  opinions  de  fauteur,  en  disant 
qu'elles  concordent  avec  celles  qui  furent  dévelop- 
pées par  M.  Guizot,  le  3  mai  1837  ,  à  la  chambre 
des  députés  ,  dans  le  mémorable  discours  qu'il  pro- 
nonça pour  expliquer  ce  qu'il  entendait  par  gou- 
vernement des  classes  moyennes.  Ancien  régime, 
Restauration ,  révolution  de  juillet ,  ordre  de  choseï 
actuel,  système  républicain,  cens  électoral  et  d'éli- 
gibilité, franchises  communales,  centralisation, 
jory,  liberté  de  la  presse,  etc.,  sont  tour  à  tour 
Vobjet  de  l'examen  de  M.  AUetz.  Sans  aborder  ,  ici , 
des  sujets  de  polémique  quotidienne,  qu'il  nous 
eoit  permis  de  critiquer  quelques  jugemens  relatifs 
i  des  actes  qu'on  peut  considérer  comme  apparie- 
nanl  déjà  au  domaine  de  l'histoire. 

Il  nous  a  paru  que  la  sévérité  de  l'écrivain  envers 
]a  Restauration  ,  y  était  portée  au  delà  des  bornes 
de  la  justice ,  et  nous  avons  regretté  de  no  pat 
retrouver  dans  ces  jugement  la  sagesse  et  l'éléva- 
tion de  pensée  qu'on  remarque  en  général  dans 
l'ouvrage. 

Voici  en  quels  termes  il  parle  des  honneurs  ren- 
dus aux  restes  de  Louis  XVI  :  «  Le  convoi  funèbre 

(1)  A  Paris  ,  chez  P.  Lequiçn  ,  libraire-éditeur, 
quai  des  Augutlins,  47. 


qui  roule  avec  grande  pompe,  vers  les  sépultures  de 
Saint-Denis  ,  les  restes  de  l'infortuné  Louis  XVI,  fait 
revivre  dans  tous  les  esppits  l'image  de  l'échafaud 
d'un  roi ,  et  la  nation,  péniblement  oppressée  de  ce 
rêve  ,  se  demande  si  on  veut  faire  retomber  sur  sa 
tête  le  sang  de  l'auguste  martyr.  »  —  S'il  y  a,  ici , 
quelque  chose  d'injurieux  pour  la  France ,  c'est 
uniquement  l'étrange  susceptibilité  qui  tendrait  à 
faire  considérer  la  majorité  nationale  comme  com- 
plice d'un  forfait  qu'elle  avait  vu  s'accomplir  muette 
d'effroi  et  d'horreur.  Nous  nous  étonnons  du  blâme 
infligé  à  une  mesure  protégée  par  des  considérations 
qui  n'auraient  dû  échapper  ni  k"  la  raison  ni  au 
cœur  d'un  écrivain  tel  que  M.  Alletz.  La  cérémonie 
funèbre  qu'il  censure  ,  fut  à  la  fois  l'accomplisse- 
ment d'un  impérieux  devoir  de  piété  fraternelle  et 
un  acte  de  haute  et  religieuse  moralité.  Fallait-il 
donc  ,  pour  complaire  aux  bourreaux  de  celui  que 
l'auteur  appelle  un  auguste  martyr,  qu'un  frère 
laissât  pourrir  à  la  voirie  les  ossemens  de  sou 
frère ,  et  s'interdît  de  les  faire  placer  honorablement 
dans  la  sépulture  familiale  i"  El  comment  un  écri- 
vain qui  déplore  la  violence  des  passions  anti-sociales 
dont  Louis  XVI  fut  victime,  de  même  que,  dans 
le  gouvernement  actuel ,  il  applaudit  surtout  le  mo- 
dérateur de  l'esprit  révolutionnaire  ;  comment  peut- 
il  ne  pas  approuver  la  pacifique  manifestation  de 
respect  et  de  douleur  par  laquelle  les  grands  corps 
de  l'Etat  protestèrent  contre  le  crime  de  régicide? 
Toujours  en  parlant  des  premières  années  de  la 
Restauration,  l'auteur  a  écrit  la  phrase  suivante  : 
«  Les  parolesimprudentes  du  clergé  sèmentde»  alar- 
mes dans  les  campagnes  ,  louchant  le  rétablissement 
de  la  dime  et  de  la  corvée.  »  —  L'auteur  nous  mon- 
trerait sans  peine  des  pamphlets  et  des  articles  de 
journaux  oii  la  prétention  de  rétablir  dlme  et  eorvé» 
était  en  effet  imputée  au  clergé;  mais  pourrait-il 
nous  citer  des  faits  suffisans  pour  absoudre  lei 
accusateurs  du  crime  de  calomnie  ,  et  du  reproche 
de  légèreté  le  juge  qui  réserve  ses  ceniurea  contre 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


7S 


lei  accusés?  Sans  remonter  à  1816 ,  une  expérience 
plus  récente  aurait  pu  lui  rappeler  arec  quelle 
effronterie  les  ennemis  de  l'Eglise  savent  exploiter 
l'ignorance  et  le  mécontentement  de  pauvres  gens 
accessibles  aux  plus  absurdes  insinuations.  Au  com- 
mencement de  1850  ,  lorsque  des  incendies  ,  allumés 
par  d'invisibles  mains,  dévoraient  les  chaumes  et 
exaspéraient  la  colère  des  populations  rurales  de  la 
Kormandie ,  des  voix  également  inconnues  firent 
circuler  parmi  elles  un  murmure  sinistre  contre  le 
clergé.  On  parla  de  souscriptions  organisées  entre 
les  prêtres  pour  soudoyer  les  incendiaires  et  réduire 
le  peuple  en  le  ruinant.  On  fut  jusqu'à  émettre  une 
lis'.e  imprimée  de  prétendus  souscripteurs  parmi 
lesquels  figuraient  les  plus  vénérables  ecclésiasti- 
ques. Ces  monstrueux  mensonges  trouvaient  créance 
dans  un  trop  grand  nombre  d'esprits.  Serait-on 
fondé  à  dire,  pour  cela,  que  les  paroles  impru- 
dentes du  clergé  semèrent  des  alarmes  dans  les 
campagnes,  louchant  la  sécurité  des  personnes  et 
des  biens?  Est-ce  sur  le  clergé  ou  sur  les  calomnia- 
teurs du  clergé ,  que  doit  retomber  l'odieux  de  ces 
alarmes  ? 

Ailleurs ,  l'auteur  reproche  aux  Bourbons  de 
s'être  souvenus  que  de  braves  et  fidèles  officiers , 
l'élite  de  la  marine  française ,  s'étaient  fait  tuer 
pour  eux  à  Quiberon ,  et  d'avoir  permis  qu'un 
monument  modeste  consacrât  le  lieu  de  leur  trépas. 
N'est-ce  point  faire  la  loi  trop  dure  aux  rois  ,  d'exiger 
qu'ils  poussent  l'oubli  jusqu'à  l'ingratitude,  et  l'hu- 
milité jusqu'à  couvrir  d'un  voile  discret  le  dévoue- 
ment de  yaillans  hommes  qui  se  sont  sacrifiés  à 
leur  cause?  Que  si  tout  monument  qui  se  rattache 
aux  guerres  de  la  Vendée  était  proscrit  comme  un 
téméraire  souvenir  «  qui  remue  la  cendre  des 
morts ,  »  il  faudrait  donc  aussi  briser  la  statue  tu- 
mulaire  du  vendéen  Bonchamps ,  étendant  une  main 
protectrice  sur  la  tête  des  prisonniers  républicains 
au  moment  même  où  la  balle  mortelle  venait  de 
l'atleiudre  !  Hélas!  nos  discordes  civiles  nous  ont 
coûté  assez  de  larmes  et  de  sang  pour  que  l'on 
recueille  du  moins,  avec  de  nobles  égards,  la  mé- 
moire des  faits  où  le  caractère  national  s'est  montré, 
quels  que  fussent  la  bannière  et  le  camp,  généreux  , 
admirable  en  face  de  la  mort ,  dévoué  jusqu'à  l'hé- 
roïsme à  la  cause  sincèrement  adoptée.  Lorsque  les 
années  auronientièreraentcalméles  espritsémus  en- 
core par  tant  d'orages,  les  écrivains  les  plus  étrangers 
aux  sympathies  et  à  la  foi  politique  des  émi{;rés  tués 
à  Quiberon,  ne  méconnaîtront  pas  ce  qu'il  y  eut 
d'honorable  dans  l'inspiration  qui  porta  ces  hommes 
i  quitter  des  retraites  hospitalières  pour  chercher 
un  tombeau  dans  la  terre  natale  ou  y  relever  le 
principe  séculaire  auquel  étaient  acquis  leurs  con- 
victions et  leurs  sermens. 

Tout  en  voyant  dans  le  triomphe  des  classes 
moyennes  un  fuit  légitime,  heureux,  et  qu'il  croit 
destiné  à  une  longue  durée,  l'auteur  n'oublie  pas 
qu'à  chacun  des  droits  dont  sont  investies  les  classes 
qui  participent  au  gouvernement  de  la  chose  pu- 
blique ,  correspond  un  devoir  envers  la  classe  in- 
digente que  la  néceigilé  d'un  incessant  labeur  ma- 


nuel et  le  défaut  de  lumières  placent  naturellement 
sous  la  tutelle  de  ses  aines  en  civilisation. 

Il  rappelle  aussi  à  la  société  et  à  ses  chefs  tous 
les  titres  de  l'Eglise  à  leur  reconnaissance  et  à  leura 
respects.  Le  chapitre  où  il  traite  du  célibat  ecclé- 
siastique ;  celui  où  il  examine  s'il  conviendrait, 
comme  l'ont  proposé  quelques  novateurs,  d'ôler  au 
clergé  la  faible  indemnité  qui  lui  est  attribuée  par 
l'Etat,  et  de  le  mettre  à  la  merci  de  la  charité  pri- 
vée, peuvent  être  cités  comme  des  modèles  de  dis- 
cussion, de  bon  sens,  de  raison  ferme  et  haute. 

L'auteur  croit  devoir  offrir  aux  pasteurs  et  aux 
évêques  eux-mêmes  des  conseils  qu'il  ne  nous  ap- 
partient point  de  discuter  ici. 

Outre  les  questions  politiques,  l'auteur  en  examine 
une  infinité  d'autres  ;  questions  d'économie  sociale  : 
paupérisme  ,  rapports  du  maître  et  de  l'ouvrier,  éta- 
blissemens  de  bienfaisance,  système  de  prohibitions 
ou  de  liberté  commerciale,  marine,  colonies,  dé- 
veloppement des  ressources  agricoles  du  royaume  , 
etc.  ;  questions  de  morale  publique ,  influence  de  la 
religion,  de  la  littérature,  des  arts,  éducation' 
mœurs  domestiques,  mission  civilisatrice  et  chré- 
tienne de  la  France  ,  qualités  et  défauts  du  caractère 
national,  moyens  de  féconder  les  unes  et  de  répri- 
mer les  autres ,  etc. ,  etc.  On  conçoit  que  des  ques- 
tions si  nombreuses  ,  et  la  plupart  si  compliquées  , 
ne  peuvent  être ,  dans  le  court  espace  de  deux  volu- 
mes, développées  et  approfondies  comme  elles  le 
seraient  dans  des  traités  spéciaux.  Assurément ,  par 
exemple,  si  un  Rollin  ,  vieilli  dans  le  sacerdoce  de 
l'enseignement,  consacra  plusieurs  années  de  tra- 
vail et  quatre  solides  volumes  au  Traité  des  études  , 
ce  n'est  pas  en  quelques  pages  qu'on  peut  ré- 
soudre, aujourd'hui  ,  les  difficultés  plus  grandes  que 
jamais  qui  se  rattachent  à  la  question  de  l'éduca- 
tion de  la  jeunesse.  Mais  telle  n'a  pas  été,  sans 
doute  ,  la  prétention  de  M.  Alletz  ;  il  a  voulu  seule- 
ment jeter  un  rapide  coup-d'œil  sur  tous  les  pro- 
blèmes auxquels  peut  donner  lieu  l'état  actuel  de  la 
société  française,  envisagée  sous  le  double  rapport 
de  ses  besoins  matériels  et  moraux ,  en  insistant 
particulièrement  sur  ceux  qui  se  rapportaient  d'une 
manière  directe  au  titre  de  son  livre.  Peut-être  le 
lecteur  ne  saisira  pas  toujours  avec  facilité  l'enchaî- 
nement des  chapitres  où  se  pressent  tant  de  matières 
diverses;  peut-être  ,  au  plaisir  et  au  profit  de  la 
lecture  se  mêlera  le  regret  de  no  pas  trouver  une 
unité  plus  manifeste  entre  ces  fragmcns  que  l'on 
comparerait ,  sans  injustice  ,  à  une  collection  d'arti- 
cles de  journal ,  généralement  remar([Hables. 

Le  style  de  l'auteur  est  riche  ,  fleuri ,  trop  abon- 
dant parfois  et  quelque  peu  ambitieux.  Le  blàme- 
rons-nous  d'avoir  prodigué  le  luxe  littéraire  dans 
un  sujet  dont  l'ornement  naturel  semblait  être 
le  nerf  de  la  diction  et  la  netteté  delà  pensée,  plu- 
tôt que  la  pompe  et  l'éclat  des  images?  Çà  et  Ifi  se 
rencontrent ,  aussi  ,  des  hardiesses  de  langage  que 
le  goût  avoue  difficilement.  Par  exemple  ,  l'expres- 
sion dormir  sa  victoire  qu'il  appliciue  au  peuple  pa- 
raissant sommeiller  après  son  triomphe,  nous  parait 
être  une  réminiscence  malheureuso  des  magnifiques 


74 


I^UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


paroles  de  Bossnet  :  «  Dormez  yotre  sommeil, 
grands  de  la  terre.  » 

Dans  l'intérêt  des  mœurs  publiques,  Taulenr 
émet  un  vœu  qui  appelle  une  dernière  observation. 
il  demande  que  la  morale  soit  enseignée  dans  lej 
facultés  et  les  collèges  ,  par  des  professeurs  spéciaux, 
et  séparément  des  religions  positives.  11  s'étonne  qu'on 
ne  "ait  pas  encore  sécularisée,  de  sorte  que  les 
hommes  qui  ne  professent  aucune  religion  ne  con- 
naissent de  la  morale  que  ce  quHls  en  apprennent 
dans  le  monde  ,  et  que  la  notion  du  devoir  n''a  jamais 
été  plus  obscurcie  que  de  nos  jours.  D'abord  il  n'est 
pas  exact  de  dire  que  la  morale ,  séparée  des  reli- 
gions positives,  et  réduite  aux  proportions  que  lui 
assigne  l'auteur ,  ne  fasse  point  partie  de  l'enseigne- 
mentuniversitaire.  Ce  queM.  Alletz  demande  existe  : 
dans  les  cours  de  philosophie  des  collèges  et  des 
facultés,  on  traite  les  trois  points  auxquels  il  limite 
les  attributions  des  professeurs  de  morale;  c'est-à- 
dire  :  l'existence  de  Dieu  ,  l'immortalité  de  l'àme ,  la 
notion  du  devoir.  Que  si  ces  enseignemens  ,  comme 
l'auteur  le  déclare  formellement ,  laissent  peu  de 
traces  dans  la  vie  pratique  ;  si  les  hommes  qui  ne  pro- 
fessent aucune  religionne  connaissent  de  la  morale  que 
ce  qu''ils  en  apprennent  dans  le  monde  ;  si  la  notion  du 
devoir  n'a  jamais  été  plus  obscurcie  que  de  nos  jours; 
il  ressort  de  celle  observation  que  l'immense 
majorité  des  hommes  ne  saurait  être  efficaceineul  in- 
fluencée par  quelques  principes  abstraits  de  morale , 
séparés  des  croyances  religieuses  qui  les  complètent, 
les  vérifient ,  les  sanctionnent.  Les  raisons  de  ce 
fait,  qui  ont  été  maintes  fois  exposées,  ne  sauraient 
échappera  l'espril  méditatif  de  l'auteur.  Les  souhaits 
qu'il  forme  pour  l'amélioration  des  générations 
uouvelles  seraient  mieux  servis,  pensons-nous, 
si  on  fortifiait  dans  les  collèges  l'enseignement  de 
la  religion  et  des  devoirs  qu'elle  fait  aimer,  que 
si  on  créait  une  académie  des  sciences  morales  dans 
chaque  chef-lieu  d'arrondissement,  et  une  chaire  de 
droit  naturel  dans  chaque  village. 

Nos  critiques,  minutieuses  peut-être  ,  sont  elles- 
mêmes  une  preuve  de  l'importance  que  nous  atle- 
chons  aux  écrits  d'un  honorable  publiciste  dont  tous 
estiment  le  talent  ,  et  qui  nous  est  particulièrement 
cher  comme  partageant  les  croyances  en  dehors 
desquelles  toutes  les  ressources  secondaires  de  l'ha- 
bileté humaine  ne  sauraient  assurer  la  régénération  , 
le  repos  et  la  dignité  des  sociétés. 


Essai  sur  la  centralisation  administrative,  par 
F.  Ukciiaru,  avocat  à  la  cour  royale  de  Nimas , 
membre  du  conseil  général  du  Gard  (l). 

Cet  ouvrage  offre  quelques  rapports  avec  celui 
dont  nous  venons  de  rendre  conipic  ,  par  l'impor- 
tance du   sujet  ([ui   touche,   comme   le  précédent, 

(1)  A  Paris  ,  chez  llivert ,  libraire ,°  quai  des  Au- 
î^nstins.  A  Marseille  ,  chez  Marius  Olive  ,  impri- 
Ea«ur,  rue  Paradig ,  47. 


aux  plus  graves  intérêts  matériels  et  moraux  d« 
la  société  ;  par  la  multiplicité  des  questions  que  lei 
deux  écrivaiBS  embrassent  et  la  similitude  fortuit* 
de  plusieurs  de  ces  questions;  ajoutons  aussi,  par 
l'élévation  des  vues  et  le  remarquable  amour  du 
bien  public  qui  inspirent  l'auteur  de  VEssai  sur  la 
centralisation  comme  l'auteur  de  la  Démocratie 
nouvelle.  La  différence  des  titres  indique,  d'ailleurSi 
suffisamment ,  celles  qui  existent  entre  les  deux 
ouvrages.  L'auteur  de  l'Essai  sur  la  centralisation 
administrative  se  préoccupe  beaucoup  moins  que 
l'auteur  de  la  Démocratie  nouvelle,  des  questions  de 
politique  proprement  dite  ;  la  nature  de  son  sujet 
lui  commandait  de  s'attacher  plus  spécialement  aux 
questions  de  législation;  il  lui  a  été  possible 
d'émettre  un  grand  nombre  de  vues  pratiques,  de 
s'étendre  en  une  foule  de  positifs  et  fructueux 
détails,  sans  que  jamais  on  perdît  de  vue  l'unité  et 
l'enchaînement  de  diverses  parties  de  son  travail. 

Pour  analyser  succinctement  deux  volumes  qui 
contiennent  tant  de  faits  et  d'aperçus,  nous  ne 
croyons  pouvoir  mieux  faire  que  de  présenter  à  nos 
lecteurs ,  sous. une  forme  abrégée ,  mais  en  emprun- 
tant presque  toujours  les  propres  paroles  de  l'au- 
teur ,  Vintroduclion  dans  laquelle  il  expose  son  bat 
et  son  plan. 

Dans  l'ûge  primitif  des  peuples,  l'administration 
est  simple  et  grossière;  les  mœurs  vierges  et  naïves 
suppléent  efficacement  à  l'insuffisance  des  lois. 
L'administration  se  perfectionne  à  mesure  que  les 
sociétés  vieillessent ,  que  les  intérêts  se  multiplient 
et  se  compliquent,  que  les  mœurs  se  détériorent. 
Un  temps  vient  où ,  comme  dit  Chateaubriand ,  la 
civilisation  passe  de  l'àme  au  corps. 

En  envisageant  sous  toutes  ses  faces  l'administra- 
tion publique  organisée  par  nos  lois  modernes,  on 
voit  qu'elle  a  été  réduite  à  un  mécanisme  dont  le 
pouvoir  central  est  le  grand ,  l'unique  ressort.  Le 
gouvernement  régit  tout,  administre  tout  par  se» 
préposés  ;  c'est  le  seul  être  collectif  qui  jouisse  d'une 
existence  et  d'une  puissance  réelles. 

Considéré  dans  son  principe,  ce  système,  dit 
l'auteur,  est  un  attentat  permanent  au  droit  d'as- 
sociation ,  droit  fondé  sur  les  deux  grandes  lois  de 
la  nature  humaine;  l'amour  de  Dieu  et  l'amour  des 
hommes.  Considéré  dans  ses  conséquences,  il  se 
signale  par  deux  vices  capitaux  :  la  déperdition  des 
véritables  forces  sociales ,  et  le  déchaînement  des 
passions  mauvaises  et  subversives.  En  anéantissant 
toutes  les  libertés  locales  et  en  centralisant  le  pou- 
voir outre  mesure,  l'Assemblée  Constituante  pré- 
para la  dictature  sanglante  de  la  Convention.  L'Em- 
pire perfectionna  ,  dans  l'intérêt  d'un  glorieux  des- 
potisme ,  le  monopole  parisien.  Ce  funeste  héritage 
perdit  en  trois  jouis  la  Restauration  qui  l'avait 
accepté  sans  avoir  la  force  de  le  défendre. 

Il  est  temps  d'asseoir  l'ordre  public  sur  d'autres 
bases  ;  de  substituer  à  l'esprit  d'individualisme  et  à 
l'esprit  départi,  les  seuls  qui  subsistent  dans  un 
oriire  social  ainsi  constitué  ,  l'esprit  do  famille  ,  l'es- 
prit de  corps  ,  l'esprit  de  cité,  l'esprit  de  religion, 
l'esprit  de  pairie.  La  tentaliyo  scrait-cllo  chimérique? 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


^ 


Déjà  un  grand  nombre  d'hommes  éclairés  ont 
compris  le  mal  et  pressenti  le  remède.  Or,  l'histoire 
entière  fait  foi  de  l'action  et  de  la  réaction  réciproques 
des  doctrines  sur  les  mœurs ,  des  moeurs  sur  les 
lois,  des  lois  sur  les  mœurs  et  les  doctrines. 

En  apportant  le  tribut  de  ses  réflexions  et  de  ses 
élndes  pour  l'œuvre  de  la  réorganisation  sociale, 
l'auteur  a  laissé  à  d'autres  le  soin  difficile  d'indi- 
quer les  modifications  qu'il  conviendrait  d'introduire 
dans  la  base  et  le  faite  de  l'édifice  ,  c'esl-à-dire  dans 
la  législation  domestique  et  dans  la  constitution  des 
grands  corps  de  l'Etat.  Il  se  borne  aux  questions 
de  droit  administratif,  et  ramifie  son  sujet  en  trois 
principales  divisions  : 

1»  L'ordre  administratif,  qui  comprend  les  attri- 
butions actuelles  des  ministres  de  l'intérieur,  du 
commerce ,  des  travaux  publics  ,  de  l'instruction 
publique  et  des  cultes  ; 

Z°  L'ordre  judiciaire,  placé  sous  la  direction  su- 
prême du  garde-des-sceaux ,  ministre  de  la  justice; 

5°  L'ordre  militaire  et  diplomatique,  qui  em- 
brasse les  départeraens  de  la  guerre  ,  de  la  marine 
et  des  relations  extérieures. 

Dans  la  monarchie  représentative  telle  que  l'au- 
teur la  conçoit,  la  loi  d'association  appliquée  à  l'or- 
dre administratif  comprend  les  associations  profes- 
sionnelles, les  communes,  les  cantons,  les  départe- 
mens ,  les  provinces,  la  nation.  Il  parcourt  donc 
successivement  les  lois  organiques  des  métiers  et 
des  professions,  tant  libres  que  syndiqués,  le  sys- 
tème de»  élections  et  des  attributions  communales, 
cantonales,  départementales,  provinciales,  et  enfin 
l'administration  centrale.  Quant  à  ce  dernier  point, 
l'auteur,  comme  nous  l'avons  déjà  dit,  laisse  de 
côté  l'immense  problème  de  l'organisation  et  des 
attributions  respectives  des  grands  pouvoirs  de 
l'Etat ,  problàme  de  politique  plutôt  que  d'adminis- 
tration ;  il  se  borne  à  examiner  la  compétence  du 
roi  et  des  agens  ministériels  dans  les  réglemens 
d'administration  publique.  Il  traite  aussi  des  attri- 
butions de  la  police  générale.  Il  a  étudié  à  fond  ce 
qui  concerne  l'administration  du  domaine  national, 
l'impôt ,  la  dette  publique  ,  l'amortissement  et  la  ré- 
duction des  rentes,  la  comptabilité  générale  du 
royaume.,  etc. 

Outre  ces  intérêts  matériels,  l'ordre  administratif 
en  embrasse  d'autres  d'un  rang  plus  élevé,  qui  ap- 
pellent également  toute  l'attention  de  l'auteur.  Il 
essaie  de  fixer  la  portée  du  principe  établi  dans  la 
société  moderne  ,  savoir  :  la  séparation  du  spirituel 
et  du  temporel  ,  et  de  concilier  les  intérêts  do  l'ordre 
et  de  la  liberté  dans  l'exercice  des  droits  les  plus 
précieux  de  l'homme.  Il  traite  successivement  de  la 
liberté  des  cultes  et  de  la  liberté  d'enseignement. 
Il  parcourt  les  lois  relatives  au  culte  juif,  aux  cultes 
chrétiens  réformés  et  au  culte  catholique,  et  il 
signale  les  réformes  qui  lui  paraissent  opportunes. 
Celte  matière  se  partage  dans  son  livre  en  cinq 
grandes  divisions  . 

1"  Lois  relatives  au  dogme  et  h  la  liberté  de 
conscience ,  c'est-à-dire  aux  croyances  ,  aux  sacre- 
meng ,  aux  tœu\  religieux  ; 


2°  Lois  relatives  à  la  nomination  des  évêques , 
des  prêtres  et  des  diacres ,  à  l'organisation  du  clergé 
régulier; 

3"  Lois  relatives  à  la  discipline  ecclésiastique,  à 
la  juridiction  volontaire  et  contentieuse  ,  à  l'appel 
comme  d'abus; 

4»  Lois  relatives  à  l'exercice  extérieur  du  culte; 
S»  Lois  purement  temporelles ,  c'est-à-dire  rela- 
tives, soit  à  l'adiministraligu  des  biens  ecclésiastU 
ques  ,  soit  aux  droits  politiques  du  clergé. 

Une  courte  citation  fera  connaître  à  nos  lecteurs 
les  principes  que  suit  l'écrivain  dans  ces  délicate^ 
questions  : 

«  La  liberté  des  cultes  n'a ,  aux  yeux  de  la  loi 
civile  ,  d'autre  limite  que  l'obligation  de  respecter 
l'ordre  public.  L'église,  le  temple,  la  synagogue, 
la  iiiosquée,  peuvent  paisiblement  s'élever  les  uns 
à  côté  des  autres  sous  l'abri  protecteur  des  lois. 

((  Mais  il  est  des  cultes  trop  peu  nombreux  pour 
être  considérés  comme  des  personnes  civiles  ,  capa- 
bles d'acquérir  et  déposséder;  la  puissance  publi- 
que les  tolère,  mais  ne  les  reconnaît  pas;  d'autres 
sont  reconnus  à  cause  de  leur  importance  relative; 
un  seul  peut  et  doit  obtenir  l'honneur  du  culte 
national.  Chaque  culte  est  entièrement  libre  dans  sa 
discipline  intérieure;  la  puissance  spirituelle  et  la 
puissance  temporelle  doivent  concourir ,  chacune 
dans  sa  sphère ,  aux  formes  et  aux  conditions  de  son 
exercice  extérieur.  La  religion  de  l'Etat  doit  être 
distinguée  des  autres  par  le  caractère  officiel  de  ses 
pratiques ,  mais  non  par  un  caractère  exclusif  et 
dominateur.  » 

La  liberté  d'enseignement  étant  intimement  liée 
à  la  liberté  religieuse,  l'auteur  fait  succéder  à  l'exa- 
men des  lois  qui  intéressent  celle-ci,  celui  des  lois 
qui  limitent  la  première.  Il  tâche  de  déterminer  à 
quelles  conditions  peuvent  s'établir  les  écoles  libres  ; 
il  suit  les  conséquences  de  l'abrogation  du  monopole 
universitaire  dans  l'enseignement  primaire  ,  secon- 
daire et  supérieur,  et  dans  les  écoles  spéciales.  Il 
traite  ensuite  de  l'enseignement  religieux  sous  le 
triple  point  de  vue  des  écoles  secondaires  ecclésias- 
tiques, des  séminaires  et  de  la  prédication.  Il  jette 
en  terminant  un  coup  d'œil  sur  l'organisation  ac- 
tuelle des  académies  et  des  dépôts  scientifiques  et 
littéraires ,  ainsi  que  sur  les  réformes  qu'appelle , 
dans  l'intérêt  de  nos  provinces  ,  cette  branche  im- 
portante de  nos  établissemens  d'instruction  pu- 
blique. 

Passant  immédiatement  à  l'ordre  militaire  et  di- 
plomatique ,  l'auteur ,  qui  a  réclamé  Vadminislration 
pour  le  pays,  maintient  et  fait  prévaloir,  ici,  le 
principe  (|ue  le  gouvernement  appartient  au  chef  de 
la  monarchie  représentative.  —  «  Celui-là,  dit-il, 
comprendrait  mal  le  mouvement  de  l'esprit  public  , 
qui  songerait  à  dépouiller  la  France  du  caractère 
d'uuité  qu'elle  a  conquis  après  trois  siècles  d'efforts  , 
et  à  la  transformer  en  une  fédération  de  provinces  in- 
dépendantes les  unes  des  autres  et  dépourvues  de 
lien  commun.  Un  immense  progrès  social  réside  en 
germe  dans  la  réunion  de  lotîtes  les  parties  du  ter- 
ritoire sous  le  même  gouvernement ,  les  piêmcs 


76 


lois,  les  mêmes  tribunaux.  »  —  L'auteur  se  garde 
de  contester  au  roi  le  droit  de  faire  les  traités  de 
paix,  d'alliance,  de  commerce,  d'exercer  le  com- 
mandement suprême  sur  les  armées  de  terre  et  de 
mer,  etc.  Il  se  borne  à  rechercher  si  on  ne  pour- 
rait pas  alléger  le  pesant  fardeau  des  armées  per- 
manentes par  un  système  d'associations  militaires 
de  citoyens  tour  à  tour  adonnés  aux  rudes  travaux 
de  la  guerre  et  aux  occupations  de  la  paix.  Il  indi- 
que les  réformes  que  lui  semblent  réclamer  le  sys- 
tème actuel  de  recrutement,  les  lois  relatives  à 
l'état  des  officiers,  à  la  discipline  militaire,  etc.  11 
présente  aussi  quelques  considérations  sur  l'orga- 
nisation du  corps  diplomatique,  destiné  par  les 
tendances  pacifiques  du  siècle  à  un  rôle  de  jour  en 
jour  plus  important. 

L'organisation  judiciaire ,  qui  forme  comme  le 
nœud  des  diverses  parties  de  l'ordre  social ,  est  le 
dernier  objet  des  investigations  de  l'auteur.  Il  con- 
sidère, dans  son  principe  et  dans  ses  effets  ,  l'unité 
des  lois  et  des  tribunaux.  Il  jette  un  coup  d'oeil  ra- 
pide sur  les  rapports  de  l'autorité  judiciaire  avec  la 
puissance  législative ,  le  pouvoir  exécutif  et  l'au- 
torité administrative;  puis  descend  aux  détails  de 
l'organisation  et  des  fonctions  des  diverses  classes 
de  tribunaux.  11  envisage  enfin  la  juridiction  admi- 
nistrative qui  participe  à  la  fois  des  fonctions  de 
l'ordre  judiciaire  et  de  celles  de  l'administration  ; 
après  s'être  demandé  si  elle  doit  être  confiée  à  des 
magistrats  inamovibles  ou  à  des  délégués  révocables 
du  roi ,  il  rattache  à  la  solution  de  cette  importante 
question,  l'organisation  des  tribunauxadministralifs. 

Cette  brève  exposition  suffira  ,  nous  l'espérons, 
pour  faire  apprécier  à  nos  lecteurs  avec  quel  ordre 
et  quelle  méthode  M.  Bechard  a  su  enchaîner  les 
diverses  parties  de  son  vaste  sujet.Elle  leur  permettra 
aussi  de  pressentir  l'intérêt  d'un  ouvrage  où  tant  de 
graves  questions  sont  habilement  traitées  par  un  écri- 
vain qui  joint  à  une  remarquable  science  historique  , 
une  connaissance  spéciale  de  notre  législation  et 
des  affaires  administratives.  Si  les  limites  d'un  bul- 
letin bibliographique  ne  nous  interdisaient  de  trop 
amples  développemens,  quelques  discussions  nai- 
Iraient  nécessairement  d'un  livre  qui  remue  tant  do 
principes  et  touche  à  tant  de  laits.  Vo'ici,  par  exem- 
ple ,  quelques  lignes  grosses  de  controverses  :  «  Le 
double  principe  de  l'élection  consiste  dans  la  repré- 
lentation  et  dans  le  mandat  :  de  là  le  vote  uni- 
versel, hors  duquel  il  n'y  a,  en  fait  de  représentation, 
que  mensonge  et  monopole;  de  là  le  mandai  impé- 
ratif, principe  de  force  et  de  sagesse,  obstacle  salu- 
taire aux  égaremens  individuels.»  —  Toutefois, 
l'esprit  essentiellement  organisateur  de  l'écrivain, 
et  le  soin  qu'il  prend  île  ne  pas  se  perdre  en  de  vaincs 
théories,  mais  d(!  formuler  l'appliralion  pratique  de 
les  idées,  lui  fait  éviter  des  énieils  ((u'on  avait 
redoutés  au  simple  énoncé  de  ses  principes.  Ainsi , 
le  principede  suffrage  universel,  lorsiiu'il  l'applique 
aux  élections  communales  et  (|u'il  le  combine  avec 
celui  <lei  associations,  ne  parait  plus  aussi  hasar- 
deux qu'on  avait  pu  le  croire  d'abord  : 

((  L'élection    individuelle ,    faite    sur   la    vaste 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


échelle  du  suffrage  universel,  amènerait  des  assem- 
blées ou  turbulentes  ou  désertes.  Pourquoi  ne 
chercherait-on  pas  à  conjurer  ce  double  danger  en 
admettant  aux  élections  municipales  et  autres  ,  non 
seulement  les  contribuables ,  représenlans  de  la 
propriété  foncière  ,  mais  encore  les  députés  des  or- 
dres et  des  corps,  représenlans  des  arts  libéraux  et 
industriels  ? 

«  Ce  système  ,  dont  le  rétablissement  fut  proposé 
à  une  autre  époque ,  n'a  jamais  été  combattu 
comme  mauvais  en  lui-même ,  mais  comme  s'ap- 
puyant  sur  des  formes  sociales  qui  n'existent  plus  : 
l'objection  est  plus  spécieuse  que  solide. 

(c  L'esprit  d'association,  éternelle  loi  du  monde 
moral,  a  triomphé  des  obstacles  que  lui  ont  succcs- 
sivçnient  opposés  la  philosophie  égoïste  du  XVIII» 
siècle  et  la  politique  d'isolement  de  notre  révolu- 
lion  ;  au  mot  de  corporation  on  ne  voit  p-us  se  sou- 
lever des  préjugés  de  partis;  on  sait  distinguer 
l'abus  du  principe,  et  tout  le  monde  reconnaît  que 
l'ordre  social  n'a  pas  de  plus  mortel  ennemi  que 
l'individualisme. 

«  Toutes  les  formes  politiques  du  principe  de 
l'isolement  ont  été  d'ailleurs  épuisées  dans  les  sys- 
tèmes électoraux  qui  se  succèdent  depuis  quarante 
ans  sans  qu'on  ait  recueilli  d'autre  fruit  de  ces  ten- 
tatives que  des  orages  révolutionnaires  ou  la  paix 
de  la  servitude.  Ne  serait-il  pas  temps  de  changer 
le  principe  lui-même  ,  et  d'essayer  si  la  représenta- 
tion des  agrégations  morales  ne  serait  pas  préférable 
à  celle  des  passions  et  des  ambitions  individuelles. 

«  Dans  ce  système  qu'il  serait  possible  de  réaliser 
à  tous  les  degrés  de  la  hiérarchie  électorale ,  la  con- 
tribution ne  serait  pas  la  seule  condition  de  l'élec- 
torat  ;  le  commerce  serait  représenté  par  ses  cham- 
bres consultatives  et  ses  conseils  de  prud'hommes  , 
l'ordre  judiciaire  par  ses  magistrats,  les  professions 
libérales  et  industrielles  par  leurs  syndics.  On  pour- 
rait ,  en  suivant  les  bases  déterminées  par  la  célèbre 
déclaration  de  Louis  XVI ,  faire  concourir  dans  des 
proportions  inégales  ,  quant  au  nombre  des  députés 
à  élire  ,  les  hommes  adonnés  à  la  culture  des  arts 
mécaniques  et  ceux  qui  s'occupent  des  arts  libéraux  ; 
car  chacun  doit  exercer  des  droits  politiques  et  ob- 
tenir la  représentation  de  ses  intérêts  ,  mais  seule- 
ment dans  la  proportion  de  son  importance  sociale. 

«  De  toutes  parts  on  s'élève  contre  le  privilège 
territorial,  on  réclarao  l'admission  des  capacités 
personnelles  dans  les  assemblées  électorales.  Le 
système  que  nous  proposons  satisfait  à  cette  exi- 
gence, mais  il  ne  circonscrit  pas  les  capacités  dans 
l'étroite  limite  des  porteurs  de  diplômes  ;  il  no 
sépare  pai  par  une  distance  incommensurable  le 
jeune  licencié  en  droit  et  en  médecine  elle  père  de 
famille  ,  chef  d'atelier,  qui  a  aussi  sa  part  d'intérêt 
au  bien  public  ,  etc. ,  etc.  » 

En  indiquant  les  réformes  que  lui  semble  comporter 
notre  législation  agricole  et  industrielle ,  l'auteur 
émet  des  i)rinripcs  d'économie  poliliqutî  qui  offrent 
une  frappante  .inalogie  avec  ceux  que  développent , 
(l;iiis  ce  rcru(;il  ,  deux  honorables  écrivains  qui  ont 
bien  voulu   prêter    à  VUniver$ilé    Catholique    U 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


77 


concours  de  leurs  lumières  et  l'autorité  de  leur 
science. 

Nous  ne  savons  si  les  vues  de  l'auteur  seront 
jamais  réalisées;  nous  ne  savons  si  l'esprit  d'asso- 
ciation pourra  reprendre  en  France  la  puissance 
de  triompher  des  habitudes  nouvelles  introduites 
par  les  lois  dans  les  mœurs,  et  s'accommoder  à 
l'état  actuel  de  la  société  ;  nous  ne  savons  si  nos 
communes  pourraient  vivre  de  cette  vie  forte 
qu'elles  ont  conservée  chez  un  peuple  voisin ,  et  si 
les  idées  de  l'auteur  relatives  aux  fonctions  gra- 
tuites ,  aux  corporations ,  à  l'organisation  commu- 
nale, cantonale,  départementale  et  provinciale, 
prévaudront  contre  des  obstacles  de  plus  d'une 
nature.  Ce  qu'il  y  a  de  certain ,  c'est  qu'elles  ne 
sent  pas  le  rêve  solitaire  d'un  homme  étranger  aux 
réalités  de  la  situation  présente.  Un  grand  nombre 
d'esprits  comprennent,  aujourd'hui,  les  péril»  d'un 
état  de  choses  qui  accumule  toutes  les  ambitions  , 
nobles  ou  cupides ,  dans  un  champ  de  bataille  où 
chaque  secousse  ébranle  la  société  entière ,  tandis 
que  la  multitude  qui  ne  participe  point  aux  droits 
politiques  ,  lutte  ,  souffre  et  s'agite  sous  les  funestes 
contre-coups  d'une  concurrence  illimitée  et  d'une  ex- 
cessive production,  sans  organisation  qui  prévienne 
ou  répare  le  mal.  L'intérêt  même  des  chefs  de  la  société 
réclame  une  plus  égale  répartition  de  ses  forces  et 
l'existence  d'un  certain  nombre  de  corps  qui  soient  des 
modérateurs  intermédiaires  ,  non  seulement  par  l'in- 
fluence de  leurs  conseils  désintéressés ,  mais  encore 
par  l'action  régulière  de  leurs  pouvoirs  établis. 
L'auteur  de  la  Démucralie  nouvelle  partage ,  à  cet 
égard  ,  plusieurs  des  vues  de  l'auteur  de  VEssai  sur 
la  centralisation  ,  et,  tout  eu  se  montrant  contraire 
à  l'extension  de  la  capacité  politique,  en  ce  qui 
louche  les  intérêts  généraux  de  l'état,  il  opine  con- 
tre la  centralisation  administrative  ,  et  en  faveur 
d'un  système  qui  communiquerait  une  vie  plus 
active  aux  communes  et  aux  départemens;  il  émet 
aussi  le  vœu  que  l'on  rétablisse  ,  dans  un  but  d'as- 
sistance mutuelle,  les  anciennes  corporations  de  mé- 
tiers, moins  les  jurandes  et  les  maîtrises. 

Citons  encore,  en  l'abrégeant,  un  passage  de 
VEssai  sur  la  centralisation,  où  l'auteur  se  prononce 
sur  une  question  qui  a  remué  bien  des  passions  : 

«  Les  administrations  locales  et  gratuites  exigeant 
le  concouis  d'hommes  éclairés  et  indépcndans  par 
leur  position  sociale,  leur  établissement  pourrait , 
jusqu'à  un  certain  point,  favoriser  les  débris  de 
l'ancienne  aristocratie  ,  lesquels  s'offriraient  natu- 
rellement au  suffrage  des  électeurs.  Serait-ce  un  bien? 
nous  le  pensons,  quoi  qu'en  puissent  dire  de  préten- 
dus amis  de  la  liberté  qui  répudieraient  volontiers 
les  doctrines  et  les  intérêts  populaires  ,  si  ces  doc- 
trines pouvaient  servir  la  classe  aristocratique.  C'en 
est  fait,  en  France,  des  privilèges  de  la  naissance 
cl  de  la  faveur.  Ce  serait  pour  les  débris  de  notre 
ancienne  noblesse  un  rêve  absurde  que  -celui  des 
anciennes  prérogatives  de  l'ordre;  mais  le  rctablis- 
sement  des  libertés  provinciales  leur  donnerait  un 
moyen  facile  de  reconquérir,  comme  individus,  la 
haut»  considération  et  la  puissant*  influeuc*  qui 


s'attachent  à  l'indépendance  de  la  position  sociale  et 
à  l'illustration  des  souvenirs ,  etc. ,  etc.  » 

Peut-être  l'auteur  a-t-il  compromis  son  système 
d'émancipation  administrative  en  l'étendant  aux  pro- 
vinces,  qui  ne  sont  plus  aujourd'hui  qu'un  souvenir 
historique,  souvenir  toutefois  assez  récent  pour 
alarmer  ,  sitôt  qu'on  l'évoque ,  les  hommes  qui  com- 
prennent l'immense  avantage  d'une  forte  unité  na- 
tionale. En  bornant  ses  vues  aux  communes  ,  aux 
cantons ,  aux  départemens ,  il  eût  fait  plus  aisé- 
ment accepter  ce  qu'elles  ont  d'immédiatement 
praticable. 


Enosh ,  Prologue  par  Gustave  de  Langue  (l). 

II  y  a  peu  d'années  encore  le  voyageur  s'arrêtait 
à  contempler  tristement,  près  la  petite  ville  de  Sa- 
blé ,  les  ruines  du  prieuré  de  Solesmes  et  de  sa 
gracieuse  chapelle.  Un  pieux  savant  a  exécuté  la 
haute  pensée  de  rendre  ce  temple  à  Dieu,  cet  asile 
à  la  pensée.  Aujourd'hui  les  cellules  ne  sont  plus 
vides  ,  les  bénédictins  y  ont  repris  le  cours  de  leurs 
travaux,  et  les  brises  humides  ne  recouvrent  plus 
de  lichen  les  merveilleux  groupes  de  statues  du 
sanctuaire  ,  au  milieu  desquels  l'artiste  voyait  sur- 
tout avec  peine  se  détériorer  la  délicieuse  scène  qui 
représente  le  Christ  donnant  lui-même  le  viatique  à 
sa  mère  mourante. 

Par  une  froide  soirée  d'automne ,  un  jeune  poète 
frappa  à  la  porte  du  prieuré;  les  heures  sont  douces 
à  Solesmes  et  l'inspiration  y  est  à  l'aise  ;  le  jeune 
homme  y  prolongea  son  séjour,  et  là  lui  vint  la 
pensée  d'une  œuvre  qu'il  donne  aujourd'hui  au  pu- 
blic. Le  nom  de  l'auteur  a  signé  quelques  articles 
de  ce  recueil,  et  nous  l'avouons  même  avec  fran- 
chise ,  Gustave  de  Lanoue  est  pour  nous  plus  qu'un 
collaborateur,  c'est  un  ami.  Que  fera  le  critique  dans 
cette  situation  diflicile  ?  Il  n'a  qu'un  parti  à  prendre, 
c'est  de  se  démettre  de  ses  droits  en  faveur  dû 
lecteur,  de  rendre  compte ,  de  citer  et  de  laisser  le 
public  juger. 

En  présence  d'une  imposante  nature  qui  déroulait 
à  ses  yeux  une  rivière  sombre,  bordée  de  rochers 
de  marbre  noir  dont  on  fait  des  tombeaux,  sa  pen- 
sée a  dû  naître  grave  ;  au  milieu  du  chant  des  moi- 
nes ou  du  silence  de  sa  cellule ,  l'inspiration  a  dû 
descendre  sur  lui  religieuse  et  sainte.  La  Bible  fai- 
sait sa  lecture  unique,  la  Genèse  le  faisait  assister 
au  berceau  de  l'homme  ,  l'Evangile  lui  montrait  les 
souffrances  humaines  incarnées  dans  le  Christ,  et 
l'Apocalypse  déroulait  à  ses  yeux  les  scènes  sombres 
et  désolantes  de  la  ruine  du  monde.  Eden,  Jërusa- 
lem.  et  Josaphal,  lui  apparaissaient  comme  les  trois 
âges  que  l'humanité  était  appelée  à  vivre;  aussi  cea 
trois  noms  forment-ils  les  trois  parties  de  ce  poème, 

(1)  1  Tol.  in-Go,  chez  Debécourt,  éditeur,  rua  des 
Saints-Péres ,  60 ,  Paris. 


18  L'UNIVERSITÉ 

dont  iè  iiffe  est  Enosh  ,  mot  hébreu  qui  signifie  à 
la  fois,  dans  son  acception  profonde,  homme  et  souf- 
france. 

Enosh!  voilà  ce  nom  tout  empreint  de  mystère, 
Que  tu  vas  désormais,  courbé  sous  ta  misère. 
Revêtir  et  changer  contre  le  nom  sacré 
Qui  rappelait  le  lieu  dont  Dieu  l'avait  tiré. 
Enosh!  car  tu  n'es  plus  cet  Adam  plein  de  gfâce 
En  qui  Dieu  se  plaisait  à  réfléchir  sa  face. 
Enosh!  Enosh!  voilà  ton  nom  à  Pavenir; 
Il  est  toute  la  vie ,  il  veut  dire  souffrir. 

Comme  l'indiquent  ces  quelques  vers  ,  tout  ce 
poème  est  une  explication  de  la  destinée  humaine 
par  la  souffrance.  C'est  comme  un  ecce  homo  de 
l'humanité. 

EDEN. 

Au  début ,  un  chœur  d'anges  et  de  démons  se  fait 
entendre;  c'est  Dieu  qui  va  à  la  création  au  milieu 
des  acclamations  du  ciel  et  des  imprécations  de 
l'abîme.  La  Trinité  se  met  à  l'œuvre  pour  créer 
l'univers.  Le  Père,  Dieu-puissance,  crée  la  matière 
dans  un  éloquent  monologue.  Dans  un  dialogue  avec 
le  Père,  le  Verbe,  Dieu-intelligence,  crée  la  lumière. 
Enfin  ,  dans  un  trilogue  ,  la  Puissance ,  le  Verbe , 
TAmour,  se  mettent  à  l'œuvre  à  la  fois  pour  créer 
l'homme. 


LA   PUISSA!(CE. 

Le  corps  est  né  de  ma  puissance. 

LB    VERBE. 

L'esprit  est  un  rayon  de  mon  intelligence. 

l'amour. 
Le  cœur,  siège  des  sens  ,  procède  de  l'amour. 

LÀ  PUISSANCE. 

0  corps,  mets  devant  moi  ton  front  dans  la  poussière; 
Le  culte  qu'il  me  faut  c'est  l'ardente  prière. 

LE    VERBE. 

Esprit ,  dans  les  sentiers  qui  conduisent  à  moi , 
Pour  ne  pas  l'égarer,  prends  la  main  de  la  foi. 

l'amoor. 

0  cœur,  il  n'est  pas  bon  de  vivre  solitaire , 
Fais  de  la  charité  la  compagne  sur  terre. 

Mais  riionime  nouveau-né  dédaigne  les  conseils 
de  la  Trinité  sainte.  L'Esprit  ,  au  lieu  de  prendre 
humblement  la  main  de  la  Foi,  prend  pour  seul  ap- 
pui l'Orgueil  ;  l'Amour,  au  lieu  de  la  Charité,  prend 
pour  conipai'.ne  la  Voiupté,  el  du  monstrueux  hy- 
men de  la  Volupté  et  de  l'Orgueil  naiti  a  Mort.  L'Or- 
gueil ,  lu  Volupté  el  la  Mort  apparaissent  ainsi  au 
berceau  du  genre  humain  ,  et  le  mal  est  créé  par 
l'homme,  à  coté  du  bien  créé  par  Dieu.  Mais  l'ange 
de  la  jubticc  apparaît  en  même  tcmp-;  que  le  mal 
sur  la  terre,  pour  lancer  un  triple  analliéme  sur  les 
facultés  déchues  de  Thomme,  sur  son  esprit,  sur 
Boa  caur,  sur  son  $orp$. 


CATHOLIQUE. 

Anaihème  contre  l'esprit. 

Science,  esprit  de  l'homme,  anathème  sur  toi! 
Dieu  pour  luisant  flambeau  t'avait  donné  la  foi, 
El  tu  l'as  dédaigné  ainsi  qu'un  mauvais  guide, 
Dont  l'esprit  serait  simple  et  dont  l'œil  serait  vide; 
Comme  un  bâton  chélif  qui  plîrait  sous  ta  main, 
Tu  Tas  jeté  à  terre  au  détour  du  chemin. 
Malheur!  malheur!  la  foi,  ce  vivant  témoignage. 
Qui  s'en  devait  aller  prêchant  Dieu  d'âge  en  âge; 
La  foi ,  sublime  écho  des  chants  harmonieux 
Dont  les  Anges  en  chœur  font  retentir  les  cieux; 
La  foi,  des  temps  passés  mystérieux  symbole 
Qui  veut  qu'on  ferme  l'œil  el  croie  à  la  parole  : 
La  foi  l'avait  été  donnée  au  premier  jour 
Comme  un  baume  du  ciel,  comme  un  parfum 

d'amour  ; 
Et  toi  pour  l'élever  jusqu'au  secret  de  l'Être, 
Tu  l'as  sacrifiée  au  désir  de  connaître. 
Malheur  !  malheur  !  ô  homme ,  en  tout  temps  et  tout 

lieu; 
Malheur!  car  tu  n'as  pas  compris  le  don  de  Dieu. 

Mais  l'ange  de  la  justice  est  aussi  l'ange  de  l'a- 
mour, car  en  même  temps  qu'il  châtie,  il  console; 
en  même  temps  qu'il  annonce  la  mort ,  il  donne  le 
moyen  de  revenir  à  la  vie  ;  ce  moyen ,  c'est  la  souf- 
france. 

Va  ,  mais  auparavant ,  retiens  celle  parole , 

Parole  de  l'amour  qui  châtie  et  console. 

Tu  marcheras  toujours  sans  te  plaindre  de  Dieu  : 

De  tout  ce  que  Dieu  fait ,  tout  est  bien  en  tout  lien. 

Si  tu  ne  trouves  point  de  repos  sur  la  terre, 

Si  ton  outre  n'a  plus,  pour  la  soif  qui  t'altère. 

Au  fond  rien  à  l'offrir  qu'un  breuvage  de  fiel , 

Ne  te  plains  point...  il  est  à  la  garde  du  ciel 

Une  énigme  ,  voilà  cette  énigme  profonde  : 

Celui  qu'il  ceint  d'épine ,  il  le  fait  roi  du  monde.... 

En  même  temps  donc  que  l'ange  de  la  justice  ar- 
rache au  front  du  roi  de  la  nature  la  couronne  de 
fleurs  immortelles  qui  le  décorait  dans  l'Eden,  il  lui 
en  remet  une  autre  sur  la  léle  ,  qui  sera  aussi  une 
couronne  d'immortalité,  s'il  peut  supporter  pendant 
le  temps  les  cuisantes  déchirures  des  épines  dont 
elle  esl  tressée.  Mais  pour  lui  faire  supporter  avec 
résignation  les  gouttes  de  sang  qu'elle  fail  ruisseler 
de  son  front ,  trois  esprits  célestes  descendent  du 
ciel  à  ses  cùlés  el  lui  enseignent  la  résignation. 

Les  trois  grâces  du  ciel  l'adoptent  pour  leur  frère. 
O  grand  infortuné  ,  dont  le  mal  est  ia  loi  ; 
>ous  t'aimons,  notre  amour  le  donnera  sur  terre 
Trois  sœurs  :  la  Charité ,  l'Espérance  el  lu  Foi. 

Jérusalem. 

Jérusalem,  c'est  la  Rédemption.  Le  poète  montre 
ici  comment  la  rosée  sanglante  qui  arrosa  la  terre 
au  lever  du  soleil  de  justice ,  fit  refleurir  les  facultés 
de  l'homme  flétries  par  le  péclié.  La  scène  se  passe 
dans  l'enceinte  du  cénacle,  qui  contient  en  effet  tout 
entière  la  Jérusalem  nouvelle.  Le  poète  nous  mon- 
tre d'abord  dans  la  femme  la  réparation  des  facultés 
humaines  dans  les  saintes  de  lu  primitive  Égljs'e'. 


BULLETINS  BrBLlOGRAPHIQUfiS. 


La  Samaritaine ,  symbole  de  l'orgueil  yaincu  par 
la  foi  ;  Marie  Madeleine  ,  symbole  de  la  volupté 
vaincue  par  la  charilé  ;  la  fille  de  Jaïre,  symbole  de 
la  mort  vaincue  par  l'espérance,  sont  successivement 
introduites  par  le  Christ  dans  la  Jérusalem  nouvelle. 
Saint  Pierre  ,  symbole  de  la  foi  triomphant  de  la 
science;  saint  Jean,  symbole  de  la  charité  purifiant 
l'amour  ;  saint  Jacques  ,  symbole  de  l'espérance  , 
viennent  ensuite  exprimer  la  régénération  de  l'autre 
moitié  de  l'humanité.  Des  chœurs  célèbrent  les  œu- 
vres et  les  souffrances  de  Jésus  et  de  Marie,  et  cette 
scène  du  cénacle  se  termine  par  une  communion 
où  l'humanité,  qui  s'est  corrompue  en  communiant 
avec  les  substances  immondes  de  la  nature  déchue  , 
consomme  sa  réparation  en  s'identifiant  avec  la  Di- 
vinité. 

Dans  la  seconde  partie  de  ce  second  livre,  Jésus- 
Christ  apparaît  dans  la  grotte  de  Gethsemani  suant 
sa  sueur  de  sang.  L'ange  vient  lui  apporter  son 
calice  de  douleur.  Le  breuvage  qui  remplit  le  vase 
est  le  mélange  de  tous  les  crimes  de  l'humanité  ; 
fiel  cent  fois  plus  amer  que  celui  dont  le  Christ  sera 
abreuvé  sur  la  croix. 

Comme  un  cercle  mouvant  qui  passe  et  qui  repasse, 
On  aperçut  dans  l'ombre,  à  l'entour  de  sa  face. 
Tout  l'enfer  qui ,  sortant  de  l'abîme  sans  fond. 
Venait  avec  des  cris  s'abattre  sur  son  front. 
C'était  le  monde  ancien  et  ses  sombres  idoles; 
L'Olympe  avec  ses  dieux  et  ses  déesses  folles  : 
C'était  les  Sept  péchés  sous  leurs  chapes  de  plomb, 
Comme  pour  le  sabbat,  accroupis  tous  en  rond. 
C'étaient  des  yeux  sanglans  sur  des  visages  blêmes, 
Des  gueules  de  serpens  vomissant  des  blasphèmes. 
Des  ongles  de  vautour  aiguisés  dans  le  sang, 
Qui  déchiraient  le  cœur  du  Christ  agonisant. 

A  l'aspect  des  péchés  qui  souillent  le  monde  ,  le 
poète  s'asseoit  tristement  sur  ces  ruines  morales  de 
la  Jérusalem  nouvelle,  pour  chanter  de  plaintives 
lamentations.  L'Homme-Dieu  lave  enfin  dans  son 
sang  les  souillures  du  monde ,  et  la  Rédemption  est 
accomplie. 

Josapkat, 

Tous  les  maux  engendrés  par  la  nature  et  par 
l'homme ,  s'apprêtent  à  détruire  le  monde.  Le  Sur- 
gile  mortui  retentit  dans  les  airs,  et  le  genre  hu- 
main se  lève  de  terre  au  chant  du  Dies  rrœ  et  au 
branle  des  cloches  qui  tintent  le  glas  aux  tours  des 
vieilles  cathédrales  ;  et  la  mort  balaie  les  cendres 
du  genre  humain.  Enfin  les  trois  grandes  phases  de 
l'humanité,  représentées  par  Enosh,  Elie  et  Jean, 
apparaissent  au  tribunal  de  Dieu.  Les  saintes  age- 
nouillées autour  de  la  croix  ,  demandent  grAce  pour 
les  peuples  dont  elles  ont  été  les  patrones  sur  la 
terre,  et  l'ange  de  la  justice  et  de  l'nmour  replace 
sur  la  lète  de  l'homme  régénéré  par  la  souffrance, 
la  couronne  d'immortalité  qu'au  berceau  du  genre 
humain  il  avait  arrachée  h  son  front. 

Comme  on  le  voit ,  il  y  a  une  grande  largeur  dans 
cette  composition  (jui  la  distingue  des  poésies  dé- 
tachées ,  quelquefois  gracieuses ,  mais  sans  liaison 


qui  croissent  chaque  année  avec  profusion  dans  les 
champs  de  la  littérature.  La  pensée  théologique  est 
simple  et  parfaitement  coordonnée  dans  les  trois 
parties  de  ce  poème,  seulement  dans  les  détails  le 
luxe  de  la  description  usurpe  quelquefois  l'aperçu 
philosophique  qui  devrait  toujours  dominer  dans  un 
sujet  aussi  grave.  Ainsi,  par  exemple,  on  préfére- 
rait entendre  la  patrone  de  la  France  implorer  la 
grâce  de  Dieu  au  jugement  dernier,  au  nom  des  ma- 
gnifiques destinées  religieuses  de  notre  patrie,  aux- 
quelles elle  préside,  qu'au  nom  des  simples  faits  de 
sa  légende  et  des  dentelures  de  Saint-Étienne-du- 
Mont.  Le  vers  de  M.  de  Lanoue  n'est  pas  d'une  fac- 
ture novice,  c'est  un  vers  harmonieux,  habile, 
dans  lequel  la  pensée  est  toujours  à  l'aise  et  l'ex- 
pression riche  et  abondante  ;  la  seule  chose  qu'on 
pourrait  lui  reprocher,  c'est  de  tomber  quelquefois 
dans  le  défaut  de  cette  dernière  qualité.  On  pourrait 
comparer  le  poème  d'Enosh  à  une  chapelle  de  la 
renaissance  ,  tantôt  tendue  de  noir,  tantôt  garnie  de 
franges  d'or  et  de  fleurs  ,  d'où  s'échappent  alterna- 
tivement des  chanis  gais  ou  funèbres,  toujours  reli- 
gieux et  chrétiens  ,  à  la  fois  imposante  et  gracieuse, 
mais  où  cependant  le  minutieux  des  détails  nuit 
quelquefois  à  l'harmonie  de  l'ensemble. 

Nous  avons  cherché  dans  ce  compte-rendu  à  don- 
ner une  idée  de  la  conception;  une  citation  fera  ap- 
pécier  la  forne. 

Lorsque  l'ange  de  la  justice  a  lancé  la  malédic- 
tion de  Dieu  contre  le  corps  désormais  destiné  à 
mourir,  par  un  de  ces  heureux  retours  de  poésie 
personnelle  ,  jetés  au  milieu  de  la  gravité  de  ce 
poème  théologique,  comme  ces  gracieux  actes  d'a- 
mour que  Berlioz  a  semés  dans  la  sombre  harmonie 
de  sa  marche  du  supplice ,  le  poète  s'écrie  : 

C'est  bien  là  l'anathéme  !  et  pourtant  quand  tout 

tombe, 
Quand  tout  autour  de  moi  va  heurter  à  sa  tombe, 
Quand  je  vois  s'en  aller  vêtus  de  leur  linceul, 
Parens,  amis...  d'eux  tous  pourquoi  resté-je  seul. 

J'étais  bien  jeune  au  jour  où  Dieu  mit  prés  de  moi , 
Comme  un  ange  gardien  pour  m'enseigner  sa  loi. 
Un  enfant  plein  de  grâce ,  une  petite  fille 
Que  le  ciel  en  présent  offrait  à  sa  famille. 
Si  douce ,  que  chacun  enviait  sa  douceur; 
La  mère  pour  la  fille  et  l'enfant  pour  la  sœur. 
Nous  avions  le  même  âge  et  la  même  pensée, 
Et  vers  le  même  but  notre  barque  poussée , 
Voguait  ainsi  qu'on  voit  deux  cygnes  au  col  blanc 
Nager  dans  un  ciel  pur  leurs  deux  ailes  au  vent. 
Nous  grandissions  ainsi  tous  les  deux,  moi  près  d'elle, 
Moi  (jui  n'ai  jamais  su  combien  elle  était  belle, 
Tant  son  corps  n'était  rien  à  côté  de  son  cœur! 
Tant  notre  amour  était  d'un  frère  et  d'une  sœur! 
D'autres  vantaient  ses  yeux  et  ses  longs  cils  d'ébéue 
Où  se  mirait  son  âme  innocente  et  sereine, 
Sa  taille  souple  et  frète  ainsi  (ju'un  long  roseau 
Que  la  brise  du  soir  balance  au  bord  de  Peau; 
Son  front  grand  et  timide  ,  et  son  cou  qu'elle  penche 
Avec  ses  cheveux  noirs  sur  son  épaule  blancbe.., 


80 


L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


Ponr  moi  seul  elle  était  bonne  et  douce.  A  quinze  ans, 
Son  front  devint  plus  grave  et  ses  yeux  moins  rians. 
Le  jour,  rêveuse  et  seule  elle  allait  prés  des  rives 
Entendre  murmurer  les  eaux  des  sources  vives; 
Puis  à  son  piano,  quand  rentrant  sur  le  soir. 
Toujours  triste  et  rêveuse  elle  venait  s'asseoir, 
On  voyait  ses  pensers  vêtus  de  voiles  sombres. 
Sur  les  touches  d'ivoire  errer  comme  des  ombres. 
La  jeune  tille  était  souffrante ,  sa  beauté 
Allait  comme  la  fleur  tomber  avant  rété. 
Souvent  dans  les  ruisseaux  que  le  matin  parfume  , 
Sur  le  courant  de  l'eau  flotte  une  blanche  plume; 
Souvent  un  peu  de  laine ,  arraché  au  buisson , 
Si  le  vent  l'en  détache ,  erre  sur  le  gazon. 
Alors  vient  un  oiseau,  chantant  d'une  voix  douce, 
Qui  tout  en  triomphant  porte  à  son  nid  de  mousse 
La  plume  que  le  cygne  a  laissée  au  ruisseau , 
Et  le  flocon  de  laine  enlevé  au  troupeau  ; 
Ainsi  la  jeune  fille  ici-bas  solitaire  , 
Errait  sans  rien  comprendre  aux  choses  de  la  terre, 
Quand  descendu  du  ciel ,  sur  un  rayon  de  feu, 
Pour  composer  les  chœurs  qui  chantent  devant  Dieu, 
Un  ange  la  trouvant  pour  la  terre  trop  belle. 
Au  ciel  avec  amour  l'emporta  sur  son  aile. 

Celte  citation  suffira  pour  faire  juger  de  la  poésie 
de  Gustave  de  Lanoue;  car  un  volume  de  poésie 
est  comme  une  cassolette  remplie  de  parfum  ,  il 
suffit  d'une  simple  bouffée  que  la  brise  nous  en  ap- 
porte ,  pour  faire  apprécier  la  qualité  de  toute  l'es- 
sence qu'elle  renferme. 

J.   de  F. 


De  Mairimonio ,  i.  opéra  D.  Jos.  Carrière  (1). 

Nous  ne  faisons ,  ici ,  qu'annoncer  l'ouvrage  de 
M.  l'abbé  Carrière.  Dans  une  des  prochaines  livrai- 
sons de  VUniuersilé  Catholique,  il  eu  sera  rendu 
compte  avec  le  soin  et  l'étendue  que  réclame  une 
telle  publication.  Cependant  nous  avons  voulu  la 
signaler  ,  dès  son  apparition ,  non  seulement  aux 
ecclésiastiques  qui  se  réjouiront  de  recueillir  le 
fruit  des  longues  éludes  du  vénérable  et  savant 
sulpicien  sur  une  matière  si  importante  dans  l'en- 
seignement de  la  théologie  et  de  la  morale  ,  mais 
encore  aux  jurisconsultes  que  le  respect  pour  la  loi 
divine  ou  seulement  l'amour  de  la  science  portent 
à  s'enquérir ,  avec  exactitude  ,  des  doctrines  de 
l'Eglise,  relatives  au  contrat  de  mariage.  M- 
l'abbé  Carrière  a  développé  et  approfondi ,  dans 
deux  substantiels  volumes ,  toutes  les  questions  de 

(1)  2  vol.  in-»"  ;  prix:  11  fr.  chex  Méquignon 
junior ,  ruo  des  Grands-Aueustins ,  0. 


théorie  et  de  pratique  qui  se  rattachent  à  son  sujet , 
et  nous  n'hésitons  pas  à  adopter  et  à  reproduire  le 
jugement  suivant  par  lequel  VÀmi  de  la  Religion 
termine  l'analyse  qu'il  a  faite  de  son  ouvrage  :  «  La 
clarté  et  la  précision  avec  lesquelles  il  procède  ,  la 
méthode  qu'il  porte  dans  tout  l'ouvrage  ,  la  modé- 
ration et  l'habileté  des  discussions ,  l'art  avec  lequel 
l'auteur  embrasse  et  enchaîne  toutes  les  parties  d'un 
si  vaste  sujet ,  les  vues  neuves  et  élevées  qu'il 
montre  partout ,  le  savoir  dont  il  fait  preuve  ,  tout 
indique  un  homme  supérieur  à  sa  matière ,  nourri 
de  longues  éludes,  et  digne  lui-même  de  faire  au- 
torité. Ceux  même  qui  ne  partageraient  pas  ses 
opinions  sur  des  questions  que  l'Eglise  a  abandonnées 
aux  disputes,  seront  obligés  de  rendre  hommage  à 
l'impartialité  de  ses  discussions ,  en  même  temps 
qu'à  la  réserve  et  à  la  sagesse  avec  lesquelles  il 
propose  son  avis.  > 


Annales  des  Sciences  religieuses ,  publiées  à  Home, 
sous  la  direction  de  l'abbé  DE  lcca,  livraison  de 
juillet-août  1837,  i''  du  tom.  v. 

I.  Selecta  exempla  testimoniorum  Ecclesis  arme» 

niae  de  sancta  sede  romana. 
Ce  recueil ,  publié  par  les  moines  arméniens  du 
couvent  de  Saint-Lazare  à  Venise,  lors  de  l'élection  de 
Pie  VII,  et  récemment  augmenté  par  eux ,  est  re- 
produit par  les  Annales,  comme  un  supplément  pré- 
cieux des  nionumens  analogues  de  l'Église  russe  , 
publiés  parle  comte  de  Maistre,  dans  son  célèbre 
traité  du  Pape. 

II.  Quatrième  conférence  de  Mgr  Wisbman  ,  sur 
l'histoire  naturelle  de  l'espèce  humaine,  2« par- 
tie. 

III.  Recherches  historiques  sur  la  véritable  origine 
des  Yaudois. 

IV.  Dissertation  sur  l'invocation  des  saints  dans  la 
Synagogue  :  l'article  par  le  chevalier  Drack  (en 
français  ).  ♦ 

Appendice.  —  Dissertation  lue  à  l'Académie  de  re- 
ligion catholique  à  Rome,  par  S.  Em.  le  cardinal 
Poi.iDORi,  le  27  avril  1837,  sur  la  nécessité  d'une 
réforme  fondamentale  des  études  philosophiques, 
et  spécialement  de  la  métaphysique. 

Édition  des  prophètes  en  langue  copte. 

Statistique  religieuse  de  Londres. 

Altérations  du  rituel  de  l'Église  grecque  unie,  faites 
par  ordre  du  gouvernement  russe,  traduction  de 
la  protestation  du  clergé  du  district  de  Nowogra- 
dek,  du  2  septembre  1851. 

Réfutation  d'un  opuscule  de  M.  Défendent  Sacchi , 
où  il  attaque  l'existence  de  la  magie. 

liibliograpbio  religieuse  du  l'Italie  en  1836  et  1837. 


■4*0^ 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


QjKDWllWtO    20.    —    Q/loOui^    aS^J. 


S>cîmci^$  §>ocx(Xi^$. 


COURS  D'ÉG0N03IIE  SOCIILE. 


SEPTIÈME   LEÇON  (1). 

Le  souTenir  d'une  dégradation  primi- 
tive et  radicale  ne  s'est  jamais  effacé  de 
la  mémoire  des  peuples ,  et  à  quelque 
degré  que  l'erreur  l'ait  altéré,  il  n'en 
demeure  pas  moins  le  point  de  départ  de 
toutes  les  traditions  humaines.  Mais  au 
commencement  de  notre  ère,  la  race  Juive 
était  depuis  long-temps  la  seule  qui  n'eût 
point  oublié  lespromesses  faites  à  Adam, 
la  seule  qui  eût  gardé  l'espérance  d'une 
réhabilitation  future;  partout  ailleurs, 
cette  espérance  avait  été  étouffée  sous 
les  mythes  destinés  à  la  perpétuer  ;  le 
symbole  avait  usurpé  la  place  de  la  mys- 
térieuse réalité,  et  il  ne  présentait  plus  à 
la  conscience  des  multitudes  qu'une  énig- 
me dont  le  mot,  retenu  peut-être  par 
quelques  initiés  ,  était  complètement 
ignoré  de  tout  le  reste.  L'existeace  ac- 
tuelle de  l'homme ,  ses  vices  ,  ses  misères 
et  sa  faiblesse  n'étaient  donc  dans  la 
pensée  des  anciens  Idolâtres  ,  que  l'effet 

(1)  Voir  le  Numéro  16 ,  tom.  m,  pag,  211, 
TOMB  ïv.  —  N,  20.  1Ç57. 


nécessaire  d'une  irrémédiable  déchéance, 
que  l'accomplissement  rigoureux  d'une 
destinée  inflexible.  S'ils  croyaient  à  la 
sainteté  plus  grande  de  quelques  favoris 
des  Dieux ,  ils  n'y  voyaient  qu'une  sus- 
pension partielle  ou  momentanée  de  la 
sentence  portée  contre  l'espèce  tout  en- 
tière :  sentence  progressive  dans  les  châ- 
timens  :  car  ce  qui  est  corrompu  va  tou- 
jours en  se  corrompant  davantage.  Ainsi 
la  seule  perfccnbiUtc  qu'ils  comprissent 
était  la  perfectibilité  dans  le  mal ,  et  ils 
ne  cessaient  de  redire  avec  leurs  poètes 
et  leurs  philosophes  que  dans  la  marche 
successive  des  siècles  ,  chaque  génération 
était  condamnée  d'avance  à  être  plus 
mauvaise  que  celle  qui  l'avait  précédée  , 
meilleure  que  celle  qui  devait  lui  survi- 
vre. Les  législateurs  les  plus  hardis  de 
l'antiquilc  n'échappèrent  point  au  dé- 
couragement universel  et  quel  que  fût  le 
succès  des  efforts  qu'ils  faisaient  afin 
de  réformer  les  mœurs,  ils  reconnais- 
saient eux-mêmes  que  leurs  cités  fondées 
si  péniblement  devaient  bienfAt  retoui- 
bcr  sous  le  joug  de  Ja  malédiction  uni- 


82 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALI, 


Terselle.  Il  y  avait  donc  au  fond  du  Pa- 
ganisme un  immense  désespoir  de  l'ave- 
nir, elles  hautes  intelligences  qu'il  cou- 
Trait  de  son  ombi-e  avaient  proclamé 
long-temps  avant  le  Fils  de  l'homme,  que 
son  royaume  à  lui,  le  royaume  de  Dieu , 
le  royaume  du  juste  et  du  bien  véritable, 
n'est  pas  de  ce  monde.  L'honneur  d' a^Cir- 
mer  le  contraire  était  réservé  à  la  philo- 
sophie moderne. 

Plus  heureux  que  les  Idolâtres,  les  Juifs 
connurent  le  mystère  de  la  Rédemption^ 
et  s'ils  n'eussent  été  aveuglés  par  un  gros- 
sier patriotisme  ,  ils  auraient  aisément 
aperçu  à    travers  le  voile  qui  envelop- 
pait la  pensée  des  prophètes,  que  le  Dé- 
siré des  nations  devait  être  le  Dieu  et  le 
régénérateur  commun  de  toutes  les  lan- 
gues et  de  toutes  les  races.  Mais  ce  peuple 
avide  se  faisait  en  quelque  sorte  un  de- 
voir de  fausser  le  sens  delà  parole  sainte 
afin  de  concentrer  les  gloires  futures  de 
l'humanité  sur  les  enfans  d'Abraham  se- 
lon la  chair  et  non  selon  la  foi.  Le  Messie 
après  lequel  soupiraient  la  plupart  des 
Israélites   n'était   donc  qu'un  roi   vain- 
queur ,  conquérant   le  monde  et  parta- 
geant entre  ses  frères  les  dépouilles  des 
vaincus.   C'est  qu'ils  voulaient  du  butin 
et  non  une   réhabilitation  ,  c'est   qu'ils 
voulaient  l'oppression  de  la  terre  parles 
douze  tribus,  et  non  sa  purification   du 
crime  qui  l'avait  primitivement  souillée  : 
aussi  les  Juifs  demeuraient-ils  non  moins 
étrangers  que  les  païens  eux-mêmes  à  la 
théorie    du   perfectionnement    humani- 
taire. ]Ni  les  uns  dans  l'égoïsme  de  leur 
nationalité ,  ni  les  autres  dans  leur  igno- 
rance des  desseins  d'une  miséricorde  in- 
finie ne  pouvaient  rêver  les  bienfaits  d'une 
civilisation  perpt'tutllement progressive. 
Ceux-là  se  refusaient  à  ouvrir  les  yeux  et 
ceux-ci  n'ap»  rcevaient  dans  la  nuit  des 
temps  qu'un  abîme  de  ténèbres  où  de- 
vaient enfin  être  engloutis  les   débiles 
restes  d'une  race  abAt  irdie  par  le  crime 
et  uséepir  les  siècles. 

Enfin  le  Fils  de  l'homme  descend  des 
cieux,  et  avec  lui  et  par  lui  un  nouvel 
ordre  K'gitiuie,  fondé  sur  la  double  doc- 
trine d'une  dégradation  primitive  et 
générale  ,  suivie  d'une  réhabilitation  non 
Hioins  universelle.  Dès  Lrs  le  croyanl 
eut  le  droit  de  ne  plus  désespérer  du 
genre  humain,  car  s'il  laissait  avec  les 


païens  l'âge  d'or  derrière  lui ,  devant  lui 
était  un  autre  âge  d'or  plus  brillant  et 
surtout  plus  durable.  Car  les  chérubins 
qui  gardaient  Eden  étaient  désarmés  de 
leurs  flamboyantes  épées  ,  une  autre  fois 
encore  la  volonté  divine  en  ouvrait  les 
portes  aux  coupables  mortels,  et  s'ils 
subissaient  en  deçà  du  seuil  l'épreuve 
imposée  à  Adam  ,  du  moins  puissance 
leur  était  déjà  donnée  pour  en  approcher 
chaque  jour  davantage  et  conquérir  en- 
fin, même  ici-bas,  celle  paix  céleste  avant- 
goùt  et  gage  d'un  bonheur  sans  fin.  Ce 
n'était  encore  que  la  doctrine  du  perfec- 
tionnement individuel ,  ardente  à  la  fois 
ei  logique  ;  mais  la  doctrine  du  perfec- 
tionnemer:l  sociai  s'y  trouvait  enfermée, 
car  quel  chrétien  eût  osé  désirer  ©u 
espérer  pour  lui-même ,  ce  qu'il  se  refu- 
sait à  désirer  ou  à  espérer  pour  chacun 
de  ses  semblables?  Nous  le  répétons  en- 
core ,  nous  n'avons  pas  à  démontrer  ici 
la  vérité  du  culte  de  nos  pères  ;  ni  cette 
tâche  ni  ce  devoir  n'apparliennentàl'éco- 
nomiepoliîique ,  oais  nous  avons  le  droit 
do  dire  ce  qu'aucun  incrédule  ne  saurait 
nier,  qus  la  théorie  de  la  perfectibilité 
est  incoLr.palible  avec  la  croyance  dans 
le  dogme  d'une  dégradation  primitive, 
à  moins  que  celle-ci  ne  soit  modifiée  par 
la  foi  chrétienne  dans  le  mystère  de  la 
rédemplioiK  Les  hommes  du  progrès  le 
comprennent  si  bien  qu'ils  rejettent  le 
preojier  de  ces  dogmes  afin  de  se  déli- 
vrer du  second,  (^est  dans  la  matière 
inorganique  qu'ils  vont  chercher  leur 
Adam,  et  c'est  après  l'avoir  fait  passer  de 
l'inertie  de  la  pierre  à  la  vie  de  la  plante, 
de  l'ins'.inct  de  l'animal  à  la  raison  de 
l'homiue  qu'ils  eutr'ouvrent  les  cieux,  et 
\  <i  montrent  le  trône  sur  lequel ,  dans  la 
dernière  de  ses  transformations  possibles, 
il  t'asseoira  enfin,  l'égal  de  l'Eternel. 

Cependant  la  théorie  du  progrès  indé- 
fini de  la  civilisation  ne  pouvait  sortir  de 
lathéuriedu  progrès  iiidt'fini de  l'individu 
qu'àl'aided'une  longue  suite  de  siècles j 
car  il  l'a  Hait  eu  premier  lieu  qu'une  société 
temporelle  naquit  delà  société  spirituelle 
desctiréliens,cl  en  second  lieu,  qu'après 
êlreentrcs  dans  la  voie  des  améliorations 
terrtislrcs ,  ils  en  vinssent  à  reconnaître 
l'impuissance  où  ilsétaieutetoù  lisseront 
toujours  de  donner  à  leur  ordre  légal  la 
désespérante  perfeclion  de  leur  ordre  W- 


?AR  M.  DE  COUX. 


83 


gitime.  Etrangers  au  milieu  des  gentils 
et  persécutés  par  eux  ,  faibies  et  désar- 
més dans  ce  monde  qu'ils  d*^vaient  re- 
nouveler ,  ils  ne  se  doutèrent  pas  d'abord 
de  la  double  mission  qui  leur  éiait  con- 
fiée, et  satisfitits  de  conquérir  des  hcni- 
mes  à  leur  foi ,  heureux  de  pouvoir  répé- 
ter sans  cïs-e  aux  nouveaux  convertis 
le  précepte  du  Sauveur  :  «Soyez  p.TrfaiLs 
«comnje  votre  père  céleste  esl  parfait»,  ils 
étaient  loiu  de  penser  que  le  perfection- 
nement graduel  qui  leur  était  individuel 
lement  prescrit  enfanterait  un  jour  des 
iijstilutions,  humaines  dans  leur  forme  et 
leur  sanction  ,  mais  perfectibles  au  degré 
où  eux-mêmes  ils  étaient  devenus  per- 
fectibles. Si  la  loi  évangélique  eut  ren- 
fermé même  les  premiers  rudimens  d'un 
organisme  terrestre,  ils  eussent  com- 
pris dès  le  commencement  la  nature  et 
l'éLendue  des  conséquences  sociales  de 
leurs  croyances  ;  mais  alors,  ainsi  que 
nous  l'avons  déjà  dit,  l'homme  étant 
donné  avec  ses  besoins  changeans  et  le 
globe  avec  la  diversité  de  ses  climats,  !e 
catholicisme  n'aurait  pu  être  le  catholi- 
cisme ;  il  eut  été  seulement  le  culte  des 
régions  et  des  siècles  approprié  à  ses 
formules  civiles  et  politiques. 

Ainsi  d'une  part  les  païens  et  les  juifs 
étaient  radicalement  incapables  de  con- 
cevoir la  notion  de  la  perfectibilité  in- 
délînie  du  genre  humain,  et  de  l'autre  les 
catholiques  ne  pouvaient  l'acquérir  qu'à 
l'aide  d'une  longue  expérience  du  mou- 
vement ascendant  imprimé  à  notre  es- 
pèce par  le  grand  acte  qui  l'a  rachetée. 
Si  les  philosophes  modernes  ont  été  les 
premiers  à  constater  celle  miraculeuse 
impulsion  ,  c'est  que  ceux  qui  s'arrêtent 
jugent  toujoiirr,  mieux  de  la  distance  déjà 
parcourue  que  ceux  qui  marchent  en- 
core ;  et  certes  lorsqu'ils  ont  voulu  s'en 
attribuer  l'honneur  ou  en  déplact^r  la 
cause  ,  ils  sont  tombés  dans  la  plus 
palpable  des  erreurs.  En  effet  on  ne 
saurait  admeltre  que  la  perfeclibililé 
indéfinie  soit  une  propiiété  inséparable 
de  la  nature  humaine  sans  être  obligé  de 
convenir  que  les  anciens  la  possédaient 
au  même  degré  que  nous  ;  et  bien  que 
dans  leur  monde  plus  jeune  ,  elle  dîitêirc 
moins  déve!opp(';e  qu'aujourd'hui,  coui- 
menl  se  fait-il  alors  qu'ils  n'aient  pas 
même  soupçonné    l'existence    d'une  si 


haute  faculté?  Aristote  et  Platon  avaient- 
ils  par  hasard  la  vue  moins  perçante  que 
Condorcet  ou  Saint-Simon?  étaient-ils 
plus  esclaves  des  croyances  contempo- 
raines? ne  savaient-ils  pas  que  depuis  les 
aulochthones  jusqu'à  eux  il  y  avait  eu 
progrès?  les  barbares  enfin  qui  les  entou- 
raient étaient-ils  plus  barbares  que  les 
nègres  de  l'Afrique  ou  les  tartares  de 
l'Asie  centrale? Cependant  leurs  vœux  se 
résiiment  toujours  en  un  retour  vers  l'in- 
trouvable passé,  et  leurs  espérances 
sociales,  faibles  et  décolorées,  se  rédui- 
sent à  l'amélioration  passagère  de  quel- 
ques familles  d'hommes  libres  surgissant 
au  sein  d'un  esclavage  universel,  comme 
les  oasis  éparsessur  la  surface  d'un  désert 
éternellement  inhabitable.  Assurément 
si  le  progrès ,  abstraction  faite  des 
croyances  religieuses,  était  une  loi  de  no- 
tre vie  présente,  ces  grands  hommesl'eus- 
sent  connu;  et  puisqu'ils  ne  l'ont  pas 
connu,  nousavonsledroitd'eninférer  que 
l'humanité  livrée  à  elle-même  n'a  puis- 
sance que  pour  se  précipiter  de  plusen  plus 
dans  l'abîme  où  l'avait  fait  tomber  une 
première  chute.  Devancez  les  temps  fixés 
pour  l'accomplissement  de  la  promesse 
d'un  Réparateur  :  dites  à  ces  fortes  intel- 
ligences qu'il  y  aura  des  peuples  qui  croi- 
ront à  la  merveille,  déjà  réalisée,  d'une 
régénération  universelle  ;  livrez -leur 
l'Evangile,  enseignez-leur  le  catéchisme, 
et  ils  li'auront  nul  besoin  des  yeux  do  la 
foi  pour  lire  dans  la  destinée  de  la  so- 
ciété catholique  les  moti  progrès  perpé- 
tuel dans  sa  marche,  et  indéfini  dans  son 
terme.  Alors  ils  découvriront  a  qui 
échappait  aux  regards  non  moins  péné- 
trons des  pères  de  l'Eglise,  parce  que 
leur  attention  concentrée  sur  les  choses 
de  la  terre  ,  ne  cherchera  que  là  les  bien- 
faits du  Christianisme.  Ils  feront  ce  que 
font  les  philosophes  de  nos  joursj  mais 
logiques  jusqu'au  bout,  parce  que  dans 
leur  ravissement  inattendu  ils  n'éprou- 
veront pas  le  triste  besoin  de  séparer  le 
bienfait  du  bienfaiteur,  ils  p  oclameront 
hautement  que  le  progrès  véritable  est 
le  patrimoine  tellement  exclusif  de  la 
société  chrétienne  qu'il  lui  échappera 
nécessairement  à  mesure  que  les  indivi- 
dus dont  elle  se  compose  cesseront  d'être 
chrétiens. 
Toutefois,  et  nous  ne  pouvons  trop  in- 


Z4 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE 


sister  sur  ce  point,  le  progrès  social  des 
catholiques  est  un  accident,  inséparable , 
il  est  vrai,  de  tout  grand  accroissement 
dans  leur  nombra  ,  mais  néanmoins  for- 
tuit, en  ce  sens,  qu'il  s'opère  à  ieur  insu, 
sf-ns  qu'ils  le  cherchent,  et  surtout  sans 
que  d'avance  ils  en  connaissent  la  na- 
ture. Cela  tient,  ainsi  que  nous  l'avons 
déjà  dit,  à  ce  que  leur  culte  agit  dii'ec- 
tement  sur  la  sociabilité  et  seulement 
d'une  manière  indirecte  parl'opinionsur 
la  société;  en  sorte  que  le  perfeotion- 
nement  va  toujours  de  celle-là  à  celle-ci, 
et  jamais,  comme  dans  le  système  des 
constituans  modernes,  de  celle-ci  à  celle- 
là.  Aussi  les  améliorations  produites  par 
l'esprit  chrétien  ont-elles  le  double 
avantage,  d'abord  de  pénétrer  dans  les 
lois  sans  éprouver  d'autre  résistance  que 
celle  qui  ieur  est  opposée  par  le  législa- 
teur lui-même,  et  ensuite  de  ne  plus 
pouvoir  en  sortir  dès  qu'elles  y  sont  une 
fois  entrées.  Les  mœurs,  et  quand  les 
moeurs  viennent  à  dégénérer,  l'opinion 
publique  long-temps  encore  après,  leur 
prêtent  leur  force  et  leur  garantie.  Pour 
défaire  complètement  l'ordre  du  catho- 
licisme, il  faut  changer  jusqu'aux  idées; 
pour  défaire  celui  de  la  philosophie  ,  il 
suffit  dans  la  charte  qu'elle  a  dictée,  de 
substituer  un  paragraphe  à  un  autre  pa- 
ragraphe. 

Or ,  la  manière  dont  procède  le  catho- 
licisme implique  une  extrême  lenteur  au 
moins  dans  les  premières  transforma- 
tions de  la  société  temporelle,  et  cette 
lenteur  fut  nécessairement  augmentéepar 
la  présence  d'un  ordre  légal  païen,  fort 
des  nombreux  intérêts  qu'il  avait  créés 
et  auquel  les  premiers  chrétiens  étaient 
en  conscience  tenus  d'obéir,  au  degré  où 
ilspouvaientle  fairesanstomber  dans  une 
évidente  apostasie.  Une  religion  ihéocra- 
lique,  c'est-à-dire  formulant  dans  une  me- 
sure quelconque  une  administration  civile 
ou  politique,  et  privée  de  cet  appel  aux 
forcesqui  lit  plus  tard  la  fortune  de  Maho- 
met, n'aurait  pu  surmonter  de  pareils  ob- 
stacles, lliimî'.inement  parlant,  elle  se  se- 
rait enfermée,  comme  le  Judaïsme,  dans 
le  cercle  d'une  seule  famille,  ou  comme 
les  cultes  de  Sérapis  et  de  Milhra,  elle 
se  serait  fondue  dans  la  masse  incohé- 
rente des  superstitions  contemporaines; 
il  efit  fallu  que  Dieu  fit  violence  à  la 


liberté  de  Fhomme  pour  que  Jupiter 
descendît  du  Capitole,  et  que  la  croix 
remplaçât  l'aigle  qu'adoraient  les  ré- 
gions. Mais  le  Christianisme  ne  fonda 
d  abord  qu'une  société  spirituelle,  et  à 
mesure  que  celle-ci  s'agrandissait,  que 
les  autels  des  faux  dieux  dtvenaient  dé- 
serts, l'opinion  publique  qui  d'abord 
avait  jeté  les  chrétiens  aux  bêtes  du  cir- 
que ,  se  réconciliait  graduellement  avec 
eux  ,  et  le  temps  arriva  enfin  où  le  paga- 
nisme délaissé  par  toutes  les  âmes  droites 
et  éclairées  fut  banni  du  trône  et  relégué 
dans  la  partie  la  plus  vile  ou  la  pluscor- 
rompue  de  la  population.  Alors  se  pré- 
senta un  phénomène  sans  exemple  dans 
les  annales  du  monde,  phénomène  dont 
l'examen  mérite  la  plus  sérieuse  atten- 
tion. 

Il  n'est  dans  la  vie  des  peuples  aucun 
événement  qui  la  modifie  aussi  profon- 
dément que  le  passage  d'un  culte  à  un 
autre  culte;  et  ce  passage  est  d'autant 
plus  périlleux,  il  est  suivi  de  consé- 
quences d'autant  plus  graves  que  les 
croyances  nouvelles  différent  davantage 
des  croyances  dont  elles  tiennent  la 
place.  Non  seulement  la  religion  an- 
cienne, même  après  sa  défaite,  oppose  une 
résistance  opiniâtre,  et  presque  toujours 
armée  à  la  religion  victorieuse,  mais  en- 
core celle-ci  n'est  solidement  établie  qu'au- 
tant qu'elleestenfinparvenueàremplacer 
l'ordre  légal  qu'avait  fondé  sa  devancière 
par  un  autre  ordre  légal  en  harmonie 
avec  ses  propres  préceptes.  Les  révolu- 
tions politiques  ne  remuent  que  la  sur- 
face de  la  société  ,  tandis  que  les  révolu- 
tions religieuses  l'agitent  jusque  dans 
ses  entrailles  ,  car  celles-ci  s'attaquent  à 
tous  les  droits  existans,  à  la  propriété 
comme  au  lit  conjugal,  A  la  famille 
comme  à  l'état,  souvint  dans  leurs  élé- 
mens  constitutifs,  et  toujoins  dans  leur 
sanction.  11  y  a  là  une  multitude  de  faits 
accomplis,  d'habitudes  invétérées,  d'af- 
fections consacrées  par  le  temps  qui  sont 
subitement  remis  en  question  ou  violem- 
ment brisés  ,  et  la  force  même  des 
choses  amène  pour  l'ordinaire  les  luttes 
les  plus  sauvages,  les  catastrophes  les 
plus  effrayantes.  C'est  que  h's  novateurs 
n'aspirent  à  rien  moins  qu'à  tout  renou- 
veler de  part  et  d'autre;  l'intérêt  éter- 
nel, dans  ce  qu'il  a  de  plus  évident,  s'ap- 


PAR  M.  DE  COUX. 


puie  sur  l'intérêt  temporel  dans  ce  qu'il 
a  de  plus  net.  Alors  le  choc  est  tellement 
animé  que  peu  de  nations  peuvent  y  sur- 
vivre .  mais  si  e'ies  y  survivent,  elles 
retrouvent,  dans  l'énergie  d'une  foi  plus 
jeune,  une  sève  qui  les  rajeunit  elles-mê- 
mes. Voilà  ce  qui  arrive  invariablement 
dans  tous  les  cultes  non  chrétiens,  parce 
que  les  novateurs  apportent  avec  eux 
un  ordre  légal  tout  fait,  et  que  pour 
donner  aux  peuples  dont  ils  ont  fait  la 
conquête,  une  législation  et  des  insti- 
tuliciîs  appropriées  aux  dogmes  qu'ils 
enseignent,  ils  n'ont  pas  besoin  de  ces 
longs  tâtonnemens,  de  ces  essais  péni- 
bles et  trop  souvent  stériles  qui  sont  la 
condition  du  progrès  chrétien;  mais  le 
catholicisme  n'avait  aucune  théorie  so- 
ciale à  offrir  aux  empereurs  convertis, 
et  le  grand  Théodose ,  comme  Charlema- 
gne  plus  tard,  ne  trouvèrent  aucune 
donnée  nouvelle,  l'ébauche  d'aucun  orga- 
nisme politique  dans  leurs  croyances  si 
ferventes.  Les  successeurs  de  Constantin 
restreignirent,  il  est  vrai,  l'autorité  du 
père  et  de  l'époux ,  reconnurent  l'invio- 
labilité du  lien  conjugal,  adoucirent  le 
sort  des  esclaves,  protégèrent  le  dévelop- 
pement de  la  charité  publique  •  mais 
l'empire,  de  plus  en  plus  catholique 
dans  sa  législation  civile  ,  demeura  païen 
dans  son  administration  j  le  souverain 
était  toujours  l'état,  et  le  pouvoir  illimité 
dont  il  était  investi  donnait  à  ses  vices 
ou  à  sa  faiblesse  une  influence  que  rien 
n'atténuait.  Les  croyances  et  les  mœurs 
se  ressentirent  de  cet  énorme  abus  ;  car 
les  unes  furent  bien  souvent  faussées  par 
le  despotisme  des  théologiens  couronnés , 
et  les  autres  finirent,  sous  le  règne  des 
eunuques  ou  des  tyrans,  par  tomber  au 
niveau  de  la  corruption  impériale.  Les 
âmes  fortes  se  retirèrent  alors  dans  le 
désert  ou  aux  pieds  des  autels,  et  l'em- 
pire d'occident  délaissé  par  les  seuls 
hommes  qui  eussent  pu  le  sauver,  parce 
qu'il  ne  voulait  pas  de  leur  mule  vertu  , 
entra  dans  cette  incurable  agonie  que  ter- 
mina enfin  Tépée  d  Odoacre. 

Alors  commença  pour  le  Catholicisme 
une  ère  véritablement  nouvelle,  ère  de 
régénération  sociale  et  de  progrès  poli- 
tique. Les  barbares  ne  trouvèrent  dans 
les  provinces  désolées  par  leurs  incur- 
sions qu'un  seul  pouvoir  debout,  qu'une 


seule  société  encore  vivante  :  la  hiérar- 
chie ecclésiastique  et  la  société  spiri- 
tuelle catholique.  Eux-mêmes,  ils  n'ap- 
portaient qu'un  ordre  légal  informe,  tel 
que  1  avaient  fait  les  besoins  des  tribus 
indépendantes  de  la  Germanie.  Ils  au- 
raient été  obliges  de  le  modifier  profon- 
dément, sous  peine  de  ne  régner  que  sur 
le  chaos  ,    alors    même   qu'ils    eussent 
persisté  à  repousser  les  croyances  des 
vaincus.  C'étaient  là  des  conditions  de 
succès  qui  avaient  manqué  au  catholi- 
cisme la  première  fois  qu'il  s'était  em 
paré  du  monde  ,  et  il  en  profita  pour 
multiplier  dans  les  royaumes  germains 
le  nombre  de  ses  expériences,  cherchant 
à  la  façon  des  alchimistes  à  réaliser  son 
grand  œuvre  ,  le  règne  de  Dieu  sur  la 
terre,   et  parvenant  comme  eux  à  des 
résultats  aussi  importans  qu'ils  étaient 
inattendus.    C'est  ainsi    que  la    liberté 
civile,    que  l'égalité  devant  la  loi,  que 
le  droit  des  gens  ,  que  l'accord  du  pou- 
voir temporel  avec    le    développement 
de  l'activité  individuelle  furent  successi- 
vement obtenus.   C'étaient   l'amour   du 
prochain,  le  dogme  de  la  fraternité  hu- 
maine, l'obéissance  due  au  Créateur  par 
la  créature,  sujette  ou  couronnée  n'im- 
porte ,  qui    faisaient  irruption  dans  la 
politique  et  s'infiltraient  dans  l'adminis- 
tration. La  société  féodale  fut  la  première 
formule  de  cet    immense   mouvement, 
mais  ne  fut  pas  ce  mouvement  lui-même. 
Cetle  formule  n'exprimait  que  l'applica- 
tion encore  possible  de  l'ordre  légitime 
catholique  et  non  son  application   tout 
entière.  Aussi  à  mesure  que  les  temps 
s'écoulent   la    féodalité  se    décompose, 
et  d'appui  qu'elle  était,  elle  devientfobs- 
tacle.  La  réforme  du  XVI=  siècle,  si  mal 
comprise  des  prolestans  surtout,  n'est  en 
réalité  qu'une  réaction  de   la   noblesse 
contre  les  libertés  pratiques  des  classes 
déjà  affranchies  par  l'influence  de  l'E- 
glise. Certes,  en  Angleterre,  en  Hollande, 
dans  la  partie  protestante  de  l'Allemagne 
et  de  la  Suisse ,  les  croyans  aux  dogmes 
du  culte  dominant  ne  sont  ni  plus  nom- 
breux ni  plus  fervens  que  dans  les  pays 
catholiques,    et   cependant    c'est    dans 
ceux-ci  que  la  féodalité  a  laissé  le  moins 
de  traces,  où  elle  a  le  plus  complètement 
disparu. Osonsdire  toute  notre  pensée,  le 
catholicisme  en  avait  depuis  long-temps 


86 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE , 


fini  avec  les  formes  sociales  des  siècles 
passés  ,  depuis  long-temps  il  entraînait 
les  peuples  par  les  voies  d'ordre  et  de 
paix  qui  sont  les  siennes,  vers  une  autre 
et  meilleure  organisation  politique,  lors- 
que la  philosophie  s'emparant  des  maté- 
riaux qu'il  avait  préparés,  plagiaire 
ignorante  du  plan  qu'il  avait  conçu  ,  est 
venue  bouleverser  le  monde  en  lui  pro- 
mettant les  biens  qu'il  allait  obtenir  et 
qui  peut-être  lui  ont  maintenant  échappé 
pour  toujours. 

L'approximation  constante  de  l'ordre 
légal  des  catholiques  à  leur  ordre  légitime, 
approximation  qui  implique  la   sépara- 
tion absolue  de  ces  deux  ordres  et  leur 
mutuelle  indépendance  est  donc,  si  nous 
De  nous  trompons,  à  la  fois  la  cause  ft 
la  mesure  de  la  perfectibilité  catholique. 
jXon  que  l'ordre  légal  des  peuples  fidèles 
à  la  foi  de  Rome  ne  relève  à  aucun  ds- 
gré  de  leur  ordre  légitime,  mais  la  suze- 
raineté hautement  reconnue  de  celui-ci 
a  un  caractère  qui  lui  est  propre  et  qui 
assure  à  l'autorité  temporelle  une  en- 
tière liberté.  En  effet  d'une  part  le  ca- 
tholicisme  est  la  charte  politique  des 
nations  légalement  catholiques  j  de  l'au- 
tre ,   il    définit  avec    une   merveilleuse 
clarté  la  juridiction  de  son  sacerdoce, 
et  il  résulte  de  ce  double  fait,  en  premier 
lieu,  que   toute   institution   hostile    au 
Téritable  pacte  social  est  une  viulation 
directe  de  la  loi  fondamentale  de  l'état, 
et  en  second  lieu,  que  l'autorité  tempo- 
relle  sachant  jusqu'où  elle   peut   aller 
sans  violer  aucun  de  ses  devoirs,  demeure 
catholique  alors  même  qu'elle  repousse 
avec  le  plus  de  hauteur  les  eaipiétemens 
du   pouvoir  sacerdotal.  Ce  magnifique 
accord  de  la  soumission  du  gouverne- 
ment   temporel   dans   les  choses  spiri- 
tuelles, avec  la  plénitude  de  son  action 
dans  toutes  les  autres,  n'est  possii)le, 
ainsi  que  nous  le  verrons  plus  tard,  chez 
les  chrétiens  mêmes,  qu'à  l'aide  d'uu 
clergé  célibataire.   Mariez  îe  prêtre  et 
l'évêque,  et  si  les  croyances  sont  ferven- 
tes, le  sacerdoce  finira  bientôt  par  for- 
mer une  caste  qui  s'emparera  graduelle- 
ment de  toutes  les  hautes  (onctions  di; 
l'ordre  légal.  Que  si   au  contraire  les 
croyances  sont  tièdes  ou  divisées  à  l'in- 
fini comme  chez  les  protcstans,  ce  sera 
le  pouvoir  huinajû  qui  dominera  le  sa- 


cerdoce et  envahira  l'encensoir.  Le  pon- 
tificat suprême  passera  aux  laïcs  et  la 
raison  publique,  insultée  par  celte  subor- 
dinfilion  logiquement  impossible  du  ciel 
à  la  terre,  se  détachera  de  plus  en  plus 
d'une  religion  qui  autorisa  de  pareillei 
folies. 

Les  sociétés  théocraliques  possèdent 
eet   immense  avantage  que  leur  ordre 
légal  est  toujours  en  harmonie  avec  leur 
ordre  légitime,  en  ce  sens  que  celui-là 
prescrit  toujours  ce  que  commande  ce- 
lui-ci,  en  sorte  que  l'intérêt  temporel 
créé  par  la  puissance  des  lois  humaines 
prête  constamment  son  appui  à  l'intérêt 
étemel.  Toutefois  cet  accord  si  utile  en 
théorie  présente  les  plus  graves  inconvé- 
nie£)s  dans  la  pratique,  du  moment  où  le 
pontificat  absorbé  dans  la  souveraineté 
temporelle,  n'est  plus  qu'un  moyen  d'in- 
fluence terrestre  dans  les  mains  de  ceux 
qui  l'exercent.  Alors  le  prince  innove  en- 
core dans  les  choses  de  doctrine  au  profit 
de  son  autorité  et  quelquefois  de  ses  plai- 
sirs. Le  sacerdoce  se  met  de  cette  manière 
(?n  pleine  révolte  contre   les  croyances 
dont  il  tient  sa  mission,  et  la  conscience 
publique  s'indigne  ou  s'abrutit.  Aussi  les 
folies  religieuses  des  empereurs  romains 
furent-elles   une    merveilleuse   prépara- 
tion au  progrès  de  l'Evangile.  Les  idolâ- 
tres consentaient  bien  à  croire  à  leurs 
ridicules  diTinités  ,  mais  lorsque  de  sim- 
ples mortels  souillés  de  crimes  et  sou- 
vent enfoncés  dans  la  fange  des  vices  les 
plus  infâmes  osèrent  usurper  le  titre  de 
dieux  ,  lorsqu»'  Octave  ,  Caligula  ,  Néron 
se   furent  fait  élever  des  temples,   les 
paiVns  reculèrent   devant  une   si  mon- 
strueuse absurdité  ,  et  pendant  qu'ils  s« 
prosternaient  aux  pieds  des   nouvelles 
idoles,  leur  conscience  se  séparait  mal- 
gré elle  du  culte  de  leurs  pères  ou  du 
sacerdoce  qui  le  représentait.  Ainsi  s'af- 
faiblissait la  foi  qui  avait  été  la  vie  de 
l'empire  romain  et  avec  elle  l'organisme 
temporel  qui  en  était  l'expressionj  en  sorte 
qu'une  catastrophe  eût   été   inévitable, 
alors  même  que  le  Christianisme  ne  fût 
pas  venu  renverser  le  vieil  édifice  de  la 
crédulité  humaine.  Supposez  que  la  ve- 
nue du  Sauveur  eût  été  encore  reculée  de 
quclqi'.es  siècles  ,  et  Rome,  que  les  chré- 
tiens ne  purent  sauver  parce   que   ses 
instilutions  roidiçisipar  le  temps  n'étaient 


PAR  M.  DE  COUX. 


XT 


plus  assez  souples  pour  se  façonner  aux 
exigences  de  la  nouvelle  religion,  n'eiit 
peut-être  pas  vécu  jusqu'à  Constantin. 

Les  sociétés  protestantes  sont  soumises 
à  la  même  loi,  car  partout  où  ie  protas- 
tantisme  est  devenu  la  loi  fondamentale 
de  l'état,  la  réforme  a  reconstitué  la 
théocratie,  en  investissant  le  souverain 
d'une  haute  juridiction  sur  le  sacerdoce 
et  le  culte  lui-même.  En  effet ,  religion 
établie  parla  loi  ditune religion,  dontles 
dogmes  relèvent  de  l'autorité  temporelle, 
dont  les  prêtres  reçoivent  leur  mission  du 
souverain,  et  dès  lors  celui-ci  est  en  fait 
revêtu  du  pontificat  suprême.  Sans  doute 
les  énormes  scandales  donnés  par  les  Cé- 
sars sont  impossibles  en  Prusse  et  en  An- 
gleterre,mais  celât  ier^t  surtout  au  progrès 
de  l'incrédulité  et  à  la  diversité  des  croyan- 
ces qui  existent  dans  les  deux  pays.  Si 
tous  leurs  habitars  reconnaissaient  au 
souverain  la  puissance  spirituelle  qu'il 
s'attribue,  il  est  difficile  de  dire  jusqu'où 
les  mèneraient  un  jour  le  radotnge  de 
quelque  vieillard,  les  caprices  de  quelque 
jeune  fille,  L'indépendanc«  pleine  et 
entière  du  sacerdoce,  son  institution  di- 
vine, sa  hi  érarchie  parfaitement  distincte 
de  la  hiérarchie  légale  sont  évidemment 
au  nombre  des  conditions  d'où  dépend, 
avec  la  conservalicn  du  culte,  la  durée 
des  sociétés  humaines. 

En  effet  aucune  société  humaine  n'est 
à  son  état  normal  lorsque  la  loi  terrestre 
commande  ce  que  défend  la  loi  divine  ou 
réputée  telle.  Alors  il  y  a  opposition  né- 
cessaire entrs  les  deux  grands  intérêts 
de  l'homme,  son  intérêt  éternel  et  son  in- 
térêt temporel.  Si  la  crainte  des  peines 
décrétées  par  le  souverain  conduit  le 
peuple  à  l'apostasie,  la  sociabilité  est  bles- 
sée à  mort;  l'ordre  légal  subsiste  seul, 
sans  autre  appui  que  la  force  brute  qui 
en  émane,  et  il  périt  dès  qu'elle  a  perdu 
la  plus  faible  partie  de  sa  brutalité  éner- 
gique. Au  contraire  si  l'intérêt  éternel 
prédomine,  les  croyans  se  révoltent  aus- 
sitôt contre  la  tyrannie  qui  pèse  sur  eux, 
ou  du  moins  leurs  affections  se  détachent 
du  pouvoir  qui  l'exerce,  el  l'élat  ébranlé 
par  unti  résistance  active  ou  passive,  pé- 
rit de  mort  violente  ou  toiib^  impuis- 
sant et  mé])risé  dans  une  langueur  mor- 
telle. La  Turquie  est  une  exemple  vivant 
et  frappant  à  la  fois  de  cette  grande 


vérité.  Les  premiers  chrétiens  avaient 
entrepris  de  ranimer  le  cadavre  païen 
de  Rome,  en  y  faisant  pénétrer  une  âme 
catholique  et  ils  échouèrent  dans  cette 
glorieuse  tentative  que  leur  imposait  la 
nature  même  de  leur  foi.  Mahmoud  au 
contraire  veut  donner  un  corps  chrétien 
au  vieil  esprit  de  l'Islamisme,  et  ses  ef- 
forts si  énergiques  qu'ils  aient  été  n'ont 
abouti  et  ne  pouvaient  aboutir  qu'à  la 
ruine  de  son  empire.  11  a  éteint  le  fana- 
tisme des  sujets  qui  acceptent  la  nouvelle 
réforme,  et  aliéné  pour  toujours  les 
affections  des  sujets  qui  la  repoussent. 
Que  pourra-t-il  au  moment  où  les  puis- 
sances de  l'Occident  prendront  pour 
champ  de  bataille  le  seuil  même  de  son 
palais? 

Ainsi  la  puissance  des  peuples ,  leur 
énergie  véritable  dépend  de  l'harmonie 
parfaite  des  croyances  religieuses  avec 
les  institutions  civiles,  soit  que  celles- 
ci  aient  un  caractère  sacerdotal,  soit 
qu'elles  aient  un  caractère  purement 
laïque.  Alors  l'intérêt  temporel  prêle  sa 
force  à  l'intérêt  éternel  et  ils  concourent 
etisemble  au  même  but,  à  la  conserva- 
tion et  au  développement  de  la  sociabilité 
générale  par  la  conservation  et  le  déve- 
loppement de  la  sociabilité  individuelle. 
Ma'heur  aux  gouvernemens  qui  établis- 
sent, môme  avec  les  meilleures  inten- 
tions, un  monstrueux  antagonisme  entre 
ces  deux  intérêts;  car  en  voulant  corriger 
ce  qu'ils  prenent  pour  des  abus,  ce  qui 
sous  l'empire  d'un  autre  culte  serait  peut- 
être  une  détestable  anomalie  ,  ils  ébran- 
lent la  base  sur  laquelle  repose  leur  au- 
torité el  compromettent  l'existence  môme 
de  la  société  qu'ils  veulent  perfectionner. 
Certes  l'on  ne  peut  rien  concevoir  d» 
plus  funeste  au  progrès  de  la  civilisatioa 
que  lapolygamie,  et  néanmoins, le  souve- 
rain mahométan  qui  voudrait  élever  son 
peuple  au  rang  des  nations  monogames 
sans  le  convertir  d'abord  au  Christia- 
nisme commettrait  une  faute  immense. 
Eu  effet ,  la  loi  de  Mahomet  entraine  la 
pluralité  des  femmes,  et  dés  lors  le  lé- 
gislateur qui  porterait  atteinte  au  triste 
privilège  des  maris  musulmans,  se  po- 
serait par  cela  même  au  dessus  du  pro- 
phète, au  dessus  d'Allah,  puisqu'il  se  dé- 
clarerait plus  sage,  plus  éclairé  que  l'un 
Cl  qae  l'autre.  Quel  mahométan  consen- 


S8 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE 


tirait  à  admettre  une  prétention  assuré- 
ment bien  fondée  en  elle-même  ,  mais 
dont  le  mahométan  ne  peut  reconnaître 
la  légitimité  qu'aulant  qu'il  cesse  d'élre 
mahométan?  Il  y  aurait  donc  conflit  en- 
tre la  loi  humaine  et  la  loi  divine ,  et  si 
la  première  l'emportait,  si  l'intérêt  teiB- 
porel  représenté  par  les  peines  décernées 
contre  les  polygames,  prédominait  long- 
temps, qui  ne  voit  que  la  foi  musulmane 
ne  tarderait  pas  à  s'attiédir  pour  s'étein- 
dre enfin  dans  une  complète  insouciance? 
Bientôt  il  ne  resterait  de  la  sociabilité, 
que  la  société  temporelle,  issue  de  l'AI- 
coran. 

Cette  société  tomberait  sous  le  con- 
trôle unique  de  l'autorité  terrestre  qui 
ne  rencontrerait  plus  de  point  d'arrêt 
dans  les  consciences,  mais  aussi  qui  n'y 
trouverait  plus  de  point  d'appui.  Cepen- 
dant on  conçoit  qu'à  la  rigueur  un  gou- 
vernement déjà  fortement  organisé,  si  les 
administrés  sont  assez  riches  pour  redou- 
ter l'anarchie  et  déjà  assez  éclairés  pour 
en  comprendre  les  conséquences ,  puisse 
vjvi-e  long-temps  encore  aux  dépens  des 
Iiabitudos  d'ordre  données  par  des  siè- 
cles de  foi,  mais  il  n'est  pas  donné  à  tous 
les  arbres  de  végéter  après  qu'ils  ont  été 
abattus,  et  les  peuples  dont  l'ancien 
culte  impliquait  un  organisme  légal  d'une 
prodigieuse  perfection  ,  sont  les  seuls 
qui  n'expirent  pas  avec  leurs  croyances. 
Cette  loi  facile  à  démontrer  explique  l'opi- 
nicitre  attachement  qu'ont  plus  d'une 
fois  inspiré  les  plus  grossières  supersti- 
tions, ainsi  que  le  progrès  de  l'incrédulité 
chez  les  nations  chrétiennes. 

Il  y  a  dans  l'homme  une  invincible 
aversion  pour  cet  état  de  nature  que  la 
philosophie  du  dix-huitième  siècle  van- 
tait si  plaisamment  au  seiïi  des  délices  de 
Versailles  et  dans  les  salons  de  Paris.  Le 
peuple  le  plus  dégradé  et  le  plus  misé- 
rable a  horreur  de  la  vie  de  la  brute  ; 
car,  au  milieu  de  sa  misère,  sous  le  poids 
de  la  conquête,  foulé  aux  pieds  par  le 
plus  slupide  des  tyrans,  il  a  conscience 
qu'il  peut  tomber  plus  bas  encore,  de- 
venir plus  esclave,  plus  avili ,  plus  mal- 
heureux qu'il  ne  l'est  déjà.  Il  s'attacha 
donc  avec  une  espèce  de  fureur  à  l'ordre 
social  auquttl  il  doit  les  biens  sociaux 
qui  lui  sont  laissés,  la  propriété,  la  fa- 
mille ,  la  communion  des  âmes  3  el  si  im- 


parfaits qu'on  les  suppose ,  il  ne  sent  pas 
moins  qu'au  plus  faible  degré  où  il  puisse 
les  posséder ,  il  leur  devra  des  jouis- 
sances et  un  bien-être  matériel  que  les 
animaux  ne  connaîtront  jamais.  Or,  plus 
il  est  près  de  la  vie  sauvage  ,  mieux  il  en 
comprend  les  douleurs ,  et  par  consé- 
quent plus  il  tient  au  principe  de  sa  so- 
ciabilité, quelque  absurde  que  soit  ce 
principe  ,  quelles  que  puissent  être  les 
conséquences  que  d'ailleurs  il  implique. 
Ebranler  sa  foi  sans  lui  en  donner  une 
autre,  c'est  le  précipiter  dans  un  abîme 
placé  à  côté  de  lui ,  dont  son  œil  peut 
sonder  à  chaque  instruit  la  profondeur, 
et  un  insurmontable  instinct  l'éloigné 
d'autant  plus  sûrement  de  l'incrédulité, 
que  son  ordre  légal  est  plus  imparfait. 
En  effet ,  moins  la  société  temporelle  est 
fortement  constituée  ,  moins  elle  est  ca- 
pable de  se  défendre  par  elle-même,  et 
plus  le  lien  de  la  société  spirituelle  doit 
avoir  de  force  afin  de  pouvoir  résister 
aux  passions  individuelles  qui  tendent 
sans  cesse  à  la  détruire.  Mais  les  institu- 
tions civiles  des  peuples  non  chrétiens  et 
le  judaïsme  n'étant  qu'un  christianisme 
anticipé  ,  se  ressentent  nécessairement 
des  infirmités  inhérentes  au  culte  dont 
elles  dérivent,  puisque  ce  culte  est,  en 
très  grande  partie  du  moins,  une  œuvre 
purement  humaine.  Elles  renfermeront 
donc  toujours  quelques  dispositions  nui- 
sibles à  l'homme  collectif,  dispositions 
que  l'on  ne  peut  changer  puisqu'elles 
sont  sanctionnées  par  une  révélation 
prétendue,  et  au  degré  oîi  les  grandes  vé- 
rités de  la  morale  sociale  y  auront  été 
méconnues,  elles  seront,  par  la  force 
même  des  choses,  débiles  et  caduques. 
Que  la  philosophie  porte  son  flambeau 
dans  cet  amas  de  contradictions  et  de 
révoltantes  absurdités,  et  la  foi  dispa- 
raîtra ,  et  la  société  spirituelle  se  dissou- 
dra ,  et  la  sécurité  des  personnes  ainsi 
que  celle  des  choses  n'aura  plus  d'autre 
garantie  que  des  peines  terrestres,  dont 
les  forts  se  moqueront,  auxquelles  les 
adroits  échapperont,  et  qui  bientôt  ne 
pourront  même  plus  atteindre  les  faibles. 
Ce  sera  le  commencement  de  l'état  de 
nature,  cl  si  jamais  cet  état  était  un  in- 
stant possible,  il  faudrait  chercher  cet 
instant  à  la  lin  et  non  au  commencement 
de  l'exislcnce  de  l'humanité. 


PAR  M.  DE  COUX. 


89 


Mais  une  religion  parfaite  ,  c'est-à-dire 
vraie  d'une  vérité  absolue,  pourvu  qu'elle 
ne  soit  pas  théocratique  comme  l'était 
le  judaïsme,  produira  à  la   longue  un 
ordre  légal  si  excellent ,  portera  si  haut 
la  civilisation  des  peuples  qui  la  profes- 
sent, qu'ils  n'éprouveront  plus  la  crainte 
de  tomber  un  jour  dans  les  misères  de 
la  vie  sauvage.  L'incrédulité  donc  ne  leur 
inspirera  aucun  effroi ,  du  moins  quant 
à  ses  résultats  sociaux,  et  trop  souvent 
ils  ne  verront  en  elle  qu'une  amie  prête 
à  les  délivrer  des  devoirs  qu'ils  trouvent 
importuns,  parce  que  ces  devoirs  dont 
l'accomplissement  a   fait  leur  fortune, 
les  troublent  dans  la  jouissance  des  ri- 
chesses  qu'ils  ont   acquises.  Le    temps 
viendra  peut-être  oîi  ils  s'efforceront  de 
ne  pas  croire  au  culte  qui  les  enivre  de 
ses  faveurs  ,  car  ils  inféreront  de  la  sé- 
paration des  deux  ordres  qui  les  consti- 
tuent peuples  ,  que  chacun  de  ces  ordres 
a  sa  vie  propre  et  distincte,  et  qu'ainsi 
la  destruction  de  la  société   spirituelle 
n'entraînera  pas  la  ruine  de  cette  société 
temporelle ,  la  seule  qu'estiment  encore 
des  cœurs  énervés  par  le  plaisir.  Cette 
erreur  s'infiltrera  d'autant  plus  aisément 
dans  les  intelligences  qu'elle  sera  d'abord 
une  vérité,  puisque  la  philosophie  n'aura 
une  action  immédiatement  délétère  qu'a- 
près qu'elle  aura  perverti  l'opinion   et 
neutralisé  tous  les  élémens  matériels  de 
sécurité  que  la  foi  des  ancêtres  avait  si 
péniblement   créés.    Chose    singulière  ! 
l'incrédulité  des  masses  est  un  phéno- 
mène   sans    exemple     parmi    les    ido- 
lâtres.   L'histoire    atteste    que    la   rai- 
son humaine   n'a    jamais    pu    ébranler 
au  plus  faible  degré  les  croyances  popu- 
laires  lorsqu'elles  étaient  souillées  des 
plus  folles  ou  des  plus  détestables  er- 
reurs ,  tandis  qu'au  contraire  nous  les 
voyons  aujourd'hui,  malgré  leur  écla- 
tante pureté ,   languir  et  se  perdre  au 
sein  d'une  indifférence  presque  générale. 
Il  y  a  là  quelque  chose  d'étrangement 
inexplicable  au  premier  abord,  et  ce- 
pendant ce  que  nous  avons  dt'jà  dit  suffit 
peut-être  pour  montrer  que  cette  ano- 
malie apparente  est  en  réalité  une  des 
preuves  les  plus  fortes  de  la  désespérante 
perfection  du  culte  de  nos  pères.  Certes, 
s'il  avait  donné  au  monde  un  organisme  ci- 
vil moins  robuste,  l'instinct  social  des 


multitudes  se  serait  depuis  long-temps 
soulevé  contre  les  destructeurs  futurs 
de  leur  sociabilité,  et  les  ennemis  du  Fils 
de  l'Homme  n'auraient  pas  excité  une 
indignation  moindre  que  celle  qui  autre- 
fois enchaînait  le  rire  sur  les  lèvres  des 
augures,  et  chassait  d'Athènes  les  con- 
tempteurs de  Minerve  ou  de  Jupiter. 
Voyez  ce  qui  se  passe  maintenant  que 
les  droits  de  la  propriété  ,  après  avoir 
perdu  ce  qu'ils  avaient  jadis  de  divin, 
sont  devenus  un  problème  que  le  pauvre 
prétend  résoudre  à  sa  manière  ,  mainte- 
nant que  la  foi  jurée  a  perdu  sa  sanction 
céleste,  maintenant  enfin  que  l'impuis- 
sance de  l'ordre  légal  apparaît  aux  re- 
gards les  moins  attentifs.  Il  y  a  cinquante 
ans  personne  ne  croyait  que  la  civilisa- 
tion fût  en  péril 5  aujourd'hui,  tout  le 
monde  le  sait,  et  voici  que  déjà  la  con- 
science publique  se  sent  entraînée  mal- 
gré elle  vers  cet  ordre  légitime  dont  la 
nécessité  déjà  démontrée  pour  les  intel- 
ligences les  plus  élevées,  est  déjà  instinc- 
tivement comprise  par  la  multitude. 
Qu'ont  fait  de  leur  vieille  haine  pour  les 
prêtres  ,  de  leur  superbe  dédain  du 
catholicisme,  les  hommes  qui  les  con- 
fondaient avant  Juillet  dans  une  haine 
commune  contre  la  branche  aînée?  Faut- 
il  les  prendre  eu  masse  comme  plus 
croyans?  Hélas  !  non.  Mais  ils  compren- 
nent les  besoins  de  leur  intérêt  tempo- 
rel ,  ils  voient  clairement  qu'un  retour 
aux  doctrines  qu'ils  détestent  est  le 
plus  puissant  de  nos  besoins  sociaux;  ils 
s'avouent  enfin  que  l'ordre  légal  isolé 
de  l'ordre  légitime  est  un  corps  sans 
âme,  et  par  cela  même  destiné  à  une 
prochaine  pourriture.  Ils  veulent  donc 
être  entourés  de  croyans ,  afin  de  retrou- 
ver la  sécurité  qu'ils  ont  perdue ,  et  This- 
toire  enregistrera  parmi  les  plus  curieux 
de  ses  souvenirs,  l'apostolat  si  fréquent 
aujourd'hui  d'hommes  eux-mêmes  dénués 
de  toute  conviction  religieuse,  cl  néan- 
moins disposés  à  favoriser  de  tout  leur 
pouvoir  les  tendances  chrétiennes  qui 
percent  de  tontes  parts. 

IVous  nous  sommes  longuement ,  trop 
longuement  peut-être,  étendu  sur  les 
rapports  qui  unissent,  dans  toute  asso- 
ciation humaine  ,  l'ordre  légal  à  l'ordre 
légitime  ;  toutefois  nous  n'avons  encore 
examiné  ces  deux  ordres  que  séparément 


m 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


en  théorie,  et  abstraction  faite  des  réa- 
lités de  la  vie  pratique  des  peuples.  Dans 
notre  prochaine  leçon ,  nous  nous  occu- 
perons de  l'orgnnisation  des  diverses  na- 
tions sous  l'influence  des  innombrables 
accidens  qui  les  modifient,  et  nous  re- 
connaîtrons qu'il  n'est   aucune  société 


humaine  qui  ne  puisse  être  ramenée  à 
l'une  de  ces  trois  formes,  savoir  : 

La  société  unitaire  j 
La  société  catholique  ; 
La  société  de  tjransaction. 

G.  D8  Goox. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE 

POLITIQUE. 


ONZIÈME   LEÇON. 

Suite  (i). 

De  l'Économie  politique  en  France  jusqu'à  la  fin  du 
règne  de  Louis  XIV.  —  Révocation  de  l'édit  de 
Nantes.  —  Appréciation  de  ses  causes  et  de  ses 
effets.  —  Détresse  du  commerce  et  de  TÉtat.  — 
Ouvrages  composés  sur  l'Économie  politique.  — 
De  l'Économie  politique  en  Angleterre.  —  Ou- 
vrages publiés  sur  cette  matière  en  Angleterre. 
—  En  Italie.  —  En  Allemagne. 

La  mort  de  Colbert  devint  le  signal  de 
la  décadence  do  la  France.  La  première 
année  du  ministère  de  M.  Le  Pelletier  fut 
marquée  à  la  fois  par  la  disette  et  par  la 
guerre  d'Espagne.  II  fallut  recourir  à 
des  édits  bursaux,  à  la  création  de  char- 
ges nouvelles  et  à  des  emprunts  au  denier 
dix-huit,  quoique  le  taux  des  constitu- 
tions de  rente  eût  été  réduit  au  denier 
vingt.  La  seconde  (1685)  fut  tristement 
célèbre  par  un  événement  très  grave  dans 
les  annalesdela  religion,  de  la  politique 
et  de  l'économiepolilique.  Nous  voulons 
parler  de  la  révocation  de  l'édit  rendu  à 
Nantes  par  Henri  TV  en  faveur  des  pro- 
testans.  Cet  acte,  si  diversement  appré- 
cié, exige  par  son  importance  et  par  ses 
résultats,  que  nous  lui  consacrions  quel- 
ques inslans  d'examen. 

La  révocation  de  l'édit  de  Nantes  fut 
sans  doute  une  faute  et  un  malheur 
aggravés  encore  pnr  les  actes  de  violence 
que  le  tnnrqiiis  de  I.ouvois  osa  minier  aux 
vues  modérées  de  l.onis  \l  V.  ^Mais  on  ne 
saurait  attribuer  exclusivement  cette  me- 

(1)  Voir  le  numéro  18,  C.  m,  p.  '10). 


sure  impolitique  à  l'intolérance  reli- 
gieuse du  monarque  et  du  clergé  fran- 
çais. Les  écrivains  qui  ont  jugé  cet  évé- 
nement dans  son  principe  et  dans  ses  fa- 
tales conséquences,  ont  presque  toujours 
isolé  la  législation  et  la  politique  géné- 
rale des  souverains  catholiques  de  cette 
époque  envers  les  protestans,  de  celle  de 
tous  les  gouvernemens  protestans  en- 
vers leurs  sujets  catholiques.  Par  l'effet 
d'une  prévention  contraire  à  l'impartia- 
lité de  l'histoire ,  on  a  toujours  repré- 
senté Louis  XIV  comme  livré  par  la  su- 
perstition d'une  vieillesse  chagrine  à  un 
système  d'intolérance  et  de  persécution 
opposé  aux  principes  de  philosophie  et 
de  civilisation  où  l'Europe  était  parve- 
nue. Or,  d'une  part,  Louis  XIV  n'avait 
guère  que  quarante-sept  ans  en  1685,  et 
de  l'autre  la  politique  qu'il  adopta  à  l'é- 
gard des  protestans  de  son  royaume  ne 
fut  que  l'application  des  mesures  géné- 
ralement suivies  ailleurs  et  dont  les 
gouvernemens  protestans  avaient  pris  Pi- 
nitiative  contre  les  catholiques.  En  com- 
parant même  le  Code  pénal  de  ceux-ci 
avec  celui  de  la  France  ,  il  serait  facile 
de  se  convaincre  que  Louis  XIV  fut  plus 
indulgent  et  plus  tolérant  que  tous  les 
autres  souverains.  Dans  le  principe  il 
avait  cherché  à  amener  les  réformés  à 
entrer  dans  le  sein  de  l'Eglise  catholi- 
que par  l'effet  de  la  seule  persuasion. 
Ensuite  il  essaya  l'emploi  de  restrictions 
plus  sévères  apportées  à  l'exercice  public 
de  leur  culle.  Enfin  il  recourut  tour  à 
tour  à  la  crainte  des  exclusions  politi- 
ques et  civiles,  et  à  l'attrait  des  honneurs 
et  des  récompenses.  La  marche  sage  et 


PAR  M  DE  VILLENEUVE-BARGEMOINT. 


»1 


mesurée,  recommandée  à  cet  égard  par 
Louis  XIV  aux  intendans  et  aux  évéques, 
avait  obtenu  des  succès  qui  dépassaient 
toutes  les  espérances.  M.  d'Aguesseau, 
en  quittant  l'intendance  du  Languedoc, 
avait  vu  plus  de  soixante  mille  protes- 
tans  de  la  ville  et  du  diocèse  de  Isinies 
changer  de  religion  en  trois  jours  (1).  De 
nombreux  exemples,  dans  les  classes  les 
plushonorables  de  la  société,  indiquaient 
une  tendance  universelle  à  se  conformer 
aux  intentions  d'un  roi  qui  ajoutait  à  la 
puissance  du  trône,  la  force  et  l'autorité 
qu'il  empruntait  du  respect  et  de  l'ad- 
miration de  ses  sujets.  «  Louis  XIV  ne 
voyait  plus  de  protestansdansla  noblesse 
française  dont  la  moitié  était  encore  pro- 
testante sous  Henri  IV.  Il  n'apercevait 
que  des  catholiques  dans  toutes  les  par- 
ties de  son  royaume  immédiatement  sou- 
mises à  ses  regards.  Il  était  peut-être  ex- 
cusable d'ignorer  que  les  montagnes  des 
Cévennes  et  du  Vivarais  renfermaient 
quelques  peuplades  aussi  étrangères 
alors  au  reste  de  la  France  par  leurs 
mœurs  que  par  l'absence  des  arts  et  du 
commerce.  Si  quelques  ailles  de  com- 
merce offraient  encore  un  grand  nombre 
de  négocians  et  d'ouvriers  de  la  religion 
protestante  ,  le  ministère  pouvait  voir 
dans  leur  fortune  même,  le  présage  de 
leur  conversion,  par  l'ambition  naturelle 
que  les  pères,  ou  du  moins  leurs  enfans, 
auraient  de  participer  aux  honneurs  et 
aux  distinctions  dont  leur  religion  les 
excluait. 

«  Dans  cette  persuasion  ,  Louis  XIV  et 
son  conseil  ne  parurent  pas  douter  que 
l'uniformité  de  culte  ne  pût  être  établie 
par  un  simple  acte  du  gouvernement. 
Les  cent  cinquante-huit  articles  de  l'édit 
de  Nantes  avaient  été  successivem?nt  ré- 
voqués par  des  lois  et  des  décisions  par- 
ticulières,* et  si  l'exercice  public  du  culte 
protestant  n'était  pas  encore  défendu  par 
une  loi  formelle,  il  se  trouvait  interdit 
en  tant  de  lieux  différons,  qu'on  pou- 
vait le  regarder  comme  généralement 
abrogé.  La  révocation  de  l'édit  de  Nan- 
tes ne  fut  donc,  dans  l'opinion  du  ca- 
binet de  Versailles  ,  que  la  dernière  ré- 
daction de  toutes  les  lois,  dé  tous  les 
édits ,  de  tous  les  arrêts  et  de  tous  les 
régleracns  qui ,  chaque  année  et  chaque 

(1)  Mémoires  du  cbancelier  d'Aguesseau. 


jour,  avaient  apporté  des  restrictions  à 
la  constitution  politique  et  religieuse  des 
protestans  en  France. 

«  Au  reste ,  l'erreur  de  Louis  XIV  et  de 
ses  ministres  fut  l'erreur  commune  de 
toute  la  nation  (1).  » 

L'assertion  de  l'un  de  nos  préiats  les 
plus  éclairés  et  les  plus  tolérans,  relati- 
vement à  l'approbation  unanime  qui  ac- 
cueillit en  France  la  révocation  de  l'édit 
de  Nantes,  est  fondée  non  seulement  sur 
les  adresses  de  félicitations  de  tous  les 
ordres  du  royaume ,  l'adhésion  des  par- 
lemens  et  le  témoignage  de  tous  les  his- 
toriens du  temps,  mais  encore  sur  l'opi- 
nion de  plusieurs  écrivains  que  l'on  ne 
saurait  accuser  d'avoir  cédé  trop  facile- 
ment à  des  préventions  catholiques.  On 
en  jugera  parles  lignes  suivantes  du  phi- 
losophe Saint-Lambert.  «  L'esprit  répu- 
blicain et  même  l'esprit  démocratique 
qui  a  toujours  dominé  chez  les  calvinistes, 
était,  je  le  sais,  aussi  contraire  à  la  mo- 
narchie que  la  religion  catholique  lui  est 
favorable.   Mais   ces   calvinistes  étaient 
restés  tranquilles  dans  les  guerres  de  la 
Fronde.  Ceux  qui  s'étaient  enrichis  par 
le   commerce    ou  la  finance  voulaient 
être  nobles,  parvenir  aux  emplois,  aux 
honneurs,  et  ils  prenaient  peu  à  peu  l'u- 
sage de  se  convertir  ;  le  peuple  les  aurait 
imités.  Il  aurait  été  converti  par  la  sé- 
duction du  roi  et  du  clergé.  Dans  la  con- 
duite de  Louis  XIV  envers  les  calvinistes, 
ce  qu'il  y  eut  de  plus  injuste  et  de  plus 
cruel  ce   fut  de  les  empêcher  de  sortir 
de  ses    états.   Dans   toute  cette   affaire 
Louis  XIV  fut  trompé  par  ses  ministres 
et  céda  trop  facilement  au  \'œu  général 
de  la  nation  [2).  y> 

(1)  Uistoire  de  Bossuet  par  S.  Em.  le  cardinal  da 
Bauàset. 

(2)  La  manière  dont  Saint-Lambert  s'exprime  dans 
ses  vœux  adressés  aux  étals-généraux  de  1789,  est 
bien  plus  reniarquabio  encore.  <(  Les  lois  et  les 
usages ,  dil-il  ,  n'admeltanl  point  parmi  nous  les 
calvinistes  à  celles  ilcs  fonctions  de  citoyens  qui 
ont  (juelque  rapport  à  la  législation  ,  ils  ne  doivent 
pas  ,  dans  une  monarchie  ,  être  admis  aux  états- 
généraux  ,  surtout  dans  un  moment  oii  ils  pourraient 
unir  leurs  intrigues  et  leurs  nmrmnres  aux  clameurs 
do  l'aris.  »  Li  plus  loin  il  ajoute  :  «  La  toU'ranco 
pour  les  calvinistes  est  un  des  biens  que  je  demande 
et  que  j'espère.  Mais  il  faut  qu'ils  la  méritent.  Jo 
ne  les  en  trouverai  pas  dignes  tant  qu'ils  me  paraî- 
tront ennemis  du  gguveraement  inoaarcliiquc.  Il 


92 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE 


Quant  au  droit  qu'avait  Louis  XIV 
d'exercer  ce  grand  acte  d'autorité ,  on  ne 
l'a  jamais  contesté.  Quarante  ans  aupara- 
vant Grotius  écrivait  :  «Ilfaulquelespro- 
testans  sachent  que  i'édit  de  Nantes  et  au- 
tres semblables  ne  sont  pas  des  traités 
d'alliance  ,  mais  des  ordonnances  faites 
par  les  rois  pour  l'utilité  publique,  et 
sujets  à  révocation  lorsque  le  bien  public 
demande  qu'on  les  révoque.  » 

Du  reste,  quels  que  soient  les  motifs  qui 
déterminèrent  Louis  XIV  et  son  conseil 
à  retirer  auxprotestans  le  libre  exercice 
de  leur  culte,  et  ù  enjoindre,  aux  minis- 
tres de  cette  religion  qui  se  refuseraient 
ù  y  renoncer,  de  quitter  la  France  dans 
le  délai  de  deux  mois,  il  est  certain  qu'il 
n'avait  été  ni  dans  l'intention  du  roi  ni 
de  ses  ministres,  comme  quelques  histo- 
riens ont  paru  le  croire,  de  prononcer 
le  bannissement  de  tous  lesprotestansdu 
royaume  et  d'user  de  violence  à  leur 
égard.  L'éditde  révocation  déclarait  for- 
mellement qu'en  attendant  qu'il  plîit  à 
Dieu  d'éclairer  les  prétendus  réformés  , 
ils  pourraient  demeurer  dans  le  royaume, 
y  continuer  leur  commerce  et  y  jouir  de 
tous  leurs  biens  sans  pouvoir  être  trou- 
blés ni  empêchés  sous  prétexte  de  leur 
religion.  Toutes  les  familles  protestantes 
qui  existent  encore  en  France  et  qui  y 
jouissent  des  propriétés  que  leurs  pères 
leur  ont  transmises,  descendent  de  ces 
mômes  prolestans  qui  profitèrent  de  la 
liberté  et  de  la  garantie  que  leur  offrait 
I'édit  de  révocation.  Il  entrait  si  peu  dans 
la  pensée  et  dans  les  intentions  de 
Louis  XIV  de  bannir  les  protestans  de 
France  qu'il  prit  les  mesures  les  plus  ac- 
tives pour  s'opposer  à  leur  retraite,  et  la 
vigueur  déployée  à  cet  égard  a  été  jus- 
tement biftmée. 

Le  bannissementdes  ministres  du  culte 
réformé  devint  l'une  des  premières  cau- 
ses de  l'émigration  d'un  grand  nombre 
de  protestans.  La  plupart  d'entre  eux  ap- 
partenaient à  des  classes   que  leurs  rela- 


me semt)l(!  qu'en  altcndanl  cette  métamorphose  ,  on 
pourrait  prendre  pour  modèle  de  eondiiitc  avec  eux 
celle  des  An(;iais  avec  Wis  presbytériens.  » 

M.  le  cardinal  de  Kau.ssiH  dit  avec  raison  h  co  su- 
jet,  qu'il  est  assez  sin{;ulier  de  voir  Sainl-Lambcrl 
opiner  en  17HÎ),  comme  les  ministres  de  Louis  XIV 
en  lliOJ. 


tions  habituelles  rapprochaient  le  plus 
de  leurs  pasteurs. 

Les  puissances  ennemies  ou  jalouses 
de  la  France,  contribuèrent  aussi  à  sé- 
duire par  des  promesses  splendides  cette 
classe  utile  d'ouvriers  et  d'artisans  dont 
l'existence  reposait  bien  plus  sur  leur 
industrie  personnelle  et  sur  leurs  talens 
que  sur  des  propriétés  territoriales.  Le 
double  motif  de  priver  la  France  de  su- 
jets précieux  et  de  s'enrichir  de  ses  per- 
tes, invitait  les  gouvernemens  étrangers 
à  les  rechercher,  h  les  attirer  et  aies  ac- 
cueillir avec  empressement.  Mais  très 
peu  de  propriétaires  quittèrent  le  royau- 
me et  l'on  en  trouve  la  preuve  dans  la 
faible  valeur  des  confiscations  pronon- 
cées contre  les  fugitifs. 

Il  est  difficile  de  fixer  exactement  le 
nombre  des  réformés  qui  abandonnèrent 
la  France  à  cette  malheureuse  époque. 
Divers  écrivains  protestans  le  portent  à 
des  chiffres  évidemment  exagérés  et  qui 
d'ailleurs  ne  s'accordent  pas.  Les  uns 
évaluent  à  trois  ou  quatre  cent  mille  et 
d'autres  à  deux  cent  mille.  Le  duc  de 
Bourgogne,  qui  fit  des  recherches  pour  le 
fixer  avec  précision ,  quelques  années 
après  la  révocation  de  I'édit  de  Nantes , 
dit  textuellement  dans  le  mémoire  qu'il 
a  laissé  sur  cet  objet,  «  que  ce  nombre  ne 
monte,  suivant  le  calcul  le  plus  exagéré, 
qu'à  soixante-sept  mille  sept  cent  trente- 
deux  individus.  »  D'autres  écrivains  l'é- 
tablissent sur  le  pied  de  quinze  mille 
familles,  ce  qui  se  rapporte  à  peu  près 
à  cette  évaluation. 

ce  En  s'en  tenant  au  calcul  môme  de 
M,  le  duc  de  Bourgogne  ,  dit  son  émi- 
nence  le  cardinal  de  Bausset,  il  n'est 
point  de  cœur  français  qui  ne  ^j^ive  gé- 
mir du  sort  de  soixante-huit  mille  Fran- 
çais fuyant  leur  terre  natale  ,  s'arrachant 
à  leurs  familles,  ù  leurs  proches,  à  leurs 
habitudes,  h  toutes  les  affections  de  la 
nature  pour  aller  chercher  une  existence 
incertaine  dans  une  terre  étrangère.  De 
tous  les  peuples,  le  Français  est  celui 
qui  éprouve  le  plus  vif  désir  de  vivre  et 
de  mourir  sous  le  ciel  qui  l'a  vu  naître. 
Ces  grand(^s  éinigralions  forment  tou- 
jours une  époque  désastreuse  dans  This- 
loire  d'une  nation,  t;l  laissent  de  longs  et 
douloureux  soiivciiirs.il  eût  <Hé  certaine- 
ment plus  digne  d'un  prince  qui  était  fait 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE  BARGEMONT. 


91 


pour  donner  l'exemple  et  non  pour  le  re- 
cevoir de  s'élever  au  dessus  de  l'inquié- 
tude que  pouvait  occasionner  la  présence 
de  quelques  minisires  protestans.  On  était 
sans  doute  en  droit  de  leur  interdire  les 
fonctions  publiques  d'un  ministère  que 
l'état  ne  voulait  plus  reconnaître;  mais  il 
ne  fallait  pas  les  arracher  à  leur  patrie , 
à  leurs  famillt^s,  à  toutes  les  douceurs  et 
à  toutes  les  habitudes  de  leur  vie,  pour 
s'être  engagés  dans  une  profession  que 
les  lois  autorisaient  lorsqu'ils  l'avaient 
embrassée.  Donner  un  effet  rétroactif  à 
des  lois  de  rigueur  est  toujours  une 
grande  injustice.  Elle  devient  dans  la 
suite  un  titre  pour  autoriser  de  plus 
grandes  injustices  encore  contre  ceux 
même  qui  en  ont  donné  l'exemple.  L'his- 
toire de  tous  les  siècles  et  de  tous  les 
pays  n'en  offre  que  de  trop  déplorables 
témoignages  (1).  » 

Toutefois  on  doit  le  répéter,  les  mal- 
heurs qui  suivirent  l'acte  si  vivement  re- 
proché à  Louis  XIV  ne  sauraient  être  im- 
putés à  ses  ordres  et  encore  moins  à  ses 
intentions.  D'abord  on  s'était  flatté  qu'il 
n'y  aurait  plus  de  protestans  en  France 
lorsque  le  grand  roi  aurait  prononcé 
qu'il  n'y  en  avait  plus.  Lorsque  ensuite 
une  résistance  inattendue,  à  laquelle  se 
mêlèrent  quelquefois  des  actes  séditieux 
dignes  de  toute  l'animadversiondes  lois, 
eut  exaspéré  l'âme  inflexible  et  impitoya- 
ble de  Louvois,ilne  fut  que  trop  disposé 
à  adopter  des  mesures  violentes  et  arbi- 
traires si  conformes  à  son  caractère  et  à 
ses  principes  absolus  de  gouvernement, 
l^a  conversion  des  protestans  cessa  d'être 
pour  lui  une  affaire  de  religion,  et  il  ne 
voulut  plus  voir  en  eux  que  des  rebelles 
à  réduire  et  à  punir. 

«  C'est  à  celte  époque,  dit  encore  le 
sage  et  éloquent  prélat  dontnous  aimons 
à  faire  connaître  l'opinion  si  impartiale 
et  si  éclairée,  qu'on  vit  exercer,  au  sein 
même  de  la  France,  les  lois  terribles  de 
la  guerre  contre  les  citoyens  français,  et 
qu'on  mit  la  licence  des  soldats  aux  pri- 
ses avec  l'irritation  d'un  peuple  enflammé 
du  zèle  de  sa  religion  et  égaré  par  des 
suggestions  étrangères.  Quoiqu'il  soit 
bien  difficile  de  rencontrer  la  vérité  au 
milieu  de  ces  exagérations  de  tous  les 

(1)  Histoire  de  Bossuel. 


partis,  on  ne  peut  douter  par  les  témoi- 
gnages des  contemporains  les  plus  sages 
et  les  plus  modérés,  que  les  Cévennes  et 
le  Vivarais  n'aient  été  le  théâtre  des  scè- 
nes les  plus  terribles  et  que  tous  les  gens 
de  bien  n'aient  eu  à  gémir  des  excès  dont 
on  se  rendit  coupable  des  deux  côtés. 
Tout  le  monde  s'accorde  à  blâmer  l'abus 
criminel  qu'on  osa  faire  du  nom  de 
Louis  XIV  pour  autoriser  des  actes  aussi 
contraires  à  son  caractère  qu'à  ses  inten- 
tions et  à  déplorer  les  calamités  qui  en 
furent  la  suite  (1).  » 

L'illustre  historien  de  Fénelon  et  de 
Bossuet,  dont  l'autorité,  dans  cette  ques- 
tion ne  saurait  être  récusée,  affirme  que 
non  seulement  Bossuet ,  mais  encore 
tous  les  évêques  de  France ,  à  l'exception 
peut-être  de  M.  de  Harlay ,  archevêque 
de  Paris,  ne  furent  point  admis  aux  dé- 
libérations qui  décidèrent  la  révocation 
de  l'édit  de  Nantes.  Pendant  les  troubles 
déplorables  qui  agitèrent  plusieurs  de 
nos  provinces  du  Midi ,  quelques  contrées 
furent  assez  favorisées  du  ciel  pour  voir 
arriver  jusqu'à  elles  des  anges  consola- 
teurs sous  les  traits  et  le  nom  de  Féne- 
lon, de  l'abbé  Fîeury  et  de  l'abbé  de 
Langeron.  Plus  tard  le  cardinal  de  Noail- 
les  et  Bossuet,  qui  n'avaient  jamais  voulu 
employer  que  les  armes  de  la  science  et 
de  la  persuasion,  firent  prévaloir  peu  à 
peu  les  conseils  de  la  douceur.  Et  pour 
rétablir  ici  une  vérité  trop  peu  connue  , 
il  est  juste  de  dire  qu'ils  furent  puissam- 
ment secondés  par  les  insinuations  per- 
suasives de  madame  de  Maintenon  que 
la  pitié  naturelle  à  son  sexe ,  et  une  rai- 
son calme  et  douce  rendaient  toujours 
accessible  à  des  maximes  avouées  par  la 
religion  comme  par  l'humanité  (2).  » 

Telle  est  l'inipartiale  vérité  sur  un  acte 
politique  dont  les  conséquences  fatales  à 
la  paix  civile  cl  religieuse  du  royaume ,  ne 
furentpas  moins  préjudiciables  au  com- 
merce et  à  l'industrie  manufacturière.  Ce 
fut  à  celte  époque  que  disparut  la  fabri- 
cation naissante  des  étoffes  de  colon. 
Toutefois  il  faut  plaindre,  plutôt  qu'ac- 
cuser un  prince  dont  les  vues  paraissent 
avoir  été  pures  elexemptesd'intolérance 
et  d'inhumanité.  —  Exerçant  sur  les  cs- 

(1)  Histoire  de  Bossuet. 

(2)  Idein. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


94 

prits  un  prestige  inouï  de  mniesté  et  de 
grandeur,  habitué  à  une  obi^issance  pas- 
sive, persuadé  que  dans  cette  occasion 
il  suffisait  d'une  simple  manifestation  de 
sa  volonté  pour  obtenir  un  r''sultat  désiré 
par  la  nation  tout  entière,  il  céda  à  l'il- 
lusion des  souverains  absolus.  Il  eut  le 
malheur  de  confier  le  soin  d'apaiser  les 
premiers  désordres  à  un  mmistre  violent, 
dur  et  obstiné  ,  et  ce  malheur  fut  la 
source  de  tous  les  antres. 

Cependant,  et  malgré  les  difficultés  des 
circonstances,  le  contrôleur-généial  Le 
Pelletier  étaitparvenu  enl686à  diminuer 
les  dettes  de  deux  millions,  et  à  n.odé- 
rer  les  droits  sur  les  vins.  Il  eut  même  la 
sagesse  de  lever  l'interdiction  de  la  vente 
des  grains  à  l'étranger  pour  les  années 
1686  et  1687.  Mais  alors  éclata  la  coali- 
tion générale  de  l'Europe  contre  la  Fran- 
ce, M,  Le  Pelletier  se  retira  :  son  succes- 
seur, M.  dePontchartrain,  eut  à  pourvoir 
à  l'entretien  de  six  armées.  Parmi  les  ex- 
pédiens  auxquels  il  dut  recourir ,  nous 
citerons  une  refonte  générale  des  mon- 
naies avec  l'augmentation  arbitraire  d'un 
vingtième  de  leur  valeur  au  profit  de 
l'Elat.  Il  existait  alors  500  millions  d'es- 
pèces dans  le  royaume.  Ainsi  le  bénéfice 
devait  être  de  25  millions  de  livres.  Mais 
on  commit  l'énorme  faute  d'altérer  les 
monnaies  par  l'alliage,  de  faire  des  re- 
fontes inégaies,  et  de  donner  aux  écus 
une  valeur  qui  n'était  pas  exactement 
proportionnée  à  celle  des  quarts.  II  ar- 
riva que  les  quarts  d'écus  étant  plus  forts 
elles  cens  plus  faibles,  les  premiers  fu- 
rent portés  dans  les  pays  étrangers.  Ils  y 
furent  frappés  en  écus  sur  lesquels  il  y 
avait  à  gagner  en  les  reversanten  France. 
L't^lat  perdit  donc  p;:rcette  inadvertance 
grossière,  plus  de  40,000,000  de  livres 
sans  aucune  utilité.  —  A  la  même  époque 
on  fit  porter  à  la  monnaie  tous  les  meu- 
bles d'argent  massif.  Ceux  du  roi  avaient 
coijtédix  millions:  on  en  retira  trois  seu- 
lement, et  l'on  vit  disparaître  sans  re- 
tour d'inesli niables  chefs-d'œuvre  de  ci- 
selure. En  1095,  un  nouvel  impôt  fut  créé 
sous  le  nom  de  capitation.  Ainsi  que  ce 
litre  l'indique,  il  était  établi  par  tête, 
mais  gi-adué  en  vingt  classes ,  afin  de 
proporlionnei'  le  farileau  aux  diverses 
fortunes.  Le  clergé  se  soumit  à  cette  ta.xe 
dont  il  se  rachela  depuis  comme  beau- 


coup de  particuliers.  Celte  disposition 
produisit  la  première  année  plus  de  21 
millions  de  livres. 

La  paix  de  Riswyck  vint  rendre  enfin 
quelque  repos  à  la  France  épuisée.  Mais 
le  désordre  des  finances  était  arrivé  à  son 
comble.  M.  de  Chamiliart,  en  acceptant 
le  contrôle  en  1699 ,  obéit  aux  ordres  du 
roi  en  honnête  homme  qui  se  dévoue  au 
plus  pénible  des  sacrifices.  Sa  probité  et 
son  application  ne  pouvaient  surmonîer 
tant  d'obst  clés  réunis.  Pressé,  dès  sonen- 
trée  au  ministère,  par  des  maux  déjà  an- 
ciens, et  surpris  bientôt  par  une  guerre 
formidable,  il  n'eut  pas  le  choix  des 
moyens.  M.  de  Pontchartrain ,  son  pré- 
décesseur, avait  prodigué  les  assigna- 
tions du  trésor  public  données  par  an- 
ticipation sur  les  revenus  royaux.  Le 
crédit  était  épuisé,  la  défiance  générale, 
et  l'agriculture  menacée  par  des  me- 
sures désastreuses  motivées  sur  l'état  de 
guerre,  telle,  par  exemple,  que  la  défense 
d'exporter  à  l'étranger  les  fils,  les  lins, 
le  chanvre  et  les  toiles  de  la  province 
de  Bretagne, 

En  vain  Chamiliart  essaya-t-il  de  rani- 
mer l'industrie  en  créant  un  conseil  royal 
de  commerce,  et  faisant  rendre  un  édit 
portant  que  le  commerce  en  gros  ne  dé- 
rogeait pas  h  la  noblesse.  Ces  vues  sages 
qui  auraient  dû  être  complétées  par  des 
institutions  en  faveur  de  l'agriculture, 
n'obtinrent  aucun  résultat.  Une  nouvelle 
refonte  des  monnaies  mal  conçue  comme 
la  précédente ,  obéra  encore  davantage 
le  trésor.  En  1706,  le  ministère  complè- 
tement dépourvu  d'argent,  commença  à 
faire  payer  les  dépenses  de  la  guerre  en 
billets  de  monnaie,  en  billets  de  subsi- 
stances, d'ustensiles,  etc.,  et  comme  ce 
papier,  auquel  était  attaché  un  intérêt, 
n'était  pas  admis  dans  les  coffres  du  roi, 
il  fut  aussitôt  décrié  que  mis  en  usage,  et 
ne  servit  qu'à  des  spéculations  d'agiotage 
et  d'usure.  On  fut  donc  réduit  encore 
à  la  nécessité  de  consommer  d'avance 
quatre  années  du  reviîuu  de  rEl;il,  à 
continuer  les  emprunts  les  plus  onéreux, 
et  enfin  h  créer  toutes  sortes  de  char- 
ges ,  la  plupart  ridicules,  mais  recher- 
chées à  cause  du  privilège  d'exemption 
des  tailles.  Ainsi  l'on  vit  établir  le  con- 
trôle défi  perruques  dont  le  bail  fut  passé 
pour  neuf  ans  moyennant  210,000  livres 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


95 


par  au  :  on  inventa  la  dignité  de  conseil- 
lers du  roi  rouleurs  et  courtiers  de  vins, 
de  contrôleurs  aux  empilemens  de  bois, 
de  conseillers  de  police,  des  charges 
de  barbiers-perruquiers,  de  contrôleurs- 
visiteurs  du  beurre  frais,  d'essayeurs  du 
beurre  salé,  etc.,  etc. 

Lorsque  Cliamillart  remit,  en  1708, 
l'administration  des  finances  à  Desma- 
retz,  ministre  habile,  prudent  et  intègre, 
la  dette  de  l'Etat  s'élevait  à  plus  de  deux 
milliards  de  livres.  Le  p  remier  soin  du 
nouveau  contrôleur-général  fut  de  rani- 
mer la  confiance  et  le  crédit  en  recon- 
naissant toutes  les  dettes  de  l'Etat,  y  com- 
pris le  papier-monnaie  dont  le  refus  , 
dans  les  caisses  du  trésor,  rendait  la  né- 
gociation impossible.  Il  existait  pour 
72  millions  de  ces  billets  de  monnaie. 
Desmaretz  imagina  de  les  retirer  au 
moyen  d'une  nouvelle  refonte  d'espèces; 
à  cet  effet,  il  fit  rendre,  en  mai  1709,  un 
édit  portant  que  ceux  qui  présenteraient, 
aux  changes  et  aux  hôtels  des  monnaies, 
cinq  sixièmes  en  pièces  anciennes  ou  ré- 
formées, et  un  sixième  en  billets  de  mon- 
naie, recevraient  la  totalité  en  argent 
comptant,  et  que  les  billets  seraient  bif- 
fés et  annulés  en  leur  présence.  Celte 
opération  rétablit  la  circulation  du  nu- 
méraire et  soutint  un  moment  le  crédit 
du  gouvernement.  Mais  à  la  suite  du  cruel 
hiver  de  1709,  le  renchérissement  des  sub- 
sistances fut  si  excessif,  qu'il  en  coûta  45 
millions  pour  les  vivres  de  l'armée  seu- 
lement. Il  fallut  remettre  aux  peuples 
neuf  millions  de  tailles.  La  dépense  de 
cette  année  s'éleva  à  221  millions,  et  le 
revenu  ordinaire  n'en  produisait  pas  50. 
On  fut  obligé  d'établir  une  imposition 
d'un  dixième ,  de  créer  30  millions  de 
rentes  au  denier  25,  de  négocier  32  mil- 
lions de  billets  qui  en  produisirent  à 
peine  8  en  espèces.  Les  talens  et  le  zèle 
actif  de  Desmarttz  parvinrent  ainsi  à 
mettre  la  France  en  état  de  rejeter  les 
propositions  humiliantes  des  conférences 
de  Gertruydcmberg  :  mais  ils  ne  pou- 
vaient, comme  on  le  voit,  remédier  à 
l'énorme  plaie  des  finances.  Ce  fut  beau- 
coup que,  de  ne  pas  l'augmenter. 
I  Louis  XIV  mourut  en  1715".  Il  laissa 
une  dttte  de  2,600,000,000  liv.  à  28  livres 
le  marc  d'aigciit ,  ce  qui  représente  en- 
viron 4,500,000,000  fr.  au  taux  de  1760, 


et  plus  de  5  milliards  actuels.  Sur  cette 
somme  les  dettes  exigibles  s'élevaient  à 
743,132,443  fr.  On  a  calculé  que  sous  ce 
règne,  il  a  été  dépensé  18  milliards  de 
francs,  ce  qui  donnerait  année  moyenne, 
330  millions  de  francs. 

Lorsqu'on  reporte  sa  pensée  sur  le  dé- 
veloppement prodigieux  que  Louis  XIV 
avait  pu  donner  à  toutes  les  sources  de 
la  richesse  publique  dans  les  premières 
années  du  règne  de  Colbert,  et  qu'on 
énumère  tout  ce  qu'il  sut  accorapîir  de 
grand  et  d'uliie,  même  au  milieu  de  ses 
guerres  les  plus  désastreuses,  on  ne  sau- 
rait sans  doute  déplorer  trop  amèrement 
l'irapérieuxetfatal  penchantdu  grandroi 
pour  ia  guerre  et  pour  la  magnificence. 
Ce  reproche ,  qu'il  se  faisait  à  son  heure 
suprême,  la  postérité  peut  justement  le 
lui  adresser.  Mais  il  faut  cependant  le 
reconnaître;  le  luxe  de  Louis  XIV  fut 
toujours  judicieux  et  plein  de  gran- 
deur (1),  et  trois  belles  provinces  réunies 
pour  toujours  à  la  France  (la  Flandre,  la 
Franche-Comté  et  l'Alsace)  et  l'établisse- 
ment de  sa  dynastie  en  Espagne  et  à  Na- 
ples,  peuvent  peut-être  obtenir  aujour- 

(i)  On  a  prodigieusement  exagéré  les  dépenses 
de  Versailles  et  des  autres  palais  de  Louis  XIV. 
Quelques  écrivains  les  ont  perlées  à  \  milliards,  et 
prétendent  que  le  roi  en  fut  tellement  effrayé  ,  qu'il 
fit  brfiler  les  mémoires  des  architectes  et  des  ou- 
vriers. Mirabeau  les  fait  monter  à  1200  millions. 
Ces  évaluations  ne  reposent  sur  aucune  base;  mai9 
toute  incertitude  à  cet  égard  a  dû  disparaître  devant 
le  travail  consciencieux  auquel  sest  livré  M.  Guil- 
laumot  ,  ancien  architecte  des  bàtimens  du  roi 
Louis  XVI,  qui  a  compulsé  soigneusement  toutes 
les  archives  du  département  des  bàtimens  royaux. 
Il  résulte  des  recherches  dont  il  a  publié  le  résultat 
en  1801 ,  que  les  sommes  consacrées  aux  dépenses 
du  château  et  des  jardins  do  Versailles  ,  à  la  con- 
struction des  églises  de  Notre-Dame  et  des  llécollet» 
de  la  même  ville  ,  de  Triation  ,  de  Clagny  et  de 
Saiut-Cyr;  du  château  ,  des  jardins  et  de  la  machine 
de  Marly  ;  do  l'acqueduc  de  Maintcnon;  des  châ- 
teaux de  Choisy  et  de  Moulineux ,  et  aux  travaux 
de  la  rivière  d'Eure,  ne  se  sont  élevés,  pendant 
tout  le  règne  de  Louis  XIV,  qu'à  187,078, ;;r.7  liv. 
15  s.  2  d.,  ce  qui  revient  à  environ  100,000,000  fr. 
de  nos  jours,  et  à  moins  de  six  millions  par  année. 
Du  reste,  le  journal  manuscrit  du  marquis  de  Dan- 
geau  se  trouve  presque  d'accord  ,  pour  les  années 
lOît;;  et  1G8G,  avec  le  relevé  fait  par  M.  Guillaumol. 
(Voir  le  manuscrit  do  Dangeau  à  la  date  du  2  jan- 
vier 1G8«,  et  la  vie  de  Fénelon  par  M.  lo  cardinal 
40  Duusset ,  tora.  vi,  p.  408 ,  S«  édii^onO 


§6 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE 


d'hui  un  bill  d'indemnité  à  Louis  XIV  et 
à  Louvois.  La  Convention  et  l'Empire 
ont  coûté  bien  davantage  à  la  France  et 
il  ne  nous  reste  rien  de  leurs  conquêtes. 
Louis  XIV,  pour  initier  son  pelit-fils, 
le  duc  de  Bourgogne,  à  la  science  du  gou- 
vernement, ordonna,  en  1698,  à  tous  les 
intendans  du  royaume,  de  faire  parvenir 
au  conseil  des  mémon-es  détaillés  sur  la 
population  ,  le  commerce  ,  l'agricul- 
ture, les  richesses  et  l'état  des  familles 
de  leurs  généralités  respectives.  On  re- 
marque parmi  ces  mémoires,  celui  trans- 
mis par  IM.  de  Lamoignon,  intendant  du 
Languedoc,  et  quelques  uns  de  ses  collè- 
gues. Si  chacun  de  ces  magistrats  avait 
apporté  la  même  capacité  et  la  même 
exactitude  à  remplir  les  intentions  du 
roi ,  la  collection  de  ces  travaux  forme- 
rait aujourd'hui  l'un  des  monumens  les 
plus  importans  et  les  plus  curieux  de 
l'administration  de  cette  époque  (1); 
mais  on  n'avait  pas  songé  à  tracer  aux 
intendan:^  un  plan  uniforme  et  un  pro- 
■^ramme  suffisamment  détaillé ,  et  l'exé- 
cution de  cette  excellente  mesure  ne 
répondit  pas  à  l'attente  de  son  auguste 
auteur.  îséanmoins  on  peut  la  considé- 
rer comme  ayant  ouvert  la  carrière  aux 
travaux  statistiques,  dont  le  perfection- 
nement et  les  applications  ont  été  pous- 
sés si  loin  depuis  le  commencement  du 
XIX^  siècle. 

Le  règne  de  Louis  XIV  ,  si  célèbre  par 
sa  suprématie  littéraire ,  compte  un  bien 
petit  nombre  d'écrits  spéciaux  d'écono- 
mie politique.  —  En  1690,  Philibert  Col- 
let, avocat  au  parlement  de  Bourgogne, 
publia  ,  sans  nom  d'auteur,  un  traité  sur 
les  usures ,  dans  lequel  il  établissait  que 
l'intérêt  de  l'argent  est  plus  légitime  que 
la  dîme,  parce  qu'il  est  le  prix  d'un  ser- 
vice rendu  par  le  capital.  Cette  pensée  a 
été  recueillie  et  développée  plus  tard  par 
d'autres  économistes.  Un  ouvrage  plus 
important,  est  celui  que  fit  imprimer,  en 
1707,  M.  de  Bois;;uilbert,  lieutenant-gé- 
néral au  siège  de  Rouen,  sous  le  litre 
de  :  Détails  de  la  France  pendant  les 
années  1095,  1690  et  1097  (2)  j  à  des  dé- 
fi) La  collerlion  manuscrite  existe  dans  les  ar- 
chives (lu  royaume,  sous  le  litre  de  Mémoiriîs  des 
Inlendans.  Le  comte  de  Houlainvilliers  en  a  Uooné 
un  abrégé  très  bien  fait ,  imprimé  en  1730. 
(2)  Rouen  (HoUandc)  1707 ,  in-12. 


tails  assez  intéressans  sur  la  statistique 
de  la  France ,  il  réunit  de  bonnes  vues 
sur  l'administration  des  finances  et  de 
saines  maximes  d'économie  politique. 
Mais  il  adressa  à  l'administration  de  Col- 
bert  des  reproches  exagérés ,  entre  autres 
celui  d'avoir  diminué  de  1,500  millions 
la  valeur  capitale  des  fonds  de  terre. 
Boisguilbert,  neveu  du  maréchal  de  Vau- 
ban,  donna  en  1712,  une  seconde  édition 
de  son  ouvrage,  et  l'intitula  :  Testament 
politique  de  M.  de  Vauban.  Or  ,  cet 
homme  illustre  ayant  publié ,  l'année  de 
sa  mort  même ,  en  1707 ,  un  Projet  de 
dixine  royale  soumis  au  Roi,  et  dans  le- 
quel on  citait  avec  éloge  le  livre  de  Bois- 
guilbert- le  public  fut  porté  à  attribuer 
à  celui-ci  l'ouvrage  de  son  oncle  ,  et  plu- 
sieurs écrivains  ont  partagé  cette  opi- 
nion. Mais  la  tradition  de  la  famille  du 
maréchal  et  des  autorités  respectables 
sont  d'accord  pour  la  combattre.  Il  y  a 
seulement  lieu  de  penser  que  Boisguil- 
bert avait  fourni  beaucoup  de  renseigne- 
mens  au  véritable  auteur  qui,  en  effet ,  a 
pris  pour  base  de  ses  calculs  les  recense- 
mens  opérés  dans  la  généralité  de  Rouen 
par  Boisguilbert, 

Le  Projet  de  dixme  royale  _,  par  Vau- 
ban, publié  en  1707,  mais  d'une  manière 
incomplète,  est  consacré  à  exposer  et  à 
développer  le  système  d'un  impôt  uni- 
que,  par  le  moyen  duquel  (en  suppri- 
mant la  taille,  les  aides,  les  douanes 
d'une  province  à  l'autre  ,  les  décimes  du 
clergé,  enfin  tous  les  impôts  onéreux 
et  non  volontaires,  et  réduisant  en  outre 
l'impôt  du  sel  de  plus  de  moitié),  on  ob- 
tiendrait un  revenu  certain  et  suffisant , 
sans  frais ,  sans  être  à  charge  à  l'un  des 
sujets  du  roi  plus  qu'à  l'autre,  et  qui 
s'augmenterait  progressivement  par  la 
meilleure  culture  des  terres.  Cet  impôt 
était  le  prélèvement  en  nature  d'un 
dixième  des  récoltes.  Son  produit  était 
évalué  à  80  millions,  et  pouvait,  selon 
l'urgence  des  besoins,  être  porté  jusqu'à 
152  millions,  dernière  limite  des  sacrifi- 
ces possibles. 

Vauban,  dans  la  solution  du  magnifi- 
que problènu'  que  s'était  proposé  son 
Ame  généreuse  (celui  d'arriver  à  une  ré- 
partition équitable  de  l'impôt  entre  tous 
les  citoyens,  sans  distinction  de  rang  et 
de  classes) ,  montra  une  connaissance  ap- 


PAR  M. 

profondie  delà  science  administrative  et 
financière ,  et  des  vues  nouvelles  sur 
l'application  de  la  statistique  aux  di- 
verses combinaisons  de  l'impôt.  Son  livre 
est  curieux  et  intéressant  à  lire ,  lors- 
qu'on veut  connaître  l'organisation  et 
l'état  de  la  France  dans  les  dernières  an- 
nées du  règne  de  Louis  XIV.  Il  est  sur- 
tout empreint  d'un  amour  du  bien  et 
d'une  droiture  qui  inspirent  la  confiance 
et  la  vénération. 

Parmi  les  nombreux  manuscrits  que  ce 
grand  homme .  le  pins  honnête  homme  du 
siècle  {i),  avait  laissés  sous  le  titre  modeste 
de  :  Mes  oisivetés ,  et  qui  ont  rapport  à 
une  multitude  de  questions  d'économie 
politique,  d'administration  générale  et 
d'art  militaire ,  on  trouve  des  mémoires 
statistiques  sur  le  commerce  des  Provin- 
ces-Unies, sur  la  culture  des  forêts,  sur 
les  finances,  etc.  Il  est  à  regretter  que 
plusieurs  de  ces  précieux  documens  aient 
été  disséminés  ou  égarés. 

Yauban  avait  cherché  à  démontrer  la 
nécessité  de  rétablir  l'édit  de  Nantes.  Il 
avait  même  rédigé  un  mémoire  sur  les  li- 
mites de  l'autorité  ecclésiastique  dans 
les  choses  temporelles. 

On  n'osa  pas  joindre  au  Projet  de 
dixme  royale  j  imprimé  l'année  de  sa 
mort,  un  appendice  qui  le  termine  et 
qu'il  avait  intitulé  :  Raisons  secrètes  (et 
gui  ne  doivent  être  exposées  qu'au  Roi 
seul)  qui  s'opposeraient  à  l'établissement 
du  système.  C'était  le  long  chapitre  des 
abus  et  des  intérêts  attachés  à  leur  main- 
tien. 

Dans  un  ordre  moins  élevé,  parurent  les 
travaux  utiles  de  Savary,  négociant  éclai- 
ré et  modeste  qui  eut  une  grande  part  à 
l'ordonnance  de  1673  sur  le  commerce. 
Ils  furent  publiés  sous  le  tilre  de  Parfait 
négociant  j  ou  Instruction  générale  pour 
ce  qui  regarde  le  commerce  des  mar- 
chandises de  France  et  des  pays  étran- 
gers, et  de  ;  Parères ,  ou  avis  et  conseils 
sur  les  plus  importantes  matières  du 
commerce.  Ses  fils,  également  versés  dans 
la  science  commerciale,  sont  les  auteurs 
du  Dictionnaire  universel  du  Commerce, 
qui  parut  en  1728. 

Les  écrits  que  nous  venons  d'énumérer 
forment  à  peu  près  le  seul  tribut  offert  à 

(1)  Saint-Simon. 


DE  VILLENEUVE-BARGEMONT.  9T 

la  science  économique  pendant  le  règne 
de  Louis  XTV.   Cette   époque,  si  abon- 
dante en  faits  pratiques  d'administration 
et  en  vastes   expériences ,  préparait  les 
élémens  des  études  théoriques  et  devait 
nécessairement  les  devancer.  Mais  si  les 
principes  de  la  science  n'étaient  point 
encorecomplétement  indiqués,  une  foule 
d'écrivains,  l'honneur  et  la  gloire  d'un 
magnifique  règne,  ne  faillirent  pas,  du 
moins,  au  devoir  d'éclairer  le  monarque 
et  les  dépositaires  d'une  autorité  abso- 
lue, sur  les  vérités  morales  qui  sont  les 
fondemens  de  la  société  et  tiennent  par 
conséquent  de  près  à  toutes  les  théories 
d'économie  publique.   Corneille,    dans 
ses  vers  mâles  et  si  souvent  sublimes; 
Boileau  dans  ses  belles  épîtres  ;  Bossuet 
dans  ses  sermons ,  dans  ses  immortelles 
oraisons  funèbres  ,  dans  sa  Politique  sa- 
crée et  dans  son  admirable  discours  sur 
l'Histoire  universelle  ;  La  Bruyère ,  dans 
quelques  pages  éloquentes  et  vigoureu- 
1  ses  ;  Racine  ,  dans  ce  mémoire  politique 
qui  causa  sa  disgrâce  et  peut-être  sa  mort  ; 
Massillon  et  nos  autres  grands  orateurs 
chrétiens  •  le  bon  La  Fontaine  lui-même, 
dans  quelques  uns  de  ses  naïfs  et  char- 
mans  apologues;  et  surtout,  enfin  ,  l'au- 
teur de  Télémaque,  et  des  Directionspour 
la  conscience  d'un  roi,  Fénelon,  ce  mo- 
dèle de  vertu,  de  génie  et  de  pitié  tendre, 
ne  craignirent  pas  de  blâmer  l'amour  de 
la  guerre,  l'excès  du  luxe  et  de  l'orgueil, 
et  de  rappeler  les  maximes  d'humanité, 
d'économie,  d'équité  et  de  morale,  qui 
doivent  diriger  les  souverains  et  leurs 
ministres. 

En  France,  d'ailleurs,  quelque  puis- 
sant que  fût  le  mouvement  imprimé  aux 
esprits  par  le  développement  des  lumiè- 
res, la  philosophie  était  demeurée  chré- 
tienne et  catholique.  Les  mœurs  du  clergé 
étaient  complètement  d'accord  avec 
la  morale  évangélique,  et  la  vie  simple 
et  pure  des  pasteurs  du  peuple  ajoutait  à 
l'autorité  de  leurs  préceptes.  Le?  ouvra- 
ges de  Bodin ,  les  Essais  de  Montaigne ,  le 
Traité  de  la  Sagesse  de  Charron,  la  nou- 
veauté hardie  de  la  méthode  philosophi- 
que de  Descartes ,  quelques  écrits  de 
Gassendi,  faisaient  peut-être  présager 
de  loin  les  doctrines  avouées  du  scepti- 
cisme. Mais  les  maximes  de  lîobbes,  de 
Spinosa  et  de  Bpyle  ne  pouvaient  encore 


98 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE 


se  faire  jour  h  une  époque  où  les  plus  no-  j 
blés  intelligences  de  l'uniTers  étaient  sou- 
mises au  Catholicisme  ou  du  moins  pro- 
fondément chrétiennes.  L'unité  de  la  foi 
garantissait  en  France  l'unité  des  vérités 
scientifiques,  et  elle  donnait  aux  ques- 
tions de  haute  politique  et  aux  sciences 
classées  comme  sociales  ,  ce  caractère 
sévère  de  moralité  et  de  religion  qui  do- 
mine en  général  toute  la  littérature  d'un 
siècle  à  jamais  célèbre  dans  les  fastes  de 
la  civilisation  humaine. 

L'histoire  de  l'économie  politique  en 
Angleterre,  pendant  le  cours  du  XVII^ 
siècle  se  présente  sous  ua  aspect  tout 
différent. 

Le  règne  du  successeur  d'Elisabeth. 
Jacques  Stuart ,  remarquable  par  la  réu- 
nion des  deux  couronnes  d'Angleterre  et 
d'Ecosse,  le  fut  surtout  par  les  constans 
efforts  du  pouvoir  pour  se  soustraire  à 
une  omnipotence  parlementaire  qui  se 
ilt  sentir  souvent  dans  des  votes  de  sub- 
sides accordés  avec  difficulté  ou  une  ex- 
trême parcimonie.  Une  fois  cependant 
elle  se  montra  facile.  Le  trésor  royal  se 
trouvant  absolument  vide  en  ICIO,  le  roi 
se  résolut  à  demander  un  revenu  fixe  en 
échange  de  certains  droits  regardés  jus- 
que-là comme  annexés  à  la  couronne.  La 
discussion  qui  s'éleva  à  ce  suj^t  dans  la 
Chambre  des  communes  est  réellement 
curieuse  en  ce  qu'elle  donne  une  juste 
idée  de  la  singulière  tournure  d'esprit 
d'un  prince  qui  aspirait  à  passer  pour 
un  des  plus  beaux  génies  du  siècle,  et 
dont  le  sage  Sully  ,  dans  son  ambassade  à 
Londres,  avait  apprécié  la  bizarre  va- 
nité. Jaques  l"^  voulait  avoir  200,000  liv. 
St. ,  et  la  Chambre  n'en  voulait  accorder 
que  180,000.  «  Yous  p^ét^  ndez  vous  fixer, 
dit  le  lord-trésorier  ,  à  neuf  vingtaines 
(nine  score  );  mais  S.  M.  m'a  ordonné  de 
vous  faire  observer  que  ce  nombre  neuf 
ne  saurait  lui  plaire,  parce  que  l'on 
compte  neuf  Tpoc\es  qui  ont  toujours  été 
des  mendians.  quoiqu'ils  servissent  neuf 
muses.  S.  M-,  bien  qu'elle  y  trouvât  son 
b(^néfice,  n'aurait  pas  plus  de  goût  pour 
onze ,  parce  que  le  traître  Judas  est  cause 
qu'il  n'y  a  que  onze  apôtres.  ]\Iais  il  est 
un  nombre  moyen  qui  nous  ace  rderait 
facilement,  c'est  dix,  nouibr^'  sacré, 
puisque  c'est  celui  des  comniandcmens 
de  Dieu.  »  On  nesait  si  ces  étranges  argu- 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 

mens  désarmèrent  le  Parlement  d'An- 
gleterre. Mais  il  est  certain  qu'il  accorda 
au  roi  les  dix  vingtaines  de  mille  livres 
sterling». 

Après  avoir  livré  le  royaume  à  ses  fa- 
voris, SommersetetBuckingham,  Jacques 
laissa  à  son  fils  une  couronne  chance- 
lante qui  devait  tomber  au  milieu  des 
plus  sanglans  orages.  La  vie  politique  de 
Charles  1^^,  prince  si  digne  d'un  meilleur 
sort,  fut  remplie  parjune  longue  lutte  en- 
tre les  divers  pouvoirs  de  l'Etat,  et  se 
termina  par  la  plus  cruelle  catastrophe. 
Dans  les  troubles  de  ce  règne ,  la  ques- 
tion des  sjibsides  occupa  une  place  im- 
portante. Les  refus  d'impôts  furent  une 
arme  constamment  employée  par  le  Par- 
lement ennemi  des  Stuart.  Dès  le  prin- 
cipe, les  Communes  refusèrent  au  mo- 
narque ,  non  seulement  une  liste  civile 
pour  la  durée  de  son  règne,  suivant  l'u- 
sage ,  mais  encore  les  revenus  nécessai- 
res à  l'administration  de  l'Etat.  Charles 
fut  donc  forcé  de  recourir  à  des  levées 
arbitraires  de  deniers,  aux  bénévolences 
(dons  gratuits),  aux  compositions  auto- 
risées par  la  constante  coutume  des  rè- 
gnes précédens,  et  d'établir  pour  les  dé- 
penses de  sa  maison,  les  droits  dits  de 
tonnage  et  de  pondage  sur  les  marchan- 
dises entrant  et  soîtant  du  royaume.  Le 
Parlement  supprima  ces  perceptions. 
Alors  le  roi ,  par  un  funeste  recours  aux 
coups  d'état,  cassa  le  Parlement  et  gou- 
verna par  lui-même  durant  l'espace  de 
douze  années.  Ce  furent  peut-être  «  celles 
tù  les  Anglais  jouirent  d'une  excellence 
de  régime, d'une  plénitude  d'abondance, 
de  paix  et  de  prospérité,  telle  qu'aucun 
autre  peuple  n'en  a  joui  pendant  une  si 
longue  période  (I);  «  mais  les  Anglais 
étaient  moins  satisfaits  que  rassasiés  de 
ce  bonheur.  Ils  avaient  pris  au  sérieux 
leur  gouvernement  représentatif.  Aussi 
Ilampden,  pour  soulever  la  nation  tout 
entière  .  n'eut  qu'à  refuser  le  paiement 
d'un  impôt  non  consenti  par  les  Commu- 
nes. On  sait  avec  quel  héroïsme  le  gendre 
de  Henri  IV  sut  défendre  sa  couronne  et 
mourir.  Sous Cromwel.  que  nousconsidé- 
rons  ici  seilcmenl  comme  administra- 
teur, l'ordre,  la  vigilance  et  l'économie 
présidèrent  au  maniement  des  dépenses 

(I)  Lord  Clorcndon. 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


99 


de  l'Etat.  Aucun  nouvel  impôt  ne  fut 
crée^  et  cependant  le  commerce,  la  ma- 
rine et  les  colonies ,  reçurent  un  déve- 
loppement qui  rendit,  sous  ce  rapport , 
l'Angleterre  la  première  nation  de  l'Eu- 
rope. Elle  le  dut  principalement  à  l'acte 
dit  de  la  navigation  (1),  dont  Cromwell 
conçut  l'audacieuse  pensée,  et  qui  dé- 
rogeait en  faveur  de  l'Angleterre  seule- 
ment au  principe  reconnu  dans  le  droit 
public  des  nations ,  que  le  pavillon  cou- 
vre la  marchandise. 

Pendant  leprotectoratde  Cromwel,  les 
richesses  encore  intactes  de  la  noblesse 
et  du  clergé  catholique  de  l'Irlande,  de- 
vinrent la  proie  des  soldats  de  l'usurpa- 
teur, et  dès  ce  moment  celte  portion  de 
la  Grande-Bretagne  n'a  cessé  d'être  une 
terre  d'oppression ,  d'intolérance  ou  de 
misère. 

Charles  II  et  Jacques  II ,  les  derniers 
rois  d'une  race  marquée  du  sceau  du  mal- 
heur, ne  comprirent  point  les  hautes 
leçons  du  passé.  L'un,  indolent,  volup- 
tueux et  prodigue,  mit  le  désordre  dans 
les  finances,  et  cependant  le  Parlement 
lui  avait  assigné  pour  la  durée  de  son 
règne,  le  produit  considérable  des  acci- 
ses en  remplacement  des  droits  de  pon- 
dage  et  de  tonnage.  A  l'exemple  de  son 
malheureux  père,  il  voulut  aussi  régner 
sans  le  concours  du  Parlement.  Il  fut  en 
effet  roi  absolu  pendant  cinq  ans,  c'est- 
à-dire  jusqu'à  sa  mort  (de  1681  à  1685). 
Un  moment  la  nation  anglaise  sembla 
avoir  perdu  toute  idée  de  liberté,  mais 
ce  sentiment  n'était  qu'assoupi;  le  réveil 
était  proche  et  la  réaction  ne  pouvait 
manquer  d'élre  violente  et  décisive. 

Jacques  II ,  sous  le  nom  de  duc  d'York, 
avait  acquis  une  grande  illustration  dans 
les  rangs  de  la  marine  anglaise,  qui  lui 
attribue,  sinon  l'invention,  du  moins  le 
perfectionnement  des  signaux  de  mer.  Il 
fut  long-temps  populaire  à  titre  d'habile 
marin.  Mais  il  avait  été  le  conseiller  de 
son  frère,  dans  ses  tentatives  pour  ressai- 

(1)  D'après  cet  acte  et  les  statuts  qui  font  com- 
plété,  tout  le  commerce  de  TAnglelerre  el  des  co- 
lonies anglaises  doit  se  faire  par  des  bilimens  an- 
glais el  des  équipages  également  anglais ,  sons  peine 
de  confiscation  de»  bùlimens  et  îles  marcliandises  , 
ce  qui  entraîne  une  inquisition  odieuse  Mir  les  na- 
vires des  autres  nations,  el  établit  une  usurpation 
manifeste  sur  Icg  droit»  respcclifi  de»  peuple». 


sir  le  pouvoir  absolu.  On  connaissait  son 
attachement  à  la  religion  catholique  et 
son  éloignement  pour  le  système  de  gou- 
vernement représentatif.  Un  parti,  de- 
venu puissant  (les  wighs  (1)  ),  ne  tarda  pas 
à  se  prononcer  contre  lui.  Dès  le  prin- 
cipe la  contradiction  de  ses  actes  et  de 
ses  paroles  inspira  une  défiance  que  rien 
ne  put  éteindre.  A  son  avènement  au 
trône,  il  avait  proclamé  sa  résolution  in- 
variable de  maintenir  les  lois  de  l'Etat  et 
l'Eglise  établie  ;  et  cependant,  par  une 
simple  déclaration ,  il  s'attribua  la  con- 
tinuation de  la  liste  civile  de  son  frère, 
que,  selon  l'usage,  le  Parlement  pouvait 
seul  lui  accorder.  C'était  une  mesure  im- 
prudente et  inutile,  puisque  le  Parlement 
lui  constitua  ,  pour  la  durée  de  son  rè- 
gne, des  revenus  plus  élevés  que  ceux 
dont  avaient  joui  Charles  II  et  ses  prédé- 
cesseurs. L'histoire  si  connue  de  sa 
chute,  à  laquelle  les  inquiétudes  des 
protestans  el  les  manœuvres  de  son  gen- 
dre Guillaume  eurent  tant  de  part ,  serait 
hors  de  notre  sujet.  Ce  fut  en  1688  que 
s'accomplit  cette  révolution  célèbre  qui 
plaça  sur  le  trône  d'Angleterre  une  nou- 
velle dynastie. 

L'avènement  de  Guillaume  III  changea 
la  face  de  l'administration  de  la  Grande- 
Bretagne.  Ce  prince,  élevé  à  l'école  com- 
merciale el  industrielle  de  la  Hollande, 
était  doué  d'un  génie  actif  et  perçant, 
d'une  grande  capacité  en  affaires ,  d'un 
caractère  persévérant-  il  ne  manquait 
pas  de  bravoure  ;  ses  habitudes  étaient 
simples  et  dictées  par  un  esprit  d'ordre 
et  d'économie.  Ces  qualités,  appliquées 
à  toutes  les  parties  du  gouvernement, 
l'aidèrent  à  soutenir  glorieusement  con- 
tre Louis  XIV  une  lutte  qui  durajusqu'en 
1697  (2),  et  à  donner  à  la  nation  anglaise 
même  au  milieu  de  la  guerre,  une  di- 
rection encore  plus  marquée  vers  le  com- 
merce et  les  manufactures.  Depuis  lono-- 
temps  le  système  des  banques  et  les  prin- 
cipes du  crédit  public  étaient  connus  et 
pratiqués  avec  succès  en  Hollande.  Guil- 
laume les  introduisit  en  Angleterre  sur 

(1)  Ce  fui  sous  le  règne  de  Cliarles  II  que  les  par- 
ti» politiques  se  désignèrent  en  Angleierro  sous  Jei 
n«uis  de  Wiglis  el  de  Tory». 

(2)  Guillaume  lit  fut  reconnu  roi  de  la  Grande- 
Brelagno  par  Louig  XIV,  à  la  paix  do  Riswjck, 
en  10»7. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


100 

une  vaste  échelle.  Ce  fut  l'écossais  Pat- 
terson  qui  proposa  au  roi  une  institution 
qui  devait  former  une  des  bases  de  la 
prospérité  de  la  Grande-Bretagne.  Après 
la  paix  deRiswyck,  on  s'était  aperçu  que 
les  taxes   créées  comme   garanties   des 
emprunts  allaient  devenir  insuffisantes. 
L'Écossais  Patterson  (!) ,  homme  hardi 
et  ingénieux  ,  offrit  de  soulager  le  trésor 
et  de  le  tirer  de  son  embarras.  «  Pour- 
quoi ,  disait-il  au  roi  (dans  un  mémoire 
présenté  à  Guillaume) ,  la  Hollande  votre 
patrie  ,  placée  sur  le  sol  le  plus  ingrat , 
est-elle  la  nation  la  plus  riche  du  monde? 
Parce    qu'elle    regorge    de    numéraire. 
Quel  est  le  moyen  de  suppléer  au  numé- 
raire ?  C'est  le  crédit ,  c'est  l'institution 
des  banques  ,    qui   procurent  au  papier 
l'efficacité  de  l'argent.»  Ce  raisonnement 
séduisit  le  monarque ,  et  la  banque  na- 
tionale d'Angleterre  fut  fondée.  Pour  prix 
de  son  privilège,  cet  établissement  prêta 
au  trésor  1,200,000  liv.  st.  à  8  pour  100 
d'intérêt.  De  nouvelles  ressources  furent 
donc  assurées  à  l'état  ;  mais  leur  créa- 
lion  facile  et  leur  nature  fictive  ne  se 
prêtaient  que  trop  à  de  dangereux  abus. 
Guillaume  III  lui-même  fut  le  premier 
à  augmenter  énormément  la  dette  pu- 
blique de  l'Angleterre  ;  en  1688 ,  époque 
de  l'expulsion  des  Stuart,  elle  s'élevait 
à  i6«000.000  de  livres  de  France,  dont 
l'intérêt  était  payé  à  4  pour  100.  La  guerre 
de  dix  ans  terminée  par  la  paix  de  Ris- 
wyck,  coûta  à  l'Angleterre  1,100,000,000 
liv.,  et  à  la  mort  de  Guillaume  .  la  dette 
constituée  était  portée  à  400.000.000  liv. 
Mais  les  développemcns  prodigieux  du 
commerce  et  de  l'industrie   aidèrent  à 
supporter  ce   fardeau  et  permirent  de 
l'accroître  encore. 

Déjà,  sous  Elisabeth,  les  navigateurs 
anglais  avaient  pénétré  dans  les  Indes 
orientales,  les  uns  par  la  mer  du  Sud, 
les  autres  en  doublant  le  Cap  de  Bonne- 
Espérance.  Le  fruit  de  ces  voyages  fut 
assez  important  pour  déterminer,  en 
IGOO,  les  plus  habiles  négocians  de  Lon- 
dres,  à  former  une  société  qui  obtint  le 
privilège  exclusif  du  commerce  de  l'Inde. 
Les  démêlés  sanglans  av«x  les  Hollan- 
dais et  les  l'orlugais  arrêtèrent  les  pro- 

(1)  Palierson,  fondalr>ur  du  crédit  public  en  An- 
gleterre,  mourut  pau\ro  cl  iunoré. 


grès  de  cette  compagnie  qui  n'existait 
plus  en  quelque  sorte  lorsque  Cromwell 
déclara  la  guerre  à  la  Hollande.  Elle  ob- 
tint ,  en  1657 ,  le  renouvellement  de  son 
privilège  et  s'empara  d'une  partie  du 
commerce  de  l'Arabie ,  de  la  Perse  ,  de 
rindostan  ,  de  la  Chine  et  de  l'est  de 
rinde.  Après  la  révolution  de  1688  ,  une 
nouvelle  société  de  négocians  anglais 
entra  en  concurrence  avec  la  première 
compagnie.  Les  deux  associations  se  com- 
battirent quelque  temps,  elles  finirent 
ensuite  par  s'unir  en  1702,  et  formèrent 
dès  lors  la  célèbre  Compagnie  des  Indes 
qui  devait  contribuer  si  puissamment  à 
étendre  la  suprématie  commerciale  de 
l'Angleterre  sur  tout  l'univers. 

Les  Anglais,  depuis  le  règne  d'Elisa- 
beth ,  avaient  aussi  étendu  leurs  con- 
quêtes en  Amérique.  Ce  fut  sous  Jac- 
que  I^r  que  Guillaume  Penn  commença 
à  fonder  la  belle  colonie  qui  reçut  le 
nom  de  ce  sage  législateur.  Mais  on  peut 
rapporter  à  l'administration  de  Guil- 
laume III  l'essor  extraordinaire  que  pri- 
rent à  la  fois  en  Angleterre  toutes  les 
branches  de  l'industrie  commerciale  et 
manufacturière  ,  et  la  direction  générale 
des  esprits  vers  les  spéculations  et  les 
recherches  propres  à  accroître  les  ri- 
chesses nationales.  La  haine  de  ce  mo- 
narque contre  la  France  fortifia  l'an- 
cienne rivalité  des  deux  peuples  ;  mais 
cette  rivalité  changea  dès  lors,  sinon  de 
caractère  ,  du  moins  de  cause  et  de  but. 
Ce  fut  désormais  notre  industrie  ,  notre 
commerce,  notre  navigation  ,  notre  pros- 
périté matérielle  que  l'Angleterre  cher- 
cha à  arrêter  ou  à  détruire  par  une  com- 
binaison systématique,  suivie  avec  habi- 
leté et  persévérance  ,  et  trop  souvent 
couronnée  de  succès. 

Du  reste,  Guillaume,  habitué  à  ne 
considérer  comme  réels  et  importans 
que  les  intérêts  matériels  du  pays ,  et  h 
réduire  toute  la  morale  politique  au 
dogme  de  l'utilité,  établit  en  maxime 
de  gouvernement  la  corruption  des  mem- 
bres du  Parlement ,  déjà  pratiquée  par 
Cromwell  ,  et  ouvrit  la  carrière  si  har- 
diment avouée  et  élargie  depuis  par  Ro- 
bert Walpole  et  ses  successeurs.  Cet 
exemple  porta  ses  fruits.  L'unique  pen- 
sive des  Anglais  fut  la  poursuite  de  la  ri- 
chesse et  du  bien-être ,  et  tout  se  résuma 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMOINT,  101 

intéressantes  de  l'organisation  sociale. 


chez  eux  dans  la  morale  des  intérêts.  Le 
célèbre  Boyle  (1) ,  contemporain  de  la 
révolution  de  1688,  et  que  l'on  cite  ce- 
pendant pour  son  esprit  de  piété  et  de 
charité  ,  disait  qu'il  était  bon  de  prêcher 
l'Evangile  aux  sauvages  ,  parce  que  dùt- 
on  ne  leur  apprendre  qiC autant  de  chris- 
tianisme qu'il  en  faut  pour  marcher  ha- 
billés ,  ce  serait  un  grand  bien  pour  les 
manufactures  anglaises.  Ces  mots  ré- 
vèlent le  nouveau  génie  de  l'Angleterre. 
La  politique  ,  la  législation  et  l'opinion 
populaire  prirent  dès  ce  moment ,  en 
effet,  ce  caractère  de  cupidité  ambitieuse 
et  égoïste  qui  distingue  la  physionomie 
morale  de  cette  nation. 

Dans  le  cours  du  siècle  qui  finit  avec 
Guillaume  III  (2) ,  plusieurs  ouvrages  sur 
l'administration  des  finances ,  le  com- 
merce et  autres  questions  d'économie 
politique  dont  on  s'occupait  avec  ardeur, 
furent  publiés  en  Angleterre.  Sous  Jac- 
ques ler^  lord  North  (Dundley)  proposa 
au  i"oi  un  projet  pour  augmenter  le 
revenu  de  la  couronne  sans  le  secours 
du  Parlement.  Quelques  principes  de  ces 
écrits  et  du  discours  sur  le  commerce  du 
même  auteur  ont  été  adoptés  ,  en  Angle- 
terre, par  les  ministres  modernes. 

John  Graunt,  négociant  et  membre 
du  conseil  commun  de  la  cité  de  Lon- 
dres, publia,  en  1661,  des  Observations 
naturelles  et  politiques  sjir  les  listes  mor- 
tuaires de  cette  ville.  Ce  travail  fut  reçu 
avec  un  empressement  égal  à  sa  nou- 
veauté et  à  son  importance  ,  non  seule- 
ment par  les  Anglais,  mais  en  différens 
pays  de  l'Europe,  et  il  attira  l'attention 
du  gouvernement  français.  La  science 
déjà  aperçue  en  Italie  et  en  Allemagne, 
dont  il  ouvrait  la  carrière  en  Angleterre, 
fut  d'abord  appelée  Arithmétique  poli- 
tique, avant  de  recevoir  le  nom  de  Sta- 
tistique j,  dont  les  publicistes  modernes 
ont  fait  de  si  nombreuses  applications. 
Graunt  avait  borné  ses  recherches  aux 
rapports  de  la  population  et  de  la  mor- 
talité à  Londres  avec  celles  des  villes  et 
des  campagnes,  l'étendue  du  territoire 
et  les  différens  âges  de  la  vie.  Mais  les 
conséquences  qu'il  déduisait  de  ses  ta- 
bleaux touchaient  aux  questions  les  plus 

(1)  Né  en  1626  ,  mort  en  1691. 

(2)  Guillaume  III  mourut  en  1701. 


Il  laissa  en  mourant  ses  papiers  à  sir 
William  Petty,  qui  donna,  en  1676, 
une  édition  beaucoup  plus  complète  de 
l'ouvrage  de  son  ami ,  et  s'occupa  lui- 
môme  avec  ardeur  de  divers  travaux 
d'arithmétique  politique.  La  science  s'a- 
grandissant  à  ses  yeux,  eut  pour  objet 
toutes  les  recherches  utiles  à  l'art  de 
gouverner  les  peuples ,  telles  que  le 
nombre  d'hommes  qui  habitent  un  pays, 
la  quantité  de  nourriture  qu'ils  doivent 
consommer,  le  travail  qu'ils  pourront 
faire,  la  durée  moyenne  de  leur  vie ,  la 
fréquence  des  naufrages;  enfin  tous  les 
faits  qui  peuvent  asseoir  ,  sur  les  calculs 
les  plus  positifs  ouïes  plus  probables, 
les  mesures  à  prendre  par  les  gouverne- 
mens.  William  Petty  fit  paraître,  pendant 
le  règne  des  deux  derniers  Stuarts,  un 
Traité  des  taxes  et  contributions  ;  la  Po- 
litique mise  à  découvert  j  brochure  sug- 
gérée en  1681  par  la  rivalité  de  la  France 
et  de  l'Angleterre  ;  plusieurs  Essais  d'a- 
rithmétique politique  ,  un  Essai  sur  la 
multiplication  de  l'espèce  humaine  j,  et 
VAnatomie  politique  de  l'Irlande.  On 
trouve  dans  ces  différens  écrits  des  dé- 
tails extrêmement  curieux  sur  la  popula- 
tion, le  commerce,  les  revenus  publics 
et  les  impôts  de  l'Angleterre,  de  la  Hol- 
lande, de  la  Zélande  et  de  la  France ,  et 
qui  tendent  tous  à  présenter  la  situation 
de  la  Grande-Bretagne  comme  infiniment 
plus  prospère  que  celle  de  sa  rivale.  Oa 
remarque  avec  surprise  ,  au  milieu  de 
plusieurs  principes  de  gouvernement  ap- 
plicables à  l'Angleterre,  cet  axiome: 
Que  toutes  sortes  d'impôts  et  de  taxes 
publiques  tendent  plutôt  a  augmenter 
qua  affaiblir  la.  société  et  le  bien  public. 
Les  travaux  de  William  Petty  lui  assurent 
du  reste  un  rang  distingué  parmi  les  éco- 
nomistes ;  il  est  le  premier  qui  ait  envi- 
sagé, sous  ses  divers  rapports,  la  puis- 
sance et  les  effets  du  principe  de  la  po- 
pulation. 

Charles  Davenant  appliqua  avec  beau- 
coup de  talent,  à  l'administration  des 
finances  de  l'Angleterre,  les  recherches 
dont  Graunt  et  Petty  avaient  donne 
l'exemple,  et  il  rectifia  beaucoup  de  cal- 
culs du  dernier  de  ces  écrivains.  Ses  di- 
vers écrits  sont  intitulés  :  Essai  sur  les 
moyens  de  subvenir   aux  frais   de   la 


102 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


guerre  ;  Discours  sur  les  revenus  publics 
et  le  commerce  de  l'Angleterre;  Essai  sur 
les  méthodes  probables  de  donner  V avan- 
tage à  une  nation  dans  la  balance  du 
commerce;  Essai  sur  labalance  du  pou- 
voir ;  Essai  sur  la  paix  dans  l'intérieur 
et  la  guerre  au  dehors.  Davenant  deux 
fois  membre  du  Parlement,  commissaire 
de  l'excise  ,  et  enfin  inspecteur-général 
des  importations,  était  un  homme  de 
pratique  et  d'expérience,  et  ses  écrits 
révèlent  une  grande  habileté  financière. 
Ses  premières  publications  parurent 
quelques  années  après  la  révolution  de 
1688 ,  et  sont  entièrement  favorables  aux 
principes  qui  l'avaient  amenée.  Quoi  qu'il 
se  fût  vivementprononcécontrela  France, 
il  fut  cependant  accusé  d'être  secrète- 
ment vendu  à  Louis  XIV  et  d'en  recevoir 
une  pension  considérable.  Il  était  alors 
dans  l'opposition  contre  le  ministère  j 
plus  tard  il  se  réconcilia  avec  lui  et  en 
obtint  un  emploi  important. 

Son  discours  sur  les  revenus  publics 
et  le  commerce  de  l'Angleterre  ren- 
ferme, dans  la  partie  qui  traite  de  la 
dette  publique  en  1698,  une  comparaison 
curieuse  de  la  situation  de  la  France, 
de  la  Hollande  et  de  l'Angleterre  à  cette 
même  époque.  Davenant  établit  que  le 
revenu  général  de  la  France,  avant  la 
guerre,  était  de  1,974,000,000  liv.  {\); 
celui  de  la  Hollande  de  411.250,000  liv., 
«t  celui  de  l'Angleterre  de  1,034,000,000 
liv.  Après  la  guerre  ,  ce  revenu  se  rédui- 
sait, pour  la  France,  à  1,903,500,000  liv., 
pour  la  Hollande,  il  s'élevait  à  428,875,000 
liv.,  et  celui  de  l'Angleterre  était  des- 
cendu à  1,010,500,000  liv.  Les  impôts  se 
montaient  en  France,  avant  la  guerre,  à 
317,250,000  liv.,  enHollande,  à  111,625,000 
liv.,  en  Angleterre  à  78,853,592  liv.  Enfin 
la  dette  publique  de  la  France  était  mon- 
tée à  2.352,755,0001.,  celle  de  la  Hollande 
à  587.500.000  liv.,  et  celle  de  l'Angleterre 
à4l2,484,784  liv.  De  ces  calculs  Davenant 
tirait  la  conséquence  que  la  France 
payait,  en  1098,  le  sixième  de  son  revenu 
général  en  impôts,  la  Hollande  environ 
un  tiers  j  et  l'Angleterre  à  peine  un  trei- 
zième; qu'il  faudrait  une  longue  écono- 
mie à  la  France  et  à  la  Hollande  pour 

(1)  A  2a  fr.  le  marc  d'arconl  qui  esl  aujourd'hui 
lie  tJi  fr. 


amortir  leur  dette ,  et  que  l'on  devait 
trouver  dans  cette  situation  la  meilleure 
garantie  d'une  longue  paix  ,  et  de  la  su- 
prématie progressive  de  l'Angleterre  sur 
ses  rivales  maritimes.  Davenant  évaluait 
la  totalité  du  numéraire  d'or  et  d'argent 
existant  en  Angleterre ,  en  1698 ,  à 
225,000,000  liv.  Quelques  autres  écrits 
spéciaux  sur  le  commerce  parurent  vers 
le  même  temps ,  tels  que  les  Considéra- 
tions sur  Le  Commerce  et  V Intérêt  de  V Ar- 
gent par  Josias  Child ,  le  Trésor  de  V  An- 
gleterre dans  le  Commerce  étranger,  par 
Thomas  Mun,  et  le  Traité  général  du 
Commerce,  de  Samuel  Richard;  l'ingé- 
nieux et  aventureux  auteur  de  Robinson 
Crusoé  ,  Daniel  de  Foé  .  s'occupa  aussi 
d'économie  politique  ;  il  écrivit  sur  les 
monnaies  anglaises,  projeta  des  banques 
pour  chaque  comté  d'Angleterre  et  des 
factoreries  pour  les  marchandises,  pro- 
posa un  bureau  de  pensions  pour  le  sou- 
lagement des  pauvres  ;  et  enfin  publia 
un  long  essai  sur  les  projets  eux- 
mêmes. 

Après  ces  auteurs,  on  doit  citer  les  ou- 
vrages de  Locke  dans  lesquels  on  trouve 
quelques  aperçus  généraux  d'économie 
politique  mêlés  à  des  considérations  de 
politique  générale. 

Bacon ,  dans  sa  classification  des  scien- 
ces morales ,  n'avait  point  séparé  l'éco- 
nomie publique  de  la  politique.  Locke 
les  confondit  également  dans  ses  théo- 
ries; son  Essai  sur  le  Gouvernement  ci- 
vil eut  pour  but  principal  de  justifier  la 
révolution  de  1688,  en  établissant  sa  légi- 
timité sur  la  sanction  donnt^e  à  la  consti- 
tution nouvelle  par  la  nation  anglaise. 
Il  admit  en  principe  que  le  pouvoir 
administratif  et  judiciaire  étant  délégué 
par  la  société ,  demeure  à  celui  qui  en  est 
en  possession,  tant  que  la  société  subsiste 
telle  qu'elle  a  été  constituée.  Ainsi  le 
gouvernement  légitime  n'est  fondé  que 
sur  les  droits  naturels  des  peuples.  Cet 
ouvrage,  dans  lequel  ont  été  puisées  en 
partie  les  maximes  du  Contrat  Social  de 
J.-J. Rousseau,  ne  se  rapporte  que  très  indi- 
rectement aux  questions  que  se  propose 
spécialement  l'économie  politique.  Locke 
fut  aussi  l'auteur  de  la  Constitution  civile 
cl  religieuse  de  la  colonie  de  la  Caroline, 
qui ,  abandonnée  par  les  Espagnols  et 
ensuite  par  les  protestans  fraudais  en- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


lOS 


voyés  par  Coligny ,  avait  été  occupée  par 
une  société  de  commerce  où  figuraient 
les  principaux  et  les  plus  riches  seigneurs 
de  î'Angletei-re.  Cette  législation  ne  put 
se  soutenir  par  le  défaut  d'équilibre  des 
pouvoirs  :  les  lords  propriétaires  de  la 
colonie  en  devinrent  les  oppresseurs ,  et 
la  couronne  dut  en  reprendre  la  posses- 
sion moyennant  un  dédommagement  de 
540,000  livres.  Un  écrit  d'économie  plus 
spécial ,  fut  celui  que  Locke  présenta  au 
gouvernement  sous  le  titre  de  :  Considé- 
rations sur  les  moyens  d'élever  la  valeur 
des  espèces  monétaires ^  et  de  diminuer 
le  taux  des  intérêts  publics.  L'altération 
d'un  tiers  qu'avaient  éprouvée  les  mon- 
naies donna  lieu  h  cet  opuscule  publié 
en  1691.  Il  est  vraisemblable  que  Locke 
eut  connaissance  des  écrits  de  Scaruffi  et 
de  Serra  ,  et  peut-être  de  ceux  que  pu- 
blièrent de  son  temps  ,  sur  une  question 
qui  intéressait  toutes  les  nations  civili- 
sées, deux  autres  économistes  italiens, 
Turbulo  de  Naples  ,  et  Montanari  de 
Modène. 

Le  premier  était  directeur  de  la  Mon- 
naie de  Naples.  Témoin  des  abus  intro- 
duits dans  le  système  monétaire  de  son 
pays,  il  les  dévoila  dans  divers  mémoires 
que  l'on  a  réunis  sous  le  titre  de  Discours 
et  Rapports  sur  les  Monnaies  du  royaume 
de  Naples.  Mais  ses  dissertations  ne  rou- 
lent que  sur  les  désordres  qui  existaient 
alors  dans  cette  branche  de  l'adminis- 
tration publique ,  et  l'abbé  Galiani ,  bon 
juge  en  pareille  matière ,  n'a  vu  dans 
Turbulo  qu'un  maître  de  monnoyerie  et 
non  un  philosophe  législateur. 

Montanari  (Gerrainiano)  publia ,  en 
1680,  un  Traité  sur  les  monnaies ,  et  peu 
d'années  après  un  autre  petit  ouvrage 
intitulé  :  Court  traité  des  monnaies  dans 
tous  les  états.  A  cette  époque  la  confu- 
sion des  monnaies  infestait  encore  à  la 
fois  les  états  vénitiens,  ceux  de  l'Eglise, 
la  Toscane ,  la  Lombardie ,  le  royaume 
de  Naples  et  une  grande  partie  de  l'Alle- 
magne. 

Dans  ces  ouvrages,  Montanari  traite 
des  monnaies  ,  des  matières  avec  les- 
quelles on  les  fabrique  ,  et  de  l'impor- 
tance dont  elles  peuvent  être  pour  la 
société.  Après  avoir  relevé  les  erreurs 
que  l'on  commet  et  les  préjudices  (jue  le 
trésor  du  prince  et  les  bourses  des  parti- 


culiers éprouvent  dé  la  hausse  des  mon- 
naies, il  établit  les  maximes  univei'selles 
que  l'on  doit  suivre  en  tout  ce  qui  con- 
cerne le  système  monétaire  et  la  fabrica- 
tion des  espèces. 

Les  écrits  de  Montanari ,  supérieurs  à 
ceux  qui  les  précédèrent,  peuvent  mar- 
cher de  pair  avec  les  meilleurs  ouvrages 
publics  depuis  sur  les  monnaies  en  Italie, 
et  surtout  avec  ceux  de  Locke  qu'ils 
avaient  précédé. 

Ces  travaux  d'économie  politique  sont 
à  peu  près  les  seuls  qu'aient  produit  l'Ita- 
lie pendant  le  dix-septième  siècle.  Dans 
le  cours  de  cette  mémorable  époque, 
l'Allemagne,  déjà  avancée  dans  les  scien- 
ces philosophiques,  commença  à  briller 
du  plus  vif  éclat,  par  les  travaux  de 
Leibnitz,  génie  universel,  qui  exerça 
une  véritable  souveraineté  sur  les  princi- 
paux savans  de  son  siècle.  Nous  aurons 
occasion  d'apprécier  son  influence  sur 
la  philosophie  et  la  morale ,  lorsque  nous 
étudierons  leurs  rapports  avec  l'écono- 
mie politique.  Quant  à  cette  dernière 
science  ,  Leibnitz  ne  l'a  pas  traitée  spé- 
cialement ;  mais  on  a  trouvé  dans  ses 
œuvres  posthumes  un  mémoire  adressé 
à  Louis  XIV  sur  un  projet  de  conquête 
et  de  colonisation  de  l'Egypte,  qui  révé- 
lait des  pensées  profondes  sur  la  poli- 
tique ,  l'administration  et  le  commerce. 
Leibnitz  considérait  la  possession  de 
l'Egypte  par  la  France  comme  devant 
conduire  nécessairement  à  une  haute 
prépondérance  sur  le  gouvernement  de 
l'Europe.  N'est-il  pas  permis  de  penser 
que  l'exposé  de  cette  idée  neuve  et  hardie 
avait  été  connue  de  Napoléon  loi'squ'il 
fut  porter  nos  armes  sur  les  bords  du 
Nil  et  aux  pieds  des  Pyramides  ? 

Leibnitz  fut  consulté  par  Pierre  I"  sur 
les  moyens  de  réaliser  ses  vastes  concep- 
tions pour  la  civilisation  de  ses  sujets. 
Or  les  prodigieux  résultats  obtenus  par 
le  fondateur  de  ce  colossal  empire  ,  at- 
testeraient au  besoin  que  le  génie  de 
Leibnitz  n'était  étranger  à  aucune  des 
sciences  politiques.  Du  reste,  le  grand 
philosophe  recommanda  instamment  de 
ne  jamais  les  séparer  de  la  religion  et  de 
la  philosophie  ,  qu'il  regarde  comme 
élroilement  unies  aux  élémens  de  la  pros- 
périté des  peuples. 

Un  contemporain  de  JLeibnitz ,  becken- 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


104 

dorf,  chancelier  du  duc  de  Saxe  Go- 
tha et  de  l'université  de  Halle,  publia,  en 
1651 ,  un  ouvrage  d'économie  politique 
intitulé  :  Etat  d'un  prince  de  l'empire. 
C'est  le  plus  ancien  de  ce  genre  qui  ait 
paru  en  Allemagne  ;  il  offre  le  tableau 
d'une  principauté  bien  constituée  ,  bien 
gouvernée  et  bien  administrée  sous  les 
rapports  de  la  politique ,  de  la  justice  et 
des  finances  ;  mais  cet  écrit ,  qui  obtint 
une  grande  réputation  dans  le  temps, 
paraît  destiné  plutôt  à  tracer  les  règles 
de  l'administration  et  des  finances  d'une 
ville  municipale  ou  d'un  état  borné,  que 
les  principes  généraux  de  l'économie 
politique;  il  appartient  plus  spéciale- 
ment à  celte  classe  de  sciences  que  les 
Allemands  ont  appelées  Carnérales ,  du 
nom  des  chambres  administratives  qui 
existent  dans  toute  l'Allemagne ,  et  qui 
ont  pour  objet  principal  la  surveillance 
et  le  bon  emploi  des  revenus  publics. 

La  plupart  des  autres  états  de  l'Eu- 
ropo,  pendant  la  plus  grande  partie  du 
dix-septième  siècle,  ne  présentent  guère 
qu'une  pratique  gouvernementale  lente- 
ment   et   imparfaitement   dégagée  des 


vieilles  traditions  du  passé.  La  supério- 
rité maritime  et  commerciale  de  l'Italie 
avait  disparu  depuis  la  domination  de 
Charles-Quint.  Elle  passa  entre  les  mains 
des  nations  qui,  tour  à  tour,  entrèrent 
en  partage  de  la  vaste  conquête  du  Nou- 
veau-Monde. 

Au  milieu  de  cette  lutte  d'intérêts  com- 
merciaux qui  devait  devenir  générale  et 
perpétuelle  ,  les  regards  de  l'Europe  de- 
meurèrent fixés  sur  le  règne  qui  domine 
à  une  si  grande  hauteur  toute  l'histoire 
contemporaine.  Les  puissances ,  long- 
temps coalisées  contre  la  France ,  cher- 
chèrent à  s'approprier  plusieurs  des 
institutions  de  Colbert.  et  adoptèrent  la 
plupart  de  ses  maximes  administratives. 
La  doctrine  de  la  balance  du  commerce 
devint  celle  de  presque  toute  l'Europe  , 
et  un  nouveau  siècle  devait  encore  s'é- 
couler avant  que  l'économie  politique 
se  révélât  sous  d'autres  formes  et  par  de 
nouvelles  théories. 

Le  vicomte  Alban  de  Villeneuve 
Bargemont. 


CYPRIEN  ROBERT. 


105 


%Cttte$    n    %tt$. 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE 

DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 


SIXIÈME  LEÇON  (t). 

Description  architecturale  et  topographique  des 
Catacombes, 

SOMMAIRE. 

Impression  générale  produite  par  ces  souterrains , 
détails  sur  chacun  d'eux.  —  Crypte  de  sainte  Fé- 
licité.—  Cimetières  de  Priscilla,  de  Saint-Sébas- 
tien ,  de  Saint-Laurent,  de  Saint- Pierre,  de  Saint- 
Paul  ,  de  Saint-Marcellin  ,  etc.  —  Légendes  di- 
verses. 

Sub  Romà  Romam  quaerito , 

0  Viator! 

Sacra  h«c  urbis,  imo  orbis  cœmeteria  snnt. 
Aringhi  (Rom.  Subterr.,  t.  i<^r.). 

Entrons  enfin  dans  ces  labyrinthes  fu- 
nèbres ,  où  gisent  les  plus  héroïques  gé- 
nérations de  notre  terre  :  descendons 
dans  Rome  souterraine ,  pour  exami- 
ner en  détail  chacun  de  ces  glorieux  sépul- 
cres, d'où  le  monde  moderne  est  sorti. 
Ici  venaient  méditer  ces  philosophes  cé- 
lèbres qui  seront  à  jamais  nos  maîtres , 
Tertullien,  Grégoire  le  Grand,  saint  Au- 
gustin ,  saint  Jérôme.  «  Lorsque  j'étu- 
diais à  Rome  les  arts  libéraux,  dit  ce 
dernier,  j'avais  coutume  le  dimanche, 
avec  les  jeunes  gens  de  mon  âge  et  qui 
avaient  les  mêmes  sentimens  que  moi, 
de  visiter  les  sépulcres  des  apôtres  et  des 
martyrs.  Souvent  même  nous  descen- 
dions dans  les  cryptes  qui ,  creusées  dans 
les  entrailles  de  la  terre ,  présentent  par 
quelque  côté  qu'on  entre  leurs  murailles 
couvertes  de  longs  rangs  de  morts,  dans 
leurs  bières,  sous  une  obscurité  tellement 

(1)  Voir  le  dernier  numéro ,  page  29. 


profonde  que  rarement  un  rayon  des- 
cend d'en  haut  pour  tempérer  l'horreur 
des  ténèbres,  et  qu'errant  dans  l'aveugle 
nuit,  nous  nous  rappelions  ce  vers^ir- 
gilien  : 

De  toutes  parts  la  terreur  et  jusqu'au  silence  de  ces 
lieux  glacent  nos  âmes  (1).  )> 

Ecoutons,  d'après  Chateaubriand,  Eu- 
dore  raconter  sa  descente  aux  Cata- 
combes : 

«  Je  vis  s'allonger  devant  moi  des  galeries 
souterraines  quà  peine  éclairent  de  loin 
en  loin  quelques  lampes  suspendiies.  Les 
murs  des  corridors  funèbres  étaient  bor- 
dés d'un  triple  rang  de  cercueils,  placés 
les  uns  au  dessus  des  autres;  la  lumière 
lugubre  des  lampes  rampant  sur  les  pa- 
rois des  voûtes,  et  se  mouvant  avec  len- 
teur le  long  des  sépulcres ,  répandait  une 
immobilité  effrayante  sur  ces  objets 
éternellement  immobiles. 

»  En  vain  prêtant  une  oreille  attentive, 
je  cherche  à  saisir  quelques  sons  pour 
me  diriger  à  travers  un  abîme  de  si- 
lence. Je  n'entends  que  le  battement  de 
mon  cœur  dans  le  repos  absolu  de  ces 
lieux  (2).  » 

(1)  Dùm  essem  Romae  puer  et  liberalibus  studiis 
erudirer,  solebam  com  cacleris  cjusdem  œtatis  et  pro- 
positi ,  diebus  dominicis,  sepulchra  apostolorum  et 
raarlyrura  circuire,  crebrôque  cryptas  ingredi ,  qusp. 
in  terraruin  profunda  defosso;,  ex  utràque  parle  in- 
gredientium,  pcr  parietes  habenl  corpora  sepullorum, 
et  ila  obscura  sunl  omnia  ut...  rarù  desupcr  lamea 
admissumhorrorem  temporel  lenebrarum,..;  et  cœc4 
locto   circumdalis   illud   Virgilianum  proponilur  : 

Horrorubiquéanimos,  siroul  ipsa  silcntia  terrent. 
{Comment.  »ur  Eiech.) 

(2)  Les  Martyrs ,  liv.  U. 


106 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


Dans  ces  salles  pavées  d'ossemens ,  où 
tout  proclame  le  néant  de  la  vie,  le 
néant  des  plaisirs ,  et  porte  au  dégoût 
de  ce  qui  n'est  pas  éternel ,  les  plus  glo- 
rieux martyrs  n'ont  pas  même  pu  garder 
leur  sépulture  terrestre.  Les  sarcophages 
ont  été  brisés,  les  reliques  enlevées  par 
les  barbares  du  Nord.  Ce  n'est  donc  que 
comme  monumens  historiques  qu'on  peut 
étudier  ces  grottes  dépouillées  de  tous 
les  ornemens  qui  les  embellissaient 
jadis. 

Le  moyen  âge ,  préoccupé  de  l'avenir 
et  peu  enclin  à  l'étude  du  passé,  son- 
geait si  peu  aux  catacombes  qu'on  per- 
dit la  trace  de  la  plupart  d'entre  elles. 
C'est  Antonio Bosio  qui,  au  dix-septième 
siècle,  ayant  poursuivi  durant  sa  vie  en- 
tière, à  travers  mille  périls,  ses  fouilles 
autour  de  Rome,  fit  enfin  rentrer  toutes 
ces  catacombes  oubliées  dans  le  do- 
maine de  l'histoire.  A  cet  homme ,  l'un 
de  ceux  qui  ont  le  mieux  mérité  de  l'ar- 
chéologie sacrée  ,  succède  Aringhi ,  qui 
traduit  en  latin  sa  Rome  souterraine ,  et 
l'augmente  de  nombreuses  recherches  , 
ainsi  que  Sévérano.  La  masse  des  faits 
s'augmente  par  les  découvertes  de  Buo- 
narotti,  Bartholi  ,  Boldetti,  Ciampini , 
Bottari  et  d'Agincourt.  Mais  on  peut  dire 
pourtant  que  jusqu'ici  Rome  est  la  seule 
ville  dont  les  catacombes  chrétiennes 
aient  été  explorées  à  fond.  Elle  en  pos- 
séda jadis  au  moins  soixante,  dont  une 
quarantaine  a  revu  le  jour  ;  la  plu- 
part sont  placées  hors  de  l'enceinte  de 
Rome,  conformément  à  l'usage  antique 
et  universel  de  ne  point  ensevelir  dans 
la  ville,  usage  commandé  par  l'article 
de  la  loi  des  douze  Tables  :  Jn  urbe  ne. 
sepelùo,  neve  urito. 

En  outre  elles  se  trouvaient  dans  des 
lieux  écartés  et  solitaires;  il  était  simple 
qu'une  religion  outragée,  persécutée  cha- 
que jour,  cacha  tsps  sanctuaires  loin  du  re- 
gard impie  de  la  foule.  Du  reste ,  les  chré- 
tiens désignaipnl  par  les  noms  les  plus 
poétiques  ces  lieux  chéris  que  les  païens 
n'appelaient  que  du  nom  de  carrière j 
(arenarium)  ;  pour  les  fidèles  c'étaient  le 
portj  le  refuge  j  le  dortoir,  le  concile  des 
martyrs. 

Parmi  ces  nombreux  temples-grottes 
celui  dont  on  peut  le  mieux  discuter  la 
date  est  la  crypte  de   sainte  l^clicité. 


Cette  heureuse  mère ,  qui  n'a  pas  cessé 
jusqu'à  nos  jours  d'être  l'objet  d'un  culte 
spécial  à  Rome,  martyrisée  sous  An- 
tonin  avec  ses  sept  enfans ,  les  Macha- 
bées  romains  ,  fut  enterrée  avec  eux  non 
loin  du  ponte  Salaro ,  dans  un  caveau 
qu'Anaslase  nomme  quelquefois  la  cata- 
combedes  Jordani,  etdans  lequel  le  pape 
Boniface,  chassé  de  Rome,secachaj  et  con- 
struisit un  oratoire  où  fut  son  propre 
tombeau.  Ce  lieu  était  précédé  par  un 
petit  temple  dédié  à  sainte  Félicité,  lequel, 
menaçant  ruine,  fut  restauré  par  le  pape 
Symmaque ,  puis  par  le  pape  Adrien  1«^, 
sous  le  règne  duquel  l'oratoire  ne  s'ap- 
pelait plus  que  du  nom  de  Saint-Sylvain, 
un  des  sept  fils  de  l'héroïque  mère  (1). 
Mais  la  trace  de  ces  grottes  était  perdue 
quand  Bosio  fouillant  dans  une  petite 
villa  ,  près  du  ponte  Salaro,  y  découvrit 
un  escalier  comblé ,  le  rouvrit ,  et  y  étant 
descendu  se  trouva  dans  les  deux  tem- 
ples de  Saint-Boniface  et  de  Sainte-Féli- 
cité.Leplus  ancien^,  celui  de  la  sainte,  bâti 
en  rotonde,  précédait  le  second  qui  for- 
mait un  carré  ;  une  seule  ouverture  au 
centre  de  leurs  voûtes,  circulaire  pour  le 
premier,  carrée  pour  le  second,  les  avait 
éclairé»  jadis  ;  sept  arcs  en  absides,  creu- 
sés dans  ce  mur ,  pour  les  sept  fils  mar- 
tyrs, entouraient  la  chapelle  des  Macha- 
bées  chrétiens  ;  l'un  de  ces  arcs  avait  été 
plus  tard  ouvert  et  taillé  en  porte,  pour 
donner  entrée  dans  le  second  temple  , 
également  creusé  sous  la  terre,  et  où  Bosio 
trouva  encore  les  restes  de  l'autel  du 
saint  pontife  proscrit.  Cette  dernière 
crypte  a  22  palmes  de  hauteur  sur  23  de 
large  et  37  de  long  ;  la  précédente  est 
plus  petite.  De  là  on  descendait  encore 
plus  bas  dans  les  labyrinthes  funèbres, 
par  de  petites  portes  maintenant  murées. 
Telles  étaient  les  églises  des  temps  de 
persécution. 


Temples  -  grottes    dans 
Rome. 


l'intérieur    de 


La  loi  des  douze  Tables  permettait  aux 
héros  romains  qui  avaient  mérité  extraor- 
dinairement  de  la  pairie,  d'être  enterrés 
dans  l'enceinte  sacrée  de  la  ville.  Suivant 
cet  exemple,  les  chrétiens  ensevelissaient 
aussi ,  quand  ils  le  pouvaient ,  leurs  mar- 

(1)  AnaiiUse. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


107 


tyrs  dans  la  cité;  ainsi  furent  inhumées 
sainte  Bibiane  et  sainte  Martine  aux 
lieux  où  sont  maintenant  leurs  églises. 
Les  thermes  de  Novatus,  fils  du  sénateur 
Pudens,  qui  avait  accueilli  saint  Pierre 
arrivant  à  Rome  ,  recelaient  une  crypte 
dédiée  à  sainte  Priscilla  ,  où  l'on  enlerra 
en  secret  des  martyrs  dont  la  légende 
élève  le  nombre  à  près  de  trois  mille. 
L'église  actuelle  de  Sainte -Praxède  et  de 
Sainte-Pudentienne,  les  deux  filles  de 
Pudens,  martyres,  quoiqu'elle  ait  été 
bâtie  beaucoup  plus  tard  sur  celte  crypte, 
offre  encore  une  chapelle  dite  du  Bon 
Pasteur  j  encaissée  sous  le  sol ,  et  qu'on 
présume  occuper  la  place  de  la  chambre 
du  prince  des  Apôtres.  On  y  montre 
même  la  fontaine  dans  laquelle  il  bapti- 
sait, et  un  petit  autel  de  bois  où  est 
écrit:  In  hoc  altare  S.  Petrus,  pro  vivis 
;  et  defunctis,  ad  augendam  fideliuni  mul- 
\  titudinenij  corpus  et  sanguineni  Doniini 
offerebatj  ainsi  qu'un  vieux  portrait  du 
Christ,  don  prétendu  de  saint  Pierre  à 
son  hôte  ,  et  qui  porte  son  nom  en  grec, 
liÉTpoî  0  Éêpàto?.  On  distingue  encore,  bien 
que  très  effacé,  le  typegrandiose  et  maigre 
du  Christ  ascète  de  Byzance. 

Dans  la  maison  où  saint  Paul  avait  ins- 
truit à  la  fois  les  juifs  et  les  romains, 
tournant  vers  les  gentils  la  doctrine  de 
la  nouvelle  synagogue,  existait  égale- 
ment une  crypte  qu'est  venue  recouvrir 
plus  tard  l'église  de  Santa-Maria  in  via 
latâ  (1).  Car  c'était  la  grande  rue  de 
Rome,  l'apôtre  ayant  choisi  à  dessein  sa 
demeure  dans  le  quartier  le  plus  popu- 
leux et  le  plus  mouvant.  Et  là,  pendant 
que  son  compagnon  saint  Luc  écrivait 
les  Actes  des  apôtres ,  le  philosophe 
nouveau  donnait  ses  leçons. 

Le  Christianisme  devait  succéder  A 
toutes  les  ruines  morales  et  physiques 
entassées  par  l'homme.  C'est  pourquoi  à 
mesure  que  la  folie  des  Césars  abandon- 
nait à  la  destruction  les  monumens  de 
Rome  idolâtre,  les  fidèles  s'en  empa- 
raient, y  bâtissaient  en  secret  des  sanc- 
tuaires, rendant  à  Dieu  toutes  les  tombes 
délaissées.  Les  immenses  thermes  du 
Dioclétien  que  quarante  mille  confes- 
seurs avaient  aidé  à  bâtir,  livrés  peu  de 
temps  après  lui  à  la   solitude ,  virent 

(1)  Arioghi,).  u. 


s'élever  dans  leurs  ténèbres  des  chapelles 
au  Christ  (1).  Les  pèlerinages  commen- 
cèrent vers  ces  murs  consacrés  par  les 
sueurs  et  le  sang  des  saints  Et  enfin  la 
Providence  voulut  qu'une  salle  de  ces 
thermes  ,  élevés  par  le  plus  grand  persé- 
cuteur de  la  croix,  soit  devenue  par  la 
main  de  Michel-Ange  l'Eglise  de  Notre- 
Dame  des  Anges ,  l'un  des  plus  beaux 
ornemens  de  Rome  chrétienne.  Un  cloî- 
tre de  Chartreux  l'entoure  de  ses  humbles 
cellules  ,  adossées  contre  les  grandes  co- 
lonnes impériales  ;  et  dans  ces  lieux  qu'a 
ravagés  l'orgueil,  ces  hommes  soutien- 
nent en  quelque  sorte  le  monde  par 
l'abnégation  deux-mêmes. 

Ailleurs  c'est  le  Colisée,  cette  Alpe 
bâtie ,  qui  dans  ses  vastes  cercles  de  gra- 
dins contenait  tous  les  ordres  sociaux  du 
peuple-roi  qui  venait  y  étaler  ses  pom- 
pes :  son  arène  est  devenue  un  chemin  de 
la  croix  qui  aboutit  à  une  humble  cha- 
pelle ,  où  sous  un  crucifix  ,  les  bras  ten- 
dus au  passant  malheureux,  on  lit  :  Passio 
Christi ,  conforta  me;  et  auprès  de  cette 
inscription  une  petite  barque  de  marbre, 
élégamment  sculptée ,  contient  l'eau  bé- 
nite; elle  est  seule  intacte  au  milieu  des 
débris  de  ce  Colisée,  le  plus  vaste  monu- 
ment que  la  force  humaine  ait  osé  jeter 
h  V  Océan  des  âges. 

Mais  le  plus  remarquable ,  le  plus  his- 
torique de  tous  les  temples-grottes  de 
l'intérieur  de  Rome ,  est  celui  du  pape 
saint  Sylvestre  élevé  dans  les  souterrains 
des  thermes  de  Titus,  dits  plus  tard 
thermes  de  Doraitien,  puis  de  Trajan. 
Ces  décombres  gigantesques  qui  ont  cou- 
vert jusqu'aux  temps  modernes  la  colline 
de  l'Esquilin  ,  étaient ,  à  ce  qu'il  parait, 
l'asile  des  chrétiens  proscrits  à  l'époque 
où  Constantin  vainquit  Maxence.  Là  saint 
Sylvestre  vivait  caché,  quand  le  nouvel 
empereur  le  lit  prier  de  venir  à  sa  cour 
et  lui  annonça  que  Maxence  et  son  sénat 
païen  et  persécuteur  étaient  vaincus. 

L'oratoire  de  ce  pape,  ainsi  que  l'autel 
de  marbre  sur  lequel  on  présume  qu'il  di- 
sait la  messe,  fut  enfin  découvert  en  1637, 
à  l'occasion  des  fouilles  sous  le  pavé  de 
l'Eglise  de  San-Martino  al  Monte,  consa- 
crée à  l'évéque  de  Tours ,  par  le  pape 
Symmaque. 

(1)  Aringhi ,  t.  u. 


108 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


Cette  crypte  vénérable ,  où  expira  l'es- 
prit de  persécution  ,  après  trois  siècles 
de  fureurs,  et  où  pour  la  première  fois 
on  célébra  la  messe  publiquement ,  avait 
ilé  ornée  par  saint  Sylvestre  avec  une 
spéciale  prédilection,  et  consacrée  à  la 
mère  de  Dieu  qu'on  y  a  trouvée  dans 
plusieurs  endroits  représentée  en  mosaï- 
que. Sur  l'une,  on  voit  le  pape  Sylvestre  lui- 
même  aux  pieds  de  Marie  j  une  autre  offre 
la  Vierge  avec  l'enfant ,  assise  entre  deux 
saintes.  Les  deux  mosaïques  qui  remplis- 
saient le  fond  des  deux  absides  se  rappor- 
taient au  Messie  :  sur  la  première  l'a°neau 
blanc  était  couché  entre  les  deux  saints 
Jean  •  le  précurseur  le  montrait  du  doigt 
en  disant  :  ecce  agnus  Dei  ;  l'évangéliste 
semblait  s'écrier  du  fond  de  sa  médita- 
tion :  in  principio  erat  verhu?n. 

La  seconde  mosaïque  était  le  portrait 
du  Christ  entre  saint  Pierre  et  saint  Paul, 
qui  lui  présentaient  les  martyrs  Proces- 
sus et  Martinianus. 

Aringhi,  qui  a  étudié  ces  tableaux,  les 
croit  exécutés  sous  Constantin,-  plusieurs 
choses  feraient  croire  qu'ils  furent  au 
moins  restaurés  plus  tard.  A  la  voûte, 
posée  sur  de  massifs  piliers ,  se  voit  une 
croix  grecque  en  mosaïque  de  pierreries, 
entre  les  quatre  Evangiles  ouverts,  repré- 
sentés non  plus  par  des  rouleaux  de 
papyrus,  mais  par  des  livres  reliés  et 
carrés.  Le  pavé  de  la  crypte ,  formé  de 
mosaïques  de  marbre  blanc  et  noir, 
paraît  de  même  remonter  aux  plus  an- 
ciens temps.  Là  se  voit  en  outre  le  siège 
pontifical,  mais  brisé,  de  saint  Sylves- 
tre ,  en  simple  pierre  sans  ornemens. 
Aux  murs  de  la  basilique  supérieure  sur 
une  vaste  fresque  remplie  d'anachronis- 
mes ,  se  trouve  figurée  une  assemblée 
d'évêques  réunis  en  concile.  Le  pouvoir 
temporel  à  peine  catéchumène  montre 
déjà  les  prélentionspontificalesduglaive 
mal  converti;  de  longs  rangs  d'évêques 
chapes  et  mitres  entourent  le  pape  cou- 
ronné de  la  tiare,  et  assis  sur  un  trône 
royal,  à  dais  moderne,  tandis  que  les 
coins  de  la  salle  sont  occupés  par  des 
soldats  à  longues  lances  appelées  à  for- 
tifier les  décisions  de  la  parole  de  vie  et 
de  liberté,  et  protégeant  le  feu  qui  brûle 
les  livres  d  Arius,  comme  si  celte  triste 
hérésie  n'avait  pas  eu  en  elle-même  le 
feu  de  sa  propre  destruction. 


Le  pavé  de  ce  temple  est  orné  de  beau- 
coup de  pierres  tumulaires,  tirées  de  la 
catacombe  de  sainte  Priscilla ,  et  im- 
portantes pour  l'histoire  de  l'art,  mais 
qui  appartiennent  la  plupart  à  la  pé- 
riode barbare.  Ce  vénérable  sanctuaire , 
plus  noble  et  plus  grand  que  le  Capitale 
avec  toutes  ses  gloires  ^  s'écrie  Aringhi 
dans  son  enthousiasme,  est  aujourd'hui 
desservi  par  les  moines  carmélites ,  suc- 
cesseurs du  prophète  Elle,  dont  ils  se 
disent  les  enfans  ;  et  c'est  une  des  nom- 
breuses harmonies  qu'offre  Rome  entre 
l'art  et  la  nature,  de  voir  ce  Carmel 
romain ,  d'où  la  croix  s'est  élancée 
triomphante  du  sein  de  l'ardente  et  ascé- 
tique prière,  isolé  entre  des  vignes  et 
d'antiques  débris,  élever  à  l'écart  son 
rocher  silencieux,  que  l'on  gravit  par 
un  long  escalier,  passant  sous  des  voûtes 
presque  ténébreuses. 

Les  souvenirs  qui  se  rapportent  à  la 
primitive  Eglise  sont  sans  nombre  dans 
Rome.  On  pourrait  citer  la  Pietra  Scele- 
rata,  sur  laquelle  on  croit  que  plusieurs 
milliers  de  confesseurs  furent  décapités, 
et  qui  se  voit  à  Saint-Yitus,  sur  l'Esqui- 
lin;  l'emplacement  de  l'égout  où  avait 
été  jeté  le  corps  de  saint  Sébastien 
après  son  martyre ,  et  qu'on  voit  encore 
dans  la  grande  église  de  Saint  Andréa 
délia  Valle;  le  lieu  de  prostitution  où 
avait  été  exposée  sainte  Agnès ,  et  qui, 
recouvert  par  la  basilique  de  cette  sainte 
sur  la  place  Kavone ,  est  devenu  une 
crypte  sacrée  ,  où  se  voit  le  fameux  bas- 
relief  de  l'Algarde  représentant  le  mira- 
cle opéré  pour  cette  sainte  dont  la  che- 
velure croît  subitement  pour  la  couvrir, 
et  dont  le  regard  frappe  de  mort  l'impu- 
dique venu  pour  la  déshonorer. 

Mais  un  des  lieux  qui  excite  à  Rome  le 
plus  vif  intérêt  est  le  souterrain  de  la 
petite  église  de  San-Pietro  in  Carcere , 
autrefois  prison  Mamertine,  où  furent 
enfermés  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Ce 
cachot  où  venaient  mourir  les  rois  cap- 
tifs sous  la  république  romaine  ,  moitié 
taillé  dans  le  roc  ,  moitié  construit  d'é- 
normes blocs  de  pierre  par  les  chefs  pri- 
mitifs Ancus  ]\Iarlius  et  Tullus  llostilius, 
sur  le  versant  du  Cnpitole  qui  regarde 
le  forum ,  communiquait  avec  cette 
place  au  moyen  de  l'escalier  des  soupirs, 
dit  les  Gémonies,  sans  doute  parce  que 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


109 


de  cette  ouverture  unique  s'échappaient 
les  gémissemens  des  victimes,  dont  on 
jetait  ensuite  les  corps  sanglans  sur  ces 
degrés.  On  montre  encore  dans  cet  hu- 
mide  et  froid  réduit   l'endroit  du  mur 
contre  lequel  s'asseyait  saint  Pierre  en- 
chaîné, ayant  devant  lui  l'étroite  piscine, 
toujours  pleine,  dont  le  pieux  pèlerin, 
avec  un  vase  de  1er  qui  y  est  attaché, 
s'empresse  de  goûter  l'eau  douce  et  pour 
ainsi  dire  grasse ,  comme  si  elle  s'était 
repue  de  cadavres.  Là  prêchant  tous  les 
jours    les    personnes   qui   descendaient 
pour    l'écouter,    l'apôtre   en    convertit 
quarante-sept  ;   là    il    baptisa    ses   deux 
geôliers  Processus  et  Martinianus.  Celte 
eau  a   coulé  sur  leur  tête  ,  cette  eau  a 
désaltéré  le  pêcheur  de  Galilée.  La  tra- 
dition raconte  que,  du  haut  de  ce  capi- 
tole,  Simon,  le  magicien,  s'étant  élevé 
dans  les  airs,  et  se  vantant  de  monter  au 
ciel  comme  le  Fils  de  Dieu,  fut  précipité 
par  la  prière  de   l'apôtre  et  se  brisa  la 
tête  dans  sa  chute  ;  et  que  Néron  irrité 
contre  Pierre  et  Paul ,  qui  avaient  dé- 
voilé devant  tout  le  peuple  les  fourberies 
de  cet  homme  qu'il  aimait ,  les  fit ,  quoi- 
que alors  absent  de  Rome,  condamner 
tous  deux  à  mort. 

Des  Cryptes  creusées  dans  les  faubourgs  de  Rome 
ancienne. 

Avant  de  décrire  les  principales  cata- 
combes, il  ne  sera  pas  inutile  d'indiquer 
la  position  respective  de  chacune  d'elles. 
Cette  classiiication  fera  concevoir  plus 
vite  leur  immense  étendue.  Le  seul  côté 
nord-ouest  de  Piome,  traversé  par  la  via 
Flaminia ,  route  de  Florence  et  de  l'Om- 
brie  ,  en  sortant  par  la  porte  du  peuple  ^ 
n'offre  presque  aucune  trace  de  ces  mo- 
numens.  Toutes  les  autres  voies  en  sont 
bordées.  On  trouve  sur  lavia  Salaria- Yetus 
celles  de  Priscilla,  de  sainte  Félicité, 
d'Ostorius  ,  des  saints  Hermès  et  Basilla; 
sur  la  via  Psomcntana  ,  en  sortant  par  la 
porte  Pie,  celle  dite  ad  Nymphas,  et 
deux  autres,  l'une  dédiée  à  sainte  Agnès 
l'autre  à  saint  Tsicomède;  sur  la  via  Ti- 
burtina  ,  chemin  de  la  Sabine",  en  des- 
cendant du  mont  Yiminal  et  sortant  par 
la  porta  San-Lorenzo  ,  celles  do  saint 
Laurent  et  de  saint  llippolylej  sur  la  via 
Appia- Vêtus,  en  sortant  par  la  porte 


Saint-Sébastien,  on  rencontre  les  célèbres 
catacombes  de  ce  martyr,  immense  né- 
cropole qui  s'étend  sous  tes  vignes  d'un 
côté  jusque  vers  la  porte  du  peuple  ;  de 
l'autre ,  jusque  près  la  basilique  de  saint 
Paul,  où,  comme  un  fleuve  soutei-rain 
qui  reçoit  de  petits  ruisseaux,  elle  ab- 
sorbe les  hypogées  de  la  voie  latine  par- 
tie du  mont  Cselius  ;  ceux  de  la  via  Arici- 
na,  route  de  Naples  et  d'Albano,  com- 
mençant au  bas  de  l'Esquilin,  à  la  porte 
de  Saint  Jean-de-Latran  •  ceux  enfin  de  la 
voie  Ardeatina,  tous  consacrés  par  des 
martyrs  illustres  :  Domitella,  Kerée  et 
Acliillée,  les  papes  Sixte  ,  Damase  et 
Calixle ,  les  saints  Marc  et  Balbine ,  Félix 
etAdauctus,  et  la  fille  de  saint  Pierre, 
Petronilla. 

Il  y  a  encore  sur  la  via  Ostiensis,  en 
descendant  l'Aventin  par  la  porte  Saint- 
Paul  ,  les  cryptes  de  saint  Paul  ou  de 
Lucine,  d'Anastase  ad  aquas  salvias ,  de 
Cyriaca,de  Timothée  d'Antioche  et  de 
Commodille. 

Puis  on  passe  le  Tibre  ,  et  prenant 
l'ancienne  rive  étrusque,  on  trouve  : 

En  sortant  par  la  porta  Portèse  ,  sur  la 
route  de  Porto  et  Civita-Vecchia,  les 
cimetières  de  Generosa  et  de  Saint- 
Jules. 

En  descendant  du  Janicule ,  sous 
l'église  de  Saint-Pancrace  ,  ceux  de  Cale- 
podius,  dont  l'entrée  est  dans  l'église 
même  ;  et  à  quelque  distance  de  la  porta 
San  Pancrazio  celui  dePontianus;  près 
du  Tibre,  sous  la  colline  appelée  monte 
Verde,  voisine  de  la  voie  Aurélia,  entre 
le  val  d'enfer  et  la  porte  du  peuple  celui 
de  San-Lorenzo  in  Lucina  ;  et  enfin  ren- 
trant h  Rome  par  la  via  Triumphalis,  on 
vient  se  reposer  dans  celui  du  Vatican, 
sous  la  grande  basilique  de  Saint-Pierre, 
après  avoir  parcouru  le  vaste  demi-cercle 
extérieur,  et  contourné  la  cité  des  morts 
en  dehors  de  celle  desvivans. 

Quand  les  persécuteurs  ne  pous^iient 
pas  la  haine  jusqu'à  priver  les  fidèles  de 
cette  dernière  consolation  ,  les  amis  des 
victimes  avaient  coutume  d'élever  à  l'en- 
trée de  ces  souterrains  un  portique  qui 
précédait  la  caverne  (xpclnnca)  où  gi. 
saicnt  les  os  de  chaque  confesseur. 

Parmi  ces  cavernes  il  y  en  avait  surtout 
deux  qui  dès  l'origine  attirèrent  la  vé- 
nération de  toutes  les  églises  du  monde  : 


110 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


c'étaient  les  sépulcres  de  saint  Pierre  et 
de  saint  Paul ,  élevés  sur  le  !ieu  de  leur 
martyre ,  hors  des  remparts  de  Rome: 
car  l'usage  des  Romains  fut  toujours  de 
supplicier,  comme  d'ensevelir,  hors  de 
la  ville.  Saint  Pierre  avait  donc  été  cru- 
cifié sur  le  Janicule ,  et  son  compagnon 
avait  été  conduit  ad  aquas  salvias ,  où 
chemin  faisant  il  convertit  encore  trois 
soldats  ,  et  où  la  tradition  dit  qu'autant 
de  sources  jaillirent  sous  les  trois  bonds 
que  fit  sa  tête  en  tombant. 

Ces  deux  mausolées  des  deux  princes 
de  l'apostolat,  entourés  de  magnificence 
par  Constantin,  furent  regardés  long- 
temps comme  le  palladium  politique  de 
la  ville  ,  comme  les  deux  tours  inexpu- 
gnables, qui  protégeaient  les  remparts 
de  Rome  et  les  mausolées  des  Césars  pla- 
cés entre  eux  et  la  ville.  C'est  ainsi  que 
l'époque  Constanlinienne  profanait  déjà 
l'Eglise  comme  instrument  politique. 

Prudentius  dit  : 

Dividit  ossa  duum  Tibris  Smer,  ex  utrâque  ripa , 
Inter  sacrata  dum  fluit  sepuicra. 

Et  Fortunatus  ajoute  : 

A  facie  hostili  duo  propugnacula  praesunt, 
Quos  fidei  turres  urbs,  capiit  orbis,  habet. 

En  effet  ces  deux  catacombes  sont  pla- 
cées aux  deux  extrémités  opposées  de 
Rome,celledesaiiU  Paulvers  l'orientdont 
il  semble  encore  appelerles  nations. celle 
de  saint  Pierre  vers  l'occident  auquel  il 
tend  les  mains  ;  la  première  sur  la  roule 
d'Oslie  où  l'on  s'embarquait  pour  An- 
tioche  ,  la  Grèce,  Alexandrie  et  tous  les 
antiques  foyers  de  la  sagesse  ,  l'autre  sur 
la  voie  triomphale  qui  venait  de  l'ibérie, 
des  Gaules,  du  Danube,  de  toutes  les 
régions  barbares  et  inconnues. 

Saint  Pierre  gisait  là  dans  sa  crypte  , 
au  pied  du  mont  Vatican,  dit  la  mon- 
tagne infâme  par  les  anciens  romains; 
lui  qui  avait  souffert  la  mort  vile  de  la 
potence,  et  de  plus  avec  la  I6le  en  bas, 
semblait  garder  la  porte  triomphale  par 
où  entraient  les  consuls  et  leurs  armées 
victorieuics.  Tout  cela  ne  présageait  rien 
de  terreslrcmentsplcndide  &  lîomc  chré- 
tienne. 

Les  papes,  héritiers  du  pêcheur,  rési- 
daient aussi  depréférence  surcclignob  e 
Yalican ,  où  les  Césarg  devaient  bientôt 


venir  recevoir  en  supplians  leurs  cou- 
ronnes de  la  main  d'un  homme  du  peu- 
ple ,  d'un  pauvre  moine  au  corps  grêle  et 
cassé,  qu'on  appelait  Pontife  du  monde. 
Tout  cet  univers  matériel  avec  son  or- 
gueil n'est  donc  rien.  Le  Vatican  le  criait 
de  toutes  ses  forces ,  Constantin  ne  l'en- 
tendit pas. 

Mais  malgré  les  efforts  du  pouvoir 
militaire  pour  se  réhabiliter  ,  Pierre  et 
Paul  sont  restés  les  chefs  des  nations.  De 
même  que  leurs  basiliques  se  partagent 
Rome  dont  elles  sont  comme  les  deux 
reines,  de  même  leur  doctrine  commune 
se  partage  Pempire  de  l'esprit  humain. 

Saint  Paul  décapité  avait  été  enseveli 
par  une  de  ses  élèves  ,  la  sainte  matrone 
Lucina ,  dans  la  crypte  que  recouvre 
maintenant  la  basilique  de  cet  apôtre, 
où  naguère  encore  on  lisait  sur  un  mar- 
bre du  pavé  cette  vieille  inscription  : 

Sub  lioc  paviraento  tessellato 
Est  cœmelerium  Lucinse  matrons, 
In  quo  plurima  ganctorum  martyrum  corpora 
Requiescunt. 

Dans  un  autre  endroit  étaient  ces  vers 
barbares  : 

Janitor  ante  fores  fixit  sacraria  Pelrus, 
Quis  neget  lias  aras  instar  el  esse  Pauli  ? 

Parle  aliîi  Pauli  circumdant  alria  niuros. 

Hos  inter  Roma  est  :  hic  sedet  ergo  Deus  [i). 

Moins  ravagée,  à  ce  qu'il  paraît,  que 
celle  de  saint  Pierre ,  celte  crypte  a  con- 
servé les  os  du  grand  apôtre  tandis  que 
le  pêcheur  de  Galilée  a  confondu  les 
siens  avec  ceux  des  autres  martyrs  sous 
la  confession  vaticane;  ce  qui  a  fait  dire 
à  quelques  auteurs  proteslans  ,  à  Munter 
par  exemple,  qu'ils  avaient  disparu. 

La  catacombe  de  saint  Paul  bcmble 
n'avoir  fait  qu'un  avec  celle  de  saint 
Zenon  ad  aquas  saU'ias ,  où  fut  enterré 
ce  héros  de  U  foi  avec  ses  10  mille  com- 
pagnons martyrs  ,  soldats  comme  lui. 
Celle  de  saint  Anastase  au  lieu  où  est 
maintenant  la  petite  église  Scala  Cœli  , 
et  celle  de  saint  Timolhéc  d'Antioche 
parai?scnt  égalcnieiil  n'avoir  éié  que  les 
parties  différentes  d'un  même  tout. 

Sur  la  voie  d'Aidée  une  crypte  célèbre 
conservait  les  os  de  la  vierge  martyre, 
sainte  Pélronille  ,  la  fille,  probablement 

(I)  AriPgUi,  liT.  III. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


111 


adoplivede  saint  Pierre;  car  quoique  ma- 
rié avant  son  opostolat,  il  n'y  a  eu  au- 
cune preuve  qu'il  ait  amené  à  Rome  sa 
famille.  Celte  grotte  avait  été  bâtie  par 
la  riche  et  pieuse  Domitella  ,  l'une  des 
néophytes  de  l'apôlre,  laquelle  y  fut  elle- 
même  ensevelie  après  son  martyre,  ainsi 
que  ses  deux  eunuques ,  les  frères  INérée 
et  Achillée,  dont  Grégoire-le-Grand  cé- 
lèbre le  saint  triomphe  dans  une  de  ses 
homélies,  lue  au  peuple  sur  leurs  tom- 
beaux mêmes,  le  jour  de  leurs  anniver- 
saires. Peut-être  leurs  corps  furent-ils  dé- 
placés ;  car  Aringhi  nous  montre  une 
autre  catacombe ,  aujourd'hui  détruite , 
deCommodilla,  située  sur  la  route  d'Os- 
tie,  et  que  recouvrait  la  basilique  des 
SS.  Félix  et  Adauctus,  dite  aussi  de  Sainte- 
Pétronille  ,  monument  somptueux  dont 
on  voit  encore  quelques  fondemens  dans 
la  vigne  du  couvent  de  Saint-Paul  ex- 
tra muros.  Et  à  une  distance  peu  consi- 
dérable se  trouve  également  la  basilique 
des  SS.  Kérée  et  Achillée,  rebâtie  en  1597 
par  le  cardinal  Baronius  qui  eut,  chose 
rare  alors ,  le  bon  goût  de  lui  conserver 
sa  forme  primitive.  Elle  domine  les  tris- 
tes ruines  des  Thermes  de  Caracalla.  Ces 
deux  esclaves  ont  ainsi ,  de  tout  temps  , 
des  lampes  brûlantes  sur  leurs  tombes, 
tandis  que  leur  maîtresse  Domitella ,  et 
son  époux  Flavius  Clemens,  converti, 
dit-on,  par  saint  Paul ,  et  proche  parent 
de  JNéron,  quoique  manyrisés  tous  deux 
par  leur  coumu  l'empereur  Domilien,  ne 
jouissent  pas  à  beaucoup  près  d'un  culte 
aussi  populaire. 

Sur  la  même  voie  Ardeatina  existait 
encore  le  cimetière  de  Sainle-Albine  où 
fut  enterré  plus  tard  le  pape  saint  Marc, 
et  les  grottes  des  martyrs  Claudius,  Nicos- 
trate.  Symphorien, Castor. Sirnplici  us,  les- 
quelles corrcspondait'nt  avec  la  fameuse 
cafecombe  des  quatre  Saints  couronnes. 
Sévère,  Sévéri^n,  Carpophore  et  Victorin. 

La  voie  Appia  ,  bordée  encore  aujour- 
d'hui de  grand*;  mausolées  païens,  est 
l'une  des  rouli  s  sur  laquelle  s'ouvraient 
le  plus  de  catacombes.  On  cite  frincipa- 
lemenl  celiede  sainte  Soter,  vierge  et  mar- 
tyre,  celle  des  Sain's  Eusèbe  elMarrel, 
qu'Aringhi  croit  avoir  fait  partie  des 
catacombes  de  Saint-Calixte ,  cl  enfin 
celle  de  Prétexlaïus  où  furent  inhumés 
une  foule  de  martyrs. 


SurlaviaSalaria-Vetusonvisitaitprin- 
cipalemenl  la  crypte  des  SS.  Hermès  et 
Basilla ,  retrouvée  par  Bosio  au  lieu  ap- 
pelé le  tre  Madonelle,  et  que  surmontait 
une  chapelle  dédiée  à  saint  Hermès, 
préfet  de  Rome  et  martyr,  et  qu'Anastase 
qui  l'appelle  une  basilique  ,  dit  avoir  été 
rebâtie  par  Adrien  I.  Cette  chapelle  moi- 
tié souterraine  et  le  caveau  qu'elle  recou- 
vrait étaient  encore  intacts  quand  l'anti- 
quaire romain  parvint  à  s'y  frayer  une 
route  à  travers  les  substruclions  de  la 
villa  des  Jésuites,  dont  les  plus  vieux  lui 
assurèrent  avoir  vu  autrefois  des  pein- 
tures du  Sauveur  et  des  anges  dans 
l'abside  de  celte  chapelle.  Elle  est  car- 
rée, soutenue  par  quatre  colonnes  éclai- 
rées d'en  haut  par  une  seule  ouverture 
également  quadrangulaire;  et  delà,  par 
des  portes  très  basses,  on  se  glisse  dans 
les  catacombes  des  SS.  Hermès ,  Basilla, 
Proie  et  Hyacinthe;  mais  les  sentiers  en 
sont  si  étroits  et  à  voûtes  si  écrasées 
qu'on  ne  peut  y  marcher  qu'en  rampant. 

Sur  cette  même  voie  la  catacombe  de 
sainte  Priscilla  ,  mère  du  sénateur  Pu- 
dens ,  chez  qui  saint  Pierre  avait  logé , 
renfermait  une  foule  de  sanctuaires , 
dont  les  principaux  cités  dans  les  mar- 
tyrologes sont  ceux  des  papes  Marcel, 
Sylvestre,  Célestin,  saints  personnages 
dont  le  dernier  est  mentionné  par  Anas- 
tase  comme  ayant  lui-même  orné  de 
peintures  sa  chapelle  souterraine;  et 
ceux  de  saint  Hermès  et  de  saint  Ba- 
silla, enfin  les  grottes  de  terrible  souve- 
nir où  avait  été  enseveli  saint  Chrysanthus 
avec  la  vierge  martyre  Daria,  et  où  l'em- 
pereur Numérianus,  après  en  avoir  clos 
tontes  les  issues,  fit  mourir  de  faim  une 
multitude  de  fidèles.  On  y  trouvait  en- 
core les  grottes  de  Sainte  Noella  ,  où  le 
pape  Libérius  avait  récité  des  homé- 
lies contre  l'arianisme.  El'es  communi- 
quaient avec  la  catacombe  Oitorienne, 
sépulture  de  l'illustre  famille  des  Osto- 
rius,  dont  parlent  Tacite  et  Tertullien, 
où  saint  Pierre  lui-même,  et  plus  tard  le 
pape  Libérius,  ont  baptisé  de  nombreux 
catéchumènes.  Le  monument  du  tribun 
mariyr  Claudius,  érigé  dans  les  caveaux 
de  sa  villa  par  son  épouse,  sainte  Hilaria  , 
laquelle  après  sa  passion  y  fut  ellc-nu'ime 
ensevelie,  ainsi  que  ses  deux  fils,  Jason 
et  Maurus,  se  trouvait  également  dans  la 


112 

catacombe  de  Priscilla,  qui  recevait  ainsi 
des  accroissemens  nouveaux  et  de  nou- 
veaux noms  à  mesure  que  l'entassement 
des  victimes  obligeait  à  creuser  de  nou- 
velles galeries,  qui  finissaient  par  réunir 
entre  elles  les  grottes  les  plus  éloignées. 

De  cette  manière  s'explique  l'extraor- 
dinaire étendue  de  la  catacombe  de  saint 
Sébastien,  inextricable  labyrinthe,  où 
l'on  ne  se  hasarderait  point  impunément 
sans  guide.  Tout  porte  à  croire  que  cette 
longue  nécropole  avait  été  commencée 
bien  des  siècles  avant  les  chrétiens,  et 
que  dès  le  temps  de  la  république  ro- 
maine on  en  tirait  déjà  la  pouzzolane. 
C'est  la  plus  belle  et  la  plus  vaste  de 
toutes  :  aussi  le  lieu  par  oii  l'on  y  descend 
est-il  appelé  par  excellence  «rf  Catacom- 
has.  Elle  recèle ,  à  ce  qu'on  croit ,  les 
corps  de  près  de  cent  mille  martyrs  ; 
plusieurs  jours  sont,  dit-on,  nécessaires 
pour  la  parcourir  ;  ses  méandres  se  pro- 
longent jusque  sous  les  murs  de  Rome,  et 
rejoignent  ceux  de  la  basilique  de  Saint- 
Paul. 

Sorti  de  Rome  ,  à  travers  des  ruines , 
parla  porta  San-Sebastiano,  dont  l'arc 
gigantesque ,  flanqué  de  deux  antiques 
tours ,  pose  sombre  et  menaçant  sur 
des  blocs  énormes,  à  moitié  écroulés, 
bientôt  on  se  trouve  dans  le  désert,  en 
suivant  la  voie  Appia  par  oîi  s'enfuyait 
saint  Pierre,  pour  échapper  au  supplice, 
lorsque  Jésus  lui  apparut  soudain,  et  à 
la  question  du  disciple:  Domine,  quo  va- 
dis?  répondit:  V ado  Romain  ,  ilerum 
crucifigi;  ce  qui  rendit  le  courage  à  l'a- 
pôtre ,  et  il  alla  se  livrer  aux  bourreaux. 
La  pierre  où  durant  cette  apparition, 
Jésus  est  censé  avoir  imprimé  ses  pieds  ^ 
percés  des  stigmates  de  la  croix,  se  con- 
serve pieusement  à  la  basilique  de  Saint- 
Sébastien.  La  pauvre  chapelle,  qui  doit  à 
cette  apparition  son  nom  de  Domine 
quo  vadis  ,  s'élève  au  bord  de  la  roule 
sur  l'emplacement  présumé  du  superbe 
temple  de  Mars,  aux  cent  colonnes,  où 
les  soldats,  revenus  des  batailles,  allaient 
suspendre  leurs  armes  en  ex-voto.  Saint 
Etienne,  pape  et  martyr,  y  ayant  élé 
conduit  pour  sacrifier  aux  dieux,  provo- 
qua par  ses  prières,  dit  la  légende,  un 
tremblement  de  terre,  et  le  temple  s'é- 
croula au  milieu  des  plus  effroyables 
coups  de  foudre. 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


On  arrive  enfin  à  quelques  maisons 
qui ,  perdues  au  milieu  de  la  solitude 
sans  bornes ,  entourent  silencieuses  le 
couvent  et  l'église  de  Saint  -  Sébastien 
fuori  délie  mura.  Cette  église  ,  sans  bas- 
côtés  ni  colonnes,  sans  chœur  exhaussé, 
a  perdu  jusqu'à  son  abside  ,  et  n'a  plus 
rien  de  basilical  que  son  plafond  doré. 
L'auteur  de  toutes  ces  restaurations , 
qu'une  inscription  au  dessus  d'une  porte 
woxavciQ  Scipion  ,  cardinal  Borghhse ,  n'a 
pas  même  respecté  la  catacombe  dont  il 
a  modernisé  l'entrée  et  les  vénérables 
vestibules  ,  où  l'on  pénètre  de  l'église 
par  un  corridor  latéral.  Debout  ,  à  l'en- 
trée de  l'escalier  funèbre,  une  pierre  tom- 
bale porte  en  bosse  une  figure  d'évéque, 
grandeur  naturelle,  avec  mitre  et  crosse, 
la  tête  entre  deux  fleurs  de  lis,  et  sous 
ses  pieds  l'épitaphe  :  D.  O.  M.  — Jo.  Bo- 
dier.  Cenomano.  philos,  ac  tnedico  insi- 
gni.  Ce  prélat  médecin  et  enfant  du  Maine, 
mort  à  75  ans,  florissait  par  sa  science 
sous  le  pape  Jules  IL  Ainsi,  comme  dans 
tous  les  lieux  célèbres,  la  France  a  laissé 
un  souvenir  aux  portes  des  catacombes. 
La  pierre  sépulcrale  d'un  de  ses  fils  sert 
comme  de  premier  degré  pour  y  descen- 
dre. Puis  tout  le  long  de  l'escalier,  d'au- 
tres tombes  modernes  décorent  les  murs 
jusqu'à  ce  qu'on  arrive  enfin  dans  les 
froids  caveaux  de  l'antiquité. 

On  y  distingue  encore  les  cryptes  pu- 
bliques et  les  souterrains  secret»,  dis- 
tinction qui  avait  lieu  sans  doute  à  l'o- 
rigine pour  toutes  les  catacombes.  La 
partie  publique  se  compose  d'un  petit 
nombre  d'oratoires  et  de  chambres  aux 
murs  remplis  de  tombeaux  ,  parmi  les- 
quels était  celui  de  sainte  Cécile  ;  et  de 
peur  que  le  souvenir  s'en  perdît ,  un  ar- 
chevêque deBourges,  nommé  Guillaume, 
y  fit  mettre  en  1409  l'inscription  qui  s'y 
lit  encore.  La  partie  secrète  ,  où  l'on  ne 
peut  descendre  que  par  d'élroits  soupi- 
raux qui  se  trouvent  au  milieu  des  vi- 
gnes ,  forme  par  ses  railles  méandres  et 
corridors  ,  continuellement  barrés  de 
murs  transversaux  ,  un  inextricable  la- 
byrinthe. 

Bosio  ,  le  premier  des  modernes  qui  y 
soit  descendu  ,  fut  souvent  obligé  d'y 
ramper  comme  un  serpent,  tant  les  voû- 
tes en  sont  basses.  Elle  a  trois  étages  de 
corridors  l'un  isur  l'autre  ,  qui  coinmu- 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


113 


nîquent  entre  eux  par  des  escaliers  tail- 
lés dans  le  tuf,  et  tous  les  murs  sont  ta- 
pissés de  tombeaux  (1).  Bosio  prétend  y 
avoir  trouvé  des  squelettes  de  géans.  Çà 
et  là  des  autels  et  de  petits  sanctuaires 
ruinés  interrompaient  les  corridors  se- 
més de  pierres  brisées  et  de  fragmens 
d'inscriptions;  il  semblait  que  les  Bar- 
bares fussent  récemment  sortis  de  ces 
ténèbres,  après  y  avoir  exercé  leur  rage 
destructive.  Aussitôt  qu'un  corps  saint 
était  trouvé,  on  l'emportait  à  Pioaie  :  les 
martyrs  décapités  avaient  une  hache  au- 
près de  leur  tête.  Dans  d'autres  cercueils 
on  trouvait  des  tenailles,  des  grils,  des 
fouets  dont  il  ne  restait  plus  que  les 
plombs  aigus  qui  les  terminaient,  et  qui 
avaient  déc'uiré  les  corps  des  rebelles  à 
]a  religion  de  l'état. 

On  y  trouve  des  chambres  qui  parais- 
sent clairement  avoir  servi  de  demeure  à 
des  vivans,  peut-être  à  des  papes  et  autres 
illustres  proscrits. 

Saint  Philippe  de  Néri,  lui-même,  y  a 
demeuré  dix  ans  parmi  les  cercueils,  dans 
les  plus  austères  pénitences,  luttant  con- 
tre les  démons,  quelquefois  visibles,  dit 
la  légende  •  savourant  les  délices  de  la 
mort  à  soi-même,  et  du  mépris  de  cette 
vie  avant  d'aller  au  grand  jour  réformer 
le  monde. 

Cet  immense  cimelière  qui,  à  mesure 
qu'on  lui  conliait  les  corps  de  nouveaux 
martyrs,  prenait  de  nouveaux  noms,  prit 
ainsi  celui  du  pape  Damase  ,  qui  avait 
diécoré  une  parlie  de  ses  souterrains  , 
ceux  des  saints  Marc  et  Marcelîin  ,  de 
sainte  Cécile,  du  pape  saint  Zéphirin,  de 
Sixte  II  ;  et  enfin,  le  pontife  Nicolas  I'^^ 
bâtit,  pour  en  garder  l'entrée,  le  cou- 
vent actuel.  Mais,  primitivement  ,  ces 
grottes  portaient  le  nom  de  Lucine  ,  qui 
peut  avoir  été,  vu  le  grand  nombre  de 
catacombes  auxquelles  il  est  appliqué, 
une  dénomination  générale  pour  dési- 
gner les  cryptes  lumineuses  où  brûlaient 
des  lampes  appelées  cternelies ,  et  où 
priaient  des  vierges  veilleuses  qu'on  nom- 
mait peut-être  Lucines  ,  parce  qu'elles 
brillaient  comme  un  rayon  de  Dieu  dans 
l'obscurité  des  sépulcres.  I^a  tombe  pré- 
sumée d'une  de  ces  vierges  se  voit  en- 
core dans  la  basilique  de  Saint-Sébastien, 


(1)  Aringhi. 

TUB   IV. 


après  l'autel  de  ce  martyr,  avec  l'ins- 
cription :  Hoc  est  sepuicrum  sanctœ  Lu- 
cince  virginis  ;  et  au  bas  :  Guils.  archs. 
Bituricen.  f  /ieri_,  c'est-à-dire,  fait  par 
ordrede  Guillaume,  archevêque  de  Bour- 
ges. C'est  probablement  à  cette  Lucine 
que  saint  Sébastien  apparut  en  songe , 
pour  lui  découvrir  dans  quel  cloaque 
gisait  son  cadavre,  afin  qu'elle  l'en  fit 
tirer. 

Dans  la  même  église,  Angelo  Mai  a 
également  lu  ces  vers  sur  une  pierre  an- 
cienne : 

Hic  habitasse  priùs  sanctos  cogDoscere  debes , 
Nomina  quisque  Pétri  Pauli  pariterque  requiris; 
Discipulos  oriens  misit,  quod  sponlè  fatemur. 
Sanguinis  ob  ineritum ,  Chrislum  per  astra  secuti , 
iEtherios  petiere  simus,  regnaque  piorum(l). 

Le  célèbre  mausolée  de  Csecilia  Metella 
se  voit  de  cette  basilique,  long-temps  lieu 
de  repos  d'une  autre  Cécile  moins  riche 
et  moins  renommée  ,  mais  plus  vérita- 
blement glorieuse.  Le  tombeau  de  la  Cé- 
cile païenne  est  une  vaste  et  orgueilleuse 
tour,  qui  s'élève,  ornement  de  la  voie 
Appia,  sur  un  coteau  incliné,  dominant 
le  désert.  Couronné  de  créneaux  par  les 
Barbares,  et  appelé  par  les  pâtres  Capo 
di  bove^  5  cause  des  têtes  de  bœuf  sculp- 
tées à  sa  irise  ,  ce  monument  a  été  depuis 
quelques  années  entièrement  déblayé,  au 
point  de  montrer  à  nu  son  splendide  pavé 
de  mosaïques. 

Aux  bases  de  cette  colline  on  creuse 
encore  des  arènes  pour  en  tirer,  comme 
il  y  a  trois  mille  ans,  le  sable  dont  se 
fait  le  ciment  destiné  à  bâtir  la  ville  éter- 
nelle. 

Je  me  souviens  d'avoir  assisté  à  un  dî- 
ner de  ces  pauvres  mineurs  qui  ont  rem- 
placé les  esclaves  antiques.  A  l'entrée  de 
leurs  souterrains ,  était  une  taverne  im- 
provisée avec  des  fragmens  antiques;  de 
belles  dalles  de  marbre  blanc,  prises 
dans  les  ruines  voisines  ,  servaient  de  ta- 
ble à  leurs  repas  de  pain  noir  et  d'oi- 
gnons, mais  qu'assaisonnait  du  moins  le 
jus  de  la  vigne,  permis  par  le  Christ  i 
tous  les  hommes,  tandis  que  le  paga- 
nisme l'interdisait  aux  esclaves  ,  de  peur 
qu'il  fit  naître  en  eux  de  trop  généreuses 
pensées. 

(l)  Nova  coUcclio  vder.  scriplor.,  (oin.  v. 


N"  20.  i8ô7. 


114 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


Après  celle-ci ,  la  plus  fréquentée  de 
toutes  les  catacombes  romaines,  i^tail 
celle  dédiée  à  saint  Laurent  et  à  saint 
Hippolyte  sur  la  voie  Tiburtine  ,  dans  le 
lieu  appelé  autrefois  l'Agro  Yerano.  La 
pieuse  veuve  Cyriaca  y  avait  une  villa , 
où  fuient  portés  de  nuit  les  corps  de 
l'archidiacre  saint  Laurent,  de  saint 
Justin  et  de  l'évéque  saint  Hippolyte  , 
martyrs,  à  qui  elle  creusa  des  tombeaux. 
Et  là  entourée  des  pauvres  ,  ses  enfans  , 
la  riche  matrone  passait  sa  vie  en  prières. 
Ces  tombes  furent  depuis  couvertes  d'or 
et  d'argent  par  Constantin ,  après  qu'une 
foule  de  confesseurs  y  furent  venus  dor- 
mir à  l'entour  des  premières  victimes. 
jNon  content  d'embellir  ces  cryptes  ,  il 
les  recouvrit  d'une  somptueuse  basilique , 
celle  de  Saint-Laurent  extra-muros.  On 
y  lit  encore  aujourd'hui  sur  une  pierre 


cette  vieille  inscription  à 
confesseurs  : 


la  sloire  des 


Haec  est  œterno  florens  et  grata  juventus 
Sanguine  quai  fuso  pulchra  Irophœa  tulit. 

Ibant  ut  sererent  quee  semina  pulchra  ferebant , 
Et  lacrymis  fientes  immaduere  genœ. 

Nunc  de  messe  suis  portantes  farra  maniplij , 
Laetitia  redeunt  se  comitante  nova  (1). 

Derrière  le  maître-autel  une  porte  s'ou- 
vre pour  laisser  descendre  dans  la  cata- 
combe,  mais  qui  n'est  plus  guère  qu'une 
ruine;  les  voûtes  de  ses  corridors  s'étant 
en  beaucoup  d'endroits  éboulées.  Il  pa- 
rait du  reste  qu'elle  va  se  réunir  à  celle 
de  saint  Sébastien,  sous  les  vignes  du  cou- 
vent de  ce  nom. 

Parmi  les  cryptes  qu'elle  renfermait, 
l'histoire  mentionne  principalement  celle 
de  saint  Hippolyte,  où  affluaient  chaque 
année,  le  jour  de  sa  passion,  des  pèle- 
rins de  toutes  les  cités  italiennes ,  comme 
le  prouve  l'hymne  de  Prudentius  sur  ce 
martyr  et  ses  compagnons,  dans  lequel 
il  énumère  les  cantons  les  plus  éloignés 
de  la  presqu'île.  Ce  saint ,  à  la  fois  phi- 
losophe et  grand  seigneur ,  ami  de  l'em- 
pereur Alexandre  Sévère,  et  auteur  d'un 
cycle  pascal ,  le  seul  qui  ait  survécu  du 
troisième  siècle ,  fut  de  tout  temps  un  des 
objets  favoris  de  la  vénération  romaine. 
Mais  sa  crypte  ,  que  l'écrivain  Anaslase 
dit   avoir    clé    restaurée    par   le    pape 

(1)  Arioghi. 


Adrien  I"  ^  n'a  point  été  retrouvée  ;  il 
faut  se  contenter  de  la  poétique  descrip- 
tion qu'eu  donne  Prudentius  : 

Haud  procul  extrême  culta  ad  pomœria  vallo , 

Mersa  latebrosis  crypta  latet  foveis. 
Hujus  in  occullum  gradibus  via  prona  reflexis 

Ire  per  anfraclus  ,  luce  latente  ,  docet. 
Primas  namque  fores  summotenùs  inlrat  hiatu, 

Iliustratque  dies  limina  Testibuli. 
Inde,  ubi  progressu  facili  nigrescere  visa  est 

Nox  obscura  ,  loci  per  specus  ambiguum  , 
Occurrunt  celsis  immissa  foramina  tectis, 

Quœ  jaciunt  claros  antra  super  radios. 
Quamlibet  ancipites  texuut  hinc  inde  recessus, 

Arcta  subumbrosis  atria  porticibus. 
Attamen  excisi  subter  caya  viscera  montis 

Crebra  terebrato  fornice  lux  pénétrât. 
Sic  dalur  absentis ,  per  sublerranea,  solis 

Cernere  fulgorem  luminibusque  frui  (l). 

Dans  ces  grottes  les  premiers  moines 
du  couvent  de  Saint-Laurent  chantaient 
nuit  et  jour  les  louanges  des  martyrs. 
Les  diverses  parties  de  cette  grande  cata- 
combe  étaient   appelées   chacune    d'un 
nom  particulier.  La  principale  était  celle 
du  pape  saint  Calixte  ,  perdue  au  milieu 
du  vaste  Areuarium ,  d'où  la  plupart  des 
pi?rresdeRomeanliqueavaientététirées. 
Onydistinguaitdeux  parties,  l'une  secrète 
et  l'autre  publique.   La    partie    secrète, 
séparée  de  l'autre  par  des  constructions 
postérieures,  était  jusqu'à  Bosio   restée 
inaccessible;  il  ne  parvint  qu'avec  beau- 
coup de  peine  à  s'y  glisser  par  une  ou- 
verture située  dans  les  vignes  des  moi- 
nes de  Saint-Laurent;  il  trouva  plusieurs 
étages  de  corridors,  et  même  des  colom- 
baires  les  uns  sur  les  autres,  où  gisaient 
des  cadavres  non  encore  tout-à-fait  con- 
sumés après  tant  de  siècles;  et  çà  et  là  , 
de  petites  chapelles  .  mais  nulle  part  de 
peintures  ,  partout  des  pierres  tombales 
extrêmement    simples,    à    inscriptions 
chrétiennes.    La  plupart  des  tombeaux 
ouverts  et  vides  témoignaient  de  l'esprit 
de  rapine  des  pieux  barbares  du  moyen 
âge,  qui  ne  passaient  jamais  par  Rome, 
sans  enlever  le  plus  qu'ils  pouvaient  de 
corps  saints  des  catacombes,  pour  dis- 
perser ensuite    ces  reliques  par    toute 
i'I'Airope.  Les  tombeaux  encore  fermés 
et  non   dépouillés  sont  ceux  de  hdèlcs 
obscurs  ou  non  saints  ;  on  y  a  trouve  des 

(1)  UymnuiM,S.  Uippgl. 


lampes,  des  vases  de  verre,  des  coquilles, 
des  anneaux,  des  statuettes  d'ivoire. 

Une  seconde  ouverture  trouvée  dans 
les  vignes  des  moines  introduisit  l'ardent 
antiquaire  dans  une  chapelle  primitive. 
Il  y  trouva  encore  un  sié^e  pontiiical 
taillé  dans  le  roc,  et  l'autel  sur  lequ^J 
les  papes  d'il  y  a  quinze  ou  dix-sept 
siècles  offraient  loin  des  tyrans  le  saint 
sacrifice  pour  la  liberté  du  monde  :  mais 
tout  était  obstrué  de  décombres.  Aux 
grottes  de  saint  Laurent  attenaient  la 
basilique  de  la  mère  de  Dieu,  et  celle  de 
saint  Janvier,  restaurées  par  Adrien 
1er  (1)5  la  première,  où  l'on  voyait  aux 
fêtes  de  l'Assomption  une  nombreuse  af- 
fluence  de  peuple  ,  existait  encore  sous 
Léon  IV  qui  lui  fit  de  riches  offrandes  ; 
mais  depuis  lors  il  n'y  en  a  plus  de  nou- 
velles, ainsi  que  des  oratoires  de  sainte 
Cécile  et  de  saint  Abbacyrus,-  la  basilique 
de  saint  Etienne  protomartyr,  dont  le 
corps  apporté  de  Byzance,  sous  le  pape 
Pelage ,  gisait  aussi  dans  la  catacombe 
de  saint  Laurent  (2) ,  disparut  de  même 
sans  que  l'histoire  en  ait  marqué  la 
chute. 

Sur  la  même  voie  Tiburtine  était  en- 
core la  crypte  de  sainte  Symphorose  et 
de  ses  sept  enfans.  Cette  héroïne  imitée 
plus  tard  par  sainte  Félicité,  et  que  les 
martyrologesappellent:  Tôt  coronis  quot 
fœtihas  iilustrem  matronam ,  demeurait 
à  Tibur,  pendant  que  l'empereur  Adrien 
bâtissait  au  pied  des  Apennins ,  à  l'entrée 
de  cette  délicieuse  Suisse  Romaine  ,  qui 
est  encore  aujourd'hui  un  des  plus  beaux 
pays  de  l'univers,  sa  célèbre  villa, 
abrégé  des  merveilles  de  tout  l'empire , 
et  où  se  trouvaient  exactement  répétés 
les  chefs-d'œuvre  d'architecture  de  cha- 
que pays.  Enfin  tout  étant  prêt  pour  la 
dédicace  de  la  villa  Adriana,  la  sibylle 
de  Tibur  interrogée  répondit  :  «  La  veuve 
Symphorose  et  ses  sept  fils  nous  déchi- 
rent tous  les  jours  en  invoquant  leur 
dieu.»  Cette  pieuse  veuve,  retirée  à  Tibur, 
chantait  sans  doute  avec  ses  enfans  des 
hymnes  pieux  dans  sa  maison,  comme 
pour  empêcher  le  bruit  des  orgies  ro- 
maines de  monter  jusqu'à  Dieu.  L'empe- 

(1)  Anaslase. 

(2)  Idem, 


PAR  M,  CYPRIEN  ROBERT.  115 

reur  appelle  cette  femme  •  sommée  d'en- 
censer les  idoles,  elle  répond  :  «  Mon  mari 
Getulius  et  son  frère  Amantius  étant  vos 
tribuns  ont  préféré  la  mort  plutôt  que 
de  sacrifier  à  vos  dieux  ;  je  désire  aller 
les  rejoindre.  »  Irrité,  Adrien  la  fait  sus- 
pendre par  les  cheveux  devant  le  temple 
d'Hercule,  dont  les  magnifiques  sub- 
structions  servent  maintenant  de  base  à 
la  cathédrale  de  Tivoli.  Inébranlables 
comme  leur  mère,  ses  sept  fils  furent 
attachés  à  sept  poteaux  autour  du  même 
temple,  et  des  cordes,  au  moyen  de 
poulies,  leur  arrachèrent  les  membres. 
Symphorose  fut  précipitée  dans  l'Anio, 
au  pied  du  temple  de  la  sybille  et  de  la 
cascade  chantée  par  Horace.  Cette  fa- 
mille de  Macchabées  avait  près  de  Rome 
une  basilique,  dont  Aringhi  dit  avoir  vu 
les  restes  à  la  villa  Maffei,  dans  l'endroit 
nommé  les  sept  frères  (a  sette  fratte.) 

Sur  la  voie  Nomentane  fut  long-temps 
vénérée  la  catacombe  ad  Njmphas  c'est- 
à-dire  aux  eaux,  où  le  prince  des  apôtres 
baptisait  ses  néophytes,  et  où  furent 
inhumés  entre  autres  martyrs  les  saints 
Maurus  et  Papia. 

Sur  la  route  d'Ostie  saint  Cyriacns  avait 
aussi  la  sienne,  précédée  d'un  temple 
et  creusée  au  bord  du  Tibre.  Bosio  eu  a 
trouvé  l'ouverture  au  pied  d'une  colline 
à  sept  milles  de  Rome,  au  lieu  dit  en- 
core San-Ciriaco. 

La  basilique  de  Saint  Pancrace  s'éleva 
de  même  sur  la  crypte  de  ce  martyr, 
appelée  autrement  catacombe  de  Cale* 
podius. 

Sur  la  voie  Salaria  existaient  plusieurs 
églises  de  ce  genre,  maintenant  détrui- 
tes; telles  furent  celle  de  Saint-Anthy- 
mus ,  et  la  basilique  de  Saint-Saturnin 
rétablie  par  le  pape  Félix  après  un  in- 
cendie, et  dont  Aringhi  a  trouvé  les  fon- 
demens  près  du  ponte  Salaro,  à  l'endroit 
où  Bosio  avait  découvert  avant  lui  l'es- 
calier,  orné  de  peintures  effacées,  qui 
descendait  dans  la  catacombe  des  mar- 
tyrs Thraso  et  Saturninus,  l'une  des 
mieux  construites  et  des  plus  richement 
ornées  qu'il  y  eut  à  Rome.  D'Agincourt  y 
a  fait  plusieurs  découvertes  précieuses, 
ainsi  que  dans  la  catacombe  dite  du 
Crucifix ,  située  entre  celle  de  Priscilla 
et  le  Ponte  Salaro  ;  mais  cette  dernière 


116  COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

fort  belle  réo-ulièrement  bâtie  ,  avec  des  1     Tels  sont  les  principaux  cimetières  d«s 

peintures' barbares,  indique  une  époque  J  martyrs. 

postérieure  aux  persécutions.  1  Cyprien  Robert. 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE 

ET  PROFANE. 


SEPTIÈME  LEÇON   (1). 

EOHMAIRE. 

Conlinualion  de  l'histoire  de  l'orgue,  VoT^ne  expres- 
sif, instrument  nouveau  qui  n"a  presque  aucun  rap- 
port avecl'ancien  orgue.— Opinion  de  Grétry  à  ce 
sujet.  — Distinction  de  la  musique  d'église  et  de 
la  musique  mondaine ,  de  la  musique  spirituelle 
et  de  la  musique  temporelle  i  leurs  conditions 
respectives. —  Limites  des  deux  genres.  — Com- 
paraison prise  dans  l'ordre  social. —  Impossibi- 
lité de  réunir  les  deux  genres  dans  un  seul.  — 
La  prétendue  réforme  basée  sur  l'orgue  expres- 
sif serait  l'anéantissement  de  l'orgue  ancien  et  ce- 
lui de  la  musique  religieuse. 

c  II  n'est  cœur  si  dur ,  ny  ame  si  re- 

o  vescbe,  qui  ne  se   sente  touchée    de 

a  quelque  révérence ,  à  considérer  cette 

«  vastité  sombre  de  nos  églises,  la  di- 

«  versité  d'ornements,  et  ordre  de  nos 

u  cérémonies ,  et  ouyr  le  son  dévotieux 

«  de  nos  orgues ,  et  l'armonie  si  posée 

«  et   si    religieuse    de   nos   voix.   Ceux 

«  mesme  qui  y  entrent   avec  mespris, 

m  sentent  quelque  frisson  dans  le  cœur , 

K  et  quelque  horreur,  qui  les  met  en  def- 

e  fiance  de  leur  opinion  (2).  » 

Il  y   a  plus  de  véritable  philosophie 

(l)  Pour  bien  comprendre  cette  leçon  ,  il  est  né- 
cessaire d'avoir  sous  les  yeux  la  leçon  précédente. 
Wous  nous  proposons  de  réfuter  ici  une  à  une  les 
assorlions  de  ceux  qui  prétendent  fonder  une  re- 
forme entière  de  la  musique  sur  la  découverte  de 
l'or'ue  expressif.  Ces  assertions  étant  contenues 
dans  le  passage  de  la  licvue  Mmicale  que  nous  avons 
cité  le  mois  dernier,  il  est  bon  de  les  relire  dans  leur 
ensemble  pour  être  tixo  d'avance  sur  les  points  eg- 
genlicls  de  la  discussion.  (Voir  la  dernière  livraison, 

pag.  57.) 

(2)  Essais  de  Monlaigne ,  liv.  II ,  cbap.  xii ,  t.  S, 

p.  5»3  i  édil.  1069. 


dans  ces  quelques  lignes  de  Montaigne 
que  dans  tout  ce  que  le  docte  maître  de 
chapelle    auquel    nous    répondons,    a 
écrit  touchant  la  réforme  bien  entendue 
de   la  musique  d'église  et  du   style  de 
l'orgue.  Si  l'intelligence  de  ce  dernier 
avait  pu  s'élever  aux  rapports  de  l'homme 
avec  Dieu,  avec  l'infini,  rapports  quisont 
aussi  l'objet  de  l'art,  il  n'etàt  pas  dit  que 
sans  la  modification  de  la  force  du  son, 
il  n'y  a  pas  d'expression  possible,  et 
que  l'orgue  ancien  est  dépourvu  d'accent 
et  n'offre  aucun  moyen  d'expression.  En 
effet ,  cette  modification  de  la  force  du 
son   qui    constitue    seule    l'expression, 
qu'est-elle  en  elle-même  sinon  une  chose 
toute  matérielle  ?  A  ce  compte,  les  cris 
des  oiseaux,  leshurlemensdes  animaux, 
le  sifflement  des   vents,  tous  les  bruits 
que  l'on  entend  dans  les  cités,  seraient 
donc  expressifs ,  puisque  tous  sont  sus- 
ceptibles de  la  modification  de  la  force 
du  son.  Mais  si  l'on  définit  ainsi   l'ex- 
pression j  quel  sens  faut-il  douner  à  la 
phrase  suivante  :  la  nature  de  la  révo- 
lution^  opérée    par    Mozart^  consistait 
dans  l'expression  substituée  aux  formes 
mécaniques  de  l'art.   Celte  expression, 
telle  que  vous  la  comprenez  ,  n'est-elle 
pas   elle-même  une  forme  mécanique.^ 
On  se  perd  dans  celle  matière  et  dans  ce 
mécanisme j  et  l'auteur,  selon  son  habi- 
tude ,  restreint  la  signification  des  termes 
à  un  sens  positif,  matériel ,  et  prêle  à  ce 
sens   une  valeur  absolue.    La    musique 
d'église  ,  le  chant  grégorien ,  riiarmonie 
de  l'orgue,  sont  dépourvus  de  cette  sorte 
d'expression,  il  est  vrai  (1),  mais  l'ab- 

(l)  On  ne  peut  pas  dire  absolument  que  l'orgue 
iCuffri  oMCun,  moyen  d'expression ,  mOmo  dans 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


117 


sence  de  cette  expression  en  produit  une 
autre  plus  élevée,  plus  noble,  en  ce 
qu'elle  n'a  rien  d'humain  et  de  terrestre. 
Quoi  !  il  y  a  une  expression  dramatique , 
une  expression  et  un  accent  pour  les 
passions  (1),  pour  les  actions  théâtrales  ^ 
et  il  n'y  en  a  point  pour  la  piété ,  pour 
la  prière ,  pour  l'adoration ,  pour  la  con- 
templation, pour  l'extase  !  Mais  ne  voyez- 
vous  pas  que  vous  réduisez  l'art  à  n'être 
plus  que  l'expression  de  la  partie  infé- 
rieure de  l'homme,  de  la  partie  en  quelque 
sorte  animale?  L'orgue  ancien  est  sans 
expression/ Et  cependant,  dites-vous,  il 
est  grand  et  majestueux ^  il  étonne,  il 
est  riche  de  sonorité  j  il  est  religieux  ^ 
simple  et  noble ,  il  est  propre  aux  choses 
larges  et  brillantes  !  Et  tout  cela ,  encore 
une  fois,  ne  dit  rien,  n^ exprime  rien! 
toutes  ces  choses  ne  sont  que  des  formes 
mécaniques  de  l'art  !  Il  n'y  a  donc  pas 
^expression  grande  et  majestueuse ,  no- 
ble j  simple,  religieuse/  On  demeure 
stupéfait  en  voyant  un  pareil  abus  du 
langage  et  une  semblable  confusion  des 
notions  les  plus  claires. 

Grétry ,  au  moins ,  dont  l'écrivain  rap- 
pelle les  paroles  touchant  les  premiers 
résultats  obtenus  par  Sébastien  Erard , 
Grétry,  tout  en  témoignant  la  plus  vive 
admiration  pour  la  découverte  de  l'or- 
gue expressif,  n'avait  pas  songé  à  bâtir 
sur  cette  découverte  une  réforme  du 
chant  d'église.  «  C'est,  disait-il,  la  pierre 
«  philosophale  en  musique  que  cette 
«  trouvaille.  La  nation  devrait  faire  éta- 
«  blir  un  grand  orgue  de  ce  genre,  et 
•f  récompenser  Erard  ,  l'homme  du 
«  monde  le  moins  intéressé  (2).  »  La  na- 
tion, entendez-vous!  la  nation  de  93,  épo- 
que à  laquelle  Grétry  écrivait  ces  lignes, 
ainsi  que  le  remarque  notre  auteur  (3). 
En  effet ,  un  grand  orgue  de  ce  genre 
établi  dans  le  Champ-de-Mars ,  par 
exemple ,  eût  très  bien  figuré  dans  les 
fêtes  de  VEtre  suprême  ou  de  l'immorta- 
lité de  l'âme  célébrées  sous   la  prési- 

»ens ,  puisque  par  le  changement  de  claviers,  par 
l'adjonction  des  jeux  et  lo  secours  des  pédales,  on 
peut  modifier  considérablement  la  force  du  son. 

(1)  Bésunu;  philosophique  de  l'Uitloire  de  la  Mu- 
sique, CCXV-CCXXVI. 

(2)  Essais  sur  la  Musique  ,  livre  scplième ,  t.  m, 
p.  291i ,  Bruxelles. 

(3)  Revm  Mwicale,  lom.  TI,  p,  JOO. 


dence  de  Maximilien  Robespierre.  Et 
quand  l'auteur  du  compte-rendu  de  1829 
vient  nous  dire  que  «  au  moment  où 
«  plusieurs  églises  sont  en  construction 
«  à  Paris  ,  il  serait  à  désirer  que  le  gou- 
«  vernement  chargeât  M.  Erard  de  lacon- 
«  fection  d'un  pareil  instrument,  et  sa- 
«  tisfît  ainsi  au  vœu  de  Grétry  (l)  »  j  il 
prête  à  Grétry  un  vœu  que  Grétry  n'a 
jamais  formé  (2). 

(1)  Ibid.,ip.  159. 

(2)  Nous  avons  déjà  VU  que  Grétry  s'était  montré 
grand  enthousiaste  de  la  découverte  de  l'orgue  ex- 
pressif. Voici  ce  qu'il  dit  dans  le  premier  livre  de  ses 
Estais  :  a  L'on  cherche  les  moyens  de  diriger  les 
<c  aérostats  ;  cherchons  donc  aussi  à  perfectionner  lo 
«  plus  beau ,  lo  plus  noble  instrument  de  musique 
«  que  nous  ayons.  L'orgue,  en  effet,  serait  à  lui 
«  seul  un  orchestre  superbe  ,  si  l'on  pouvait  donner 
«  au  son  la  gradation  du  doux  au  fort ,  à  la  volonté 
«  de  l'organiste.   J'en  ai  parlé  à  M.  Charles ,  el  il 

«  n'a  pas  cru  cette  découverte  impossible Je  ne 

«  puis  supporter  long-temps  le  meilleur  orgue,  lou- 
e  ché  par  le  plus  habile  organiste  :  j'ai  cherché  la 
«  cause  de  cet  ennui  ;  il  provient  sans  doute  do  l'u- 
«  niformité  des  sons;  l'artiste  a  beau  changer  de 
a  jeu ,  il  retrouve  partout  des  sons  pleins  et  sans 
«  nuances.  {Essais  sur  la  Musique,  liv.  I,  tom.  i, 
«  p.  57.)  ))  L'on  voit  que  lorsque  Grétry  écrivait  ce* 
lignes  ,  il  n'était  pas  question  encore  de  l'inventioQ 
d'Erard;  ces  mots  :  J'en  ai  parlé  à  M.  Charles,  etc., 
le  prouvent  évidemment.  De  plus  ,  par  cette  autre 
phrase  :  Vorgue  en  effet  serait  à  lui  seul  un  orches  ■ 
Ire  superbe,  etc.,  l'auteur  indique  assez  qu'il  ne 
désire  voir  perfectionner  l'orgue  que  pour  le  mettre 
en  état  de  remplacer  l'orchestre  à  l'Opéra.  C'était, 
en  effet ,  là  une  idée  fixe  chez  Grétry.  Déjà  ,  dans  le 
même  livre  de  ses  Essais  [ibid.,  p.  !ii}-36) ,  il  avait 
conseillé  aux  directeurs  de  théâtres  de  placer  quel~ 
ques  gros  tuyaux  d'orgue  derrière  la  scène  pour  sou- 
tenir les  voix  ;  mais  au  livre  septième  (t.  iii,p,  2!»i> 
et  suiv.),  il  s'abandonne,  avec  la  plus  louchante 
bonhomie,  à  l'idée  que  l'orgue  exercera  un  jour, 
dans  les  salles  do  spectacle ,  les  fonctions  de  l'or- 
chestre. Les  parok's  qui,  suivant  M.  Fétis,  contien- 
nent un  vœu  relatif  au  perfectionnement  de  l'orgue 
des  églises  et  à  la  réforme  du  style  sacré,  sont  si 
éloignées  do  se  rapporter  à  cet  objet,  qu'elles  sont 
amenées  par  un  vœu  tout  contraire.  Le  passage  est, 
du  reste ,  trop  curieux  par  lui-même  pour  ne  pas  lo 
mettre  sous  les  yeux  du  lecteur.  «  L'orgue  rempla- 
«  cera  peut-être  un  jour  tout  un  orchestre  de  cent 
«  musiciens.  Si  Erard  achève  sa  superbe  invention, 
a  si  chaque  tuyau  d'orgue  devient  susceptible  de 
((  toutes  les  nuances  sous  le  doigt  do  l'orfjaiiiste , 
«  quel  grand  parti  ne  tirera-t-on  pas  de  cet  instru- 
«  ment  alors  parfait:'  (Ici  se  place  la  note  sur  celle 
«  trouvaille  appelée  lu  pierre  philosophale  en  viusi- 
H  que,  et  sur  lu  rçcomp^nsç  quo  la  tiad'on ^dcvraiC 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE , 


118 

Hé  bien!  que  notre  grand  réformateur 
rêve  comme  il  l'entendra,  une  révolution 
dans  la  musique  d'église  ;  qu'il  essaie  de 
substituer  la  musique  du  siècle  au  son 
dévotieux  de  nos  orgues  et  à  l'armonie 
•posée  et  religieuse  des  chants  sacrés  ,  que 
nous  importe  !  N'est-ce  pas  lui  qui  a  dit, 
n'est-ce  pas  la  même  main,  la  même 
plume  qui  a  écrit  que  k  un  examen  ap- 
te décerner  à  son  auteur.)  Il  faudra  cependant  se 
«  garder  de  donner  au  son  des  tuyaux  plus  de 
«  charme  que  n'en  ont  les  voix  humaines  (excel- 
«  lent  Grétry  !  il  faut  bien  perfectionner  Torgue , 
«  mais  pourtant  se  garder  de  lui  donner  trop  de 
«  charme)  !  Le  violon  n'a  de  prééminence  dans  l'ac- 
te compagnement,  que  par  ce  qu'il  est  aigrelet,  et 
«  qu'il  n'efface  point  la  douceur  des  voix  naturelles  ; 
K  le  violon  est  bon  partout ,  parce  que ,  outre  qu'il 
«  soutient  ou  détache  les  notes  au  gré  du  composi- 
te leur,  le  son  en  est  mixte.  Il  faudra  sans  doute  que 
<c  l'orgue ,  pour  remplacer  un  orchestre  ,  possède 
t<  tous  les  jeux  de  flûtes  et  d'archets,  cors,  trom- 
«  peltes  et  timballes,  ce  qui  ne  sera  pas  difficile; 
«  ce  sera  au  compositeur  d'indiquer  à  l'organiste  de 
«  quel  jeu  il  devra  se  servir.  Jamais  de  flûte  avec 
«  les  voix  de  femme  ;  jamais  de  trop  belles  basses 
«  avec  les  voix  graves  ;  enfin  il  faut  s'arranger  pour 
te  que  le  son  des  tuyaux  soit  plus  ou  moins  hétéro- 
«  gène  avec  les  voix.  Comme  je  ne  doute  pas  qu'on 
te  ne  fasse  un  jour  au  théâtre  l'essai  de  ce  que  je 
«  propose ,  je  préviens  que  je  voudrais  un  orgoo 
te  fort  d'unissons,  et  tout  au  plus  d'octaves  ;  car  les 
t(  aliquoles  tierces  ou  quintes  {[es  jeux  de  mutation), 
«.  donnant  partout  avec  certains  jeux ,  ne  présentent 
t(  à  mon  avis  qu'un  harmonieux  galimathias  (  !  !  ). 
f(  Je  connais  l'opinion  de  quelques  musiciens  sur 
fi  l'impossibilité  de  construire  un  orgue  sans  ali- 
te quotes;  mais,  leur  dirais-je,  puisque  les  instru- 
tc  mens  à  vent  s'en  passent,  l'orgue  peut  s'en  pas- 
te  ser;  et  les  voix  humaines  ne  peuvent-elles  pas 
t(  aussi  se  regarder  comme  des  instruniens  à  vent, 
((  des  tuyaux  ?  qui  a  jamais  songé  d'ajouter  des  ali- 
te quotes  à  un  chœur  de  femmes  ou  d'hommes  ?  En- 
te fin ,  qui  sait  si  tous  les  sons  de  la  nature  n'ont 
te  pas  leurs  aliquotcs  ?  Il  est  au  moins  permis  d'en 
te  douter.  S'il  était  bien  prouvé  que  les  instr\iniens 
te  à  tuyaux  ,  ainsi  que  les  voix  ,  ne  produisent  point 
ti  de  sons  accessoires  ,  voici  peut-être  une  règle 
te  (ju'il  faudrait  prescrire;  elle  consisterait  à  dire  : 
t(  Unissez  toujours  les  inttrumens  qui  ne  fournissent 
te  point  d'aliquotcs  harmoniques  aux  inslrumens  à 
te  timbres  et  à  cordes  qui  en  fournissent  ;  sans  celte 
te  réunion ,  vous  auriez  de  la  sécheresse  dans  Vhar- 
V.  monie.  Je  désire  aussi  que  ror!;ue  et  (|ue  l'orga- 
te  niste  soient  absolument  cachés  aux.  yeux  des  spec- 
te  tateurs.  L'organiste  peut  être  à  la  place  <lu  souf- 
(e  fleur;  son  orgue  iuuuense  à  la  place,  de  l'orchestre, 
»  mais  recouvert  de  légères  plaïuhi-s  de  sapin  ,  (|uo 
v  l'organiste  pourra  entr'ouYfir  cl  fcriuor  ix  volonté. 


«  profondi  de  l'histoire  de  la  musique 
«t  démontre  que  cet  art  n'a  eu  d'existence 
<e  solide  chez  les  Européens  que  par 
ee  l'église  »,•  que  et  les  théâtres  même  ne 
ee  peuvent  prospérer  sans  l'existence 
<t  des  chapelles  (1)  »  ?  N'est-ce  pas  lui  qui 
a  dit  que  «  la  chute  de  la  musique  d'église 
«  avait  eu  pour  résultat  la  décadence  de 
«  toutes  les  parties  de  l'art  musical  (2)  ?  » 
N'est-ce  pas  lui  qui  a  dit  qu'au  quatrième 

«  J'ai ,  je  l'avoue  ,  un  penchant  invincible  pour  le 
ee  violon,  la  basse  et  la  quinte,  qui  sont  de  la  même 
«  famille.  Je  crains  que  les  tuyaux  les  plus  perfec- 
<e  tiennes  n'impriment  une  teinte  de  tristesse  dans 
«  l'âme  des  spectateurs.  Au  reste,  l'orgue  ne  fiit-il 
«  propre  que  pour  accompagner  les  chants  tragi- 
(c  ques  ,  ne  servît-il  que  dans  les  spectacles  des  dé- 
«  partemens ,  où  trois  ou  quatre  mauvais  violons 
«  composent  un  orchestre ,  je  crois  que  l'orgue  se- 
«  rait  d'uu  secours  marqué.  Je  ne  parle  pas  de  l'or- 
«  gue  tel  qu'il  est ,  sa  monotonie  serait  préjudi- 
«  ciable  ;  mais  de  l'orgue  susceptible  d'inflexions 
<(  partielles  et  générales  ,  c'est-à-dire  d'un  ou  de 
<e  plusieurs  tuyaux ,  selon  la  volonté  de  l'organiste. 
(e  Un  homme  pourra-t-il ,  sur  l'orgue  le  plus  formi- 
«  dable  ,  produire  autant  de  grands  effets  qu'un  or- 
ée chestre  majeur? /(eM^ê^re  que  non  :  mais  deux 
(c  hommes  peuvent  être  assis  au  même  clavier,  de 
(e  même  que  l'on  exécute  des  sonates  à  quatre  mains, 
((  et  l'orgue  aura  de  plus  ses  pédales.  Au  reste,  je 
<c  ne  donne  ici  qu'une  première  idée  qu'il  faudra 
ce  perfectionner  si  elle  est  bonne,  » 

Ce  passage  est  long,  mais  il  est  instructif  et  di- 
vertissant. Ne  vous  semble-t-il  pas  que  le  musicien 
de  génie ,  l'écrivain  spirituel  n'est  pas  médiocrement 
embarrassé  de  son  idée  avec  toutes  ses  précautions, 
ses  prévisions,  ses  recommandations,  ses  craintes, 
ses  doutes,  ses  anaa^emens,  ses  peut-être  i'  Nous  de- 
mandons si  c'est  là  perfectionner  un  instrument  ;  si  ce 
n'est  pas,  au  contraire,  l'anéantir  pour  en  construire 
un  nouveau,  sans  caractère,  sans  symbolisme  ,  puis- 
qu'il abandonnerait  son  accent  propre,  ses  sons  pro- 
longés, son  harmonie  massive  et  majestueusement 
traînante ,  pour  se  calquer  servilement  sur  l'orches- 
tre dont  il  n'égalerait  jamais  la  souplesse,  l'agilité, 
la  délicatesse,  l'éclat.  Il  n'est  donc  pas  d'imagina- 
tions bouffonnes,  tranchons  le  mot,  de  folies  ,  aux- 
quelles les  meilleurs  esprits  ne  se  laissent  entraîner, 
lorsque  par  le  malheur  do  leur  naissance  et  les  cir^ 
constances  do  leur  éducation,  leur  intelligence  s'ou- 
vre aux  fausses  lueurs  d'une  de  ces  époques  fatales, 
où  les  idées  arrivent  altérées  et  perverties,  où  les 
notions  les  plus  saines  se  dénaturent ,  et  forment 
autour  de  la  raison  de  l'homme  comme  une  enve- 
loppe ,  comme  une  atmosphère  ,  comme  un  milieu 
d'erreurs  et  de  préjugés  ,  dont  les  purs  rayons  de  la 
vérité  ne  peuvent  pénétrer  l'épaissiuir! 

(1)  Curiosiit's  de  la  Musique,  p.  221. 

(2)  /6irf.,p.  225. 


PAR  M.  D  ORTIGUE. 


119 


siècle  de  l'ère  chrétienne ,  «  l'art  n'ayant 
«  plus  rien  à  faire  dans  le  monde ,  il  se 
«  réfugia  dans  l'église  ;  que  ce  fut  elle 
K  qui  le  sauva  ,  en  le  transformant  (l)i?  » 
]N'est-ce  pas  lui  qui  a  dit,  en  parlant  de  la 
révolution  opérée  par  G.  Monteverde, 
c'est-à-dire  de  la  création  de  cette  môme 
musique  dramatique  qu'il  veut  intro- 
duire dans  l'orgue  :  «  Dès  lors  le  carac- 
«  tère  de  la  musique  religieuse  fut 
K  changé,  et  peut-être  est-il  permis  de 

K  DIRE    QUE    CELUI    QUI    LUI    CONVENAIT    LE 

«  MIEUX    FUT   PERDU.   LeS    VARIÉTÉS  DE   80- 

«  ISORITÉ  DES  INSTRUMENS  SONT  DES  MOYENS 

«  d'expression    DES     PASSIONS     HUMAINES, 

a  QUI    NE    DEVRAIENT    PAS    TROUVER    PLACE 

«  DANS  LA  PRIÈRE.  Palcstrlna  avait  mieux 
«  compris  qu'aucun  autre  le  style 
«<  CONVENABLE  POUR  l'église  et  l'avait 
«  porté  à  sa  perfection  ;  après  lui ,  on  a 
«  fait  de  belles  choses  d'un  autre  genre  , 

«  MAIS  où  IL  Y  A  MOINS  DE  SOLENNITÉ,  DE 
«    DÉVOTION  ET  DE  CONVENANCE  (2  ?  »  K'est- 

ce  pas  lui  enfin  qui  a  dit  qucK  Allegri  el 
«  Foggia  semblent  se  distinguer  des  au- 
«  très  par  les  qualités  d'une  expression 

«  religieuse  plus  PÉNÉTRANTE,  BIEN  QU'iLS 
«  n'aient  pu  se  défendre  des  DÉFAUTS  DE 
•c    l'application    DU    STYLE    DRAMATIQUE   A 

«  LA  MUSIQUE  d'Église  (3)?  «  Ici,  vous  le 
voyez  ,  il  est  question  d'une  expression 
religieuse  et  pénétrante  ,  tandis  que  tout 
à  l'heure  il  n'existait  d'autre  expres- 
sion que  Vexpression  dramatique  et 
passionnée.  Il  faut  en  convenir ,  quand 
un  homme  plaide  le  pour  et  le  contre 
avec  autant  d'assurance;  quand  il  se 
permet  des  assertions  aussi  contradic- 
toires ,  peut-être  est-on  en  droit  de  lui 
dire  d'avoir  un  peu  ])lus  de  défiance  de 
son.  opinion. 

Néanmoins ,  ces  contradictions  ,  toutes 
formelles,  toutes  flagrantes  qu'elles  sont, 
pourraient  n'être  considérées,  chez  un 
homme  aussi  distingué  que  celui  que 
nous  combattons  ,  que  comme  des  modi- 
fications d'une  pensée  qui  se  développe 
sans  cesse.  Il  arrive  en  effet  que  tel  es- 
prit se  contredit,  par  la  seule  raison 
qu'il  progresse.  Une  vérité  ne  peut  en- 

(1)  Riêumé  philosophique  de  l'Hiitoire  de  la  Mit- 
iiqutj  p.  cxLYin  elcLUiii. 
(!i)  Ibid.,  p.  ccxx. 
(5)  Ihid.f  p.  ccUiX. 


trer  en  lui  avec  toutes  les  vérités  qu'elle 
amène,  sans  en  chasser  l'erreur  contraire 
avec  toutes  ses  conséquences;  chez  lui 
alors,  les  contradictions,  loin  d'être 
l'indice  de  la  faiblesse  et  de  l'incertitude 
du  jugement ,  sont  au  contraire  un  signe 
de  force.  Mais  rectifier  une  opinion 
isolée  ,  n'est  pas  se  développer  ;  le  déve- 
loppement embrasse  tout  l'ensemble  et 
toute  l'étendue  d'une  doctrine  ;  et ,  quant 
à  la  question  des  conditions  du  style  reli- 
gieux, à  cette  question  fondamentale 
qui ,  bien  entendue ,  suffirait  pour  faire 
crouler  tout  l'échafaudage  de  cette  pré- 
tendue réforme  basée  sur  l'orgue  expres- 
sif, il  n'est  pas  moins  vrai  qu'elle  n'est 
pour  notre  adversaire  qu'un  point  de  vue 
isolé,  un  fait  en  quelque  sorte  égoïste, 
indépendant  et  sans  connexité  avec  les 
autres.  Avec  toute  son  érudition,  avec  sa 
clarté  d'analyse,  avec  toute  sa  sagacité, 
l'auteur  est  incapable  de  cet  essor  et  de 
cet  élan,  si  naturels  pourtant  à  l'intelli- 
gence de  l'homme,  qui,  sans  lui  faire 
perdre  de  vue  les  réalités  essentielles  de 
l'art,  rélèvent  néanmoins  assez  hautpour 
lui  montrer  qu'une  question  n'est  pas  tou- 
jours renfermée  dans  le  cercle  matériel 
où  elle  a  pris  naissance,  qu'elle  déborde 
quelque  fois  sa  propre  sphère  et  qu'elle 
implique  d'autres  questions  d'un  ordre 
supérieur. 

Mais  il  n'est  pas  difficile  peut-être  de 
démêler  le  principe  de  tant  de  confusion 
dans  les  idées,  de  tant  de  variations  dans 
le  langage.  Manifestement  ,  le  compte 
rendu  de  l'orgue  expressif  d'Erard,  a  été 
écrit  dans  un  de  ces  momens  d'absence 
et  de  vertige  dont  les  esprits  les  plus  maî- 
tres d'eux-mêmes  ne  peuvent  se  garan- 
tir ,  lorsque  ,  séduits  par  l'attrait  et  la 
nouveauté  d'une  découverte  ,  ils  s'éga- 
rent à  la  poursuite  de  quelque  idée  sys- 
t(^matique  sans  s'apercevoir  qu'en  cou- 
rant ainsi  après  une  ombre  ,  ils  dévient 
de  la  route  qu'ils  ont  constamment  sui- 
vie, et  sans  s'inquiéter  de  la  manière  dont 
ils  reviendront  sur  leurs  pas.  Voici  donc 
l'idée  spécieuse  à  laquelle  l'auteur  s'est 
livré  en  écrivant  son  compte  rendu.  lia 
voulu  concilier  le  caractère  de  la  musi- 
que d'église  avec  le  caractère  de  la  mu- 
sique dramatique  ;  il  a  voulu  opérer, 
comme  on  dit  aujourd'hui,  une  fusion 
entre  deux  genres  différens  sinon  oppo- 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


120 

s(îs.  Son  compte  rendu  est,  en  un  mot, 
v.ne  espèce  de  charte,  de  compromis  en- 
tre le  passé  et  le  présent,  qui  méconnaît 
le  présent,  dénature  le  passé,  et  ne  sa- 
tisfait personne  ,  si  ce  n'est  l'auteur  qui, 
par  un  tour  de  force  d'esprit,  pense  avoir 
trouvé  le  moyen  de  contenter  tout  le 
monde.  En  effet ,  il  prétend  associer  la 
majesté,  \di  grandeur,  avec  Vaccent  pas- 
sionné; le  style  religieux  ,  simple  et  no- 
ble avec  la  musique  colorée;  mettre  en 
harmonie  la  musique  du  siècle  avec  les 
larges  formes  classiques;  émouvoir  en 
même  temps  (\\i'étonner;  et  il  ne  voit  pas 
que,  dans  ce  bizarre  mélange,  toute  la 
prépondérance  étant  donnée  à  l'élément 
mondain,  celui-ci  tendra  incessamment 
à  détruire  l'autre. 

Toutefois,  il  faut  reconnaître  ici  que 
T/îuteur,  tout  en  se  laissant  abuser  par 
une  idée  imaginaire    et  hors  de   toute 
application  réelle,  estnéanmoins  conduit 
jusque  là  par  le  sentiment  d'une  vérité 
incontestable,  quoique  mal  aperçue,  car 
ii  y  a  toujours  un  principe  vrai  au  fond 
du  système  le  plus  faux.  On  ne  peut  se  dis- 
simuler que,  quelque  radicales,  quelque 
fondamentales  que  soient  les  différences 
de  la  musique  d'église  et  de  la  musique 
mondaine;  quelque  inconciliables,  quel- 
que incompatibles  entre  elles  que  soient 
If's  propriétés  i-espectives  de  leurs  élé- 
mens  constitutifs,  les  styles,  néanmoins, 
cr:mme  dit  l'écrivain  avec  beaucoup  de 
justesse,  participent,  jusqu'à  un  certain 
point  les  uns  des  autres  (1^  et  se  pénè- 
trent en  quelque  sorte.   Ceci  touche  à 
une  question  d'une  extrême  importance 
qui  viendra  en  son  lieu,  mais  que  nous 
ne  pouvons  nous  dispenser  d'indiquer 
fn  passant.  Cette  question  est  celle  de 
la  distinction  de  la  musique  sacrée  et  de 
la  musique  mondaine,  distinction  qui  est 
la  même  que  celle  que  l'on  peut  établir, 
dans  l'ordre  social,  entre  la  puissance 
spirituelle  et  la  puissance  temporelle  , 
en  tenant  compte  des  modifications  né- 
cessaires qu'entraîne  l'un  ou  l'autre  de 
ces   deux  ordres.    A  l'extrémité  de   ce 
({uc  nous  appellerons  le  domaine  res- 
pectif de  chaque  musique  ,  il  y  a  ,  pour 
ainsi  dire  ,  un  terrain  neutre,  vague,  in- 
termédiaire ,  que  chacune  peut  parcou- 

(1)  lifivm  muticdile ,  tom.  yt,  p,  i%f). 


rir  librement  sans  empiéter  pour  cela 
sur  l'autre.  Mais  par  cela  môme,  cette 
question  est  très  délicate  et  très  épineuse, 
à  cause  de  la  difficulté  ou  plutôt  de  l'im- 
possibilité de  fixer  la  ligne  de  démarca- 
tion au  delà  de  laquelle  les  excursions 
deviennent  des  envahissemens.  Ce  n'est 
donc  pas  cette  ligne  qu'il  faut  chercher 
à  fixer j  car,  outre  que  le  génie,  selon 
les  circonstances,  la  déplacera  toujours, 
on  ne  pourrait  le  faire  sans  rapprocher 
considérablement  les  deux  termes  oppo- 
sés, au  risque  de  les  confondre  et  de  les 
immobiliser  dans  un  j;out  monstrueux. 
Ce  sont,  au  contraire,  ces  deux  termes 
qu'il  faut  bien  définir,  bien  distinguer, 
en  les  séparant  par  un  espace  incommen- 
surable ,  pour  qu'ils  ^puissent ,  sans  se 
heurter,  s'abandonner  à  leur  force  d'ex- 
pansion, et  pour  qu'alors  même  que  l'un 
pt'nètre  dans  l'autre  ,  leurs  centres  res- 
pectifs demeurent  toujours  immuables 
et  visibles.  Puisque  nous  trouvons  l'oc- 
casion de  nous  expliquer  sur  ce  sujet  en 
toute  franchise  ,  nous  dirons  que  l'orga- 
nisation, d'ailleurs  si  admirable  de  la 
musique  d'église,  eut  cela  de  déff  ctueux 
que,  soumise  à  un  esprit  de  domination 
trop  exclusif,  elle  asservit,  en  le  mécon- 
naissant, le  principe  de  l'activité  hu- 
maine ;  elle  absorba  ,  dans  sa  propre 
unité  ,  les  inspirations  de  l'art  séculier  ; 
et  ce  système  trop  compact,  allant  jus- 
qu'au dehors  gêner  l'indépendance  du 
génie  et  étouffer  le  germe  des  concep- 
tions, prépara  contre  lui  une  réaction 
terrible.  Effectivement,  le  remède  fut 
pire  que  le  mal.  Dès  que  la  musique 
mondaine  se  vit  en  possession  d'une  con- 
stitution à  elle,  en  rapport  avec  le  prin- 
cipe de  se3  inspirations  terrestres,  elle 
ne  se  contenta  pas  de  régner  dans  le 
monde  extérieur,  elle  se  rua,  échevelée , 
dans  le  temple;  comme  une  bacchante 
elle  y  vociféra  toutes  les  passions  terres- 
tres,  et,  par  une  profanation  aussi  ira- 
pie  qu'hypocrite  ,  elle  se  fit  un  voile  de 
la  sainteté  des  textes  de  l'Écriture  et 
des  paroles  de  la  liturgie.  Elle  se  livra  à 
de  plus  révoltans  excès  :  elle  poussa , 
dans  certains  lieux,  le  cynisme  jusqu'à 
s'unir  ù  des  paroles  analogues  au  liber- 
tinage de  ses  accens.  Et  l'on  se  prend 
parfois  à  regretter  qu'il  n'en  n'ait  pas  été 
partout  ainsi,  car  alors  elle  n'eût  trompé 


PAR  M.  D'ORTIGUE 


121 


personne,  et  le  premier  désordre,  qui 
subsiste  encore,  aurait  cessé. 

Ce  n'est  pas  faute  d'avoir  établi  la  di- 
stinction fondamentale  entre  la  musique 
spirituelle  et  la  musique  temporelle  j  que 
l'écrirain  réformateur  est  tombé  dans 
les  erreurs  de  doctrine  et  les  contradic- 
tions de  fait  que  nous  venons  de  signaler. 
Personne ,  au   contraire ,   comme   nous 
allons  le  voir  ,  n'a  mieux  reconnu ,  sous 
le  double  rapport  historique  et  théori- 
que ,  les  bases  tonales  de  l'une  et  l'autre 
musique  (1).  Mais,  partant  du  principe, 
vrai  en  lui-même,  que  les  styles,  dans 
la  partie  en  quelque  sorte  flottante  de 
leur  sphère  particulière ,  se  font  des  em- 
prunts et  des  échanges  mutuels,  il  est 
arrivé ,  en  forçant  les  conséquences  de 
ce  même  principe  ,  jusqu'à  vouloir  les 
confondre  en  un  seul ,  et  à  opérer  ,  avec 
deux  événemens  qui,  de  son  propre  aveu, 
s'excluent  l'un  l'autre  (2) ,  celte  réforme 
bien  entendue  selon  lui ,  ce  système  hy- 
bride dont  l'orgue  expressif  serait  la  per- 
sonnification. Il  y  a  plus  :  l'écrivain  ne 
concevant  les  faits  que  sous  la  notion 
d'élémens   absolus,    nécessaires,   ayant 
en  eux-mêmes  leur  raison  d'être,  et, 
alors  même  qu'il  veut  les  grouper  dans 
un  ordre  synthétique,  ne  faisant  autre 
chose  que  les  envisager  à  l'état  de  séries 
et  les  enfiler  arbitrairement  les  uns  aux 
autres  suivant  une  méthode  d'empirisme, 
loin  de  les  rapporter  à  une  idée  domi- 
nante et  de  les  faire  dépendre  d'un  point 
centrai,  il  s'ensuit  qu'il  les  juge  diver- 

(1)  <t  II  me  reste  à  parler  d'une  audacieuse  inno- 
«  Talion  qui  opéra  tout-à-coup  une  transformation 
<(  complète  de  la  tonalité,  je  veux  dire  de  Vart  tout 
(t  entier.  »  (  Résumé  philosophique  de  l'Histoire  de 
la  Musique,  p.  ccxx.  )  —  (c  Par  ce  seul  fait,  il 
«  (C.  MonieYerde)  créa  les  dissonances  naturelles  de 
«  l'harmonie,  une  tonalité  nouvelle,  le  genre  de 
<(  musique  qu'on  appelle  chromatique,  et,  consé- 
((  quemment,  la  modulation.  n{lbid,,  p.  ccxxi.) — 
((  Sa  Iimineas»  pensée  conçut  aussi  la  nécessite 
«  d'un  rhylhmt  régulier.  «  {Ibid.,  p.  ccxxt.)  —  «  Il 
«  venait  d'inventer  une  nouvelle  mntique.  »  (Revue 
Musicale  ,  7=  année  ,  p.  14G  ).  —  Voir  les  citations 
suivantes. 

(2)  «  Le  résultat  immédiat  de  la  prohibition  des 
«  rapports  de  la  note  supérieure  du  premier  dcmi- 
«  ton  avec  la  note  inférieure  du  second  ,  était  qu'il 
u  ne  pouvait  y  avoir  de  noie  sensible  réelle  dans  la 
«  musique  ,  consé quemment  que  la  tonalité  de  la 
«  musique  actuelle  ne  pouvait  exister,  »  (  Résumé, 
p.  CCXXI.  ) 


!  amoD 

sèment  selon  l'aspect  sous  lequel  ils  se 
présentent  à  ses  yeux.  Ainsi ,  selon  qu'il 
se  place  au  point  de  vue  de  la  musique 
sacrée  ou  profane ,  il  considère  l'autre 
comme  la  subordonnée  de  la  première. 
Prend-il  pour  base  la  musique  d'église? 
il  envisage  la  musique  mondaine  comme 
moins  noble,  fjioins  solennelle,  moins  con- 
i-enable  (1).  Son  imagination  s'arrôte-t  elle 
sur  celle-ci?  celle-là  lui  apparaît  comme 
devant  subir  les  transformations  de  la 
musique  dramatique  (2)  ,  comme  ayant 
un  but  moins  noble^  moins  éleué  (3),  com- 
me dépourvue  d' accent j  d'expression,  de 
sensibilitéj  de  couleur.  Puis  ,  confondant 
tout ,  brouillant  fout,  la  musique  large, 
calme,  noble  de  l'église,  il  l'appelle  un  «rf 
mécanique  J  et ,  au  lieu  de  se  montrer  au 
moins  conséquent  en  nommant  art  moral 
la  musique  pourvue  d'expression  et  de 
sensibilité ,  il  démontre  qu'elle  est  aussi 
une  science  matérielle  (4).  Voilà  la  raison 
de  celte  ambiguïté  de  langage,  de  cette 
versatilité  d'opinions  que  l'on  ne  peut 
s'empêcher  de  déplorer  dans  cet  écrivain. 
Savoir  laquelle  des  deux  musiques  est 
l'objet  de  sa  prédilection,  est  chose  facile 
à  deviner.  Avec  celle  rare  sensibilité  dont 
le  professeur  est  si  heureusement  doué, 
il  lui  serait  mal  aisé  de  dissimuler  son 
faible  pour  la  musique  expressive.  Mais 
enfin  il  tient  aussi  à  la  musique  large  , 
solennelle,  imposante  du  templej  et  com- 
me un  homme  qui  est  à  la  fois  maitre  de 
chapelle  et  directeur  d'un  conservatoire 
doit   se  montrer  très  conciliateur,  des 
deux  il  n'en  veut  faire  qu'une.  Cependant 
il  faut  se  donner  le  plaisir  de  voir  un 
auteur  se  débattre  contre  l'impossibilité 
de  son  système  et  finir  par  succomber  à 
la  peine ,  en  abandonnant  un  des  deux 
élémens  dont  ce  système  devait  se  com- 
poser. Hélas,  oui  !  désespérant  de  mettre 
en  harmonie  La  musique  du  siècle  avec 

(1)  Voiries  citations  de  la  page  118  et  110. 

(2)  Revue  Musicale ,  tom.  vi,  p.  130.  ' 
("))  «  Dès  que  les  musiciens  comprirent  qu'il  y 

«  avait  quelque  chose  de  plus  élevé  dans  l'art  que 
«  ces  calculs  de  notes  souvent  pénibles  ,  etc.  u  {Ré- 
sumé,  p.  ccxv.) — «  Tous  ces  hommes  comprenaient 
«  la  possibilité  de  diriger  l'art  vers  un  plut  noble 
u  but,  en  le  faisant  servir  au  développement  det 
«  moHvemens  passionnes  de  l'dtne.  »  {Ibid.,  page 

CCXTIII.) 

(4)  Reme  Mmicale ,  7«  année ,  p.  446. 


1^2 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


le  style  consacré  de  l'église ,  il  se  résigne 
à  sacrifier  ce  dernier.  Relisons  encore  : 
«  Bien  des  critiques  seront  faites  des  in- 
«  novations  qui  seront  tentées  en  ce 
«  genre  :  on  dira  que  c'est  perdre  un 
K  Style  consacré,  etc.  (1),  » 

Ainsi ,  voilà  qui  est  clair!  plus  d'har- 
/fionicj  plus  de  fusion  ,  plus  d'accord , 
plus  de  conciliation  possible.  La  réforme 
hien  entendue  cessera  d'être  une  méta- 
morpliose,  une  transformation  ;  ce  sera 
une  révolution  ,  et  une  révolution  néces- 
saire; le  style  consacré  sera  a?iéanti  (2)  ; 
la  musique  instrumentale  ,  théâtrale  , 
accentuée ,  expressive  ,  terrestre  ,  disso- 
lue, toute  musique  qui  sert  au  dévelop- 
pement des  mouvemens  passionnés  de 
l'âme,  fera  irruption  dans  le  temple  qui 
ne  sera  plus  un  sanctuaire  avec  ses  fidèles, 
mais  qui  deviendra  une  salle  d'opéra  avec 
son  public  et  l'orgue  pour  orchestre. 
C'est  alors  qu'on  pourra  battre  des  mains 
et  se  glorifier  d'avoir  satisfait  au  vœu 
de  Grétryf 

Et  ne  prenez  pas  ces  paroles  pour  une 
de  ces  exagérations  imaginées  à  plaisir  , 
au  moyen  desquelles  on  se  ménage  un  fa- 
cile triomphe  sur  un  adversaire.  L'au- 
teur, dans  un  autre  endroit,  nedépasse- 
t-ilpas  toutes  ces  conséquences  en  nous 
disant  que  Vexpressionvive  et  passionnée 
de  la  musique  d'un  peuple,  est  l'indice, 
non  d'une   révolution  dans  l'art,  baga- 

(1)  Voir  le  resle  de  la  citation  dans  la  précédente 
leçon,  ci-dessus,  page  42. 

(2)  «  Monleyerde  venait  à'anéanlir  l'existence  des 
«  tons  du  chant  ccclésiaj'lique  dans  la  musique  uion- 
«  daine.  »  [Résumé,  p.  ccxxui.)  —  Ailleurs,  et 
comme  s'il  eut  voulu  corriger  d'avance  ce  que  ces 
paroles  ont  de  dur,  M.  Fétis  nous  dit  «  qu'il  (Mon- 
«  teverde)  n'avait  pas  gdlé  cette  ancienne  musi(iue, 
«  mais  qu'il  en  avait  inventé  une  nouvelle.  »  [Revue 
Musicale,  1'  année,  p.  liG.)  Ce  qui  est,  en  effet, 
beaucoup  plus  consolant ,  car  on  peut  dire  :  —  Mon- 
tevcrde  n'a  pas  rjdté  rancienne  musique  ,  seule- 
ment il  l'a  oaéunlie.  —  Ou  bien  :  Mouteverdo  a 
ane'an/t  l'ancienne  musique,  il  est  vraij  mais  il  ne 
l'a  pas  gdlëe.  —  Lequel  préfére-t-on  ? 


telle!  mais  d'une  révolution  dans  les 
mœurs  et  dans  l'ordre  politique?  lise»  et 
jugez  : 

a  Platon,  ainsi  que  les  philosophes  les 
«  plus  célèbres  de  la  Chine  ,  considérait 
«  la  simplicité  des  mœurs  et  le  calme 
«  des  passions  comme  le  fondement  le 
«f  plus  solide  du  maintien  et  de  la  cons- 
«  titution  et  de  la  tranquillité  d'un 
«  royaume  ou  d'une  république  :  orj  il  est 
«  de  certains  systèmes  dans  la  musique 
«  qui  ont  un  caractère  calme  et  religieux 
«  et  qui  donnent  naissance  a  des  mélo- 
«  dies  douces  et  dépouillées  de  passion  j 
«  comme  il  en  est  qui  ont  pour  résultat 
ti  nécessaire  l'expression  vive  etpassion- 

«  née A  l'audition  de  la  musique  d'un 

«  peuple,  il  est  donc  facile  de  juger  de 
a:  son  état  moral ,  de  ses  passions ^  de  ses 

«  DISPOSITIONS  A  UN  ÉTAT  TRANQUILLE  OU 
«  RÉVOLUTIONNAIRE,  et  eufiu  de  LA  PURETÉ 
a  DE  SES  MOEURS  OU  DE  SES  PENCHANS  A 
<r  LA  MOLLKSSE.  QuOI  QU'ON  FASSE  ,  ON  «K 
»  DONNERA  JAMAIS  UN  CARACTÈRE  VÉRITA- 
«r  ELEMENT  RELIGIEUX  A  LA  MUSIQUE  SANS 
a  LA  TONALITÉ  AUSTÈRE  ET  «ANS  L'HARMO- 
«    MIE    CONSONNANTE    DU     PLAIN-CHANT  J     il 

«  n'y  aura  d'expression  passionnée  et 
«  dramatique  possible  qu'avec  unetona- 
or  lité  susceptible  de  beaucoup  de  jnodu- 
«  lations  y    comme  celle  de  la  musique 

«  moderne L' inspection  de  la  musique 

«  d' un  peuple  peut  donc  donner  une  idée 
«  assezjuste  deson  état  moral  ^et  Platon  et 
M  les  philosophes  n'ont  pas  été  à  cet  égard 
<â  dans  une  erreur  aussi  grande  qu'on 
c  pourrait  le  croire  (1).  ■ 

^'ous  pensons  que  de  semblables  paro- 
les n'ont  pas  besoin  de  commentaires. 
Pourquoi  un  homme  ne  dil-il  parfois 
d'aussi  vraies  ,  d'aussi  excellentes  choses 
que  pour  6e  réfuter  et  se  condamner  lui- 
même  V 

Joseph  d'Ortigue. 

(1)  Réiumi  Philotophiqu«  <*»  l'Bùtoire  île  la  Mit- 
aiqu»,  p.  un. 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE. 


n  AJ  att 


123 


REYUE. 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIEINNE  EN  ITALIE. 


De  la  Poésie  Chrélienne  dans  ses  principes ,  dans  sa 
matière  et  dans  ses  formes;  par  A.  F.  Rio.  — 
Forme  de  l'art  :  Peinture  (l). 

L'ouvrage  que  M.  Rio  a  publié  il  y  a 
un  an ,  a  été  déjà  jugé  dans  ce  re- 
cueil (2),  quant  à  son  ensemble  et  à  son 
esprit  général,  d'une  manière  assez  com- 
plète et  assez  remarquable  pour  nous 
dispenser  de  l'envisager  de  nouveau  sous 
ce  point  de  vue.  Mais  nous  croyons  ren- 
dre service  à  nos  lecteurs  en  leur  faisant 
connaître  plus  en  détail  et  dans  un  ordre 
méthodique  les  objets  traités  dans  ce 
livre,  les  idées  principales  qui  y  sont  ex- 
posées ,  les  découvertes  précieuses  que 
les  hommes  sérieux  et  religieux  peuvent 
y  faire.  En  donnant  ainsi  un  aperçu  des 
richesses  renfermées  dans  ce  volume, 
nous  croyons  rendre  un  véritable  service 
à  ceux  d'entre  nos  lecteurs  qui  ne  l'ont 
pas  lu,  et  nous  espérons  ne  pas  déplaire 
à  ceux  qui  le  connaissent  déjà,  en  les  ai- 
dant à  classer  et  à  coordonner  dans  leur 
mémoire  les  notions  nouvelles  et  impor- 
tantes qu'ils  ont  dû  y  puiser. 

Amis  passionnés  de  l'art  chrétien,  et 
ayant  suivi,  quoique  de  très  loin,  M.  Rio 
dans  la  route  qu'il  a  si  glorieusement 
ouverte ,  c'est  pour  nous  un  droit  et  un 
devoir  de  ne  rien  négliger  pour  que  le 
public  catholique  puisse  apprécier  toute 
l'importance  de  l'œuvre  dont  M.  Rio  a 
doté  notre  littérature  historique  et  re- 
ligieuse. 

(1)  Paris,  chez  Debécouri,  rue  des  Sainls-Fèrei, 
n°  69,  18Ô6.  1  voL  in-8',  prix  7  fr.  «0  c. 

(2)  Voyez  le  n"  de  juin  H5ô6 ,  t.  i ,  p.  Si6. 


Il  appartient  à  V Université  Catholique 
de  publier  des  analyses  détaillées  d'ou- 
vrages utiles  à  l'histoire  de  l'influence 
catholique  sur  le  monde  :  et  nous  ne 
craindrons  pas,  pour  remplir  cette  mis- 
sion si  essentiellement  conforme  à  l'es- 
prit de  ce  recueil,  de  dépasser  les  bornes 
habituellement  imposées  à  la  revue  d'un 
ouvrage  nouveau,  dans  la  plupart  de  nos 
publications  périodiques.  On  ne  nous 
saura  peut-être  pas  mauvais  gré  d'un 
mode  d'examen  qui  se  rapproche  ainsi 
de  celui  employé  depuis  tant  d'années  et 
avec  tant  de  succès  par  les  puissantes  et 
célèbres  Revues  de  l'Angleterre  et  de  l'Al- 
lemagne. 

Nous  n'hésiterons  pas  à  dire  que  le  li- 
vre de  M.  Rio  est  un  de  ceux  qui  peuvent 
avoir  le  plus  besoin  d'être  ainsi  révélés  et 
annoncés  au  public,  car  il  est  de  ceux 
dont  on  pourrait  dire  avec  vérité  au  pre- 
mier abord,  qu'on  ne  sait  d'où  il  vient  ni 
où  il  va.  Il  serait  très  difficile  de  se 
faire  une  idée  juste  de  son  contenu  d'a- 
près le  litre  que  nous  avons  donné  plus 
haut.  Ce  titre  s'applique  h  un  vaste  en- 
semble de  travaux,  où  l'auteur  emi)rasse 
la  partie  la  plus  séduisante  et  la  plus  fé- 
conde du  domaine  de  la  pensée  chré- 
tienne et  dont  ce  volume  n'est  qu'un 
fragment;  mais  M.  Rio  a  eu  le  tort  très 
grave  de  ne  pas  nous  montrer  comment 
le  fragment  se  rattachait  à  l'ensem- 
ble. Aucun  préambule  ,  aucune  conclu- 
iiow  ne  nous  apprend  pourquoi  dans  un 
livre  qui  annonce  devoir  traiter  de  ta 
pocsie  chrétienne ,  la  première  page  du 
texte  commence  ainsi  :  de  la  peinture 


124 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


chrétienne  d'abord  dans  les  catacom- 
bes,  etc.  On  ne  sait  ce  que  veulent  dire 
ces  mots  :  Forme  del'Art,  qui  font  partie 
du  titre,-  et  ces  autres  :  Seconde  Partie, 
tandis  qu'on  cherche  en  vain  de  quoi  il 
peut  être  question  dans  la  première ,  et 
si  elle  existe  ou  non,  achèvent  de  jeter  la 
confusion  dans  l'esprit  du  lecteur.  Il  est 
vrai  que  sur  la  couverture  brochée  du  vo- 
lume, on  lit  ;  Del'Art  Chrétien;  et  celte  ad- 
dition met  sur  la  voie  de  la  pensée  fonda, 
mentale  de  l'auteur,  savoir:  queTart  est 
idenlique  avec  la  poésie,  surtout  dans  l'or- 
drereligieuxj  qu'il  n'est  autre  chose  qu'une 
des  formes  de  la  poésie,  et  qu'on  ne  sau- 
rait isoler  Thisloire,  l'étude,  l'intelli- 
gence de  l'un  et  de  l'autre.  C'est  là  une 
vérité  incontestable  à  nos  yeux  :  mais 
l'auteur  n'aurait  pas  dû  oublier  que  cette 
identité  de  la  poésie  et  de  l'art  n'a  ja- 
mais été  proclamée  en  France  et  qu'elle 
n'est  rien  moins  que  constatée ,  ni  même 
soupçonnée  par  l'immense  majorité  des 
lecteurs  français.  Il  était  donc  néces- 
saire de  bien  établir  préalablement  ce 
point  de  départ. 

M.  Rio,  ne  pouvant  ou  ne  voulant  pas 
nous  présenter  en  ce  moment  cette  base 
fondamentale  de  ses  travaux ,  aurait  dû 
se  borner  à  prendre  pour  titre  les  pre- 
miers mots  de  son  premier  chapitre  :  De 
la  Peinture  Chrétienne  ;  et  en  y  ajoutant 
ceux-ci  :  en  Italie,  il  aurait  donné  à  cha- 
cun une  notion  claire  et  complète  du 
beau  volume  que  nous  allons  passer  en 
revue,  heureux  de  pouvoir ,  grâce  à  lui , 
donner  à  nos  lecteurs  une  esquisse  histo- 
rique des  produits  de  cette  admirable 
branche  de  l'art  chrétien  dans  le  temps  où 
elle  a  été  la  plus  féconde  et  la  plus  bril- 
lante. 

11  est  donc  sous-entendu  que  pour 
M.  Rio,  la  peinture,  comme  tous  les  au- 
tres arts,  n'est  qu'une  des  formes  de  la 
poésie  ;  or,  comme  la  poésie  religieuse  est 
nécessairement  la  poésie  la  plus  haute, 
sinon  la  seule,  il  s'en  suit  que  la  peinture 
religieuse  occupe  nécessairement  aussi 
le  premier  rang  dans  le  développement 
de  la  peinture.  Cette  primauté  est  d'ail- 
leurs suflisammenl  dcnionlrée  par  le  fait 
en  Italie  :  c'est  ce  qui  explique  pourquoi 
l'étude  de  cet  art  louche  de  si  près  à  la 
religion. 

Cela  posé  nous  commencerons  par  éta- 


blir quels  sont  les  principaux  mérites  de 
M.  Rio  dans  cet  ouvrage.  Et  d'abord  nous 
placerons  au  premier  rang  le  catholi- 
cisme du  livre  et  de  son  auteur.  Et  qu'on 
nous  entende  bien,  c'est  d'un  bon  et  so- 
lide catholicisme  que  nous  voulons  par- 
ler, non  pas  de  ce  vague  sentiment  reli- 
gieux qui  est  à  la  mode  aujourd'hui,  qui 
consent  à  ne  rien  nier  pourvu  qu'il  ne 
soit  pas  obligé  de  rien  admettre  comme 
incontestable.  M.  Rio  n'est  pas  de  cette 
trempe-là  :  à  chaque  page  de  son  livre  on 
voit  que  c'est  un  homme  qui  n'a  ni  honte 
ni  peur  de  croire  tout  ce  qu'il  a  trouvé 
dans  le  catéchisme  ,  l'Evangile,  et  la  tra- 
dition de  l'Eglise  :  et  il  en  résulte  pour  le 
lecteur  un  sentimentde  bien-être  qui  vaut 
presque  mieux  que  l'enthousiasme ,  et 
comme  une  sorte  de  soulagement  ineffable 
qui  repose  et  qui  exalle  en  même  temps. On 
voit  encore  qu'il  pratique  ce  qu'il  croit  : 
on  voit  qu'il  a  prié  au  pied  de  ces  autels 
dont  il  décrit  la  parure  avec  tant  de 
poésie,  que  les  trésors  de  l'art  chrétien 
n'ont  pas  élé  pour  lui  des  toiles  mortes, 
débris  plus  ou  moins  curieux  de  la  my- 
thologie chrétienne ,  mais  bien  des  sym- 
boles plus  ou  moins  parfaits  de  l'éter- 
nelle vérité.  En  un  mot  M.  Rio  est 
franchement  et  avant  tout  catholique  : 
plus  on  le  lit  et  plus  on  reconnaît  en  lui 
un  frère ,  un  homme  à  côté  de  qui  on  se- 
rait aise  d'élever  sa  prière  à  Dieu,  un 
homme  que  tout  catholique  pourrait 
accoster  avec  confiance  soit  dans  une 
église  ,  soit  dans  une  galerie  ,  soit  dans 
une  académie,  et  lui  prendre  la  main, 
et  lui  donner  son  cœur,  sans  craindre 
de  se  tromper,  et  de  trouver  le  froid 
sourire  de  l'incrédulité  ou  la  vanité  satis- 
faite du  pédant  sous  le  voile  d'un  en- 
thousiasme factice. 

C'est  là  ce  qui  place  M.  Rio  bien  au 
dessus  de  Rumohr,  et  de  tous  les  Alle- 
mands qui  ont  pu  rivaliser  avec  lui  par 
la  science  et  le  sentiment  de  l'art,  mais 
qui  sont  restés  bien  en  deçà  pour  la  foi,  à 
l'exception  du  seul  Frédéric  Schlegel. 

Ce  doit  être  quelque  chose  de  bien  dé- 
concertant ,  ce  nous  semble ,  pour  vous, 
Messieurs  les  critiques,  qui ,  dans  vos  ju- 
gcmcns  souverains  sur  l'art  ancien  et 
moderne ,  posez  d'abord  en  principe 
que  le  catholicisme  est  définitivement 
mort,  qu'il  est  aujourd'hui  dénué  de 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


12& 


toute  sève  créatrice,  et  qu'aucun  ctre 
doué  de  raison,  et  à  plus  forte  raison,  de 
science,  ne  peut  y  trouver  la  règle  ac- 
tuelle et  positive  de  ses  jugemens  et  de 
ses  idées?  Daignerez-vous  seulement  vous 
retourner  dans  votre  marche  triomphale 
du  salon  de  1837  au  salon  de  1838,  pour 
écouter  la  voix  grave  et  éloquente  d'un 
homme  qui  aurait  cependant  quelque 
droit  à  votre  attention?  Car  ici  il  ne  s'a- 
git pas  d'un  peintre  obscur ,  atteint  et 
convaincu  de  faire  des  pastiches  du 
moyen  âge ,  selon  le  terme  inventé  pour 
flétrir  aux  yeux  des  fins  connaisseurs 
toute  tentative  de  régénération;  c'est  un 
savant  professeur  de  l'Université,  qui 
après  avoir  commencé  à  vivre  sur  les 
champs  de  bataille  et  avoir  gagné  à 
quinze  ans  la  croix  d'honneur,  a  ensei- 
gné long-temps  l'histoire  avec  éclat;  et 
puis  tout  à  coup,  à  la  fleur  de  l'âge,  s'est 
senti  saisi  d'un  tel  amour  pour  l'art  pu- 
rement chrétien,  qu'il  a  l'enoncé  à  toute 
autre  occupation  pour  l'étudier  et  pour 
en  révéler  les  doux  mystères  et  les  saintes 
traditions.  Un  esprit  aussi  rétrograde 
vous  étonne  peut-être:  mais,  s'il  plaît  à 
Dieu,  vous  en  verrez  bien  d'autres. 

A  côté  de  ce  mérite  suprême  de  la  foi 
complète  et  courageuse,  vient  se  placer 
chez  M.  Rio  celui  d'une  science  appro- 
fondie et  complètement  originale.  Son 
livre  est  en  quelque  sorte  un  répertoire 
de  découvertes  en  fait  d'art ,  qu'il  y  a  eu 
autant  de  mérite  à  faire  que  de  courage 
à  publier,  tant  elles  froissent  la  routine 
des  jugemens  ordinaires  et  tant  elles  sont 
éloignées  de  la  voie  battue  depuis  trois 
siècles  que  le  paganisme  a  envahi  tous 
les  domaines  de  l'intelligence.  Mais  c'est 
encore  à  la  foi  chrétienne  que  M.  Rio 
doit  sa  vraie  science;  c'est  elle  qui  lui  a 
donné  la  lumière  ,  qui  lui  a  procuré  le 
point  de  vue  aussi  neuf  que  satisfaisant 
où  il  place  ses  lecteurs.  Ce  point  de  vue, 
nous  nous  îiâlons  de  le  dire,  ne  résulte 
d'aucune  théorie  arbitraire  ni  indivi- 
duelle: il  n'y  a  peut-être  pas  dans  son 
livre  une  seule  page  de  théorie  propre- 
ment dite ,  et  nous  l'en  félicitons  haute- 
ment; il  n'est  parti  que  d'une  seiije  don- 
née toute  simple  et  toute  chrétienne, 
c'est  que  toutes  les  œuvres  de  l'homme 
racheté  par  Dieu,  doivent  concourir  à  la 
gloire  de  son  Sauveur  et  au  salut  de  son 


âme.  Or  comme  cette  loi  suprême,  si 
étrangère  à  tous  les  docteurs  de  l'art  de- 
puis la  renaissance ,  a  heureusement 
dominé  le  génie  des  peintres  italiens  pen- 
dant deux  ou  trois  siècles,  il  a  été  facile 
à  M.  Rio  de  rassembler  assez  de  faits  po* 
sitifs ,  assez  de  détails  biographiques, 
assez  de  jugemens  de  visu  sur  des  œuvres 
capitales,  pour  dresser  un  inventaire  des 
riches  produits  du  génie  chrétien  pen- 
dant la  période  que  ce  volume  embrasse. 
C'est  de  cet  inventaire  même  que  ressort 
une  théorie,  ou  plutôt  une  série  de  con- 
séquences toutes  naturelles ,  que  chacun 
peut  et  doit  en  déduire ,  et  dont  l'auteur 
a  laissé  souventla  déductionà  la  sagacité 
du  lecteur.  Nous  les  résumerons  toutes 
en  une  seule ,  savoir  :  que  la  peinture 
chrétienne  est  la  plus  belle  de  toutes,  et 
qu'elle  répudie  tout  ce  qui ,  soit  dans 
l'expression,  soit  dans  l'inspiration,  tient 
de  près  ou  de  loin  au  matérialisme,  ou, 
en  d'autres  termes,  au  cultede  la  nature, 
qui  règne  dans  l'art  depuis  les  Médicis. 

C'est  donc  un  immense  service  rendu 
par  M.  Rio,  aux  chrétiens  d'abord,  et 
ensuite  à  tous  ceux  qui  s'occupent  con- 
sciencieusement de  l'art ,  que  d'apporter 
un  livre  défaits,  un  livre  d'érudition  et 
d'observations  personnelles,  au  milieu  de 
ce  déluge  de  prétendus  critiques ,  dont 
les  jugemens  téméraires  et  les  stériles 
théories  inondent  tous  les  feuilletons  de 
nos  jours  ,  et  finit  par  déborder  jusque 
dans  les  journaux  religieux  ou  soi-disant 
tels. 

Un  service  presque  aussi  grand  et 
plus  facile  à  apprécier,  c'est  d'avoir  en- 
lin  donné  aux  voyageurs  en  Italie  un 
manuel  qui  puisse  leur  ouvrir  les  yeux 
sur  les  beautés  de  l'ordre  le  plus  élevé 
et  justement  le  plus  méconnu  ,  que  leur 
présentera  le  pays  qu'ils  parcourent. 
Pour  nous  ,  à  qui  il  a  fallu  trois  voyages 
et  trois  séjours  prolongés  eu  Italie , 
pour  nous  dépêtrer  complètement  du 
bourbier  matérialiste  où  l'on  est  lancé 
tout  d'abord  par  l'effort  combiné  et  una- 
nime de  tous  les  livrets,  de  tous  les 
guides,  de  tous  les  itinéraires,  en  un  mot 
de  tous  ceux  qui  ont  écrit  sur  l'Italie, 
en  français,  en  anglais  ou  en  italien,  en 
prose  ou  en  vers,  depuis  les  effusions  lyri- 
ques de  lord  Byron  jusqu'au  fameux 
guide  économique  et  culinaire  de  ma* 


126 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


*  dame  Starke  ;  pour  nous,  qui  en  sommes 
;çnfin  bien  sortis.  S'^ce  à  Dieu  et  à 
-M. Rio.  nous  nous  hâtons  de  lui  adresser 
nos  actions  de  grâces,  en  même  îemps 
que  nous  le  recommandons  à  tous  nos 
compagnons  d'infortune  passés  ou  fu- 
turs. Nous  leur  dirons  que,  s'il  y  a  eu  en 
Allemagne  quelques  symptômes  de  ré- 
génération sous  ce  rapport ,  la  France  a 
été  privée  jusqu'à  présent,  non  seule- 
ment d'un  ouvrage  savant  et  fondamental 
comme  celui-ci,  mais  même  du  plus  pe- 
tit essai,  de  la  plus  insignifiante  mono- 
graphie, rédigée  dans  un  esprit  de  justice 
et  d'affection  pour  l'art  catholique.  Il  a 
paru  dernièrement  un  ouvrage  très  esti- 
mable en  cinq  gros  volumes,  intitulé 
V Indicateur  Italien,^diV  M.  Valéry  :  c'est 
certainement  ce  qu'il  y  a  de  plus  complet 
jusqu'à  présent  sur  l'Italie,  et  on  y  trouve 
beaucoup  de  faits  et  de  recherches  très 
curieuses  ;  mais  que  pensera  l'amateur 
de  l'art  chrétien  lorsqu'il  verra  dès  les 
premières  pages,  que  la  cathédrale  de 
Milan  n'est  qu'un  énorme  colifichet,  qu'on 
lui  recommandera  le  Saint-Jérôme  de 
Prévitale  à  Bergame,  comme  très  élégant' 
Sans  parler  des  innombrables  péchés 
d'omission  envers  des  chefs-d'œuvre  les 
plus  suaves.  Et  ce  sera  bien  pire  si  l'in- 
fortuné remonte  plus  haut  et  se  trouve 
pris  à  la  gorge  par  les  Dupaty,  les  Co- 
chin,  les  Lalande.  Mais 

Non  ragionam  dilor.... 

Laissons  le  dix-huitième  siècle  pour- 
rir en  paix.  Répétons  seulement  que  le 
livre  de  M.  Puo  est  le  meilleur  guide 
pour  l'étude  de  la  peinture  en  Italie. 
Bienheureux  ceux  qui  n'auront  pas  eu 
d'autre  guide  que  lui ,  qui  prendront  ce 
'livre  pour  premier  Cicérone:  nous  n'a- 
vons pas  eu  ce  bonheur  :  mais  nous  sa- 
'vons  par  rexpéricnce  d'autrui  le  bien 
qui  en  résulte,  et  nous  avons  vu  la  faci- 
lité et  la  rapidité  avec  laquelle  des  voya- 
geurs encore  purs  de  tout  contact  avec 
l'esthélique  routinière,  ont  été  conduits 
à  l'étude  et  à  la  connaissance  du  vrai 
par  ce  livre  qui ,  .selon  leur  propre  ex- 
pression ,  versait  des  flots  de  poésie  dans 
'leur  âme. 

Il  eût  été  à  désirer  que  M.  l\io  eut  songé 
à  adjoindre  à.  toule  celle  poésie  un  index 


topographique  qui  en  eût  facilité  Pu- 
sage  au  voyageur ,  à  mesure  qu'il  par- 
court les  lieux  qui  renferment  les  trésors 
décrits  par  Pécrivain.  Mais  comme  nous 
Pavons  déjà  vu  pour  son  titre,  M.  Rio  ne 
songe  pas  toujours  à  se  rendre  accessible 
au  vulgaire.  L'index  n'existe  pas.  Chactm 
peut  s'en  faire  un  (1)  ■  et,  tel  qu'il  est,  le 
meilleur  conseil  que  nous  puissions  don- 
ner à  ceux  de  nos  lecteurs  qui  feront  ou 
referont  le  voyage  d'Italie,  c'est  d'em- 
porter avec  eux  ce  volume.  C'est  dans 
l'espoir  d'obtenir  pour  ces  pages  l'hon- 
neur d'être  adjointes  ,  à  titre  de  supplé- 
ment ,  à  ce  précieux  vade  mecum ,  que 
nous  relèverons  avec  quelque  détail  cer- 
taines omissions  de  M.  Piio  ,  et  que  nous 
combattrons  ses  opinions  sur  certains 
peintres  ou  certains  tableaux ,  mais  tou- 
jours dans  l'intérêt  exclusif  de  la  même 
cause  et  en  parlant  des  mêmes  principes, 
ne  différant  de  lui  que  pour  leur  appli- 
cation. 

Après  ce  préambule,  qui  n'est  pas  trop 
long  pour  l'importance  de  Pouvrage,  nous 
allons  passer  à  l'analyse  des  divers  cha- 
pitres ,  en  avertissant  d'abord  nos  lec- 
teurs que  toutes  les  idées  et  tous  les  faits 
que  nous  citerons  sont  tirés  de  l'ouvrage 
même  .  à  moins  de  mention  contraire. 

Dans  le  premier  chapitre  ,  nous  assis- 
tons tout  d'abord  au  magnifique  specta- 
cle de  la  peinture  chrétienne  ,  venant  au 
monde  dans  le  berceau  sanglant  des  ca- 
tacombes, et  contrastant  autant  par  sa 
direction  intime  que  par  ses  manifesta- 
tions extérieures  avec  les  dégoûtantes  or- 
gies de  Part  sous  les  Césars  persécuteurs. 
Un  bon  résumé  des  sujets  représentés 
dans  les  catacombes  fait  ressortir  la  su- 
blime abnégation  de  soi ,  avec  laquelle 
les  artistes  martyrs  évitaient  toute  com- 
mémoration même  indirecte  de  leurs  sup- 
plices. Puis,  avec  l'affranchissement  de 
l'Eglise  par  Constantin  ,  viennent  ces 
grandes  mosaïques  romaines  ,  que  Ghir- 
landajo  appelait  à  si  juste  litre  la  vraie 
peinture  pour  L'éternité.  Mais  la  vitalité 

(l)  Au  nionicnt  ou  nous  relisons  ces  lignes,  nous 
apprenons  (juo  Al.  Guénebuull ,  )lt''jù  si  bunorable- 
nie.iil  connu  par  des  travaux  il'urehùologie  chréliunnu 
dans  les  Annaks  de phitusophie  Chrélicnne ,  vient 
lie  lermineruiie  table  à  la  fois  alpliabclique  et  ana- 
lytique Uc  l'ouvrage  tic  M.  Uio. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


127 


de  l'école,  justement  qualifiée  par  M.  Rio 
de  rom anochrc tienne ,  fut  menacée  dès 
lors  par  une  controverse  très  curieuse 
entre  les  Pères  les  plus  illustres  de  l'E- 
glise latine  et  quelques  Pères  de  l'^Eglise 
grecque ,   appuyés  avec  fureur  par  les 
moines  de  Tordre  de  Saint-Basile.  Ceux- 
ci  soutenaient  que  Jésus-Christ  avait  été 
le  plus  laid  des  enfans  des  hommes  ,  tan- 
disque  leurs  adversaires  disaient,  comme 
plus  tard  saint  Bernard  ,  que  la  merveil- 
leuse beauté  du  Christ  surpassait  celle 
des  anges  ,  et  faisait  l'admiration  de  ces 
êtres  célestes.  On  sait  assez  que  l'Occi- 
dent tout  entier  se  rangea  du  côté  de  ses 
Pèi-es.  Mais  en  vérité ,  lorsque  nous  avons 
lu  ce  passage  du  livre  de  M.  Rio  ,  nous 
nous  sommes  rappelé  les  horribles  tra- 
vestissemens  des  principaux  faits  de  la 
vie  de  Noire  Seigneur,  qui,  non  contens 
de  s'étaler  périodiquement  sur  les  murs 
du  Louvre  ,  viennent  souiller  à  demeure 
les  parois  de  nos  églises ,  dignes  pen- 
dans,  du  reste,   de  la  musique  d'opéra 
qu'on  y  entend  ;  nous  nous  sommes  rap- 
pelé ces  éditions  de  luxe  des  livres  les 
plus  sacrés,  ovi  les  traits  de  notre  divin 
Maître,  de  la  Yierge  mère ,  des  apôtres  , 
de  Madeleine  ,  etc.  ,  sont  livrés  aux  mô- 
mes imaginations  et  aux  mêmes  burins 
qui  se  sont  fait  un  nom  en  illustrant 
(c'est  le  terme  consacré),  les  saletés  de 
Yoltaire  et  de  Lafontaine  j    nous  nous 
sommes  rappelé  enfin  le  débordement 
de  vulgarité  ,   de  niaiserie  ,  d'inconve- 
nance, qui  caractérise  tout  ce  qu'on  ap- 
pelle aujourd'hui  des  sujets  religieux  , 
et  que  le  clergé  a  la  bonté  d'admettre 
comme  tels  5   et  puis  nous  nous  sommes 
demandé  si  par  hasard  la  doctrine  byzan- 
tine n'avait  pas  été   ressuscitée  de  nos 
jours,  et  si  tous  les  coryphées  de  nos 
écoles  modernes  ne  s'étaient  pas  donné  le 
mot  secrètement  pour  représenter  Notre 
Seigneur  et  tous  les   personnages   reli- 
gieux comme  Its  plus  laids  des  enfans 
des  hommes.  Oiioi  qu'il  en  soit,  il  est  cer- 
tain que  les  fanatiques  byzantins  du  qua- 
trième et  du  cinquième  siècle  ,  s'ils  re- 
naissaient au  dix-neuvième  ,   ne  pour- 
raient qu'être  flattés  de  voir  une  pratique 
aussi  conforme  ù  leur  théorie. 

M.  Rio  se  livre  aux  considérations  les 
plus  sages  sur  la  nature  dégradante  des 
doctrines  byzîintines  qui  préludiiient  clè$ 


lors  au  schisme  de  Pholius,  et  dont  l'au- 
tocratie moscovite  est  au  sein  de  notre 
société  moderne  le  dernier  résultat:  elles 
exercèrent  long  -  temps  la  plus  funeste 
influence  en  Italie  :  heureusement  le  siège 
infaillible  et  immortel  de  Pierre  réagit 
constamment  contre  elles.  Ne  pouvant 
introniser  le  laid  dans  l'art  religieux, 
Byzance  et  ses  empereurs  devinrent  ico- 
noclastes pour  anéantir  dès  le  berceau 
cet  art  sublime.  De  là  cette  guerre  admi- 
rable ,  que  M.  Rio  compare  justement 
aux  croisades ,  qui  unit  toute  l'Italie , 
sauf  Naples,  pour  la  défense  du  pape  et 
des  saintes  images ,  et  que  Gibbon  a  ju- 
gée avec  sa  mauvaise  foi  ordinaire.  Ce- 
pendant ,  l'école  romano-chrétienne  de- 
vait mourir,  à  ce  que  croit  l'auteur,  et  il 
fixe  l'époque  de  cette  extinction  com- 
plète aux  douzième  et  treizième  siècles. 
Nous  protestons  de  toute  notre  âme  con- 
tre cette  assertion  ;  car,  à  notre  avis,  les 
mosaïques  de  Sainte  -  Marie  in  Transte- 
vere  et  de  Sainte- Marie -Majeure,  qui 
datent  précisément  de  ces  deux  siècles  , 
sont  les  plus  belles  de  Rome.  Mais  nous 
admettons  volontiers  que  cette  école,  à 
laquelle  nous  attachons  du  reste  moins 
d'importance  que  l'auteur  et  quelques 
autres  écrivains  modernes,  a  été  avanta- 
geusement remplacée  par  l'école  germa' 
no- chrétienne ,  née  avec  Charlemagne,  et 
dont  il  nous  reste  des  monumens  nom- 
breux dans  les  miniatures  des  manus- 
crits, et  plus  tard,  dans  les  vitraux  (I).  Il 
importe  d'établir,  comme  l'a  fait  M.  Rio, 
que  rien  dans  cette  école  ne  sent,  comme 
on  s'en  va  le  répétant  tous  les  jours,  l'i- 
mitation servile  de  ce  qui  s'était  fait  à 
Byzance  et  en  Italie.  Le  clergé  ne  cessa 
jamais  de  dirigei-  cet  art  dont  il  avait  été 
le  père  ,  et  de  lui  donner  cette  fécondité 
que  le  catholicisme  communique  à  tout 
ce  qu'il  enfante  (2).  Aussi  l'originalité 
des  écoles  de  France,  de  Belgique,  de 
Cologne,  du  dixième  au  treizième  siècle, 
est  un  fait  qui  ressortira  chaque  jour  da- 

(1)  Nous  rappelions  à  nos  lecteurs  le  traité  déjik 
très  rare  «le  lapeïwfwre  sur  terre,  de  Leviel,  pcnr 
lequel  M.  GuéuébauU  a  fait  une  (able  de  [vmlièrct 
qui  en  facilite  consiilérablement  Pusuive» 

(2)  On  ne  saurait  lire  sans  émotion  cette  admira- 
ble déliuitiondu  concile  d'Airas  en  <'iO.>,  où  il  est  dit 
ctuc  la  peiniure  est  le  livre  liQi  igtwtam  JH»  ne  tUH-f 
rumt  pat  in  lir»  (i'au<r«;« 


128 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE , 


vantage  de  l'étude  approfondie  de  leurs 
produits.  M.  Eio  énumère  avec  soin  les 
traits  distinctifs  du  genre  occidental  et 
du  genre  byzantin  :  il  suit  les  différentes 
phases  de  l'existence  languissante  de  ce- 
lui-ci en  Italie,  et  relève  les  déplorables 
conséquences  de  son  influence  sur  l'école 
napolitaine,  qui  n'a  jamais  pu  se  relever 
de  ce  honteux  vasselage^  mais  nous  lui  de- 
mandons grâce  pour  le  bon  vieux  Giunta 
de  Pise ,  qu'il  regarde  comme  le  dernier 
représentant  de  l'art  byzantin ,  et  que 
nous  voudrions  délivrer  de  cette  flétris- 
sure ,  en  considération  du  beau  portrait 
de  saint  François  qu'on  voit  de  lui  à  la 
sacristie  d^Assise ,  et  encore  de  ce  cru- 
cifix peint  par  lui ,  qui  stigmatisa  sainte 
Catherine  de  Sienne,  et  que  l'on  conserve 
encore  dans  la  maison  paternelle  de  cette 
grande  sainte  à  la  Contracta  deWoca ,  à 
Sienne. 

Le  chapitre  II  est  consacré  à  Vécole 
siennoise.  Quoiqu'à  peu  près  passée  sous 
silence  par  Vasari,  les  recherches  posté- 
rieures, surtout  celles  de  Rumohr,  ont 
bien  établi  que  Sienne,  qui  s'honorait  du 
titre  de  Cité  de  la  Vierge ,  a  été  le  ber- 
ceau de  la  peinture  chrétienne  d'Italie, 
au  treizième  siècle.  On  y  voit  encore  quel- 
ques ouvrages  de  ces  premiers  maîtres  si 
purs  et  si  dévols  ,  signés  de  leur  nom  , 
avec  l'addition  d'une  prière  ou  d'une  éja- 
culation  pieuse.  Tels  sont  :  Guido,  dont 
la  grande  Madone,  à  Saint-Dominique, 
est  le  premier  tableau  à  date  certaine 
(1221),  de  l'Italie;  Duccio  ,  vanté  par 
Ghiberti  3  Ambrogio ,  qui  fit  la  grande 
fresque  allégorique  d'une  des  salles  du 
palais  public,  que  M.  Rio  déclare  n'avoir 
pas  comprise,  mais  où  l'on  pourrait,  ce 
nous  semble,  clairement  reconnaître  les 
principales  vertus  chrétiennes,  avec  les 
symboles  universellement  admis  dans  la 
peinture  et  la  sculpture  chrétienne  de 
cette  époque,  belle  idée  assurément  pour 
une  salle  de  justice.  ll[ne  reconnaît  qu'un 
seul  tableau  authentique  de  Pietro,  frère 
d'Ambrogio  :  il  a  oublié  la  jolie  Madone, 
voisine  de  l'hospice  délia  Scala,  que  nous 
citons  à  cause  de  sa  louchante  et  simple 
inscription  :  Opus  Laurcnlii  Pétri  piclo- 
ris;  fecit  ob  suam  devolionein.  Ces  deux 
frères  se  sont  immortalisés  par  leur  gran- 
de fresque  du  Gampo  Santo  de  Pise,  rcpré- 
sentanl  les  divers  épisodes  do  la  vie  dçs 


Pères  du  Désert ,  chef-d'œuvre  de  grâce 
et  de  simplicité  naïve.  M.  Rio  relève  avec 
raison  toute  la  poésie  de  ce  sujet  :  il  nous 
donne  ensuite  un  récit  charmant  de  la 
légende  de  saint  Rainier,  qui  forme  un 
des  ornemens  de  ce  même  Campo  Santo,  ,. 
et  qui  a  été  peint  par  ce  Simon  Memmi  ■ 
que  Pétrarque  mettait  sur  la  même  ligne 
que  Giotto.  Nous  regrettons  de  ne  pas 
trouver  quelques  détails  sur  les  magni- 
fiques fresques  du  même  Simon  Memmi, 
à  la  chapelle  des  Espagnols,  à  Florence  ; 
cette  admirable  représentation  de  l'E- 
glise triomphante  et  militante,  avec  tout 
le  fécond  symbolisme  de  l'époque  •  ce 
Jésus  descendant  aux  limbes,  et  écrasant 
le  démon  vaincu  sous  la  porte  brisée  des 
enfers,  et  tant  d'autres  sujets  traités  avec 
une  supériorité  réelle  ,  méritaient  une 
attention  spéciale  de  la  pai't  de  l'auteur, 
qui  n'aurait  pas  dû  se  borner  à  nous  ren- 
voyer à  Vasari ,  dont  il  nous  a  recom- 
mandé, et  à  si  juste  titre,  de  nous  défier.  . 

Mais  quelque  chose  de  bien  plus  grave 
que  cette  omission ,  c'est  l'injustice  avec 
laquelle  M.  Rio  donne  congé  à  toute  l'é- 
cole siennoise ,  après  avoir  cité  ces  trois 
ou  quatre  noms ,  en  déclarant  qu'après 
eux  sa  fécondité  ne  fut  que  purement  nu- . 
mérique  jusqu'au  quinzième  siècle.  Nous  , 
verrons  que  M.  Rio  n'est  pas  moins  in- 
juste pour  les  grands  peintres  siennois 
du  quinzième  ;  et  en  attendant ,  nous 
réclamons  de  toutes  nos  forces  en  faveur 
de  plusieurs  peintres  que  des  séjours, 
malheureusement  trop  courts,  à  Sienne, 
nous  ont  permis  cependant  de  connaître; 
et ,  en  premier  lieu ,  nous  citerons  Man- 
nodi  Simone ,  auteur  dès  1287  ,  à  ce 
qu'on  dit,  de  la  fresque  de  la  chapelle  du 
palais  public,  qui  représente  Notre-Dame 
entourée  d'anges  et  de  saints,  assise  sur 
un  trône  et  sous  un  vaste  baldaquin  porté 
par  les  saints  protecteurs  de  Sienne,  tan- 
dis que  deux  anges  agenouillés  devant 
elle  lui  présentent  des  corbeilles  de  ileurs: 
nous  connaissons  peu  de  produclionsplus 
grandioses  et  plus  catholiques.  Puis  ce 
Sano  di  Pietro ,  dont  on  voit  une  admi- 
rable Incoronazione  (1) ,  à  la  chancelle- 

(1")  C'est  la  tiésignalion  italienne  du  couronnement 
de  la  tainle  Vicrrje  dans  le  ciel ,  sujet  favori  des 
peintreg  cli»çUeu»  de  tous  le»  teyip»  cl  de  tous  le» 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


129 


rie  du  palais  public  ,  datée  de  1345  ;  et 
enfin  cet  André  Vanni  ,  que  son  goût 
pour  la  peinture  n'empêcha  pas  d'être 
capitaine  du  peuple  et  ambassadeur  au- 
près du  pape  ,  à  qui  sainte  Catherine  de 
Sienne  adressa  une  lettre  sur  l'art  de  bien 
gouverner  ,  et  qui  en  revanche  nous  a 
laissé  d'elleun  portrait  authentique  et  dé- 
licieux, au  capellone  de  l'église  Saint- 
Dominique.  On  voit  aussi  de  lui  à  l'aca- 
démie les  quatre  Trionfi  de  Pétrarque  , 
assez  ingénieusement  reproduits.  Nous 
n'hésitons  donc  pas  à  dire,  et  nos  obser- 
vations ultérieures  viendront  à  l'appui 
de  ce  jugement ,  que  dans  la  prochaine 
édition  de  son  livre  ,  M.  Rio  doit  refaire 
toute  la  partie  de  l'école  siennoise  ,  sous 
peine  d'être  confondu ,  quant  à  ce  ,  avec 
cette  masse  banale  de  voyageurs  dont  les 
yeux  et  le  cœur  restent  toujours  fermés 
aux  productions  du  véritable  art  chrétien. 
Le  chapitre  III  nous  introduit  à  l'é- 
tude de  l'école  primitive  de  Florence, 
née  un  demi  siècle  après  celle  de  Sienne. 
M.  Rio  fait  bonne  justice  de  la  réputa- 
tion exagérée  de  Cimabuë  ,  qui  a  passé 
long-temps  pour  le  régénérateur  de  l'art, 
et  que  les  feuilletonistes  éclectiques  de 
nos  jours  se  résignent  quelquefois  à  citer 
comme  un  grand  génie.  C'est  à  Giotto 
qu'appartient  bien  plus  justement  le  titre 
de  régénérateur;  ce  fut  lui  qui  brisa  dé- 
finitivement les  types  byzantins.  M.  Rio 
le  démontre  par  des  observations  d'une 
rare  sagacité,  et  réfute  les  absurdes  re- 
proches que  Rumohr  a  adressés  à  ce  grand 
peintre.  Il  passe  en  revue  ses  principaux 
ouvrages  et  les  traits  de  son  caractère 
qui  nous  ont  été  conservés.  On  s'éton- 
nera seulement  de  ce  qu'il  regarde  la  ré- 
volution opérée  par  Giotto  dans  la  pein- 
ture, comme  contemporaine  de  celle  par 
laquelle  l'architecture  moderne  s'affran- 
chissait du  joug  classique.  Quand  même 
l'architecture  ogivale  daterait  de  l'épo- 
que de  Giotto,  ce  qui  n'est  pas ,  M.  Rio 
ne  saurait  être  du  nombre  de  ceux  qui 
regardent  les  cathédrales  de  Spire  et  de 
Mayencc,  le  dôme  et  le  baptistère  de  Pise, 
Saint-Marc  de  Venise,  et  tant  d'autres 
monumens  du  dixième  au  douzième  siè- 
cle ,  comme  émanant  de  l'architecture 
classique  :  cela  ressemblerait  trop  à  ce 
savant  de  la  renaissance,  qui  prétendait 
avoir  découvert  que  la  cathédrale  de  Mi- 
ÏOJIJJ  IV.  —  ^''  20.  JU37. 


lan  avait  été  bâtie  d'après  les  règ-les  tra- 
cées par  Yitruve.  Nous  déplorons  aussi 
la  brièveté  excessive  avec  laquelle  notre 
auteur  passe  sur  les  grandes  fresques  de 
la  chapelle  de  l'Arena  à  Padoue,  qui  sont, 
selon  nous ,  l'œuvre  capitale  de  Giotto  , 
et  où  se  trouvent  douze  sujets  de  la  vie 
de  Notre-Dame  jusqu'à  son  mariage, 
vingt -quatre  sujets  de  la  vie  de  Notre 
Seigneur,  dont  plusieurs  de  la  plus  haute 
beauté ,  surtout  la  résurrection  de  La- 
zare et  la  déposition  de  Croix  ,  un  ma- 
gnifique Jugement  dernier,  le  plus  an- 
cien que  nous  connaissions  ,  et  enfin  les 
figures  des  Fertus eides  Vices  en  grisaille, 
qui  surpassent  tout  le  reste.  Son  Espé- 
rance et  sa  Charité  n'ont  de  rivales  que 
les  figures  analogues  de  laporte  du  baptis- 
tère de  Florence  par  André  de  Pise.  Le 
symbolisme  si  remarquable  de  ces  figures 
avait  frappé  l'attention  de  notre  savant 
d'Hancarville,  à  une  époque  où  Giotto 
était  encore  regardé  comme  un  barbare  ; 
elles  viennentdefournir  à  un  écrivain  de 
Padoue,  le  comte  Selvatico,  le  sujet  d'un 
opuscule  très  intéressant  (1).  Comme  ces 
fresques  forment  l'ensemble  le  plus  vaste, 
le  plus  complet  et  le  plus  ancien  de  celte 
époque,  nous  croyons  qu'elles  exigeaient 
plus  d'attention  de  la  part  de  M.  Rio. 
Pour  le  plus  grand  avantage  des  voya- 
geurs, nous  dirons  encore  que  les  belles 
fresques  de  Giotto ,  représentant  les  sa- 
cremens  d'Ordre  et  de  Mariage ,  que  l'on 
admire  encore  à  Naples,  se  voient  à  Vln- 
coronata,  petite  église  presque  souter- 
raine, près  le  Châti'au  neuf,  et  non  pas, 
comme  dit  M.  Rio,  à  Sainte-Claire,  celles 
qui  ornaient  cette  dernière  église  ayant 
été  blanchies  à  la  chaux  par  les  hommes 
éclairés  du  dernier  siècle.  A  l'occasion 
du  célèbre  tableau  signé  par  Giotto  ,  à 
Sanla-Croce  de  Florence,  M.  Rio  signale 
la  présence  d'anges  jouant  de  divers  in- 
striimens  de  musique  ;  heureuse  innc- 
vationquia  fourni  de  touttempsauxpein- 

[\.)SuUa  capeUina  degli ScrovegnincW Arer.i  di 
Padova,  e  su  i  freschi  di  Giotto  in  cssa  dipinli  : 
osscria-Joni  di  Pitlro  Estensc  Selvatico  ;  Padova 
1«5G.  Nous  recommandons  ccl  ouvrajje  à  nos  lec- 
teurs, comme  le  seul  que  nous  ayons  encore  ren- 
contré en  Italie,  où  l'art  du  moyen  ilge  soit  assez 
bien  apprécié,  maljjré  les  inconséquence»  bizarres 
qu'on  y  rencontre  mêlées  aux  jugciucns  les  i)lu^ 
sains. 


130 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE , 


1res  vraiment  chrétiens  des  épisodes  déli- 
cieux dans  leurs  plus  beaux  tableaux  (1). 
Du  reste,  les  sujets  traités  avec  le  plus 
de  prédileclion  par  ce  peintre  furent  , 
selon  M.  Rio,  la  Crucifixion  et  la  vie  de 
saint  François.  Nous  ne  savons  pourquoi 
il  dit  que  dans  cette  glorieuse  vie ,  il  y  a 
ii'ès  peu  d'actions  extcrieures  ,  très  peu 
d'épisodes  dramatiques  (  pag.  69).  Nous 
n'en  connaissons  pas  au  contraire  où  il 
s'en  trouve  plus,  témoins  les  grandes 
fresques  de  l'église  supérieure  d'Assise  , 
que  notre  auteur  traite  bien  légèrement. 

La  révolution  opérée  par  Giotto  trouva 
à  Florence  une  adhésion  unanime  •  mais 
elle  eut  h  combattre  quelques  i-especta- 
bles  résistances ,  comme  celle  du  vieux 
Margaritone  ,  qui  avait  envoyé  un  cruci- 
fix de  sa  façon  à  ce  Farinata  (dont  le 
Dante  trace  un  portrait  si  imposant) , 
pour  le  récompenser  d'avoir  sauvé  ra 
patrie 5  puis  à  Rome,  celle  d'un  élève 
même  de  Giotto  ,  Cavallini ,  auteur  du 
crucifix  miraculeux  qui  parla  à  sainte 
Brigitte  (2). 

R^ien  de  plus  faux  que  Passer! i>n  des 
classiques  qui  prétendent  que  la  pein- 
ture a  été  stationnaire  pendant  le  demi- 
siècle  qui  suivit  la  mort  de  Giotto,  c'est- 
à-dire  jusqu'au  moment  où  le  natina- 
lisme  envahit  l'art  avec  Masaccio.  M.  Rio 
détruit  de  fond  en  comble  cette  erreur 
par  son  éloquente  énumération  des  œv.- 
vres  principales  des  successeurj  immé- 
diats de  Giotto,  énumération  habile- 
ment parsemée  de  détails  charman:  sur 
leur  vie  et  leur  piété.  Nous  voyons  passer 
successivement  TaddeoGaddi,  digne  fil- 
leul et  disciple  de  Giotto,  qui  avait  pris 
saint  Jérôme  pour  sujet  de  prédilection. 
Gioltino,  bien  supérieur  encore  à  Giotto, 

(1)  M.  Guénebault  attribue  ceUe  innovation  à 
André  Tafi ,  qui  vivait  vers  1255,  el  remarque 
avec  raison  (lue  l'ori{;ine  de  cette  idée  se  trouve 
dans  le  passaj;!;  de  saint  Augustin ,  où  il  énumére 
les  jouissances  du  Paradis  :  «  Quœ  canlica!  (pue 
<(  organa  !  (juic  cantilcna;  ihi  sine  fine  dccantan- 
«  tur!  Sonanl  ihi  sempcr  mclliflua  liymnorurn 
A  oPîjana ,  suavissima  angclorum  melodia  ,  etc.  » 
JUanuulc ,  c.  vi  ,  n"  2. 

(2)  C'est  la  tradition  ,  répétée  par  M.  Rio  ,  maii 
assez  peu  d'accord  avec  les  faits  ;  puis(|iie  ce  crucifix 
do  sainte  lJri(;itle  que  l'on  montre  l'iirure  à  Saint- 
Vaul  horg  des  murs,  cl  qui  a  édiaiipé  au  dernier 
incendie ,  est  gcaipté  en  bois ,  cl  non  pus  peint. 


selon  nous ,  quoique  son  nom  semble  in- 
diquer un  diminutif  du  talent  de  celui-ci. 
Agnolo  Gadtli,  fils  de  Taddeo,  auteur  de 
la  légende  de  la  ceinture  de  Notre-Dame, 
peinte  à  fresque  dans  la  cathédrale  de 
Rato,  et  que  M.  Rio  nous  raconte  avec 
une  entraînante  sympathie  ;  enfin  le 
grand  Orgagna  ,  qui  a  mérité  d'être  ap- 
pelé le  Michel-Ange  de  son  siècle ,  à  cause 
de  sa  suprématie  simultanée  dans  la 
peinture,  la  sculpture  et  l'architecture, 
maij  avec  cette  différence  qu'il  a  tou- 
jours été  aussi  chrétien  dans  ses  œuvres 
que  Michel-Ange  a  été  païen,  et  qu'il  a 
ouvert  dans  l'art  une  ère  de  pure  el  pieuse 
beauté,  tandis  que  Michel-Ange  en  ou- 
vrit une  d'exagération  anatomique  et  de 
décadence  morale.  Son  Triomphe  de  la 
Mort  au  Campo-Santo  de  Pise,  et  son 
Paradis  à  Sainte-Marie  Novella,  comp- 
tèrent toujours  parmi  les  chefs-d'œuvre 
de  la  peinture  chrétienne,  et  se  distin- 
guent surtout  par  une  intensité  d'ex- 
pression ^  comme  dit  fort  heureusement 
M.  Rio.  que  nul  n'avait  encore  atteinte  à 
un  si  haut  point.  Ce  chapitre  se  termine 
par  tin  rcsuuié  des  progrès  faits  par  la 
peinture  jusqu'alors,  et  des  principaux 
traits  qui  caractérisent  Cftli!  période. 
L'éloignement  pour  toutes  les  traditions 
grecques  (li  s'est  de  plus  en  plus  enra- 
ciné. Les  sujeis  mystiques  sont  exclusi- 
vement cultivés,  le  goût  pour  les  sujets 
dramatiques  ne  s'étant  pas  encore  an- 
noncé, selon  M.  Rio;  et  cependant  nous 
ne  savons  trop  ce  qu'il  peut  y  avoir  de 
plus  dramatique,  dans  le  meilleur  sens 
du  mot,  que  les  différentes  époques  de 
la  vie  de  Notre-Seigneur,  de  Notre-Dame 
et  le  jugemf^nt  dernier,  répétés  si  fré- 
qut'iumeni  par  les  peintres  de  cette 
époque.  L'histoire  de  saint  François  est 
aussi  exploitée  avec  un  amour  tout  par- 

(1)  M.  Uio  cite  comme  preuve  remarquable  de 
cette  antipathie  ,  que  jamais  les  Pères  de  l'Eglise 
grecque  n'ont  été  mêlés  aux  Pères  de  l'Eglise  latine, 
qui  faisaient  presque  de  droit  partie  de  toutes  les  gran- 
des fresques.  Pres(iue  toutes  nos  recherches  ont  coH- 
firiné  la  vérité  de  celle  observation;  nous  n'avons  vu 
qu'un  seul  exeirple  de  cette  union,  mais'  en  assez 
bon  lieu  pour  mériter  d'être  noté.  C'est  à  la  chapelle 
Saint-LaurcMl  du  Vatican  ,  où  le  bienheureux  An- 
gélique a  représenté  saint  Alhannse  et  saint  Jean 
Chrysostônie,  comme  pcndans  do  «ajul  Léon  «t  df 
Hiol  Grégoirc-lv-Grand. 


PAR  M.  DE  MOKTALEMBERT. 


131 


ticulier  ;  cela  a  été  le  privilège  perpétuel 
de  ce  grand  saint  :  mais  nous  ne  pouvons 
admettre  avec  l'auteur  que  la  préférence 
donnée  à  cette  histoire  sur  celle  de  saint 
Dominique    tienne  à   la  différence  ori- 
ginelle de  leurs  deux  institutions.  Quand 
on  voit  les  délicieuses  peintures  que  le 
dominicain  Fra  Angelico  de  Fiesole   a 
consacrées  au  père  de  son  ordre  à  Cor- 
lone,  et  sur  le  gradino  de  son  couron- 
nement de  la  Vierge  au  Louvre ,  on  peut 
bien  admettre  que  la  vie  de  saint  Domi- 
nique prêlait  autant  que  celle  de  saint 
François  aux  inspirations  de  la  peinture 
chrétienne j   et   d'ailleurs,   comment  se 
fait-il  que  l'ordre  des  Frères  Prêcheurs 
ait  produit  tant  de  grands  artistes,  et  du 
premier  rang ,  tels  que  Fra  Angelico  et 
Fra  Bartolomnieo,  tandis  que  le  nombre 
de   ceux   sortis  des  Frères  mineurs  est 
infiniment  moindre.  Nous  avouons  que 
nous    sommes    jaloux    de    la    moindre 
parcelle   de    la    gloii'e  de  saint   Domi- 
nique, surtout  depuis  que  nous  l'avons 
entendu  traiter  de  profond  scélérat  par 
un  célèbre  député,  membre  de  l'Acadé- 
mie Française. 

Dès  celte  époque  primitive,  l'art  qui 
avait  son  foyer  à  Florence,  rayonnait  au 
loin  ;  de  toutes  les  parties  de  l'Italie  une 
foule  d'artistes  venaient  étudier  à  Flo- 
rence ;  une  touchante  confraternité  s'éta- 
blit entre  eux:  elle  avait  pour  base  l'es- 
prit exclusivement  chrétien  de  leurs  tra- 
vaux. «  Psous  autres  peintres  ,  disait  Buf- 
«  falmacco,  élève  de  Giotto,   nous  ne 
«  nous  occupons  d'autres  choses  que  de 
«  faire  des  saints  et  des  saintes  sur  les 
•t  murs  et  les  autels  ,  afin  que,  par  ce 
«  moyen,  les  hommes,  au  grand  dépit 
«  des  démons,   soient  plus  portés  à  la 
«  vertu  et  à  la  piété  »  (p.  iJ8).  Aussi  dans 
la  première  académie  de  peinture  dont 
l'histoire  fasse  mention  ,  la  confrérie  de 
Saint-Luc  fondée  en  1350,  les  membres 
s'assemblaient,  non  pour  se  communi- 
quer  leurs    découvertes    ou    délibérer 
sur  l'adoption   de  nouvelles  méthodes, 
mais  tout  simplement  pour  ciianler  les 
louanges  de  Dieu  et  lui  rendre  des  ac- 
tions de  grâces  (p.  89). 

L'âme  sincèreuient  et  logiquement 
catholique  se  repose  avec  délices  sur 
cette  époque  si  belle  et  si  pure,  où  rien 
ne  vient  ternir  réclat  de  la  jeune  parure 


dont  la  religion  vêtissait  le  monde,  oix 
tout  Ci  qui  ornait  et  charmait  la  vie  de 
l'homme  lui  rappelait  le  ciel.  M.  Rio  a 
compris  la  beauté  et    l'unité  de   cette 
époque  dans  la  partie  qui  a  été  l'objet  de 
ses  études  :  si  nous  avions  un  reproche  à 
lui  faire,  ce  serait  de  n'avoir  pas  asseï 
insisté  sur  cette  période  de  son  ouvrage 
de  nous  avoir  privés  de  bien  des  détails 
précieux,  d'avoir  omis  quelques  peintres 
dignes  d'être  appréciés  par  lui ,  tels  que 
Gherardo   Starnina  (1),  beaucoup  trop 
sévèrement  jugé  dans  un  chapitre  sub- 
séquent (p.  107),  et  Nicolas  di  Pietro  (2)- 
mais  peut-être  ces  défauts  seront-ils  jus- 
tement des  qualités  aux  yeux  d'autres 
Dîoins  ardens  et  moins  exclusifs  que  nous 
dans  notre  amour  pour  l'art  purement 
catholique  tel  qu'il  était   avant  le  mé- 
lange de  tout  autre  élément  inférieur. 
Dans  tous  b  s  cas,  M.  Rio  a  la  gloire  in- 
contestable d'avoir  mieux  jugé  et  mieux 
loué  celte   glorieuse  richesse  de  notre 
foi ,  qu'aucun  autre  écrivain  français ,  et 
C'est  une  gloire  dont  il  lui  sera  chaque 
jour  tenu  plus  de  compte. 

Dès  la  seconde  période  de  l'école  flo- 
rentine ,  que  les  chapitres  IV  et  V  nous 
exposent,  l'unité  a  cessé.  La  résurreclion. 
du  paganisme  y  qui  équivalait  à  celle  du 
matérialisme,  voilà,  comme  M.  Rio  le 
reconnaît,  le  germe  de  cette  décadence 
qui  se  développe  lentement  et  à  l'ombre, 
pendant  que  la  peinture  marchera  à  sa 
perfection.  On  en  trouve  des  symptômes 
manifestes  chez  Paolo  Uccello  (mort  en 
142.3),  qui  ne  voyait  dans  la  peintura 
d'autre  beauté  que  la  perspective,  et  à 
qui  les  Médicis  Ih-ent  peindre  des  ani- 
maux dans  leurs  palais;  première  mar- 
que delà  protection  accordée  parcelle 
famille  à  l'art,  et  digne  symbole  de  ce 
funeste    patronage.   Un    autre    peintre 
nommé  Dello,  alla  peindre  des  sujets 
mythologiques  pour  le  roi  d'Espagne. 
La  peinture  devenant  peu  à  peu   tribu- 
taire du  pédantisme  classique  et  du  luxe 

(1)  M.  Rio  paraît  avoir  oublié  qu'il  peignit  les 
qualro  i: vangélistes  de  la  voùtc  do  la  ciiapelle  lalti- 
rale  du  Iranscpl  méridional  de  Santa-Croce. 

(2)  Auteur  des  admirables  fresques  de  la  l'assiou  du 
N.-S.  au  couvent  de  San-Francesco  à  Pise.  Jamais 
Sic  Madeleine  n'a  été  représentée  avec  plus  de  génie 
chrétien.  Co  chef-d'œuvre  a  élô  grayé  au  (rail  par  lo 
««T.  liUiiuio. 


lââ 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


des  banquiers,  un  nouvel  élément  de 
décadence  ,   celui   du  naturalisme  ,   s'y 
introduit  par  l'usage  profane  de  multi- 
plier les  portraits  dans  les  tableaux  de 
piété ,  en  donnant  les  traits  d'un  pro- 
tecteur ou  d'un  ami  vivant  aux  person- 
nages les  plus  sacrés  ;  usage  bien  diffé- 
rent de  l'humble  et  chrétienne  inspira- 
tion qui   faisait  représenter   le  peintre 
ou  le  donateur  d'un  tableau  aux  genoux 
de  la  madone ,  ou  confondu  parmi  les 
îjergers  ou  la  suite  des  rois  qui  venaient 
offrir  leurs  hommages  à  l'Enfant  Jésus. 
Les  progrès  du  paganisme  et  du  natura- 
lisme déterminèrent  bientôt  une  scission 
dans  l'école  florentine;  elle  se  décom- 
pose en  trois  tendances  bien  distinctes, 
selon  M.  Rio  (et  cette  distinction  est  fon- 
damentale   pour   la    suite  de  son    ou- 
ouvrage),  1°   celle   des  peintres  restés 
fidèles  aux  habitudes   gioltesques,  tels 
que  Lorenzo   Bicci  et  Chelini;  2^  celle 
des  peintres  qui  réagirent  contre  les  in- 
novateurs profanes  ,  par  le  perfectionne- 
ment de  l'élément  mystique  -,  et  3°  ceux 
qui  cultivèrent  surtout  la  forme  et  la  fi- 
rent progresser,  mais  aux  dépens  de  l'es- 
prit chrétien  des  œuvres  primitives.  Ghi- 
berli  est  à  la  tête  de  ces  derniers;  ses  bas- 
reliefs  de  la  porte  du  Baptistère  font  épo- 
que dans  l'histoire  de  la  peinture  aussi 
bien  que  dans  celle  de  la  sculpture  ;  car 
il  eut  pour  collaborateurs  plusieurs  des 
peintres  les  plus  célèbres  de  son  époque. 
jSous  croyons  que  M.  Pvio  est  en  contra- 
diction avec  lui-même  lorsqu'il  regrette 
que   toute    l'école   florentine   n'ait   pas 
puisé  ses  inspirations  dans  ces  fameux 
bas-reliefs  ;  on  y  voit,  ce  nous  semble, 
ce   beau  génie  marcher   graduellement 
vers  le  matérialisme  ;  ils  ont  pour  voi- 
sins ceux  d'André  de  rise,   qui  assuré- 
ment   répondent  bien   mieux  à  l'idéal 
chrétien.  Masolino  fut  le  plus  habile  de» 
collaborateurs  de  Ghiberti;  il  commença 
la  célèbre  chapelle  rfe/C<ar/'/«i7ie. Mais  nous 
aimerions  mieuxle  juger  et  le  ranger  dans 
la  catégorie  des  peintres  restés  purs,  d'a- 
près le  charmant  tableau  de  lui  à  l'Aca- 
démie. IVlasaccio  ,  qui  acheva  la  chapelle 
del  Carminc  ,  et  excr(;a  par  celte  œuvre 
une  si  grande  influence  sur  son  époque, 
alla  à  Rome  pour  s'y  inspirer  des  souve- 
nirs classiques;  mais  en  y  arrivant  il 
était  encore  bien  coropléleincnt  pur  el 


chrétien ,  s'il  faut  en  juger  par  sa  magni- 
fique histoire  de  sainte  Catherine ,  peinte 
à  fresque  dans  l'église  de  Saint-Clément, 
et  que  M,  Rio  juge  avec  une  sévérité  qui 
nous  a  vivement  blessé  ;  car  s'il  est  vrai 
que  ces  fresques  ont  été  cruellement  re- 
touchées ,  il  en  reste  encore  les  contours 
si  fins  et  si  gracieux ,  et  surtout  l'esprit 
général  de  la  composition ,  digne  des 
plus  beaux  monumens  de  l'art  chrétien. 
Chaquetête  mériteune  étude  spéciale  (1). 
Mais  Rome  gâta  ce  jeune  talent.  De  re- 
tour à  Florence  ,  il  fit  cette  chapelle  del 
Carminé,  où  le  naturalisme  triomphe 
complètement,  où  il  n'y  a  plus  même 
vestige  de  la  simplicité  et  de  la  profon- 
deur primitives,  ce  qui  explique  parfai- 
tement l'enthousiasme  qu'elle  a  excité 
chez  Yasari  et  ses  copistes  classiques. 

Les  fresques  del  Carminé  devinrent 
aussitôt  un  centre  d'inspirations  pour 
une  foule  de  peintres.  Le  moine  Fe- 
lippo  Lippi ,  dont  la  vie  romanesque 
et  déréglée  est  connue  ,  devint  le  plus 
ardent  imitateur  de  Masaccio  :  le  pre- 
mier il  osa  représenter  sa  maîtresse,  la 
trop  célèbre  Lucrezia  Luti ,  avec  les  at- 
tributs de  la  Reine  des  Anges.  Ce  seul 
trail  peut  faire  juger  des  progrès  que  le 
mal  avait  faits.  Cependant  il  faut  avouer 
que  ce  Lippi  a  laissé  quelques  œuvres 
dignes  d'un  meilleur  auteur  ,  et  M.  Rio 
reconnaît  en  lui  le  premier  paysagiste  de 
l'école  florentine.  Cet  impudique  eut 
pour  disciple  l'assassin  André  del  Cas- 
tagno,  plus  célèbre  par  ses  crimes'(2)  que 
par  ses  œuvres ,  fort  habile  dans  la  pers- 
pective, les  raccourcis  et  les  portraits, 
et  qui  fut  à  son  tour  le  maître  d'un 
nommé  Pesello  ,  lequel  n'avait  point 
d'égal  pour  la  représentation  des  oi- 
seaux ,  des  quadrupèdes  et  des  insectes. 
L'école  hollandaise  ,  si  chère  aux  maté- 
rialistes des  derniers  siècles,  et  la  pein- 
ture mesquine,  qu'on  appelle  de  ge/^re^ 
étaient  déjà  en  germe  chez  cet  homme. 

Mais  bientôt  Rome  offrit  aux  artistes 
florentins  un  théâtre  plus  vaste  et  plus 
glorieux    qu'aucun    autre.    Les   grands 


(i)  On  peut  en  juger  d'après  les  belles  grûTurei 
au  Irait  publiées  k  Rome  par  Labruzzi ,  on  44  plan- 
ches. 

(2)  11  assassina  Anlotiio  le  vénitien,  qui  lui  «TOit 
appris  Iv  «ccrcl  ilcla  pointure  à  l'iiuilc. 


murs  de  la  chapelle  Sixtine  leur  furent 
livrés  par  Sixte  IV.  On  y  voit  les  œuvres 
de  trois  peintres  qui,  quoique  sortis  de 
l'école  naturaliste  de  Ghiberti,  surent 
lutier  contre  les  principes  de  déchéance 
qu'ils  devaient  y  puiser  :  d'abord  Cosimo 
Roselli,  moins  pur  au  Vatican  quedans  sa 
belle  fresque  de  S.  Ambrogio  à  Florence: 
puis  Botticelli  ,  dont  le  groupe  des  filles 
de  Jethro,  au  dessus  du  trône  papal ,  est 
un  des  chefs-d'œuvre  de  poésie  pastorale, 
et  que  M.  Rioauraildùplacerdans  l'école 
mystique,  ne  fût-ce  qu'à  cause  de  cette 
seule  mais  exquise  Madone  écrivant  le 
Magnificat ,  qu'on  voit  aux  JJffizi  à  Flo- 
rence^ enfin  Domenico  Ghirlandajo  com- 
mença dignement  par  sa  Vocation  de 
saint  Pierre ,  les  chefs-d'œuvre  dont  il 
devait  plus  tard  orner  sa  patrie.  iNous 
sommes  loin  d'admettre  toutefois  avec 
M.  Rio  que  ses  grandes  fresques  de  Santa- 
Maria  INovella  soient  le  plus  magnifique 
ouvrage  de  ce  genre  que  possède  Flo- 
rence. Nous  n'hésitons  pas  à  leur  préfé- 
rer non  seulement  la  chapelle  Riccardi 
de  Benozzo  Gozzoli ,  mais  encore  les 
fresques  d'Orgagna  dans  la  même  église^ 
cette  différence  d'opinion  donnera  aux 
lecteurs  compétens  la  juste  mesure  de  la 
distance  qui  nous  sépare  de  M.  Rio.  En 
revanche  nous  adhérons  de  tout  noire 
cœur  aux  éloges  qu'il  décerne  à  VHis- 
toire  de  saint  François ,  qu'on  voit  à 
Santa-Trinita,  et  à  l'admirable  tahleau 
de  V Adoration  des  Mages  ^  qui  fait  l'or- 
nement de  l'hospice  des  Enfaus-Trouvés. 
Quoique  le  type  de  ses  vierges  soit  défec- 
tueux et  trop  bourgeois ,  il  est  vrai  que 
Ghirlandajo  a  surpassé  tous  les  autres 
peintres  de  son  époque  en  dehors  de 
l'école  mystique.  Avant  d'en  venir  à 
celle-ci,  M.  Pvio  juge  avec  une  juste  ri- 
gueur Felippino  Lippi,fils  du  moine,  qui 
chercha  à  racheter  la  honte  de  sa  nais- 
sance par  la  moralité  de  sa  vie  ,  mais  qui 
ne  s'éleva  jamais  très  haut  dans  l'arl; 
puis  Antoine  Pollajuolo ,  qui  eut  la  tristo 
gloire  d'introduire  dans  la  peinture  l'élé- 
ment des  études  anatomiques,  et  qui  s'en 
servit  le  premier  pour  profaner  ce  noble 
sujet  du  martyre  de  saint  Sébastien  ,  qui 
l'a  été  tant  de  fois  depuis.  Son  chef- 
d'œuvre  représente  un  combat  entre 
dix  gladiateurs  tout  nus.  Il  préparait 
ainsi  les  voies  à  Michel-Ange,  qui  ne 


PAR  M.  DE  MOTsTALÊMBERT.  133 

trouva  rien  de  mieux  que  de  présenter 
les  saints  et  même  les  saintes  dans  un  état 
de  nudité  complète,  dans  ce  fameux  Juge- 
ment dernier,  dont  M.  Sigalon  ne  nous  a 
donné  réceaament  qu'une  copie  trop 
exacte. 

Avant  d'aborder  l'école  mystique , 
M.  Rio  résume,  à  la  fin  du  cinquième 
cliapitre ,  les  progrès  vers  le  bien  et  le 
mal  que  la  peinture  avait  faits  à  l'époque 
où  nous  sommes  arrivés  (1490).  L'appli- 
cation des  lois  de  la  perspective  ,  la 
meilleure  combinaison  de  la  lumière  et 
des  ombres ,  le  charme  et  la  fraîcheur 
des  paysages ,  en  un  mot  tout  le  beau 
côté  du  naturalisme,  ne  saurait  compeu' 
ser  la  diminution  proportionnelle  du 
goût  et  de  l'intelligence  des  inspirations 
vraiment  saintes.  Certains  sujets  tradi- 
tionnels et  mystiques,  tels  que  le  Cou^ 
ronflement  de  la  Sainte  Fierge^  incom- 
patibles avec  le  nouveau  développement, 
tombèrent  malgré  leur  immense  popu- 
larité en  désuétude ,  et  finirent  par  dis- 
paraître du  répertoire  de  l'art  (1).  Le 
naturalisme  ne  pouvait  profiter  qu'au 
genre  historique  j  aussi  les  livres  de 
l'Ancien  Testament  furent  exploités  plus 
volontiers  que  l'Evangile  ,  et  bientôt 
l'histoire  de  Grèce  et  de  Rome  le  fut  pré- 
férablemenl  à  l'histoire  sainte.  «  Les  ins- 
pirations païennes  venaient  à  l'art  de 
deux  côtés  à  la  fois,  des  ruines  majes- 
tueuses de  l'antique  Rome ,  et  de  la  cour 
des  Médicis.  Le  paganisme  des  Médicis 


(l)  C'est  là  une  des  mille  observations  si  exactes 
et  si  fécondes  qui  se  trouveut  dans  le  livre  de  M.  Rio. 
En  effet,  pour  peu  qu'on  repasse  dans  sa  mémoirB 
les  différentes  écoles  do  peinture  ,  on  s'aperçoit  que 
ce  sujet  vraiment  céleste  n'a  été  fréquemment  traité 
que  dans  les  temps  toul-à-fait  clirétiens ,  et  qu'il  a 
été  presque  entièrement  abandonné  depuis  trois  siè- 
cles. En  France  ,  où  il  n'y  a  jamais  eu  de  peintura 
chrétienne,  si  ce  n'est  dans  les  vitraux  et  les  minia- 
tures des  missels ,  où  la  peinture  proprement  dit* 
n'est  arrivée  que  pour  participer  aux  débauches  ds 
la  cour  de  François  I"',  le  couronnement  de  la  sainte 
Vierge  est  un  sujet  à  peu  près  inconnu:  mais  nous 
espérons  que  le  public  français  en  aura  une  idée  sa- 
tisfaisante ,  lorsque  M.  Curmer  aura  publié  le  Livre 
d'église  pour  lequel  nous  avons  eu  le  bonheur  d'ob- 
tenir des  dessins  d'Overbeck  ,  au  premier  rang  des- 
quels figurera  Marie  assise  sur  le  trône  de  son  Fils 
et  la  tète  penchée  sur  son  épaule.  Ce  couronnement 
de  N.-I>.  rappelle,  avec  un  charme  tout  nouveau,  le» 
plui  vi«ilUs  nio»>iqu«g  de  co  sujet  ù  Rome. 


134 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE , 


était  né  de  la  corruption  des  mœurs  au- 
tant que  des  progrès  de  l'érudition.... 
Que  demandait  Laurent  de  Médicis  aux 
premiers  artistes  de  Florence  ,  quand  il 
Toulait  exercer  à  leur  égard  ce  patro- 
nage si  éclairé  dont  il  est  fait  tant  de 
hruit  dans  l'histoire!  APollajuolo,  il 
demandait  les  douze  travaux  d'Hercule; 
à  Ghirlandajo  ,  l'histoire  si  édifiante  des 
malheurs  de  Vulcain:  à  Luca  Sigoorelli, 
des  dieux  et  des  déesses,  avec  tous  les 
charmes  de  la  nudité  •  et  par  compensa- 
tion, une  chaste  Pallas  à  Bolticelli,  qui, 
malgré  la  pureté  naturelle  de  son  ima- 
gination ,  fut  en  outre  obligé  de  peindre 
une  Vénus  pour  Côme  de  Médicis ,  et  de 
répéter  plusieurs  fois  le  môme  sujet  avec 
des  variantes  suggérées  par  son  savant 
protecteur  »  (p.  154).  En  résumé ,  si  la 
peinture  avait  fait  depuis  Masaccio,  des 
progrès  rapides  en  développemens  ex- 
ternes, elle  avait  cessé  d'être  ,  pour  un 
grand  nombre  d'artistes,  une  des  formes 
de  la  poésie  chréiienne. 

Pour  nous  consoler  de  cette  décadence 
graduelle  dans  l'école  naturaliste,  M. 
Piio  consacre  ses  chapitres  VI  et  VII ,  à 
nous  montrer  les  développemens  de 
l'école  mystique.  C'est  assurément  la 
partie  la  plus  intéressante  et  la  plus 
originale  de  son  ouvrage  :  il  est  le  pre- 
mier et  le  seul  qui  ait  jusqu'à  présent 
bien  nettement  distingué  les  élémens  da 
cette  école,  et  bien  hautement  proclamé 
sa  gloire.  Il  commence  très  sagement 
par  établir  que  l'intelligence  de  celte 
école  n'est  plus  de  la  compétence  de  ce 
qu'on  appelle  vulgairement  les  connais- 
seurs; qu'elle  exige,  avant  tout,  une 
sympathie  forte  et  profonde  pour  les 
pensées  religieuses  des  artistes;  que  c'est 
dans  la  vie  des  saints  bien  plus  encore 
que  dans  celle  des  peintres  qu'il  faut 
chercher  la  preuve  des  rapports  intimes 
entre  la  religion  et  l'art.  Il  cite  à  l'appui 
de  cette  assertion  des  traits  touchans  de 
la  vie  de  saint  Bernardin ,  de  la  h. 
Ilumiliane,  et  un  souvenir  charmant  de 
ses  excursions  dans  les  lagunes  de 
Venise.  Il  est  clair  que,  pour  le  catholi- 
que, l'école  qui  a  le  mieux  compris  cette 
relation  entre  la  foi  cl  l'art  doit  occu- 
per la  plus  haute  place  dans  la  hiérarchie 
catholique,  même  quand  la  combinaison 
cle  l'idée  avec  la  forme  n'a  pas  lieu  d'une 


manière  précisément  conforme  aux  loi» 
de  l'optique  ou  de  la  géométrie.  Au 
XIV«  siècle  ,  tous  les  peintres  suivaient 
plus  ou  moins  celte  voie  :  au  XV«, 
comme  nous  l'avons  vu,  le  naturalisme 
envahit  Florence  ;  et  pour  retrouver  les 
peintres  qui  cherchaient  plus  haut  leurs 
inspirations,  et  les  grouper  ensemble, 
M.  Rio  parcourt  les  petites  villes  de  1* 
Toscane  ,  celles  de  l'Ombrie,  et  les  cloî- 
tres, véritables  sanctuaires  de  la  péni- 
tencecbrétienne.  Il  reconnaît  que  Sienne, 
envers  qui  nous  l'avons  trouvé  si  injuste, 
est  restée  bien  plus  lidèle  que  Florence 
aux  vieilles  traditions.  11  parle  de 
Taddeo  Bartolo,  auteur  de  l'histoire  de 
Marie,  à  la  chapelle  du  Palais-Public  ; 
nous  eussions  désiré  plus  de  détails  sur 
cette  œuvre,  et  surtout  sur  le  comparti- 
ment où  l'on  voit  Notre-Seigneur  venant 
retirer  sa  mère  de  son  tombeau,  sujet 
traité  d'une  manière  unique  par  ce  grand 
peintre;  c'était  un  artiste  essentiellement 
original  et  profond ,  comme  le  démontre 
la  curieuse  manière  dont  il  a  représenté 
chacune  des  phrases  du  Credo,  sur  les 
stalles  de  cette  mêaie  chapelle.  jNous 
excepterons  du  dédain  avec  lequel  M. 
Rio  traite  ses  travaux  hors  de  Sienne,  la 
délicieuse  Madone  allaitant  son  enfant^ 
à  l'Annunziata  de  Padoue.  Notre  auteur 
regrette  de  n'avoir  rien  retrouvé  de  ce 
qu'il  fit  à  Pérouse,  à  cause  de  l'influence 
incontestable  qu'il  exerça  sur  l'école 
ombrienne,  dont  cette  ville  fut  le  chef- 
lieu  ;  la  belle  descente  du  Saint-Esprit, 
qu'on  voit  à  Sanl-Agostino  de  Perouse, 
ne  serait-elle  pas  de  lui? 

Mais  les  miniatures  des  manuscrits  et 
livres  de  chœurs  furent  sui  tout  le  refuge 
du  spiritualisme  dans  l'art.  Au  sein  des 
cloîtres  la  miniature  conserve  toute  sa 
pureté  primitive,  tout  en  brisant  complè- 
tement ses  entraves  byzantines.  Deux  or- 
dres monastiques,  les  Dominicains  et 
les  Camaldules ,  cultivèrent  cette  bran- 
che de  l'art  avec  le  plus  grand  succès  : 
les  moines  du  Mont-Cassin  les  suivirent 
de  près.  M.  Rio  passe  en  revue  les  ma- 
gjiiliques  produits  de  ces  écoles  que  l'on 
voit  ifucore  è  Sienne  .  à  Ferrare ,  au  Va- 
tican ,  à  la  bibliothèque  laurenlienne. 

Tous  ces  moines  peintres  furent  les 
précurseurs  de  celui  que  nous  n'hésite- 
rons pas  à  nommer  le  plus  grand  des 


peintres  chrétiens ,  comme  il  en  fut  le 
plus  saint ,  le  bienheureux  frère  Jean  de 
Fiesole,  survomxné  Angelico,  à  cause  de 
son  angélique  piété,  et  que  l'on  nomme 
encore  aujourd'hui  à  Florence,  comme 
par  excellence  ,  il  Beato.  Cet  incompai  a- 
ble  artiste,  qui  commence  à  peine  à 
être  connu  <lc  nom  en  France^  bien 
que  nous  possédions  un  de  ses  chefs- 
d'œuvre  (1) ,  a  trioaiphé  môme  des  pré- 
jugés et  des  répugnances  classiques  de 
Vasari,  et  trouve  dans  M.  llio  un  digne 
tt  éloquent  panégyriste.  C'était  lui  qui 
se  mrttait  en  prières  chaque  jour  avant 
de  commencer  à  peindre  ,  car  ii  ns  tra- 
vaillait que  pour  exprimer  h  Dieu  sa 
foi ,  son  espérance  et  son  amour  ;  c'était 
lui  qui  pleurait  à  chaudes  larmes  cha- 
que fois  qu'il  avait  à  peindre  une  cru- 
cifixion, tant  il  souffrait  avec  le  Sauveur 
mort  pour  le  racheter.  Tout  catholique 
doit  éprouver  un  ineffable  bonheur  en 
contemplant  ces  œuvres  merveilleuses  oxi 
Dieu  a  permis  que  la  perfection  de  l'ex- 
pression vint  répondre  à  1  »  saintelé  de 
l'intention  ,  et  qui  sont ,  on  peut  le  dire 
hardiment  ,  le  nec  plus  ultra  de  i'art 
chrétien.  Ce  qui  le  prouvera  mieux  que 
tout,  c'est  le  sentiment  de  piété,  de 
componction  qui  vous  saisit  tout  d'abord 
à  la  vue  d'un  dCj  tableaux  du  Beato; 
c'est  ia  religion  ,  avec  toute  sa  force  , 
qui  vous  parle  sous  le  voil«  de  la  plus, 
pure  beauté.  On  nous  pardonnera  peut- 
être  do  citer  à  cette  occasion,  les  lignes 
suivantes  que  nous  avons  surprises  darsa 
les  effusions  rapides  d  une  âme  jeune  et 
pieuse  qui  se  trouvait  pour  la  première 
fois  devant  la  déposition  de  Croix  que 
IVl.Rio  recommande  spécialement.  «Oii!  « 
écrivait-elle  j  «  quelle  sur^bo.'idance  d'a- 
«  mour  de  Dieu  ,  d'immense  et  ardente 
«  contrition  devait  avoir  ce  cher  Fra 
«  Angelico  le  jour  où  il  a  peint  cela! 
«  comme  il  jaira  médité  et  pleuré  ce 
«  jour-là  ,  dans  le  foiiii  di;  sa  petite  cel- 
«  iule  ,  sur  le  .  souffrances  âe,  notre  divin 
«  Maître  !  chaque  caup  de  ;  inceau  ,  ch.i- 
«  quq  trait  qui  en  sortait ,  semblent  au 
M  tant  de  regrets  et  d'amour,  pioven^nl 
«  liu  fond  de  son  Ame.  Quelle  «'mouvùnto 


(1)  Le  couronnement  de  Marie  et  la  tie  de  saint 
Dominique  :  o"  1006  de  la  (;aleiie  du  LouTri,  grav* 
•n  1817  par  les  soios  d«  M.  (It  6cl)i«gel. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT.  135 

«  prédication  que  la  vue  d'un  pareil  ta- 
8  bleau  !....  O  délicieux  chef-d'œuvre! 
a  quel  bonheur,  quelle  véritable  grôce 
a  que  de  pouvoir  contempler  dans  celte 
a  merveilleuse  représentation  de  la  pas- 
a  sion  de;  Notie-Seigneur ,  le  cœur  tout 
tt  entier  ti  ardent  et  si  contrit  du  saint, 
«  qui  exhalait  ainsi  lessentimensdedou- 
«  leur  et  d'amour  dont  son  âme  était  inon- 
«  dée,  pendant  les  longues  heures  qu'il 
«  paisait  dans  le  calme  de  sa  solitude  en 
«  la  piésence  de  Dieu.  Donnez-moi,  Sei- 
a  gneur  ,  quelque  part  à  celte  componc- 
«  tion  immense  ;  qu'en  contemplant  ces 
a  œuvres,  mon  cœur  soit  si  profondé- 
«  ment  initié  par  ce  séraphique  religieux 
«  dans  la  voie  de  vos  douleurs ,  que  je 
«  songe  sans  cesse  à  y  prendre  part ,  à 
«  entrer  dans  cette  voie  de  la  croix  avec 
«  l'entraînement  de  l'amour ,  toutes  les 
«  fois  qu'il  vous  plaira  de  m'envoyer 
V  quelques  peines.  Je  devrais  peut-être 
«  borner  ma  demande  à  la  soumission, 
«  mais  c'est  trop  peu.  Oh!  oui ,  l'entraî- 
«  neaK  nt  de  l'amour,  c'est  là  ce  que  je 
«  soubaite  ,  ce  que  j'ose  vous  supplier  de 
«  ru'accorder  ,  après  avoir  vu  toutes  ces 
«  œuvres  de  votre  peintre.  D'autres  y 
a  voient  simplement  des  œuvres  d'art  ; 
a  moi ,  j'y  aurai  puisé,  je  le  sens,  d'inef- 
«  fables  consolations,  de  profonds ensei- 
«  gnemen".  » 

JNous  ne  pensons  pas  que  la  vue  d'au- 
cun des  chefs-d'œuvre  de  l'école  classi- 
que, ni  môme  des  prétendus  tableaux  de 
piéic  doU  on  tapisse  nos  églises,  inspire 
jamais  de  pareils  sentimens. 

]\I.  Rio  indique  avec  assez  d'exactitude 
les  principaux  travaux  du  Beato.  Il  a 
omiï  toutefois  le  beau  jugement  dernier, 
de  la  galerie  Fesch ,  acheté  par  le  car- 
dinal chez  un  boulanger  pourune  somme 
minime  ;  et  surtout  les  grandioses  fres- 
ques de  la  chapelle  de  Sainl-Brice ,  i 
Oivicto,  qui  représentent  aussi  le  juge- 
ment dernier  ,  mais  sur  une  échelle  plu» 
grande  qu'aucune  des  autres  productions 
de  Fra  Angelico-  sa  mort  ne  lui  laissa  pas 
le  temps  de  finir  son  œuvre  que  Signo- 
lelli  a  malheureusement  terminée  ;  mais 
ou  y  voit  de  lui  le  célèbre  et  sublime 
Chœur  des  prophètes  ,  et  le  Christ  fou- 
droyant les  nu-chans y  bien  autrement 
divin  que  le  Christ  forcené  de  Michel- 
Ange  ,  qui  a  voulu  l'iniiler.  JNous  «joule- 


136 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


rons  aussi,  comme  un  trait  précieux 
pour  les  amis  de  celle  grande  renom- 
mée catholique ,  que  deux  madones  de 
Rome,  célèbres  par  leurs  miracles,  lui 
sont  attribuées  :  l'une  à  Sainte-Cécile  , 
et  l'aulre  à  Sainte-Marie-Madeleine. 

Nous  avouons  que  nous  eussions  désiré 
que  M.  Rio  se  fût  un  peu  plus  étendu 
sur  les  œuvres  de  ce  peintre,  qu'il  eût 
donné  à  ses  lecteurs  une  idée  du  plan  et 
de  l'ensemble  de  ces  compositions  sans 
rivales.  A  son  défaut  nous  essayerons  de 
le  faire  pour  un  tableau  qui  est  indiqué 
dans  une  note  de  M.  Rio  (p.  190)  ,  le 
jugement  dernier  qui  se  trouve  à  i'Aca- 
démie  des  Beaux-Arts  de  Florence.  Nous 
ferons  d'abord  remarquer  qu'un  pareil 
sujet  suffit  seul  pour  constituer  la  diffi- 
culté la  plus  grande  que  Ton  puisse  avoir 
à  surmonter.  Comment  répondre  en  effet 
d'une  manière  satisfaisante  h  l'idée  que 
tout  chrétien  se  fait  d'une  scène  qui 
surpasse  en  grandeur  et  en  majesté, 
comme  en  variété  et  en  immensité,  toute 
autre  scène  remarquable  ^  et  qui  ren- 
ferme la  consommation  et  le  résumé  de 
toute  la  religion?  La  moindre  tentative 
exige  nécessairement  et  à  la  fois  l'imagina- 
tion la  plus  pure,  la  foi  la  plus  sincère  et  le 
talent  le  plus  accompli.  Tout  y  est  sur- 
nature! ;  ce  n'est  qu'en  transfigurant^ 
pour  ainsi  dire,  les  signes  et  les  formes 
que  la  nature  fournit  à  l'artiste,  qu'il 
peut  espérer  d'atteindre  son  but  ;  aussi 
peut-on  affirmer  que  les  peintres  dès 
écoles  mysliqups  ou  exclusivement  ca- 
tholiques, peuvent  ieuls  traiter  ce  sujet, 
etqueseulsilsyont  réussi.  Fra.\ngelico  a 
surpassé  tous  les  autres  et  s'est  surpassé 
Ini-mème  dans  le  tableau  dont  nous 
allons  tracer  une  trop  sèche  esquisse. 
Qu'on  se  figure  donc  une  planche  de 
quelques  pieds  carrés;  au  milieu  delà 
partie  supérieure ,  Notre-Seigneur  est 
assis  dans  sa  gloire;  ses  deux  bras  sont 
étendus;  sa  main  droite  portant  l'em- 
preinte rayonnante  de  la  plaie  du  cruci- 
fiement, est  ouverte  du  côté  des  élus, 
qu'il  semble  convirr  à  entrer  dans  son 
royaume;  sa  gauche  est  également  éten- 
due du  côté  des  damnés,  mais  elle  est 
fermée;  ils  n'en  voient  que  le  revers;  ca 
geste  seul  dit  tout  :  il  est  d'une  simplicité 
sublime.  Le  Seigneur  est  au  centre  d'une 
nuée  de  séraphins  disposés  en  forme 


d'amande  (forme  consacrée  à  cause  de  là 
Trinité  ,  dont  ce  fruit  était  le  symbole); 
ces  séraphins  sont  rouges  pour  exprimer 
l'ardeur  de  l'amour  qui  les  consume  ; 
autour  d'eux  sont  rangés  en  ellipses  con- 
centriques toute  la  hiérarchie  céleste ,  en 
adoration  ,  chaque  ordre  avec  son  sym- 
bole ,  les  archanges  avec  des  pallium , 
les  puissances  avec  des  casques  et  des 
lauces ,  etc.;  chacune  de  ces  petites 
figures  est  en  soi  une  charmante  minia- 
ture. Aux  pieds  du  Christ  un  ange  dresse  la 
croix  triomphante  ,  et  deux  autres  son- 
nent encore  des  longues  trompettes  qui 
ont  éveillé  le  genre  humain.  A  sa  droite, 
Marie ,  vêtue  d'une  longue  robe  blanche 
semée  d'étoiles,  doublée  de  vert  (couleur 
de  l'espérance) ,  les  mains  timidement 
croisées  sur  sa  poitrine  ,  lève  vers  son 
fils  un  délicieux  regard  d'amour  et  de 
prière  pour  les  pauvres  mortels;  à  sa 
gauche,  saint  Jean-Baptiste  présente  au 
Juge  suprême  l'agneau  symboliquecomme 
pour  l'apaiser  ;  derrière  la  reine  desi 
anges  et  le  plus  grand  des  saints  ,  sur  la 
même  ligne  sont  assis  en  deux  rangées, 
sur  leurs  Irônes,  les  patriarches,  les 
apôtres  et  les  principaux  saints  ;  Joseph 
à  côté  de  Marie  ,  et  comme  protégé  par 
elle  ;  Pierre  avec  la  clef  d'or  du  paradis 
et  la  clef  d'argent  du  purgatoire,  Paul 
av  ec  son  épée ,  Moïse ,  David  avec  sa 
lyre,  François  d'Assise  avec  ses  stygma- 
tes  lumineux;  Etienne,  la  figure  toute 
empreinte  de  la  joie  du  martyre,  et 
bien  d'autres.  De  légers  nuages  blancs 
voilent  leurs  pieds;  de  longs  rayons 
de  feu  resplendissent  de  tous  côtés 
autour  d'eux;  car  ils  sont  déjà  au 
sein  de  la  gloire  céleste.  Rien  ne  sau- 
rait égaler  l'expression  de  toutes  ces 
têtes,  ce  mélange  ineffable  de  béatitude 
calme  et  sereine  avec  le  saint  respect 
dont  les  frappe  l'éclat  de  la  justice  di' 
vine.  Jj'imagination  la  plus  exigeante 
reste  satisfaite  et  même  dépassée  ;  il 
semble,  comme  s'écrie  Vasari  lui-même, 
que  les  âmes  bienheureuses  ne  peuvent 
pas  être  autrement  dans  le  ciel.  La  partie 
inférieure  du  tableau  répond  parfaite- 
ment à  la  moitié  d'en  haut;  le  centre  est 
occupé  par  une  longue  avenue  de  tombes 
ouvertes  et  vides,  dont  la  perspective  se 
termine  par  le  grand  tombeau  de  Jésus- 
Christ,  le  seul  fermé  parce  qu'il  n'a  rien 


à  rendre.  Le  jugement  vient  d'être  pro- 
noncé :  chacun  connaît  son  sort.  A  gau- 
che les  damnés  de  toute  classe,  parmi 
lesquels  le  Bienheureux  (quoique  né  dans 
un  siècle  de  fanatisme  et  d'oppression), 
n'a  pas  craint  de  placer  des  rois ,  des 
cardinaux  et  beaucoup  de  moines,  sont 
entraînés  par  une  foule  de  démons  vers 
Tenfer,  qui  occupe  l'extrémité  du  ta- 
bleau, et  où  l'on  voit  les  sept  péchés 
capitaux  punis  dans  sept  cercles  diffé- 
rens,etau  fond  le  grand  Lucifer,  du  Dante, 
dévorant  un  pécheur  dans  chacune  de 
ses  trois  gueules,  A  droite  sont  les  élus, 
et  c'est  ici  où  l'on  peut  voir  jusqu'à  quel 
point  le  génie  chrétien  triomphe  des 
difficullés,  et  comment  une  inconcevable 
variété  peut  seconcilieravecla  pluscom- 
plète  unitéj  tous  ont  la  tête  levée  vers  1g 
ciel,  tous  regardent  leur  Sauveur  en  le 
remerciant,  en  l'adoranlj  et  nul  ne  res- 
semble à  son  voisin.  Au  premier  rang  on 
voit  un  pape,  dont  le  visage  calme  et 
sublime  semble  exprimer  surtout  la  joie 
du  repos  après  ses  durs  travaux  ;  derrière 
lui  un  empereur,  type  du  chevalier  chré- 
tien, puis  un  roi  et  à  côté  du  roi  un 
pauvre  pèlerin,  qui  a  cheminé  jusqu'au 
ciel;  une  jeune  princesse,  toute  écla- 
tante de  pureté  et  de  foi  ;  beaucoup 
de  religieuses  ,  d'évêques,  de  laïcs,  de 
moines  d'une  beauté  ravissante,  mais 
chez  qui  l'on  voit  bien  que  la  beauté 
physique  n'est  que  le  rayonnement  ex- 
térieur de  la  beauté  morale.  Mais  voici 
les  anges  gardiens  qui  viennent  chercher 
les  élus  sur  lesquels  ils  ont  veillé  pen- 
dant le  temps  d'épreuve  :  chaque  ange 
s'agenouille  à  côté  de  son  élu,  et  im- 
prime sur  ses  lèvres  un  baiser  fraternel 3 
puis  il  le  conduit  au  ciel  à  travers  une 
prairie  émaillée  de  fleurs,  où  les  anges 
et  les  hommes  sauvés  dansent  ensemble  ,• 
caillantes  cliorosque  ducentes  in  occuv- 
sum  régis;  les  uns  et  les  autres  sont 
couronnés  de  roses  blanches  et  rou- 
ges; dans  la  seule  expression  de  leurs 
mains  qu'ils  se  tendent  l'un  à  l'autre, 
il  y  a  un  trésor  de  poésie.  La  ronde 
finie,  ils  s'envolent  deux  à  deux  vers 
la  Jérusalem  céleste.  On  aperçoit  dans 
le  lointain  ses  murs  resplendi' sans;  son 
portail  enlr'ouvert  laisse  échapper  un 
torrent  de  rayons  dorés  au  milieu  des- 
quels va  se  perdre  un  couple  heureux, 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT.  13^ 

peut-être  un  ange  et  son  élu,  peut  être 
deux  âmes  qui  se  sont  aimées  et  sauvées 
ensemble  : 


Suso  aile  poste  rivolando  iguali. 

Plug.  c.  yiii. 

Qu'on  ajoute  à  celte  esquissa  le  pres- 
tige d'un  coloris  frais  et  pur,  un 
dessin  correct  sans  exagération  analo- 
mique,  des  draperies  d'une  grâce  par- 
faite ,  des  expressions  de  visage  vraiment 
divines,  et  l'on  aura  une  faible  idée  de 
ce  jugement  dernier  {i).  Quand  on  l'a  vu  et 
compris,  on  reste  bien  froid  devant 
celui  de  Michel-Ange. 

Tel  est  le  maitre  que  les  Italiens  mo- 
dernes rélèguent  parmi  les  barbares  de 
ce  qu'ils  appellent  i  tenipi  hassi,  les 
temps  bas  !  C'est  au  point  que  l'entrée  de 
la  chapelle  Saint-Laurent  au  Vatican 
qu'il  a  couverte  de  fresques  admirables, 
très  bien  appréciées  par  M.  Rio,  est 
interdite  aux  jeunes  artistes  italiens  et 
même  étrangers ,  par  les  ordres  de  M. 
Agricola,  peintre  lui-même  et  conserva- 
teur du  musée  pontifical.  Dans  sa  solli- 
citude pour  les  progrès  de  l'art,  ce  mon- 
sieur ne  veut  pas  que  de  jeunes  talens 
soient  exposés  à  se  perdre  en  donnant 
dans  la  voie  qu'a  suivie  le  Beato. 

Reprenons  maintenant ,  à  la  suite  de  M. 
Rio  ,  notre  marche,  et  voyons  avec  lui 
quels  sont  les  peintres  qui  sont  restés 
fidèles  à  ces  inspirations  si  bien  com- 
prises par  Fra  Angelico.BeiiozzoGozzoli, 
son  disciple  chéri,  semble  servir  de 
transition  entre  lui  et  l'école  ombrienne. 
Nous  blâmerons  IM.  Rio  du  laconisme 
avec  lequel  il  s'exprime  sur  la  magnifi- 
que cavalcade  des  rois  mages,  que  Be- 
nozzo  a  peinte  à  fresque  au  palais  Ric- 
cardi;  nous  le  blâmerons  surtout  d'avoir 
comparé  ces  cavaliers  aux  bas-reliefs  du 
Parlhénon  :  Dieu  merci ,  ils  n'ont  rien 
de  commun  ;  et  le  grand  peintre  chrétien 
dont  chaque  coup  de  pinceau  et  jusqu'au 

(1)  Par  une  disposition  liabile,  et  qui  se  retrouve 
dans  le  grand  tableau  de  F.  Angelico  au  Louvre,  lej 
vètemens  do  toutes  les  ligures  relonihonl  de  ma- 
nière à  ce  que  leurs  pieds  ne  soient  jamais  visibles  : 
on  ne  saurait  croire  combien  Pensemble  en  devient 
plus  aérien,  plus  surnaturel. 

Co  chef  d'œuvre  est  enfoui  dans  une  petite  salle 
basse  de  l'Académie.  Il  n'a  jamais  été  gravé,  ni 
inêm«  décrit,  à  ce  qu«  nouf  tacliionj. 


139 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


moindre  détail  exprime  cette  pensée  chré- 
tienne qui,  comme  nous  le  disions  plus 
haut,  doit  transfigurer  la  nalure,  n'a 
rien  de  commun  avec  la  beauté  analo- 
luique  et  apprêtée  des  œuvres  du  paga- 
nisme. En  revanche,  l'auteur  nous  donne 
une  bonne  appréciation  des  œuvres  gi- 
gantesques de  Benozzo,  à  Campo  Santo 
de  Pise,  ainsi  qu'à  Monte  Falco.  Il  lui 
décerne  ,  à  juste  titre ,  la  palme  du 
genre  patriarclial ,  le  plus  diflicile  de 
tous. 

Gentile  de  Fsbriano,  autre  élève  du 
Beato,  et  le  plus  ancien  des  grands 
peintres  ombriens,  sema  dans  toute 
l'Italie  des  chefs-d'œuvre  de  peinture 
vraiment  mystique ,  et  jouit  d'une  popu- 
larité immense. 

Pierre  Antonio  de  Foligno,  JNicolas  de 
Foligno,  Fiorenzodi  Lorenzo  (1),  autres 
peintres  ombriens,  montrent  dans  leurs 
œuvres  l'influence  évidente  de  Taddeo 
Barloli ,  le  Siennois ,  et  de  Benozzo  Goz- 
zoli,  le  Florentin. 

La  plus  pure  fleur  de  l'école  de  Sienne 
et  de  Florence,  avait  été  peu  à  peu 
transplantée  et  soigneusement  cultivée 
sur  les  montagnes  de  l'Ombrie ,  où  le 
tombeau  de  saint  François  d'Assise,  re- 
gardé au  moyen  âge coamie  ie  lieu  Icplus 
sacré  du  monde  ,  après  Jérusalem  ,  atti- 
rait et  nourrissait  la  piété  j  où  Pérouse, 
toujours  guelfe  au  milieu  des  dissen- 
sions de  l'Italie  ,  avait  toujours  offert  un 
asile  sûr  aux  souverains  pontifes,  trop 
souvent  exilés  de  Rome.  Aussi ,  à  la  fin 
du  XV«  siècle,  après  la  mort  du  Beato 
et  de  Benozzo,  la  suprématie  de  l'art 
chrétien  est  dévolue  à  l'école  ombi  ienne 
dans  la  personne  de  Pérugin  ,  de  Pintu- 
recchio,  et  de  P>aphaël  avant  sa  chute, 
glorieuse  Irinité  qui  n'a  jamais  été  et  ne 
sera  jamais  surpassée.  M.  Rio  établit, 
d'une  manière  sati:.faisante ,  que  le  Pé- 
rugin eut  pour  maître  Fiorenzo  di  Lo- 
renzo, élève  ttimi  aleur  de  Bt^nozzo^au 
lieu  des  niituralistcs  Hiioniigli  ou  Picro 
délia  Francesca  :  il   réfute  ensuite  vic- 

(1)  Puisque  M.  Kio  file  un  (alilcau  de  celui-ci  à 
la  sacristie  de  Sun-I'runccsro  de  Pérouse  ,  nous 
somiuet  surpris  (|u'il  u'uil  |)oinl  parlé  de  Viltore 
Pisanelio,  peintre  de  Vérone,  uuteur  do  la  liello 
eérie  des  actions  de  saint  Iteruardin  ,  qu'on  voit 
dans  cette  même  sacristie.  Il  a  tous  les  droits 
do  coinplcr  parmi  les  maîtres  de  Técolo  mystique. 


torieusement,  d'après  Mariotti ,  les  ca- 
lomnies atroces  dont  Yasari  a  chargé  la 
mémoire  du  Pérugin  ,  et  qui  s'expliquent 
par  l'antipathie  profonde  et  réciproque 
qui  régna  entre  Pérugin  et  l'école  de 
Michel-Ange,  à  laquelle  appartint  plus 
tard  Yasari.  Celui  ci  était  du  reste  strvile 
courtisan  des  Médicis,  qui  ne  voulurent 
jamaischargerd'aucun  travaille  Pérugin, 
exclusion  qui  l'honorera  toujours  aux 
yeux  de  ceux  qui  apprécient  la  déplora- 
ble influence  de  ces  marchands,  si 
vantés  parles  païens  des  XVF  et  XYII* 
siècles ,  et  par  les  incrédules  du  XYIIfe.  Il 
est  certain,  comme  dit  M.  Rio  ,  que  les 
lauréats  soldés  de  la  cour  des  Médicis 
ne  pouvaient  guère  sympathiser  en  dé- 
sintéressement avec  un  peintre  qui  pei- 
gnait à  fresque  tout  l'intérieur  d'un  ora- 
toire pour  une  omelette  {una  frittata)  (1), 
comme  l'avait  fait  le  Pérugin,  dans  sa 
ville  natale.  Ce  merveilleux  artiste  sut 
effectuer  la  conciliation  si  difficile, 
alors  surtout,  de  progrès  immenses 
dans  le  coloris  et  le  dessin  avec  la  pureté 
et  la  profondeur  des  traditions  mysti- 
ques. Ses  divers  travaux  sont  énumérés 
et  jugés  par  M.  Rio,  avec  son  talent  et  sa 
perspicacité  ordinaires;  toutefois,  nous, 
n'adopterons  pas  sans  exception  tous  ses 
jugemens,  ni  son  admiration  pour  le 
tableau  du  palais  Albani,  à  Rome  ,  et  les 
têtes  de  saints  à  Saint-Pierre  de  Pérouse, 
ni  la  proscription  qu'il  prononce  impi- 
toyablement contre  toutes  les  œuvres  du 
Pérugin  postérieures  à  l'an  1500.  Nous 
lui  demanderons  si  l'admirable  saint 
Sébastien,  à  genoux  sur  une  marche  du 
trône  de  la  Madone  ,  et  qui  lui  offre 
les  flèches  dont  il  a  été  percé,  si  ce  ta- 
bleau qui  se  trouve  à  la  sacristie  de  Sanl- 
Agostino,  et  qui  est  daté  de  1510,  n'est 
pas  digne  des  meilleurs  joursdu  Pérugin? 
Kt  la  grande  fresque  de  San-Severo, 
peinteen  1521,  lorsqu'il  était  octogénaire, 
est-ce  une  œuvre  de  décadence?  Pour 
nous  ,  nous  croyons  qu'il  faut  une  ten- 
dre indulgence  pour  la  vieillesse  des 
peintres  chrétiens  et  môme  pour  leurs 
faiblisses  ,  loisqu'ils  sont  restes  jusqu'au 
bout  fidèles  à  la  pureté  et  à  la  vérité, 
et  qu'ils  n'ont  pas,  comme  Raphaël, 
honteusement  sacrifié  au  veau  d'or  de  la 

(1)  Mariotti ,  Lellerc  Perugine. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


139 


sensualité  et  du  paganisme.  Quoiqu'il  en 
soit ,  s'il  y  a  eu  décadence  chez  le  Péru- 
gin  dans  ses  dernières  années  ,  il  n'y  en 
eut  aucune  dans  son  école;  «  elle  était  ce- 
pendant, dit  M.  Rio  ,  sous  le  rapport  de 
la  variété  des  sujets  plus  pauvre  que  les 
autres  écoles  contemporaines;  on  n'y 
exploitait  ni  les  turpitudes  mythologi- 
ques, ni  l'étude  des  bas-reliefs  antiques, 
ni  même  les  grandes  scènes  historiques 
de  l'histoire  sainte;  on  se  bornait  au  dé- 
veloppement et  au  perfectionnement  de 
certains  types,  très  restreints  en  nombre, 
mais  qui  réunissaient  tout  ce  que  la  foi 
peut  inspirer  de  poésie  et  d'exaltation. 
La  gloire  de  l'école  ombrienne  est  d'avoir 
poursuivi  sans  relâche  le  but  transcen- 
dental  de  l'art  chrétien,  sans  se  laisser 
séduire  par  l'exemple,  ni  distraire  par 
les  clameurs;  il  semblerait  qu'une  béné- 
diction spéciale  fut  attachée  aux  lieux 
particulièrement  sanctifiés  par  saint 
François  d'Assise ,  et  que  le  parfum  de 
sa  sainteté  préservait  les  beaux  arts  de 
la  corruption,  dans  le  voisinage  de  la 
montagne  où  tant  de  peintres  pieux 
avaient  contribué  l'un  après  l'autre  à 
décorer  son  tombeau.  De  là  s'étaient 
élevées  comme  un  encens  suave  vers  le 
ciel  des  prières  dont  la  ferveur  et  ia 
pureté  assuraient  l'efficacité:  de  là  aussi 
étaient  jadis  descendues  comme  une 
rosée  bienfaisante  sur  les  villes  plus 
corrompues  de  la  plaine,  des  inspira- 
tions de  pénitence  qui  avaient  gagné  de 
proche  en  proche  le  reste  de  l'Italie. 
L'heureuse  influence  exercée  sur  la  pein- 
ture faisait  partie  de  cette  mission  de 
purification,  et  nous  voyons  en  elfet  le 
Pérugin,  qui  fut  le  grand  missionnaire 
de  l'école  ombrienne,  en  étendre  les  ra- 
mificationsd'unboulàl'autrederitalie.» 
(  p.  234-237.  ) 

Sienne  fut  la  première  ville  qui  répon- 
dit à  son  appel  :  il  y  a  laissé  un  tableau 
dont  M.  Rio  ne  parle  pas,  mais  qui  est, 
selon  nous,  son  chef-d'œuvre;  la  Crucifi- 
xion h  Sanl-Ai^osiino.  Mais  en  parlant  de 
Sienne,  nous  retrouverons  chez  M.  Rio 
ce  mélange  de  légèreté  et  de  sévérité 
que  nous  lui  avons  plus  haut  reproché. 
Il  parle  de  Mathieu  de  Sienne  (  p.  109  et 
238),  avec  une  injustice  vraiment  révol- 
tante :  il  lui  reproche  un  massacre  des 
Jnnocens   qu'il  qualifie  de  hideux  :  ce 


n'est  sans  doute  pas  au  tableau  qui 
représente  ce  sujet  dans  l'église  des  Ser- 
vîtes de  Perouse  que  s'applique  ce  juge- 
ment :  car  il  est  très  beau ,  et  la  tête 
d'Hérode  surtout  est  étonnante.  Le  même 
Fujct  a  été  traité  par  ce  même  maître  au 
chœur  de  Sant-Agostino,  d'une  manière 
satisfaisante.  Mais  comment  notre  auteur 
a-t-il  pu  oublier  le  délicieux  tableau  de 
Matteo,  daté  de  1479,  dans  la  même  cha- 
pelle où  est  la  célèbre  ft''adone  du  vieux 
Guido,  tableau  où  l'on  voit  Marie  entourée 
d'anges  musiciens,  touscharmans, ayant  à 
ses  genoux  saint  Jérôme  et  saint  Jacques, 
à  ses  côtés  saint  Sébastien  et  un  pape 
martyr^  et  au  dessus  du  tout,  une  admi- 
rable adoration  des  rois  ?  Mais  lui-même 
nous  in  a  indiqué  un  autre  plus  délicieux 
encore  à  San-Spirito ,  qui  représente  la 
Sainte-Vierge  Assunta ,  dans  un  médail- 
lon de  Séraphins  oblong  comme  le  ca- 
lice d'une  flear  dont  les  ailes  des  anges 
formeraient  les  pétales.  Le  neveu  de  Mat- 
teo, Jérôme,  méritait  aussi  d'être  nommé, 
ne  fût-ce  qu'à  cause  de  ce  beau  tableau 
où  l'on  voit  les  deux  saintes  Catherine 
à  genoux  devant  la  madone  ,  daté  de 
1508,  dans  l'église  de  Saint-Domini- 
que. Pacchiarotto ,  disciple  illustre  et 
presque  rival  du  Pi'rugin  ,  est  traité  avec 
une  brièveté  désespérante,  et  mis,  on  ne 
sait  pourquoi ,  sur  la  même  ligne  que 
Baccafumi ,  homme  de  la  décadence. 
Comment  M.  Rio  n'a-t-il  pas  étudié  un 
peu  sa  vie,  qui  fut  politique  aussi  bien 
qu'artistique,  comme  celle  de  Yanui;  car 
il  aurait  été  pendu  comme  chef  d'é- 
meute ,  si  les  Franciscains  ne  l'avaient 
pas  sauvé  et  fait  passer  en  France  (1)? 
Comment  n'a-t-il  pas  consacré  une  ligne 
à  cette  admirable  fresque  qui  orne  un 
lieu  cher  et  sacré  pour  tout  catholique, 
la  chambre  occupée  par  sainteCatherine 
de  Sienne  dans  la  maison  de  son  père  le 
teinlurier,  IVosque  qui  représente  la  vi- 
site de  Catherine  à  son  amie  sainte  Agnès 
de  iMoi'.tepuIciano  étendue  morte  sur  sa 
bière,  et  où  la  beauté  féminine  a  atteint 
ce  |)oint  où  l'inspiration  chrétienne  peut 
seule  conduire?  INous  renouvellerons 
doue  ici  le  désir  et  l'espoir  de  voir  toute 
la  partie  de  Sienne  refaite.  Nous  fon- 
cevrionsces  omissions,  ces  injustices  chez 

(1)  Valéry,  iv,  p.  278. 


140 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


tout  autre,  mais  nous  ne  les  pardonnons 
pas  à  un  homme  qui  s'est  idenlilié. 
comme  M.  Rio,  avec  toutes  les  lois  et 
toutes  les  jouissances  de  la  vi'ritable 
esthétique.  Quant  à  nous,  nous  estimons 
que,  après  tant  d'oubli  et  d'impies  dé- 
dains, c'est  un  devoir  de  recueillir  et  de 
chérir  scrupuleusement  jusqu'aux  moin- 
dres travaux  des  peintres  restés  purs, 
comme  une  portion  précieuse  du  trésor 
catholique. 

Boccaccio  Boccaccini  fut  à  Crémone 
le  digne  représentant  du  Pérugin  :  tan- 
dis que  la  liaison  intime  de  celui-ci  avec 
André  Yerocchio  et  Lorenzo  di  Credi,  le 
maître  et  le  condisciple  de  Leonardo  de 
Yinci ,  assurait  à  ces  doctrines  une  in- 
fluence légitime  sur  la  magnifique  et  si 
chrétienne  école  de  Lombardie. 

Mais  ce    fut  surtout   à    Bologne   que 
l'école  ombrienne  trouva  une  sympathie 
qui  eut  les  suites  les  plus  heui-euses  pour 
Tart.  A  M.  Rio  appartient  la  gloire  d'a- 
voir réhabilité ,  ou  pour  mieux  dire  dé- 
couvert la  véritable  école  bolonaise,  non 
pas  celle  des  Dominiquin  et  des  Carra- 
ches  qui  a  été  si  long-temps  et  à  si  juste 
titre  l'objet  du  culte  des  matérialistes  ; 
mais  l'ancienne  et  religieuse  école  des 
XIV«  et  XY»   siècles ,  qui  ne  s'éteignit 
que  dans  la  ruine  générale  de  l'art  au 
XVI«  siècle.  Elle  se  distinguait  peut-être 
plus  encore  que  celle  de  Florence,  par 
sa  piété  traditionnelle.  Vitale  ,  élève  de 
ce  Franco  que  le  Dante  a  vanté  (Purgat. 
c.  II  ),  ne  put  jamais  se  résoudre  à  pein- 
dre une  crucifixion,  disant  que  c'était 
une  tâche  trop  douloureuse  pour  son 
cœur.   Jacopo  Avanzi,  dont  on  voit  en- 
core d'admirables  fresques  al  Santo  de 
Padoue,  l'ut  long-temps  retenu  par  le 
même  scrupule.  Lippo  Dalmasio  ne  vou- 
lait peindre  que  des  images  de  la  Sainte- 
Vierge,  et  «  telle  était  à  ses  yeux  l'im- 
portance de  ce  travail  qu'il  n'y  mettait 
jamais  la  main  sans  s'y  être  préparé  la 
veille  par  un  jeûne  austère,  et  le  jour 
même  par  la  communion»  (p.  24.3). Aussi 
ce  genre  de  préparation  lui  réussit-il  si 
bien  que  le  Guide,  en  plein  dix-septième 
siècle,  restait  ravi  d'admiration  devantsa 
Madone:  celle  qu'on  voit  encore  .sur  la 
façade   de    l'église   San-Proculo   justifie 
bien  son  extase.  JNous  sommes  surpris 
que  dans  celte  énuméralion  des  gloires 


primitives  de  l'école  bolonaise,  M.  Rio 
ait  omis  un  nom  qui  devait  le  frapper 
particulièrement  ,  celui  de  sainte  Ca- 
therine de  Bologne  :  elle  s'appelait  Ca- 
therine Vigri ,  naquit  à  Ferrare  en  1413, 
fut  abbesse  des  Clarisses  à  Bologne  ,  et  y 
mourut  en  1453  (I):  au  milieu  des  vertus 
héroïques  et  des  actions  miraculeuses 
qui  l'ont  fait  canoniser,  elle  cultivait 
avec  ardeur  la  musique  et  la  peinture  : 
on  conserve  deux  de  ses  tableaux ,  qui 
tous  deux  représentent  sainte  Ursule  , 
l'un  à  l'académie  de  Venise,  l'autre  à  la 
Pinacothèque  de  Bologne. 

Francesco  Francia  est  l'astre  rayon- 
nant de  l'école  de  Bologne:  contempo- 
rain et  émule  du  Pérugin ,  il  a  puisé  aux 
mêmes  sources ,  et  mérite  de  prendre 
place  avec  lui,  Fra  Angelico  ,  Lorenzo 
di  Credi ,  et  quelques  autres ,  dans  ce 
cercle  de  peintres  d'élite  où  doivent  se 
concentrer  les  admirations  du  chrétien.  Il 
n'est  guère  connu,  même  de  nom,  en 
France.  Notre  fameux  musée  du  Louvre 
ne  possède  pas  un  seul  tableau  de  lui , 
quoique  tous  ceux  d'Allemagne  aient 
pu  facilement  s'en  pourvoir.  Les  beaux 
génies  qui  ont  présidé  à  cette  collec- 
tion ont  sans  doute  cru  que  cette  pein- 
ture mystique  ne  méritait  pas  de  fi- 
gurer à  côté  des  Rubens  et  des  Le- 
brun :  c'est  à  ce  même  esprit  que  nous 
devons  de  n'avoir  pas  un  seul  tableau 
remarquable  du  Pérugin,  tandis  que  le 
petit  nombre  de  tableaux  des  anciennes 
écoles  qui  s'y  sont  glissés,  sont  rélégués 
dans  l'antichambre  (2).  Francia  a  at- 
teint ,  pour  le  type  de  la  Madone  ,  une 
perfection  sans  rivale  :  la  tendre  dévo- 
tion qu'il  lui  portait,  pouvait  seule  lui 
révéler  ces  secrets  célestes.  Sa  modestie 


(1)  Elle  a  élc  canonisée  en  1722;  sa  fête  se  célèbre 
le  9  mars. 

(2)  M.  Rio  a  très  sagement  relevé  ce  gâchis  qui 
règne  dans  la  distribution  des  tableaux  de  notre  ga- 
lerie ,  et  qui  contraste  d'une  manière  si  liumilianto 
pour  nous  avec  l'excellent  arrani^emenl  chronologi- 
que des  galeriesde  Berlin,  Municbet  Florence.  Mais 
qu'est-ce  que  cela  auprès  du  grossier  vandalisme, 
(jui  fait  clouer  des  planches  pcnr/finf  six  mois  de  cha- 
que année,  devant  tous  les  tableaux  anciens,  afin  de 
pouvoir  exposer  les  productions  des  médiocrités 
modernes.  La  poshrilé,  en  lisant  ce  fuit  dans  Tllis- 
toire  de  l'Art  do  notre  temps,  aura  peine  h  I« 
Croira. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


141 


égalait  sa  piété  :  il  signait  toujours  ses 
tableaux  Francia  Aurifex ,  se  croyant 
indigne  du  nom  de  peintre.  Kous  vou- 
drions pouvoir  donner  la  description  du 
tableau  ravissant  que  semble  indiquer 
M.  Rio  (  p.  249  ) ,  et  qui  représente  saint 
Augustin  hésitant  entre  Jésus  et  Marie  ; 
mais  le  temps  et  l'espace  nous  pressent. 
Francia  se  lia  avec  le  jeune  Raphaël, 
pendant  que  celui-ci  était  dans  toute  la 
pureté  de  sa  première  manière  :  mais 
c'est  une  calomnie  impudente  de  Va- 
sari  ,  comme  le  démontre  très  bien 
M.  Rio  ,  que  de  prétendre  que  Francia 
mourut  de  chagrin  en  se  voyant  éclipsé 
par  la  Sainte  Cécile  de  Raphaël.  S'il 
était  en  effet  mort  de  chagrin,  c'eût  été 
sans  doute  d'y  voir  la  dégradation  pré- 
coce du  génie  j  malheureusement  pour 
la  véracité  de  Yasari,  il  survécut  de 
deux  ans  à  Raphaël,  mais  en  se  gardant 
bien  de  l'imiter,  et  ayant  même  cessé 
toute  intimité  et  toute  correspondance 
avec  lui  depuis  l'adoption  de  sa  dernière 
manière.  Que  pouvait-il  y  avoir  de  com- 
mun entre  le  peintre  des  ravissantes  Ma- 
dones qu'on  voit  à  Bologne  justement 
en  face  de  la  Sainte  Cécile j  et  l'air  déjà 
si  effronté  de  la  Madeleine  de  ce  dernier 
tableau  (l)?  Francia  eut  de  nombreux 
élèves.  L'élite  d'entre  eux  travailla  avec 
lui  aux  fresques  de  Sainle-Cécile,  si  belle 
encore  malgré  l'abandon  où  i'a  laissée  l'in- 
curie des  Italiens  pour  leurs  anciens  maî- 
tres. Lorenzo  Costa  et  Amico  Asperlini 
restèrent  fidèles  ii  ia  voie  tracée  par  leurs 
maîtres.  D'autres,  parmi  lesquels  on  re- 
marque le  fameux  graveur  Marc  Antoine, 
cédèrent  à  la  séduction  du  paganisme. 
On  regrette  de  ne  pas  liouver  ici  un  mot 
sur  un  élève  de  Francia  ,  Timoteo  Viti, 
auteur  d'une  JMadeleine  pénitente  (  à  la 
Pinacothèque)  dont  la  pudeur  et  la  fer- 
veur forment  un  noble  contraste  avec 
les  affreuses  profanations  doïJt  ce  sujet  a 
été  accablé  depuis  la  renaissance.  Ce  se- 
rait aussi  la  place  naturelle  de  quelques 
renseignemens  sur  les  grands  maîtres  de 
la  primitive  école  de  Ferrare,  Mazzolini 
et  Panetti ,  formés  à  l'école  de  Francia 

(l)  On  peut  en  juger  d'après  la  gravure  de  la 
sainte  Cécile,  récemment  faite  par  Gandolfi,  ou  celle 
publiée  ca  France  par  Desnoyer» ,  k  ce  qu'il  nous 
l«iabl«. 


et  de  Costa,  et  dignes  de  tels  maîtres. 

Après  avoir  examiné  ainsi  les  résultats 
de  l'influence  du  Pérugin  au  dehors, 
M.  Rio  revient  à  ses  disciples  en  Ombrie 
même.  Puisqu'il  a  honoré  de  ses  éloges 
Gerino  de  Pistoja,  et  Paris  Alfani,  qui 
en  sont,  selon  nous,  bien  indignes,  on 
ne  conçoit  pas  pourquoi  il  a  omis  Sini- 
baldo  Ibi ,  dont  on  voit  un  si  beau  Saint- 
Antoine  à  San-Francesco  de  Pérouse , 
et  surtout  Giannicola  Manni ,  dont  le 
tableau  vraiment  sublime  forme  avec  la 
Madone  de  Pinturecchio ,  si  justement 
appréciée  par  l'auteur  (p.  266),  le  plus 
bel  ornement  de  la  petite  mais  délicieuse 
galerie  de  Pérouse  (1).  Les  ouvrages  de 
Pinturecchio  ont  été  traités  avec  soin  et 
prédilection  par  M.  Rio,  surtout  ses 
fresques  exquises  de  Sainte-Marie  du  peu- 
ple, «  la  première  église  que  l'étranger 
«  salue  en  entrant  dans  Rome.  »  JNous 
lui  reprochons  seulement  trop  de  sévé- 
rité pour  les  œuvres  de  ce  pauvre  Pintu- 
recchio à  Spello,  et  l'oubli  complet  de 
ïaCappella  Bella  peinte  par  lui  dans  cette 
petite  ville  ,  et  oîi,  dans  une  Nativité ^  il 
a  eu  la  belle  idée  de  montrer  sur  les 
langes  qu'un  Séraphin  apporte  à  l'enfant 
divin,  l'empreinte  prophétique  de  la 
croix.  Nous  avons  dit  plus  haut  pour- 
quoi nous  étions  plus  indulgent  que 
M.  Rio  pour  la  veillesse  des  grands  pein- 
tres chrétiens  :  nous  préférons  la  veil- 
lesse de  Pinturecchio  au  progrès  de 
Raphaël. 

Nous  ne  dirons  rien  de  ce  Signorelli 
renégat  de  l'école  mystique,  qui  poussa 
l'amour  de  l'anatomie  jusqu'à  l'étudier 
sur  le  calavre  de  son  propre  fils  :  mais 
nous  nous  hâterons  d'arriver  avec  M.  Rio 
à  Raphaël,  le  plus  illustre  des  élèves  du 
Pérugin. Nous  admet  trions  volontiersavec 
M.  Rio  qu'il  a  porté  l'art  chrétien  à  son 
plus  haut  degré  de  perfection  ;  si  nous 
n'étions  attristé  et  révolté,  même  en 
présence  de  ses  chefs-d'œuvre  les  plus 
purs,  par  la  pensée  de  sa  déplorable  dé- 
fection. 11  est  certain  que  nul  n'a  réuni 
à  un  si  haut  point  que  lui  toutes  les 
qualités  les  plus  variées,    pendant  les 

(1)  Le  directeur  de  cette  galerie,  M.  le  professeur 
Sanguinetti,  est  du  très  petit  nombre  des  ItalienB 
qui  aiment,  conapreunenl  et  pratiquent  lu  peialurf 
catliolique. 


142  DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE , 


dix  premières  années  de  sa  carrière  : 
mais  cVst  justement  parce  qu'il  a  le 
mieux  connu  et  le  mieux  pratiqué  la 
sainte  vérité,  qu'il  est  plus  coupable  d'a- 
voir volontairement  embrassé  des  er- 
reurs piofanes.  Quoique  les  tableaux  de 
sa  première  manière  soient  les  plus 
beaux  du  monde  ,  on  ne  doit  pas  dire 
qu'il  a  été  le  plus  grand  des  peintres, 
pas  plus  qu'on  ne  pourrait  dire  qu'Adam 
a  élé  le  plus  saint  des  homnits,  parce 
qu'il  a  été  sans  péché  dans  le  Paradis. 
M.  Rio  analyse  avec  une  attention  par- 
faite les  principales  œuvres  de  Pvaphaël 
depuis  l'an  1500  où  il  se  lit  l'élève  d'j 
Pérugin,  jusqu'au  moment  où  il  renonça 
aux  iradilions  ombriennes  pour  fonder 
l'école  Romaine  (1).  Il  établit  une  foule 
de  rapports  tiès  précieux  enlre  les  cir- 
constances extérieures  de  la  vie  de  Ra- 
phaël, ses  amitiés,  les  lieux  qu'il  visita  et 
ses  ouvrages.  Il  commence  par  le  Spo- 
salizio ,  et  finit  à  la  Dispute  du  Saint- 
Sacrement  :  ce  sont  les  deux  termes 
extrême^  du  génie  chrétien  de  Raphaël, 
et  on  peut  le  dire,  les  deux  plus  merveil- 
leuses productions  de  la  peinture.  Mais 
croirait-on  que  le  SposaliziOj  celte  œii- 
vie  heureusement  popularisée  en  Fr^ince 
par  la  belle  gravure  de  Longhi,  celte 
œuvre,  comme  dit  M.  Rio,  à  la  fois  naïve 
eti  sublime _,  est  si  peu  comprise  a  Milan 
qui  a  le  bonheur  de  la  posséder,  que  les 
fins  connaisseurs  de  cette  ville  disent 
que  c'est  un  tableau  d'apprenti,  et  re- 
grettent les  40,000  francs  qu'il  a  coûté. 
Nous  n'essaierons  pas  de  suivre  M.  Rio 
dans  son  examen  qui  mérite  une  lecture 
approfondie,  Nous  regrettons  qu'ii  n'ail 
pas  lait  men  ion  -'.ei  Madones  Alfauiel 
Contes!abile  à  Pérouse,  et  qu'il  ait  parlé 
si  li^gèn  meni  du  petit  tableau  du  comte 
Tosi  à  lirescia,  qui  rej)iésente  notre  Sei- 
gneur à  mi-corps,  le  doigt  sur  li  plaie 
de  son  côté  ,  et  disait  à  ses  disciples 
Fax  vobis  :  jamais  Raphaël  n'a  mieux 

(1)  On  est  encore  si  peu  familiarisé  en  France 
a^ec  la  première  maniiMo  (c'esl-à-dirc  la  inaiiièro 
cliréiieriiie)  tic  Itupliat-I  ,  (lue  nous  nuu»  souvenons 
d'avoir  lu  dans  la  Kecue  de  Paris  du  10  octobre  UiôG, 
un  article  sii;n<''  L.  Tliorc  ,  dont  lautcur  parait  stu- 
pL'fuil  de  ce  qu'un  tableau  de  Hupliacl,  daté  do  lôiM, 
a  pu  exciter  son  adniirul;on.  (Juaurull  donc  dit  cel 
écrivain  devant  le  crucifienieul  du  cardinal  Fesch 
qui  est  de  JiJOô ,  cl  le  Hposalmv  iiui  esl  Ue  ii>04. 


réussi  dans  la  tête  du  Christ  (1).  31.  Rio 
a  commis,  ce  nous  semble,  une  erreur 
grave  (p.  281  )  en  disant  que  le  premier 
tableau  fait  par  Raphaël  après  le  Sposa- 
lizio ,  la  sublime  Incoronazione  du  Va- 
tican ,  a  été  terminé  vingt  ans  plus 
tard  par  Jules  Romain  et  le  Fatîore. 
Dans  ce  délicieux  tableau  (2),  tout  est 
d'un  seul  jet,  et  ce  jet  s'élance  des  sour- 
ces les  plus  limpides  de  l'art  mystique  : 
rien  n'indique  l'attouchement  impur  de 
Jules  Romain.  M.  Rio  l'a  sans  doute  con- 
fondu avec  le  tableau  voisin,  dit  la  Ma- 
dona  di  JMonte  Luce  qui  représente  le 
même  sujet,  œuvre  conjointe  de  ces 
deux  élèves  dégénérés  de  Raphaël,  mais 
à  laquelle  le  génie  du  Raphaël  pérugi- 
nesque  est  complètement  étranger.  Il 
a  omis  aussi,  on  ne  sait  pourquoi,  le 
chef-d'œuvre  de  la  galerie  du  Vatican , 
le  Presepe  délia  Spineta ,  que  l'on  croit 
être  le  fruit  du  travail  réuni  du  Pérugin, 
de  Pinturecchio  et  de  Raphaël.  Il  serait 
fort  difficile  de  distinguer  la  part  de 
chacun  :  mais  on  peutdire  hardiment  que 
s'ils  y  ont  tous  trois  travaillé,  ils  s'y  sont 
tons  trois  surpassés.  La  Vierge ,  dite  du 
duc  d'Albe,  dont  M.  Rio  dit  avec  raison 
que  «  nul  tableau  n'est  plus  propre  à 
«  exalter  le^i  âmes  pieues  qui  veulent 
«  méditer  sur  ies  mystères  de  la  Pas- 
R  sion.»  na;^uère  à  Londres,  chez  le  géné- 
reux M.  Cocsvelt,  vient  de  passer  à  Pé- 
teî  sbourg,  et  est  par  const^qiient  perdue 
pour  l'Europe  catholique  et  civilisée.  Le 
rapprochement  entre  la  Z)«/j«^ec^«  i^rtin^- 
Sacremcnt  et  le  poème  du  Dante,  est  na- 
turel et  juste  :  cette  fresque  est  en  effet 
un  véritable  poème  en  peinture.  Pour- 
quoi faut-il  qu'aussitôt  après  l'avoir  ter- 
minée, il  ail  cédé  aux  suggestions  du 
-erpent?  comme  dit  rotre  auteur:  «  le 
contraste  est  si  frappant  entre  le  style  de 
SOS  premiers  ouvrages  et  celui  qu'il 
adopta  dans  les  dix  dernières  années  de 
sa  vie,  qu'il  est  impossible  de  regarder 
l'un  comme  une  évaluation  ou  un  dévc- 

(1)  Ce  petit  chef-d'œuvre  ,  très  pou  connu,  a  élé 
parfaitement  giavé  par  M.  Griincr,  pour  la  traduc- 
tion italienne  de  la  vie  de  Rapliai'l ,  par  Quatreincre 
de  Quincy  ,  ainsi  ipie  pour  rouvrai;c  pul)lié  récem- 
ment par  M.  Passavant  en  Allemagne ,  sur  les 
travaux  de  Itapliarl. 

(2)  Gravé  .i  Dresde,  par  Slolzet ,  en  1832,  Diaia 
tycc  trop  Uo  dut  elé. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


143 


loppfment  de  l'autre.  Evidemment  il  y 
a  eu  solution  de  coiilinuilé.  abjuration 
d'une  foi  anliqueen  matière  d'art,  pour 
embrasser  une  foi  nouvelle  «  (p.  298). 
Cette  foi  nouvelle  n'est  aulre  que  la  foi 
au  paganiîme  et  au  matérialisme  ,  qui 
a  eu  pour  révélation  les  fresques  de  l'his- 
toire de  Psyché,  et  la  Transfiguration. 

M.  Rio  remet  à  un  aulre  moment  l'his- 
toire de  cette  grande  chute  pour  nous 
donner  celle  de  la  croisade  prêchée  par 
Savonarole  contre  l'invasion  du  paga 
nisme  dans  la  société  et  surtout  dans 
l'art.  Cet  épisode,  qui  occupe  tout  le  cha- 
pitre YIII ,  est  peut-être  la  partie  du 
livre  qui  fait  le  plus  d'honneur  à  l'au- 
teur ;  ou  plutôt  ce  chapitre  fait  à  lui  seul 
un  beau  livre.  îNous  ne  tenterons  pas 
d'analyser  ce  récit  plein  de  mouvement, 
d'éloquence  et  de  raison  ;  nous  regret- 
tons qu'il  n'ait  pas  été  inséré  en  entier 
dans  ce  recueil ,  c'eût  été  donner  à  nos 
lecteurs  à  la  fois  la  plus  juste  idée  de 
l'esprit  général  de  l'œuvre,  et  les  initiei- 
à  la  crise  la  plus  importante  de  l'his- 
toire de  l'art  et  de  la  poésie  chrétienne. 
Mais  ce  n'est  pas  seulement  à  l'histoire 
de  l'art,  c'est  à  l'histoire  religieuse  en 
général  que  M,  Rio  a  rendu  un  service 
essentiel,  en  pu!\érisant  les  mensonges 
à  l'aide  desquels  les  protestans  et  les  phi- 
losophes ont  jusqu'à  prescrit  exploité  le 
rôle  joué  par  Savonarole  au  profit  de 
leurs  haines  contre  l'Eglise  romaine. 
Tout  dernièrement  encore  un  proftsseur 
de  théologie  luthérienne  (si  faut  est  qu'il 
y  ait  encore  une  théologie  luthérienne) 
à  léna,  M.  RIeyer,  a  publié  un  gros  vo- 
lume où  il  cliercht;  à  démontrer  que  Si- 
vonarole  était  le  digne  précurseur  de  Lu- 
ther, et  même  son  rival  sur  plusieurs 
points.  D'un  autre  côté  ,  dans  le  siècle 
dernier,  le»  jansénistes  italiens,  imbus 
des  doctrines  que  Joseph  11  rendit  si  fa- 
tales à  l'Eglise  et  à  la  société ,  publièrent 
plusieurs  écrits  contre  lui,  comme  re- 
heUe  à  l'autorité  légitime  et  paternelle 
des  IVIédicis,  rebelle  au  nom  du  fana- 
tisme ,  comme  j'olaient  les  Belges  contre 
Joseph  il.  M.  Rio  a  réhabili.é  le;  opi- 
nioiisrcligieuseset  politiques  de  ce  grand 
homme  ;  il  a  prouvé  que  son  catholi- 
cisme était  aussi  pur  que  sa  politique 
élaîL  sage  et  éloignée  de  la  démagogie 
qu'on  lui  iïopulej  il  a  reconquis  pour 


l'Eglise  la  gloire  et  le  génie  de  Savona- 
role. Qu'il  en  soit  béni!  Aussi  bien  est-il 
impossible  de  lire  ce  chapitre  sans  épron. 
ver  la  plus  vive  sympathie  à  la  foii  pour 
le  hf^ros  du  récit  et  pour  le  narrateur 
car  on  sent  que  Tun  n'est  compris  que 
grâce  aux  efforts  de  l'autre.  Il  a  fallu 
que  M.  Rio  vînt  compulser  avec  un  soin 
scrupuleux  le  recueil  déjà  si  rare  des 
sermons  de  Savonarole  pour  en  retirer 
les  admirables  invectives  de  l'apôtre 
chrétien  contre  le  classicisme  corrupteur 
de  l'éducation ,  contre  le  paganisme  avec 
tous  ses  souvenirs  antiques,  ses  héros 
profanes,  sa  littérature  obscène  et  son 
art  voluptueux  ;  en  même  temps  qu'une 
Ihéoria  du  beau  chrétien,  qui  avait  une 
bien  autre  originalité  ,  une  bien  autre 
profondeur  que  toutes  les  trivialités 
qu'on  répétait  servilement  alors  d'après 
Aristote  et  Quintilien  (p.  337).  On  con- 
çoit le  soulèvement  qu'il  dut  exciter 
contre  lui  dans  une  .société  cù  la  décou- 
verte d'un  manusciit  grec  ou  latin  était 
i*gardée  comme  un  des  plus  grands  bien- 
faits du  ciel ,  et  où  l'on  osait  mettre  sur 
les  autels  les  portraits  des  courtisanes  les 
plus  célèbres  en  guise  de  madones;  aussi, 
malgré  le  pur  enthousiasme  qu'il  inspira 
à  la  jeunesse,  et  dont  M.  Rio  racoule 
les  résultats  avec  tant  de  charme 
malgré  l'influence  toute  puissante  qu'il 
exerça  sur  les  savans,  les  guerriers  et  les 
plus  grands  artistes  de  son  siècle,  Pic  de 
la  Mirandole,  Salviali ,  A  alcri,  Loreuzo 
di  Ciedi ,  Fra  Bartolommeo  ,  Luca  délia 
Robbia  ,  Cronaca,  il  succomba  sous  les 
efforts  réunis  des  vieux  débauchés ,  des 
professeurs  de  littérature  païenne ,  et 
surtout  dei  banquiers  et  des  usuriers, 
qui  ne  voulaient  pas  se  laisser  enlever, 
par  l'influence  de  la  religion  ,  le  gouver- 
nement des  affaires  publiques.  IM.  Rio 
ne  le  suit  pas  jusqu'à  sj  calastrophe  j 
s'il  l'avait  fait,  il  aurait  certes  reconnu 
que,  dans  les  dernicis  tenjps  de  sa  vie, 
Sivonarole  manqua  lui-même  de  cette 
humilité  et  de  cette  modt^ralion  qui 
donnent  la  victoire.  i\îais  notre  autur  n'a 
pas  oublié  la  noble  justice  rendue  à  la 
victime  du  paganisme  par  la  cour  tle 
Rome  ;  jiistice  qui  ne  fut  pas  lanlive 
puisque  l'on  voit,  dix  ans  après  sa  mort, 
Raphaël  le  représenter  parmi  les  doc 
Uurs  de  l'Église  ,  dans  la  fresque  di| 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE^ 


144 

Saint-Sacrement,  avec  l'aulorisalion  de 
Jules  II,  successeur  immédiat  d'Alexan- 
dre VI  qui  Tarait  condamné. 

Nous  regrettons  que  M.  Rio  n'ait  pas 
cité  ou  analysé  quelques  uns  des  nom- 
breux poèmes  de  Savonarole ,  qui  sont  en 
manuscrit  à  la  Magliabecchiana  ,  et  dont 
plusieurs  ont  été  publiés  par  Meyer.  Il 
eût  été  bon  aussi  de  rappeler  l'influence 
qu'exercèrent  ses  sermons  sur  Benvenuto 
Cellini ,  comme  celui-ci  nous  le  raconte 
avec  son  énergie  habituelle  (1).  Benve- 
nuto ,  malgré  ses  excès  en  tout  genre 
et  la  direction  exclusivement  païenne  de 
son  talent,  avait  conservé  une  foi  très 
fervente,  et  par  tout  l'ensemble  de  son 
caractère ,  il  nous  parait  avoir  été  le 
dernier  représentant  de  la  dignité  et  de 
l'indépendance  de  l'artiste  du  moyen 
âge. 

Fidèle  à  la  distinction  fondamentale 
de  son  ouvrage,  M.  Rio  ,  dans  son  cha- 
pitre IX,  sépare  et  juge  les  peintres  de 
Florence  qui ,  au  commencement  du 
seizième  siècle,  se  lancèrent  à  pleines 
voiles  dans  le  naturalisme ,  et  ceux  qui , 
dominés  par  le  souvenir  de  Savonarole  , 
formèrent  une  nouvelle  école  purement 
religieuse.  Lorenzo  di  Credi  occupe  la 
première  place  parmi  ceux-ci.  Le  tableau 
qu'on  voit  de  lui  au  Louvre  peut  donner 
une  idée  de  son  genre,  quoique  la  Vierge 
y  soit  inférieure  à  son  type  habituel,  si 
pur  et  si  tendre  à  la  fois,  qu'on  le  place 
volontiers  à  côté  de  ceux  du  Pérugin  et 
de  Francii.  Fra  Bartolommeo  fut  plus 
enthousiaste  que  tout  autre  de  Savona- 
role, et  il  eut,  comme  Lorenzo  di  Credi, 
la  gloire  de  ne  jamais  vouloir  traiter  des 
sujets  profanes  ;  mais  nous  ne  sau- 
rions partager  l'admiration  que  ses 
œuvres  inspirent  à  31.  Rio  ,  si  ce  n'est 
pour  le  tableau  de  l'église  S.  Romano  à 
Lucques ,  qui  représente  sainte  Made- 
leine et  sainte  Catherine  de  Sienne  au 
pied  de N.-S.  crucifié  '2).  Ridolfo  Ghirlan- 
dajo ,  nourri  ù  l'école  de  Savonarole , 
ami  de  Fra  Bartolommeo  et  de  Raphaël 

(1)  Voyez  Vila  di  Cellini ,  Edil.  de  Tassi ,  t,  ii , 
p.  1,  et  aussi  t.  I,  p.  Go. 

(2)  Il  ne  faut  piis  confondre  ce  tableau  avec  celui 
du  même  auteur  dans  la  m<;me  église,  qui  repré- 
senle  la  Madone  dt;  la  Miséricorde  :  celui-ci  est, 
selon  nous,  biea  ioféricur,  «utlQut  pour  le  type  «!• 
ttarie. 


pendant  la  jeunesse  de  celui-ci ,  resta 
fidèle  jusqu'au  bout  aux  inspirations 
chrétiennes,  en  les  parant  d'un  coloris 
plus  suave  et  plus  harmonieux  peut-être 
que  celui  de  tout  autre  maître  florentin. 
On  peut  en  juger  d'après  V Incoronazione 
qui  est  au  Louvre  et  qu'il  fit  à  dix-neuf 
ansj  il  mourut  en  1560  ;  il  fut  le  dernier 
des  peintres  chrétiens.  Nous  ne  suivrons 
pas  M.  Rio  dans  l'examen  détaillé  qu'il 
fait  des  peintres  naturalistes  de  la  pre- 
mière moitié  du  seizième  siècle ,  Piero 
di  Cosmio,  Mariotto  Albertinelli ,  An- 
dré del  Sarto  et  le  Pontormo  ;  ils  excel- 
laient tous  plus  ou  moins  dans  le  co- 
loris, «  cet  élément  subalterne  de  la 
peinture»  (p.  396),  mais  ils  n'eurent 
jamais  une  inspiration  purement  et  pro- 
fondément chrétienne  ,  si  ce  n'est  André 
del  Sarto  dans  deux  ou  trois  fresques  de 
la  vie  de  saint  Philippe  Benizzi  à  VAn- 
minziata.  Nous  ne  concevons  même  pas 
comment  M.  Rio  a  eu  le  courage  de 
s'étendre  si  longuement  sur  ces  peintres 
de  la  décadence ,  lui  qui  a  été  si  avare  de 
détails  sur  les  œuvres  de  Fra  Angelico. 
Il  est  vrai  que  dans  ses  pages  on  trouve 
des  renseignemens  très  significatifs  sur 
la  vie  de  ces  hommes^  et  l'on  peut  en 
déduire  à  priori  un  jugement  très  sûr 
quant  au  caractère  de  leurs  ouvrages. 
On  y  voit  toute  la  honteuse  histoire  d'An- 
dré del  Sarto  ,  qui  escroquait  de  l'argent 
à  François  I^r  et  peignait  sa  femme  grosse 
en  guise  de  madone.  On  y  voit  que  Ma- 
riotto mourut  de  débauche  à  la  fleur  de 
l'âge  ,  et  que  Pierre  di  Cosimo  aimait  tel- 
lement la  nature  qu'il  cherchait  à  s'inspi- 
rer «  dans  le  voisinage  des  hôpitaux,  près 
«  des  murs  où  les  malades  avaient  l'ha- 
«  bitude  de  cracher  depuis  des  siècles, 
m  et  devant  ces  découpures  et  ces  ondu- 
«  lations  de  toute  forme  et  de  toute  cou- 
«  leur  il  restait  ((uelquefois  des  heures 
«  entières  en  contemplation ,  à  moins 
«  qu'il  ne  vînt  à  entendre  le  son  des 
c  cloches  ou  le  chant  des  moines,  car  il 
«  aurait  fui  à  l'autre  extrémité  de  Flo- 
«r  rencc  pour  échapper  à  ce  double  sup- 
et  plice»  (p.  398).  Cet  artiste  avait,  à  ce 
qu'il  paraît,  les  mêmes  répugnances  que 
certains  esprits  éclairés  de  nos  jours. 

L'école  naturaliste  mixle  ,  c'est  à-dira 

encore  mêlée  de  quelques  élémens  reli- 

J  gieux  et  poétiques,  s'éteignent  avec  le 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT. 


145 


Pontormo,  pour  faire  place  à  l'école  na- 
turaliste pure  desAlIori  et  des  imitateurs 
de  Michel-Ange,  dont  il  doit  être  ques- 
tion dans  une  partie  ultérieure  de  l'ou- 
Trage. 

Nous  voici  arrirés  au  chapitre  X«  et 
dernier  de  ce  précieux  volume;  il  traite 
de  l'école  vénitienne  primitive  el  de  ses 
branches  collatérales  dans  diverses  villes 
des  possessions  de  Venise.  Il  nous  semble 
que  ce  chapitre ,  avec  celui  qui  renferme 
le  magnifique  épisode  de  Savonarole ,  est 
la  partie  de  son  livre  que  l'auteur  a  traitée 
avec  le  plus  d'amour  ,  et  nous  lui  en  sa- 
vons d'autant  plus  gré  que  ces  deux  su- 
jets n'ont   pas   même  été  effleurés  jus- 
qu'ici ,  pas  même  par  la  scrupuleuse  pé- 
nétration des  Allemands.  Après  quelques 
considérations   préliminaires  ,    un   peu 
trop  sévères  selon  nous,  sur  le  dialecte 
si  gracieux  de  Venise ,  M.  Rio  établit  que 
la  poésie  chrétienne  n'a  revêtu  à  Venise 
que  les  seules  formes  de  la  légende  et  de 
l'art  ;  il  nous  dit  que  la  poésie  légendaire 
de  Venise  est  plus  riche  qu'aucune  autre 
du  monde  dans  ses  variétés.  INous  croyons 
cette  assertion  singulièrement  exagérée, 
mais  nous  espérons  qu'un  jour  M.  Rio 
essaiera  de  la  justifier  en  nous  initiant 
à  la  connaissance  de  ces  trésors,  et  en  les 
comparant  avec  les  richesses  légendaires 
du  monde  germanique   et  du  reste   de 
l'Italie.   Passant  de   suite  à  la  forme  de 
l'art ,  il  juge  rapidement  l'empire  passa- 
ger de  l'école  byzantine,  frappée  là  comme 
ailleurs  d'une  heureuse  stérilité.  Les  tra- 
vaux de  Giotto  à  Padoue ,  trop  légère- 
ment appréciés  par  M.  Rio ,  comme  nous 
l'avons  dit  plus  haut,  y  enfantèrent  une 
école  dont  le  plus  beau  monument  se 
trouve  au  Baptistère  de  cette  ville.  Nous 
avouons  que  la  coupole  de  cet  édifice 
qui  représente  la  Gloire  céleste  ,  peinte 
par  Giusto  et  Antoine  de  Padoue  ,  avec 
la  foi  sévère  et  naïve  de  cette  heureuse 
époque,  nous  paraît  un  spectacle  beau- 
coup plus  radieux  que  les  s-tvans  rac- 
courcis des  coupoles  du  seizième  siècle 
que  M.  Rio   leur  compare.  Guarienio, 
condisciple  des  peintres  du  Baptistère, 
se  distingua  d'eux  par  l'originalité  de  ses 
productions  ;  c'est  lui  qui  fit  à  Aeni-^e  le 
premier   tableau  à  la  fois  religieux  et 
national  dont  l'histoire  ait  gardé  le  sou- 
venir ,  qui  représentait  la  Sainte  Vierge 

TOME  IV.  —  »"  20.   1837. 


inaugurée  par  Jésus-Christ  comme  Reine 
de  Venise;  et  de  plus,  comme  symbole 
de  la  fraternité  qui  devait  régner  entre 
les  citoyens,  saint  Antoine  et  saint  Paul 
partageant  dans  le  désert   le  pain  qui 
leur  était  envoyé  du  ciel.  Ce  tableau  a 
malheureusement   péri  ;    mais    comme 
dit  fort  bien   l'auteur  ,    «  tout  l'avenir 
«  de  la  peinture  vénitienne  était  Ik,  tout 
a  son   cycle  lui  était  tracé  d'avance.... 
«  c'est-à-dire  l'élément  religieux  et  mys- 
«  tique  planant  au  dessus  de  l'élément 
«  social  et  patriotique.  »  M.  Rio  nomme 
parmi  les  élèves  de  Guariento  ,  Avanzi , 
auteur  des  belles  fresques  de  la  chapelle 
Saint-Félix  al  Santo  de  Padoue.  Ce  Gia- 
como  Avanzi  de  Bologne,  doit  être  le 
même  ,    si    nous    ne    nous    trompons  , 
que  celui  qu'a  cité  pins  haut  M.  Rio, 
comme  disciple  de  Vital ,  dans  l'ancienne 
école  de  Bologne  ;  ses  œuvres  sont  dignes 
de  celte  illustre  origine.  Mais  dès  le  com- 
mencement du   quinzième    siècle ,   une 
déviation  funeste  eut  lieu  au  sein  de  cette 
brillante  école  de  Padoue  ,  sous  la  direc- 
tion de  Squarcioneet  plus  encore  de  soa 
élève   le  célèbre  Mantegna  ,   tous  deux 
épris  du  plus  aveugle  enthousiasme  pour 
l'art    antique.   Devenu  plus  tard  beau- 
frère  de  Jean  Bellini,   il  améliora   soa 
style  et  son  goût.  M.  Rio  cite  plusieurs 
de  ses  travaux  qui  portent  l'empreinte 
de  ce  progrès;  notamment  les  deux  ta- 
bleaux de  la  galerie  du  Louvre  ,  objets 
de  l'admiration  si  prononcée  de  Frédéric 
Schlegel,  Mais  Mantegna  ne  réussit  point 
à  former  des  élèves  dignes  de  lui  (sauf 
toutefois  Monsignori ,  qui  doit  compter 
de  droit  parmi  les  mystiques);  aussi  Ve- 
nise eut-elle  le  mérite  d'éviter  tout  con- 
tact avec  cette  école  païenne,  elle  aima 
mieux  se  mettre  en  communication  avec 
l'école  pure  et  mystique   de   l'Ombrie. 
Carlo  Crivelli ,  l'un  de  ses  plus  anciens 
peintres,  dont  on  voit  de  si  beaux  ta- 
bleaux à  la  galerie  de  Milan ,  alla  se  for- 
mer à  Fabriano,  tandis  que  Gentile  da 
Fabriano  ,   dont  nous  avons  parlt^^  plus 
haut,   vint  en   1120  à  Venise  y  fonder 
l'école  des  Bellini.  Il  reste  encore  dans 
celte  ville  un  monument  curieux  de  ses 
relations  avec  Venise,  dont  J\L  Rio  n'a 
pas  parlé  ;  c'est  une  très  belle  Adoraiioit 
des  Mages ,  dans  la  galerie  de  M.  Cra- 
glietta  ;  les  costumes  orientaux  y  sont 

10 


146  DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE , 


fidèlement  reproduits,  et  on  y  voit  des 
inscriptions  en  caractères  regardés  com- 
me indéchiffrables,  jusqu'à  ce  qu'un 
jeune  savant  français,  M.  Eugène  Bore  (l), 
y  eût  reconnu  des  paroles  arméniennes. 
Gentile  da  Fabriano  avjit,  selon  la  Iri- 
dition  vénilienne,  accompagné  le  palri- 
cien  Zeno  dans  son  ambassade  en  Perse, 
et  ce  tableau  était  sans  doute  destiné  à 
commémorer  pieusement  cet  aventureux 
voyage.  On  le  verra  avec  intérêt ,  eu  at- 
tendant qu'il  passe  entre  les  mains  de 
quelque  riche  Anglais  qui  renfermera 
dans  un  caslel  de  province,  où  le  pro- 
priétaire en  fera  valoir  non  pas  la  beauté, 
mais  le  prix,  aux  yeux  ennuyés  de  quel- 
ques fashionables  Tel  a  été  ,  depuis  un 
demi-siècle ,  le  sort  de  bien  des  chefs- 
d'œuvre. 

A  côté  de  l'influence  de  l'école  om- 
l)rienne  vient  se  placer  tout  naturelle- 
ment celle  de  l'Allemagne,  où  florissait 
à  cette  époque  l'admirable  école  de  Yan- 
Dycket  de  Hemmeling.  Yenise  possédait 
autrefois  un  grand  nombre  de  produc- 
tions de  ces  princes  de  l'art  germanique. 
On  y  voit  encore  le  Bréviaire  unique  par 
la  beauté  de  ses  miniatures  ,  peintes  p^r 
Hemmeling.    Un    certain    Jean    d'Alle- 
magne ,  que  l'on  trouve  souvent  comme 
collaborateur  des  Yivarini ,  venait  sans 
doute  du  Bas-Rhin.  Nous  reprocherons 
une  dernière  fois  à  M.  Pdo  la  froideur  et 
l'injustice  avec  laquelle  il  parle  de  cetle 
famille  des  Yivarini,  qui  a  si  bien  mérité 
de  l'art  chrétien,  et  que  tous  les  véritables 
amis  de  cet  art  ne  peuvent  manquer  de 
chérir  en  apprenant  à  connaître  leurs 
ouvrages.   Nous  n'hésiterons  pas  à  les 
regarder  comme  les  véritables  pères  de 
la  peinture  catholique  à  Yenise.  Nous 
citerons  parmi  les  chefs-d'œuvre  de  ces 
peintres  le  Couronnement  de  la  Vierge, 
signé  Jean  et  Antoine  Vivarini,  1444, 
qui  est  à  San-Panlaleone  de  Yenise,    et 
qui  peut  servir  de  type  à  ce  beau  sujet, 
Idnt  ils  ont  tiré  parti  de  tous  les  motifs 
que   leur  fournissait  la  tradition  ;  puis 
une  très  belle  Ancona  (ou  retable)  d'An- 
tonio et  Bartolommeo  de   Murano,   en 
1450,  à  la  Pinacothèque  de  Bologne,  où 
l'on  voit  Marie  couronnée  par  les  Anges, 

(1)  Auteur  d'une  nolicA  réccmmunt  p>ibliéo  fur 
8.  L«sare ,  société  religieuse  les  Arméniens. 


tandis  qri'elle  semble  protéger  de  ses 
mains  jointes  et  de  son  tendre  regard  le 
sammeil  de  son  divin  Enfant  endormi 
sur  ses  genoux  ;  enfin  et  surtout  le  grand 
tableau  qui  est  à  l'entrée  de  l'Académie 
de  Yenise,  et  qui  semble  en  quelque 
sorte  la  bannière  patronale  de  la  ville. 
C'est  IMaiie,  dont  le  visage  offre  une  ex- 
pression ineffable  de  mélancolie  et  d'in- 
nocence à  la  fois  ;  elle  porte  dans  ses 
bras  l'Enfant  Jésus,  qui  tient  une  gre- 
nade fleurie  ;  elle  est  sur  un  trône  recou- 
vert d'un  baldaquiiî,  que  soutiennent 
quatre  anges  à  grandes  ailes  enflammées, 
et  qui  regardent  d'un  air  triomphant  ;  à 
droite  et  à  giuche  sont  les  quatre  doc- 
teurs de  l'Eglise  5  l'ensemble  est  d'un 
graniiose  complet  et  d'une  beauté  rare. 
Le  catalogue  de  l'Académie  l'attribue  à 
Jean  et  Antoine  de  Murano  ,  mais  Ri- 
dolfi,leplus  ancien  historien  des  ar- 
tistes vésîitiens  ,  le  désigne  de  la  manière 
la  plus  formelle  (p.  I8j  comme  étant  de 
Jacopello  Flore  ,  qui  florissait  en  1420, 
et  dont  Ton  voit  à  S.  Francesco  délia 
Yigna  une  bien  bCile  madone.  Selon  un 
tyje  assez  fréquent  dans  !a  primitive 
éco'e  vénitienne,  elle  adore  son  enfant 
étendu  sur  ses  genoux ,  en  lui  faisaiit 
comme  un  dais  de  ses  mains  join- 
tes (1). 

M.  Rio  reléguant  les  pauvres  Yivarini 
dans  leur  île  solitaire  de  Murano  ,  croit 
que  l'éco'e  vénitienne  a  été  le  produit 
de  l'assimilation  de  I ous  les  bons  élémens 
des  diversesécoles  ultramontaines  et  ila- 
liei.nes.  Le  grand  mouvement  de  l'art  y 
est  commencé,  selon  lui,  par  les  deux 
frères  Bellini,  Gcutiîe  et  Jean.  Il  ne  reste 
rien  des  quatorze  grandes  fresques  qu'ils 
eurentl'honneur  depeindredanslepalais 
ducal,  lesquelles  représentaient  l'histoire 
d'Alexandre  111  et  de  Frédéric  Barbe- 
rousse  à  Yenise ,  et  que  M.  Rio  nomm.e 
les  quatorze  chants  de  l'épopée  natio- 
nale de  la  république  ;  mais  l'Académie 
des  Beaux-Arts  nous  a  conserve  assez  de 
tableaux  de  Gentile  pour  nous  mettre  à 
même  de  le  juger,  surtout  la  magnifique 
procession  de  la  vraie  croix  sur  la  place 
Saint-Marc ,  qui  est  comme  une  appari- 
tion de  la  splendeur  catholique  de  l'an- 

(1)  Quadri  attribue  co  tubicau  à  Fru  Autouio  de 
^ê^Jreponle. 


PAU  ftl.   Di'   MONTA LEMb EUT. 


t47 


cienne  AVnise  ,  et  que  ic  pi  ux  ariisl-  a 
signé  ainsi  : 

Gentilis  BelUnus  amore  incensus  crucis. 
1496. 

Quel  beau  temps  cependant  pour  des 
chrétiens  ,  que  celui  où  \c  génie  procla- 
mait sa  foi  en  signant  son  chef-d'œuvrfl 
de  ces  mois  simples  et  sui)limes  :  Un  tel, 
enflammé    de    L'amour-    de  la    Croix  f 
Quant  à  son  frère  Jean  Beliini.les  églises 
et  les  galeries  de  Venise  sont  pleines  de 
ses  tableaux  ;  M.  Rio  en  signale  les  plus 
beaux  avec  beaucoup  de  déials  et  en  les 
comblant  d'éloges.  Kous  aussi  nous  ad- 
mirons  beaucoup   Jean   Belin ,   surtout 
pour  la  pureté  de  son  imagination  (1)  et 
la  gravité  grandiose  de  tous  les  person- 
nages mâles;  mai;  nous  ne  pouvons  ai- 
mer le  type  de  ses  vierges,   malgré  leur 
mélancolie  prophétique.  En  général  il 
nous  semble  que  toute  l'école  vénitienne, 
à  l'exception  des  Vivarini,  a  échoué  le 
plus  souvent  dans  ses  représentations  de 
la  Sainte  Vierge.  Nous  ne  connaissons 
guère    qu'une    seule    madone   vraiment 
belle  ,  par  Cima  de  Conegliano,  dans  la 
collection  Barbini.  Ce  Cima    de   Cone- 
gliano nous   paraît  6tre  le  plus  grand 
peintre  de  l'école  chrétienne  de  Venise  ; 
du  moins  son  tableau  de  Saint  Thomas  et 
de  Notre  Seigneur  ^aV  ^CdiAérnie:.  surpasse 
en  éclat  et  en  majesté  tous  les  autres. 
Mais  M.  Rio  nous  rappelle  ses  rivaux, 
qu'il  est  bien  doux  d'admirer  de  uou- 
Teau  dans  ces  éloquentes  pages  oiî  ils 
sent  pour  la  première  fois  appréciés  et 
compris  ;  tels  sont  Basaïti ,  dont  le  Christ 
mort,  étendu  entre  deux  anges  qui  con- 
templent ses  plaies,  est  peut-être  le  plus 
pathétique  des  tableaux  de  Venise  ;  puis 
Carpaccio,  qui  se  consacra  surtout  aux 
sujets  légendaires,  et  dont  l'histoire  de 
saint  Jérôme  et  de  saint  George  à  San 
Giorgio  degli  Schiavoni ,  et  surtout  la 
magnifique  série  des  huit  tableaux  de  la 
lég«;nde  de  sainte  Ursule  à  l'Académie, 
peuvent  passer  pour  des  chefs-d'œuvre  de 

(I)  Il  faut  dire  à  la  gloire  de  Venise," comme  à 
eelle  du  pcinlre  ,  qu'on  ne  trouve  pas  un  seul  ta- 
bleau païen  ou  niyihologiqae  parmi  loua  ceux  (|ue 
les  patriciens  de  Venise  firent  exécuter  à  Jean  Belin; 
et  cela  de  1460  à  1S15,  à  udc  époque  où  l'Ioreuc* 
et  Koiu«  élaieul  inondées  pur  le  paganism*. 


ce  genre.  M.  Rio  a  oublifj  ses  figures  iso- 
lées de  saint  Martin  à  S.  Giovanni  in 
Bragora  ,  et  de  saint  Etienne  à  la  galerie 
de  Milan  ,  où  il  nous  parait  avoir  atteint 
l'idéal  de  la  beauté  chrétienne  chea  les 
ho!iiaies  ;  aussi  conçoit-on  la  touchant» 
<^pitaphe  que  lui  a  consacré  le  vieil  his- 
torien  Ridolfi  :   Pianto    dai   cittadini , 
sorri.'e  nelle  béate  stanze  del  cielo  (l).  Ces 
trois  peintres,  Cima,  BasaïtielCarpaccio, 
étaient  élèvesde  Jean  Belin,  etquoiqu'en 
dise  M.  Rio,  nous  estimons  qu'tis  ont  été 
bieu    plus    richement    dotés   que   leur 
maître  en  poésie  chrétienne  :  mais  à  ce- 
lui-ci appartient  la  gloire  incontestable 
d'avoir  fondé  une  école  qui  sut  mainte- 
nir jusqu'au  milieu  du  seizième  siècle, 
c'est-à-dire  plus  long-temps  qu'aucune 
aulre  ,   les  traditions  de  l'art  chrétien, 
et  conquérir  le  suffrage  populaire  ,  mai- 
gré  la  dangereuse  rivalité  de  Giorgione 
et  du  Titien.  Contemporains  ou  succes- 
seurs des  peintres  que  nous  venons  de 
louer,    Miaisueti ,   Calena  et    les   deux 
Santa  Croce  ,  ont  orné  Venise  d'un  grand 
nombre  de  travaux  qui  sont  décrits  par 
M.  Rio  de  la  manière  la  plus  satisfaisante. 
Il  ne  se  plaindrait  plus  de  la  rareté  des 
tableaux  de  Francesco  Santa  Croce,  l'ainé 
des  deux ,   s'il  atait  pu  voir  le  Musée 
Correr  ouvert  l'année  dernière,  légué  par 
son  fondateur  à  la  pauvre  Venise,  comm» 
une  légère  compensation  pour  tant  de  per- 
tes, et  où  Ton  voit  un  assez  grand  nombre 
des  productions  de  cet  excellent  artiste. 
Ke  serait-ce  pas  à  lui  qu'il  faudrait  aussi 
attribuer  le  beau  tableau  du  transept  des 
Fratij  qui  représente  la  Sainte  Vierga 
recueillant  ses  cliens  sous  son  manteau, 
dont  deux  anges  étendent  les  pans  autant 
que   possible  ,   tandis  que  deux   autres 
anges  couronnent  leur  Reine,  qui  porte 
son  divin  Enfant  au  milieu  de  sa  poitrine, 
dans  une  espèce  de  médaillon;  disposi- 
tion assez  fréquente  dans  la  peinture  cl: 
la  sculpture  vénitiennes  :  cette  œuvre  ca- 
pitale ,   surtout   remarquable  par  l'ex- 
pression grave  et  pure  du  visage  de  Ma- 
rie ,  iigure  bien  dans  l'égiise  qui  porte  le 
litre  de  Sainte  Marie  la  Glorieuse  des 
Pauvres  Frcres  Mineurs  (2).  Quanta  Jé- 

(l)  11  fut  pleuré  par  ses  concitoyens,  tandis  qu'il 
souriait  au  sein  do  la  béalituile  céleslo. 
(a)  Sania  Maria  Ghriota  de'  Frali. 


14s 


DE  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


rôme  Santa  Croce ,  il  s'est  illustré  par 
un  tableau  de  saint  Thomas  de  Canlor- 
béry  (1).  qui  répond  pleinement  à  l'idée 
qu'on  peut  se  faire  de  ce  grand  saint,  el 
cerfes  c'est  beaucoup  dire. 

Mais  ce  ne  fut  pas  à  Yenise  seulement 
que  l'influence  de  Jean  Belin  s'exerça 
d'une  manière  si  heureuse  ;  elle  s'étendit 
sur  toutes  les  Tilles  du  patrimoine  de  saint 
Marc,  depuis  le  Frioul  jusqu'aux  fron- 
tières du  Milanais,  et  malgré  la  redou- 
table concurrence  des  écoles  de  Man- 
tegna  et  de  Leonardo  da  Yinci  ;  Bergame 
surtout  lui  donna,  dans  Cariano  et  Pre- 
titali ,  des  élèves  dignes  de  lutter  avec 
ceux  qu'il  avait  trouvés  à  Venise  même. 
Trévise  produisit  Pennachi ,  célèbre  par 
ses  grandioses  plafonds  à  Murano  et  à 
Yenise;  puis  Bissolo,  dont  on  voit  à 
l'Académie  Jésus-Christ  donnant  à  sainte 
Catherine  de  Sienne  le  choix  entre  la  cou- 
ronne de  reine  et  la  couronne  d'épines  ; 
tableau  dont  l'exécution  est  aussi  belle 
que  l'idée.  Enfin  le  Frioul  eut  toute  une 
école  locale  ,  fondée  par  le  disciple  chéri 
de  Jean  Belin,  et  restée  toujours  fidèle 
aux  ti-aditions  chrétiennes. 

M.  Rio  s'arrête  au  moment  où  le  dua- 
lisme du  bon  et  du  mauvais  principe 
cesse  dans  l'école  vénitienne  ,  envahie 
exclusivement  par  les  disciples  deGior- 
gione ,  du  Titien  el  de  la  satanique  in- 
fluence de  l'Arétin.  Il  lui  suffit  d'avoir 
constaté  que  la  prééminence  universel- 
lement reconnue  de  l'école  vénitienne 
pour  le  coloris  ,  a  été  fondée  par  les  an- 
ciens maîtres  catholiques  que  nous  ve- 
nons d'énumérer.  Selon  lui,  les  trois 
don?  qui  constituent  la  perfection  dans 
la  peinture  ,  se  répartissent  entre  les 
trois  grandes  écoles  d'ilalis  de  la  ma- 
nière suivante  :  à  TécoïC  florentine ,  l'ex- 
cellence du  dessin,  la  science  des  con- 
tours t't  des  formes  ;  à  l'école  ombrienne 
l'expression  des  pieux  élans  et  des  pures 
affections  de  l'ûme  ;  enfin  à  l'école  véni- 
tienne ,  la  perfection  du  coloris.  Celte 
disiinction,  peut-être  trop  absolue,  est 
suivie  de  considérations  très  ingénieuses 
sur  l'analogie  de  l'iiarinonie  musicale 
avec  celle  des  couleurs,  .nialogic  rendue 
incontestable  par  de  précieux  détuls  bio- 
graphiques sur  le  goût  prononcé  de  tous 


(') 


'lise  Çainl-îilTCO'.ie  de  Vrn je. 


les  peintres  grands  coloristes  pour  la 
musique. 

A  la  suite  de  cette  partie  pittoresque  de 
son  chapitre ,  l'auteur  se  trouve  naturel- 
lement amené  à  juger  le  caractère  natio- 
nal et  les  destinées  de  cette  Yenise  où 
l'art  chrétien  avait  survécu  plus  long- 
temps que  partout  ailleurs.  Ces  pages 
vraiment  admirables  sont  connues  en 
partie  de  nos  lecteurs  (1)  ;  mais  ils  nous 
permettront  de  ne  pas  passer  sous  si- 
lence ,  en  terminant  cette  longue  ana- 
lyse ,  l'un  des  morceaux  les  plus  frap- 
pans  de  ce  beau  volume.  C'a  été  pour 
nous  une  trop  vive  satisfaction  que  de 
voir  ce  grand  sujet  de  l'histoire  de  Ye- 
nise enfin  traité  ,  ne  fût-ce  qu'en  pas- 
sant ,  par  une  plume  catholique  ,  qui 
puisse  nous  reposer  un  peu  de  ces  in- 
vectives éternellement  répétées  contre  la 
politique  vénitienne,  le  conseil  des  Dix, 
l'inquisition,  et  ainsi  que  des  déclama- 
tions non  moins  banales  sur  la  beauté 
et  la  décadence  de  Yenise ,  faites  par 
des  gens  qui  n'ont  pas  même  soupçonné 
la  véritable  source  de  cette  immortelle 
beauté.  Mais  on  ne  conçoit  que  trop  l'i- 
nimitié des  uns  et  l'inintelligence  des 
autres  ,  quand  on  se  reporte  à  cette 
dévotion  si  patente,  si  populaire,  si  na- 
tionale ,  dont  tant  de  monuraens  sont 
encore  debout ,  même  dans  la  Yenise 
découronnée  et  dépeuplée  de  nos  jours  , 
et  qui  frappent  tout  d'abord  et  bon  gré 
maigre  l'observateur.  Quand  on  voit  non 
seulement  dans  les  églises,  mais  dans  tous 
les  édifices  publics;  non  seulement  dans 
les  monumens  de  l'art  primitif,  mais  dans 
ceux  (!es  seizième  el  dix-septième  siècles, 
tous  ces  doges,  ces  sénateurs,  cesrepré- 
sentans  divers  du  pays  et  de  la  puissance 
publique  ,  tous  agenouillés  devant  la 
sainte  Vierge,  ou  le  lion  de  Saint-Marc, 
ou  la  croix  du  Nazaréen  ;  tous  procla- 
mant ainsi  que  le  catholicisme  était  le 
principe  suprême  et  fondamental  de 
l'existence  de  Yenise,  on  comprend  fort 
bien  l'impression  désagréable  qui  doit 
résulter  de  celte  vue  dans  l'esprit  des 
savans  et  des  historiens  modernes  ,  et  la 
répugnance  qu'ils  ont  dû  on  déduire  pour 
un  gouvernement  semblable  ;  on  se  fi- 

(l)  Etlcs  ont  clé  cilccsdans  l'6'nii'(?r.i)M  CalhoU- 
que  ,lj'  livraison  ,  mai  iiJôC.  Tom.  i  ,  i>.  ^577. 


gure  leur  dépit  de  ne  pouvoir  concilier, 
malgré  toutes  leurs  lumières,  l'existence 
des  merveilleux  chefs-d'œuvre  de  cette 
cité  avec  la  superstition  et  le  fanatisme 
si  enracinés  et  si   effrontément  avoués 
dans  cette  malheureuse  république.  M. 
Rio  ,   animé  par   d'autres  intentions  et 
éclairé  par  une  autre  lumière  que  celle 
dont  s'enorgueillissaient  les  écrivainsqui 
l'ont  précédé,  M.  Rio  nous  montre  Ve- 
nise sous  un  tout  autre  point  de  vue  :  il 
établit  comme  résultat  de  ses  recherches 
que  Venise  a  conservé  plus  long -temps 
que  Rome  et  Florence,  dans  sa  vie  pu- 
blique comme  dans  son  école   de  pein- 
ture ,  l'empreinte  religieuse  qui  distingue 
particulièrement  les  républiques  italien- 
nes au  moyen  âge.  «Venise,  »  dit- il, 
«  a  été  la  plus  chrétienne  des  républi- 
«c  ques  »  ;  et  à  ce  propos  il  s'élève  avec 
une  trop  juste  indignation  ,   non  moins 
contre  les  calomnies  du  rationalisme  mo- 
derne ,  que  contre  «  la  honteuse  négli- 
Œ  gence  avec  laquelle  les  chrétiens  ont 
«  livré  leurpropre  héritage  aux  écrivains 
«  soi-disant  philosophiques  ;)  (pag.  529'. 
Il  montre  Venise,  placée  comme  la  Po- 
logne et  l'Espagne  ,  en  sentinelle  avan- 
cée delà  chrétienté  contre  les  Barbares; 
il  énumère  quelques  unes  des  gloires  du 
pavillon  vénitien,  celui  de  tous  «qui, 
«  chrétiennement  parlant  ,   a  laissé  les 
«  plus  honorables   souvenirs.  »    Il  rap- 
pelle à  la  fin  du  dix-septième  siècle  les 
Mocenigo  ,  les  Morosini  ,  dignes  rivaux 
de  Sobieski  dans  cette  dernière  des  croi- 
sades, «à  laquelle  les  grandes  puissances 
■  européennes  assistaient  avec  une  stu- 
«  pide  indifférence  ,  toutes  fières  de  se 
«  trouver  à  jamais  guéries  de  l'enthou- 
•  siasme  religieux.  »  A  propos  de  cette 
inscription  du  palais  Vendramin  ,   non 
nobis  ,  Domine  ,  sed  nomini  tua  da  glo- 
riam ,  il  constate  la  durée  de  la  noble 
habitude,  dont  nous  parlions  tout  à  l'heu- 
re, qu'avaient  conservée  pendant  tout  le 
seizième  siècle  les  souverains  et  les  gé- 
néraux de  Venise  de  faire  honneur  de 
leurs  victoires  à  Marie,  et  de   se  faire 
peindre  à  genoux  devant  la  sainte  Vierge. 
Après  avoir  rappelé  le  grand  nombre  da 
saints    personnages  canonisés   par    l'E- 
glise ,  parmi  l'aristocratie  vénitienne  des 
premiers  siècles,  et  ces  doges  Trevisani  et 
Priuli ,  plaçant  la  plus  feryente  piété  sur 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT,  149 

le  trône ,  comme  pour  consoler  Venise 
chrétienne  de  la  scandaleuse  présence  de 
l'Arétin  ,  il  nous  cite  sur  diverses  fa- 
milles  illustres  de  la  république  des  par- 
ticularités dignes  d'être  à  jamais  consa- 
crées dans  l'histoire  catholique  ;  enfin  , 
comme  pour  rendre  à  Venise  une  der- 
nière justice  ,  à  l'occasion  de  sa  déplo- 
rable chute  ,  il  insiste  sur  l'attachement 
et  les  regrets  que  lui  témoignèrent  en  ce 
moment  suprême  les  provinces  qu'elle 
avait  conquises  et  réunies  à  son  empire. 
Il  aurait  pu  citer  la  conduite  généreuse 
de  Bergame  sous  le  noble  Ottolini ,  celle 
de  Vérone  ,  Trévise  et  autres  villes  de 
terre-ferme;  mais  se  portant  à  l'autre 
extrémité  des  possessions  vénitiennes, 
il  s'est  borné  à  citer  textuellement  les 
adieux  de  la  ville  de  Péraste  en  Dalma- 
tie  ,  à  la  glorieuse  bannière  de  Saint- 
Marc.  Cette  admirable  effusion  de  piété 
et  de  reconnaissance  nationale  est  en- 
core sans  doute  dans  la  mémoire  de  tous 
nos  lecteurs  ;  c'est  une  noble  et  digne 
péroraison  du  chapitre  sur  Venise  et  de 
cette  partie  du  travail  de  M.  Rio. 

En  lisant  ces  dernières  pages  de  sou 
volume  .  où  il  déploie  une  connaissance 
si  approfondie  et  une  appréciation  si  ca- 
tholique et  si  juste  de  l'histoire  de  \t- 
nise  ,  en  les  rapprochant  de  son  admi- 
rable chapitre  sur  Savonarole  ,  nous 
avons  été  presque  lente  de  regretter  que 
M.  Rio  ,  au  lieu  de  se  borner  à  l'étude 
des  arts  ,  n'eût  pas  consacré  son  âme  et 
son  talent  à  l'histoire  politique  et  reli- 
gieuse de  Venise  ou  même  de  l'Italie  en 
général.  Ce  dernier  sujet  ,  le  plus  beau 
peut-être  qu'il  y  ait  au  monde  ,  était  di- 
gne de  son  zèle  pour  la  vérité  et  de  soa 
enthousiasme  pour  la  foi.  INous  posséde- 
rions alors  un  travail  bien  essentiel  h 
notre  jeunesse  ,  aujourd'hui  réduite  à 
avoir  recours  aux  perfides  sophisme» 
d'un  Saint-Marc  ,  à  l'hostilité  voltairien- 
ne  d'un  Sismondi ,  pour  se  donner  uu 
aperçu  d'une  histoire  plus  travestie,  plus 
maltraitée  que  ne  l'a  été  peut-être  celle 
môme  de  la  France  (1). 


(1)  Comme  s'il  entrait  dans  les  vues  de  ta  Provi- 
dence que  rAlleinagnc  ,  pairie  de  la  réforme,  dcTÎnl 
de  nos  jours  la  patrie  de  la  régénération  de  la  sciencs 
historique  ;  c'est  encore  un  écritain  allemand  et 
protestant,  M.   Léo,  professeur  à  l'Universilé  do 


150 


m  LA  PEINTURE  CHRÉTIENNE  EN  ITALIE, 


Du  reste  ,  tout  en  nous  associant  de 
bon  cœur  à  l'enthousiasme  et  à  la  sym- 
pathie de  M.  Rio  pour  Yenise  ,  nous 
devons  cependant  faire  quelques  réser- 
ves à  son  admiration  exclusive  ,  et  nous 
établirons  une  distinction  plus  tranchée 
qu'il  ne  l'a  faite  entre  la  belle  et  pieuse 
Venise  des  Pisani  et  des  Dandolo,  et  la 
Yenise  savante  et  opulente  des  siècles  po- 
stérieurs. Nous  ne  croyons  pas  que  1  in- 
fluence du  néo- paganisme  des  Médicis 
ait  été  aussi  tardive  et  aussi  faib'e  à  Ve- 
nise qu'il  le  dit.  Cela  peut  être  vrai  pour 
la  peinture  ,  et  encore  pariiellement  ; 
cela  lie  l'est  certes  point  pour  la  sculp- 
ture et  Tarchiteeture.  Les  principes  de 
l'architecture  chrétienne  y  ont  été  répu- 
diés tout  aussitôt  que  dans  le  reste  de 
l'Italie  ;  et  certes  le  gouvernement  qui 
permettait  à  Sansovino  d'introduire  dans 
sa  fameuse  porte  de  bronze  do  l'égHsc 
de  Saint  -  Marc  le  portrait  c'e  l'infâmo 
Arétin  ,  avait  une  bien  étrange  idi^e  de 
la  liberté  de  l'art  religieux.  N'est-ce  pas 
lui  aussi  qui,  sur  la  Loggia ^  au  pied  de 
la  grande  tour  de  Saint-Marc,  ne  rougit 
pas  de  faire  représenter  sous  la  figure  de 
Jupiter  et  de  Vénus  les  royaumes  de  Can- 
die et  de  Crète  ,  conquis  et  si  glorieuse- 
mentdéfendusaunom  de  la  foi.  Nous  nous 
souvenons  même  d'un  certain  tombeau 
de  Benedetto  Pesaro  à  l'église  des  Frati, 
qui  dite  de  1503  ,  et  où  ce  guerrier  est 
représenté  avec  la  Madone  au  «iessus  de 
sa  tête  ,  et  le  dieu  Mars  tout  nu  à  ses 
côtés.  Nous  ne  croyons  pas  avoir  jamais 
rencontré  en  Italie  une  profanation  d'une 
date  aussi  reculée.  Ce  qui  est  plus  grave, 
et  ce  que  M.  Rio  paraît  avoir  perdu  de 
vue,  c'est  la  conduite  trop  souvent  irres- 
pectueuse, défiante  et  coupable  du  gou- 
vernement vénitien  envers  le  Saint-Siège, 
surtout  au  commencement  du  dix-ôeptiè- 
me  siècle  ,  lors  du  démêlé  avec  Paul  Y. 
Il  ne  faut  pas  oublier  que  Venise  a  donné 
le  premier  exemple  d'un  état  catholique 

Uallc  en  Saxe  ,  qui ,  dans  son  Histoire  des  Étais 
d'Italie,  K  toI.  in-8",  ia30-l«3i  ,  a  clé  le  premier  à 
en?i,sii!;cr  l'élément  callioliqno  ilc  l'iiisloire  d'Italie, 
à  rendre  jusiice  aux  vue»  f  t  au  raraclère  personnel 
des  souverains  pontifes  ,  enlin  .i  montrer  comment 
lei  réformes  irréligittuses  et  ariiilrairirs  de  .losepli  II, 
de  J.éopold  en  Toscane  ,  lio  I  aiinucci  à  Naple«  , 
avaient  frayé  le  cliciuia  du  carbunaiismc  el  4e  la 
révolution. 


qui  déclare  un  interdit  pontifical  non 
avenu  ;  qu'elle  s'est  constitnt^e  juge  et 
interprète  suprême  de  la  discipline  ecclé- 
siastique^ qu'elle  a  condamné  les  prêtres 
qui  avaientinterrompu  l'exercice  du  culte 
par  obéissance  au  pape  ,  à  cette  affreuse 
captivité  dont  les  trop  fameux  Pozzi  por- 
tent encore  la  trace  (I).  Venise  est  en- 
trée la  première  ,  bien  avant  Louis  XIV 
et  Joseph  II ,  dans  cetti^  funeste  voie  où 
n'ont  pas  tardé  à  la  suivre  tous  les  gou- 
vcrnem';  ns  catholiques  ou  soi-disant  telsr, 
el  i!  nous  est  pprmis  de  croire  que,  lors- 
qu'à la  iin  du  dernier  siècle  ,  le  Toul- 
Puissant  a  pesé  dans  son  éternelle  ba- 
lance les  destinées  de  Venise  ,  ce  crime, 
qui  lui  a  valu  si  long-temps  les  applau- 
dissemens  des  faux  prophètes  ,  n'a  pas 
peu  contribué  au  sévère  arrêt  que  la  jus- 
tice divine  a  prononcé  contre  elle. 

Pour  en  revenir  au  sujet  proprement 
dit  du  livre  de  M,  Rio  ,  il  nous  faut 
avouer  qu'il  iermine  son  livre  à  peu  près 
comme  il  l'a  commencé  ,  sans  dire  pour- 
quoi :  il  ne  nous  donne  pas  la  plus  légère 
indication  ^ur  la  marche  qu'il  compte 
suivie  dans  la  continuation  de  son  ou- 
vrage. Nous  voyons  cependant  qu'il  a 
passé  en  revue  les  produits  de  l'inspira- 
tion purement  chrétienne  dans  toutes  les 
écoles  de  l'Italie,  sauf  toutefois  l'école 
lombarde.  Partout  il  s'arrête  au  moment 
où  le  paganisme  vainqueur,  grâce  à  l'a- 
veuglement général  ,  s'empare  presque 
exclusivement  du  domaine  de  l'art.  Nous 
pensons  qu'après  nous  avoir  présenté, 
avec  tout  le  charma  qu'il  sait  mettre  dans 
de  tels  récits,  les  œuvres  trop  rares  de 
Leonardo  da  Vinci ,  et  les  fresques  en- 
core si  nombreuses  et  si  célestes  de  Bor- 
gognone  à  la  chartreuse  de  Pavie ,  de 
Luini  ù  Lugano,  à  Saronno  et  à  la  Brera  , 
il  nous  conduira  à  l'examen  approfondi 
des  maîtres  qui  sont  jusqu'à  présent  ea 
pos  ession  de  l'adii'iration  des  connais- 
seurs et  des  amateurs  ,  à  proportion  du 
degré  auquel  ils  ont  renié  les  traditions 
et  les  inspirations  de  la  religion.  Nous 
suivrons  avec  h'  plus  vif  intérêt  M.  Rio 
dans  cette  nouvelle  carrière.  Nous  avons 
liûle  de  lui  voir  porter ,  au  nom  de  la  foi 

(l)  Voyez  les  inscriptions  citées  par  lord  Byron, 
dans  les  notes  du  ^^  chant  do  Childe  llarold ,  ot  que 
rbacun  peut  liro  encore  dans  cod  liidcux  cachots. 


el  de  la  poésie  chrétienne ,  un  jugement 
logique  et  sévère  sur  Raphsëî  ,   le  Ra- 
phaël de  la  Fornarina  et  de  la  Tratis- 
figuvation  ;   sur    le   Titien  ,    Tintoret  , 
leCorrège,  les  Carraches  ,  le  Doinini- 
quin^  etc.  Il  sera  curieux  de  voir  enfin 
une  appréciation  reiigieuse  de   la  ma- 
nière dont  tous  ces  peintres  païens  ont 
traité  des  sujets  chrétiens  ;  quelque  chose 
qui  diffère  de  cetie  banale  admiration 
que  les  voyageurs  et  les  auteurs  de  li- 
vres sur  l'art  s'en  vont  répétant  les   uns 
aux  autres  jusqu'à  satiété.  C'est  à  M.  Rio 
à  nous  expliquer  ce  jugement  ciéjà  f  n- 
cien  de  Goethe ,  jugement  dicté  par  le 
mépris  classique  du  christianisme  dont 
ce  prétendu  grand  homme  était  le  cory- 
phée, mai'i  au  fond  très  conséquent  avec 
le  point  de  vue  païen  qui  préside  à  toule 
l'estiiétique  moderne  ,    el    qui  exprime 
très  bien  la  contradiction  si  flagrante  de- 
puis trois  siècles  entre  la  théorie  païenne 
de  l'art  et  son  application  à  des  sujets 
religieux.   «  Ce  qui  mipêche  surtout  de 
«  jouir,  «dit- il  à  propos   des  tableaux 
religieux  de  la  seconde  école  de  Bolo- 
gne ,    «  ce   sont  les  sujtes  absurdes  des 
«  tableaux  5  il  y  a  de  quoi  rendre  fou... 
«  On  dirait   les  monstres  issus  du  ma- 
«  riage  des  onfans  de  Dieu  avec  les  lilles 
«  des  hommes.  On  est  attiré  par  le  goût 
«  céleste  du   Guide  ,   par   son   pinceau 
«  qui  n'aurait  dû  être  consacré  qu'à  re- 
«  présenter  la  perfection  ;    mais  on  est 
«  aussitôt  repoussé  par  les  sujets  qui  lui 
(1  ont  été  imposés  ,  sujets  si  horriblement 
«  stupideSj  qu'il  n'f  ci  pas  d'insultes  au 
«  monde  dont  on  ne  dût  les  flétrir  (1). 
«  Partout  le  héros  souffre  ;  nulle  part  il 
«  n'agit  :  jamais  d'intérêt  présent  ;   tcu- 
«  jours  quelque  chose  de  fantastique  et 
«  d'attendu  du  dehors.   Ce  sont  ou  des 
«  scélérats  ou  des  gens  en  extase  ,    des 
«  criminels  ou  des  fous.   Le  peintre  n'a 
«  pour  toute  ressource  que  de  leur  ac- 
»  coler  quelque  beau  garçon  t. ut  nu  , 
«  quelque  jolie  spectatrice  :  ses  héros 
B  ecclésiastiques  ne  peuvent  \>\[  servir 


(1)  Yon  den  abscheulich  dummen  ,  viit  lieinen 
SeheUworten  dcr  Well  gruny  ii*  erniedrigendcn 
Gegenst(c»den,  GoiHlic,  Voijngecn  Italiç,  Lettre  du 
19  ocloljio  I7»C.  C'est  dans  ce  même  ouvrajje  (|u'on 
toit  employer  pour  la  preiiiii'i'o.  fois,  à  rc  qu'il  nom 
8eiiil)le ,  l'expression  «le  mylhologic  catholique,  si 
«silée  par  les  grands  esprits  de  noi  jours. 


PAR  M.  DE  MONTALEMBERT.  151 

«  que  de  mannequins  ,  pour  faire  voir 
tt  son  talent  à  bien  jeter  les  plis  de  leurs 
a  manteaux.  11  n'y  a  pas  une  idée  humaine 
«  dans  tout  cela.  » 

Ne  croit-on  pas  lire  le  fond  de  la  pen- 
sée des  auteurs  et  des  critiques  de  pres- 
que tous  les  tableaux  dits  de  piété  que 
nous  avons  eu  le   malheur  de  voir  aux 
expositions  des  dernières  années,  et,  ce 
qui  pis  est ,   de  retrouver  dans  nos  égli- 
ses ?  M.  Rio  ,  nous  l'espérons  ,  sera  aussi 
franc  dans  son  opinion  que  Goethe  l'a  été 
dans  la  sienne  ,  quand  il  en  sera  à  trai- 
ter de   cette  école  bolonaise  et  des  au- 
tres écoles  païennes  qui  l'ont  précédée. 
A  dire  vrai  ,  nous  regrettons  beaucoup 
qu'il  ait  ainsi  scindé  en  deux  son  travail, 
et  qu'il  ne  nous  ait  pas  donné  en  même 
temps  et  sa  réhabilitation  des  peintres 
vraiment  chrétiens  et  sa  sentence  de  con- 
damnation contre  les  peintres  apostats. 
jNojs  croyons  que  c'eût  été  dans  l'inté- 
rêt de  son  livre  autant  que  dans  celui  de 
l'art  chrétien  dont  il  veut  être  l'inter- 
prète. Le  lecteur  ,   imbu  de  ces  doctri- 
nes, de  ces  admirations  toutes  nouvelles, 
a  besoin  ,  ce  nous  semble  ,    de  savoir  , 
sans  désemparer  ,   ce  qu'il  doit  penser 
désormais  de  ces  grands  noms  qui  ont 
été  jusqu'à  présent  l'objet  de  sa  vaguo 
idolA.rie.  Les  éloges  décernés  par  l'auteur 
aiîx  grar.vis  peintres  chrétiens,  avant  lui 
relégués  parmi  les  barbares  du  moyen 
âge  ,  auraient  gagné  au  contraste  immé- 
diat avec  le  jugement  porté  sur  leurs 
successeurs.  Nous  ne  connaissons  rien  de 
plus  frappant  que  cette  juxtaposition  des 
oeuvres  de  l'un  et  de   l'autre  système. 
C'est  ainsi  qu'à  Venise  on  peut  mesurer 
d'un  seul  n'-^ard  la  distance  qui  sépare 
la  pensée  pieuse  d'un  artiste  nourri  dans 
les  traditions  chrétiennes  ,  des  efforts 
de  l'artiste  moderne  pour  diviniser  la 
matière  ,  lorsqu'à  l'académie  des  beaux 
arts  on  voit  les  groupes  de  saints  du  Ci- 
ma  ou  de  Jean  Belin  ,  si  graves  ,  si  doux 
et  si  religieux  ,  à  côté  de  la  fameuse  As- 
somption du  Titien  ,  objet  de  l'enthou- 
siasme des  Cicérone  et  de  leurs  cliens 
les  Anglais  ,  où  les  Apôtres  sont  posés 
comme  des  boxeurs  ,  el  où  la  Vierge 
tcmble  écraser  les  nuages  de  son  poids  j 
ou  bien  lorsque  dans  la  sacristie  de  la 
Saluie  on  voit  le  saint  Sébastien  de  Ba- 
saïti  à  côté  des  fresques  de  ce  môme  Ti- 


U2 


LES  SEPT  JOURS  DE  LA 


tien,  si  vantées,  et  qui  méritent  de  l'être 
comme  le  necplus  ultra  du  matérialisme 
ignoble  ,  transporté  dans  les  sujets  reli- 
gieux. 

Quoi  qu'il  en  soitj  lorsque  M.  Rio  se 
décidera  à  nous  donner  dans  un  autre 
volume  le  fruit  de  ees  recherches  et  de 
ses  méditations  sur  l'art  du  seizième  siè- 
cle ,  nous  l'accueillerons  avec  autant  de 
joie  que  d'affectueuse  sympathie,  ^ous 
l'engageons  ,  en  attendant,  à  se  mettre 
lui-même  en  garde  contre  les  séductions 
de  ce  siècle,  et  notamment  contre  celte 
magie  du  coloris  vénilien  qu'il  vante  tant. 
]Nous  le  remercions  ardemment  de  l'in- 
appréciable présent  qu'il  a  fait  dans  c« 
fragment  de  sa  vaste  entreprise  aux  hom- 
mes religieux  et  aux  artistes  chrétiens. 
Il  aura  la  gloire  d'avoir  posé  la  première 
pierre  d'une  esthétique  nouvelle  parmi 
nous  ,  de  cette  science  du  beau  ,  aussi 
inconnue  d«  nom  que  de  fait  dans  la 


CRÉATION  DU  TASSE  ; 

France  moderne.  Comme  mademoiselle 
de  Fauveau,  qu'il  est  impossible  de  ne  pas 
se  rappeler  toutes  les  fois  qu'on  forme 
des  vœux  pour  l'avenir  de  l'art ,  comme 
cette  noble  exilée  par  ses  œuvres,  ainsi 
M.  Rio  par  ses  récits  et  ses  enséignemens, 
aura  contribué  à  la  régénération  de  l'art 
religieux  en  France.  Et  en  vérité,  il  est 
temps  que,  grâce  à  ces  généreux  efforts, 
les  catholiques  apprennent  à  connaître 
les  purs  trésors  que  leur  ont  légués 
leurs  pères;  et  que  dans  le  domaine 
de  l'art ,  comme  dans  celui  de  la  littéra- 
ture ,  des  sciences  ,  de  l'histoire  ,  ils  ne 
se  résignent  plus  à  adopter  pour  toute 
instruction  les  résultats  des  mensonges 
systématiques,  des  lâches  concessions  et 
des  monstrueuses  inconséquences  du  dix- 
huitième  siècle. 

Le  comte  de  Montai.eiïbert, 


LE  SETTE  GIORNATE  DEL  MONDO  CREATO, 

fLES  SEPT  JOURS  DE  LA  CRÉATION.) 


DERNIER    OUVRAGE    DU    TASSE. 


Signor,  tu  sei  la  mano,  io  son  la  celra, 
La  quai  mossa  da  te  ,  lu  doici  temprc 
Di  soave  armonia  risuona 

Signor ,  tu  se'  lo  spirlo ,  io  roca  Iromba 
Son  per  me  stesso  alla  tua  gloria  ;  è  langue, 
Se  nonm'inspiri  tu,  la  voco  è  il  suono. 

Seigneur,  tu  es  la  main  et  je  suis  la 
harpe  qui ,  touchée  par  toi,  module  de 
doux  accords,  et  répand  une  suave 
harmonie Seigneur  ,  lu  es  le  souf- 
fle ,  et  je  ne  suis  par  moi-niènic 
qu'une  rauque  tronipelle  pour  célébrer 
ta  gloire  :  si  lu  ne  nrinspires,  languis- 
sent aussitôt  ma  voix  et  mes  accens. 
(Le  Tasse. — Sept  jours  de  lacréalion.) 

C'était  dans  les  pieuses  conversations 
de  Victoire  Loffuilo  ,  mère  du  marquis 
de  \illa  ,  que  le  Tasse  avait  pris  l'idée 


de  son  poème  des  Sept  Jours.  Malheu- 
reux ,  h  cette  époque,  triste,  abattu, 
jetant  de  pénibles  regards  sur  son  bril- 
lant passé  et  sur  ses  fautes  ,  il  levait 
quelquefois  les  mains  vers  le  ciel  avec 
toute  l'ardeur  d'une  fervente  prière  ,  et 
sa  pensée  était  alors  autrement  noble  et 
éloquente  que  lorsqu'il  allait  mendiant 
aux  portes  un  gîte  et  du  pain.  Ce  poème 
fut  interrompu  et  repris  à  divers  inter- 
valles ;  et  aux  mois  de  février  et  de  mars 
ISO.'i ,  lorsque  le  Tasse  affaissé  sous  le 
poiJs  des  souffrances  ,  haletait  pénible- 
ment entre  la  vie  et  le  trépas,  le  souvenir 
de  cette  deriiièrc  œuvre ,  de  cette  œuvre 
expiatoire  en  quelque  sorte  ,  l'occupait 
sans  cesse.  Angelo  Ingegneri  était  près 
do  lui  ,  saisissant  à  la  volée  les  vers  qui 
sortaient  de  sa  bouche  au  milieu  du  pa- 


PAR  M.  DE  LA  GOURNERIE. 


153 


roxysme  de  la  douleur.  C'est  donc  là  le 
dernier  adieu  du  poète,  et  cela  seul  le 
rend  sacré  :  on  le  lit  avec  le  recueille- 
ment qui  pénétrait  les  anciens  lorsqu'ils 
écoutaient  les  paroles  des  mourans ,  no- 
vissima  verha. 

J'ai  dit  ailleurs  que  le  Rinaldo  était 
l'aurore  du  génie  ;  eh  bien  !  les  Sept  Jours 
de  la  création  en  sont  le  couchant,  mais 
un  de  ces  couchans  majestueux  qui  cou- 
ronnent de  pourpre  el  d'or  l'azur  éclatant 
d'un  beau  jour.  Ce  n'était  pas  petite  chose 
cependant  d'écrire  tout  un  poème  déplus 
de  neuf  mille  vers  sur  le  récit  si  bref  de 
la  Genèse  ,  sans  en  altérer  la  simplicité; 
ce  n'était  pas  petite  chose  de  plier  les 
mystères  de  la  religion  aux  exigences 
d'une  poésie  qui  voulait  toujours  être 
harmonieuse  et  lucide.  Or,  le  Tasse  y  est 
parvenu  avec  un  talent  rare  et  d'autant 
plus  remarquable  ,  qu'il  s'était  privé  de 
la  mélodie  de  l'octave  pour  adopter  le 
vers  blanc  ,  vers  ingrat ,  et  qui  ^  natu- 
rellement ,  ne  convient  qu'aux  formes 
brusques  et  coupées  du  dialogue.  —  Mal- 
heureusement ,  la  multiplicité  des  des- 
criptions, qui  sont  comme  la  base  des 
ouvrages  où  il  ne  peuty  avoir  d'intrigue, 
fatigue  quelquefois.  Ces  descriptions  sont 
souvent  longues  dans  le  poème  du  Tasse, 
comme  il  arrive  pour  des  ébauches  où 
l'on  jette,  où  l'on  prodigue  ses  pensées , 
sauf  à  leur  donner  plus  de  concision  ,  à 
les  disposer,  à  les  polir  ensuite.  On  sent 
que  c'est  un  ouvrage  inachevé  ,  mais  où 
du  moins  l'idée  du  poète  est  toute  chaude, 
où  le  travail  de  la  lime  ne  lui  a  rien  ôté 
de  son  originalité  ni  de  sa  force.  Jamais 
peut-être  le  Tasse  n'avait  décrit  avec 
plus  de  pompe,  jamais  ses  comparaisons 
n'avaient  été  plus  admirables.  C'est  un 
penchant  naturel  aux  vieillards  et  aux 
malades  de  procéder  par  comparaisons. 
Plus  on  a  vu ,  plus  on  a  souffert,  et  plus 
votre  pensée  s'est  habituée  à  se  replier 
sur  elle-même,  plus  elle  a  médité.  Et, 
qu'est-ce  que  la  méditation,  si  ce  n'est 
une  comparaison  perpétuelle  ?  Il  y  a 
trop  de  feu  dans  lAme  du  jeune  homme, 
trop  d'insouciance,  trop  d'incurie,  pour 
qu'il  s'arrête  souvent  dans  la  poursuite 
de  sa  pensée  ,  afin  de  chercher  des  analo- 
gies de  côté  et  d'autre.  Les  comparaisons 
sont  rares  dans  le  liiiuddo ,  el  elles  y 
sont  faibles  j  elles  sont  nombreuses  dans 


les  Sept  Jours,  el  elles  y  sont  d'un  grand 
effet. 

Tout  le  monde  connaît  le  récit  de  la 
Genèse.  —  «  Au  commencement  ,  Dieu 
créa  le  ciel  et  la  terre.  —  La  terre  était 
aride  et  déserte  ,  et  les  ténèbres  étaient 
sur  la  facedel'abime,  et  l'Esprit  de  Dieu 
était  porté  sur  les  eaux.  —  Et  Dieu  dit  : 
—  Que  la  lumière  soit  !  —  Et  )a  lumière 
fut.  —  Et  Dieu  vit  que  la  lumière  était 
bonne  ,  et  il  la  sépara  des  ténèbres  ;  il 
appela  la  lumière  jour  et  les  ténèbres 
nuitj  et  il  fut  fait  du  soir  et  du  matin  un 
jour.  » 

Tel  est  l'argument  du  premier  chant 
du  poème  du  Tasse.  Il  commence  par  une 
invocation  à  la  Trinité  sainte,  dont  les 
propriétés  divines  sont  énumérées  avec 
une  hauie  poésie.  —  «  Avant  que  Dieu  fit 
le  ciel  et  la  terre  ,  il  n'y  avait  ni  beau- 
coup de  dieux  ni  beaucoup  de  roisdivisés 
sur  le  grand  projet  de  créer  un  nouveau 
monde.  Et  cependant  le  souverain  Père 
ne  gisait  pas  dans  les  ténèbres  ,  dans  la 
solitude  ,  dans  un  éternel  silence  ;  mais 
planant  sur  l'iramensilé  avec  son  Fils  et 
son  divin  Esprit,  il  trouvait  en  lui-même 
son  trône  et  son  royaume.  Les  mondes 
qu'il  roulait  dans  sa  pensée  attendaient 
qu'elle  les  fit  éclore  ;  car  ce  fut  l'œuvre 
de  son  unique  pensée  !  Qu'avait-il  besoin 
d'armées  et  de  manœuvres  ?  Qu'avait-il 
besoin  d'un  théâtre  pour  sa  gloire  ,  lui 
qui  trouve  en  lui-même  toute  puissance 
et  toute  gloire  !  Mais  on  ne  peut  narrer  , 
l'intelligence  pesante  de  l'homme  ne  peut 
saisir  dans  son  étroit  espace  comment  il 
a  engendré  le  Ferbe  en  lui-même  et  de 
lui-même  de  toute  éternité  ,  ni  le  mode 
sacré  de  cette  gt^néralion  ,  ni  l'ineffable 
enfantement  de  ce  Fils  qui  l'égale  en 
majesté  sublime  et  s'assied  à  sa  droite,... 
Ecoutez  ce  Verbe  qui  sortit  avant  le  temps 
de  la  bouche  du  Père  et  fut  éternellement 
avec  lui.  La  course  du  temps  ,  les  révo- 
lutions des  années  lui  sont  étrangères  ; 
les  abîmes  obscurs  n'étaient  pas  encore  ; 
la  terre  n'avait  pas  encore  été  déchirée 
par  les  fontaines  ,  quand  ce  premier  en- 
fant fut  conçu.  Les  Pyrénées  el  les  Alpes, 
Ossa  ,  Pélion  ,  Olympe,  le  fier  Allas  ne 
Icviuent  pas  encore  leurs  hautes  cimes  , 
et  de  leurs  lianes  les  rivières  ne  coulaient 
pas  encore  en  serpentant  vers  la  mer  des 
quatre  parties  du  monde  ,  quand  il  fut 


Î54 


LES  SEPT  JOURS  DE  LA  CRÉATION  DU  TASSE . 


engendré  !  Il  était  avec  le  Père  lorsque  ! 
celui  ci  creusait  les  abîmes-  il  était  avec 
lui  lorsqu'il  fixa  au  firmament  les  étoiles; 
et  lorsqu'il  balançait  les  airs  dans  l'es- 
pace ;  lorsqu'il  imposait  une  borne  au 
profond  Océan  et  donnait  des  lois  aux 
vagues;  lorsqu'il  posait  les  fondemens  de 
la  terre,  il  était  avec  lui  !  » 

La  bonté  de  Dieu  et  sa  Providence  sont 
ensuilecliantées  par  lepcèle.  Or,  le  temps 
a  commencé  ;  il  s'est  élancé  du  sein  de 
l'immobile  éternité  comme  ces  torrens 
fougueux  qui  sortent  quelquefois  d'un 
gouffre  ou  d'un  lac  tranquille  ,  dont  pas 
un  flot,  pas  une  brise  ne  viennent  rider 
la  surface.  Cette  comparaison  n'esl-elle 
pas  sublime  ? 

Quai  di  gorgo  , 

0  di  pelago  pur,  trauquillo  ,  ed  alto, 

Che,  senza  '1  inolo  e  l'onde,  e  posi,  é  slagnio, 

Esce  talvolla  '1  rapido  torrente. 

Le  monde  est  jeté  dans  l'espice;  il  est 
orné  par  le  Tout-Puissant  ,  et  alors  se 
développe  cet  art  divin  autour  duquel  les 
arts  des  hommes  semblent  jouer  comme 
des  enfans.  C'est  lui  qui  revêtit  la  douce 
brebis  de  sa  toison  blanche  que  l'homme 
devait  tondre  et  tisser  ;  c^est  lui  qui  ren- 
ferma la  pourpre  dans  ces  coquillages 
que  Tyr  et  Sidon  devaient  aller  cueillir 
comme  des  fleurs  de  la  mer  ;  lui  ,  qui 
donna  au  grand  pin  les  feuilles  pointues 
qu'il  balance  sur  les  vertes  montagnes  ; 
qui  répandit  la  sève  dans  les  branches 
du  chêne  ,  de  l'ormeau  ,  du  hêtre  ,  que 
les  hommes  devaient  façonner  en  navires. 
C'est  cet  art  divin  qui  créa  le  ciel  et  la 
terre  ;  il  fit  tout  à  la  fois  .  tout  parfait  , 
et  ne  laissa  au  temps  rien  à  faire  après 
lui. 

La  peinture  du  chaos  et  de  la  lumière, 
sauf  quelques  longueurs  et  des  disserta- 
tions niélapliysiques.  n'en  est  pas  moins 
digne  du  Tasse.  Aux  mots  d^  jour  et  de 
nuit  ,  le  poète  s'arrête  lout-à-coup  ,  et 
s'adressant  à  ceux  qui  cherchent  le  jour 
du  Seigneur,  il  le  leur  montie  sous  l'aile 
de  celte  sainte  Eglise  qui  illumine  les 
âmes  et  prodigue  la  vie  aux  intelligences 
appesanties  par  les  ténèbres. 

Je  passerai  rapi-lcnient  sur  la  seconde 
journée  ,  durant  buiuelle  Diou  créa  le 
firmament  cl  les  éloilt;s,  et  divisa  les 
eaux.  Le  défaut  principal  de  celle  partie 


du  poème  ,  est  de  ressembler  trop  peut- 
être  à  un  dictionnaire  d'astronomie.  On 
y  trouve  d'ailleurs  d'admirables  vers  et 
de  judicieux  passages  sur  l'astrologie  et 
sur  la  sagesse  du  monde  fine  comme  une 
toile  d'araignée  qui  résiste  à  grand'peine 
aux  attaques  d'une  mouche. 

L'apparition  de  la  terre  parée  de  ver- 
dure ,  couverte  de  fleurs  et  de  fruits  , 
ouvre  bientôt  un  vaste  champ  à  la  verve 
descriptive  du  poète.  Le  début  du  Tasse 
est  tout  épique.  —  «  Il  y  a  des  villes  mer- 
veilleuses de  puissance  et  de  beauté  , 
villes  aux  glorieux  souvenirs  ,  peuplées 
de  hauts  tuonumens  ,  enrichies  de  chefs- 
d'œuvre  ,  où  ,  de  l'aurore  jusqu'au  soir, 
places  .  rues  ,  théâtres  s'emplissent  de 
foules  bruyantes  et  joyeuses.  Partout  des 
plaisirs  au  milieu  desquels  s'écoulent  les 
heures  rapides  du  jour  et  les  longues  , 
les  froides  heures  de  la  nuit.  Entraîné 
par  le  vol  du  temps  ,  on  cherche  à  se 
tromper  soi-même  :  les  uns  suivent  ces 
prestiges  des  arts  qui  vous  abusent  ;  d'au- 
tres boivent  l'oubli  parmi  ces  voix  har- 
monieuses, ces  doux  accords  de  la  lyre 
et  de  la  harpe,  qui  apiisent  l'âme,  qui 
flattent  et  atlendrissent  le  cœur.  Ceux-ci 
attachent  leurs  yeux  scintillans  sur  de 
gracieuses  danses  :  ils  aiment  voir  des 
femmes  impudiques  déployer  sous  mille 
formes,  de  mille  manières  ,  la  souplesse 
de  leurs  membres;  ils  aiment  leurs  bonds 
lascifs,  leur  artificieuse  coquetterie,  leurs 
séductions  perfides,  et  brûlent  déjà  de 
convoitise.  Ailleurs,  !a  peinture  a  repré- 
senté des  temples,  des  colonnes  ,  des 
arcs  de  triomphe  qui  brillent  de  l'éclat 
de  mille  bougiis  :  c'est  Œdipe  ,  c'est 
Thyeste  qui  pleurent....,  ou  bien  Davus, 
Syrus  qui  rient  et  se  jouent  des  vieillards. 
Quelques  uns  contemplent  de  fiers  et  ra- 
pides coursiers  parader  en  cercle,  ou  des 
simulacres  de  combats  animés  par  le  son 
bruyant  de  la  trompelle  :  ils  suivent  les 
enseignes  des  guerriers  dans  l'arène  ,  et 
exaltent  à  grands  cris  leur  courage.  —  Et 
nous  que  le  Roi  des  cieux  convie  au  spec- 
tacle de  ses  œuvres  ,  serons-nous  lenls  à 
les  admirer?  » 

Le  poète  chante  ici  les  prodiges  de  la 
mer,  le  flux  et  le  reflux  avec  leurs  causes 
mystérieuses,  la  condensation  des  nua- 
ges ;  puis  h's  fleuves,  les  lacs;  les  lacs  de 
Suède ,  dont  les  eaux  retentissent  comme 


PAR  M.  DE  LA  GOURNERÏE. 


155 


le  tonnerre,  ceux  de  Norwège,  qui  nour- 
rissent d'affreux  serpens,  ceux  d'Hiber- 
nie ,  près  desquels  l'homme  malade  ne 
peut  respirer  le  souffle  de  la  brise  ,  ceux 
d'Ecosse ,  qui  se  gonflent  et  bouillonnent 
quand  l'air  est  serein  et  lorsqu'aucun  vent 
ne  se  joue  dans  l'espace  ,  et  ceux  de  la 
belle  Italie  ,  le  lac  de  Trasimène  ,  celui 
qui  embrasse  amoureusement  Manloue  , 
ou  bien  le  beau  Larius,  le  grand  Benacus, 
dont  les  vagues  ont  la  furie  de  celles  de 
la  mer  ,  les  élangs  de  Riété  ,  peuplés 
d'îles  flottantes ,  et  le  lac  Tarquinien  , 
sur  lequel  errent  de  frais  bocages. — Nous 
ne  suivrons  point  le  poète  dans  sa  des- 
cription des  fleurs  ,  des  arbustes  ,  des 
plantes,  depuis  l'olivier  jusqu'au  chône, 
depuis  la  menthe  jusqu'à  l'opium  et  l'ellé- 
bore ,  dont  il  étudie  les  propriétés  di- 
verses ,  concourant  toutes  à  un  but  de 
providence  général;- j  mais  nous  citeions 
les  beaux  vers  que  lui  inspire  la  vue  de 
l'herbe  ,  qui  perd  si  vite  ses  fleurs  et  sa 
verdure  pour  devenir  un  foin  sec  et  aride. 
—  «  Songe  bien  que  la  chair  de  l'homme 
se  déflore  ,  qu'elle  perd  sa  couleur  na- 
tive comme  le  foin  mûr,  qu'elle  devient 
aride  à  voir  !  La  gloire  mortelle  se  laisse 
couper  comme  i'iierbe  et  tombe.  Aujour- 
d'hui gentil  amant,  tu  jouis  de  ton  avril 

vert  et  fleuri Tu  te  berces  de  pensées 

douces  et  riantes...  Les  odeurs  de  l'Arabie 

parfument  tes  cheveux  et  Ion  visage 

Demain  la  pâleur  de  la  mort  le  gagnera  ; 
tes  yeux  se  creuseront  et  s'obscurciront 
sous  ton  front;  tes  membres  d  biles  et 
tremblanspresserontd'odieuses  plumes... 

Tu  brûles Tu  lan;;uis Ta  voix  ne 

pousse  que  des  mots  entrecoupés  qu'on 
entend  à  peisie  (1).  » 

La  quatrième  journée  est  consacrée  au 
soleil  ,  à  la  lune  et  aux  étoiles  ,  et  pré- 
sente dans  son  développement  poétique 

(f  )      Pensa  fra  te  che  pur  di  fieno  in  quisa 
L'umana  carne  si  disfiora  ,  è  perde 
Il  suo  nalo  colore,  arida  in  visla; 
£  la  gloria  mortal  troncala  in  erba 
Cada  repente  ;  oggi  leggiadro  amante  , 
E  nel  più  verde  è  più  sereno  Aprile, 

L'odrito  di  pensier  dolci  è  soavi. 

Sparso  d'Arabe  odorlo  chionie  e  '1  voile... 

Domani  e  torito  dî  pallor  di  morte 

Con  occhi  nella  fronte  oscuri  c  cavi...  etc.. 


trop  d'analogies  avec  la  seconde.  Les 
fonctions  des  astres  dans  l'économie  de 
la  nature  ,  leurs  constantes  révolutions  , 
les  saisons,  los  variations  do  tempéra- 
ture, les  différtnces  de  climat  et  leurs 
infliicntes  changeantes  sont  un  peu  lon- 
guement drcrites  par  le  Tasse. 

Le  cinquième  jour,  Dieu  créa  les  pois- 
sons et  les  oiseaux,  l'immense  baleine  , 
le  phoque,  le  cheval  marin,  l'hirondelle 
de  mer  ,  qui  fait  redire  aux  flots  son  cri 
aigu  ,  et  la  loquace  grenouille.  La  multi- 
tude de  ces  habitans  des  eaux  ou  de  l'air, 
leur  anatomie ,  leurs  migrations  ,  leurs 
mœurs  bizarres  présentent  h  chaque  ins- 
tant de  nouveaux  sujets  d'admiration  au 
poète.  Le  crocodile,  qui  dévore  son  sem- 
blable, lui  rappelle  l'homme  inique  qui 
se  nourrit  de  la  sueur  et  du  sang  de  ses 
serviteurs,  qui  convoite  le  champ  de  son 
pauvre  voisin  {paverèl) ,  le  lui  soustrait, 
le  lui  arr,  che  par  la  fraude  ou  par  la 
force,  et  jouit  orgueilleusement  de  ses 
rapiî'.es  :  homme  plus  terrible  que  le  cro- 
codile ,  car  la  faim  du  crocodile  s'a- 
paise, mais  celle  de  l'avare  jamais  I 

Les  migrations  des  poissons  qui  s'en 
vont  par  troupes  chercher  des  eaux  plus 
douces,  semblent  au  Tasse  dire  à  l'hom- 
me de  quitter  ,  lui  aussi ,  les  flots  trou- 
bles et  amers  ,  pour  chercher  un  séjour 
tranquille,  à  l'abri  de  l'aquilon  et  du 
soleil. 

Mais  voici  venir  l'innombrable  famille 
des  oiseaux,  famil'e  nuancée  de  mille 
couleurs,  aux  voix  perçantes  et  harmo- 
nieuses :  c'est  le  paon  magnifique,  le  coq 
orgueilleux,  la  colombe  douce  et  amou- 
reuse, la  perfide  et  jalouse  pci  drix  ;  c'est 
loate  la  r..ce  des  abeilles  avec  leurs  lois 
merveiileiisesttl'admirable  économie  o"e 
leurs  travaux;  ce  sont  les  cigognes  qui, 
jeunes,  échauffent  de  leurs  plumes  celles 
que  l'ûge  a  dépouilli^es,  leur  apportent 
leur  nourriture,  soulèvent  quelquefois  de 
leur  vol  les  pesantes  vieilles  ,  les  aident 
de  liur  appui  ,  et  rendent  à  leurs  ailes 
quelque  pou  de  leur  essor  d'autrefois. 
Qui  dira  maintenant  l'hirondelle  au  petit 
corps  ,  mais  au  grand ,  au  sublime  cou' 
rage  ;  l'hirondelle  ptiuvre  et  bcsoigneuse  , 
(/ui  forme,  qui  pétrit  elle-même  son  nid 
plus  précieux  que  l'or  et  les  perles;  car, 
y  a-t-il  trésor  au  monde  qui  vaille  l'hum- 
ble lieu  où  repose  la  sagesse  ? 


156 


LES  SEPT  JOURS  DE  LA  CRÉATION  DU  TASSE, 


Il  n'est  personne  qui  ne  connaisse  la 
charmante  comparaison  de  Yirgile , 
Qualis  popiilea  mœrens  ;  on  pourrait 
peut-être  lui  opposer  sans  désavantage 
les  vers  du  Tasse  sur  la  tourterelle.  «  La 
tourterelle ,  séparée  de  celui  qui  fut  son 
amour,  ne  veut  ni  de  nouvel  époux,  ni 
d'amour  nouvelle  :  elle  consume  sa  vie 
triste  et  solitaire  sur  un  rameau  dessé- 
ché :  elle  s'abreuve  dans  une  eau  trouble, 
et  s'entretient  ainsi  dans  le  douloureux 
souvenir  de  celui  qu'elle  a  perdu  ;  car 
la  mort  inique  n'a  pu  rompre  les  saintes 
lois  de  la  pudeur  et  les  nœuds  qu'elle 
s'était  plu  à  former.  Que  la  jeune  veuve 
prenne  exemple  de  la  tourterelle ,  qu'elle 
ne  s'empresse  pas  de  voler,  le  front  riant, 
à  de  secondes  noces,  et  de  plonger  dans 
l'oubli  et  ses  premiers  amours  et  son 
premier  serment  (1).  »  Le  Tasse  est  ici 
plus  touchant  et  plus  vrai  j  il  y  a  plus  de 
charme  dans  sa  pensée  et  ses  expressions 
que  lorsqu'il  a  voulu  lutter  avec  A  ir- 
gile ,  en  prenant  les  termes  même  de  la 
comparaison  de  Philomèle  au  douzième 
chant  de  la  Jérusalem.  Il  est  difficile  de 
rien  voir  de  plus  gracieux  que  ces  vers. 

C'est  ici  que  vient  la  belle  allégorie 
du  phénix ,  dont  le  seul  défaut  est  d'être 
trop  longue.  «Dans un desclimatsles plus 
éloignés  de  l'éclatant  Orient  ,  il  y  a 
une  immense  plaine  qui  s'élève  au  dessus 
de  nos  plus  horribles  montagnes;  les 
flammes  du  char  de  Phaéton  ne  l'atteigni- 
rent pas  ;  elle  dressa  sa  tête  au  dessus  des 
eaux  du  grand  déluge.  Là  n'arrivent  ja- 
mais ni  les  pâles  maladies  ,  ni  la  pesante 
vieillesse,  ni  la  mort!  là  ne  monte  le 
bruit  ni  des  colères,  ni  de  la  souffrance, 
ni  des  larmes!  Plus  d'orages  dans  ce  lieu 
saint  .^  pas  de  nuages  devant  le  soleil , 
mais  un  grand  bois,  dont  le  feuillage  ne 
tombe  jamais,  y  étend  son  ombre  épaisse, 
mais  une  source  vive  y  murmure  et  y  ré- 

(l)  La  tortorella  dcP  su'  amor  disgiunta 
Non  vuol  nuova  consorle  è  nuovo  amore  , 
Ma  solilaria  é  mesla  vita  l'icjjge 
In  seccoramo;  e 'n  perlurbalo  fonlc 
La  sele  cstingue  ;  è  del  marilo  eslinto 
Cusi  riiiDOva    la  incmoria  amura. 

QuÏDci  la  vcdovclla  csempio  prcnda, 
Né  baldanzcsa  aile  scf  onde  nozze 
S'affreli ,  <■  luffi  ncIToblio  profonde 
L'amor  suc  primo  è  la  priuia  sua  fodc. 


pand  sur  le  gazon  ses  eaux  limpides. 
Dans  cette  plaine,  près  de  cette  source, 
à  Pombre  de  ce  grand  bois ,   habite   le 
phénix ,   unique  oiseau  de   son  espèce. 
Son  plumage  est  pourpre,  sa  queue  d'un 
jaune   d'or   marqueté  de   couleurs    di- 
verses ,  et  une  couronne  repose  sur  sa 
tête.  Or ,  lorsque  l'aurore  commence  à 
semer  de  roses  l'horizon ,   le  phénix  se 
plonge  trois  et  quatre  fois  dans   l'eau 
pure  et  la  savoure  avec  délices.  Cela  fait, 
il  prend  son  essor  ,  il  se  perche  à  la  cime 
du  plus  haut  arbre,  domine  de  ses  re- 
gards toute  la  forêt,   et  les  yeux  fixés 
vers  l'orient  accueille  lespremiers  rayons 
du  soleil ,  par  des  chants  d'une  ineffable 
harmonie;  puis,  dès  que  le  soleil  a  inondé 
la  terre  de  ses  feux ,  l'oiseau  se  bat  trois 
fois  les  flancs  de  ses  ailes  d'or  ;  trois  fois 
il  applaudit  h  Pastre  triomphant  et  se 
tait.  Ainsi  s'écoulent  pour  lui  les  ans  et 
les  siècles;  mais  lorsqu'il  est  devenu  ap- 
pesanti par  Page,  il  quitte  le  bois,   la 
fontaine  ,  le  lieu  sacré  qui  lui  servit  de 
demeure ,  et  descend  sur  notre  terre  où 
la  mort  exerce  son  empire.  Quelque  bois 
solitaire  ,  quelque  rocher  ardu  que  le  so- 
leil puisse  frapper  de  ses  rayons  ;  voilà 
l'habitation  que  choisit  Pexilé.  On  le  voit 
errer  par  les  sentiers  déserts ,  dans  les 
cavernes  ténébreuses ,  cherchant  la  myr- 
rhe, le  baume ,  l'acanthe  et  toutes  sortes 
de  plantes  aromatiques.  Puis  lorsque  la 
voix  lui  manque  pour  chanter  le  réveil 
du  jour,  il  se  couche  sur  son  lit  de  par- 
fums ,  invoque  le  soleil  et  meurt.  Alors 
le  bûcher  s'enflamme ,  la  dépouille  mor- 
telle du  phénix  n'est  plus  qu'un  monceau 
de  cendres  ,  mais  ces  cendres  humectées 
par  la  rosée  forment  un  œuf,  d'où  bien- 
tôt le  merveilleux  oiseau  renaît  à  une  vie 
nouvelle.  Bientôt  ses  plumes  se  recou- 
vrent de  pourpre,  ses  couleurs  se  nuan- 
cent comme  celles  de  l'iris  ;  il  peut  sa- 
vourer les  pleurs  de  l'aurore  ;   et  alors 
beau  de  toute  la  beauté  de  la  jeunesse, 
il  prend  hardiment  son  essor  vers  le  ciel. 
Dès  qu'il  paraît  dans  l'espace,   tous  les 
oiseaux  se  pressent  à  sa  suite  ;  il  y  en  a  des 
foules,   des  multitudes  épaisses  comme 
des  nuées  ;  Pair  retentit  de  leur  ramage, 
et  le  pliéniv  remonte  comme  un  triom- 
phateur à  son  premier  séjour  (1).»  Souve- 

(l)Ceci  est  uno  traduction  résumée;  le  passage 
du  Tasse  occupe  plus  do  300  \cr». 


PAR  M.  DE  LA  GOURNERIE. 


167 


nez-vous  que  c'est  peu  de  jours  avant  sa 
mort,  que  c'est  sur  son  lit  de  douleur, 
que  le  Tasse  écrivait  ces  vers.  N'est-ce  pas 
là  vraiment  le  chant  du  cygne  ? 

On  a  pu  remarquer  que  l'un  des  défauts 
du  poème  des  Sept  jours  ,  c'était  les  ré- 
pétitions trop  fréquentes  et  nécessaire- 
ment monotones  des  énumérations,  énu- 
mérations  des  étoiles ,  des  fleurs ,  des 
plantes,  des  poissons,  des  oiseaux j  il 
faut  y  joindre,  dans  la  sixième  journée, 
celle  des  bétes,  que  le  poète  cherche 
vainement  à  diversifier  par  des  réflexions 
philosophiques  sur  l'instinct,  sur  la  na- 
ture de  l'âme ,  et  par  les  leçons  qu'il 
trouve  dans  les  mœurs  des  animaux  pour 
la  conduite  de  l'hontme.  Nous  ne  nous  y 
arrêterons  donc  point ,  pas  plus  que  sur 
la  série  de  monstres  qu'il  fait  passer  de- 
vant nos  yeux,  et  sur  les  considérations 
qu'il  développe  relativement  à  la  géné- 
ration. Quant  à  la  création  de  l'homme, 
elle  est  présentée  un  peu  trop  comme 
une  méditation  sur  les  paroles  de  l'Ecri- 
ture ,  méditation  diffuse  et  raisonnée. 
Après  toutes  les  merveilles  que  le  poète 
s'était  plu  à  décrire  ,  c'était  par  un 
chant  de  gloire  qu'il  fallait  saluer  le  roi 
de  toutes  ces  merveilles;  c'était  un  hymne 
qu'il  fallait  adresser  à  son  Créateur. 

Le  septième  jour  Dieu  se  reposa  ,  et  le 
Tasse  consacre  celte  dernière  partie  de 
son  œuvre  à  contempler  la  Providence 
éternelle  embrassant  le  présent  et  l'ave- 
nir, «  soutenant  l'homme  parmi  les  flots 
amers  de  cette  vie  incertaine  et  orageuse, 
et  lui  donnant  une  vertu  pour  lutter 
contre  chacun  de  ses  vices.  »  Il  jette  des 
regards  jusqu'à  «ce  jour  horrible,  ce 
grand  jour  des  récompenses  et  des  pei- 
nes ,  où  les  appuis  de  cette  antique  masse 
s'écroulant,  où  le  feu  courant  en  vain- 
queur dévorera  tout,  et  où  il  restera  à 
peine  quelque  cendre  ,  quelque  vestige 
du  monde.»  «  Dans  l'attente  de  ces  affreux 
malheurs,  les  nations  auront  séché  de 
crainte.  Adieu,  noces  joyeuses,  pompes 
brillantes,  affaires,  profits,  richesses; 
voilà  le  roi  du  ciel  descendant  au  bruit 
de  la  foudre;  toutes  les  créatures  sont 
épouvantées  et  les  anges  se  sont  voilé  la 
face.  Ah!  quel  incendie,  quelle  ruine 
pourraient  donner  une  idée  de  ce  jour 
de  sang  ,  de  confusion  et  de  larmes?  Les 
coupables ,  entraînés  par  le  poiJîJ  de 


leurs  fautes,  crouleront  dans  l'abîme, 
et  les  justes  emportés  sur  les  nuées  par 
des  anges,  brilleront  comme  des  étoiles. 
Plus  de  troubles  pour  eux ,  plus  d'inquié- 
tudes ;  des  palmes  seront  dans  leurs 
mains  ,  des  couronnes  sur  leurs  têtes,  et 
ils  siégeront  sur  de  hauts  et  brillans 
sièges  autour  des  trophées  de  la  croix. 
O  jour  de  joie ,  jour  saint  et  fortuné ,  où 
le  triomphe,  la  gloire,  le  repos  et  les 
chants  seront  éternels!  »  Après  cette  vi- 
sion de  l'avenir,  le  Tasse  revient  vers  le 
premier  homme;  il  énumère  ses  facultés, 
il  décrit  sa  ravissante  demeure  ,  il  dit  la 
naissance  de  sa  compagne,  et  rapporte 
une  tradition  juive  suivant  laquelle,  avant 
la  naissance  d'Eve ,  les  animaux  et  les 
plantes  conversaient  avec  Adam.  Le 
poème  est  terminé  par  un  chant  d'ac- 
tions de  grâces  de  toute  la  nature  en 
l'honneur  de  son  Dieu. 

Je  n'ai  point  dissimulé  les  défauts  de 
l'œuvre  du  Tasse  ,  et  on  a  pu  apprécier 
quelques  unes  de  ses  beautés.  Il  est  de 
tout  point  regrettable  que  le  Tasse  n'ait 
pu  revoir  cet  ouvrage  ,  et  y  faire  les  mo- 
difications que  lui  eussent  enseigné  son 
jugement  naturel  et  les  conseils  de  ses 
amis.  Peut-être  ,  à  la  réflexion  ,  eût-il 
moins  tenu  à  faire  des  merveilles  de  la 
création  une  énumération  qui  ne  pouvait 
jamais  être  complète  ,  qu'à  en  choisir 
quelques  unes  plus  frappantes  qu'il  eût 
environnées  de  tout  le  luxe  de  sa  poésie. 
C'est  ce  qu'a  fait  Delille  dans  ses  Trois 
règnes ,  l'une  d'ailleurs  de  ses  produc- 
tions les  plus  faibles  ,  et  il  y  aurait  eu  en 
cela  bon  goût  et  sagesse.  Maintenant,  s'il 
nous  était  permis  de  rapprocher  deux 
poèmes  dont  les  analogies  sont  nom- 
breuses, nous  dirions  que  si  les  descrip- 
tions de  Delille  sont  quelquefois  plus 
gracieuses  et  pittoresques ,  elles  n'ont 
jamais  celte  élévation,  celle  grandeur 
qu'on  admire  dans  les  beaux  endroits  des 
Sept  jours.  Les  Sept  jours  marquent  une 
nouvelle  phase  dans  le  talent  du  Tasse  j 
ce  ne  sont  plus  les  joyeuses  folies  du 
Rinaido,  la  suavité  morbide  de  VAtninte, 
rharmonieusc  majesté  de  la  Jérusalem ^ 
la  coquetterie  spirituelle,  mais  quelque- 
fois prétentieuse  ,  des  Rimes;  c'est  une 
gravili"  mâle  comme  la  Bible  qu'il  avait 
prise  pour  modèle  ;  c'est  une  hauteur  de 
pen^éç  qui  s'allie  avec  la  puissance  de 


158 


l'expression  ;  c'est  quelquefoi.,  une  page 
des  Elévations  de  Bossiiet  mise  en  vers. 
On  doit  d'ailleurs  savoir  gré  au  Tasse 
d'avoir  voulu  chanter  les  merveilles  de 
la  création  sans  y  joindre  un  alliage  im- 
pur de  fictions  passionnées  et  matérielles- 
Son  poème  y  a  perdu  en  variété  peut- 
être,  mais  il  y  a  gagné  en  vérité  et  en 
grandeur. 

Cet  ouvrage  ne  parut  point  du  vivant 
du  Tasse  ,  et  il  fut  légué  par  lui  avec  tous 
ses  papiers  au  cardinal  Cinlio  Aldobran- 
dini.  Or,  le  cardinal  ne  se  pressant  point 
de  le  mettre  su  jour,  Angelo  Ingegneri 
qui  l'avait  écrit  sous  la  dictée  de  Tor- 
qualo  ,  fit  marché  pour  sa  publication 
avec  Yiolti  de  Yenise.  Les  deux  premiers 
chants  étaient  déjà  livrés  au  public , 
lorsque  Cin'.io  écrivit  des /ef/re.y  de  feu 
au  nonce  ,  et  fit  interrompre  l'édition. 
Les  choses  en  i  estèrent  L'i  jusqu'après  la 
mort  de  Clément  VIII ,  qui  priva  le  car- 
dinal Aldobrandini  de  toute  son  auto- 
rité. Ingegneri  en  profita,  et  avec  l'ap- 
pui de  Monsii^nor  J.-B.  Fittorio ,  neveu 
du  nouveau  pontife  ,  il  parvint,  en  1607, 
à  faire  imprimer  les  Sept  jours  à  Yiterbe. 
Le  cardinal  Cintio  l'ayant  appris,  fit 
saisir  l'ouvrage  chez  l'imprimeur  ,  mais 
quelques  exemplaires  en  étaient  déjà 
sortis  :   une   réimpression  eut   aussitôt 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 

lieu  chez  Giolti,  à  Yenise,  et  toutes  les 
mesures  de  rigueur  devinrent  désormais 
inutiles.  Le  molif  d'Aldobrandini  était 
qu'il  ne  croyait  pas  ce  poème  entière- 
ment parfait  sous  le  rapport  théolo- 
gique. «  Je  ne  veux  le  communiquer  au 
monde,  écrivait-il,  que  lorsqu'il  sera 
pur  de  toute  erreur,  et  qu'on  ne  pourra  y 
trouver  aucune  tache  qui  soit  de  nature 
à  compromettre  la  réputation  et  le  nom 
de  cette  mémoire  bien-aimée.  Cela  m'ap- 
partient d'autant  plus  que  je  suis  héri- 
tier de  cette  bonne  âme  qui,  à  sa  mort, 
me  confia  toutes  ses  écritures.  » 

Les  Sept  jour%  de  la  création  sont  un 
de  ces  ouvrages  classiques  qui  sont  sou- 
vent réimprimés  en  Italie  ,  et  il  continue 
de  jouir  parmi  les  littérateurs  de  celte 
estime  qui  faisait  dire  au  Trescimbeni  ; 
C'est  le  plus  beau  et  le  plus  noble  pocme 
historique  en  vers  libres  que  nous  ayons 
dans  notre  langue  (1). 


Eugène  de  la  Gournerie. 

(1)  Quelques  personnes  pensent  que  le  Tasse  a  pu 
premire  l'idée  de  son  poème  des  Sept  jours  dans  la 
Semaine  de  du  Bartas  qui  avait  paru  auparavant, 
et  avait  même  été  traduite  en  italien  vers  1S90. 
C'est  ciiose  possible ,  mais  lo  génie  du  Tasse  a  tel- 
lement dépassé  notre  pauvre  du  Bartas  qu'on  ne 
trouve  même  plus  trace  d'imitation. 


BI3LLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


REVUE  CATHOLIQUE  PUBLIÉE  A  SPIRE. 

Nous  sommes  heuicux  de  pouvoir  tenir  aujour- 
d'hui la  promesse  laite  à  nos  lecteurs  dans  un  de 
nos  dcniicrs  numéros  ,  celle  de  leur  apprendre  à 
connaître  pur  des  annonces  régulières  et  détaillées, 
l'orjjanc  le  plus  accrédité  du  catholicisme  en  Alle- 
magne ,  comme  nous  le  faisons  depuis  (|uel(|ue 
temps  pour  les  Annali  de  Rome  et  la  lir.vue  (h;  Du- 
blin. Nous  avons  choisi  parmi  tous  les  recueils  reli- 


gieux de  rAlIemafjne  5  celui  qui  s'intitule  h  Catho- 
lique, et  qui  se  i)nl)lio  à  Spire  ,  parce  qu'il  est  r»  la 
fois  le  plus  ancien  et  le  plus  répandu.  Le  Cadwiiquc 
existe  depuis  di.i.-scpl  ans  :  il  parait  mensuellement, 
et  la  collection  de  ses  numéros  forme  déji'i  siii.i:anlc- 
ciiiq  volumes.  Ce  journal  a  eu  pour  principal  rédac- 
teur pendant  loni'.-tfimps,  le  célèbre  Gu-rrcs  ,  alors 
(juc  déposant  le  glaive  de  cette  éloquence  politique 
et  patriotique,  qui  l'avait  fait  surnommer  par  Na- 
poléon une  quatrième  puissance  du  J^ord,  il  s'est 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


159 


livré  exclusivement  à  la  défense  de  la  religion.  De- 
puis quelques  années ,  ses  fonctions  de  professeur 
de  philosophie  à  Munich  Pont  complètement  ab- 
sorbé ;  et  nous  eu  possédons  déjà  les  fruits  dans  son 
admirable  ouvrage  sur  la  Mystique  Chrétienne,  dont 
deux  volumes  ont  paru  depuis  un  an.  La  rédaction 
du  Catholique  est  actuellement  dirigée  par  M.  Weiss, 
chanoine  et  membre  du  conseil  épiscopal  à  Spire, 
et  M.  Uaëss,  chanoine  et  ancien  supérieur  du  grand 
séminaire  à  Strasbourg.  —  Voici  le  sommaire  du 
numéro  de  juillet. 

I.  Examen  de  VExplicalion  des  Saintes  Écritures , 
du  professeur  Léopold  Schmidt. 

(Ce  livre,  déjà  loué  avec  effusion  par  \es  Annali 
de  Rome,  livraison  de  mai  J85tt  ,  a  été  accueilli 
avec  la  plus  grande  satisfaction  par  les  catholiques 
orthodoxes  de  l'Allemagne  ,  comme  une  réaction 
savante  contre  rexégèse  des  protestans,  qui  a  pris 
depuis  quelques  années  de  si  dangereux  accroisse- 
mens.) 

II.  Réclamations  des  Catholiques  du  grand-duché 
de  Saxe-Weimar ,  présentées  par  monseigneur 
Pfaff ,  évèque  de  Fulda  ,  contre  plusieurs  arti- 
cles de  la  loi  de  1823  sur  les  affaires  ecclésias- 
tiques. 

(Ces  réclamations  porlent  sur  l'obligation  imposée 
aux  confesseurs  de  révéler  les  crimes  contre  l'État, 
sur  l'éducation  des  enfant  issus  de  mariages  mixtes, 
sur  rinterdiction  de  changer  de  religion  avant  vingt- 
un  ans:  elles  ont  été  adoptées  en  partie  par  la  diète, 
mais  rejetées  parle  grand-duc,  beau-frére  de  l'em- 
pereur Nicolas.) 

III.  Lettre  pastorale  du  nouvel  archevêque  de  Fri- 
bourg,  monseigneur  Demeter,  en  prenant  pos- 
session de  son  diocèse,  sur  les  devoirs  du  prêtre 
catholique. 

IV.  Effet  produit  sur  la  théologie  protestante  parla 
Vie  de  Jésus ,  du  D^  Strauss. 

(Ce  D'  Strauss ,  logiquement  fidèle  aux  principes 
du  rationalisme  protestant  a  public  dernièrement 
une  histoire  de  la  vie  de  N.  S.,  où  il  pousse  le  blas- 
phème au  point  d'établir  que  tous  les  détails  donnés 
par  les  Évangélistes ,  sur  la  vie  de  N.  S.,  ne  doivent 
être  entendus  que  comme  des  mythes,  et  dans  un 
sens  symbolique.) 

Littérature  Religieuse, 

1.  Commentaire  de  l'épître  aux  Hébreux ,  par  le 
D'   Thuluck. 

2.  Nouvelle  édition  des  Saintes  -  Écritures  ,  par 
MM.  Dereser  et  Scholzj  traduction  et  commen- 
taire. 

3.  Histoire  des  abbayes  et  monastères  de  la  Bavière 
Rhénane  ,  d'après  les  anciennes  Charles  ,  par 
F.  liemliiig. 

4.  Délices  de  l'amour  divin,  par  saint  Laurent  Gius- 
liniani,  patriarche  do  Venise  ;  traduit  par  P.  Sil- 
hert. 

B.  Vie  de  S.  Charles  Borromée,  parle  P.  Guissano, 
traduction  de  Klitsche. 


C.  Appendice ,  renfermant  des  nouvelles  ecclésias- 
tiques. 

Sommaire  du  numéro  d'août. 

I.  Aspirations  après  la  sainte  Communion,  par  sainte 
Thérèse ,  traduction  en  vers. 

II.  Examen  de  l'explication  des  Saintes-Ecritures  , 
par  Léopold  Schmidt  (  suite  et  fin  ).  Article  de 
M.  Luterheck. 

m.  Position  de  la  théologie  protestante  à  l'égard  de 
la  vie  de  Jésus ,  par  le  D'  Strauss  (suite  et  fin). 
Article  de  M.  de  Schulz. 

IV.  La  foi  et  la  vie  des  Catholiques  ;  extrait  de  la 
lettre  pastorale  de  monseigneur  Charles,  comte 
de  Reisach,  évèque  d^Eichstadt ,  à  l'occasion  de 
son  installation. 

V.  Littérature  Catholique. 

1.  Exegesis  critica  in  Isaiœ,  cap,  ui,  13 — un, 
12,  scripsit  Laur.  Reiske. 

2.  Le  Consolateur  des  malades  et  des  agonisans, 
par  Ulenberg  ,  curé  de  Cologne ,  en  1390. 

3.  Histoire  de  la  religion  de  Jésus-Christ ,  par 
Frédéric  Léopold  ,  comte  de  Stolberg  ,  continuée 
par  de  M.  Kerz  ;  tom.  xxix. 

4.  Divers  livres  de  piété  et  d'éducation. 

o.  Sermons  sur  la  Pénitence  ,  par  feu  monsei- 
gneur de  Uommer,  évèque  de  Trêves. 

6.  Description  du  pèlerinage  de  Mariathalheim 
ea  Bavière  ,  par  K.  Rockl. 

7.  Les  Sept  paroles  de  N.-S.,  traduites  du  cardinal 
Bellarmin, 

Déclaration  de  monseigneur  l'évèque  de  Fulda. 

Appendice  sur  les  missions  prolestantes  aux  In- 
des; les  progrés  du  Catiiolicisme  dans  le  canton  de 
Vaud  ;  la  répressiou  de  i'Hermésianisme  dans  le 
diocèse  de  Cologne. 


MANUEL  DE  L'HISTOIRE 

MOYEN  AGE. 

Nous  nous  faisons  un  plaisir  de  recommander  à 
nos  lecteurs  le  Manuel  de  l'Histoire  du  moyen  âge, 
depuis  les  premières  migrations  des  peuples  Ger- 
mains jusqu'à  la  mort  de  Charlemagne,(iue  M.  Moel- 
1er,  professeur  à  rCniversitè  catholiiiue  de  Louvain 
vient  de  publier  chez  Dcbccourt,  rue  des  Saints- 
Pères  ,  n"  G9.  On  n'a  peut-être  jauiais  traité  avec 
plus  de  science,  d'exactitude  consciencieuse  cl  de 
clarté  cette  portion  si  importante,  mais  si  confuse 
et  si  embrouillée  de  l'histoire  ;  mais  ce  qui ,  pour 
nous  ,  donne  un  prix  tout  particulier  à  l'ouvrage  de 
M.  !^Iocllcr,  c'est  la  conviction  profondément  calho- 
liquc  de  l'auteur,  et  le  soin  avec  lequel  il  nict  en 
lumière  tout  ce  que  la  société  doit  à  l'Eglise.  Nous 
ne  craignons  pas  de  leconimandcr  ce  livre  roinmc 
l'un  des  plus  substantiels  et  des  plus  utiles  que  nous 
connaissions.  Nous  ne  tarderons  pas  à  en  rendre 
compte  avec  tout  le  soin  qu'il  mérite. 


160 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


GÉOGRAPHIE  DES  GÉOGRAPHIES , 

ou  NOUVEAU  COURS 

DE  GÉOGRAPHIE  ANCIEjMNE 

ET    DE 

GÉOGRAPHIE    MODERKE, 

Comparées  et  pour  la  première  fois  mises  en  regard, 
avec  un  Traité  de  Cosmographie  (1). 

La  Géographie  des  géographies ,  dont  nous  avons 
déjà  parlé  ,  offre  "la  solution  si  long-temps  cherchée 
de  cet  important  problème;  savoir,  si  un  ouvrage 
sur  un  sujet  donné  peut  sans  inconvénient  servir  à 
la  fois  pour  l'enseignement  classique  et  pour  un 
instruction  plus  élevée.  Car,  d'un  côté,  on  y 
trouve  tous  les  faits  nécessaires  à  l'intelligence  des 
histoires  les  plus  détaillées  et  des  récils  de  voyage 
les  plus  circonstanciés ,  ainsi  que  d'excellentes  no- 
tions sur  les  caractères  physiques ,  sur  la  flore  et  sur 
la  faune  de  chaque  région  ;  par  Tordre  dans  lequel  ils 
sont  présentés  ,  ces  faits,  malgré  leur  diversité,  se 
rangent  dans  un  cadre  si  resserré  et  si  net  qu'il  suffit 
d'y  jeter  un  coup  d'œil  pour  en  saisir  l'ensemble  et 
les  détails. 

Comme  les  autres  sciences ,  la  géographie  a  ses 
notions  préliminaires  sans  lesquelles  il  est  impossi- 
ble d'en  comprendre  les  secrets  et  d'en  utiliser  les 
ressources.  Or,  le  travail  de  l'auteur  à  cet  égard 
nous  a  paru  méthodique  et  complet.  Ainsi,  à  l'article 
montagne ,  vous  trouverez  avec  les  explications  con- 
yenables  tous  ces  noms  :  système  , plateau ,  groupe, 
chaînes  soh  principales  soit  secondaires,  embran- 
chement, chaînons,  contrefort  ,  rameaux;  nœud, 
noya»;  talus,  versant,  croupe,  point  culminant; 
assises,  cirque,  chaussée,  pic,  pilon,  piiy  ,  aiguilles, 
dent,  corne,  cylindre,  tableau,  ballon,  mamelon; 

(I)  Paris;  chez  Debécourt,  libraire,  rue  des 
Saints-Pères  ,  09.  Prix  :  4  fr.  àO  ,  et  par  la  poste , 
C  fr.  Gîî. 


crête,  arrête,  sierra,  paramos,  ambas,  etc.  On  y  lira 
aussi  avec  intérêt  les  explications  relatives  aux  di- 
verses races  humaines,  aux  différentes  religions, 
aux  langues  soit  mortes  soit  vivantes,  aux  formes 
des  gouvernemens,  au  commerce,  etc. 

L'auteur  a  constamment  mis  en  regard  la  géogra- 
phie ancienne  et  la  géographie  moderne.  Ces  deux 
tableaux  se  lient  intimement  et  se  complètent  d'une 
manière  heureuse ,  chacun  d'eux  est  construit  de 
manière  à  former  un  tout  distinct,  en  sorte  que,  sans 
inconvénient,  on  peut  à  son  grêles  apprendre  sépa- 
rément ou  simultanément.  De  même ,  dans  les  autres 
tableaux,  chaque  colonne  peut  se  détacher,  de  ma- 
nière qu'on  peut  aussi  les  apprendre  toutes  séparé- 
ment. De  là  ,  il  est  aisé  de  le  voir ,  une  foule  d'avan- 
tages qui  simplifient  et  facilitent  singulièrement  les 
études  que  l'on  veut  en  faire. 

L'Océanienousa  paru,  en  particulier,  traitée  d'une 
manière  remarquable.  Cette  partie  acquiert  une 
grande  importance  aujourd'hui  qu'elle  est  devenue 
le  terme  de  nos  voyages  scientifiques  et  où  peut- 
être  l'Europe  ne  tardera  pas  à  envoyer  cet  excès  de 
population  dont  elle  se  croit  menacée. 

Lorsqu'il  s'agit  de  dénommer  les  divisions  admi- 
nistratives qui  forment  comme  l'organisation  intime 
des  états ,  l'auteur  a  toujours  donné  la  préférence 
aux  noms  adoptés  dans  chaque  pays.  Ainsi ,  en  An- 
gleterre ,  les  comtés  ou  shires  ;  dans  le  royaume 
Lombard-Vénitien  ,  les  délégations  ;  dans  la  Grèce  , 
les  nomes  ou  heplarchies ;  dans  la  Turquie,  les 
eyalets  ou  pachaliks ,  les  sandjahs  ou  livas  ;  dans 
la  Tarlarie  indépendante,  les  khanats ,  etc.  De  ces 
dénominations  ressort  une  certaine  teinte  locale  qui 
transporte  pour  ainsi  dire  l'esprit  du  lecteur  dans  les 
régions  dont  il  s'occupe.  Ce  qui  favorise  cette  illu- 
sion, c'est  la  fidélité  avec  laquelle  l'auteur  s'est 
attaché  à  écrire  les  noms  propres  avec  leur  véritable 
orthographe ,  et  le  soin  avec  lequel  il  donne  la  va- 
leur étymologique  de  chaque  nom  significatif;  c'est 
un  excellent  moyen  mnémotechnique. 

11  serait  difficile  de  réunir  plus  de  faits  dans  un 
si  petit  volume,  de  les  choisir  avec  plus  de  discer- 
nement ,  et  de  les  présenter  dans  un  ordre  plus  coa- 
veoable. 


L'tJNIVEBSITÉ 

CATHOLIQUE. 


^dm(^$  ^0diXU$^ 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE 

POLITIQUE. 


DOUZIÈME  LEÇON   (1). 
V  PARTIE. 

De  l'Économie  politique  en  France  et  en  Europe, 
sous  le  règne  de  Louis  xv.  —  Détresse  des  finances. 

—  Influence  funeste  du  régent.  —  Adminislraiion 
du  duc  de  Noailles.  —  John  Law.  —  Fortune  et 
chute  de  son  système.  —  Funesie  infiuenre  de  la 
réforme  protestante  sur  les  principes  de  PÉcono- 
mie  politique. — Elle  l'a  ramenée  au  inatérialisrae. 

—  Influence  des  écrits  de  Ilobbes,  de  Spinosa , 
de  Bayle. — Doctrines  politiques  de  Locke  intro- 
duites en  France  par  le  régent.  —  Les  finances 
dirigées  par  le  cardinal  de  Fleury. 

Avec  Louis  XIV,  on  avait  vu  disparaî- 
tre le  principe  de  grandeur  et  de  force 
sur  lequel  avait  reposé  long  temps  la 
suprématie  politique  de  la  Frat)ce  en 
Europe,  et  le  prestige  de  gloire  qui  dé- 
guisait aux  yeux  des  Français  le  joug  du 
pouvoir  absolu;  le  majestueux  colosse 
était  tombé  et  son  ombre  protégeait  à 
peine  un  jeune  enfant,  seul  espoir  de  la 
monarchie. 

Le  nouveau  règne  commençait  sous  de 

(l)  Voir  la  dernière  dans  lo  numéro  précéUeot , 


funestes  auspices.  Le  royaume  jouissait ^ 
à  la  vérité,  d'une  paix  chèrement  ache- 
tée ;  mais  l'état  des  finances  était  alar- 
mant et  jamais  les  circonstances  n'a- 
vaient été  moins  favorables  pour  les 
rétablir.  Les  revenus  sufiisaient  à  peine 
à  couvrir  les  dépenses  ordinaires;  com- 
ment songer  à  les  employer  à  l'acquitte- 
ment d'une  dette  énorme?  Les  parlemens, 
long-tea)ps  comprimés  par  une  main  de 
fer,  songeaient  àressaisir  d'anciennes  pré- 
rogatives, et  semblaient  disposés  à  inter- 
dire de  nouveaux  impôts.  La  réunion  des 
états-généraux,  ressource  des  temps  de 
crise,  mais  oubliée  en  quelque  sorte  de- 
puis un  siècle  par  la  nation,  ne  pouvait 
s'offrir  à  la  pensée  des  ministres  de  Louis 
XIV,  ou  des  héritiers  de  leurs  tradi- 
tions. A  leur  défaut,  et  pour  surmonter 
tous  les  obstacles,  il  aurait  fallu  du 
moins  que  l'autorité  suprême  fût  délé- 
guée à  un  homme  d'un  caractère  à  la 
fois  ferme  et  grave  ;  ami  de  l'ordre  et  de 
l'économie,  dont  la  moralité  sût  attirer 
la  confiance  publique,  comme  la  i)ru- 
dence  s'entourer  d'agens  habiles  et  ver- 
tueux. 
Le  duc  d'Orléans,  appelé  à  la  régence 

t* 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


164 

du  royaume,  était  un  prince  spirituel, 
plein  de  grâce  et  d'aménité,  d'une  ins- 
liuction  assez  étendue,  et  ne  manquant 
p^sd'aplitiide  pour  les  affairespubliques; 
mais  léger,  frivole  et  conduit  à  la  cor- 
ruption la  plus  profonde  par  l'entraîne- 
ment de  srs  passions  et  l'absf-nce  de  tout 
principe  religieux  Déjà,  lorsque  la  vieil- 
lesse malheureuse  et  chagrine  de  Louis 
XIV  eut  jeté  un  voile  de  tristesse  et  de 
découragement  sur  une  cour  jadis  si  ma- 
gnifique et  si  animée  ,  les  ambitions  pré- 
voyantes, les  passions  jeunes  et  impa- 
tientes, le$  cupidités  de  tout  rang,  les 
opinions  hardies  et  les  innovations  phi- 
losophiques et  politiques  ,  qui  commen- 
çaient à  s'introduire  de  l'Angleterre  en 
France,  s'étaient  venues  grouper  autour 
du  premier  prince  du  sang  comme  sous 
leur  protecteur  naturel.  Aussi,  dès  le 
moment  où  le  duc  d'Orléans  prit  posses- 
sion du  pouvoir  royal ,  l'administration 
devint  la  proie  des  hommes  de  vice  et 
d'intrigue,  et  l'on  put  présager  qu'elle 
serait  souillée  par  les  plus  honteuses 
iniquités. 

Toutefois,  le  début  de  la  régence  an- 
nonça des  intentions  dignes  d'éloges.  Le 
ministère  avait  été  inst:tué  suivant  les 
plans  laissés  par  le  duc   de   Bourgogne; 
des  noms  honorables  liguraient  dans  les 
conseils.  Le  duc  de  Noailies  qui  présidait 
les  finances,  dont  le  maréchal  de  Ville- 
roi  n'était  que  le  chef  nominal ,  joignait 
à  des  vues  remplies  de  droiture  et  de 
sagesse,  un  amour  sincère  du  bien  pu- 
blic. Ses  plans  tendaient  à  établir  une 
taxe  proportionnelle  analogue  à  la  dime 
royale  proposée  par  le  maréchal  de  Vau- 
ban,  et  dont  il   avait  même  fait  l'essai 
dans  la  ville  de  Lisieux  ;  il  eût  voulu, 
surtout,  faire  disparaître  les  exemptions 
et   les   privilèges    qui    empêchaient    de 
répartir   équitablement   le   fardeau    des 
charges  publiques  entre  tous  les  mem- 
bres de   la  sociclé.  Mais  si  les   circon- 
stances s'opposèrent  à  de  tels  desseins , 
il  s'elforça  du  moins  de  soulager  les  peu- 
ples  en    arrêtant    Its    vexations    qu'i's 
éprouvaient  au  sujet  de  la  taille,  ^lous 
citerons,  en  témoignage,  la  lettre  circu- 
laire qu'il  écrivait  le  4  ociobre  1715,  par 
ordre  du  régent,  aux  intenliins  des  pro- 
vinces :    «  Comme   il   est  de  la  justice, 
«  disait-il ,  d'empêcher  l'oppression  des 


«  taillables,  je  crois  qu'il  n'est  point  de 
«  peine  assez  forte  pour  punir  ceux  qui 
«  voudraient  s'opposer  au  dessein  de  les 
«  soulager.  Vous  tiendrez  la  main  à  ce 
«  que  les  collecteurs,  procédant  par 
«  voie  d'ex(^culion  contie  les  taillables, 
«  n'enlèvent  point  leurs  bœufs  et  che- 
«  vaux  servant  au  labourage ,  ni  leurs 
«  lits,  habits,  ustensiles  et  outils  avec 
K  lesquels  les  artisans  gagnent  leur  vie.  » 
Le  prince,  en  outre,  demandait  des  mé- 
moires exacts,  qui  pussent  servir  à  régler 
rimp;isition  de  la  taille  avec  la  plus 
grande  égalité.  «  Dans  l'examen  des 
«  moyens,  continuait-il ,  vous  préférerez 
«  toujours  ceux  qui  favoriseront  la  cul- 
"  ture  des  terres,  augmente! ont  le  com- 
«  merce  et  la  consommation  des  denrées, 
«  faciliteront  le  recouvrement  et  seront 
«  le  moins  à  charge  aux  sujets  du  Koi.  » 
Ces  instructions  réfléchissaient  l'esprit 
des  sages  ordonnances  de  Sully  et  de 
Colbert.  Le  duc  de  Woailies  imita  égale- 
ment l'exemple  de  ces  illustres  ministres, 
en  faisant  accorder  des  remises  d'impôts 
arriérés,  des  dégrèvemens  sur  les  dixiè- 
mes et  sur  la  capitation,  en  diminuant 
les  tailles  et  supprimant  un  grand  nom- 
bre d'offices  ainsi  que  les  privilèges 
d'exemption  des  droits  d'aides  et  de  ga- 
belles. Mais  on  se  trouvait  en  présence 
d'une  dette  publique  immense ,  dont  le 
quart  était  exigible,  et  d'un  déficit  an- 
nuel de  près  de  77  millions.  Aussi,  des 
moyens  appropriés  à  un  état  de  choses 
ordinaire  et  régulier,  ne  pouvaient  évi- 
demment suffire.  Plusieurs  expédiens 
inutiles  ou  dangereux  ayant  été  rejetés, 
on  en  vint  à  proposer  de  ne  pas  recon- 
naître les  dettes  du  grand  roi.  Ce  moyen 
odieux  révolta  l'âme  du  duc  de  Noaitles 
et  fut  repoussé  à  l'unanimité  par  le  con- 
seil qu'il  présidait.  Mais  dans  l'extrémité 
où  l'on  se  trouvait ,  il  fallut  subir  la  loi 
de  la  nécessité  et  se  prêter  à  des  njesures 
dont  la  nécessité  mêujc  ne  saurait  justifier 
l'immoralité,  l'injustice  et  la  rigueur. 

L'une  d'elles  consista  à  changer  la  va- 
leur commerciale  des  monnaies  par  une 
rcfontegénérale  des  espèces  danslaquelle 
on  reprenait  pour  4  liv.  les  pièces  de  3 liv., 
en  leur  attribuant,  dans  la  refonte,  une 
valeur  de  5  liv.  Le  trésor  gagna  72  mil- 
lions à  celle  opération j  mais  la  valeur 
fictive,  donnée  à  la  raoïinaic  nouvelle,  lit 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


w: 


hausser  proportionnellement  le  prix  de 
toutes  les  denrées,  et  le  bénéfice  de  l'état 
ne  fut ,  en  réalité,  que  la  spoliation  des 
particuliers. 

Par  un  autre  édit,  on  exigea  que  tous 
les  billets  sans  nombre  émis  pour  le  ser- 
vice de  l'état,  qui  circulaient  dans  le 
commerce  avec  une  perte  des  quatre  cin- 
quièmes, fussent  soumis  à  une  révision 
ou  visa.  Les  billets  dont  l'origine,  dans 
cette  liquidation ,  serait  reconnue  frau- 
duleuse ou  abusive ,  devaient  être 
anéantis ,  et  les  autres  consolides  avec 
un  intérêt  de  4  pour  cent.  On  présenta 
pour  600  millions  de  ces  valeurs,  qui  fu- 
rent réduites  à  2oU  millions.  Mais  ,  dans 
l'opération,  on  trouva  le  moyen  de  dé- 
tourner, sur  celte  dernière  somme,  55 
millions,  qui  furent  censés  payés  aux 
particuliers,  mais  que  l'on  affecta  à  cou- 
vrir diverses  dépenses  urgentes. 

Une  troisième  résolution,  adoptée  par 
le  conseil  des  finances  et  dirigée  en  ap- 
parence contre  les  malversations  des 
traitans,  ouvrit  la  carrière  aux  injustices 
les  plus  monslreuses  et  à  des  violences 
sans  exemple.  Ce  fut  l'établissement 
d'une  cour  de  justice  ^  espèce  de  com- 
mission prévôtale,  instituée  pour  juger 
les  concussions,  et  que  l'on  Ht  servir  à 
dépouiller  en  masse  les  enrichis. — L'édit 
portait  que  l'on  rechercherait  l'origine 
de  la  fortune  de  tous  les  individus  qui 
avaient  traité  pour  les  finances,  depuis  la 
paixdeRyswick,  c'est-à-dire  depuis  vingt- 
sept  ans.  La  peine  de  mort  et  celle  dupilori 
étaient  prononcées  contre  les  coupables- 
la  torture  était  employée  dans  les  inter- 
rogatoires; les  galères  punissaient  l'inex- 
actitude ou  l'erreur  dans  la  déclaration 
des  fortunes  ;  le  cinquième  des  biens  des 
condamnés  était  acquis  aux  dénoncia- 
teurs; la  simple  médisance  contre  ceux- 
ci  était  punie  du  dernier  supplice;  les 
domestiques  étaient  autorisés  à  déposer 
contre  leurs  maîtres  sous  des  noms  em- 
pruntés; on  avait,  en  outre,  déchaîné 
contre  les  publicains  enrichis,  par  des 
gravures  et  des  pamphlets,  les  passions  et 
les  clameurs  de  la  multitude.  Un  tel  sys- 
tème de  terreur,  fortifié  à  son. début 
par  quelques  exemples  d'une  cruelle  sé- 
vérité, ne  pouvait  oianquer  d'être  effi- 
cace. Bientôt  la  chambre  ardente,  deve- 
nue inutile,  ne  fut  plus  qu'une  menace 


pour  arracher  la  déclaration  des  riches- 
ses. Le  droit  de  taxer  arbitrairement  les 
enrichis  avait  été  confié  à  une  commis- 
sion de  six  membres;  on  obtint  de  4500 
personnes  entrées  sans  fortune  dans  les 
finances ,  l'aveu  que  leurs  biens  s'éle- 
vaient à  une  masse  de  800  millions.  On 
leur  en  laissa  493,  toutes  leurs  dettes 
payées.  —  Mais  le  trésor  public  ne  pro- 
fita que  faiblement  de  celte  prétendue 
restitution,  La  cour  corrompue,  qui  en- 
tourait le  régent,  eut  une  bonne  part  de 
ces  dépouilles;  elle  avait  vendu  chère- 
ment son  crédit  et  son  intercession  aux 
malheureux  traitans,  qui  cherchaient  à 
défendre  leur  vie.  Du  reste,  l'opinion 
populaire  ne  tarda  pas  à  se  déclarer  en 
faveur  des  accusés.  —  L'édit  était  si  va- 
gue qne  personne  ne  se  croyait  à  l'abri 
de  son  application  ;  chacun  cacha  sa  for- 
tune; le  numéraire  fut  enfoui,  le  travail 
cessa,  et  la  chambre  de  justice  tomba 
au  bout  d'une  année  d'existence ,  sous 
l'animadversion  universelle.  La  plupart 
de  ses  victimes  furent  réhabilitées,  et 
l'on  rendit  des  lois  pour  garantir  doré- 
navant aux  financiers,  la  paisible  jouis- 
sance et  i'invioiabilité  de  leur  fortune. 

De  telles  mesures,  exécutées  dans  un 
but  aussi  immoral  ,  ne  pouvaient  guère 
remédier  au  désordre  affreux  des  finan- 
ces. L'esprit  fiscal  avait  épuisé  toutes  ses 
ressources,  lorsque  parut  tout-à-coup 
sur  la  scène  l'Ecossais  John  Law , 
homme  doué  d'un  génie  fertile  en  expé- 
diens,  d'un  esprit  aventureux  ,  aux  ma- 
nières élégantes  et  polies ,  à  la  parole 
persuasive,  qui  avait  étudié  en  Angle- 
terre les  ressources  que  le  crédit  peut 
offrir  aux  gouvernemens  comme  aux 
particuliers, ets'élaitoccupé  depuis  long- 
temps de  l'application  de  ce  moyen  aux 
opérations  financières  de  son  pays.  En 
1700,  Law  avait  présenté  au  parlement 
d'Ecosse,  un  écrit  intitulé:  v.  Proposi- 
tion et  motifs  pour  établir  un  conseil  de 
commerce.  »  En  1705,  il  publia  des  consi- 
dt  rations  sur  le  commerce  et  sur  l'argent, 
dans  lesquelles  il  indiquait,  pour  sub- 
venir à  la  pénurie  d'espèces  métîilliques, 
l'établissement  d'une  banque  qui,  sui- 
vant son  plan,  pouvait  émettre  du  p.Tpier- 
monnaie  jusqu'à  concurrence  de  la  va- 
leur  de  toutes  les  terres  du  royaume. 
Frappé  des  avantages  que  rAnj^leterre, 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 


166 

d'après  les  conseils  de  son  compntrioîe 
Patlerson.  avait  retirés  de  la  banque  na- 
tionale «établie  en  1690,  et  nsdi  lingur.nt 
pas  suffisamment,  dans  la  monnaie  mf- 
lallique,  ce  qui  en  fait  le  prix  et  l'utilité 
(  la  propriété  de  servir  à  l'échange  et  à 
la  mesure  de  la  valeur  réunie  à  une  va- 
leur iritrin'^èque  ) ,  Law  s'était  persuadé 
que  multiplier  le  signe  de  la   richesse, 
c'était  multiplier  la  richesse  elle-même. 
Cette  pensée,  base  de  tous  ses  projets  et 
mère  de  toutes  ses  er.eiirs,  avait,  dans  le 
principe,  produit  une  grande  sensation 
à  Edimbourg;  toutefois  le  plan  de  Law 
ne  fut  pas  adopté  ;  mais  il  laissa  quelques 
traces  comme  l'ont  depuis  prouvé  l'ifis- 
titulion   des    banques   territoriales  d'E- 
cosse. Le  projet  ne  reçuJ  pas  un  meilleur 
accueil  du  parlement  d'Ang'elerre,   au- 
quel il  fut  soumis  sous  une  aulre  forme  ; 
en  1708,  les  propositions  da  l  aw  furent 
aussi  repoussées  en  Fr.nce  parle  contrô- 
leur gt'^nérai    Desmarelz  ,    lequel   hilliiit 
cependant  contre  tous  les  fléaux  dont  un 
royaume  peut  être  à  la  fois  accablé.  Ce 
ministre    n'aperçut  dans  les  mémoires 
de  Law  que   des  cxpédiens  plus  désas- 
treux encore  que  ceux  dont  il  était  forcé 
de  subir  la  nécessité.  C'était ,  il  est  vrai , 
dans  le  temps  d'une  guerre  maliieureuse, 
où  toute  confiance  était  perdue^  or,  la 
confiance  était  la  base  exclusive  du  sys- 
tème. Le  iinancier  cosmopolite  erra  alors 
dans  les  différenles  villes  d'Italie  et  d'Al- 
lemagne, offrant  son  projet  à  toutes  les 
cours  qu'il  visitait  sans  pouvoir  le  faire 
agréer  à  aucune.  Le  duc  de  Savoie  (  Yic- 
tor-Améd(^e,   depuis  roi  de   Sardaigne) 
pressé  à  ce  sujet,  lui  répondit  :  «  Je  ne 
suis  pas  assez  finissant  pour  me  ruiner.  » 
Toutefois  le  régent,  auquel  Law  vii.t 
offrir  ses  services,  envisagea  ses  plans 
sous  un  autre  aspect.  Ce  prince  était  na- 
turellement ami    du  merveilleux  et  de 
l'audace,    et  avide   de  nouveauté*;  son 
alli'ince  avec  l'Angleterre,  cimentée  par 
l'abandon  de   la  cause  malheureuse  des 
Stuaris,    le  disposait  à    l'imitation  des 
pratiques    linanrières   de    cette    nation. 
D'ailleurs  il  fallait  à  tout  prix  éteindre 
une  dette  de  plus  de  deux  miUiards  de 
livres,  et  faire  disparaîlie  un  déficit,  qui 
devait   la    grossir    indéliniuient    et    pa- 
ralysait tous  les  services. — Dans  une  telle 
situation,  le  duc  d'Orléans  devait  écoutçr 


avec  intérêt  l'expo'é  d'un  sy';tème  par 
lequel  on  promet t^iit  de  rembourser 
to  tes  les  dettes  de  l't  tat ,  d'augmenter 
les  revenus,  de  diminuer  les  impôts  et 
d'opérer  ces  prodiges  par  la  seule  puis- 
sance du  crédit ,  c'est-à-dire  par  des  va- 
leurs fictives  ou  de  convention  ,  qui  au- 
raient autant  de  crédit  que  les  valeurs 
réelles.  Law  possédait  surtout  le  grand 
art  de  répondre  promptement  et  Itcide- 
ment  à  chaque  objection;  séduit  parci  tte 
assurance  éloquente  ,  le  régent  consentit 
à  essayer  l'application  du  nouveau  sys- 
tème financier. 

Dans  les  principes  de  Law,  l'abon- 
dance des  espèces  était  le  mobile  du  tra- 
vail, de  la  culture  et  de  la  population. 
Toutes  les  matières  qui  ont  des  qualités 
propres  au  monnayage  pouvaient  devenir 
espèces;  le  papier  même  était  plus  pro- 
pre encore  que  les  métaux  à  devenir  es- 
pèce,purvu  qu'il  fùtsoiitenu  par  le  cré- 
dit (I).  La  diflitulté  étant  de  soutenir  la 
Vileur  du  papier-monnaie  en  concur- 
rence de  la  monnaie  d'or  et  d'argent, 
c'était  dans  l'art  de  l'aplanir  que  con- 
sistait principalement  la  combinaison  du 
système.  Aussi  Law  ne  se  proposa  pas 
seulenient  d'accréditer  la  nouvelle  mon- 
naie, en  la  faisant  recevoir  dans  les  cais- 
ses publiques,  en  ordonnant  qu'elle 
serait  échangée  à  la  volonté  des  porteurs 
contre  l'or  et  l'argent,  enfin,  en  bannis- 
sant l'argent  des  paiemens  considéra- 
bles. Portant  ses  vues  plus  loin,  il  forma 
le  plan,  d'une  compagnie  par  actions, 
dépositaire  du  crédit  public,  à  laquelle 
on  réunirait  successivement  le  privilège 
exclusif  des  affaires  de  commerce  et  de 
finances  les  plus  lucratives  dans  le 
royaume,  el  enfin,  des  créances  siir  le  roi  ; 
les  actions  de  la  compagnie  étaient  con- 
versiblcs  en  billets,  lesquels  pouvaient 
eux-mêmes  redeveniractions  par  unenou- 
velle  conversion  au  gré  des  propriétaires. 
Cette  compagnie  payant  à  ses  actions  un 
dividende  fondé  sur  de  grands  profits  ap- 
pareils, et  les  divers  avantages  qu'on  lui 
destinait  ne  devant  s'accorder  que  pro- 
gressivement, il  devait  nécessairement 
résulter  de  celte  institution   un   grand 

(1)  Cette  condilion  indispensable  nuroil  dCi  surfire 
pour  prouver  à  Law  que  le  papier  n'élail  pas  eu$$i 
propr»  ^  dcv(inir  mçnoaie  que  l'pr  et  l'arçent. 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


167 


mouvement  de  nf'gocialions  et  d'affaires 
qui  rcmirait  l'argent  incommode  et  la 
mu'itiplicalion  du  papier  nécessaire;  et 
de  plus  un  accroissement  successif  dans 
la  confiance  publiqtie,  dans  la  valeur  de 
l'action  et  par  conséquent  dans  le  crédit 
des  billets. 

Law  avait  proposé ,  en  Ecosse ,  de  déli- 
vrer des  billi'ts  sur  des  sûretés  en  biens 
fonds  ,  qui  n'eussent  pas  excédé  les  deux 
tiers  ou  les  trois  quarts  de  cej  biens.  «  L'or 
«  et  l'argent ,  disait-il  au  parlement  d'E- 
«  cosse,  se  sont  avilis  depuis  200  ans  et 
«  s'aviliront  encore.  Dès  lors,  ils  perdent 
«  cliaque  jour  quelque  chose  de  leur  prix 
«c  dans  le  commerce;  les  terres  ne  peu- 
«  vent  perdre  leur  usage  et  doivetit  né- 
«  cessairement  augmemer  en  valeur.  Par 
«  conséquent  la  monnaie  du  papier  doit 
«  avoir  l'avantage  et  la  préférence  sur 
«  l'argent.  » 

En  France,  il  proposait,  d'abord,  la 
création  d'une  banque  d'escompte  et 
d'une  compagnie  de  commerce  destinée 
à  mettre  en  valeur  les  richesses,  présu- 
mées immenses,  denospossessiousdansla 
Louisiane  (  le  Mississipi  ).  Plus  tard,  la 
banque  devait  s'appuyer  surla  compaj^nie 
des  Indes  et  sur  les  régies  financières. 
«  Il  est  de  l'inlérêt  du  roi  et  du  public  . 
u  disait-il  au  régent,  d'abolir  la  monnaie 
«  d'or  et  d'argent,  et  d'assurer  la  monnaie 
«  de  la  banque;  la  monnaie  numéraire 
«  tire  sa  valeur  d'une  matière  qui  est  un 
«  produit  étranger;  la  monnaie  de  ban- 
u  que  tirera  sa  valeur  de  l'action  de  la 
«  compagnie  des  Indes,  qui  est  un  pro- 
«  duit  de  la  Fiance  :  l'action  des  Indes  a. 
ic  de  plus  que  l'or,  les  qualilésessenliellrs 
«  pour  devenir  monnaie;  elle  est  por- 
«  tative;  elle  est  divisible  par  sa  conver- 
«  sion  en  billets  de  binque;  sa  valeur  est 
«  plus  certaine  et  doit  augmenter,  tan- 
«  dis  que  celle  de  l'or  doit  diminuer, 
«  car  la  quantité  des  actions  est  fixée ,  et 
«  la  quantité  d'or  augmente  journelle- 
M  ment;  l'or  ne  produit  rien  par  lui- 
«  même  etl'actionproduit  ;  le  commerce 
K  et  la  compagnie  augmentant ,  la  valeur 
«  des  actions  doit  hausser.  La  monnaie 
«  d'or  peut  être  enlevée  de  l'état  par  un 
K  commerce  désavantageux  et  sa  "circu- 
K  lation  arrêtée.  L'action  et  les  billt  ts  de 
«  banque  peuvent  bien,  sans  doute,  pas- 
«  ser  chez  les  étrangers,  mais  ce  n'est 


ft  qu'un  gage  qtii  leur  en  assure  la  valeur 
«  en  France,  où  ils  l'emploient  en  mar- 
u  chandises.  Donc,  il  est  de  l'intérêt  du 
u  roi  et  des  peuples  d'augmenter  la  va- 
«  leur  de  l'action,  en  lui  donnant  l'usage 
«  et  la  qualité  de  monnaie,  et  de  diir.i- 
K  nue,"  la  valeur  de  l'or,  en  lui  ôtanl  celte 
«  qualité  et  cet  usage.  » 

Beaucoup  d'objections  furent  faites  à 
ces  raisonnemens  spécieux  dont  la  plu- 
part sont  visiblement  empreints  des  pré- 
jugés de  l'école  mercantile:  onfit  remar- 
quer à  Law,  1°  que  les  avantages  multi- 
pliés qu'il  attribuait  à  un  systèine  de 
papier  monnaie,  appuyé  sur  une  compa- 
gnie de  commerce,  devaii^nt  nécessaire- 
mejit  avoir  un  terme;  2°  qu'il  était  dans 
la  nature  des  choses  que  ce  terme  arrivé, 
et  Id  compagnie  ne  pouvant  plus  recevoir 
de  nouvelles  faveurs,  la  valeur  de  ses 
actions  tomberait  au  niveau  de  leur 
produit  réel ,  et  que  la  valeur  des  actions 
baissant  à  ce  niveau,  L-  crédit  de  la  mon- 
naie de  papier  baisserait  au  moins  dans 
la  même  proporiion  ;  3^  que  l'argent 
haussant  de  prix  sur  la  place,  lors  d'une 
grande  demande  précipitée  pour  des 
spéculations  lucratives,  et  baissant  aus- 
sitôt que  cette  demande  est  remplie,  il 
était  naturel  que  le  papier-monnaie  per- 
dît de  sa  valeur  dans  l'opinion  publique  , 
lorsqu'on  aurait  le  moindre  indice  de  sa 
surabondance,  et  que  cette  perte  serait 
irréparable  à  l'égard  d'un  établissement 
nouveau;  car  la  première  idée  de  dé- 
fiance entraînerait  infailliblement  avec 
elle,  l'ardeur  de  réaliser  en  numéraire, 
et  l'avilissement  de  la  monnaie  artifi- 
cielle. 

Law  répliquait  que  cela  ne  pouvait 
point  arriver  parce  que  le  crédit  d  un  né- 
g.'ciant  monte  au  décuple  de  son  fonds 
(ce  qui  est  vrai  même  de  la  somme  de 
tous  les  crédits  particuliers  dans  le  com- 
merce de  l'état  ),  et  que  l'état  offi ait  des 
garanties  plus  positives  et  plus  étendues 
que  les  sin'ples  particuliers;  mais  cet 
argument  était  plus  spécieux  que  solide, 
Law  ne  pouvait  espérer,  en  effet,  que  les 
GGO  millions  de  livres  (()  qui  circulaient 
à  cette  époque  dans  le  royaume,  seraient 
déposés   dans  les  caisses   à  moins  que 

(1)  Environ  1200  millions  de  ban?»  de  l'époqaa 
actuelle. 


168  COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE 

l'auforitéetlaviolencen'entreprissentd'y 
parvenir,  ce  qui  aurait  immédiatement 
pour  résultat  de  discréditer  le  papier- 
monnaie  et  de  faire  rechercher  avide- 
ment le  numéraire.  D'un  autre  côté,  les 
particuliers  se  font  crédit  entre  eux, 
parce  qu'ils  ont  un  emploi  utiie  à  faire 
de  leurs  fonds,  ce  qui  est  impossible  à 
l'état.  Le  négociant  qui  manque  d'argent 
pour  faire  honneur  à  ses  affaires,  a  des 
effets  dont  il  trouve  de  l'argent  j  or  la 
sûreté  de  la  banque  consistait  seulement 
dans  le  dépôt  des  actions  que  l'on  vou- 
lait obliger  le  public  à  regarder  comme 
monnaie  par  leur  propriété  d'être  con- 
verties en  billets.  Par  conséquent  l'acquit- 
tement de  ces  billets  en  argent  pouvait 
seul  en  rétablir  le  crédit  dès  qu'il  serait 
une  fois  ébranlé.  D'ailleurs  les  engage- 
mens  des  particuliers  ont  un  terme 
prévu,  tandis  que  ceux  de  la  banque 
pouvaient  être  réclamés  inopinément  et 
en  peu  de  jours,  ainsi  que  cela  arriva  en 
effet.  Enfin  il  était  aisé  à  chacun  de  con- 
naître, par  la  quantité  des  actions  émi- 
ses, que  l'ai'gent  étant  au  billet  de  l'ac- 
tion :  :  1  :  7  ,  l'argent  était  en  réalité  sept 
fois  plus  précieux  que  le  papier.  Le  sys- 
tème était  donc  fondé  sur  un  jeu  forcé 
qui  ne  pouvait  durer  dans  l'ordre  ordi- 
naire des  choses. 

Malgré  ces  prévisions ,  les  combinai- 
sons de  Law  furent  regardées  non  seule- 
mentcomme  un  remarquableprogrès  dans 
la  science  financière,  mais  comme  une  dé- 
couverte du  génie  qui  devait  appeler  tous 
les  hommes  à  la  richesse.  Aussi,  nonobs- 
tant l'opposition  du  parlement  de  Paris  et 
de  tous  les  financiers  pratiques  de  cette 
époque,  leur  auteur  avait  obtenu,  en  mai 
17 16,  le  privilège  d'établir  une  banque  sous 
le  nom  modeste  de  Law  cl  compagnie ,, 
avec  un  capital  ^oc\a\(\e  six  millions,  di- 
visés en  12,000  actions  de  SOOfr.  chacune 
que  toute  personne  pouvait  acquérir  en 
payant  seulement  un  quart  en  espèces  et 
les  trois  autres  quarts  en  billets  d'état. 
Cette  banque,  bornée  dans  l'origine  au 
soin  obscur  de  taire  les  affaires  des  par- 
ticuliers sous  la  modique  rélribiition  de 
ïpour  lOtX),  avait,  comme  tous  lesétablis- 
semens  de  ce  genre,  pour  objet  primitif, 
l'accélération  et  l'extension  des  opéra- 
tions du  commerce ,  et  pour  gage  le  pro- 
fit de  ces  opérations  mCmc.  Elle  acquit 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 

bientôt  un  crédit  étendu  et  un  grand  dé- 
veloppement. Dès  l'année  qui  suivit  son 
institution,  les  billets  furent  reçus 
comme  numéraire  dans  toutes  les  caisses 
royales  en  vertu  d'un  arrêt  du  conseil  (1). 
Quelques  mois  après,  Law  fit  ériger  et 
joindre  à  la  banque  une  compagnie  de 
commerce  dont  il  fut  nommé  directeur, 
et  qu'il  appela  Compagnie  cV  Occident, 
parce  qu'elle  devait  faire  le  commerce 
exclusif  de  la  Louisiane  (2)  abandonné 
par  Crozat,  mais  dont  on  promettait 
d'immenses  ressources  par  Fenvoi  des 
troupes  nombreuses  d'artisans  de  toutes 
professions  qui  ne  sortirent  pas  de 
France,  et  que  l'on  affecta  de  faire  dé- 
filer devant  le  public  de  Paris,  dupe  de 
celte  mystification  inouïe.  On  attacha  en 
outre,  à  la  compagnie,  la  propriété  du 
Sénégal  et  le  privilège  exclusif  du  com- 
merce de  la  Chine.  Ce  fut  l'occasion 
naturelle  de  créer  25  millions  de  nou- 
velles actions  et  d'une  énorme  émission 
de  billets  de  banque,  dont  il  paraît  que 
même  avant  ces  réunions,  la  masse  excé- 
dait déjà  110  millions. 

L'exemple  de  la  banque  royale  d'An- 
gleterre qui,  existant  depuis  28  ans  déjà , 
avait  posé  les  limites  dans  lesquelles  une 
banque  d'escompte  proprement  dite 
devait  se  circonscrire,  aurait  dû  appeler 
l'attention  d'une  politique  prévoyante. 
Mais  une  institution  régulière  qui  n'au- 
rait pu  porter  ses  fruits  qu'avec  le  temps, 
ne  convenait  ni  à  la  situation  de  Law,  ni 
aux  imaginations  françaises,  ni  à  l'impa- 
tience fougueuse  du  régent.  D'ailleurs  iess 
succès  dépassaient  les  promesses  et  les 
espérances;  la  banque  avait  procuré  de 
grands  bénéfices.  P>ientôt  le  prix  vénal 
des  actions  s'éleva  à  vingt  fois  leur  va- 
leur nominale;  la  confiance  qu'elles  ins- 
piraient s'accrut  encore  lorsque  vers  la 
fin  de  1719,  la  banque  eut  acquis  le  pri- 
vilège de  l'ancienne  compagnie  des  In- 
des, fondée  par  Colberl  :  ce  fut  l'apogée 
du  système.  Alors  la  séduction  et  l'en- 
traînement gagnèrent  tous  les  esprits; 
ch.icun  s'empressa  d'échanger  son  or 
contre  du  papier  avec  une  frénésie  qu'ex- 
citait la  vue  de  fortunes  aussi  rapides 
qu'énormes  surgissant  de  tous  côtés.  Tel 

(1)  Avril  1717. 

(2)  Ou  MÎMissipi. 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


169 


individu  qui  avait  commencé  avec  un 
billet  d'état,  à  force  de  troquer  contre 
de  l'argent  des  actions  ou  des  billets,  se 
trouvait  avoir  des  millions  au  bout  de 
quelques  semaines.  Des  hommes  incon- 
nus devinrent  riches  en  moins  de  six 
mois,  plus  riches  que  des  princes;  ce  jeu 
nouveau  et  prodigieux  où  tous  les  ci- 
toyens pariaient  ainsi  les  uns  contre  les 
autres,  éveilla  dans  toutes  les  conditions 
depuis  le  bas  peuple  jusqu'aux  rangs  les 
plus  élevés,  un  sentiment  de  cupidité  au- 
paravant inconnu.  La  rue  Quincampoix 
était  le  rendez-vous  de  tous  les  action- 
naires et  le  théâtre  de  leur  agiotage 
effréné.  On  sait  que  la  foule  s'y  pressait 
au  point  que  plusieurs  personnes  y  fu- 
rent étouffées,  et  qu'un  malheureux  con- 
trefait ramassa  une  sorte  de  fortune  ^n 
faisant  servir  son  dos  voûté  à  la  trans- 
cription dPs  transferts  et  des  échanges 
d'actions  et  de  billets.  Il  n'y  eut  pendant 
quelques  mois  à  Paris,  ni  commerce  ni 
société;  on  ne  s'occupait  plus  que  du 
cours  des  actions. 

Law  séduit  lui-môme  par  son  système 
ets'pxaltant  de  l'ivresse  publique  -.utant 
que  de  la  bienne  propre  .  avait  successi- 
vement émis  une  quantité  de  papier 
telle,  qu'en  1719  elle  repré^entai'  quatre- 
vingt  fois  tout  le  numéraire  qui  pouvait 
circuler  dans  le  royaume,  c'est- ^-iire 
52,800,000,000  livres  (  96  milliards  de 
francs  ).  Le  gouv»-rnemeit  n'rut  garde  de 
négliger  i^ne  occasion  si  favorable  de 
rembourser  avec  ces  valeurs  tous  les 
créanciers  de  l'état  qui  partageaient, 
avec  les  autres  citoyens,  les  chances  fa- 
vorables ou  funestes  de  cet  iiumense 
agiotage. 

Mais  lorsqu'on  vit  ainsi  se  grossir  le 
torrent  de  cette  prétendue  monnaie  qui, 
dénaturant  les  fonctions  et  les  rapport^ 
de  la  monnaie  réelle  ,  détruisait  l'équil- 
bre  de  tous  les  piix,  les  conditions  de 
tous  les  contrats,  confondait,  dans  ses 
débordemens,  tous  les  élémens  de  la  for- 
tune publique  et  des  fortunes  parti- 
culières ,  les  capitaux  réels  et  leurs  reve- 
nus, avec  de  prétendus  trésors  magi- 
ques qui  devaient  les  centupler,  les  bons 
esprits  s'émurent  et  s'alarmèrent." 

Déjà  le  chancelier  d'Aguesscau,  sans 
combattre  d'une  manière  absolue  bs 
théories  financières  de  Law,  avait  dé- 


montré qu'elles  recevraient  nécessaire- 
ment une  extension  qui  en  amènerait  la 
ruine.  Il  blâmait  surtout  avec  force  les 
déception^  par  lesquelles  on  cherchait  à 
les  accréditer;  ses  avis  furent  négligés 
et  le  succès  des  premières  opérations 
rendit  impopulaire  l'opposition  de  d'A- 
guesscau et  du  parlement.  L'éloignement 
du  vertueux  chancelier  fut  même  l'ésolu 
par  le  prince  qui  avait  naguère  recher- 
ché avec  tant  d'empressement  Tappui  de 
ses  lumières  et  de  son  intégrité;  de  son 
côté ,  le  duc  de  JNoailles  qui  avait  d'abord 
approuvé  l'établissement  d'une  banque 
générale  et  apprécié  les  avantages  de 
celle  institution  contenue  dans  de  sages 
limi.cs,  ne  tarda  pas  à  combattre  l'exten- 
sion abusive  que  l'on  prétendait  lui  don- 
ner. Il  partagea  l'honorable  disgrâce  de 
d'Aguesscau  et  prédit  vainement,  de  sa 
retraite,  la  catastrophe  qui  allait  de 
nouveau  bouleverser  les  finances.  Les 
arrêts  du  parlement ,  contraires  aux  opé- 
rations de  Law,  étant  cassés  dans  des  lits 
de  justice  provoqtiés  par  l'abbé  Dubois  et 
le  nouveau  chancelier  d'Argenson,  la 
banque  ob'  int  tour  à  tour  le  privilège  de 
l'affinige  de  métaux,  de  la  fabrication 
des  monnaies  d  or  et  d'argent,  et  de  la 
vente  exclusive  des  tabacs;  elle  fut  sub- 
rogée à  la  ferme  générale  pour  le  re- 
couvrement des  impôts,  et  enfin  érigée 
en  banque  royale. 

Mais  désormais  le  régent  ne  pouvait 
plus  gouverner  une  machine  si  immense 
et  dont  le  mouvement  r.-pide  l'entraînait 
malgré  lui;  la  réflexion,  la  cr  inte,  les 
regrets  avaient  succédé  à  l'engouement 
général.  Les  anciens  financiers  ei  les  gros 
banquiers  réunis  épuisèrent  la  banque 
royale  en  tirant  sur  elle  des  sommes 
considérabies;  chacun,  alors,  s'empressa 
de  convt-rtir  ses  billets  en  espèces,  mais 
la  surabondance  du  papier  était  énorme; 
le  crédit  tomba  tout-à-coup  ;  le  régent 
voulut  le  ranimer  par  des  mesures  qui 
devaient  complètement  l'anéantir.  Tel 
fut,  en  effet,  le  résultat  de  la  défense 
faite  aux  particuliers  de  garder  chez  eux 
des  espèces  monétaires.  L'argent  se  ca- 
cha soigneusement,  on  ne  vit  plus  que 
du  papier  discrédité,  et  une  misère 
réelle  commença  à  succéder  à  tant  de 
richesses  factices. 

Le  public,  inquiet  et  mécontent,  ne  fut 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ËCONOMIE  POLITIQUE, 


170 

pasmédîocrementt'tonnéde  voir  élever  en 
ce  moment  même  (!) ,  au  poste  de  contrô- 
leur-général des  finances,  l'auteur  d'une 
perturbation  si  grave  dans  la  fortune  pu- 
blique etdans celle  des  particuliers;  clia- 
cun  comprenait  l'impossibilité  pour  Law 
d'y  opérer  quelque  bien  et  de  s'y  main- 
tenir; mais  le  régent,  pressé  d'acqniller 
une  dette  de  reconnaissance  personnelle, 
se  persuada  que  le  public  applaudirait 
à  son  choix  et  partagerait  une  confiance 
vraie  ou  simulée.  En  peu  de  temps,  Law 
d'Écossais  devint  Français  par  la  natura- 
lisation, de  protestant  catholique,  d'a- 
venturier seigneur  des  plus  belles  terres, 
et  de  banquier  ministre  d'étal.  Voltaire 
raconte  l'avoir  vu  arriver  dans  les  salles 
du  Palais  Royal ,  suivi  d'un  brillant  cor- 
tège de  ducs  et  pairs,  de  maréchaux  de 
France,  de  prélats,  etc. 

Mais  le  désordre  était  parvenu  à  son 
comble.  On  reconnut  qu'il  était  indis- 
pensable de  réduire  les  actions  de  la 
banqueà  la  moitié  de  leur  valeur,  etcette 
spoliation  odieuse  fut  consacrée  par  un 
édit  (2).  Le  parlement  fit  des  remontran- 
ces vigoureuses  ;  le  peuple  s'émut.  Le 
régent  ,  cédant  à  la  clameur  publiqrie  , 
se  rétracta,  et  révoqua,  en  outre,  l'im- 
prudente défense  de  garder  chez  soi  des 
espèces  d'or  et  d'argent.  Dans  celte  ex- 
trémité, Law  signala  le  retour  de  d'A- 
guesseau,  comme  la  seule  mesure  propre 
ô  fléchir  le  courroux  du  parlement  et  du 
peuple.  On  dit  même  que  pour  obtenir 
Tayeu  de  l'illustre  chancelier,  il  offrit  de 
distribuer  aux  pauvres  cent  millions  de 
sa  propre  fortune.  Mais  le  rappel  de  d'A- 
guesseau  n'apaisa  point  le  parlement. 
Cette  compagnie  ne  pouvait  oublier  que 
lors  de  ses  premières  luttes  avec  Law  , 
ses  actes  avaient  été  brisés  avec  éclat , 
et  qu'on  lui  avait  même  retiré  le  droit  de 
remontrances.  Jalouse  de  venger  cette 
injure,  elle  décréta  le  contrôleur-général 
d'ajournement  personnel  et  ensuite  de 
prise  de  corps.  D'Aguesseau,  témoin  im- 
puissant de  ces  hostilités  tardives  et  in- 
tempestives ,  dirigées  contre  le  système  , 
consentit  à  l'exil  du  parlement  à  Pon  toise. 
A  la  faveur  de  ce  coup  d'autorité  .  le 
chancelier  se  ménageait  le  droit  d'opérer 

(1)  En  1720. 

(2)  Ëdildu21  mars  1720, 


la  liquidation  des  pfrets  de  la  banque 
royale  et  de  la  compagnie  de  Law.  irré- 
gulièrement et  abusivement  confondus 
par  le  contrôleur-général.  Cette  opéra- 
tion ,  accomplie  plu.î  tard  d'après  les 
règles  que  d'Aguesseau  avait  trac<^es 
lui  -  même  ,  préserva  la  France  d'une 
banqueroute  à  peu  près  inévitable. 

Pendant  l'exil  du  parlement,  Law  se 
hâta  de  faire  paraître  en  moins  de  huit 
mois  jusqu'à  trente- six  édits,  déclara- 
tions ou  arrêts  de  finance  ,  pour  fixer  le 
taux  de  l'or  et  de  l'argent,  borner  l'u- 
sage de  l'argenterie  et  de  la  bijouterie  , 
enfin,  pour  augmenter  à  tout  prix,  la 
quanti  é  de  ce  numéraire  dont  il  avait 
cru  p  juvoir  se  passer.  Mais  ce  fut  en  vain; 
la  confiance  était  perdue  d'une  manière 
irréparable,  Lesactions  qui ,  dans  le  pa- 
roxysme de  l'infat  nation  publique,  avaient 
été  portées  au  vingtième  de  leur  valeur 
nomiiiale  ,  tombèrent  rapidement  dans 
la  proportion  de  cent  à  un.  Le  régent,  ne 
pouvant  plus  résister  à  l'indignation  gé- 
nérale et  aux  attaques  réitérées  du  par- 
lement, après  avoir  tour  à  tour  défendu 
et  abandonné  le  contrôleur-général  ,  le 
fit  soi  tir  précipitamment  du  royaume. 
Law,  chargé  de  l'exécration  de  la  France, 
fut  obligé  de  fuir  en  secret  le  pays  qu'il 
avait  promis  d'enrichir  et  qu'il  avait 
bouleversé.  Il  partit  dans  une  chaise  de 
poste  que  lui  prêta  le  duc  de  Bourbon- 
Condé  ,  n'emportant  avec  lui  que  2,000 
louis,  presque  !e  seul  reste  de  son  opu- 
lence éphémère  ,  et  laissant  le  royaume 
plus  épuisé  qu'il  ne  l'était  à  la  mort  de 
Louis  XIV. 

On  a  porlé  divers  jugemens  sur  cet 
étranger  si  fatalement  ci^lèbre.  Quelques 
écrivains  vantent  ses  talens  peu  com- 
muns, l'élévation  et  la  justesse  de  ses 
vues,  la  droiture  de  ses  intentions,  et 
rejettent  sur  le  régent  et  sur  les  courti- 
sans avide;  et  immoraux  de  ce  prince  , 
le  déplorable  abus  qui  fut  fai'  des  théo- 
ries financières  do  Law  :  iU  font  valoir, 
en  faveur  de  sa  probité  ou  de  a  généro- 
sité personnelle  ,  le  dénuement  dans  le- 
quel il  se  trouvait  au  moment  de  sa  fuite 
et  la  misère  dans  laquelle  il  languit  jus- 
qu'à sa  mort.  Il  est  certain  qu'il  lui  était 
facile  de  conserver  comme  d'acquérir 
une  immense  fortune  ;  mais  même  ea 
rendant  justice  à  spn  désintéressement, 


PAR  M.  DE  YILLENEUVE-BARGEMOJNT. 


171 


il  est  difficile  de  le  supposer  étranger 
aux  n)anœuvrps  dont  il  se  rendit  rinstru- 
ment.  Le  système  qiiM  avait  conçu  et 
appliqué  n'était  au  foi'.d  qu'une  immense 
intrigue,  ourdie  avec  beaucoupdartpour 
offrir  un  piégea  la  cupidité  et  à  Tij^no- 
rance  ;  c'était  ,  m  d'atitres  termes,  une 
colossale  entreprise  de  faux-monnayag'^, 
dans  laquelle  il  eut ,  à  la  vérité,  pour 
complice  ,  le  gouvernement  lui-mêaie  et 
tousles  habitans  de  la  capitale. 

Après  la  faite  de  Law,  le  parlement  fit 
défense  à  tous  étrangers  de  s'immiscer 
dans  le  maniement  des  deniers  publics  , 
et  rendit  un  arrêt  pour  interdire  toute 
communication  entre  le  trésor  et  la  caisse 
de  l'Ecossais.  On  songea  alors  à  remettre 
les  choses  dans  l'état  où  elles  étaient  en 
1718.  L'administration  des  revenus  de 
l'état  fut  retirée  à  la  compagnie  des  In- 
des. La  fabrication  des  monnaies  renira 
dans  la  main  du  roi.  On  rétablit  les  offi- 
ces des  receveurs-généraux  des  finances, 
et  l'on  mit  en  régie  le  d(jpartement  des 
fermes  générales.  Ensuite  ,  pour  par\enir 
à  réduire  la  dette  pu'jlique,  proportion- 
nellement aux  forces  de  l'étit  ,  on  pro- 
céda au  recensement  de  tontes  les  for- 
tunes qui  avaient  rapport  au  système  de 
Law  et  à  la  liquidation  de  tous  les  effets 
de  la  banque.  Les  propriétaires  fur.^nl 
obligés  de  déclarer  et  de  prouver  ù  quelle 
époqiie  ils  avaient  reçu  ces  billets  et  le 
prix  qu'i's  en  avaient  piyé  ,  afin  qu'ils 
p'JSSPiit  être  réduils  dans  la  propottion 
combinée  de  leur  valeur  particulière  et 
de  la  masse  générale  des  actions.  Cinq 
cent  onze  mille  citoyens  portèrent  leurs 
bille. s  à  celte  liquiJalion  ,  qui  rédu'- 
sit  la  dette  de  l'eiat  h  une  somme  de 
1.700,000.C00  liv.  Les  biUeis  de  banque 
furent  retirés.  On  donna,  en  échange  aux 
porteurs,  des  billets  de  liquidation  qui 
dev.ienl  être  ^cqnitt''s  en  numéraire,  lies 
actions  restèrent  à  lach-rgede  1«  com- 
pagnie des  Ind'S,  au  notnbre  di^  05. 161. 
Ensuite,  les  archives  'e  Ij  commis-ion  de 
liquidation  et  les  billets  reliiés  furent 
brûlés  diiis  une  c  ge  de  fer,  à  la  g.-ande 
satisfaction  du  public,  «enchanté,  dit  un 
spirituel  écrivain  (I)  ,  de  voir  s'en  all^^r 
en  fumée  cet  e  chimère,  qui  availfaitpen- 

(1)  M.  de  Lourdoueix  ,  de  la  Restaurallon  de  la 
Soriélé  française. 


dant  deux  ans  le  tourment  universel,  et 
de  se  fro  iver  ri  ndu  au  posi  if  de  1  j  vie.  » 
En  1723  ,  Louis  XV  était  devenu  ma- 
jeur, et  le  cirdmal  Duboisvenailde  mou- 
rir. Le  duc  d'Orléans  prit  a'ors  le  titre 
de  premier  ministre.  Pendant  la  grande 
crise  des  finai'ces,  il  avait  songé  un  mo- 
ment à  convoquer  les  Eiats-Généraux  ; 
maisDub.)is  l'en  dissuadi  par  divers  mo- 
tifs puisas  surtout  dans  la  commodité  et 
Tagrémcnt  du  poivoir  absolu  ,  et  dans 
1'él.it  d'effervescence  où  se  trouvait  le 
royaume.  Renonçant  à  celte  mesure,  le 
riouveau  premier  mnàstre  conç  il  un  sin- 
guli-^r  projet,  dont  sa  mort  subite  et  im- 
prévue préserva  le  p  lys  :  c'était  de  rap- 
peler Law  réfngié  et  oublié  à  Venise,  et 
de  faire  reuvre  son  système  dont  il  se 
proposait  de  rectifier  les  abus  et  d'assurer 
les  avantages.  Pvien  n'avait  pu  le  détacher 
de  l'idée  d'u/te  banque  gén**ra!e,  chargée 
de  payer  ton  tes  les  dettes  de  l'état.  L'exem- 
ple de  Venise  ,  de  la  Hollande,  de  l'An- 
gleterre, entretenait  celte  illusion;  et  les 
instances  de  Melon,  son  secrétaire,  es- 
prit très  éclairé,  mais  systématique,  le 
confirmaient  dans  ses  desseinis.  On  assure 
môme  que  la  coniempldtirn  continuelle 
de  crtte  grande  entreprise  et  d  s  otages 
qu'el  e  pouvait  exciter  de  nouveau,  con- 
tribua ,  autant  que  d^s  habitudes  de  dé- 
soid  e,  à  abréger  son  existence. 

^'ous  avons  c»  u  devoir  donner  quelque 
étendue  à  ces  détails  «ur  la  nature  et  les 
conséquences  des  théories  de  Law,  parce 
que  ce  curieuxepisode  de  la  régeocenous 
paraît  former,  dans  l'histoire  de  l'écono- 
mie politique,  ui.e  époque  de  transition 
tiès  reiuari|uable  ,  et  s.-  rattacher  à  la 
nou>c!le  école  de  politique,  de  morale 
et  de  philosophie,  q'ii  all<iit  cararlériser 
le  dix-huitième  siècle  dont  la  régence  fut 
e  présagent  l'aurore.  Le  système  de  Law, 
cons-^quence  plus  ou  moin.y  directe  de 
l'influence  exercét^  par  la  Ri'forme  pro- 
testante sur  1.  s  mœurs  pub  iques  et  les 
habiliides  des  gouvernemens  ,  fut  un  des 
prtmiers  piésens  que  l'Angletcr/e,  alors 
réconciliée  avec  la  France,  fil  à  sa  nou- 
velle alliée.  Protégés  par Duboisque l'An- 
gleterre tenait  à  ses  gages,  avidement 
accueillis  par  un  prince  amjureux  de  la 
co'  slilulion  anglai.e  ,  détericur  de  la 
noble  cause  des  S.'uiris,  et  obligé,  dit-on, 
pour  conserver  la  paix,  de  payer  des  sub- 


172 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


sides  secrets  à  la  Grande-Bretagne  ,  les 
plans  du  financier  écossais  ne  furent  pas 
seulement  funestes  aux  intérêts  matériels 
du  paySj  mais  ils  produisirent  une  révo- 
lution complète  dans  les  mœurs  et  dans 
l'esprit  national.  L'amour  des  profils 
prompts  et  faciles  ,  la  cupidité,  le  goût 
de  l'agiotage  et  des  spéculations  aventu- 
reuses sur  le  crédit  public  ,  se  répandi- 
rent de  proche  en  proche  dans  toutes  les 
classes  de  la  société,  et  les  détournèrent 
de  l'agriculture  et  de  l'industrie.  Désor- 
mais ,  il  fallut  joindre  des  rétributions 
pécuniaires  auxdistinctions  honorifiques 
qui  formaient  auparavant  le  seul  prix  des 
services  rendus  à  l'état,  et  un  des  plus 
grands  ressorts  politiques  fut  ainsi  éner- 
vé. Le  luxe  qu'affichaient  les  nouveaux 
enrichis,  pénétra  dans  tous  les  rangs  de 
la  popnlation  et  multiplia  les  besoins  fac- 
tices. D'un  autre  côté  ,  les  combinaisons 
de  Law  amenèrent  un  des  exemp:es  les 
plus  funestes  à  la  moralité  publique,  l'a- 
bolition des  dettes  es  faveur  des  débi- 
teurs, qui  ne  rougirent  pas  de  donner  à 
leurs  créanciers  une  valeur  trèsinférieure 
à  celle  qu'ils  avaient  reçue.  Un  tel  exem- 
ple ne  pouvait  être  perdu  pour  l'avenir. 

Le  boulever>ement  opéré  par  le  systè- 
me fut  seulement  favorable  auxouvrit^rs, 
dont  les  salaires  avaient  été  portés  à  un 
taux  qui  fut  maintenu  ,  et  au  trésor  qui 
conserva  plus  de  revenus  ,  parce  que  les 
impôts,  ayant  suivi  la  progression  gf'né- 
rale,  gardèrent  la  proportion  nouvelle  à 
laquelle  on  les  avait  élevés. 

Tandis  que  l'agiotage  corrompait  les 
cœurs  par  la  cupidité  ,  l'irréligion,  dont 
le  régent  faisait  parade  en  toiite  occa- 
sion ,  n'exerçait  pas  une  moins  funes:e 
influence.  La  cour  avait  suivi  l'exemple 
du  prince,  et  une  partie  des  mêmes  hom- 
mes qui ,  sous  le  règne  précédent,  afli- 
chaientdesmœurssévères,  parurent  tout- 
à-coup  in.pit-s  et  débauchés,  pour  ne  pas 
cesser  d'être  courtisans.  A  lexemple  du 
maî're  que  Louis  XI  v  avait  »!ommé  un 
fanfaron  de  crimes,  ils  firent  à  l'envi  tro- 
phée de  leurs  vices  et  des  plus  honteux 
penchans.  Que  pouvait,  en  effet,  e^pérer 
la  vertu,  lorsqu'on  voyait  Dubois  élevé  à 
la  pourpre  romaine  et  au  siège  de  Féne- 
lon  ! 

fcirimparlialiléderhistoirc  commande 
de  ne  pas  oublier  les  didicullés  sans  nom- 


bre dont  le  régent  fut  entouré,  la  paix 
dont  il  fit  jouir  le  royaume  épuisé  par 
de  longues  guerres,  son  goût  éclairé  pour 
les  arts  et  quelques  inspirations  généreu- 
ses, la  postérité  ne  saurait  frapper  d'une 
trop  sévère  réprobation  les  monstrueux 
désordres  de  la  régence  et  leurs  princi- 
pes corrupteurs.  Tous  les  malheurs  de 
l'avenir  se  trouvaient  en  germe  dans  ce 
règne  d'immoralité  ,  d'absolutisme  et  de 
monopole^  la  plaiedesfinancesaggravée; 
la  lutte  de  la  royauté  et  des  parlemens 
rendue  fréquente  et  inévitable;  l'influence 
des  favoris  et  des  maîtresses  érigée  en 
maxime  de  gouvernement  :  l'invpsion  du 
philosophisme  prot^^s'ant  et  des  théories 
économiques  et  politiques  de  l'Angle- 
terre :  tel  fut,  en  effet,  l'héritage  légué 
par  le  régent  à  son  royal  pupille,  et  l'on 
ne  peut  y  méconnaître  les  élémens  et  les 
causes  de  l'immense  catastrophe  de  1789. 

Arrivés,  par  ledéveloppement  denofre 
esquisse  historique,  à  l'entrée  d'un  siècle 
où  l'intelligence  humaine  a  ,  pour  ainsi 
dire,  parcouru  le  c  rcleeiitier  de  toutes 
les  recherches  philosophiques  ,  de  tous 
les  sys  èmes,  de  toutes  les  innovations, 
de  toutes  les  vérités  comme  de  toutes  les 
erreurs,  et  qui  semble,  entre  tous  les 
autres  siècles,  avoir  été  réservé  par  la 
Providence  pour  donner  au  monde  les 
plus  h.iutes  et  les  plus  formidables  le- 
çons .  nous  n'avons  pas  'a  pensée  ,  on  le 
comprend  sans  peine  ,  de  vouloir  retra- 
cer la  plus  faible  partie  de  cet  immt^nse 
tableau  ;  mais  les  r<^sultats  moraux  et  ma- 
tériels du  dix-huitième  siècle  pouvant  se 
rapporter  aux  deux  théories  de  civilisa- 
tion qui  divisent  encore  aujourd'hui  les 
écoles  d'économie  politique  ,  il  est  dans 
l'ordre  de  nos  études  ,  et  c'est  peut  être 
aussi  le  lieu  et  le  moment,  d'indiquer  la 
filiation  tr't  la  généalo^'ie  de  chacune  de 
ces  théories  sociales,  et  de  montrer  leurs 
rapports  avec  lessysi  èmes  philosophiques 
dont  eiles  sont  la  conséquence  et  l'ex- 
pression pratique  natui elles. 

La  sépaiation  des  deux  théories  de  ci- 
vilisation sociale  n'e-tpas  moderne  assu- 
rément ;  car  l'antagonisme  de  l'esprit  et 
des  sens,  des  vices  et  des  vertus,  de  la 
vérité  et  de  l'eireur,  des  passions  et  des 
préceptes  qui  les  coudaunient ,  remonte 
en  (juelque  sorte  à  l'origine  du  monde 
lui-même.  Ou  peut  suivre  soiuléveloppe- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


173 


ment  dans  l'histoire  du  genre  humain  , 
et  surtout  dans  celle  de  la  philosophie. 
Partout,  de  tous  les  temps,  chez  tous  les 
peuples,  on  aperçoit  la  lutte  du  spiri- 
tualisme et  du  sensualisme  ,  et  toujours 
les  triomphes  alternatifs  se  résolvent  en 
rénovations  dans  les  mœurs  et  dans  les 
institutions  sociales. 

Le  Christianisme,  auquel  aboutit  l'an- 
tique philosophie  spiritualiste  dont  il 
était  le  but  providentiel ,  devint  le  fon- 
dement d'une  philosophie  sublime,  étin- 
celante  de  pureté  et  de  vérité.  Biais  en 
abolissant  un  cuite  grossier,  en  procla- 
mant les  hautes  destinées  religieuses  de 
l'homme  et  les  devoirs  qu'il  avait  à  rem- 
plir durant  son  court  passade  sur  la  terre, 
il  n'anéantit  pas  les  besoins  et  les  condi- 
tions imposés  à  l'humanité  déchue.  L'hom- 
me ne  fut  point  affr-inchi  de  la  nécessité 
du  travail  et  de  l'obligation  de  combattre 
ou  de  régler  ses  penchans  terrestres.  La 
faute  originelle  ,  rachetée  par  le  sang 
d'un  Dieu  ,  continuait  à  demander  un 
sacrifice  expiatoire  ,  el  la  récompense 
magnifique  que  le  Christ  faisait  briller 
aux  yeux  de  l'homme,  loin  d'être  placée 
dans  ce  monde,  exigeait  même  le  mépris 
et  l'abandon  des  richesses  et  des  jouis- 
sances de  la  terre. 

La  philosophie  chrétienne,  lorsqu'elle 
dut  s'appliquer  à  la  pratique  de  la  vie 
temporelle  ,  à  l'économie  domestique  et 
sociale  ,  c'est-à  dire  ,  à  ce  que  l'on  est 
convenu  d'appeler  V utile  ^  considéra  la 
double  nature  de  l'homme  et  en  déduisit 
ses  principes  de  civilisation.  Aps^rcevant 
dans  le  travail,  non  seulement  le  seul 
moyen  de  soutenir  l'existence  physique, 
mais  encore  une  des  conditions  de  son 
perfectionnement  religieux  et  moral  , 
elle  honora  et  recommanda  le  travail 
comme  l'accomplissement  des  premières 
lois  de  la  Providence;  elle  comprit  que 
le  travail  conduisait  à  l'aisance  ,  à  la  li 
berté  ,  aux  lumières  ,  au  bonheur,  s'il 
était  accompagné  des  vertus  recomman- 
dées par  la  parole  divine,  c'est-à-dire, 
l'économie,  la  tempérance,  la  justice  et 
la  charité.  Par  l'effet  d'une  haute  pré- 
voyance ,  et  sans  bannir  toutefois  aucune 
industrie  honnête  ,  elle  dirigeade  pré- 
férence le  travail  vers  l'industrie  agri- 
cole ,  comme  plus  favorable  aux  bonnes 
mœurs,  à  la  conservation  de  la  famille  , 


à  la  règle  de  la  population  et  au  maintien 
de  l'ordre  public. 

Telles  furent  les  bases  de  l'économie 
politique  dérivantde  la  philosophie  chré- 
tienne .  et  dans  laquelle  la  destinée  reli- 
gieuse de  l'homme  et  les  besoins  de  sa 
double  nature  se  trouvaient  admirable- 
ment prévus  et  conciliés. 

Dans  cette  théorie  .  déduite  du  prin- 
cipe chrétien  ,  la  production  des  riches- 
ses se  trouve  également  excitée  par  le 
devoir  et  par  le  besoin.  Tous  les  travaux 
matériels  ou  intellectuels  ont  leur  place 
et  leur  emploi  dans  l'ordre  de  la  Provi- 
dence. Les  arts,  loin  d'être  proscrits, 
soiît  encouragés,  lorsqu'ils  tendent  à  éle- 
ver l'intelligence  ou  se  rapportent  à  une 
pensive  religieuse.  Le  luxe  lui-même  est 
permis,  lorsq\j'il  se  produit  comme  l'ef- 
fet progressif  d'une  aisance  générale  et 
ne  se  prête  pas  à  la  corruption  des  mœurs. 
—  Dans  le  principe  chrétien  qui  consa- 
cre l'égalité  morale  de  l'homme,  l'inéga- 
lité des  conditions  socia'es  se  trouve 
adoucie  par  l'abondante  et  charitable  ré- 
munération du  travail  et  des  services. 
L'esprit  de  sacrifice  et  d'abstinence  tour- 
ne lui-même  au  profit  de  l'intérêt  géné- 
ral ;  les  capitaux  s'accumulent  ;  une  plus 
large  part  de  loisirs  est  accordée  aux 
hommes  de  la  science,  qui  sont  aussi  des 
hommes  de  religion  et  de  vertu;  et  com- 
me cette  théorie  sociale  a  pour  objet  le 
bonheur  da  l'universalité  des  hommes  , 
elle  implique  nécessairement  l'associa- 
tion de  leurs  intérêts  ,  la  facilité  et  la 
liberté  de  leurs rappor!scommerciauxet 
politiques  ;  enfin  ,  elle  demande  liberté, 
protection  ,  justice  et  humanité  pour 
tous  :  c'est  l'économie  sociale  catholi- 
que. Or,  ces  principes  sont  immuables  , 
parce  qu'ils  émanent  d'une  autorité  im- 
muable et  suprême;  mais,  abstraction 
faite  de  celte  origine,  on  peut  concevoir 
facilement  combien  leur  application  est 
propre  à  donner  à  la  race  humaine  la  plus 
grande  somme  possible  de  bonheur,  et  à 
la  ramener  par  un  progrès  moral  vers  sa 
dignité  primitive. 

Telle  est  la  théorie  de  la  civilisation 
par  le  Christianisme.  Si  elle  n'avait  pas 
été  scientifiquement  exposée,  elle  résul- 
tait du  moins  de  toutes  les  institutions 
et  de  tous  les  préceptes  du  catholicisme; 
elle  se  rattachait  aussi  à  ces  vérités  mo- 


174 


COtHS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 


raies,  révélées  jav^is  aux  premiers  hom- 
mes dont  les  caj^es  el  les  phiiosophi^s  de 
tous  les  temps  et  de  tous  l.'s  pays  avaient 
conservé  quelques  notions,  et  qui  reçu- 
rent une  double  et  éclatante  consécration 
dans  la  révélation  évangéliqiie. 

Mais  dès  les  premiers  âges  du  monde  , 
on  avait  vu  nai  re  parai lèiemcut  une  au- 
tre piiilosopiiie  qui,  ayant  perdu  la  trace 
des  révélations  primitives,  réduisut  à  la 
vie  sensuelle  et  terrestre  touie  la  desti- 
née de  l'homme.  A  ses  yeux,  les  besoins 
physiqueset  lesjouissancesque  leur  satis- 
faction procure,  étaient  le  véritable  et 
unique  but  du  travail,  de  l'industrie  et 
de  la  science  j  et  le  seul  objet  dont  la 
rai^n  humaine  eût  à  s'occuper.  L'esprit 
de  sacrifice  ,  de  désintéressement  et  de 
charité  ,  était  exclu  de  cette  doctrine 
fondée  sur  l'égoïsme  le  plus  complet. 
Aussi,  peu  importait  qu'une  partie  du 
genre  humain  fût  dans  la  douleur  ,  op- 
pressée par  l'esclavage  ou  la  misère  , 
pourvu  que  les  forts,  les  heureux  ,  les 
habiles  jouissent  de  tous  les  plai-irs.  En- 
vain  Socrale  ,  Platon  ,  Arislote,  Zéuon 
et  d'autres  illustres  philosophes  avaient- 
ils  protesté  contre  cette  doctrine  immo- 
rale. Vépicuréisme  devait  entraîner  tous 
les  peuples  livrés  à  une  religion  qui  con- 
sacrait tous  les  vices  et  divinisait  toutes 
les  passions.  Aussi ,  l'abus  de  la  force  , 
l'esclavage,  la  cupidité  et  un  luxe  inhu- 
main consliiuèrentils  la  phi'osophie  de 
l'économie  sociale  jusqu'au  moulent  où 
la  lumière  évangélique  vint  consoler  le 
monde  si  cruellement  asservi. 

Tant  que  l'unité  de  la  foi  fut  mainte- 
nue dans  la  grande  «ociélé  chrétienne ,  il 
y  eut  également  unité  dans  les.doctrines 
philosophiques  et  économiques^  la  pro- 
duction et  l'usage  des  richesses  demeurè- 
rent subordonnées  à  des  règles  de  justice, 
de  modération,  de  charité.  Chaque  pro- 
grès utile  à  l'humanité  conservait  le  ca- 
ractère de  son  origine  religieuse j  tout 
était  reconnu  venir  de  Dieu  et  remonter 
à  lui;  la  violation  de  ces  préceptes, 
comme  les  abus  introduits  dans  les  insti- 
tutions religieuses  elles-mêmes,  n'avaient 
d'appui  et  ne  powvuenl  trouver  dexcuse 
dans  aucun  des  princitKs  duCh'isiia- 
nisme.  IVlais  lorsque  celle  auguste  unité 
se  trouva  violemment  rompue  par  la 
réformalion  de  Lulher,  il  éiail  inévitable 


que  tour  à  tour,  on  vît  reparallre  les 
doctrines   qui    semblaient    condamnées 
pour  jamais  au  mépiis  et  à   l'oubli.  En 
effet,  la  raison  humaine  devenant,  pour 
les  chrétiens  séparés  de  l'Eglise  catholi- 
que, le  seul  juge  compétent  en  matière 
de  foi,  les  passions,  dégagées  des  liens  de 
l'auloriié,  ne  ])ouvaient  manquer  de  se 
créer  des  théories  et  des  systèmes  phi  o- 
sophicjues   popres   à   les  justifier  dans 
leurs  écarts.  Les  se.tes  religieuses  ne  lar- 
dèrent p  s  à  se  divi-er  à  l'infini.  Ce  fut 
ensuite  le  tour  des  sectes  philos'^phiques; 
en  religion,  on  s'était  vanté  de  piisser  du 
catholici  me  au  Christianisme   pur  :   de 
là,  par  une  pente  insensible,  on  arriva 
au  doute  et  à  la  négation  de  toutes  les 
vérités    révélées;    en    philosophie,     on 
était   parti    du    spiriîualisme    chrétien  , 
l'un   aboutit  au  matérialisme.  Par   une 
conséquence  néces-aire,  l'unité  théori- 
que de  la  civilisation  disparut  pareille- 
ment, et  deux  systèmes  d'économie  poli- 
tique  se   trouvèrent  en  présence,    l'un 
fidèle  aux  principes  immuables  du  catho- 
licisme,   l'autre  destiné  à   parcourir  le 
vaste  cercle  dis  erreurs  et  des  variations 
de  l'esprit  humain.   C'est  en  Angleterre 
que  commença  le  matérialisme  des  théo- 
ries philosophiques  et  écotiomiqaes  ;  là, 
depuis  la    réformation,    aucune    digue 
n'était  capable  d'arrêter  l'audace  et  l'or- 
gueil de  la  pensée  j  les  grands  hommes 
demeurés  chrétiens  au  lond  du  cœur  el 
dans  leurs  écrits,  tels  que  Bacon,  Locke, 
Cudworth  et  quelques  autre?,  n'avaient 
en  réalité,  pour  arrêter  le  mouvement  qui 
entraînait  rapidement versle  scepticisme, 
que  l'autoritédeleur  raison  individuelle; 
leur  philosophie,   qui    faisait  remonter 
exclusivement  auxsensaiions  l'origine  de 
nos  idées,  n'était  guère    propre  à  for- 
tifier le  principe  spirilualiste   chrétien 
qu'ils  voulaient   cependant    sauver.    — 
L'église   anglicane,  dont    les   membres, 
livrés  aux  soins  de  leurs  familles  et  aux 
jouissances  du  luxe  ,  étaient  en  quelque 
sorte  étr.mgers  à  la  conservation  de  la 
morale  p  bliquc  comme  à  l'exercice  de  la 
charité,  n'avait  aucune  influence  réelle. 
Aussi  Iltl'bes  (I)  avait-il  pu  verser  impu- 
nément 11-  sarcarsme  et  le  mépris  sur  les 
croyances,  les  traditions  et  les  iuslitu- 

(I)  Né  en  iai>8,  morlen  1647. 


PAR  M.  DE  VILLENEDVE-BARGEMOjS'T. 


175 


lions  du  Christianisme,  et  se  montrer 
aussi  ouvertement  irréligieux  qu'il  s'était 
(I»'claré  partisan  avoué  du  despotisme. 
Hobbes,  dit  madame  de  Staël ,  fut  athée 
et  esclave;  en  effet  ses  systèmes  se  rap- 
portent à  une  idée  principale,  la  doc- 
trine de  la  force.  Toute  la  philosophie 
de  Hobbes  est  employée  à  légitimer  la 
force,  à  la  diviniser  même,  à  justifier 
tout  par  ila  seule  force;  suivant  lui,  ce 
ressort  terrible  régit  seul  le  monde  mo- 
ral dans  les  différentes  sphères  qui  le 
composent  ;  lui  seo!  est  le  principe  de  la 
morale,  l'âme  delà  conscience  :  la  jus- 
tice n'est  que  la  puissance  ,  la  loi  n'est 
que  la  volonté  du  plus  fort ,  le  devoir 
que  l'obéissance  du  plus  faible  ;  la  divi- 
nité elle-même  peut  justement  punir 
l'innocent  ;  une  nécessité  de  fer  gouverne 
ses  ouvrages  et  même  les  déterminations 
des  créatures  raisonnables,  La  société 
commence  par  le  droit  de  chacun  à  toutes 
choses  et  par  conséquent  par  la  guerre 
qui  est  îe  choc  de  tous  les  droits.  Le 
pouvoir  naît  de  la  nécessité  de  la  paix, 
qui  ne  peut  s'obtenir  qu'en  soumettant 
ces  droits  à  un  seul  arbitre. 

Ce  sombre  fatalisme  conduisait  aux 
plus  C'uelles  maxiiues  de  morale  et  de 
politique;- elles  souîevèreui  l'indignation 
des  gens  de  bien  ,  mais  f.n  même  temps, 
elles  fur*  nt  accueillies  par  ces  hommes 
ambitieux  et  cupides  toujours  charmés  de 
couvrir  leur  immoralité  d'un  vernis  de 
philosophie. 

Les  controverses  soulevées  par  les 
écrits  de  Hobbes,  appelèrent  bientôt  les 
inédilalions  d'un  esprit  dojh  porté  au 
doutephilo  ophique.Spinosa  dj  (iilsd'un 
juif  portugais  éiabli  en  Hollande)  dirigé^ 
dit-on,  vt-rs  cett^  pente  falalii  par  l'em- 
ploi il  réfléchi  de  la  méthode  cartésienne, 
s'éloigna  d'aboi d  de  la  foi  de  ses  pères, 
fut  amené  aux  idées  de  Hobbes,  et  enfin 
arriva  jusqu'à  méconnaître  la  Piovidence 
et  à  ôter  Dieu  au  monde  en  faisant  le 
monde  Dieu.  Spinosa  emprunta  ses  doc- 
trines du  panthéisme  à  l'ancienne  école 
philosophique  d  Elée.  Le  dieu  de  Spi- 
nosa n'est  que  la  force  productive  de  la 
nature  qui ,  sans  volonté,  sr.ns  liberté, 
sans  ordre  et  sans  but ,  prépare  par  la 
destruction  des  êtres  vivans  la  naissance 

(1)  M  le  24  noveoike  jl6:>3 ,  mort  çn  1C77. 


de  ceux  qui  doivent  les  remplacer.  Sa 
morale  et  sa  poHlique  se  fondent  spécia- 
lement sur  les  principes  de  la  force  et 
de  futilité,  et  il  va  jusqu'à  avancer 
qu'aucune  religion  n'estobligatoire  qu'au- 
tant qu'il  plait  aux  souverains,  et  que 
c'est  par  eux  que  Dieu  règne  sur  la 
terre.  Adversaire  prononcé  des  change- 
mens  politiques,  il  ne  lui  paraît  pas 
moins  dangereux  de  dénaturer  une  mo- 
narchie qu'une  république  ;  un  de  ses 
axiomes  est  que  chaque  peuple  doit 
garder  la  forme  de  gouvernement  sous 
laquelle  il  existe,  et  l'on  doit  remarquer 
également  celui-ci  :  c  ("/est  que  personne 
n'est  moins  propre  à  gouverner  un  pafs 
quun  philosophe.  » 

Bayle,  calviniste  français  (1) ,  l'émule 
deHubbes  et  de  Spinosa,  devint,  comme 
eux,  l'un  des  chefs  de  l'école  moderne 
sceptique  ;  il  n'est  presque  aucune  des 
pages  de  son  Dictionnaire  historique  et 
critique  qui  ne  conduise  au  doute  et  à 
l'incrédulité. 

Les  doctrines  de  ces  trois  écrivains  et 
de  leurs  disciples  formèrent  la  base  de  ce 
phiio5ophisme  matérialiste  qui  devait 
trouver  bientôt,  dans  le  génie  universel 
de  Voltaire,  l'interprète  le  plus  fatale- 
ment dangereux. 

Jusqu'au  XYIII^  siècle,  ces  erreurs 
monstrueuses  auxquelles  les  institutions 
et  l'esprit  du  caiholicisme  opposaient  de 
puissantes  barrières  ne  s'éldienl  guère 
fait  jour  que  dans  les  états  protestàns  et 
surlouten  Angleterre.  Là,  ainsi  que  nous 
l'avons  déjà  remarqué,  ni  le  clergé  an- 
glican, ni  les  philosophes  religieux  n'a- 
vaient, pour  combattre  des  théories  anti- 
sociales, l'auioriiéqui  appariient  à  l'unité 
et  à  l'infaillibililé  de  la  foi  Cdtholique. 
Leurs  principes  même  favorisaient  à 
leur  insu,  sinon  les  théories  du  maté- 
rialisme ,  du  moins  ce  les  du  sensualisme 
et  d'une  morale  équivoque  et  relâchée. 
Locke,  né  la  môme  année  que  Spinosa,  et 
qui  fut  bien  loin  assurément  de  partager 
ses  erreurs  ,  était  tombé  lui-même,  mal- 
gré son  génie  et  sa  vertu,  dans  des  con- 
tradictions et  des  inconséquences  graves 
sur  les  objets  qui  intéressent  la  morale 
et  l'équité.  Son  Essai  sur  la  tolcrance 
en  est  une  prtuve;  il  part  du  priucpe 

(1)  ^é  en  1647,  in«r(  eo  170«, 


176 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  HE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


que  le  choix  de  toute  religion  est  libre 
et  que  le  droit,  attribué  à  chaque  église, 
d'exhorti  r  et  de  rep»endre  ses  membres, 
ne  s'étend  à  aucune  autre  «église.  Cepen- 
dant il  conclut  à  exclure  l'église  catholi- 
que de  cette  tolérance  qu'il  reconnaît 
néanmoins  être  le  caractère  du  catholi- 
cisme. 

Dans  son  Essai  sur  l'entendement  hu- 
maùij  où  il  profita  avec  tant  de  succès 
des  découvertes  de  Gassendi ,  sur  la  gé- 
nération des  idées,  en  affirmant  qu'il 
n'y  a  point  d'idées  (  malgré  ce  qu'il 
nomme  la  connaissance  intuitive  ),  il 
donne  à  entendre  qu'il  ne  serait  pas  im- 
possible ^we  la  matière  pensât  j  en  la  dé- 
pouillant toutefois  de  l'étendue.  Aussi 
l'élève  de  Locke,  lord  Shaftesbury  ,  f.iil 
avec  raison  à  la  doctrine  de  son  maître 
le  reproche  de  fonder  des  principes  de 
morale,  comme  en  métaphysique,  non 
sur  des  sentimens  innés  ou  naturels, 
mais  sur  des  notions  plus  ou  moins  va- 
riables, suivant  les  opinions  que  les  peu- 
ples s'en  forment  d'après  les  progrès  de 
leur  expérience.  C'est  cependant  sur  ces 
notions  que  Locke  pose  les  principes  de 
sa  politique;  or  ces  doctrines,  déjà  fort 
accréditées  en  Angleterre,  commencè- 
rent à  s'introduire  et  à  se  propager  en 
France,  sous  les  auspices  du  régent.  Ce 
fut  ainsi  qu'à  l'entrée  du  XVIlIe  siècle, 
le  vieux  combat  de  l'esprit  et  des  sens,  de 
l'autorité  divine  et  de  la  raison  humaine, 
de  l'orgueil  et  de  la  foi ,  reparaissait  paré 
d'élégance  et  de  science,  il  est  vrai, 
mais  au  fond  aussi  vivace  et  aussi  im- 
placable que  jamais.  11  était  dans  la  na- 
ture des  choses  que  les  conséquences  de 
la  philosophie  sensualiste  s'étendissent 
aux  diverses  branches  de  la  science  so- 
ciale, et  que  l'on  vît  éclore  de  nouvelles 
théories  d'économie  politique  desquelles 
on  écarterait  successivement  toutes  les 
conditions  morales  pour  s'occuper  ex- 
clusivement de  la  production  de  la 
richesse.  Il  l'était  également  que  la  re- 
cherche de  l'utile  et  la  morale  de  l'inté- 
rêt remplaçassent  peu  à  peu  les  antiques 
préceptes  de  sacrifice  et  de  charité;  que 
l'esprit  d:;  lucre,  de  commerce  et  d'in- 
dustrie Huit  par  animer  tous  les  peuples, 
effacer  tous  les  rnngs  sociaux,  dirig'r 
toutes  les  combinaisons  politiques,  d.cler 
la  paix,  et  la  guerre ,  et  dominer  sur  tout 


l'univers.  Nous  verrons  plus  tard  com- 
ment le  XVIIIe  siècle  a  préparé  et  avancé 
l'accomplissement  de  celte  révolution 
morale. 

Après  la  mort  du  duc  d'Orléans,  qui 
hâta  si  puissamment  le  mouvement  des 
fspritsvers  la  licence  et  les  innovations 
hardies,  le  gouvernement  de  la  France 
fut  conduit  jusqu'en  1743,  c'est-à-dire 
pendant  vingt  années,  par  lesage  et  paci- 
fique cardinal  de  Fleury,  qui,  n'osant  ou 
ne  pouvant  rendre  à  la  nation  sa  moralité 
primitive,  voulut  du  moins  améliorer  sa 
situation  matérielle.  Pour  cela  ,  il  n'eut 
qu'à  laisser  tranquillement  la  France 
réparer  ses  pert-  s  et  s'enrichir  au  sein 
d'une  longue  paix  par  le  commerce  et 
l'industrie;  traildUt  l'état,  dit  Voltaire, 
comme  un  corps  robuste  et  puissant  qui 
se  rétablit  de  lui-même.  Ainsi  Fleury 
éteignit  insensiblement  et  sans  secousse 
les  restes  des  billets  de  la  banque  de  Law, 
diminua  les  taiiles,  fixa  la  valeur  des 
monnaies  sur  une  base  que  ses  succes- 
seurs se  firent  un  devoir  de  respecter,  et 
arrêta,  par  ce  moyen,  le  retour  de  l'un 
des  fléaux  les  plus  funestes  au  royaume. 
Son  ministère  fut  marqué  par  le  grand 
développement  donné  à  la  compagnie 
des  Indes;  l'établissement  d'un  conseil 
royal  de  commerce  et  la  création  d'une 
loterie  royale ,  dont  l'objet  était  l'extinc- 
tion des  capitaux  de  rentes  constituées 
sur  l'Hôtel-de- Ville  de  Paris.  Sans  doute, 
on  peut  reprocher  au  cardinal  de  Fleury 
sa  trop  grande  prédilection  pour  les 
hommes  de  finance ,  et  surtout  d'avoir 
contribué  à  la  suprématie  maritime  de 
l'Angletene,  en  négligeant  la  marine 
française  qui  dépérissait  dans  nos  ports. 
Mais,  du  moins,  pendant  cette  longue 
administration  d'un  vénérable  vieillard, 
la  France  fut  réellement  heureuse  ,  et  à 
sa  nort,  la  succession  de  ce  prince  de 
l'Eglise  ne  surpassa  point  celle  des  plus 
modestes  particuliers.  Peu  de  ministres, 
jusqu'alors,  avaient  mérité  un  semblable 
éloge. 

Les  derniers  jours  de  Fleury,  alors 
presque  nonagénaire,  furent  troublés 
par  la  guerre  de  1741  à  1748,  qui  em- 
brasa l'Europe  au  sujet  de  la  succession 
d^  l'empereur d'Auiiiche,  Charles  VI. La 
France,  engagée  dans  la  lutte  sans  aucun 
intérêt  et  comme  auxiliaire  de  l'électeur 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


177 


de  Bavière ,  eut  tour  à  tour  h  combattre 
l'Angleterre,  l'Allemagne  ,  la  Savoie  j  et 
à  la  paix  d'Aix-la-Chapelle,  en  1748,  elle 
avait  acquis  bemcoup  de  gloire,  san;» 
doute,  mais  épuisé  ses  trésors,  j.erdu  sa 
marine  et  accru  considérablement  sa 
dette. 

Toutefois  la  compagnie  française  des 
Indes  n'avai»  pas  ce,sé  de  niarclier  vers 
un  hdut  degré  de  prospérité;  en  1750,  le 
produit  seul  d'-s  terres,  qui  lui  avaient  été 
concédées  aux  environs  de  Pondicliéry  , 
à  Masu'ipatan  et  dans  les  provinces  »<e 
Tanjaour,  était  évalué  à  près  de  25  mil- 
lions par  an.  Il  n'en  fallait  pas  davant;ige 
pour  exciter  de  violentes  jalousies  ;  quoi- 
que la  paix  eût  été  rét'ïbiie  en  apparence 
entre  la  France  et  l'Angleterre  ,  les  deux 
compagnies  des  Indes  des  deux  na  ions 
se  battirent  avec  acharnement  sur  la 
côte  de  Coromandel,  sous  le  prétexte  de 
soutenir  le  parti  des  différens  nababs 
qu'elles  protégeaient  respectivement  3  et 
TAngleterre,  voulant  à  tout  prix  main- 
tenir sa  prééminence  commerciale  et 
manufacturière,  songeait  dés  lors  à  écar- 
ter la  dangereuse  rivalité  de  la  France. 

Il  s'était  même  formé  publiquement 
à  Londres,  sous  la  protection  du  gou- 
vernement ,  une  société  dite  anti-galli- 
cane,  dont  le  but  était  d'enco'irager 
exclusivement  les  manufactures  anglai- 
ses; elle  accordait  des  primes  et  des  ré- 
compenses aux  fabriccns  d'étoffes  imi- 
tant les  tissus  de  France,  et  opposait 
l'esprit  national  à  1  introduction  des 
produits  français. 

Une  rupture  était  imminente  et  l'An- 
gleiene,  qui  n'attendait  plus  qu'un  pré- 
texte ,  saisit  en  1755,  celui  qu'offraient 
les  démêlés  survenus  entre  les  deux  na- 
tions au  sujet  des  limites  de  TAcadiC, 
contrée  voisine  du  Canada  et  cédée  à 
l'Angleterre  par  le  traité  d'Utrecht. 

Après  avoir  établi  sur  le  point  contesté 
un  fort  dont  le  commandein^^nt  fut  donné 
au  major  Washington,  celui-:à  même 
qui  devait  attacher  son  nom  à  l'émanci- 
pation des  colonies  anglaises  de  l'Améri- 
que, les  Anglais  s'emparèrent,  sans  décla- 
ration préalablcde  guerre,  de  500  biilimens 
de  com<nercc  f.ançais.  Cette  odieuse 
agrcNsion  lit  éclater  la  guerre  en  Améri 
que,  dans  l'Inde  et  en  Europe.  La  maison 
d'Autriche,  diverses  parties  de  l'empire, 


la  Russie,  la  Pologne,  la  Suède  et  ensuite 
l'Espagne,  le  Portugal  et  la  Savoie  furent 
entraînées  dar  s  cette  conflagration  gé- 
nérale; la  gloire  des  armées  françaises 
acquit  un  nouvel  éclat  et  notre  marine 
vit  éclore  de  grands  hommes.  Toutefois 
l'issue  de  la  guerre  tourna  à  l'avantage 
de  la  seule  Angleterre;  non  seulement 
cette  nation  profita  de  tous  ses  avan- 
tages pour  en'ever  à  la  France  la  plus 
grande  partie  de  ses  possessions  en  Amé- 
rique ,  et  à  l'Espagne,  la  Floride  et  Pensa- 
Cola  ;  mais  elle  abusa  de  ses  succès  jus- 
qu'à défendre  à  la  France  de  fortifier  les 
îles  Saint-Pierre  et  Miquelon,  refuge  na- 
turel des  Français  qui  pèchent  la  morue 
sur  les  attérages  du  grand  banc  de  Terre- 
Neuve. 

D'énormes  sacrifices  furent  imposés  à 
la  France  par  cette  lutte  ruineuse  et 
sanglante;  le  gouvernement  emprunta 
plus  d«  200  millions  et  se  vit  forcé  d'aug- 
menter les  impôts  et  de  multiplier  les 
taxes  et   les  ressources  extraordinaires. 

L'Anglpterre  n'avait  pas  eu  à  supporter 
de  moindres  charges  :  on  évalue  à  plus 
de  deujc  milliards  de  francs  la  dette 
qu'elle  fut  obligée  de  contracter. 

Le  retour  de  la  paix  permit  à  Louis  XV 
de  se  livrera  des  améliorations  intérieures, 
conseillées  par  quelques  écrivains  judi- 
cieux qui,  depuis  le  commencement  de 
ce  règne,  avaient  contribué  à  éclairer  di- 
verses questions  importantes  d'économie 
politique.  Le  ministère  donna  l'ordre 
d'opérer  le  dénombrement  de  tous  les 
biens  fonds  du  royaume  pour  parvenir  à 
établir  les  impôts  dans  une  juste  propor- 
tion. Une  commission  fut  nommée  pour 
aviser  aux  meilleurs  moyens  d'améliorer 
l'adininistrjtion  des  finances.  On  confia 
à  une  chambre  du  parkment  la  liquida- 
tion des  dettes  de  l'état  et  l'on  organisa  à 
cet  effet  une  caisse  d'amortissement;  la 
compagnie  des  Indes  reçut  une  organisa- 
tion nouvelle  sous  la  direction  de  M. 
JNecker,  banquier  genevois  et  protes- 
tant Tous  les  privilèges  d'exemption  de 
tailles,  autres  que  ceux  dont  jouissaient 
la  noblesse,  le  clergé,  les  cours  supé- 
rieures et  les  bureaux  des  finances  furent 
supprimés,  mais  on  exempta  des  dîmes, 
ta i  les  et  impositions  de  toute  nature, 
pendant  quinze  ans,  les  individus  qui 
cultiveraient  les  terres  incultes  et  dessé- 


178 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


cheraient  les  marais,  et  on  leur  accorda 
les  droits  de  Régiiicoles. 

Après  une  prohibition  qui  avait  pesé 
près  d'un  siècle  sur  l'agriculture,  une 
déclaration  du  roi  rendit,  en  1764,  le 
commerce  des  grains  entièrement  libre; 
seulement  l'entrée  du  froment  était  assu- 
jétie  à  un  droit  de  un  pour  cent ,  et  celle 
des  seig'es  et  autres  grains  à  trois  pour 
cent.  L'exportation,  par  les  ports  et  lieux 
situés  sur  la  frontière,  ne  pouvait  être 
interdite  que  lorsque  le  prix  du  froment 
aurait  été  porté,  pendant  trois  marchés 
consécutifs,  à  la  somme  de  12  liv.  10  s. 
par  quintal. 

En  17G5,  un  édit  régularisa  l'adminis- 
tration des  villes  et  bourgs  du  royaume; 
un  maire,  quatre  échevins,  six  conseil- 
lers de  ville,  un  syndic-trésorier  et  un 
greffier,  furent  établis  dans  les  villes 
d'une  population  de  4500  habilans  et  au 
dessus  ;  dans  les  villes  ou  bourgs  d'une 
population  inférieure,  l'administration 
était  confiée  à  un  maire  ,  deux  échevins, 
quatre  conseillers,  un  syndic-receveur 
et  un  greffier.  Ces  divers  officiers  étaient 
élus  par  le  scrutin,  à  la  pluralité  des  voix 
des  no'ables  dt s  dites  villes  et  bourgs. 

Enfin,  dans  l'intérêt  du  commerce, 
dont  on  appréciait  plus  judicieusemetit 
les  besoins  et  rimporlonce,  on  suspendit 
le  privilège  exclusif  de  l.i  compagnie  des 
Indes.  11  fut  permis  à  tous  les  Franc  .is 
de  nf^gocier  librement  dans  l'Inde,  en 
Chine,  et  dans  les  mers  au  delà  du  cap 
de  Bonne-Espérance.  Pour  dédommager 
la  compagnie  de  la  piivation  de  son  mo- 
nopole, on  créa  en  sa  faveur  l,20l»,U00  liv, 
de  rente  au  capital  de  trente  millions. 

Mais,  malgré  es  mesures,  qui  annon- 
çaient un  véritable  progrès  dans  les  doctri- 
nes administratives,  les  finances,  toujours 
en  proie  à  l'av  dite  d'une  cour  corrom- 
pue, étaient  dans  un  état  déplorable;  la 


dette  publique  s'accroissait  de  jour  en 
jour;  l'équilibre  entre  les  receltes  et  les 
dépenses  était  rompu.  D'un  autre  côté  la 
France,  accablée  par  les  mesures  fiscales 
de  l'abbé  Terray,  était  troublée  tour  à 
tour  par  les  querelles  funestes  du  clergé 
et  de  la  magistrature,  par  la  lutte  élevée 
entre  les  parlemens  et  l'aiitorité  royale, 
et  enfin,  par  l'expulsion  du  célèbre  ins- 
titut des  Jésuites.  Louis  XV,  cependant, 
semblait  oublier  l'avenir  de  ses  succes- 
seurs et  de  son  royaumeau  milieu  de  hon- 
teux désordres  et  de  scandaleuses  profu- 
sions. Doué  de  précieuses  et  brillantes 
qualités  qui  devaient  le  rendre  l'idole 
de  la  France  ,  ce  monarque  les  ensevelit 
dans  une  lAche  et  molle  oisiveté;  son 
funeste  exemple  aggrava  la  corruption 
des  mœurs,  développée  par  la  régence; 
son  apathie  laissa  déborder  le  torrent  des 
doctrines  licencieuses  dirigées  contre  la 
religion  et  l'antique  monarchie,  et  il  vit 
semer,  sans  les  conjurer,  les  tempêtes 
que  devait  recueillir  son  infortuné  petit- 
fils. 

Dans  le  cours  de  ce  règne,  qu  i  ne  fut  pour- 
tant point  sans  gloire,  puisqu'il  agrandit 
la  France  de  la  Lorraine  et  de  la  Corse, 
et  que  l'histoire  eut  à  consacrer  de  belles 
pages  à  nos  guerriers  et  à  nos  marins , 
le  commerce  français  reçut  une  grande 
extension  surtout  aux  Anlillts,  et  louies 
les  branches  des  connaissances  humaines 
firent  les  plus  remarquables  progrés. 
Lécononiie  sociale,  particulièrement, 
était  devenue  l'objet  d»  s  méditations  des 
hommes  éclairés  et  amis  du  bien  public 
que  les  malheurs  des  dernièi-es  années  du 
régDC  de  Louis  XIV  et  de  l'administra- 
tion du  récent  avaient  excités  à  recher- 
cher les  causes  de  la  félicité  publique. 

Le  vicomte  Alban  de  Villeiseuve- 
Bargemoint. 


CYPRIEN  ROBERT. 


m 


%mt(i$  a  %tt$. 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE 

DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 


SEPTIÈME  LEÇON   (1). 

Examen  des  premières  églises  chréliemies  et  de 
leurs  difj'érenles  parties. 

Chapelle  de  Sainte-Hélène,  premier  monument  chré- 
tien dont  on  puisse  assigner  avec  ceriilude  la 
forme  primordiale.  —  Type  développé  it'aprés  ce- 
lui dfs  rotondes  de  Vesla.  —  Des  basiliques  men- 
tionnées dans  les  trois  premiers  siècles.  —  De  la 
hiérarchie  soc  aie  Currespondante  aux  diver.-es 
parties  du  temple. — Maisons  de  la  Colomb«. — 

[  Recherches  sur  les  cryptes  romaines.  —  De  la 
crypte  au  moyen  âge. 


Les  cryptes  sont  remplacées  par  des 
temples  bâtis. 

Il  y  a  sans  douie  peu  de  grottes  funé- 
raires dts  premiers  chrétiens,  qui ,  avec 
le  letnps,  élargies,  décorées,  ornées  de 
colonnes  et  d'anlels,  n'aient  été  trans- 
forméesen  églises;  et  celles-ci,  peu  à  peu, 
élevaient  leur  faite  hors  de  terre,  éclai- 
raient par  des  ouvertures  leurs  noirs  es- 
caliers, donl  l'entrée  devenait  sou\ent  un 
portique  à  élégante  co'onnade. 

Un  des  plusfrdppans  exenip  esde  cette 
transformai  ion  de  la  cryple  en  basili- 
que, e-.t  Mainte -Agnès  hors  des  uims,  où 
l'on  descend  par  un  long  escalier  bordé 
d'inscripl  ons  funéraires  des  premiers 
âges,  et  qui,  ensevelie  aux  tro's  quarts 
sous  la  terre ,  reçoit  déjà  pourtant  la  lu- 
mière par  des  fenêtres  latérales. 

Mais  c'est  à  la  catacoinbe  de  Sainte- 
lléléne,  dite  inler  duas  Lauros  ,  sur  la 
voie  Labicane ,  quil  faut  aller  conlctu- 

(l)  Voir  le  dernier  numéro ,  p.  lOii. 
TOMR  lY.  —  H"»  21.  185T. 


plpr  le  point  de  départ  de  l'architecture 
chrétienne,  sonie  enfin  tîiomphanle  du 
sein  ténébreux  de  la  terre.  Dans  ce  cime- 
tière ,  qui  avait  été,  jusqu'à  Constantin, 
dédié  aux  maityrs  Marcellin  et  Pierre  , 
où  saint  Grégoire-  e-Grand  lut  des  homé- 
lies au  peuple,  le  jour  natal  de  ces  deux 
saint-;  dins  ce  lieu,  le  premier  César 
chrétien  fit  déposer  les  restes  de  sa  mère, 
et  éleva  sur  sa  tombe  une  chapelle  circu- 
laii^e  ,  à  voûte  sphéiique  ,  appelée  quel- 
quefois église  des  Saints-  Marcellin  et 
Pierre,  et  plus  tard  de  Saint-Tiburtius  , 
lor.squ'elle  ne  fit  plus  qu'un  avec  la  pe- 
tite basilique  de  ce  nom  ,  oblongue  et 
voûtée  ,  qui  lui  était  annexée  ,  et  dont 
Aringhi  donne  l'iconographie  en  même 
t>  nips  quecelledu  petit  tetnplede  Sainte- 
Hélène  (I).  Le  pape  Benoit  111  en  a}ant 
trouvé  les  toits  écroulés  et  Tinté  leur 
envahi  par  des  arbrisseaux  .  restaura  ce 
préi  ieux  monumeiil.  Nicolas  I^r  le  re- 
nouvela de  même  ,  toujours  sur  le  plan 
pr  mitif.  Dans  les  temps  modernes,  les 
chanoines  de  Saint-Jean-de  I  atran  ,  pro- 
priétaires du  sol  ,  le  «élevèrent  encore 
de  ses  décombres.  Aujourd'hui  ,  le  peu 
de  mO'Ceaux  qui  en  restent,  semblent 
atlendic  une  destruction  définitive.  C'é- 
tait une  léf^ère  et  gracieuse  roionde  ,  à 
deux  étages  marqués  par  deux  frises  et 
surmontés  par  une  coupole  un  peu  apla- 
tie. La  façade  en  triangle  grec  posait  sur 
un  portique,  et  tout  à  l'entour  régnait 
une  terrasse  exhaussée  de  six  marches  au 
dessus  du  sol ,  donl  trois  seuletnenl  jus 
qu'au  portique  :  on  eût  dit  une  roloiule 
de  lu  chaste  Vesta,   qui,  renonçant  a 

(I)  Rnmn  fahtfrr.,  lib.  \Q,  cap.  !•>,  pag.  iti. 

12 


178 


COtmS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


briller  au  dehors  ,  avait  recueilli  dans 
son  intérieur  son  pourtour  de  colonnes 
éclatantes  comme  la  lumière  ,  pour  les 
vouer  au  culte  de  l'esprit  et  aux  mystères 
de  la  contemplation.  Là  est  en  germe  tout 
le  temple  chrétien.  Le  mur  intérieur 
était  circulairement  percé  d'un  rang  d  ar- 
cades, destinées  à  former  comme  un  bas- 
côté  ,  et  surmontées  par  un  rang  de  huit 
fenêtres  arquées. 

Pareille  à  celle  où  fut  baptisée  et  en- 
sevelie sainte  Constance  ,   cette  roîonde 
servait  d'introduction  à  la  basilique  de 
Saint-Tiburtius  en  carré  alongé  ,  et  tou- 
tes deux  ne  faisaient  qu'un  ,    à  l'instar 
des  deux  petits  temples  gémeaux  et  liés 
ensemble  des  martyrs  Cosme  et  Damien, 
qu'on  voit  au  bas  du  Capilole.  Ainsi  avec 
les  chrétiens  la  rotonde  funèbre  se  trans- 
formait en  chapelle  baptismale.  Sous  la 
piscine  régénératrice  étaient  les  sépul- 
cres j  de  la   mort  jaillissait  la  vie.  Au 
reste  ,   rien  de  plus  simple  que  ces  anti- 
ques tours  rondes  pour  les  mausolées  , 
qu'on  ne  saurait  mieux  comparer  qu'aux 
vieux  colombiers  de  nos  châteaux.  Au- 
tour des  colombaires  romains  ,   étaient 
censées  aussi  volt  iger  les  âmes  des  morts , 
pareilles  à  des  colombes  plaintives. 

Malheureusement  ,  aucune  des  églises 
bâties  dans  Rome  avant  Constantin  ,  n'a 
conservé  de  traces  de  son  premier  état. 
L'histoire  en  mentionne  cependant  plu- 
sieurs  comme    ayant  été   publiques    et 
même  spacieuses.  On  croit  que  le  pape 
Pic  I^r  ,  dès  l'an  164,  changea  en  lieu  de 
prières  la  maison  du  citoyen  Ptidentius  , 
sur  l'Esquilin  ,  où  avait  logé  saint  Pierre, 
et  qui  fut  plus  lard  appelée  basilique  de 
Sainte-Pidcnlienne,  La  maison  d'Aquila 
et  de  sa  feirnie  Prisca  ou  Pi  iscilla,  hôte 
de  saint  Paul  ,  qui  les  appelle  AdjuLores 
meos  (1) ,  et  qui  furent  exiié-.  avec  lui  de 
Rome  à  (  orinthe  ,  fut  de  même  changée 
en  église  par  saint  Eutychien,  l'an  28D, 
Ce  temple  ,  dit  de  Sainle-Prisca  ,   sur 
l'Aventin  ,  est  voisin  du  palais  de  Trajan 
et  des  arcades  pantelantes  du  grand  Cir- 
que, dont  les  cachots  seuls  sont  restés 
intacts.  Entourée  des  noirs  débris  de  tant 
de  siècles,  la  petite  église  seule  paraît 
toujours  jeune  :  restaurée  au  huitième 
siècle  ,  au  quinzième  ,  au  dix-septième 

(l)  Aux  Romaine,  ch.  x\i,  y.  S. 


et  en  1814  ,  elle  semble  être  de  tous  les 
âges, 

Urbain  1er  avait  aussi  ,  vers  l'an  2.32 , 
bâti  à  sa  chère  élève  sainte  C.cile,  d  ms 
l'intérieur  même  du  palais  où  elle  avait 
été  martyrisée,  une  chapelle  qui ,  agran- 
die plus  tard ,   devint  la  riche  basilique 
deSanta-Cecilia  trans  Tiberim.  Ony  voit 
encore,  près  de  la  première  chapelle  à 
droite  ,  la  chambre  de  bains  où  le  préfet 
de  Rome  fit  étouffer  la  vierge  daiis   les 
vapeurs  de  l'étuve  :  on  prétend  même  y 
montrer  les  canaux  de  brique  qui  ver- 
saient les  vapeurs  et  le  tuyau  de  plomb 
conducteur  des  eaux.  Nul  doute  ne  vient 
flétrir  l'âme  attendrie  ,  quand  pour  la 
première  fois  on  descend  dans  cette  cham- 
bre humide  et  basse,  ornée  de  peintures 
dans  le  style  antique,  relatives  à  cette 
glorieuse  patrone  des  arts. 

Le  pape  Félix  avait  de  même  érigé,  en 
272,  une  église  à  saint  Pancrace ,  jeune 
Pvomain,  martyrisé  à  14  ans  ^  elle  occu- 
pait le  lieu  où  avait  tombé  sa  tête.  Mo- 
dernisée en   J609  et  restaurée  en  1814  , 
elle  n'a  gardé  d'autres  traces  de  sa  dis- 
position primitive  qvie  ses  deux  chaires 
antiques  de  porphyre  ,  et  l'escalier  som- 
bre et  tortueux  qui ,  de  la  crypte,  con- 
duit au  cimetière  de  Saint-Calepodius. 
Enfin  ,  le  pape  Calixte  qui ,  durant  la 
persécution  d'Alexandre  Sévère,  fut  jeté 
dans  un  puits  qu'on  montre  encore  sous 
l'église  dédiéeàce  pontife  au  Trastevere^ 
avait,  durant  sa  vie,  élevé  plusieurs  tem- 
ples ,  notamment  celui  de  SantaMaria 
trans  Tiberim ,  sur  l'emplacement  de  la 
Tahcrna  meritoria ,  hôtel  des  Invalides 
des  armées  romaines ,  d'où  était  sortie 
dit  la  Légende ,  lors  de  la  naissance  du 
Messie,  une  source  d'huile,   qui  coula 
spontanément  tout  un  jour,  et  se  répan- 
dit dans  le  Tibre.  Mais  cette  église  fut  re- 
bâtie après  Constantin,  et  n'a  pas  plus 
qu'aucune  autre  gardé  sa  forme  première. 


II 

Des  églises  proprement  dites  ,  durant  les 
trois  premiers  siècles. 

En  appelant  du  nom  de  grottes  les  tem- 
ples chrétiens  jusqu'à  Pavénemei.t  de 
Constantin,  on  ne  prétend  pas  nier  qu'il 
n'y  ait  eu  avant  lui  quelques  églises  pro- 
prement dites  ,  exposées  à  tous  le»  yeux 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


na 


et  entièrement  bâties  au  dessus  du  sol. 
Malgré  la  répugnance  que  les  premiers 
chrétiens  éprouvaient  à  appeler  au  se- 
cours du  culte  tout  art  quel  qu'il  fût , 
l'architecture  évidemment  n'était  point 
rejetée  par  eux.  Aussi  d'Agincourt  croit- 
il  pouvoir  citer  deux  églises  bâties  à 
Rome  des  le  second  siècle,  neuf  dans 
le  troisième  et  dix-sept  dans  le  qua- 
trième. 

Lucien  ,  l'un  des  plus  ardens  ennemis 
du  nouveau  culte,  décrivant  un  temple 
chrétien,  dit  (1)  :  «  JNous  passâmes  des 
V  portes  de  fer ,  des  seuils  d'airain  ,  et 
«  après  avoir  monté  de  nombreuses  mar- 
«  ches ,  nous  entrâmes  dans  l'enceinle 
«  sacrée  ,  dont  les  lambris  dorés  rappe- 
«  laient  la  salle  du  palais  qu'Homère 
«  donne  à  Bl  uélas.  Mais  certes,  au  lieu 
«  d  une  Hélc  e  .  je  ne  vis  que  des  hom- 
«  mes  amaigriN  par  le  jeûne  ,  prostern(!s 
«  dans  la  poussière,  etc.  \m  Christ  avait 
donc  eu,  même  avant  Constantin,  d^s 
temples  dont  les  façades ,  ornées  de 
portes  de  bronze,  brillaient  aux  rayons 
du  soleil.  Bien  plus  ,  elles  dominaient 
les  cités  ,  étant  élevées  au  sommet  des 
monts,  par  dessus  tous  les  bruits  de  la 
terre,  entourées  de  silence  et  ne  com- 
muniquant qu'avec  le  ciel.  Telle  fut  ia 
célèbre  église  de  Nicomédie  ,  brûlée  par 
les  païens  en  303.  Ces  églises,  dont  il  n'y 
avait  ordinairement  qu'une  par  ville  ,  et 
qu'on  a  plus  tard  appelées  dômes  ou  ca- 
thédrales j  sont  nommées  dans  les  plus 
anciens  Pères  domus  columhœ.  Tertullien 
reproche  aux  gnostiques  Valentiniens  d'i- 
miter les  mystères  d'Eleusis,  en  couvrant 
leurs  sanctuaires  de  voiles  et  en  faisant 
précéder  l'entrée  par  diverse;  portes; 
puis  il  ajoute  :  Nos  domus  coluinbœ ,  figu- 
rant comme  le  Christ  qui  se  lève  sur  le 
monde,  du  haut  de  leurs  collines,  sont  au 
contraire  toujours  ouvertes  et  en  vue  de 
toute  la  contrée  (2). 

Le  nom  de  ces  églises  sur  les  hauts 
lieux  rappelle  naturellement  la  descente 
del'Esprit-Saint  sous  forme  de  colombe 
de  iVu,  couvant  en  quelque  sorte  la  terre 
au  jour  de  la  Pentecôte.  Et  en  effet,  leur 
premier  modèle  fut  \ appartement  élevé 

(1)  Aringhi,  Roma  su6.,  liv.  iv,  ch.  20,  et  Lucien, 
dialogue  de  Philopatris,  Saumur.  16i9  j  t.  i,  1007» 

(2)  ScUœne,  WarkwurA,  dcsckr,  arch.,  U  i. 


où  les  Apôtres  dans  ce  grand  jour  se  te- 
naient rassemblés  à  Jérusalem  avec  la 
mère  de  Dieu  (1) ,  où  ils  célébraient  la 
Cène,  et  où  l'on  croit  que  le  proto-martyr 
Etienne  fut  adjoint  comme  diacre  ou  mes- 
sager à  la  mission  apostolique.  Jérusa- 
lem ayant  été  détruite  ,  on  prétend  que 
lorsqu' Adrien  y  rebâtit  sa  ville  d'Œlia  , 
cette  première  chapelle  chrétienne,  ou 
maison  de  la  colombe,  fut  trouvée  iri- 
tacte  parmi  des  ruines  entassées  (2). 

Dès  l'année  200,  l'histoire  mentionne 
des  églises  publiques  à  Edesse  (3),  puis  à 
Tyr.  On  lit  dans  Origène  qu'il  y  en  eut 
plusieurs  de  brûlées  en  2j6,  durant  la 
persécution  de  Maxim  in.  «Il  est  certain, 
«  ditBinterim(4),  queleschrétiens,  dans 
«  l'inlervalle  de  43  ans  qui  s'écoula  de- 
«  puis  Valérienen260jusqu'à  Dioclélien 
«  en  303 ,  élevèrent  de  riches  et  nom- 
K  breuses  églises.  La  construction  de 
«  celle  |de  Néo-Césarée  par  Grégoire-le- 
«  Thaumatiîrge,  tombe  dans  cette  pé- 
«  riode.  Eusèbe  parle  d'une  ordonnance 
«  de  l'empereur  Gallienus,  par  laquelle 
«  tous  les  évêques  sont  invités  à  re  ilrer 
«  en  possession  de  leurs  églises  ,  et  au- 
«  torisés  à  en  bâtir  de  nouvelles  partout 

«  où  ils  voudraient La  seule  ville  de 

«  Rome,  suivant  le  témoignage  à' Opta- 
«  tus  (5) ,  en  avait  plus  de  quarante.  » 

Enfin,  quand  Dioclélien  décréta  la  des- 
truction de  toutes  les  églises  de  l'em- 
pire ,  on  vit  les  évèques  ,  chassés  des 
sanctuaires,  se  cramponner  aux  portes 
de  leurs  basiliques  croulantes,  pour  être 
ensevelis  sous  leurs  débris  (6).  Mais  les 
fidèles  en  s'éloignant  disaient  comme  le 
saint  docteur  Philippe  d'Héraclée  parlant 
à  Aristemaque  : 

K  Homme  froid  et  insensé  ,  qui  crois 
(c  que  le  Dieu  tout-  puissant  habile  dans 
«  l'enceinte  des  murailles  plutôt  que  dans 
«  le  cœur  de  l'homme ,  tu  ne  te  souviens 
K  donc  plus  des  paroles  du  propiiète 
«  Isaïe  qui  dit: Le  ciel  est  ma  demeure  et 
«  la  terre  est  l'escabeau  de  mes  pieds  (J).  » 

(1)  liintnim.  ...  .  .  t.  iv,  I"  part. 

{'X)  id.  ib.  ib. 

(l)  Itlicinwald,  Christ,  archeol.,  1  yol. 
(4)  Id.ib.ib. 

(r>)  De  Schismate  donatist. ,  lit),  2. 
(0)  Ruinarl,  acta  S.  Philiani,  episc  keracl. 
(7)  Homostultœ  persuasioni8blfrigida>.quibabitar^ 
omnipulcalGin  Ueum  ia  puriulibus  uiagii  qujua  ia 


COURS  D'HISTOIRE  MO.NUMENTALE, 


180 

Fleury  pense  également  que  ,  sous  Ips 
empereurs  tolérans  .  les  {hlèles  se  réu- 
nissaient lins  'les  catacombes  dans  des 
te;  p'es  publics;  et  sans  parler  d'Alex-m- 
dt  e  Sévère  et  de  Gord  en  ,  «  l'empereur 
«  Gillien,  dit-il,  faisant  cesser  la  persé- 
u  culion.  ordonna  que  Ton  re'liluâi  aux 
«  chrétiens  leurs  cimr-lières  qui ,  d'ordi 
«  naire,  avaient  d' s  églises  attenantes; 
«  et  quani  Paul  de  Samosate  fut  déposé, 
m  l'empereur  Aurélien  commanda  que  la 
«  maison  de  l'éjjl  se  fût  rendue  à  ceux 
«  qui  étaient  en  la  communion  de  l'évê- 
«  que  de  Rome...  Un  peu  avant  la  persé- 
a  cution  de  Dioclélien  ,  on  avait  rétabli 
V.  les  églises  par  loutt^s  les  villes  ,  tant  la 
«  multitude  des  fidèles  était  augmentée  , 
<t  el  la  persécution  commença  par  la 
«  ruine  de  ces  bâiimens.  « 

11  est  vrai  que  si  l'on  entend  par  tem- 
ples des  lieux  ornés  de  statues  et  de  si- 
mulacres de  pierre  représentant  des  êtres 
divins,  les  chrétiens  des  trois  premiers 
siècles    avoué:  ent    constamment    qu'ils 
n'en  avaient  pas.  C'é'ait  le  principal  re- 
proche des  païens,  qui  leur  dis  ienl  que. 
n'ayant  ni  temples  ,  ni  autels,  ils  éiient 
par  conséquent  athées;  et  Minulins  Félix 
répond  à  ces  accusations  que  tout  chré- 
tien élevait  dans  son  cœur  un  autel  à  s  n 
Dieu,    dont  l'univers    était    le    temple. 
Arnobius  avoue  la  même  chose,  Origène 
elTei  tullien  n'éludent  point  le  reproche. 
Denis  d'Alexandrie  va  jusqu'à  dire,  sui- 
vant Eusèbe  :  «  Le  désert ,  la  campagne, 
un  vaisseau,  une  élable  ,  la  prison  peu- 
vent devenir  pour  nous  un  temple. «Quel- 
ques doci<'urs  évitent  même  de  se  servir 
du  nom  de  temple  comme  étant  profané 
par   l'applicalion    qu'on  en  faisait  aux 
idoles:  L^c'ance  est  le  premier  qui  se 
serve  de  ce  mot  pour  désigner  une  église; 
quant  au  baptistère   il  é  ait   compléte- 
nient  distinct  du  lieu  où  se  célébrait  le 
sacrifice:  il  le  précédait;  ayant,  si  l'on  en 
juge  par   les  plus  anciens  q'ii  nous  res- 
tent, une  forme  non  pas  ronde,  mais  oc 
logone.  Souvent  aussi  iléiait  relégué  jus- 
que dans  la  cataiombe;  celle  de  saint 
l'ontien,  près  du  Tibre  el  de  la  Porla- 
Porlese,  en  offre  un  d'où  jaillit  encore 

hominum  cordibus  credis,  Ijaiœ  dicta  non  rclinons 
qui  dixii:  Cœlum  mihi  8ede»  e8t,lerra  vcro  8ca|)el- 
luia  peduiQ  rneorum. 


la  fontaine,  et  qui  atix  temp*;  barbares 
fut  orné  de  peinlui-es  représentant 
entre  autres  sujets  le  baptême  de  Jésus- 
Christ.  D'Agincourt  donne  le  plan  archi- 
ttctonique  de  ce.  baptistère  (I) ,  le  plus 
ancien  peut  être  qui  ait  échappé  à  la 
destruction. 

Mais  loin  de  se  cacher  ainsi  sous  la 
terre  ,  les  églises  proprement  dites  s'éle- 
vaient au  sommet  d<'s  col  ines;  le  le 
était  à  INicomédie  celle  que  Dioclé.ien 
livra  aux  flammes.  Ainsi  la  clomus  co- 
luinbœ  était  le  premier  point  que  le 
soleil  frappait  en  se  levant  sur  la  ville; 
ainsi  dès  l'origine  l'Eglise  aspirait  en 
haut,  et  cette  fille  de  l'air  el  du  ciel 
n'est  ensuite  repoussée  jusque  dans  les 
entrailles  de  la  lene  que  par  la  force 
brutale  des  persécuteurs,  La  violence 
seule  la  précipite  des  sommets,  image 
du  Calvaire,  qui  étaient  la  position  de  son 
choix,  et  la  force  à  se  transformer  en 
gro'tes  ténébreuses,  qu'elle  parvient  en- 
core à  inonder  de  lumière. 

Ces  dômes  de  la  colombe  paraissent 
avoir  offert  dans  la  célébration  des  n)ys- 
lères  divins  la  plus  complète  publici  é; 
c'étaient  C'  s  lieux  qu'on  appelait  église, 
£/.x-"A-/;c!a ,  assemblée^  moi  q-ii  dans  les 
villes  grecques  avait  signifié  long-temps 
la  réunion  du  peuple  souverain,  partagé 
tu  divers  ordres,  et  votant  ses  lois  sur  la 
place  publique. 

DansOrigène  est  un  curieux  parallèle  de 
l'Église  po  iîiqueelde  l'Église'  e  Dieu;  les 
Églises  cliix'tiennes  ou  spirimelles  y  sont 
appelées  les  astres  qui  éclairent  la  cité 
ou  église  matérielle,  image  de  la  pre- 
mière. 

Mais  une  fois  la  persécution  déclarée 
l'Eglise  rentrait  dans  le  mystère,  et  ses 
secrets  ne  se  communiquaient  plus  que 
suivant  le  degré  de  confiance  du  catéchu- 
mène. Alors  au  fond  de>  catacombes  les 
prêtres,  entre  la  vie  et  la  mort,  éiaient 
forcés  de  recourir  aux  antiques  moyens 
d'initiation.  Il  y  avait  difféiens  degrés 
dépreuves  qui  peuvent  se  déduire  des 
diflérenles  parties  dont  se  composait 
l'église.  Avani  tout  se  présentait  l'esca- 
lier des  soupirs  ou  des  pcnùens  ;  là  gé- 
missaient lus  faibles  tombés,  suppliant  h 

(i)  Planche  65':  d'arcbil.»  &<"  l,i,5,  {Uitt,  4t 
VArt.) 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


181 


genoux  f  t  sous  le  cilice  chacun  de  leurs 
frères  qui  enlrail  d'obtenir  pour  eux  nii- 
séi  icorde.  Puis  s'ouvrât  le  NartiX  ou 
vestibule   des    caicchur?wnes   divisés    en 
deux   classes:  les  auditeurs,  ■y.MW'j.via , 
et  les  assistons  (ou   priant  ensemble), 
(juva'.TC'jvTï;,  ad(nis  à  prier  de  loin  avec  les 
frères  (I).  Enfin  on  entrait  dans  les  nefs; 
la  première   renfermait   les  aspirans   à 
l'initiation  complète  ,  ils  se  tenaient  à 
genoux   comme  pour  obtenir  leur   de- 
mande; dans  la  seconde  étaient  les  fi 
dèles,en  pleine  pos-ession  de  la  drclrine, 
et  partagés  end  ux  troupes,  les  hommes  à 
droite,  les  femmes  à  gauche.  Entre  eux  et  le 
sanctuaire  étaienlélevés  les  àcux  anibons , 
d'oij   les  diacres  et  sous-diacres  lisaient 
les  Évan;jiles  et  les  lettres  nouvelles  des 
évoques  ou  des  églises.  Les  confesseurs, 
ou  ceux  qui  avaient  déjà  subi  un  martyre 
quelconque,  appelés  du  nom  ûephes  ou 
vént^rables ,    entouraient    Vaulel,   ou    la 
table   du   repas  divin,  laquelhi   n'était 
primitivement  que  la  pierre  d'un  sépul- 
cre ;  et  derrière  cet  autel  étaient  les  vieil- 
lards ou  iî5s>î[3ÛTcpo'.,  rangés  en  corona  ou 
cercle  autour  de  l'évèque,   assis  sur  sa 
chaise    canxia ,  cathedra.   Ces  viei  lards 
ou  prêtres,  appelés  les  parfaits  fperfec/ij, 
les  ascètes  ou  les  saints,  suppléaient  l'é- 
vêqiieabsent  (2).  Ainsi  les  diverse^  parties 
du  temple  donnent  l'idée  de  Id  hiérar- 
chie primitive;  ainsi  l'architecture  dans 
ses  formes  géométrales  renferme  voilée 
toute  la  liturgie,  et  comme  une  théolo- 
gie plastique.  Dans  chaque  temple,  il  n'y 
avait   qu'un   autel    qui   en  marquait   le 
point   central  et  était  d'ordinaire    une 
tombe.    Ainsi   dans   la   crypte   de    saint 
Cyprien ,  sa  pierre  sépulcrale  s'appelait 
la    Men.se  ( mensa    CjprianiJ  :  ailleurs 
elle  est  nommée  mensa  corporis  et  san- 
guinis  Chrisli  (3j.  Mais  il  y  avait  deux 
espèces  d'aute  s,  les  uns  de  pierre  fixés 
dans    l'église   (altaria  fixa),    pour  les 
temps  de  sécurité  ;  les  autres  portatifs  et 
de  simple  bois  pour  les  temps  de  persé- 
cution.  Tel  fut  celui   de  saint  Pierre, 
caché  dans  la  maif^on  de  Pudens,  et  qu'on 
prétend  montrer  encore. 

(1)  Rchœnc ,  ib. 

(2)  Mamaclii,  Anliq,  chr. 

(5)  Binlerim,  ib.j  id.,  t.  iv,  prcuTes  de  ce  fait, 
pag,  124. 


Il  y  en  a  qui  croient  que  le  pape  Syl- 
vestre, vers  le  commencement  du  qua- 
trième siècle,  érigea  à  Rome  le  premier 
autel  de  marbre. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ceux  des  premiers 
siècles  étaient  déjà  entourés  de  lampes 
d'or  et  d'argent,  de  candélabres  et  même 
de  colonnes,  portant  des  cierges  énor- 
mes aux  grandes  solennités,  comme  l'at- 
testent saint  Jérôme,  et  plus  tard  Pau- 
linus,  Piudeniius,  etc. 

D'après  ce  qu'on  vient  de  voir,  il  sem- 
ble que  la  première  forme  du  sanctuaire 
dut  être  le  cercle  ou  la  rotonde,  /.'jy.>.o;, 
cœtus ,  la  grotte  circulaire  où  bs  gar- 
diens de  la  doctrine  se  rassemblaient  en 
rond.  Du  centre  de  la  voûte  descendait 
la  lampe  de  bronze  ou  d'or,  rous  forme 
de  colombe  .  emblème  de  l'Esprit  Saint 
qui  éclaire  toute  âme.  Directement  au 
dessous  de  cette  lumière  était  l'autel  ou  la 
mense  portant  l'Evangile  de  la  parole, 
avec  le  pain  et  le  vin  du  sacrifice.  Aux 
murs  étaient  peints  des  agneaux  ,  des 
poissons ,  des  cerfs  courant  aux  fontaines 
deau  vive.  Les  sièges  de  la  crypte,  taillés 
comme  elle  dans  le  roc  vif,  et  dépassant 
rarement  le  nombre  de  douze  à  vingt- 
quatre  ,  n'étaient  destin  s  sans  doute 
qu'aux  prêtres  ou  compagnons  du  pon- 
tife. Car,  ainsi  que  dans  l'antiquilt^  juive 
et  gentile,  l'Eglise  ne  se  dévoilait  encore 
que  dans  le  seul  sanctuaire  ;  et  quand  le 
teinplrt  devint  public  et  élevé  sur  la  terre, 
la  ctlla  resta  encore  1  ng-temps  fidèle 
au  cercle  par  sa  tribune  ou  abside  en 
héfuicycle,  avec  les  douze  sièges  ,  pour 
ainsi  dire  zodiacaux  ,  des  chanoines  , 
salellitHs  de  l'évêque  ,  image  du  Chtist , 
le  soleil  de  justice,  suivant  l'expression 
des  premiers  Pères. 

Quelquefois  celte  rotonde  n'était  elle- 
même  autre  chose  qu'un  Colomba  ire.  Bol- 
detti  nous  en  a  conservé  une  dans  sa  des- 
cription du  cimetière  de  SWnl-  Calixle  . 
dont  la  voûte  très  élevée  posant  sur  une 
belle  frise  circulaire,  état  portée  par 
des  arcades  latérales,  profondes,  nulle- 
ment écrasées  ,  mais  sveltes  et  pareilles 
à  des  portes  triomph  .les,  sous  lesquelles 
montaient  de  riches  mausolées,  et  dans 
tout  le  reste  du  mur  s'ouvraient  des  ni- 
ches oblongues  pour  les  cercueils.  Au 
satcophage  du  martyr,  orné  seulement 
dedeuxguirlandes,étaitadossée  la  chaire 


182 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


épiscopale  en  marbre  (1).  Dans  un  autre 
colombaire  sans  sièges ,  le  tombeau  au 
centre  était  visiblement  disposé  pour  ser- 
vir de  viense  ;  là  ,  entre  les  quatre  co- 
lonnes qui  portaient  la  voîite ,  les  fidèles, 
avant  le  départ  pour  les  supplices  ,  de- 
bout peut-être  comme  les  anciens  Hé- 
breux ,  mangeaient  le  nouvel  agneau  pas- 
cal ,  devenu  pain  quotidien  de  l'homme. 
Mais  les  catéchumènes  et  tous  les  étran- 
gers non  initiés  restaient  dans  les  nefs 
carrées  et  les  galeries  de  la  catacombe 
qui  précédaient  ou  suivaient  la  rotonde 
sainte  ,  et  oîi  les  diacres  leur  lisaient 
l'Ecriture.  De  loin  ils  voyaient  briller  la 
lumière  du  Saint  des  Saints ,  à  travers  les 
longs  corridors;  mais  comme  les  juifs 
du  temple  de  Salomon  ,  les  simples  fidè- 
les n'étaient  point  admis  à  contempler 
face  à  face  le  secret  du  sanctuaire.  Un 
voile  plus  épais  encore  s'étendait  devant 
le  catéchumène;  car,  comme  la  société 
romaine  et  juive,  l'Eglise  primitive  a  ses 
degrés  hiérarchiques.  Ces  prescriptions 
rigoureuses  ajoutaient  au  respect  qu'ins- 
piraient les  cryptes  funèbres  arrosées  du 
sang  des  saints  et  entourées  de  mysté- 
rieuses catacombes,  dans  l'obscurité  des- 
quelles venaient  les  initiés  au  temps  des 
persécutions. 

Ce  caractère  sombre  de  l'église  sous  les 
tyrans  ,  quoique  splendidement  inter- 
rompu par  les  basiliques  impériales  et 
pontificales  du  siècle  de  Constantin  et 
de  Théodose,  reparaît  avec  les  premiers 
peuples  barbares.  Malgré  qu'elles  fussent 
construites  en  bois ,  comme  tout  ce  que 
bAtissaient  les  Germains,  sous  la  race 
mérovingienne  ,  les  basiliques  des  bords 
du  Rhin  n'étaient  éclairées  que  par  des 
lampes.  Les  églises  de  style  roman  aux 
neuvième  et  dixième  siècles  ,  ont  de  si 
étroites  fenêtres  et  si  peu  de  clarté  , 
qu'elles  semblent  encore  moitié  grottes. 
Ainsi ,  pendant  que  le  temple  païen  , 
avec  ses  portiques  découverts  ,  ses  co- 
lonnades constamment  en  dehors,  était, 
comme  l'âme  païenne ,  ouverte  de  toutes 
parts  aux  impressions  extérieures  ,  le 
temple  chrétien,  débutant  par  l'extrême 
opposé,  fait  d'abord  rentrer  au  dedans 
les  brillantes  colonnades,  s'enferme  de 

(l)  Boldelti  {Ottcrvaz.  sopr,  i  cemcl),  1. 1",  liv,  1, 
pag.  14 cl  15,  n'}»  1,2,  S. 


murs ,  cherche  l'obscurité  et  se  recueille 
en  lui-même,  ainsi  que  l'âme  chrétienne. 
Si  parfois  il  accueille  la  lumière  exté- 
rieure ,  c'est  par  une  seule  ouverture  à 
la  voûte  :  le  jour  ne  lui  vient  que  d'en 
haut.  L'expiation  des  voluptés  de  l'ido- 
lâtrie se  poursuit  chez  le  peuple  martyr 
jusque  dans  la  forme  de  ses  temples. 
Mais  après  les  longs  jeûnes  viendront  les 
alléluia;  après  les  sombres  et  ascétiques 
teuiples-grottes  viendront  les  cathédra- 
les, filles  de  la  lumière  et  de  la  joie  sainte. 

Elles  auront  pour  fondement  éternel 
la  crypte  ;  car  il  n'est  pas  de  dôme  ou 
d'église  un  peu  ancienne  dans  l'histoire 
qui  n'ait  gardé  sa  catacombe  et  ne  la 
couve  avec  amour.  Sous  le  nom  sacré  de 
confession  ,  la  tombe  du  vieil  homme 
martyr,  rayonnante  de  l'éclat  des  lam- 
pes ,  devient  le  tumulus  d'où  surgissent 
exhaussés  la  tribune  et  l'autel  de  l'hora- 
me  régénéré.  Partout  où  s'  st  élevée  une 
cathédrale,  elle  a  eu  po  r  fondement  le 
corps  d'un  martyr;  et  comme  s'il  eût 
fallu  qu'une  passion  divine  servit  de  base 
à  l'architecture  la  plus  passionnée  qui 
fut  j.-jmais,  on  trouve  que  le  temple  go- 
thique a  conservé  en  partie  pour  ses 
substructions  et  ses  chapelles  latérales  le 
style  catacombaireaux  sombres  vitraux, 
aux  voûtes  surbaissées  ,  aux  colonnes 
écrasées  et  si  tristes,  qui  semblent  en- 
core pleurer  des  victimes. 

Ainsi ,  en  étendant  plus  sa  pensée,  oa 
trouve  que  le  martyre  est  le  fondement 
du  monde,  et  que  rien  dans  aucun  or- 
dre ne  peut  être  créé  ou  fécondé  que  par 
le  martyre  de  l'homme. 

III 

Des  cryptes  et  basiliques  primitives  dis- 
parus  dans  les  environs  de  Rome. 

L'Archéologie  est  encore  bien  loin  d'a- 
voir découvert  tout  ce  qui  a  rapport  aux 
catacombes  ;  les  antiquaires  des  deux 
derniers  siècles,  qui  s'en  occupaient  bien 
plus  que  ceux  d'aujourd'hui ,  se  plai- 
gnent de  n'avoir  pu  trouver  l'accès  de 
plusieurs  d'enlr'elles.  En  effet  l'histoire 
en  mentionne  un  si  grand  nombre  (ju'il 
semble  que  chaque  villa  avait  la  sienne, 
destinée  avant  le  christianisme  aux  mem- 
bres seuls  de  la  famille,  de  sorte  que  le 
vieux  Lalium  devait  offrir  dans  sCs  etti 
1 


trailles  «ne  suite  peu  interrompue  d 
souterrains  funèbres,  remplis  de  pein 
tures  et  d'objets  d'art,  rangés  autour  des 
tombeaux.  Kn  outre  il  est  probable  que 
dès  qu'une  catacombe  chrétienne  cessait 
d'être  le  caveau  privé  d'une  famille  ,elle 
devenait  de  suite  temple-grotte  et  pre- 
nait le  nom  à'ecclesia;  ce  qui  devait 
augmenter  prodigieusement  le  nombre 
des  églises,  et  explique  comment  une  si 
grande  quantité  de  celles  qui  sont  citées 
dans  les  martyrologes  ont  pu  dispa- 
raître. 

Parmi  ces  dernières  il  faut  citer  la  ba- 
silique, élevée  sur  la  voie  ïiburtine,  à 
l  honneur  de  S.  Pierre  ,  par  les  illustres 
Alvinus  et  Glafira  ^  dans  leur  propriété 
de  Pacinianum  ,  suivant  Anaslase,  et 
qui  fut  consacrée  par  le  pape  S}  mmaque. 
Celle  de  S.  Agapit,  construite  d'après  le 
même  auteur  par  FélixIII,  puis  restaurée 
par  Adrien  1er  et  Léon  III.  n'a  pas  laissé 
plus  de  traces. 

Sur  la  voie  Labicane,  ovi  s'ouvraient 
les  grottes  de  saint  Castulus  et  celle  de 
saint  Zoticus,  existèrent  de  nombreuses 
églises:  celle  des  saints  Nicandre  et  Eleii- 
thère,  près  la  Villa  Pertusa  ,  consacrée 
par  le  pape  Gelase  ,  celle  de  saint  André 
restaurée  par  Serge  l^r,  celles  de  saint 
Cyprien  et  de  saint  Janvier  martyr,  dont 
pane  le  pape  saint  Grégoire,  et  qui  sont 
toutes  mentionnées  dans  Auastase. 

Sur  la  p^ia  JVomentanaj  existait  de 
mêmel'église  de  saint  Nicoraède  ,  restau- 
rée par  Adrien  V^.  et  qui  servait  proba- 
blement de  salle  il'introiluc'ion  dans  la 
catacombe  de  ce  prêtre  martyr.  Le  pape 
Alexandre  et  les  compagnons  de  sa  pas- 
siouâ  ensevelissi:r  cette  route  dans  lepnv- 
diuni  de  la  riche  matrone  Severina,  avait 
au  même  endroit  une  basilique  ,  dont 
Aringhi  crut  voir  les  restes  au  lieu  dit 
Casa  nuova.  Le  cimetière  des  saints 
Primus  et  Felicianus  possédait  aussi  un 
temple  où  tout  Rome  affluait  aux  an- 
niversaires de  ces  deux  martyrs.  Un  sanc- 
tuaire également  disparu  précédait  la  ca- 
tacombe de  saint  Pvestitulus  ,  dont  le 
corps  avait  été  recueilli  et  embaumé  par 
la  pieuse  Justa  ,  dans  sa  maison  de  cam- 
pagne. 

Au  bord  de  la  Via  portuensis  la  cata- 
combe célèbre  du  pape  saint  l'élix  n'a 
pu  être  retrouvée, 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT.  183 

Sur  la  voie  Aurélia,  dans  Vager  Lucinœ 
fut  la  catacombe  des  saints  Procès  et 
Martinien,  bAlie  68  ans  après  J.-G.  par  la 
sainte  matrone  Li  cine,  pour  y  cacher 
les  corps  des  nombreux  m  .r!yrs  dérobés 
aux  cloaque?  publics.  Les  deuxsai  ts  Pro- 
cessus el  Martinianus,  après  leur  passion, 
devinrent  les  génies  bienfaisans  de  ces 
souterrains ,  où  ils  guérirent  pendant 
long-temps  les  malades  et  les  possédés 
qu'on  menait  sur  leurs  tombes:  ce  qui 
fait  dire  à  saint  Grégoire-le  Grand  qu'ils 
vivaient  toujours  là  par  leurs  miracles  , 
présens  quoiqu'invisibles;  puis  il  raconte 
une  de  leurs  apparitions  arrivéeau  temps 
d  s  Goths.  Deux  pèlerins  se  montrèrent 
aune  matrone  romaine  qui  entrait  dans 
1  <  crypte  avec  ses  serviteurs .  et  ayant  re- 
çu d'elle  une  riche  aumône,  ils  lui  dirent 
qu  ils  intercéderaient  pour  elle  devant 
Dieu  ,  et  d  sparurent  comme  un  soufle. 
S;:r  Ifur  crypte  s'élevait  une  basilique  en 
leur  honneur  ;  restaurée  par  Gr»*goire 
III  qui  en  fortifia  les  murs  et  en  renou- 
vela les  lambris  elle  n'a  laissé  aucun  ves- 
tige, ainsi  que  la  chapelle  de  sairte 
Agathe  bâtie  par  le  pape  Symmaque,  la- 
quelle y  était  adjointe,  et  qui,  ornée  par 
ce  pontife  d'une  piscine  avec  deux  arcs 
d'argent,  servait  sans  doute  de  rotonde 
baptismale. 

Sur  la  voie  Latine  se  voyaient  de  nom- 
breuses églises  souterraines  communi- 
quant la  plupart  avec  la  catacombe  des 
saints  Gordien  et  Epimaque,  qui  était 
elle  môme  précédée  d'une  basilique  sous 
l'invocation  de  ces  deux  confesseurs,  re- 
nouvelée suis  ant  Anastase  par  Ad.  ien  V. 
Ce  même  pape  remit  en  état  d'être  visité 
le  vaste  cimetière  des  martyrs  Simpli- 
cius  et  Servilianus  qu'il  réunit  à  celui  de 
Gordien  ;  de  manière  que  les  deux  cata- 
combes n'en  firent  plus  qu'une,  et  renfer- 
mèrent dans  leur  sein  celle  des  Aproni- 
ani,  noble  et  puissante  famille  romaine, 
dont  un  membre  avait  confessé  J.-C.  La 
même  crypte  où  élait  son  tombeau  fut 
appelée  bientôt  après  du  nom  deTertul- 
linus  martyr,  qui  y  fut  déposé  avec  les 
12  acolytes  du  pape  ttienne  I^r.  Sur  ces 
cryptes  s'éleva  l'église  de  Sainte-Eugénie, 
annexée,  dit  .anastase,  à  un  couvent  dont 
les  popes  psalmodiaient  nuit  et  jour,  et 
qui,  tombé  en  ruines,  fut  rétabli  par  Jean 
VU  j  mais  il  n'y  en  a  plus  de  traces.  Sur 


184  COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE; 

celte  mt'nie  voie  étiil  le  sépuL  re  du  mar- 


tyr Gorgonius  de  rs'icom(*die,  reoouvcit 
d'un  tumulus .  ainsi  que  ledit  l'inscrip- 
tion de  sa  pierre  lapid  ire  placée  par  le 
pape  DniJise,  el  qu'un  vo  t  a  San  jVar 
iino  ai  monli  parmi  plusieurs  autres 
tombes  priniitlves.  On  c  le  encore  l.i 
cryple  voisine  de  saint  Romface  ,  que  la 
pieuse  matrone  Agiaé  enveloppa  d'une 
magnifique  égl  se  ,  et  celé  non  moins 
riche,  suivant  Anastase  ,  que  DemeLiia  , 
sen'anle  de  Dieu ,  sous  le  règne  du  pape 
Léon  1*^^.  hâtil  dans  sa  vdla  au  proio- 
raarsyr  Etit  nue,  et  dont  le  toit  et  le.> 
murs  fureni  répartes  jar  Léon  III. 

Sur  la  voie  Appia  s'tle^ait  U  basilique 
de  saint  ApoUin  ire. 

Ariîiglîi  chen  ha  long-tenip"!  sur  la  <i'ia 
portuensis  a  cat.combe  et  la  basilique  de 
saint  Friix  II,  et  se  lamente  de  n'avo  r  pu 
trouver  les  traces  ni  ae  l'une ,  ni  de 
l'au  re. 

Une  fou'e  d'autres  grottes,  mention- 
nét'S  comme  basiliques  dans  les  m^irty  o- 
loges ,  n'ont  pas  même  laissé  de  fonde- 
niens,  ce  qui  aurait  pourtant  eu  lieu  ii 


elles  avaient  été  romplélement  bâties  à 
\<^  surfacw  de  la  terre;  mais  ces  églises 
étant  moi'ié  cryptes,  li  terre  en  aura  peu 
^  peu  recouvert  les  entrées  ,  lors  de 
l'abat'don  des  catacombes. 

Comme  l'archi  ecture  antique,  la  chré- 
tienne commence  donc  par  creuser  la 
terre.  Quoique  les  col  mbaires  des  cata- 
combes soient  a'tf^rnitivement  carrés, 
triangulaires,  spli.'riques ,  hémisphé- 
riques, peuagones  .  sexa^iones  ,  ocio- 
gones.  néanmo  ns  leur  forme  la  plusha- 
hitne'le  est  le  c-^rcl»*  et  le  carré,  image 
de  Dieu  et  du  monde.  Mais  pour  laf- 
franchir  de  la  mort,  partout  le  génie 
n  luveau  de  l'arcliil' dure  sou'ève  les 
voues,  au  moyen  des  arêtes  «  roisées. 
L'emploi  de  ces  nervures,  plus  fréq  ent 
•]ue  jamais,  en  transportante  la  voûte 
la  croix  aux  quatre  branches  égales,  et 
dont  les  triangles  amèneront  peu  à  peu 
l'ogive,  signale  d'^jà  au  fond  des  cata- 
combes un  élément  régénérateur. 

Cyprien  Robert. 


COURS  SUR  LA  3IUSIQUE  RELIGIEUSE 

ET  PROFANE. 


HUITIÈME   LEÇON   (1). 

Continaation  de  l'histoire  de  Torgiie.  —  Slyle  mixte 
et  Intertiicdiaire  propre  à  cet  insiruaienl.  —  L'or- 
gue ancien  s'approprie  merveilleusenienl  aux  di- 
vers caractères  des  fêtes  chrétiennes.  —  Sa  ino- 
DOlonie  et  sa  variété.  —  Il  se  rapporte  à  la  lois  à 
ce  qu'il  y  a  d'invariable  et  de  progressif  dans 
l'art.  — De  quelle  nature  doivent  èire  les  perfec- 
lionneroens  que  l'on  peut  adopter.  —  Iinpossibililé 
de  donner  à  l'orgue  un  mécanisme  d'expression 
et  de  nuances  qui  le  ineUe  au  rang  des  inslru- 
mens  de  l'orchestre.  —  Conséquences  de  l'adop- 
tion de  l'orgue  expressif  dans  les  égl  ses.  —  Des- 
tination de  l'orgue  prouvée  par  le  sentiment  gé- 
néral à  ce  sujet,  el  (jui  .ipparaii  dans  l'ensemble  el 
les  détails  de  sa  siruclure. 

Nous  avons  vu  que  la  prétendue   ré- 
forme de  la   musique  religieuse  par  la 

(l)  Voir  la  7'  leçon  daos  le  dernier  numéro,  page 

lie. 


substitution  de  Vorgue  expressif  à  l'an- 
cien orgue,  abouti-sait,  en  dernière 
analyse  et  de  l'aveu  môme  des  réforma- 
teurs ,  à  la  destruction  entière  de  cette 
musique,  et  à  l'introduction  dans  le 
sanctuaire  de  l'art  mondain,  terrestre  et 
théâtral.  Nous  avons  vu  également  qu'a- 
lors même  que  cette  réforme  serait  pos- 
sible ,  l'orgue,  ainsi  perfectionné  ,  secon- 
derait mal  les  vues  des  réformateurs, 
par  l'impuissance  où  il  serait  d'imiter 
les  mouvemens  soudains,  capricieux  de 
l'orchestre  dont  il  ne  serait  plus  qu'un 
lourd  et  pâle  auxiliaire,  et  celte  finesse 
de  nuances,  cette  soiiplesse  de  jeux  et 
d'accents,  propres  à  l'instrumentation 
usuelle  (1).  JNous  allons  voir  mainttnant 

(I)  V.  le  passage  de  Grélry  cité  dans  la  derniùre 
leçon,  pag.  117. 


que  rorsjne  v^'ritable  .  l'orgue  chrélien  , 
loin  cl'êlre  dépourvu  de  certaines  qua- 
lités essentielles .  pourrait  au  contraire 
les  dispiiter  à  l'orgue  liâiaid  et  païen, 
et  que  rien,  jusqu'à  présent,  ne  s.ur 
rait  égaler  la  p  nipe  et  la  maje.vté  que 
le  premier  prête  aux  cérémonies  du 
culte. 

Le  lecteur  n'a  pasoubHé  l'observation 
que  nous  avons  faite  plus  haut,  savoir, 
que  quelque  railicalt's,  quelque  fonda- 
mentales que  soient  les  différences  de  la 
musique  spiriluflle  et  de  la  musique 
temporelle,  quelque  incompiîililes  entre 
eux  une  soient  les  élémens  et  les  carac- 
tères de  loutes  deux,  les  s  yles  partiel 
pent  jusqu'à  un  certain  point  les  uns  des 
autres. On  n'a  pas  oublié  non  plus  que  l'au- 
teur que  nous  avons  combitiu  s'est  em- 
paré de  ce  principe  et  en  a  fait  la  bise  de 
son  nouveau  système.  Les  styles  partici- 
pent donc  les  uns  d^-s  autres  jisqu'ii  un 
certain  point,  c'est-à-dire,  jusque  là  que 
le  style  d'un  genre  ne  se  convertit  pas  au 
sîy'e  du  genre  opposé.  Or,  si  l'on  peut 
démontrer  que  l'orgue,  tel  que  nous  le 
connaissons,  chaque  fois  qu'il  n'accom- 
pagne pas  le  chant  d'église ,  tient  en  effet 
le  milieu  entre  ce  chant  et  la  musique 
mondaine,  qu'il  est  éminemment  propre 
à  ce  rôle  intermédiaire,  quel  peut  être 
le  but  de  Vorgue  expressif  si  ce  n'est  celui 
de  bouleverser  l'art  et  d'introduire  la 
profanation  dans  le  sanctuaire  (1)?  Per- 
sonne, que  nous  sachions,  n'a  prétendu, 
et  personne  ne  prétendra,  que  l'orgue 
doive  h'en  tenir  constamment  au  style 
alla  PalesLrina,  encore  moins,  à  la  mé- 
lodie grcgorienne  dans  les  grandes  piè- 
ces, les  offertoires,  et  même  dans  les 


(l)  Ce  sont  précisément  des  abus  do  celle  sorte, 
qui,  comme  nous  le  verrons  par  la  su  te,  provonué- 
reni  à  diverses  épuques  des  censures  ecclcsiasluiues. 
L'orgue  ne  s'en  est  pas  lenu  toujours  au  rôle  que  nous 
lui  assignons  ici  d'après  les  lois  de  son  institution. 
Plusieurs  fo  s  des  murmures  et  des  plaintes  se  sont 
éloées  contre  les  organistes,  parce  ([u'ils  donnaient 
un  trop  libre  cours  à  leurs  inspirations  mondaines. 
On  se  vit  forcé  de  les  rappeler  à  leur  devoir,  sans 
être  toujours  écoulé.  Des  auteurs  pensent  que  de  la 
•vint  le  refus  de  la  chapelle  papale,  à  Rome,  d'adop- 
ter l'orgue,  suivant  ce  que  dit  Benoit  XIV,  dans 
sa  lettre  pastorale  de  l'année  1741).  Cet  exemple  fut 
suivi  par  plusieurs  couvens  et  églises  principales 
'le  France,  entre  autres  celles  de  Lyon,  qui,  d'après 


PAR  M.  D'ORTIGUE.  185 

phrases  et  les  versets.  Son  s'yle,  que  nous 
appellerons,  s'il  le  faut,  style  mixte,  se 
rapproche  de  la  musique  mondaine  [ar 
la  modulation,  et  dri  la  musique  d'église 
par  le  c.iraclère  de  sa  souorité.  par  son 
har  i  otiie  pl.me.  soutenue  et  prolongée. 
Mais  S.  Bach  eut  abandonné  sa  manière 
sublime;  il  eût  fat  la  ré^folution  néces- 
saire ^  en  modifiant  son  style ,  en  le  met- 
tant en  rapport  avec  les  besoins  de  L'épo- 
que actuelle  ,  s'il  Y  eût  vécu;  il  eût  vaincu 
les  résistances  d'école  en  channant  le 
public:  voilà  ce  que  vous  assu  ez.  Mais 
de-ons-nous  vous  croire  sur  par.-le  pir 
cela  seulqu'il  vous  plaîtdevenirnou>  dire 
que  Bach,  mort  il  y  a  88  ans,  ferait  telle 
ou  telli*  chose  aujowrdhui?  Et  ne  de- 
vons nous  pas  plutôt  nous  en  tenir  à  ce 
que  ses  contemporains  et,  après  eux, 
l'histoire  nous  ont  rappor  é  de  lui?  «  Les 
«  moyens  dont  il  se  servit  pour  arriver 
«  à  un  style  si  éminemiuent  religieux,  se 
tt  trouvent  dans  si  manière  de  traiter 
«  les  anciennes  mo  lulations  d'é^'lise  , 
«  dans  son  harmonie  divisée,  dans  l'u- 
«  sage  de  la  pédale  obligée,  et  dans  sa 
«  manière  d'employer  les  registres.  Tous 
«  ceux  qui  voudront  examiner  les  chants 
«  chorals  à  quatre  voix  de  Jean  Sébas- 
«  tien  Bach,  pourront  apprendre  com- 
«  bien  la  musique  d'église,  en  raison  de 
«  la  différence  de  ses  tons  avec  nos 
«  modes  majeur  el  mineur,  est  particu- 
«  lièrement  propreà  produire  des  tuodu- 
M  lations  originales,  iidiabituelles  enfin, 
«  telles  qu'elles  appariennent  à  l'E- 
«  g'ise.  »  rs'e  dites  pas  que  ce  style 
était  le  style  adopté  généralement  sur 
l'orgue  ;  l'auteur  que  nous  citons  af- 
firme qu'il  était  très  différent  de  l'har- 
monie usuelle  des  organistes.  Il  est 
donc    iiiipossible    de    supposer     qu'un 


la  maxime:  Ecclesia  Lugdanensis  ncxcit  novitalei , 
ne  voulut  jamais  admettre  l'orgue  dans  le  temple. 
Cette  maxime  était  aussi  celle  de  l'église  de  Sens 
(voir  Trailt'  théorique  et  pratique  du  chant  grégo- 
rien ,  I7;;0  ;  Paris,  pag.  2a).  Si  l'Église  s'est  montrée 
si  sévère  pour  des  abus  de  celte  nature,  comment 
pourrai  elle  accueillir  dans  son  sein  un  instrument 
susroplihle  des  indexions  et  des  nuances  propres 
aux  instrumens  des  lliéAlres:'  Trélendre  introduire 
un  pareil  instrument  dans  le  temple  ,  n'est-ce  pas 
s'immiscer  dans  les  choses  du  culte ,  sous  prétexte 
de  réformer  la  musique. 


186  COURS  SUR  LA  MUSIQUE 

homme  comme  J.-S.  Bach ,  homme  de 
génie  s'il  en  fut,  eût  jamais  consenti  à 
perdre  un  style  consacré ^  à  abandonner 
sa  manière  sublime.  Il  savait  qu'en  af^is- 
sant  ainsi,  il  eût  attaqué  l'institution 
ecclésiastique  e  le-même,  et  il  n'ignorait 
pas  non  plus  qu'i'  jouait  non  en  présence 
d'un  public  pour  le  charmer.,  mais  au 
milieu  d'une  assemblée  de  fidèles  qu'il 
fallait  exalter,  unir  dans  les  mêmes  ac- 
cens  et  élever  à  Dieu  :  sursàm  corda/ 

Ainsi ,  voilà  tout  trouvé  depuis  long- 
temps le  moyen  de  mettre  l'orgue  en 
harmonie  avec  ta  musique  du  siècle  et 
les  besoins  de  l'époque  j  et  si  l'on  recon' 
naît  déjà  que  sa  puissance  est  grande  et 
majestueuse ,  que  l'impression  qu'il  pro- 
duit est  profonde,  qu'il  est  riche  de  so- 
norité, qu'il  est  religieux,  simple  et  no- 
ble ,  qu'il  est  propre  aux  choses  larges  et 
brillantes ,  et  qu'il  possède  ce  qu'il  faut 
pour  étonner  ,  nous  ne  voyous  pas  qu'il 
soit  le  moins  du  monde  nécessaire  de  lui 
prêter  un /7cce«f  mondain,  une  sensibilité 
théâtrale,  une  expression  terrestre  et 
passionnée ,  à  moins,  nous  le  répétons, 
qu'il  ne  soit  devenu  nécessaire  de  trans- 
porter le  théâtre  dans  l't^glise.  IN'ons  ne 
voyons  pas  davantage  qu'il  ne  soit  pas , 
dans  certains  cas,  propre  à  la  mwiique 
colorée ,  el  que  la  monotonie  soit  inévita- 
ble. Nous  nous  trompons  :  dans  quelques 
circonstances,  l'harmonie  de  l'orgue  est 
monotone  el  sans  couleur.  Mais  cette  mo- 
notonie, celle  planitude,  cette  placidité 
est  sublime^elle  est  analogueà  lalenteur 
des  cérr^monies  ;  c'est  la  monotonie  de 
la  psalmodie,  de  la  prière,  de  la  contem- 
plation. Nous  osons  ajouter  :  c'est  la  mo- 
notonie de  Dieu  môme. 

Mais  dira-ton  que  l'orgue  est  monotone 
et  sans  couleur  lorsqu'un  habile  orga- 
niste, dans  un  offertoire,  dans  un  Te 
Dcum  ,  se  livre  à  l'enthousiasme  de  ses 
inspirations?  avec  la  diversité  des  cla- 
viers? avec  une  prodigieuse  variété  de 
jeux  et  de  timbres?  avec  les  pédales? 
Dira-t-on  ensuite  qu'il  manque  Ae  ce  qu'il 
faut  pour  émouvoir?  Oh!  c'est  qu'alors 
notre  cœur  dur ,  notre  âme  revcche,  ne 
sont  émus  de  rien;  c'est  que  tout  les 
laisse  froids;  c'est  que  nous  ne  nous 
sentons  touché  d'aucune  révérence  à  con- 
sidérer cette  vastité  sombre  de  nos 
églises  ,  cet  ordre  de  nos  cérémonies  ; 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 

à  o«i>'ret  accord  formé  par  le  son  dévo- 
tieux  de  nos  orgues  el  l'harmonie  posée 
et  religieu.ie  de  nos  voix;  c'est  que  nous 
n'éprouvons  aucun  frisson  dans  le 
cœur  (1)  en  entrant  dans  le  lieu  saint; 
c'est  que,  dans  la  réunion  des  chrétiens, 
nous  ne  voyons  qu'un  public  qu'il  faut 
cliarmer  par  ce  que  l'art  mondain  offre 
de  luxuriant  et  d'efféminé! 

Ainsi,  lorsque  l'air,  cet  élément  qui 
nous  fait  respirer  et  parler,  pompé  alter- 
n.jlivement  el  chassé  par  d'énormes  souf- 
fli  ts,  se  condense  dans  le 50/«/rt/er  pour s'é- 
ptindre  et  ruisseler  à.dii\^ce%  grands  tubes 
d'airain  (2),  dans  ces  mille  tuyaux  qu'il 
ariimeeldontil  f-it  mille  voix  chantantes, 
depuis  le  trente-deux  pieds  ou  bourdon, 
dans  les  flancs  duquel  il  se  presse  et 
mugit  jusqu'au  dernier  tuyau  du  larigot 
eu  de  la  tierce,  pour  en  sortir,  ici, 
comme  un  filet  de  son  qui  se  perd  dans 
les  régions  de  i'aigu  ,  là ,  comme  un  ron- 
flement majestueux  et  puissant  qui  em- 
brasse toutes  les  parties  de  l'édifice  d^ns 
la  plénitude  de  sa  résonnance  et  leur 
imprime  une  sourde  commotion  qui  fait 
trembler  les  piliers  sur  leurs  bases,  et  fré- 
mir les  vitraux,  et  osciller  surses  angles  la 
charpente  gigantesque;  ainsi  lorsqu'une 
pédale  de  bombarde  roule  dans  la  voûte 
comme  le  lonnerreet  la  tempête  gruudant 
surSinaï;  quand  la  prière  s'exhale  aux 
sous  Au  prestant  ;  quand  le  saint  mystère 
s'opère  sur  l'autel  et  que  le  prêtre  ,  éle- 
vant dans  ses  mains  le  Dieu  vivant  et 
réellement  présent  au  dessus  de  tous  les 
fronts  inclinés,  l'hostie  blanche  apparaît 
éclatante  au  milieu  d'un  nuaj^e  d'encens 
bleuâtre,  rayonnante  des  feux  du  sanc- 
tuaire ,  tandis  que  les  fonds  d'orgue  font 
entendre  une  harmonie  voilée  et  mysté- 
rieuse; tout  cela  ne  produit  donc  aucune 
émotion?  Quand  ,  à  l'ofertoire,  les  ac- 
cens  des  jeux  d'anch<^s,  du  basson,  de 
la  trompette,  du  haut-bois,  du  clairon  j 
de  tous  les  instrumens  de  l'orchestre, 
courent  successivement  d'un  clavier  à 
l'autre,  ou  se  mêlent  dans  un  tutti  for- 
midable au  chromorne,  au  cornet,  et  au 
bruissement  de  ces  jcu.x  de  mutation 
qui  reproduisent  si  merveilleuseuienl  le 
système  dessons  harmoniques  (3);  quand, 

(1)  Monlaigue,  Loc.  cil. 

(2)  Victor  Hugo,  Chants  du  Crépuscule. 

(3)  Il  est  impossible  d'exprimer  l'elTet  de  jeux  d« 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


ICT 


dans  les  versets  du  Gloria ^  du  Magnifi- 
cat ,  de  la  prose  et  de  l'hymne  solennel , 
l'organiste  exécute  un  ricercato ,  une 
toccata,  et  parcourt  toutes  les  ressour- 
ces de  son  instrument  pour  arriver  à 
l'explosion  magnifique  et  foudroyante  du 
grand  jeu ,  du  grand  jeu  soutenu  par 
cette  double  gamme  de  pédales  souter- 
raines rejetées  dans  les  profondeurs  du 
son:  tout  cela  est  donc  monotone ,  froid 
et  sans  couleur?  On  ne  sait  véi-itable- 
ment  plus  aujourd'hui  ce  qui  peut  tou- 
cher nos  cœurs  ,  ce  qui  peut  frapper  nos 
organes  émoussés ,  blsés;  mais  nous 
avons  perdu  le  sens  de  toutes  les  grandes 
choses  :  nous  sommes  devenus  insenobles 
à  toutes  les  splendeurs  de  l'arf  ancien. 
JN'ous  demandons  des  délicatesses  d'art , 
des  chatouillemens  sensuels,  des  accens, 
dés  inflexions,  des  mouvemens  passion- 
nés ;  et  nous  oublions  que  le  n»ot  passion, 
dans  le  langage  chrétien,  signifie  souf- 
france, mortification,  dénuenieut  de 
tout  ce  qui  est  humain.  Kous  oublions, 
nous  si  difficiles,  si  scrupuleux  sur  les 
convenances  de  notre  société  factice,  que 
des  chants  mondains  et  terrestres  sont 
une  haute  inconvenance  dans  le  lieu  saint, 
parce  qu'ils  blessent  les  rapports  les  plus 
universellement  sentis,  ceux  que  le  Créa- 
teur a  éiabîis  entre  la  créature  et  lui , 
et  il  faut  nous  rappelersans  cesse  que  des 

mutnlinn,  plus  heureusement  que  ne  l'a  fait  M.  Vic- 
tor Huyo ,  lorsqu'il  a  peint  eu  vers  admirables  le 
bru  sseinem  de^  riodics.  La  nature  n'a  aucun  secret 
pour  le  poêle  ;  il  devine  ,  il  anime  les  choses  que  le 
savant  ne  peut  expliquer  qu'en  les  décomposant  et 
les  disséquant.  On  doit  se  rappeler  que  les  jeux  de 
mutation  ont  été  construits  pour  imiter,  dans  l'or- 
gue ,  ces  bruits  vagues  ,  confus  ,  que  l'on  entend 
dans  la  résonnance  de  tous  les  corps  ,  mais  particu- 
lièrement dans  le  son  des  cloches. 

«  Sous  cette  vofite  obscure  où  l'air  vibrait  encore , 

«  On  spntait  remuer  comme  un  lambeau  sonore. 

«  On  entendait  des  bruits  g'isser  sur  les  parois, 

«  Comme  si,  sp  parlant  d'une  confuse  voix  , 

«  Dans  cette  ombre,  où  dormaient  les  légions  ailées, 

«  Les  notes  chuchoiuient  à  demi  réveillées. 

«  Bruits  douteux  pour  l'oreille  et  de  l'ûrae  écoutés! 

«  Car  même  en  sommeillant ,  sans  souffle  et  sans 

clartés, 
«  Toujours  le  volcan  fume  et  la  cloche  soupire; 
«  Toujours  de  cet  airain  la  prière  transpire', 
«  Et  l'on  n'endort  pas  plus  la  cloche  uuv  sons  pieux 
«  Que  l'eau  dans  l'Océan  et  le  vent  dans  les  rieux.  » 
{Chants  du,  Crépuscule,  page  25ii.) 


accens  inspirés  aux  hommes  dans  la  vue 
des  voluptés  ,  des  plaisirs  et  des  folies  du 
monde,  sont  an  moins  un  contre-sens 
énorme  dans  une  église  tantôt  construite 
au  mil  eu  d'un  cimetière,  tantôt  cime- 
tière elle-même,  oîi  le  chr-tien  ne  peut 
faire  un  pas  sans  fouler  les  ossemen^  des 
générations,  où  chaque  dalle  lui  renvoie 
un  son  lugubre  comme  celui  du  sépul- 
cre dont  elle  est  le  couvercle. 

La  religion,  si  grave,  si  austère  dans 
les  offices  d3  la  Semaine  sainte,  de  la  se- 
maine de  Pâques(l). dans  la  fête  des  Morts, 
a  des  pompes  non  moins  solennelles , 
mais  plus  brillantes,  où  elle  semble  se  dé- 
rider, où  elle  admet,  dans  les  formes  du 
culte,  certaines  manifestations  d'une  joie 
naïve  et  enjouée.  Cela  est  puéril,  diront 
quelques  hr.mmes.  Non.  cela  est  poétique. 
Et  voyez  comme  l'orgue  chrétien,  comme 
l'orgue  ancien  ,  qui  est  encore  ,  grâce  à 
Dieu  .  r.irgue  universel  ,  s'harmonisait 
avec  cette  poésie  du  Christianisme!  Avez- 
voiis  jamais  remarqué,  dans  une  messe 
de  la  nuit  da  INoël,  cefjeu  de  tremblant  et 
de  chcvrcj  dont  l'accent  était  si  pittores- 
que et  qui  imitait  si  bien  le  bêlement  des 
troupeaux?  Ce  jeu  était  placé  dans  le  buf- 
fet au  dessous  des  claviers  ei  des  lignes 
des  registres  à  la  main,  ce  qui  signifiait 
assez  qu'il  n'était  qu'une  fantaisie  du  fac- 
teur. Presqie  partout,  on  a  retranché  ce 
jeu  de  tremblant,  apparemment  parce 
que  nous  sommes  trop  avancés  pour  nous 
intéresser  à  tout  ce  qui  se  rapporte  aux 
mœurs  simpleset  primitives. L'idylle  nous 
fait  peur.  ]\Iais  alors  il  faut  mutiler,  ba- 
layer toutes  ces  figures  d'animaux,  d'ar- 

(l)  C'est  une  erreur  assez  commune  que  de  croira 
que  le  rit  de  la  semaine  de  Pâques  doit  être  la  ma« 
nifestation  d'une  grande  réjouissance  extérieure. 
Cette  semaine  est  au  contraire  celle  dans  laquelle  les 
premiers  ordinateur»  du  culte  divin  ont  le  plus  re- 
tenu de  Tancienno  simplirité.  Tout  ce  qu'il  y  a  de 
jat  dans  l'office  du  cours  de  l'année,  comme  les  ré- 
pons brefs  alMniatiiiv.es ,  les  neutnes  de  jubilatiott 
à  la  fin  des  antiennes ,  est  banni  du  rit  de  la  semaine 
pasrhale.  Par  un  sentiment  de  cette  haute  conve- 
nance dont  nous  parlions  tout  à  l'heure,  l'on  n'a  fait 
commencer  la  réjouissance  qu'après  huit  jours  passés 
dans  la  gravité.  C'est  donc  au  dimanche  de  Quasi' 
modo  que  s'ouvre  le  rit  paschal  qui  dure  jusqu'à  1* 
PenteciMe.  L'ignorance  des  réformateurs  du  chant 
d'éi^lige  et  des  organ-stes  sur  ce  point ,  leur  a  fait 
commettre  des  contrc-seos  et  des  iualiiJro«6<}9  MHS 
nombre. 


188 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


bres.  de  plantes,  cl  pour  nous  servir  d'une 
expression  du  comte  de  3Iaislre  ,  toute 
cette  mythologie  que  la  religion  chré- 
tienne pousse  naturellement  et  dont  les 
symboles   décorent    nos    basi'iques    du 
moyen  âge. Aussi  bien,  est-ce  là  cequ'cna 
fait.  A  force  de  civilisation,  nous  sommes 
devenus  barbares. Avez-vous  remarqué,  a 
cette  môme  messe  de  minuit,  ceite  voix 
humaine  qui  parlait  si  mordante,  si  sé- 
vère, si  ma  e,  dans  le  i\ot'7  dialogué  entre 
un  Cbrélieii  et  un  Juif?  La  i'oix  humaine 
désignait  le  Juif;  le  Chrétien  était  repré- 
senté par  un  jeu  de  flùle.  Hé  bien!  des 
facteurs  d'orgues  miLmais,  sans  doute 
pour  éviter  la  monotonie ,  viennent  de 
supprimer  celte  voix  hwmairie  tt  lui  ont 
substitué  un  j'U  insipide,  sans  accent,"^  ans 
analogue  dans  la  nature,  et  que,  faute 
pi  obabiemen'  de  le  pouvoir  caractéris(îr. 
ils  ont  appelé  i'oix  angéiique.  Puis,  quand 
venait  le  jour  de  l'Epiphanie,  voustus- 
sit-z  entendu  celte  belle  marche  des  roisj 
si  connue  dans  le  midi  de  la  France.  C'é- 
tait d'abord  comme  un  murmure  confus, 
un  rhythme  douteux  qui,   partant   des 
extrémités  du  pianissimo,  devenait  gra- 
duellement plus  distinct  en  passant  par 
les  claviers  inlermédiaiies,  pour  signi- 
fier le  pèlerinage  des  rois  mages,  venus 
de  leur  pays  éloigné  pour  se  prosterner 
en  la  présence  de  l'Enfant  Dieu.  Bientôt 
la  marche  triomphale  était  entonnée  ma- 
gnifiquement sur  les  jeux  les  plus  brillans. 
Elle  était  interrompue  par   une  courte 
adoration,   ensuite   elle  reprenait  avec 
éclat,   puis  s'éloignait  instnsiblemr nt  . 
jusqu'il  ce  que;  les  sons  et  le  rhytiinie  se 
perdissent  dans  l<- lointain  Que  de  moyens 
de  surprise  s'offraient  en  foule  à  la  fan- 
taisie de  l'organiste!  Cet  it  tmtôt  le  jeu 
de  Nazard,  dont  l'«ccenl,  ainsi  que  son 
nom  l'indique,   était  le  nasillement  des 
moines  ;  jeu  qu'on  n'a  pas  enlevé(l),  mais 
dont  il  a  fallu  modifier  le  son  trop  dés- 
agréable pour  la  délicatesse  excessive  de 
nos  oreilles  ;  tantôt  Vdcho,  le  cornet  d't- 

(1)  Nousnous  lrompon.s  :  le  nasard n^  si  pas  com- 
,pris  dans  les  douze  joux  de  Vorguc  expressif  d'E- 
rard.  Ces  jeux  sont,  1"  une  flùle  ouverte,  liuil  pieds; 
2"  une  nrite  de  quatre  pieds;  .">"  un  bourdon  hou- 
ctié  de  huit  ;  4"  un  ttourdon  'Je  (|uulrc,  bouché  ;  H"  un 
preslanl;  G"  une  doublclle  ;  7"  nue  (|uinle  ;  U"  une 
fouruilure  ;  îl"  une  iroinpeile  ;  lO*  un  chromorov; 
11"  ua  haul-bois;  12"  un  basson. 


choy  le  flageolet,  le  fifre,  la  musette,  qui 
subsistent  toujours;  eniin,  le  premier  di- 
manche du  mois  de  mai .  c'était  1  s  jeux 
du  coucou,  des  petits  ciseaux  que  l'un 
mettait  en  action,  et  le  ciiant  du  rossi- 
gnol que  l'on  obtenait  ,  dans  certaines 
localités,  sai  s  le  secours  d'aucun  jeu,  et 
par  un  p  océdé  très  simple  (I)   Aujour- 
d'hui, qu'a-t-on  frtil?    iSous  prétexte  de 
corriger  la  dureté  de  certains  jeux  ,  le 
s'fflcment  des   autres ,    de   rendre   leurs 
sons  plus  moelleux  ei  plus  pur>  (2  ,  on  a 
dénaturé  leurs  tiinl.re',  adouci  leur  mor- 
dant; tranchons  le  mot,  on  les  a  rendus 
monotones.  En  Italie   dans  la  Lombardie 
suitoiit,  les  orgues  se  sont  surchargés  de 
tant  d'instru/nens,  que  l'on  peui   croire 
que  ce  n'a  pas  été  sans  piéjudice  pour 
les  jeux  dti  fonds  et  de  mutation,  car  on 
trouve  dans  ces  orgues  jusqu'à  des  vio- 
loncelles, des  clarinettes,  des  cors  an- 
glais, des  serp'  ns  et  des  tronibonnes  (3). 
Un  coup  d'oeil  rapide  sur  l'histoire  de 
l'orgue  a  suffi  pour  nous  démontrer  que 
depuis  Irt  création  de  la  tonalité  moderne 
qui  succéda,  sans  Vanéantir,  aux  modes 
ecclésiastiques,  la  struclur   de  cet  instru- 
mi  nt  a  fjil  des  acquisitions  successives 
qui  l'ont  con  tamment  maintenu  en  rap- 
port avec  la  musique  mondaine,  t  ;ndis 
que,  par  le  p.-  incipe  de  sa  sonorité,  il  s'est 
toujours  rapporté  à  l'instituiion  du  chant 
d'église.   Double  et  admirable   préroga- 

(1)  On  fabrique  dans  les  pays  du  Midi  de  petites 
cruchfs  dunl  le  gnuleau  est  percé  à  la  manière  d'un 
sifflet,  c'esl-à-dire  qu'il  a  un  irou  à  la  paroi  supé- 
rieure. On  les  reniplil  d'iau  ;  les  enfans  ,  en  em- 
bouclianl  le  gouleau  ,  produ  sent  un  gazouillement 
qui  iuiite  assez  bien  celui  du  rossignol.  On  adapie 
une  de  ces  cruches  dans  les  regislres  de  l'orgue,  et 
quand  elle  esl  soumise  à  l'action  du  venl,  il  en  ré- 
sulte l'el'fel  que  nous  venons  de  dire.  Au  reste,  nous 
najuulons  pas  une  imporlance  sérieuse  à  des  détails 
de  celle  nature ,  nous  savons  que  loul  cela  n'est  pas 
de  l'art;  mais  il  esl  bon  de  montrer  que  la  religion 
esl  souvent  moins  rigide  que  les  hommes  el  que  ne 
la  représentent  les  hommes.  Sans  se  départir  de  sa 
sévérité  dans  les  points  essentiels,  il  en  esl  d'autres 
où  elle  permet  un  laisser-aller  qui  n'est  pas  sans 
charme  el  sans  griice.  Co  mélange  de  choses  fami- 
lières el  de  choses  imposantes,  est  ce  qui  caractérise 
préiisémenl  loul  ce  qui  est  véritablement  grand  el 
populaire. 

(^2)  Voir  Revue  Musicale ,  lom.  vi ,  pag.  136  el 

157. 

(5)  Voir  le  Dizion.  de  Lichlenthal,au  axoiorgano, 
p.  92,  t.  II. 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


m 


tive  de  l'orgue!  il  rêpr<'sente,  par  l'inimu- 
labili  é  de  son  sysième,  ce  qu'il  y  a  de 
fixe  ei  d'invariable  dons  l'arl.  Sous  ce 
point  de  vue.  il  esl  l'cxpressioii  de  l  »  mu- 
sique d'égiise.  dii  oh  mi  spirituel,  et  voilà 
pourquoi  l'on  dit  que  son  style  est  coti 
sacré.  Il  représente  aussi,  par  ce  qu'il  of- 
fre de  progressif,  de  perfectible,  dans  les 
pariir's  de  sa  structure  qui  ne  tiennent 
pas  essentiellement  à  son  mécanisme  fon- 
damental, ce  qui.  dans  l'art,  es'  suscepti- 
ble de  développement,  et.  sous  ce  point 
de  vue,  il  donne,  pour  ainsi  dire,  le  ton 
à  la  musique  séculière.  C'est  par  un  Sf'n- 
ti. lient  très  juste  de  cette  vérité  qu'on  a 
dit  que  l'orgue  //e  le  système  musical  des 
anci'  ns  au  nôtre  :  car  le  plain  cbant  a  sa 
base  dans  l'antique  musique  f^recque,- 
et  l'on  a  mille  fois  répété  que  l'art  pro- 
fane lui  ^sl  redevable  de  tousses  progrès. 
D'examiner  jusqu'il  quel  point  l'orgue 
do  t  descendre  au  style  mondain,  c'est  une 
question  difficile  et  grave  qui  n'entre  pas 
dans  l'objet  de  celle  leçon.  Bien  que  la 
révolutior»  de Monlevei de  savoir,  iacréa- 
tion  de  la  tonalité  moderne,  ait  irrévo- 
cablement fixé  les  élémens  distiiictifs 
de  'a  musique  spirituelle  et  de  la  mu- 
sique temporelle,  il  n'est  pas  moins 
vrai  qu'il  y  a,  jusque  dans  ce  dernier 
genre,  une  inspiration  relevée,  nol»l', 
sévère,  religieuse  même.  Ce  style  n'est 
pas  le  style  consacré ^  ni  le  style  tbrélieti  ; 
mais  c'est  un  beau  et  grand  style,  qui 
lien!  à  la  fois  et  du  sen  iinent  d^  l'acti- 
vité liumaiiie  et  de  quelque  idée  de  -ur- 
naturalilé.  Tel  est  le  s'yie  de  la  musique 
instrumentale  de  Beethoven  et  l'on  en 
trouve  des  exemples  dans  les  œuvres 
dramatiques  ou  Ijriques  de  Gluck,  de 
Weber,  oe  Meyer  Béer,  de  Berlioz  ,  de 
Schubert,  de  Ueber.  C'est  là  le  genre  que 
nous  avons  appelé  déjà  mixte  ou  inter- 
médiaire, qui  d^ \)d.r [  \e\\i  h  \ix  musique  du 
siccle  pdr  la  modulation,  et  à  la  musique 
sacrée  par  la  gravité  de  l'expression.  Sur 
l'orgue,  ce  sijle  prend  un  caractèr»'  plus 
religieux  encore  \  ar  la  nature  de  la  so- 
norité de  l'instrument. 

Des  acquisitions  semblables  à  celles 
dont  nous  venons  de  parler,  enrichis- 
sant l'oigue  d'éptque  en  époque,  lui 
sont  nécessaires  pour  exercer  son  in 
lluence  sur  les  développemens  de  la  mu- 
sique. Que  l'on  ne  nous  range  pas  dans 


ce  qu'on  appelle  les  résistances  d'école(i)^ 
faisons  aussi  large  que  possible  la  part 
iiu  progrès  Ne  nous  contentons  pas  d'ad- 
mettre, mais  encore  encourageons  .  pro- 
voquons toutes  les  améliorations,  toutes 
les  iiniovations ,  toutes  les  d'îcouvertes 
qui  pourrai-nt  apporter  q^  elque  perfec- 
ionne'tentà  un  instrument,  à  l'art;  mais 
jusque  là  pourtant  que  ces  eliangemens 
n'ai  èreront  en  rien  la  nature  de  cet  in- 
strument et  son  caractère  essentiel. Ainsi, 
adoptons  une  partie  des  innovations  in- 
troduites d^ns  Vorgue  expressif  cVErard; 
adoptons  le  mécanisme  ingénieux  par 
lequel,  au  moyen  d'une  bascule  mise  en 
mouveme  t  avec  le  pied,  on  change  les 
jeux  à  volonté,  ce  qui  délivre  l'organiste 
du  soin  fatigant  de  porter  sans  cesse  la 
main  aux  registres  ;  adoptons  son  méca- 
nisme admiroble  dessoufflett  et  d'autres 
perfectionnemens  de  délai!  encore.  Mais 
pour  re  positif,  sur  leq  el  on  produit  le 
crecendo  par  la  pression  des  touches  et 
le  decrescendo  par  l'abn'dou  gradué  de 
la  touche  qui  remonte  d'elle-même  à  la 
h  uteur  du  clavier;  pour  cette  pédale 
adaptée  an  grand  jeu  .  que  l'on  abaisse 
pour  le  forte,  que  l'on  relève  pour  le 
piano  ;  pour  toutes  ces  améliorations, 
qu'elles  ne  pénètrent  jamais  dans  l'église. 
l'erfHCtionner  l'orgue  de  celte  manière, 
c'es'  1  anéantir.  Ce  n'est  plus  l'orgue  ;  ce 
ne  sera  j  minis  l'orchestre  :  c'est  quelque 
chose  entre  deux  qui  n'a  pas  de  nom;  le 
chef  d'œuvre  de  l'industrie,  si  l'on  veut; 
la  ruine  de  l'art. 

Touîefois  .  nos  réformateurs  se  font 
d'étranges  illusions,  s'ils  se  persuadent 
assimiler  l'orgue,  pour  ce  qui  est  des 
nuances  el  de  Tarent,  auxinstrumens  de 
l'orcii'  s're.  L'orgue  expre^sif  peut  ê're  le 
chef  d'œuvre  de  l'industrie,  la  merveille 
de  I  art  nif'ca-  ique  ;  nous  nelecont^slons 
pas.  Mais  nous  ne  jugeons  pas  ici  de  sa 
perfection  intiinsèi|ue  et  matérielle  ; 
nous  n'itpprécions  ce  te  perfection  qu'en 
tant  qu'elle  se  rapporte  pleinement  au 
but  proposé.  Or,  que  se  propose-t-on? 
On  prétend  donnera  l'orgue  la  possibilité 
d'imiter,  d'une  manière  au  si  parfaite 
que  bs  insirumcns,  h  s  inflexions  de  la 
v  ix  hunidine.  C'est  en  quoi  l'on  s  abuse. 
L'orgue,  que  l'on  appelle  une  machine ^ 

(I)  /?«»)««  Musicale,  tom.  VI ,  p-  130, 


190 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


ne  deviendra  pas  pour  cela  une  machine 

intelligente  (1). 

Remarquons  bien  ceci  :  l'orchestre  est 
expressif.  Pourquoi?  Parce  que,  par  le 
contact  et  le  frémissemeiit  de  l'archet, 
par  l'action  si  intelligente  à  .  doigt  sur 
la  corde,  par  la  modification  di.  souifle 
de  l'exécutant  dans  le  corps  sonore  ,  une 
partie  du  sentiment  et  de  la  sensibilité 
de  l'homme  se  communique  à  l'inslru- 
ment.  Mais  comment,  sur  l'orgue,  maî- 
triser à  ce  point  l'air  vibrant?  Comment 
le  soumettre  à  la  volonté  immédiate  de 
l'homme?  Le  doigt,  en  pre^sani  la  touche 
jusqu'au  fond,  peut  renfler  le  son  ;  il  le 
diminue  en  accompagnant  la  touche  jus- 
qu'à son  point  de  repos.  C'est  foi  t  bien 
jusque-là.  Mais  voilà  le  cercle  étroit  d'ex- 
pression dans  lequel  on  est  nnferméj 
l'on  ne  peut  aller  ni  en  deçà,  ni  au  delà. 
L'air,  cet  élément  essentiel  de  lexpres- 
sion,  demeure  toujours  inerte  et  passif, 
puisque  ce  n'est  pas  sur  lui  qu'on  agit 
immédiatemeut;  il  Cit  mis  en  jeu  par  un 
moyen  intermédiaire,  pour  ainsi  dire, 
par  procuration. Le  mécanisn:e  peut  être 
merveilleux,  sans  doute;  mais  ce  méca- 
nisme, l'orgatii  te  ne  le  ctfunaît  pas;  et, 
quand  il  le  connaîtrait,  il  n'en  serait  pas 
moins  placé  hors  de  la  puissance  et  de 
l'appréhension  de  ses  organes;    l'orga- 
niste est  donc  forcé  d'en  dépendre  et  de 
le  subir  constamment ,  au  lieu  de  le  gou- 
verner. L'accent  de  l'orgue ,  au  lieu  d'être 
l'imitation  de   l'cccent  de  la  voix   hu- 
ma ne,  ne  spra  donc  que  l'imitaficn  de 
l'accent  des  inslrumens;  c'est-à-dire,  l'i- 
mitation d'une  imitation.  Observons  en- 
core que  ,  pour  pouvoir  donner  à  l'orgue 
la  faculté  réelle  de  i^odifier  le  son,  il 
faudrait,  non  pas  travailler  sur  une  na- 
ture d'instrument  déjà  existante ,  déjà 
établie  et  par  const(ii.cnt  ingrate;  mais 
il  faudrait  créer  un  principe  nouveau  et 
le  substituer  à  l'ancien  ;  il  faudrait  enfin 
se  soustraiie  aux   conditions  d'uiiC  nia- 
chinenon  intelligente.  Aussi,  quoi  qu'on 
fasse,  la  modification  du  son  dans  l'orgue 
ne  sera  jamais  qu'une  paie  contrefaçon  , 
une  expression  mécanicjue,  une  expres- 
sion SANS  expression!  IVloi  aussi ,  poussé 
par  la  curiosité,  j'ai  voulu  voir  l'oigue 
d'Érard.  Je  l'ai  vu;  je  l'ai  touché;  je  l'ai 

f  1)  RiWt  Muticale ,  t.  vi ,  p.  137, 


entendu  résonner  sous  les  doigts  de  mu- 
siciens habiles.  J'ai  voulu  le  revoir,  l'exa- 
miner, l'essayer  plusieurs  fois.  Je  puis 
assurer  qu'à  une  certaine  distance  les 
nuances  étaient  à  peu  près  inapprécia- 
bles. Ceux  des  assistans  q-.i  n'é!  aient  pas 
frappés  de  vertige  à  1  •  vr.c  d'une  mer- 
veille qu'on  leur  avait  di   être  si  surpre- 
nante ,  et  qui  étaient  assez  dé^iutéi  es- 
ses pour  pouvoir  se  rendre  fioidement 
compte  de  leurs  impressions,  pensaient 
comme  moi.  D'autres  disaient,  il  est  vrai, 
que  «  à  l'aspect  d'une  machine  si  compli- 
«  quée,  et  pourtant  si  simple,  puisqu'il 
«  ne  s'y  trouve  rien  qui  ne  soit  exacte- 
ce  ment  nécessaire,  on  se  sentait  ému 
«  d'élonnement  et  d'admiration ,  et  l'on 
K  avait  peine  à  concevoir  qu«   l'esprit 
«  humain  put  s'élever  jusque  là  (1).  »  Ils 
ajoutaient  que  c'était  là  «  le  nec  plus  ul- 
«  trà   de  la  perfection    possible   (2).    » 
Quant  à  moi,  je  partageais  Vétonnement 
et  l'admiration  de   ceux   qui  parlaient 
ainsi  pour  ce  qui  était  de  la  perfection 
du  travail  ;  mas  je  pensais  aussi  que  ces 
menu  ."•  personnes  n'avaient  peut-être  ja- 
mais été  émues  à  ouïr  le  soii  dévotieux 
des  orgues  des  églises;  qu'elles  n'avaient 
jamais  so-^gé.  sans  doute,  que  Vesprit  hu- 
main{îion  \&sisté)  n'aurait  jamais  pu  s'é- 
lever jusque  là,  et  je  me  suis  retiré  en  di- 
sant dans  mon  cœur  :  Vanité! 

On  croira  lever  toute  difficulté  en  di- 
sant que  l'orgue  d'Érard  offre  toutes  les 
ressources  de  i'orgue  ancien  ,  et  que 
l'emploi  de  ces  moyens  étant  facultatif, 
il  peut  sans  inconvénient  suppléer  le  pre- 
mier. Kous  rendrions  grâce  au  facteur 
d'avoir  respecté  l'ancien  orgue  ilans  le 
nouveau  ,  si  l'impossibilité  d'une  réforme 
complète  ne  l'y  avait  forcé;  car,  nous  le 
répétons,  on  ne  change  pas  facilement 
la  nature  des  choses  qui  ont  une  destina- 
tion. Mais,  nous  le  demandons,  quel  est 
l'organiste,  ou,  pour  parler  plus  juste, 
l'exécutant  qui  résistera  à  la  tentation, 
illusoire  ou  non.  d'imiter  les  accens  de 
l'orchestre  et  les  inflexions  de  la  voix  hu- 
maine? Il  n'y  parviendra  pas  certaine- 
ment; mais  il  n'en  considérera  pas  moins 
l'orgue  comme  rentrant  dans  les  condi- 
tions de  l'expression  et  île  l'effet  drania- 

(l)  Heoue  Muticale,  lou.  TI|P.  138. 
(8)  Ihid.,  p.  100. 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


191 


tique,  et  alors  on  ne  s'arrêtera  pas  en  si 
beau  chemin  •  l'on  arrivera  bientôt  à  l'a- 
néantissement de  la  conslitution  du  chant 
ecclésiastique;  l'orgue  ancien  ne  lardera 
pas  à  éire  supprimé  tout-à-fdit,  parce 
qu'on  n'est  pas  libre  de  résister  comme 
on  veut  au  courant  des  réforjnes  et  des 
révolutions.  Dès  ce  moment,  plus  de  lien 
entre  le  sanctuaire  et  l'orgue,  entre  l'or- 
gue et  le  lutrin.  Le  plain-chant,  privé  de 
son  soutien,  défaillira.  La  tonalité  ecclé- 
siastique, celte  langue  qui  nous  devient 
tous  les  jours  plus  étrangère,  n'aura  plus 
son  organe,  son  interprète  naturel,  et 
elle  périra.  Les  louanges  du  Seigneur  se- 
ront chantées  sur  le  môme  mode  et  le 
même  ton  que  le  siècle  chante  ses  joies 
folles  et  dissolues.  Ayons  quelque  culte 
pour  nos  vieux  souvenirs.  ]\e  bannissons 
pas  de  nos  temples  un  art  né  avec  nos 
temples,  et  générateur  de  cet  autre  art 
qui  nous  charme  hors  du  teuip'e.  Lais- 
sons-le régner  paisiblement  dan?  ces  vé- 
nérables et  saints  asiles  où  les  élémens 
de  l'art  moderne  se  sont  élaborés.  IVous 
possédons,  dans  les  i.i&trumens  de  l'or- 
cheslre,  assez  d'imitations  parfaites  de  la 
voix  humaine  .  pour  ne  pas  sacrifier  l'or- 
gu!_-,  la  seule  expression  parfaite  du  plain- 
chant  puisque  le  plain-chant  n'a  pas  de 
nuances,  au  désir  insensé  d'en  faire  une 
imitation  superflue  et  très  imparfaite  de 
la  voix  humaine  et  de  Torche' tre.  Ne  bri- 
sons pas  cette  unie  de  la  religion  et  de 
l'art;  cette  union  intime,  mystérieuse, 
contractée  entre  l'tglise  et  l'orgue ,  qui 
sanctifie  l'orgue,  qui  embellit  l'Église; 
union  telle,  que  si  vous  prêtez  à  l'orgue 
les  accens  d'un  chanteur  de  théâtre , 
vous  en  faites  un  apostat,  un  blasphéma- 
teur, et  vous  rendez  l'f  gliic  déseite  en 
forçant  le  vrai  chrétien  à  fuir,  comme  un 
spectacle  sacrilège,  les  cérémonies  oii 
l'orgue  élève  la  voix  ;  union  telle  encore 
que,  si  vous  arrachez  l'orgue  à  l'Eglise 
pour  le  transporter  ix  l'Opéra  et  le  char- 
ger de  la  fonction  de  l'orchestre  ,  le  pu- 
blic ,  par  un  sentiment  de  convenance  et 
de  pudeur,  désertera  l'Opéra.  31ais,  dans 
le  temple  ,  que  la  mission  de  l'orgue 
chrétien  est  belle  !  Là ,  inlerprè.le  du 
dogme  musical,  il  conserve  son  caractère 
ineffaçable  et  sacré.  Roi  au  dedans,  il  est 
prêtre  au  dehors,  et  il  exerce  un  sacer- 
doce, un  apostolat  qui,  dans  un  sens 


très  vrai,  n'est  pas  d'institution  humaine. 
Et  si ,  dans  quelques  cas  rares ,  la  musi- 
que du  siècle  vient  prêter  un  luxe  inutile 
à  des  solennités  assez  imposantes  par 
elles-mêmes,  l'orgue,  en  présence  de  cet 
art  hypocrite  et  vide,  tout  parfumé  de 
fioritures,  tout  bouffi  d'élégance  et  de 
fatuité  ,  et  qui ,  par  bienséance,  s'efforce 
en  grimaçant  de  contrefaire  le  recueille- 
ment et  l'onction;  l'orgue  se  plaît  à  con- 
server ses  formes  austères  et  graves  et 
prouve  par  là  qu'il  est  chez  lui,  dans  sa 
maison,  et  que  l'autre  n'est  qu'un  étran- 
ger et  un  intrus. 

Pour  nous,  nous  croyons  que  la  réforme 
que  l'on  rêve  est  impossible  ;  que  le  pré- 
tendu orgue  expressif  prêtera  tout  au 
plus  ses  accens  à  quelque  Panthéon,  à 
quelque  bazar  musical ,  à  quelque  tem- 
ple consacré  à  un  cuite  de  fraîche  date; 
nous  croyons  que  l'orgue ,  le  vérita- 
ble orgue ,  restera  toujours  essentielle- 
ment le  même  ,  le  culte  catholique  ne 
changeant  p^s  ;  nous  croyons  de  plus  que 
l'on  reviendra  ,  pour  ce  qui  est  de  la 
musique  sacrée,  à  l'ancien  système  des 
tons  ecclésiastiques,  modifié  en  ce  seul 
point  qu'il  admettra  les  inspirations  reli- 
gieuses telles  que  nous  en  offrent  sou- 
vent nos  grandes  conceptions  instrumen- 
tales. Nous  pensons  enfin  que  la  musique 
sacrée  de  nos  compositeurs  modernes, 
cette  musique  bruyante,  dramatique  et 
théâtrale,  ira  tôt  ou  tard  prendre  dans 
ies  bibliothèques  la  place  des  saintes  œu- 
vres d'Alle;,'ri  et  de  Pa  estrina,  lesquelles 
sont  destinées  à  nous  révéler  un  ordre  de 
beauté  et  d'expression  que  nous  ne  soup- 
çonnons même  pas.  Alors  ,  il  y  aura  une 
véritable  renaissance  de  l'orgue  ;  alors 
nous  saluerons  de  nouveau  sa  royauté 
dans  l'eaipire  musical  ;  alors  nous  re- 
connaîtrons que  l'orgue  ne  doit  pas  être 
jugé  d'après  les  idées  d'une  perfection 
toute  positive,  toute  humaine  ;  qu'il  n'en 
est  pas  de  l'instrument  collectif  comme 
d'un  instrument  isolé;  de  l'instrument 
immobile,  permanent,  de  l'instrument- 
édifice,  comme  de  ces  instrumens  que 
l'homme  porte  avec  lui,  qui  le  suivent, 
pour  ainsi  dire,  dans  toutes  les  vicissi- 
tudes de  sa  vie,  et  qui  chantent  avec  lui 
sur  un  ton  lugubre  ou  joyeux,  selon  que 
son  ciel  s'obscurcit  ou  s'éclaire.  Un  sen- 
timent général  a,  de  tout  temps,  pro- 


iii 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE. 


C^améce  grand  caractère  d'inviolabilité, 
d  immutabilii(5  que  nous  avons  sssigné  à 
l'orgue;  ce  senliment  a  pu  sVffacer. 
mais  il  est  Ion  d'être  éleint.  Interro- 
geons-le encore  :  il  nous  répondra  par- 
tout que  l'orgue  est  en  possession  d'une 
mis'iion  propre,  d'une  destination  reli- 
gieuse : 

On  D'entend  pas  sa  voix  profonde  et  solitaire 
Se  mêler,  hors  du  temple ,  aux  vains  bruits  de  la 

terre; 
Les  vierges  à  ses  sons  n'enchaînent  point  leurs  pas. 
Et  le  profane  écho  ne  les  répète  pas. 
Mais  il  élPTC  à  Dieu,  dans  l'ombre  de  l'église. 
Sa  grande  voix  qui  s'enfle  et  court  comme  une  brise, 
El  porie,  en  saints  élans,  à  la  Divinité 
L'hymne  de  la  nature  et  de  l'humanité  (l). 

(I)  Lamartine ,  Jocelyn.  — S'il  élail  nécessaire  de 
prouver  à  quel  point  est  répandu  le  sentiment  de 
cette  destination,  nous  citerions  les  paroles  de  quel- 
ques auteurs  qui  n'ont  pas  la  prétention  de  faire  au- 
torité en  musique.  «  Nous  ne  vouions  point  d'une 
«  musique  ,  dit  Caraccioli ,  qui  nous  rappelle  à  nous- 
«  mêmes  et  qui  nous  arrache  au  mensonge  et  à  l'il- 
«  lusioD.  Nous  aimons  une  symjjhonie  qui  chalouille 
a  vos  sens  ,  et  qui  nous  passionne  pour  les  plaisirs 
«  efféminés  •  aI'tremknt,  nous  entendrions  par 
«  préférence  à  tous  les  autres  insiruniens ,  l'orgue 
»<  et  les  cloches  ,  comme  des  interprètes  de  la  vérité 
«  même,  à,  qui  elles  sont  spécialement  consacrées  ; 
«  ma's  nous  ne  pouvons  souffrir  de  pareils  sons, 
«  non  plus  que  le  chant  des  psaumes ,  parce  qu'il 
«  n'y  a  dans  nos  iimuseinens  que  le  mensonge  qui 
<(  nous  plaît...  »  Jouissance  de  soi-même ,  ch.  lvii. 
—  L'auteur  du  Spectacle  de  la  Salure  parle  ainsi  de 
tous  les  objets  qui  servent  au  culte,  par  conséquent 
de  l'orgue  :  «  La  destination  de  tous  ces  objets  est 
«  la  uème.  //  cnrésu'le  un  langage  quine  change 
tt  point.,,.  Tous,  oTitre  l'objet  ou  la  fonction  qui  leur 
«  es!  propre,  nous  préseiucnt  des  moiiumens  et  al- 
«  lestent  ta  conformité  des  ufages  et  de  In  foi.»  Spec- 
lac'e  de  la  Nat.,  loni.  vu,  Ent'.el,  xxi,  p.  272.  — 
«  Sa  noblesse  et  sa  gravité  (de  l'orgue)  marcjuaient 

«  sa  place  dans  nos  temples Aussi  eut-il  tout 

«  d'abord  cette  destination »  Article   de  VUni- 

venel ,  22  mars  1329.  —  «  L'orgue  ,  ce  puissant  or- 
«  chestre  ,  auquel  fcrpression  passionnée  est  intér- 
im dite,  n  Feuilleton  de  V Europe,  du  22  mai  1837. 


Ouvrez  les  livres  des  ordres  religieux; 
voyez  le  nombre  de  prêtres  ,  de  moines 
qui  se  sont  voués  à  la  construction  des 
orgues,  comme  d'autres  se  consacraient 
à  transciire  des  bibles,  des  antiphonai- 
res  et  des  missels.  Pénétrez  encore  une 
fois  d:ns  la  structure  de  l'orgue,  et  de- 
mandez-vous pourquoi  ce  jeu  de  fonds 
majestueux  et  sonore  a  été  appelé  bour- 
don, comme  la  grosse  cloche  de  la  basi- 
lique ;  pourquoi  celui-ci  est  nommé  na- 
zard^  si  c  n'est  parce  que  son  accent 
nasillard  est  celui  de  la  psalmodie,  ainsi 
que  nous  l'avons  remarqué  ;  pourquoi  le 
mot  ancien  de  régale  impliquait  une  idée 
de  royauté,  traduite  depuis  long-tem|;.s 
par  cette  expression  consacrée  :  roi  des 
instrumensj  pouiquoi  ce  môme  jeu   de 
régale   accompagnait   Apollon    dans   le 
premier  dral^^^  musical  qui  eût  vu   le 
jour;  pourquoi  enfin  1^  partie  qui  sert 
de  recouvrement,  de  vêtement  au  som- 
mier a  reçu  le  nom  de  chappe ,  comme 
c^l  oi  nouent  dmit  se  revêt  le  di.icre? 
Examinez,  analysez  cet'e  structuie,  et 
partout,  dans  les  dé  ails  et  dans  1  ensem» 
ble,  dans  la  construction  in  érieurc  de 
l'orgue  et  dans  ses  fonctions  extérieures, 
vous  jc'rouverez  les  signes  évidens  de 
cette  destiiialiùn  leligiruse  que  l'on  s'ef- 
force en  vain  de  lui  enlever. comme  vous 
les  ver  ez  encore  dans  les  conditi  n-.  de 
piété  et  de  capaci  é  que  les  supérieurs 
ecc'ésias'iq  les  exigCjienl  j.idis  de  la  part 
des  organistes  (1). 

—  S'il  en  est  ainsi,  dira-ton,  ils  sont 
bien  coup  bl-  s  les  savans.  les  industriels 
qui  s'occupent  de  ctWt  réforme f 

—  Hé  ,  mon  Dieu,  non  !  ils  sou'  entraî- 
nés par  une  pêne  rapide:  1^  lête  leur 
tourne;  ils  disent  que  le  monde  marche 
et  change  :  ce  sont  eux  qui  se  précipi- 
leiit. 

Joseph  d'Ortigue. 

(I)  Voir  noire  8'  leçon  ,  lom.  m  ,  p.  277,  note  1. 


«»•  l-O-t-' 


-Oi-i 


Mgr.  FLAGET,  ÉVÊQUE. 


m 


REVUE. 


MEMOIRE 

PRÉSENTÉ  A  SON  ÉMINENCE  LE  CARDINAL  FRANSONI, 

PRÉFET    DE  LA  PROPAGANDE  , 

PAR  LES  ORDRES  DU  SOUVERAIN  PONTIFE, 
Dans  lequel  j'expose  l'étal  de  mon  Diocèse  en  1810  et  celui  où  il  est  en  1836  (1). 

Fasse  le  ciel  que  tout  ce  que  je  vais  raconter  serve  uniquement  à 
procurer  la  plus  grande  gloire  de  Dieu ,  l'édification  du  prochain  et 
ma  propre  sanctification. 


Ce  fut  sur  la  fin  de  1808  que  fut  noti- 
fiée ma  rominalion  à  Tévéché  de  Bards- 
lown.  Celte  nouvelle  m'atlerra  mais  vou- 
lant agir  avec  prudence ,  je  consultai  fous 
mes  confrères  sulpiciens,  et  tous,  à  l'una- 
nimité furent  d'avis  que  je  refusasse  ; 
monseigneur  Carroll  seul  persista  dans 
son  opinion.  Alors  je  résolus  de  quitter 
l'Amérique  pour  me  soustraire  à  un  iar- 
deau  que  mes  amis  et  mol,  nous  croyions 
trop  pesant. 

Arrivé  à  Paris,  quelle  ne  fut  pas 
ma  surprise ,  lorsque  M.  Etnery  notre 
supérieur-général,  me  déclar-a  que  je  de- 
vais être  à  mon  poste  ,  et  que  c'était  un 
ordre  que  m'intimait  le  souverain  pon- 
tife sous  peine  de  désobéissance.  Dès 
lors,  je  n'hésitai  plus,  je  baissai  les 
épaules  et  j'acceptai  le  fardeau. 

Yers  la  fin  de  juin,  je  m'embarquai  à 
Bordeaux  ,  emmenant  avec  moi  quel- 
ques sujets,  entre  autres,  M.  Chabrat 
aujourd'hui  mon  coadjuteur,  et  monsieur 
Brûlé,  devenu  évéque  de  Yinccnnes.  Deux 

(1)  11  n'est  sans  doute  aucun  de  nos  Iccleurs  qui  ne 
connaisse  de  réputation  monseigneur  Fki[j;et,  évéquo 
de  BardstoNvn,  ses  travaux  apostoliques  ol  les  grâ- 
ces admirables  dont  Dieu  a  daigné  les  récoiiipenser 
dès  cette  vie.  Nous  pensons  donc  qu'ils  liront  avec 
émotion  et  édification  le  récit  suivant,  que  li'  saint 
prélat,  qui  a  passé  riiiver  dernier  à  Royie,  a  ^\rf^s,è 
TOME  lY.  —  W"  21.  18'>7. 


mois  après  mon  arrivée  à  Baltimore  ,  j'y 
fus  sacré  par  monseigneur  Carroll  ,  et 
j'y  fus  retenu  plus  de  cinq  mois,  moins 
encore  par  le  mauvais  temps  qui  fut  ex- 
trême ,  que  par  le  dénuement  complet 
de  toutes  ressources  pour  les  frais  du 
voyage.  Cependant  le  bon  Dieu  y  pourvut, 
et  une  quête  faite  parmi  les  catholiques 
de  Baltimore  ,  jointe  à  un  emprunt  de 
mille  francs,  me  mirent  à  môme  de  me 
rendre  à  Bardstown,  alors  petit  village 
de  huit  à  neuf  cents  âmes,  où  se  trou» 
vaient  trois  ou  quatre  familles  catho- 
liques. 

Le  dimanche  j'allai  célébrer  la  messe 
dans  ma  cathédrale  qui  se  trouvait  à  un 
quart  de  lieue  de  Bardstown.  C'était  une 
fort  mauvaise  maison  en  bois,  ouverte  à 
tous  les  vents,  et  où,  depuis  plus  de  six 
mois,  on  n'avait  pas  vu  de  prêtre.  Je 
laisse  à  penser  combien  mon  cœur  fut 
opprimé  à  la  vue  de  tant  de  misère  dan.s 
la  maison  du  Seigneur. 

Cependant  Dieu,  dans  sa  miséricorde, 

par  ordre  du  souverain  Pontife.  Il  a  bien  voulu  le 
communiquer  à  un  de  nos  collaborateurs  qui  se 
trouvait  on  même  temps  que  lui  à  Rome.  C'est  avec 
une  bien  douce  joie  que  nous  publions  ce  glorieux 
témoignage  des  progrés  de  notre  foi,  racontés  avec 
cette  éloquence  du  cœur  et  cette  simplicité  sublime 
que  la  religion  seule  peut  inspirer. 

13 


194 


ÉTAT  DU  DIOCÈSE 


me  réservait  des  consolations.  Tous  les 
catholiques  de  huit  à  dix  milles  à  la 
ronde,  accoururent  pour  voir  leur  nou- 
vel évêque  ,  et  recevoir  sa  bénédiction. 
Leurs  visages  et  leurs  cœurs  étaient  si 
pleins  de  joie  ,  que  leurs  larmes  ne  tar- 
dèrent pas  à  se  mêler  aux  miennes. 

M.  Badin,  missionnaire  au  Kentuc 
ky  depuis  seize  ou  dix-sept  ans,  nous 
conduisit  sur  sa  plantation  où  il  nous  ins- 
talla dans  nos  appartemens  respectifs  , 
dont  la  pauvreté  ne  fit  que  nous  jeter 
avec  plus  d'abandon  et  de  confiance  dans 
le  sein  de  la  Providence.  Je  priai  M. 
David ,  devenu  depuis  mon  coadju- 
teur_,  de  commencer  ses  fonctions  de 
supérieur  du  séminaire  avec  les  trois 
jeunes  gens  que  nous  avions  amenés  avec 
nous  :  et  après  d'autres  dispositions  que 
je  crus  nécessaires  pour  l'organisation  du 
diocèse,  je  me  disposai  à  partir  pour  vi- 
siter le  vaste  champ  que  le  père  de  famille 
avait  confié  à  mes  soins. 

Indépendamment  des  états  du  Kentuc- 
ky  et  du  Tennessee  qui  constituaient  mon 
diocèse,  les  états  de  l'Ohio^  du  Michigan, 
de  rindiana,  des  Illinois,  et  du  Missouri 
se  trouvaient  sous  ma  juridiction,  comme 
étant  le  seul  évêque  de  toute  celte  par- 
tie occidentale  des  États-Unis.  Ainsi  pour 
bien  remplir  la  tâche  qui  m'était  imposée, 
j'avais  à  parcourir  un  terrain  six  ou  sept 
fois  plus  étendu  que  l'Italie,  et  c'était  en 
apôtre  soos  bien  des  rapports ,  que  je  de- 
vais entreprendre  toutes  ces  courses  ; 
car  je  n'avais  absolument  rien  ,  sinon  les 
bénédictions  dont  me  combla  le  vénéra- 
ble archevêque  de  Baltimore ,  auxquelles 
il  joignit  un  pontifical  portatif,  princi- 
pale richesse  de  ma  chapelle  épiscopale  : 
cependant,  je  dois  le  dire  .  au  milieu  de 
ce  dénuement  j'étais  riche  d'espérances. 
Dans  les  immenses  voyages  que  j'entre- 
pris pour  connaître  mes  brebis  eten  être 
connu  ,  j'étais  tantôt  seul ,  et  tantôt  ac- 
compagné d'un  prêtre  ,  qui  me  faisait 
part  des  connaissances  qu'il  avait  acqui- 
ses. Tous  les  dimanches  ,  je  me  trouvais 
dans  une  église  paroissiale  ,  pour  y  rem- 
plir toutes  les  fonclions  de  missionnaire. 
En  été,  dès  les  5  heures  du  matin  ,  il  fal- 
lait être  aii  tribunal  de  la  pénitence  pour 
y  erilendie  les  confessions  jusqu'à  on/e 
heures  ou  midi  :  alois  commençait  la 
messe,  après  l'Evangile  l'instruction  j  et 


DE  BARDSTOWN, 

la  messe  finie ,  ordinairement  il  y  avait 
plusieurs  baptêmes  à  faire. 

Dans  le  cours  de  la  semaine  ,  je  parcou- 
rais les  stations  (1)  voisines  où  je  passais 
un  ou  deux  jours  pour  dire  la  messe,  en- 
tendre les  confessions  et  faire  le  caté- 
chisme. Souvent  il  est  arrivé  que  ,  pour 
cause  de  maladie  ou  de  voyage  au  delà 
des  mers,  quelques  uns  de  mes  prêtres 
étaient  forcés  de  suspendre  ou  même  de 
cesser  l'administration  de  leurs  pa- 
roisses, que  séparait  quelquefois  une 
distance  de  plus  de  cent  milles,  alors  c'é- 
tait à  l'évêque  à  y  pourvoir  en  personne  j 
et  Dieu  sait  combien  ce  surcroît  de  tra- 
vail ,  de  courses  et  de  fatigues  mettait  à 
l'épreuve  et  mes  forces  et  mon  courage  ; 
mais  je  croyais  ne  pouvoir  mieux  em- 
ployer toutes  ces  facultés  physiques  et 
morales,  qu'en  les  faisant  servir  au  salut 
des  âmes ,  et  à  la  gloire  de  celui  qui  me 
les  a  données.  Là,  seulement,  est  le  se- 
cret de  celte  force  qui  m'a  toujours  sou- 
tenu ,  au  milieu  des  plus  grandes  fatigues 
et  des  plus  pénibles  épreuves. 

En  1814  j'avais  parcouru  le  Keiitucky 
dans  tous  les  serisj  ce  fut  à  peu  près 
quatre  années  qu'il  fallut  y  consacrer  ; 
mais  ma  tâche  n'était  que  remplie  à  moi- 
tié ,  il  restait  encore  à  visiter  les  autres 
provinces  que  la  position  topographique 
de  mon  évêché  mettait  naturellement 
sous  ma  juridiction  j  je  commençai  par 
Yincennes  dans  ITndiana.  Cette  pa- 
roisse était  desservie  par  M.  Olivier  qui 
faisait  sa  résidence  à  la  prairie  du  Ho- 
cher, dans  les  Illinois,  et  qui  y  venait 
trois  ou  quatre  fois  par  an.  Il  s'y  trou- 
vait alors  occupé  à  préparer  les  enfans 
et  autres  à  recevoir  le  sacrement  de  con- 
firmation j  car  avant  moi ,  jamais  évo- 
que n'avait  paru  dans  ces  contrées. 
Avec  quel  transport  de  joie  j'embrassai 
ce  zélé  Missionnaire  et  je  revis  les  habi- 
tans  de  cette  paroisse  où  j'avais  été  en- 
voyé comme  missionnaire  en  1792  ,  et 
que  je  n'avais  plus  vus  depuis  22  ans  !  Ce 
fut  pour  moi  un  moment  de  bonheur  de  me 
retrouver  au  milieu  de  ces  chers  enfans. 

Aidé  du  bon  pc^-re  Olivier  ,  je  donnai  à 
\incennes  une  mission  de  trois  semaines 

(I)  Par  sinlion,  on  entend  un  élal)lissrment  deX 
10  ou  Vl  fuinilics  trop  (Moi{;n«eâ  <le  réalise  par«l#< 

sialo  pour  s'y  irowYCr  leUiwançhc.  ' 


PAR  Mgr.  FLAGET,  SON  ÉVÊQUE. 


t9£^ 


Les  fruits  en  furent  délicieux,  et  des  plus 
abondaus.  De  là  nous  partîmes  pour  al- 
ler donner  de  nouvelles  missions  dans 
le  Missouri  et  les  Illinois.  IXous  commen- 
çâmes par  la  ville  de  Saint-Louis.  Les 
premiers  jours  furent  d'autant  plus  pé- 
nibles ,  que  rien  ne  donnait  ni  ne  pro- 
mettait de  consolation  ;  cependant  la 
grâcede  Dieufinit  par  toucher  les  cœurs, 
et  la  riche  moissonque  nous  recueillîmes, 
nous  fit  oublier  toutes  nos  peines. 

Nous  visitâmes  ensuite  les  paroisses  de 
Saint-Charles ,  du  Portage  desScioux, 
de  Florissant  :  partout  nos  travaux  fu- 
rent couronnés  des  plus  heureux  succès; 
i)artout  nous  eûmes  à  bénir  Dieu  des 
grâces  abondantes  qu'il  répandait  sur  nos 
courses  apostoliques. 

Du  Missouri  nous  passâmes  dans  les 
Illinois;  nous  donnâmes  successivement 
des  missions  dans  les  paroisses  de  Kaho- 
kias  ,  de  la  prairie  du  Rocher  et  de  Kas-  {  à  tout  le  monde.  Les  habilans  de  Saint 


lut.  Là,  se  termina  cette  mission,  après 
laquelle  il  fallut  se  séparer  de  ce  bon 
M.  Olivier,  qui  avait  contribué  si  puis- 
samment à  son  succès.  Des  larmes  mutuel- 
les cimentèrent  l'union  d'une  sainte  et 
ancienne  amitié  ,  et  nous  nous  retirâ- 
mes chacun  dans  notre  famille ,  après 
sept  à  huit  mois  de  travaux  et  une  tour- 
née de  plus  de  sept  cents  milles. 

Sur  la  fin  de  1S18  ,  monseigneur  Du- 
bourg,  sacré  à  Rome,  vint  prendre  posses- 
sion du  diocèse  de  la  Nouvelle  Orléans  : 
il  m'écrivit  du  Waryland  pour  me  prier 
de  lui  préparer  les  voies  à  Saint  -  Louis 
qu'il  avait  choisi  pour  sa  ville  épisco- 
pale.  Je  partis  aussitôt  avec  le  savant  et 
zélé  M.  de  Andreis ,  nommé  curé  de 
Sainte  -  Geneviève  ,  en  remplacement 
de  M.  Pralt  ,  que  je  devais  placer  à 
Saint  -  Louis  en  qualité  de  curé  rési- 
dent. Celte  nomination  fut  très  agréable 


kakias.  Dieu  toucha  les  cœurs  de  tous 
ces  peuples  :  les  communions  et  les  con- 
firmations furent  très  nombreuses.  Kous 
repassâmes  ensuite  le  Mississipi  pour  don- 
ner la  mission  à  Sainte-Geneviève  ;  elle 
dura  plusieurs  semaines.  Là  aussi ,  le 
Seigneur  fit  fructifier  sa  parole  ,  dessilla 
les  yeux  à  l'erreur,  des  conversions  écla- 
tantes s'opérèrent  ;  et  une  preuve  des 
changemens  qui  s'étaient  opérés  dans  les 
cœurs  ,  c'est  que  les  femmes  firent  fon- 
dre leurs  colliers  et  leurs  boucles  d'o- 
reilles pour  les  transformer  en  croix  et 
en  chapelets  :  il  n'y  a  que  la  grâce  qui 
puisse  forcer  la  vanité  à  de  pareils  sacri- 
fices. 

Les  esclaves  eux-mêmes  se  montrèrent 
dociles  :  des  instructions  particulières 
leur  furent  données  ;  plusieurs  renon- 
cèrent au  libertinage  ,  et  contractèrent 
des  mariages  légitimes  ;  ce  qui  ,  jusqu'a- 
lors, avait  été  presque  inconnu  dans  le 
pays.  De  là ,  je  me  rendis  au  Bois-Brûlé, 
dans  une  petite  paroisse  d'Américains 
qui  avaient  émigré  du  Kentucky.  Ce  bon 
peuple,  quoique  privé  depuis  plusieurs 
années  de  toute  instruction,  je  pourrais 
dire  de  tout  secours  religieux,  n'en  était 
ni  moins  fervent ,  ni  moins  fidèle  à  ses 
devoirs.  Je  m'efforçai  de  le  dédommager 
de  cette  longue  privation ,  et  je  n'eus 
qu'à  m'en  féliciter  ;  car  ,  tous ,  sans  ex- 
ception ,  proiUOrçat  dç  ces  jours  de  sa- 


Louis  furent  aussi  au  comble  de  la  joie  , 
quand  je  leur  appris  que  monseigneur 
Dubourg  avait  fixé  sa  résidence  au  mi- 
lieu d'eux  :  je  leur  fis  comprendre  la  né- 
cessité de  préparer  au  prélat  un  loge- 
ment convenable ,  et  ils  commencèrent 
sur-le-champ  les  réparations  du  presby- 
tère qui  devait  prendre  le  nom  de  palais 
épiscopal. 

Cela  fait  ,  je  retournai  à  Bardstown 
pour  y  préparer  une  chambre  à  mon- 
seigneur Dubourg,  qui  y  arriva  presque 
aussitôt  que  moi.  Je  fus  cependant  pré- 
venu assez  à  temps  pour  aller  à  sa  ren- 
contre. Je  ne  redirai  pas  ce  qui  se  passa 
à  cette  entrevue  .-  rien  au  monde  ne  peut 
exprimer  ce  que  ces  momens  ont  de  déli- 
cieux; car  la  foi,  en  les  ennoblissant  , 
agrandit  aussi  les  doux  épanchemens  de 
deux  cœurs  unis  en  Jésus-Christ  depuis 
plus  de  30  ans. 

Après  quelques  jours  de  repos  ,  nous 
partîmes  pour  Saint -Louis,  où  nous 
n'arrivâmes  qu'après  les  fêtes  de  JNoel  , 
ayant  été  arrêtés  par  les  glaces ,  à  l'em- 
bouchure de  rOhio.  Nous  y  fûmes  reçus 
au  milieu  de  la  joie  et  des  acclumations 
universelles.  Psous  procédâmes  aussitôt 
à  l'installation  qui  eut  lieu  dans  une  pau- 
vre église,  il  est  vrai,  mais  avec  toutes 
les  démonstrations  qui  dénotent  dans  un 
peuple  la  piété  la  plus  tendi  e  et  la  dévo- 
tion la  plus  touchante.  Après  un  jour  de 


196 


ET  AT  DU  DIOCÈSE  DE  BARDSTOWN, 


repos  ,  je  repris  la  route  de  Bardstown , 
où  je  n'arrivai  qu'après  bien  des  misères 
et  des  contre-temps. 

Au  commencement  du  printemps  de 
1819  ,  je  partis  pour  Cincinnati  ,  ville 
principale  de  l'état  de  l'Ohio ,  emme- 
nant avec  moi  MM.  Bertrand  et  Jan- 
vier, que  je  devais  placer  chez  M.  Ri- 
chard ,  curé  du  Détroit,  et  le  seul  prê- 
tre dans  tout  le  Michigan.  L'empresse- 
ment à  me  visiter  que  montra  le  petit 
nombre  de  catholiques  de  la  ville  de 
Cincinnati  ,  me  décida  à  y  passer  quel- 
ques jours  pour  leur  donner  les  secours 
de  mon  ministère  :  ils  étaient  si  pauvres, 
qu'il  ne  leur  avait  pas  été  possible  de 
bâlir  une  église,  et  que  c'était  dans  une 
maison  que  nous  tenions  nos  assemblées. 
Mes  exhortations  se  terminaient  toujours 
à  ce  qu'ils  en  bâtissent  une  ,  comme 
moyen  sûr  d'obtenir  un  missionnaire  : 
ils  m'en  firent  la  promesse  la  plus  solen- 
nelle, et  ils  tinrent  parole  ;  car,  un  an 
après  ,  elle  était  déjà  sous  couvert.  Arri- 
vés sur  les  coniins  de  l'Ohio  et  du  Michi- 
gan, nous  visitâmes  un  petit  village  d'In. 
diens  ,  qui,  nous  ayant  reconnus  pour 
prêtres  ,  se  rassemblèrent  aussitôt  au- 
tour de  nous  ,  faisant  éclater,  par  leurs 
cris  et  par  leurs  gestes ,  leur  joie  et  leur 
contentement.  Deux  sauvagesses,  qui  vou- 
laient que  je  baptisasse  leurs  enfans  , 
pour  me  convaincre  qu'elles  étaient  ca- 
tholiques ,  me  menèrent  dans  leurs  ca- 
banes ,  où  se  trouvaient  des  croix  ,  des 
images  de  la  sainte  Vierge  ,  des  chape- 
lets. A  cette  vue  j'accédai  à  leur  deman- 
de, et  j'ondoyai  les  enfans. 

Vers  les  premiers  jours  de  juin  ,  nous 
arrivâmes  au  Détroit,  à  la  grande  satis- 
faction de  tous  les  catholiques  qui  me 
voyaient  pour  la  première  fois  ,  et  de 
M.  Richard  ,  mon  ancien  ami  ,  qui 
m'aida  ù  y  donner  une  mission  de  quel- 
ques jours,  après  laquelle  je  m'embar- 
quai avec  M.  Bertrand  pour  me  rendre  à 
Bufallo  ,  de  là  à  Mont -Real  et  à  Qué- 
bec ,  après  avoir  visité  la  fameuse  chute 
du  Niagara  et  bravé  les  écueils  du  saut 
de  Saint-Louis,  qui  me  remplirent  de 
terreur  et  d'effroi.  Monseigneur  Plessis  , 
évêque  de  Québec  ,  me  reçut  avec  cette 
dignité  et  celte  politesse  qui  lui  étaient 
si  naturelles  ;  il  satisfit  avec  empresse- 
ment à  toutes  mes  questions  sur  le  maté- 


riel de  l'administration  épiscopale  et  au- 
tres. Après  quoi  il  me  fit  reconduire  à 
Mont-Réal ,  par  la  rivière  de  Chambli  , 
ayant  toujours  en  ma  compagnie  trois 
ou  quatre  ecclésiastiques  ;  je  fus  extrê- 
mement content  de  la  beauté  intérieure 
des  églises  et  de  la  bonne  tenue  du  clergé. 
De  retour  auprès  de  mes  confrères  ,  ils 
me  menèrent  au  lac  des  Deux-Montagnes, 
pour  y  visiter  deux  nations  de  sauvages 
qui  ont,  depuis  long -temps,  embrassé 
la  foi  catholique  (  les  Iroquois  et  les  Al- 
gonquins). Je  demeurai  quelques  jours 
avec  les  missionnaires  qui  lesinstruisentj 
je  dis  la  messe  pour  ces  bons  sauvages, 
qui  chantèrent  le  Gloria,  le  Credo,  etc., 
en  leur  langue  naturelle.  Ils  m'avaient 
reçu  au  bruit  du  canon  ;  mon  départ  fut 
également  annoncé  par  une  salve  d'ar- 
tillerie. Kous  ne  fumes  de  retour  au  Dé- 
troit, mon  compagnon  et  moi ,  que  sur 
la  fin  du  mois  d'août.  Après  quelques 
jours  de  repos  ,  je  recommençai  les 
missions  avec  M.  Janvier.  INous  les  don- 
nâmes successivement  et  à  différentes 
reprises  ,  au  Détroit,  à  la  rivière  aux 
R^aisins  ,  à  la  Côte  du  nord-est ,  à  la 
rivière  aux  Hurons,et  à  Sandwich ,  de 
l'autre  côté  du  fleuve.  Le  ciel  répandit 
sur  nos  travaux  d'abondantes  bénédic- 
tions. Les  discordes  et  les  inimitiés  les 
plus  invétérées  cédèrent  à  la  grâce  ;  plu- 
sieurs pécheurs  scandaleux  se  soumirent 
humblement  à  la  pénitence  publique. 
Ainsi  furent  employés  l'automne  et  une 
partie  de  l'hiver  de  cette  année  là.  Ce  ne 
fut  que  vers  le  commencement  du  prin- 
temps que  je  pus  me  disposer  à  revenir 
à  Bardstown.  J'étais  sur  le  point  de  m'em- 
barquer  lorsque  beaucoup  de  catholi- 
ques du  Détroit  se  rendirent  sur  le  ri- 
vage. Les  plus  notablesd'entreeux  étaient 
chargés  de  m'offrir,  au  nom  de  tous,  un 
présent  comme  témoignage  de  leur  vive 
reconnaissance.  J'y  fus  sensible  ,  sans 
doute  j  mais  mon  émotion  fut  bien  plus 
grande  encore,  quand  j'entendis  les  san- 
glots de  ce  bon  peuple,  de  ces  chers  en- 
fans que  mon  départ  jetait  dans  la  con- 
sternation. Oh  !  qu'alors  il  me  lut  doux 
de  mêler  mes  larmes  aux  leurs  ! 

En  peu  de  temps  nous  abordâmes  à 
Erié  ,  ville  située  sur  le  lac  du  même 
nom.  De  là,  nous  nous  rendîmes,  par 
terre,  à  h  riviOre  U'AIIeghanie ,  sur  la- 


PAR  Mgr.  FLAGET,  SON  ÉVÊQUE. 


187 


quelle  nous  nous  embarquâmes  pour 
Pitts-Bourg.  Là,  Dieu  voulut  me  récom- 
penser de  mes  travaux  en  m'envoyant 
M.  Byrnes  ,  déjà  dans  les  ordres  sacrés, 
et  M.  Hazeltine,  nouveau  converti.  L^un 
et  Tautre  sont  devenus  prêtres.  Le  pre- 
mier est  mort  du  choléra  ,  après  avoir 
rendu  à  l'église  du  Kentucky  les  services 
les  plus  importans;  le  second  y  travaille 
encore  au  salut  des  âmes  avec  beaucoup 
de  zèle  et  de  succès. 

Après  deux  jours  de  repos  à  Pitts- 
Bourg  ,  nous  nous  embarquâmes  pour 
Louis- Yille  ,  où  nous  arrivâmes  vers  la 
fin  de  juin  1820  ,  après  treize  mois  d'ab- 
sence. Un  de  mes  séminaristes  m'y  atten- 
dait depuis  quelques  jours.  Oh  !  avec 
quel  empressement  il  se  jeta  dans  mes 
bras  !  Il  me  donna  les  nouvelles  les  plus 
consolantes  sur  ses  condisciples  et  leur 
vénérable  supérieur.  Tout  étant  disposé 
pour  le  départ,  je  me  hâtai  de  me  rendre 
au  sein  de  la  famille  chérie,  et  le  lende- 
main, dans  la  matinée,  je  revis  les  belles 
forêts  qui  entourentle  séminaire  de  Saint- 
Thomas.  Monseigneur  David  ,  qui  avait 
été  prévenu  de  mon  arrivée  ,  vint  pro- 
cessionnelleraent  à  ma  rencontre,  à  la 
tête  des  séminaristes.  Il  commença  à 
m'adresser  quelques  mots  :  mais  ses  'ar- 
mes ,  encore  plus  éloquentes  que  ses  pa- 
roles ,  l'empêchèrent  de  continuer.  Les 
miennes  ne  coulaient  pas  avec  moins  d'a- 
bondance. Kous  nous  embrassâmes  tous 
avec  affection.  Mon  cœur  était  si  plein 
de  joie  ,  que  j'oubliai  entièrement  les 
^peines  et  les  fatigues  inséparables  d'un 
voyage  au  moins  de  sept  cents  lieues, 
dont  la  plus  grande  partie  avait  été  par- 
courue en  donnant  des  missions.  Main- 
tenant que  j'ai  exposé  succinctement  les 
missions  que  j'ai  données  à  différentes 
époques  dans  les  cinq  Etats  qui  étaient 
sous  ma  juridiction  ,  sans  être  partie 
constituante  de  mon  diocèse,  ma  narra- 
tion, sur  ce  que  nous  avons  fait  au  Ken- 
tucky depuis  181 1  jusqu'à  ce  jour,  ne  sera 
plus  interrompue. 

Quand  j'arrivai  dans  mon  diocèse ,  for- 
mé du  Kentucky  et  du  Tennessee  ,  il  y 
avait,  me  dit-on,  de  quinze  à  seize  mille 
^  catholiques  ,  disséminés  çà  et  là  dans 
ces  deux  états  qui  n'ont  pas  moins  de 
six  cents  milles  de  longueur  sur  quatre 
cent  vingt-cinq  milles  de  largeur. 


Pour  administrer  les  secours  spirituels 
à  tous  ces  catholiques ,  il  n'y  avait  alors 
au  Kentucky  que  deux  prêtres  séculiers, 
MM.  Badin  et  INérincx  et  quatre  pères 
Dominicains  établis  dans  ces  contrées 
depuis  trois  ou  quatre  ans. 

Des  dix  ou  onze  églises  qui  existaient 
au  Kentucky,  deux  seulement  étaient  en 
briques,    et    non   achevées;    les   autres 
étaient  en  bois,  et  grossièrement  cons- 
truites.  Du  nombre  de   ces  dernières, 
é!ait  l'église  de   Bardslown  ,  à  propre- 
ment parler   ma    cathédrale,    dont  j'ai 
dit  deux  mots   plus   haut.   D'après   cet 
exposé,   on  peut  juger   de  ce  que  de- 
vaient être  les  autres;  ajoutons  que  le 
Tennessee  n'en  avait  absolument  aucune. 
A  cette  même  époque,  l'enseignement  ca- 
tholique n'était  presque  point  connu  dans 
ces  immenses  contrées....  De  là  la  déplo- 
rable nécessité  où  se  trouvaient  réduits 
les  parens,  d'envoyer  leurs  enfans  dans 
les    écoles    protestantes    où   les    sexes 
étaient  confondus,  au   préjudice  de  la 
religion  et  des  mœurs  surtout.  Hélas! 
souvent  j'ai  eu  à  gémir  des  renseigne- 
mens  qui  me  sont  parvenus,  ou  que  j'ai  pu 
recueillir  par  moi-même,  sur  les  désor- 
dres qui  résultaient  de  ce  mélange,  tou- 
jours dangereux,  et  souvent  funeste.  Tel 
était  l'état  où  se  trouvait  le  diocèse  lors- 
que j'y  arrivai  en  181 1  ;  aussi  mes  pre- 
miers   soins    furent-ils    de    former   des 
écoles   catholiques,   alin   d'attaquer   le 
principe  du  mal,  et  de  le  couper  dans  la 
racine.  Je  commençai  par  le  séminaire  , 
ahn  de  répondre   aux  désirs  que  m'en 
avait   manifestés   le    souverain   pontife 
dans    ses    lettres.    M.    David    se   char- 
gea .    comme    je   l'ai   déjà    fait   remar- 
quer, de  cette  œuvre  si  importante  qu 
avait  besoin  de  ses  talens  et  de  ses  ver- 
tus. Ce  séminaire  fut  établi  sur  la  plan- 
tation que  M.   Thomas   Howard,    mort 
sans    enfans ,    avait    léguée  à    l'évêque 
pour  être  sa  maison  de  campagne  et  celle 
de  ses  successeurs.  Vers  la  fin  de  1811  , 
du  consentement   de   madame   Howard 
qui  avait,   sa  vie  durant,  la  jouissance 
de     ladite     plantation  ,    M.     David     et 
trois  séminaristes    allèrent   s'y    établir. 
Bientôt  d'autres  jeunes  gens  vinrent  se 
réunir  à  eux  ;  et  dans  le  cours  de  1812, 
dix  ou  douze  séminaristes  y  résidaient , 
faisant  notre  gloire  ,  notre  consolation  . 


198 


ÉTAT  DU  DIOCÈSE  DE  BÂRDSTOWN. 


parce  qu'ils  étaient  notre  espérance  et 
celle  du  diocèse.  Le  séminaire  est  aujour- 
d'hui dirigé  par  M.  Lancastre  ,  élève 
de  la  Propagande  ;  il  s'y  trouve  une 
vingtaine  de  séminaristes,  dont  cinq  ou 
six  étudient  la  philosophie  et  la  théologie. 

En  1820,  une  nouvelle  cathédrale  ayant 
été  consacrée ,  et  un  assez  vaste  bâtiment 
en  briques  qui  devait  servir  tout  à  la 
fois  de  palais  épiscopal,  de  grand  sémi- 
naire et  de  maison  curiale  étant  presque 
fini,  nous  allâmes,  M.  David  et  moi, 
nous  y  établir  avec  dix  séminaristes , 
dont  quelques  uns  étaient  dans  les  ordres 
sacrés.  Les  plus  jeunes  et  les  moins 
avancés  restèrent  sur  la  plantation  de 
M.  Thomas,  sous  la  direction  d'un  jeune 
prêtre,  ordonné  au  Kentucky. 

1821.  Quelques  jeunes  séminaristes  de 
Bardstown  me  proposèrent ,  à  diffé- 
rentes reprises,  de  commencer  une  école 
d'externes,  dont  les  profits  serviraient, 
me  disaient-ils,  à  soutenir  les  sémina- 
ristes déjà  au  séminaire,  et  offriraient 
des  moyens  pour  en  recevoir  de  nou- 
veaux. Après  plusieurs  refus  qui  ne  fi- 
rent qu'enflammer  davantage  leur  zèle  , 
je  crus  devoir  donner  mon  consentement, 
et  telle  fut  la  réputation  que  s'acquit 
justement  celte  école,  qu'il  fallut  bien- 
tôt bâtir  un  collège.  D'abord,  on  se 
borna  à  élever  une  aile,  ensuite  une  autre; 
enfin,  le  concours  des  élèves  fut  si  grand 
qu'il  fallut  élever  un  troisième  corps  de 
bâtiment  qui  lie  les  deux  premiers  de 
manière  à  faire  un  tout  régulier ,  assez 
vaste  pour  contenir  aisément  lôOpension- 
naires.  On  y  compte,  en  ce  moment, 
100  internes  et  environ  50  externes,  il 
est  dirigé  par  les  prêtres  séculiers;  la  lé- 
gislature, toute  protestante  qu'elle  est, 
lui  a  conféré  le  titre  et  les  privilèges 
d'université,  précieux  avantage,  puis- 
que les  jeunes  gens  peuvent  y  prendre 
leurs  degrés.  J'en  suis  établi  le  modéra- 
teur, avec  le  droit  de  nommer  tous  les 
ans  les  administrateurs. 

Peu  de  temps  après  un  second  collège 
fut  érigé  à  18  milles  environ  de  Bards- 
town. Ce  fut  M.  Byrnes,  Irlandais,  et 
dont  j'ai  parlé,  qui  le  commença  sous  la 
modeste  dénomination  d'école  de  cam- 
pagne. Mais  au  bout  de  quelques  années 
on  y  enseigna,  â  peu  de  choses  ])rès,  tout 
ce  qui  s'enseignait  Hardslown  ;  le  nombre 


des  élèves  allant  toujours  croissant, 
l'école  prit  le  nom  de  collège  Sainte- 
Marie.  Quelque  temps  après,  il  fut  cédé 
par  le  fondateur  lui-môme  et  avec  mon 
plein  consentement,  aux  révérends  PP. 
Jésuites  qui  le  régissent  avec  beaucoup 
de  succès;  car  on  m'écrit  qu'ils  ont  plus 
de  cent  élèves. 

Kous  avons  eu  aussi  le  bonheur  et  la 
satisfaction  de  former  plusieurs  com- 
munautés de  religieuses.  Elles  se  divi- 
sent en  trois  différens  ordres  : 

1°  Les  Lorettaines  ou  amantes  de  Marie 
au  pied  de  la  croix  ; 

2°  Les  dames  de  la  Charité  formées 
sur  les  statuts  de  saint  Vincent  de  Paul. 

3o  Les  dames  du  tiers  ordre  de  St-Do- 
minique. 

Les  dames  Lorettaines  furent  établies 
en  1812  par  le  pieux  et  savant  M.  Nérincx. 
Il  commença ,  selon  mes  désirs  sou- 
vent exprimés,  une  petite  école  de  filles 
qu'il  confia  à  une  demoiselle  d'un  certain 
âge  et  dont  il  connaissait  la  vertu  et  la 
capacité.  Cette  école  ne  tarda  pas  à  être 
connue  ,  et  c'en  fut  assez  pour  y  attirer 
un  grand  nombre  de  jeunes  personnes, 
plusieurs  s'offrirent  ensuite  pour  parta- 
ger les  travaux  de  leur  première  maî- 
tresse. Peu  après,  elles  commencèrent  à 
vivre  en  communauté ,  puis  elles  voulu- 
rent un  règlement  qu'on  n'eut  garde  de 
leur  refuser.  Enfin,  il  fallut  leur  donner 
un  costume  religieux.  En  peu  d'années, 
leur  nombre  augmenta  d'une  manière  si 
surprenante,  que  leur  fondateur  crut  de- 
voir envoyer  leurs  statuts  à  Rome  pour 
les  faire  approuver.  La  congrégation  de 
cardinaux  qui  fut  chargée  de  les  exami- 
ner, les  ayant  déclarés  trop  sévères,  son 
éminence  le  cardinal  Fesch,  en  m'indi- 
quant  les  points  qui  devaient  être  réfor- 
més, me  déclara  que  si  les  religieuses  se 
soumettaient  à  la  réforme  indiquée ,  et 
adoptaient  une  des  quatre  constitutions 
reconnues  par  l'Eglise,  elles  seraient  dès 
lors  considérées  comme  un  ordre  reli- 
gieux. 

SiH'  ces  entrefaites,  M.  Nérincx  mourut. 
Sa  perte  fut  vivement  sentie  par  tous  les 
catholiques ,  mais  surtout  par  les  reli- 
gieuses. M.  Chabrat,  aujourd'hui  mon 
coadjuteur,  lui  succéda  dans  la  place  de 
supérieur  de  cette  communauté  ,  qui  ac- 
cepta la  réforme  que  je  lui  présentai  en 


PAR  MGR.  FLAGET,  SON  ÉVÊQUE.  199 


présence  du  nouveau  directeur.  Dans 
ce  moment,  celte  intéressante  famille 
compte  plus  de  140  religieuses.  Une  co- 
lonie fut  envoyée  il  y  a  15  ou  16  ans, 
dans  le  diocèse  de  St-Louis  ,  où  elles  ont 
déjà  troiis  ou  quatre  établissemens  qui 
prospèrent. 

Loretto,  qui  est  la  maison-mère,  est  à  15 
milles  de  Bardstown.  Leur  couvent,  bâti 
en  briques,  sur  un  bel  emplacement,  peut 
contenir  plus  de  100  religieuses.  Sur  le 
même  terrain  ,  et  à  peu  de  distance  ,  on 
•a  élevé  un  beau  pensionnat  destiné  aux 
jeunes  personnes  qui  désirent  recevoir 
une  éducation  complète.  Quatre  autres 
écoles  de  la  môme  famille  ont  été  établies 
sur  différens  points  du  Kentucky,  et  tou- 
tes deviennent  chaque  jour  plus  floris- 
santes. Environ  un  an  après  l'établisse- 
ment des  Lorettaines,  fut  fondé  celui  des 
Dames  de  la  Charité  ,  et  d'une  manière 
tout  aussi  providentielle.  Dieu  se  servit, 
pour  cette  œuvre,  du  pieux  et  zélé  M.  Da- 
vid. Il  les  forma  à  la  vie  religieuse,  d'a- 
près les  constitutions  de  St-Vincent  de 
Paul  qu'elles  avaient  adoptées  d'un  grand 
cœur.  Comme  elles  devaient  se  consacrer 
à  l'éducation  des  demoiselles  des  famil- 
les aisées ,  on  s'appliqua  à  leur  donner 
une  éducation  très  soignée.  Leurs  succès 
ont  dépassé  nos  espérances.  L'on  m'écrit 
qu'à  Nazareth,  qui  est  la  maison-mère,  il 
■y  a  en  ce  moment  quatre-vingt-seize 
pensionnaires. 

Elles  ont  aussi  quatre  écoles  secondai- 
res dans  différentes  villes  du  Kentucky, 
sans  compter  un  hospice  destiné  aux  or- 
phelines, qui  y  sont  au  nombre  de  plus 
de  trente.  Une  colonie  de  la  même  fa- 
mille est  établie  à  Vincennes  depuis  plu- 
sieurs années.  Le  nombre  total  des  Da- 
mes de  la  Charité  est  d'environ  75  ou  80. 

3"  Enfin  les  Dames  du  tiers- ordre  de 
St-Dominique  furent  établies  en  1820  par 
les  révérends  PP.  Dominicains  qui  les  diri- 
gent exclusivement.  Elles  ont  deux  écoles 
au  Keiitucky  et  plusieurs  autres  dans  le 
diocèse  de  l'Ohio,  J'ignore  le  nombre  de 
ces  religieuses.  ' 

Si  l'on  considère  qu'un  certain  nom- 
bre des  élèves  des  deux  sexf  s  qui  fréquen- 
tent nos  maisons  d'éducation,  sont  d'une 
religion  différente  de  la  nôtre  ;  qu'ils 
viennent  remplis  de  préjugés  contre  nos 
pratiques  reiigieiisçs ,  et  qu'ils  sont  tous 


désabusés  quand  ils  en  sortent,  l'on  com- 
prendra les  immenses  avantages  qui  en 
résultent,  et  quelles  espérances  elles  lais- 
sent entrevoir,  pour  l'avenir  du  catholi- 
cisme en  Amérique,  sans  parler  des  fruits 
actuels,  et  des  conversions  fréquentes  qui 
s'opèrent  parmi  la  jeunesse  étudiante 
des  deux  sexes.  Il  ne  faut  cependant  pas 
croire  que  ce  soit  seulement  l'excellence 
de  nos  institutions  catholiques,  qui  y  at- 
tire la  jeunesse  de  tous  les  sexes;  c'est 
aussi  l'ouvrage  mystérieux  de  la  divine 
Providence  qui  veut  s'en  réserver  le  se- 
cret. En  attendant,  nos  prêtres  et  nos  re- 
ligieuses font  tous  leurs  efforts  pour  éclai- 
rer l'entendement  de  leurs  élèves,  et  for- 
mer leurs  cœurs  à  la  vertu.  Aussi  n'est-il 
pas  rare  de  voir  de  jeunes  pro'estans, 
sortis  de  nos  écoles,  devenir  nos  défen- 
seurs dans  leurs  familles  et  dans  le  monde, 
et  justifier  l'excellence  de  notre  foi  par 
la  régularité  de  notre  conduite  dont 
ils  ont  été  les  témoins,  et  surtout  par  no- 
tre dévouement,  dont  ils  ont  été  en  par- 
tie l'objet. 

Nous  avons  aussi  à  remercier  la  Provi- 
dence, pour  tous  les  monumens  religieux 
que  les  catholiques  ont  érigés  de  toutes 
parts,  depuis  1810  jusqu'à  ce  jour.  Plus  de 
.30  églises  solidement  construites  et  bien 
finies  ont  été  bâties  sur  différens  points 
du  Kentucky,  par  des  souscriptions  aux- 
quelles plusieurs  protestans  ont  géné- 
reusement contribué.  Je  dois  dire  cepen- 
dant, que  lors  de  la  construction  de  ma 
cathédrale ,  les  souscriptions  laissèrent 
un  déficit  de  plus  de  trente  mille  francs, 
qu'il  fallut  bien  trouver  aillews,  mais 
grâce  à  l'infinie  bonté  de  Dieu  ,  tout  est 
payé,  et  s'il  me  reste  peu  de  chose  au 
moins  je  ne  dois  rien. 

Quand  je  considère  ce  qui  s'est  fait  en 
si  peu  d'années  dans  un  pays  habité,  il  y 
a  à  peine  80  ans,  par  des  sauvages  et  des 
bêtes fauvps.je  me  sens  vivementpressé  de 
rendra  gloire  à  Dieu,  l'auteur  de  tout  bien, 
et  de  l'on  remercier  de  tout  mon  cœur. 
Mais  aussi  je  ne  puis  oublier  mes  nombreux 
amisd'Kurope,à  qui  je  dois  ici  tousles  té- 
moignages de  ma  reconnaissance. La  main 
qui  donne  a  beau  se  cacher,  elle  est  con- 
nue au  livre  de  vie.  Des  noms  chers  à  la 
rc^ligion  sont  profondément  gravés  dans 
mon  cœur,  ils  le  sont  dans  celui  de  mou 
clergé  et  de  tous  mes  diocésains. 


^ 


ÉTAT  DU  DIOCÈSE  DE  BABDSTOVVIS , 


Je  viens  de  nommer  mon  clergé.  Ah  ! 
que  Dieu  le  bénisse!  qu'il  bénisse  ses  sa- 
crifices continuels  et  son  dévouement 
généreux,  sans  lesquels  rien  de  tout  ce 
qui  existe  dans  mon  diocèse  ne  serait 
encore.  Mais  hélas!  ces  jeunes  prêtres 
quej'aime  comme  moi-même,  ces  prêtres 
si  zélés  et  si  charitables  s'épuisent  bien 
vite.  Pour  eux,  la  vieillesse  et  les  infirmi- 
tés devancent  l'âge ,  résultat  évident  de 
leurs  longues  courses  et  de  leurs  pénibles 
missions.  Déjà  plusieurs  sont  épuisés  et 
presque  sans  aucune  ressource.  Où  iront- 
ils  donc  ,  après  des  travaux  si  glorieux? 
Hélas  !  je  n'en  sais  rien,  et  c'est  ce  qui  fait 
ma  désolation...  D'où  résulte  la  nécessité 
urgente  d'une  maison  de  retraite  pour 
les  prêtres  infirmes;  mais  les  moyens!!! 

Si  l'état  de  la  religion  est  satisfaisant 
au  Kentucky,  il  n'en  est  pas  de  même  du 
Tennessee  qui  n'a  qu'une  seule  église,  et 
pas  un  prêtre  résident.  Tout  ce  que  j'ai 
pu  faire,  c'esl  d'y  envoyer,  de  temps  à 
autre  un  missionnaire  qui  n'y  demeu- 
rant que  peu  de  temps,  ne  saurait  y  pro- 
duire beaucoup  de  fruits,  ou  des  fruits 
durables. ..Il  faudraitque  je  pusse  y  main- 
tenir constamment  deux  missionnaires 
d'une  vertu  éprouvée,  et  d'un  savoir  plus 
qu'ordinaire.  Mais  les  moyens!!  ! 

Le  nombre  des  sourds  et  muets  est  très 
considérable  dans  l'état  de  Kentucky  et 
celuide  l'Ohio.  Etablir  pourcelte  portion 
de  la  société  ,  si  intéressante  et  si  mal- 
heureuse, une  maison  d'éducation  ,  se- 
rait rendre  un  service  éminent,  autant  à 
la  religion  qu'aux  familles  affligées.  Tout 


est  disposé  pour  cela  ;  les  maîtres,  les 
maîtresses  pour  instruire  ces  êtres  infor- 
tunés sont  trouvés.  Mais  les  bâtimens 
pour  les  loger  et  le  pain  pour  les  nourrir, 
voilà  ce  qui  nous  manque  !  !  ! 

Je  ne  parlerai  point  de  la  nécessité  de 
quelques  écoles  des  Frères  de  la  Doctrine 
Chrétienne,  pour  l'enseignement  des  en- 
fans  des  pauvres  ^  car  j'ai  déjà  exposé 
tant  de  besoins,  que  j'appréhende  d'être 
importun  en  ne  faisant  entendre  que  des 
cris  de  détresse. 

Je  borne  également  ici  l'exposé  des 
faits,  dans  la  crainte  d'être  ennuyeux. 
Au  reste  si  on  désii-e  une  connaissance 
plus  étendue  ou  plus  détaillée  de  l'état 
des  choses  au  Kentucky,  je  m'empresserai 
d'y  satisfaire  de  vive  voix  ,  ou  par  écrit. 

iV.  B.  J'ai  dit  que  des  églises  sont  bâ- 
ties, mais  je  n'ai  point  parlé  de  leur  état 
de  nudité  et  de  dépouillement  ;  il  fau- 
drait au  moins  pouvoir  y  trouver  un  ca- 
lice, un  ciboire  et  quelques  ornemens, 
fussent-ils  de  toute  couleur,  om/iis  colo- 
ris. Quand  les  objets  de  première  néces- 
sité manquent,  l'on  peut  se  faire  une  idée 
de  ce  qu'il  doit  en  être  de  ce  qu'on  ap- 
pelle l'accessoire  qui,  dans  bien  des  cas, 
rentre  dans  l'ordre  des  choses  néces- 
saires, en  Amérique  surtout,  où  le  prêtre 
est  obligé  de  porter  sa  chapelle  avec  lui, 
quand  il  va  visiter  les  stations  ou  les  pa- 
roisses qui  n'ont  point  de  curé  résident. 
Il  est  urgent  d'obvier  à  cet  inconvénient, 
moins  pour  éviter  de  la  peine,  aux  mis- 
sionnaires, que  pour  contribuer  à  la  dé- 
cence du  culte  catholique. 


DIOCÈSE 

TABLEAU  SYNOPTIQUE 

■ 

DD  KENTDCET. 

ET  COMPARATIF. 

En  1810, 

En  1836. 
Ç  25  séculiers, 

Prêtres, 

(   2  séculiers , 
1   4  dominicains , 

oC  <      i»  dominicains , 

1      R  jésuites. 

Religieuses, 

0 

200 

Callioli(iucs , 

16,000  environ. 

T>ii,om 

Eglises , 

iO,  dont  2  en  briques. 

.".■)  dont  22  en  briques. 

(louvens, 

0 

.">  maisons-mères. 

<;ollrge«  , 

0 

2  florissans. 

Pensions  ou  écolei , 

0 

Il  complètes. 

Séminaires  , 

0 

Grand  et  petit  séminaire  dans  la 
même  maison. 

£ Tâchés , 

0 

4  ont  été  formés. 

Benoît  Joseph  ,  évêque  de  Bardstown-Kentucky. 


M.  GUIRAUD. 


,^0  ua 


201 


FRAGMENT 
D'UN  CHAPITRE  SUP.  LES  SACRIFICES. 


DU  GRAKD  SACRIFICE.  —  DE  LA  GUERRE. 


M.  le  baron  Guirand,  que  nos  lecteurs  connaissenl 
déjà  par  le  beau  fragment  sur  la  Promélhée  d'Es- 
chyle (1) ,  se  propose  de  publier  Phiver  procbain  un 
volume  ayant  pour  titre  :  Recherche  de.*  Causes  (2), 
lequel  ne  sera  que  V Introduction  d'un  plus  grand 
travail,  intitulé  V Histoire  expliqv  L.OîSo\ii  désirons 
vivement  voir  paraître  ces  deux  ^t't-/ges  auxquels  , 
l'auteur  a  consacré  dix  ans  de  sa  vie  ,  et  qui ,  d'après 
les  principes  connus  de  M.  Guiraud  ,  viendront  four- 
nir de  nouvelles  armes  aux  défenseurs  de  notre  foi. 
En  attendant ,  nous  sommes  assez  heureux  pour 
pouvoir  en  faire  connaître  le  fragment  suivant,  ex- 
trait de  la  Recberche  des  Causes  ,  et  dont  M.  Gui- 
raud a  bien  voulu  nous  donner  communication. 


L'inexplicable  chose  que  la  guerre,  si 
la  doctrine  du  sacrifice  ne  vient  jeter 
son  jour  sur  cette  ténébreuse  question! 

La  guerre!  un  meurtre  général,  mais 
aveugle...  et  c'est  ce  qui  l'excuse. 

Il  faut  examiner  si  elle  est  encore  dans 
la  nouvelle  loi  ce  qu'elle  était  dans  l'an- 
cienne. 

Je  ne  le  ppnse  pas. 

De  ce  que  l'opinion  ne  la  flétrit  pas.  il 
ne  s'ensuit  pas  que  la  loi  chrétienne  l'ab- 
solve. 

L'opinion  honore  le  duel  que  la  loi 
chrétienne  réprouve. 

La  guerre  n'est  qu'un  duel  de  peuple 
à  peuple. 

Je  l'ai  dit  dans  Césaire  :  le  bourreau 
est  admis  à  la  sainte  table  et  le  duelliste 
ne  l'est  pas. 

Il  ne  faut  pas  s'attacher,  comme  le  fait 
M.  de  Maistre  ,  à  l'opinion  humaine, 
opinion  que  le  monde  païen  a  léguée  à 
notre  monde ,  qui  se  perpétue  jusqu'à  ce 
qu'elle  se  perde  dans  le  Christianisme 
comme  tout  le  reste  j  opinion  essentiel- 

(1)  Inséré  dans  le  n»  10,  octob.  1836,  t.  ii,  p.  272. 

(2)  Pour  paraître  chez  Debécourt,  libraire,  à  Paris, 
rue  des  Saint8-Péres ,  «9. 


lement  modifiable  et  transitoire  ,  en  pré- 
sence de  l'immuable  loi  chrétienne  qui 
condamne  le  meurtre  sous  toutes  les 
formes,  mais  qui  partout  n'a  pas  encore 
analhémalisé  la  guerre. 

I>ous  dirons  pourqtioi. 

Je  ne  m'étonne  point  des  honneurs  que 
le  monde  a  toujours  rendus  aux  gens  de 
guerre.  Le  monde  n'a  d'autre  dieu  que  la 
puissance:  les  honneurs  qu'il  lui  rend 
sont  tout  son  culte. 

Or  .  la  puissance  n'appartient  réelle- 
ment qu'à  la  force;  et  la  force,  en  der- 
nière analyse,  n'est  établie,  n'est  consa- 
crée que  par  le  succès  des  armes.  C'est , 
en  définitif,  la  guerre  qui  nomme  le  plus 
fort ,  et  de  là,  le  plus  puissant ,  et  de  là, 
le  plus  honoré. 

Je  conçois  la  guerre  avant  Jésus-Christ; 
ces  grandes  effusions  de  sang,  à  des  épo- 
ques marquées,  me  font  l'effet  d'un  dé- 
luge d'une  autre  eepèce  ,  partiel  et  spé- 
cial ,  mais  provoqué  par  la  même  justice. 

Nous  avons  déjà  fait  remarquer  que, 
avant  le  déluge,  il  n'y  avait  pas  eu  de 
guerre  ,  et  que  toutes  les  satisfactions 
dues  à  Dieu  par  les  hommes  de  cette  épo- 
que ayant  manqué,  le  châtiment  s'était 
longuement  amassé  dans  ses  mains  et 
avait  fini  par  tomber  tout  à  la  fois  sur  la 
terre,  dont  tous  les  habitans  avaient  été 
détruits. 

Après  le  déluge ,  l'ordre  des  choses 
amena  les  chûtimens  en  leur  temps:  et 
Dieu,  qui  ne  les  retient  plus,  a  tout  si 
bien  réglé,  qu'il  abandonne  en  quelque 
sorte  aux  hommes  le  soin  de  se  les  infli- 
ger eux-mêmes. 

Or,  la  guerre  n'est  autre  chose  que  ce 
châtiment  appliqué  d'homme  à  homme 
et  de  peuple  à  peuple ,  ce  qui  est  absolu- 
ment égal. 

C'est  en  outre  un  appel  fait  à  la  force, 


202  DU  ÔRAND  SACRIFICE, 

en  règlement  d'intérêts  dont  il  appar- 
tiendrait à  la  justice  seule  de  connaître. 

Une  telle  manière  de  régler  le  droit, 
qui  met  le  hasard ,  ou ,  ce  qui  est  pire 
encore ,  la  violence  en  possession  de  la 
terre ,  sied  elle  à  une  société  chrétienne  ? 

Qui  osera  répondre  affirmativement? 

On  devra  donc  reconnaître  que  la 
guerre  (sous  l'empire  de  la  loi  évangéli- 
que)  n'est  qu'un  reste  monstrueux  de  ces 
institutions  mondaines  avec  lesquelles  le 
Christianisme  lutte  corps  à  corps  depuis 
son  établissement  5  et,  comme  la  destruc- 
tion de  cet  abus  nécessite  un  changement 
préalable  dans  !a  société  politique  qu'il 
charge  le  temps  d'amener  graduellement 
et  sans  secousse,  comme  il  a  déjà  fait 
pour  toutes  les  modifications  qu'il  lui  a 
demandées,  il  se  borne  .  jusque-là  ,  à  in- 
fluencer tant  qu'il  le  peut  cet  emploi  de 
la  force  ,  pour  en  adoucir  la  rudesse ,  en 
tempérer  l'explosion,  en  rectifier  enfin 
et  presque  en  légaliser  l'usage. 

Le  chrétien  n'a  jamais  eu  foi  aux  con- 
quérans.  Son  Dieu,  en  tant  qu'homme, 
s'est  montré,  au  suprême  point,  pacifi- 
que :  le  disciple  bien-aimé  de  ce  Dieu, 
celui  qui  avait  reposé  sa  tête  sur  son 
cœur ,  prétendait  que  la  loi  et  les  pro- 
phètes étaient  renfermés  dans  ces  saintes 
paroles  qu'il  adressait  aux  Ephésiens,  et 
qui  forment  en  quelque  sorte  le  texte 
de  son  Evangile  :  «  Aimez-vous  les  uns 
«  les  autres.  »  L'Eglise  elle-même,  cette 
Eglise  qui  maintenant  bénit  des  dra- 
peaux et  des  armes  et  chante  l'hymne  de 
triomphe  à  l'autel  de  l'Agneau  ;  cette 
Eglise  a  dû  regarder  le  sang  comme  une 
souillure ,  puisqu'elle  a  de  tout  temps 
interdit  à  ses  ministres  l'usage  des  armes 
qui  le  répandent. 

Le  Dieu  des  armées  est  celui  de  l'an- 
cienne loi;  celui  qui ,  avant  d'avoir  reçu 
le  sang  de  son  propre  fils  en  offrande, 
agréait  à  Jérusalem  le  sang  des  boucs  et 
des  agneaux  ,  et  laissait  à  sa  justice  pro- 
videntielle le  soin  de  se  satisfaire  ,  pour 
les  larges  libations  de  sang  humain  qu'on 
lui  offrait.  Car  il  fallait  que  le  chAtiment 
préparAt,  par  l'effusion  d'un  sang  abon- 
dant sur  la  surface  de  la  terre,  qui  en 
était  toujours  altérée  ,  l'expiation  qu'a- 
vait seul  le  méiite  d'opérer  le  sang  du 
Calvaire. En  les  premiers  temps,  pour  le 
peuple  juiC,  qui  avait  en  quelque  sorte 


OU  DE  LA  GUERRE, 

sa  destinée  suspendue  à  la  parole  divine, 
et  qui  voyait  l'intervention  divine  dans 
tous  les  événemens  de  son  histoire,  Dieu 
était  réellement  et  surtout  le  Dieu  des 
armées  ,  parce  que  c'étaient  les  armées 
qui  décidaient  du  soil  de  la  nation.  C'é- 
tait en  même  temps  le  Dieu  fort  et  le 
Dieu  jaloux  :  tandis  qu'il  n'est  plus  de- 
puis la  rédempiion  que  le  Dieu  de  grâce 
et  de  miséricorde. 

Cela  vaut  la  peine  qu'on  y  réfléchisse. 

«  Mais,  dit  M.  de  Maistre ,  expliquez 
la  gloire  si  vous  le  pouvez.  » 

La  gloire  s'explique  par  le  succès,  par 
les  droits  et  les  avantages  réels  que  le 
succès  acquiert  à  la  force. 

La  gloi-j.n'est  rien  par  elle-même. 

Elle  n''^^'^.  ^s  le  résultat  de  la  connais- 
sance pîu.'-'upprofondie  de  l'art  militaire: 
car  tout  le  monde  sait  que  le  mouvement 
le  mieux  dirigé  dans  une  bataille  est  le 
plus  souvent  dérangé  par, le  moindre  ha- 
sard, et  que  ce  même  hasard  fait  réussir 
quelquefois  la  combinaison  la  plus  ab- 
sui*de  :  c'est  pourtant  h  cette  réussite 
qu'appartient  la  gloire. 

Le  culte  de  la  gloire  est  une  sorte  d'i- 
do'âtrie;  il  est  du  moins  dans  l'homme, 
le  résultat  des  mêmes  motifs  qui  le  pro- 
sternaient autrefois  aux  pieds  des  idoles  ; 
un  hommage  à  la  faiblesse  de  ce  qu'elle 
croit  être  la  puissance;  un  tribut  payé 
par  l'humanité  à  ce  qui  s'élève  au  des- 
sus d'elle  ,  sur  quelque  socle  que  ce  quel- 
que chose  soit  hissé.  Les  mêmes  yeux 
qui  s'arrêtaient  autrefois  au  soleil  pour 
l'adorer ,  faute  de  porter  leurs  regards 
au  delà,  jusqu'au  sein  de  Dieu  ,  ces  mê- 
mes yeux  s'arrêtent  au  faux  éclat  de  la 
gloire;  comme  ceux  qui  adoraient  autre- 
fois les  crocodiles  pour  les  désarmer,  les 
taureaux  et  toutes  les  créatures  dont  ils 
redoutaient  la  puissance ,  se  courbent 
encore  devant  cette  même  puissance  sous 
forme  humaine  ,  sitôt  que  la  guerre  a 
décidé  pour  elle  ,  et  l'a  en  quelque  ma- 
nière consacrée. 

Si  on  n'admet  pas  la  reproduction  ma- 
térielle de  l'homme  comme  faisant  par- 
tie de  son  premier  péché,  soit  qu'elle  ait 
été  cause  ou  résultat ,  soit  que  la  chair 
ait  excité  l'esprit  ù  la  révolte ,  soit  que  la 
révolte  de  l'esprit  ait  provoqué  celle  des 
sens,  l'expiation  par  le  s.uig  sera  inex- 
plicable ;  et  sans  l'expialion  par  le  sang 


. :r.Hauo  AJ^^ijg  ^^^^^^^^     ;^a«o  uci 


203 


les  guerres  ne  seront  que  des  monstruo- 
sités accidentelles  ,  liypolhèse  que  leur 
long  usage  détruit.  Cette  question  de  la 
guerre  se  rattache,  comme  toutes  les  au- 
tres, au  premier  péché  de  l'homme.  C'est 
du  Paradis  souillé  que  découlent  toutes 
les  autres  misères ,  toutes  les  nécessités 
auxquelles  l'homme  est  soumis. 

Il  est  à  remarquer  en  outre  que  les 
grandes  guerres,  celles  dont  les  hommes 
ont  gardé  le  souvenir  sanglant,  et  la  terre 
elle-même  l'empreinte  dans  ses  ruines  ; 
ces  grands  carnages  d'hommes,  si  reten- 
tissans  dans  les  histoires,  ont  toujours  eu 
lieu  aux  époques  les  plus  corrompues. 
Or,  cette  corruption  des  peuples,  les  sens 
l'ont  toujours  provoquée.  Coeume  l'im- 
modération  de  leurs  appétildei't  éclore 
jadis  la  mort  presque  aux  portes  de  l'E- 
den  ,  leur  dépravation  l'a  plus  tard  en- 
fantée abondamment  partout  où  elle  s'est 
abondamment  répandue  ;  car  la  fécon- 
dité mortelle  du  péché  est  inépuisable. 

De  ce  que  ces  grandes  effusions  de 
sang  sont  signalées  par  nous  comme  des 
satisfactions  données  à  la  justice  divine, 
il  ne  faut  pas  en  conclure  que  nous  re- 
connaissons à  l'homme  le  droit  de  les 
offrir  j  non  certes,  l'image  de  Dieu  em- 
preinte sur  la  face  humaine  la  consacre 
en  quelque  sorte ,  et  rend  sacrilège  tout 
bras  qui  se  lèverait  pour  la  meurtrir  ou 
qui  tenterait  de  l'effacer.  Et  ici  se  pré- 
sente une  question  qui  touche  de  près  à 
^celle  que  nous  traitons  maintenant ,  celle 
de  la  peine  de  mortj  comme  nous  nous 
en  sommes  déjà  occupé  ailleurs ,  nous 
n'en  parlerons  ici  que  dans  ce  qu'elle  a 
de  commun  avec  celle  dont  nous  sommes 
saisis  et  qui  réclame  toute  notre  atten- 
tion. 

Si  l'homme  n'a  pas  le  droit  d'offrir  son 
semblable,  a-t-il  davantage  celui  de  l'im- 
moler à  sa  sûreté  individuelle ,  ou  à  la 
sûreté  générale? 

Dans  une  société  vraiment  chrétienne, 
nulle  effusion  de  sang  ne  saurait  être  une 
garantie  sociale.  Sous  la  loi  de  justice 
qui  a  régi  l'humanité  jusqu'à  la  rédemp- 
tion ,  nous  admettons  l'exercice  de  ce 
droit  suprême  de  vie  et  de  mort  entre 
les  mains  de  la  justice  humaine  ;  celle-ci 
n'était,  dans  les  momens  où  elle  en  faisait 
usage,  que  le  représentant  de  la  justice 
divine  dont  rien  ne  pouvait  suspendre, 


arrêter  ou  détourner  le  cours  ici-bas  ; 
mais  sous  la  loi  de  grâce  par  laquelle  est 
régie  notre  société  chrétienne  ,  il  peut 
advenir  que  notre  justice  interpose  son 
châtiment  entre  le  criminel  et  la  grâce 
de  Dieu,  toujours  libre,  toujours  efficace, 
et  empêche  son  action  au  moment  même 
où  elle  aurait  pu  s'exercer.  C'est  une 
entreprise  que  notre  humanité  nous  sem- 
ble se  permettre  sur  les  droits  de  la  ré- 
demption, et  c'est  pour  cela  que  nous  la 
condamnons  formellement;  car  le  sang 
que  l'on  répand  ainsi  n'est  profitable  ni 
à  celui  qui  le  fournit  forcément  au  bour- 
reau, ni  à  la  société  qui  le  réclame.  Cette 
sûreté  toute  matérielle  que  la  société  se 
donne  de  cette  manière,  est  d'une  bien 
faible  valeur  dans  cet  ordre  moral  où  le 
Christianisme  l'a  si  hautement  placée. 

Cependant,  nous  objeclera-t-on,  la 
peine  de  mort  est  écrite  dans  les  codes  de 
tons  les  peiiples. 

Oui  certes,  et  ces  mêmes  peuples  ont 
aussi  dans  leurs  codes  politiques  la  con- 
sécration de  plusieurs  usages  barbares 
qu'on  a  appelés  droits  de  guerre,  et  con- 
tre lesquels  not:  e  civilisation  n'a  pas  en- 
core réclamé;  mais  tout  cela  vient,  comme 
nous  l'avons  dit,  de  ce  que  la  société  étant 
demeurée  païenne  dans  les  mœurs ,  a 
dû  conserver  jusqu'à  présent  des  lois 
païennes  pour  la  gouverner;  cela  vient 
de  ce  que  tes  codes  romains  renouvelés 
des  Grecs  et  dont  les  nôtres  ne  sont  que  la 
traduction  revue,  arrangée  et  appliquée 
à  notre  civilisation  par  des  législateurs 
plus  nourris  des  doctrines  des  philo- 
sophes que  des  maximes  évangéliques, 
consacrent  tous  les  préjugés,  toutes  les 
erreurs  de  l'antique  société;  etque  dans 
nos  écoles  le  dïgesle ro//iain  enseigne  en- 
core publiquement  et  sans  contestation, 
que  le  droit  naturel  est  non  seulement 
propre  à  l'homme  mais  commun  à  tous 
les  animaux  ;  d'où  il  suit  naturellement 
que,  comme  le  droit  de  se  défaire  d'un 
animal  malfaisant  est  généralement  re- 
connu ,  la  peine  de  mort  dérive  de  cet 
axiome  que  presque  tous  nos  législateurs 
et  niOme  le^ plus  modernes  ont  aveuglé- 
ment adopt^. 

On  ajoutera  encore  peut-être  que  la 
peine  de  mort  a  reçu  une  sorte  de  sanc- 
tion divine  dans  les  paroles  que  le  Se^i- 
gncur  adressa  à  ISoé  après  le  déluge  et  qui 


204 


DU  GRAND  SACRIFICE 


semblent  avoir    constitué    un   nouveau 
droit  à  la  nouvelle  race  humaine  qui  de- 
vait naîlre   du    saint   patriarche.  Mais, 
comme   nous    l'avons  dit  plus  haut,  les 
lois  de  rigueur  qui  pouvaient  convenir  à 
l'ère  de  justice  qui  avait  suivi  le  déluge, 
ne  conviennent  plus  à  l'ère  de  grâce  qui 
a  suivila rédemption;  toutes  lesloisjudaï- 
ques ,  même  celles  que  Dieu   avait  don- 
nées au  Sinaï  ont  été  abrogées  sur  le  Cal- 
vaire, au  moment  où  le  Fils  de  l'homme 
s'écria  :    tout    est    consommé.   L'ancien 
monde  en  effet,  était  venu  finir  à  cette  li- 
mite de  la  croix  dressée  par  Dieu  môme 
entre  deux  ères  entièrement  opposées;  le 
seul  code  de  l'ère  nouvelle  est  l'Evangile  ; 
le  seul  législateur,  Jésus-Christ  ;  les  seuls 
commentateurs  ,  ses  apôtres.   Or  ni  dans 
leurs  écrits,  ni  dans  leur  enseignement,  ni 
dans  leur  exemple  ,  rien  ne  confirme  à  la 
race  chrétienne  le  droit  de  mort  confi'ré 
à  la  race  post-diluvienne,  ^'ous  irons  même 
plus  loin  ;Pilate,  selon  nous,  apourjamais 
rendu   impossible  aux  hommes  le  juste 
exercice  d'un  tel  droit,  et  puisque  la  jus- 
tice  humaine  s'est  montrée  une  fois  as- 
sez incertaine  dans  ses  jugemens,  assez 
iniquepour  s'en  servir  contre  l'innocence 
et  la  sainteté  même,    elle  en  a  dès  lors 
perdu  la  faculté:  elle  s'est  déclarée  irré- 
vocablement incapable;et  la  manière  dont 
elle  en  a  continué  l'usage  pendant  trois 
siècles,  aux  amphithéâtres,  dans  les  pré- 
toires et  sur  toutes  les  places  publiques 
de  l'empire  ,   confirme  pleinement  l'in- 
capacité dont  nous  l'accusons. 
'     Tout  ce  qu'on  peut  dire  maintenant , 
"ïion  pas  en  faveur  ,  mais  en  excuse  du 
maintien  d'une  telle  peine  dans  nos  lois, 
c'est  que  notre  société  a  besoin  de  s'im- 
biber plus  fortement  des  doctrines  du 
Christianisme  avant  d'en  adopter  la  lé- 
gislation si  simple  et  si  pure.  Les  mœurs 
agissent  bien  plus  efficacement  sur  les 
lois  que  les  lois  sur  les  mœurs.  A  me- 
sure que  celles-ci  se  modifieront ,  les 
autres  s'harmoniseront  avec  elles.  En  at- 
tendant, il  faut  craindre  de  dépouiller 
la  justice  humaine  avant  que  celle  de 
'  Dieu  ait  pris  sa  place  dans  la  foi  des  hom- 
mes  :  il  ne  faut  pas  lui  disputer  le  crimi- 
nel tant  qu'il  n'y  a  pas  à  côté  d'elle  une 
^  autre  justice   qui  s'en  empare.   Que  la 
'  crainte  ,  ce  mobile  de  l'ancienne  loi  , 
'  contienne  l'humanité  que  n'a  pas  encore 


,  OU  DE  LA  GUERRE , 

vivifiée  l'amour,  mobile  de  la  loi  nou- 
velle !  Il  vaut  encore  mieux,  peut-être, 
jeter  un  homme  à  l'échafaud  qu'au  ba- 
gne ;  Dieu  le  prendra  moins  dégradé. 

Mais  nulle  de  ces  considérations  qu'on 
peut  alléguer  en  faveur  du  meurtre  judi- 
ciaire n'est  applicable,  selon  nous,  au 
meurtre  guerrier,  qui  nous  semble  toul- 
à-fait  en  dés  ccord  avec  notre  civilisa- 
tion :  il  ne  faudrait  pas  remonter  bien 
haut  pour  ne  trouver  à  d'épouvantab!es 
guerres  que  des  motifs  assez  futiles  pour 
ne  pas  même  produire  entre  individus 
une  querelle  de  salon.  Certes,  les  hom- 
mes qui,  de  sang  froid  et  dans  un  esprit 
de    vengeance  ou   d'intérêt  personnel  , 
ont  provoqué  d.ms  la   société  humaine 
cesdoul '"^  s,  ces  désolations,  ces  pertur- 
bations Vv  jlentes ,  ces  subversions  d'exis- 
tences   suites  inévitables  de  la  moindre 
guerre  entre  nations  ,  mériteraient  plus 
d'anathèmes  que  le  meurtrier  de  grand 
chemin  ou  le  duelliste  qui  n'est  qu'un 
meurtrier    amnistié    par    l'opinion  ;    et 
pourtant  l'Eglise  qui  se  montre  si  sévère 
à  ces  deux  espèces  d'hommes  jusqu-'à  re- 
fuser ses  prières  aux  derniers  ,  l'Eglise 
n'a  prononcé  aucune  malédiction  contre 
l'homme  de  guerre  !  Bien  plus ,  il  a  eu 
jusqu'ici  rang  à  part  dans  la  société,  et 
le  premier,  comme  le  sacrificateur  dans 
les  temps  antiques  :  ce  qui  prouve,  nous 
le  répétons  ,  qu'il  y  a  encore  beaucoup 
de  paganisme  dans  nos  mœurs. 

M.  de  Maistre  demande  pourquoi  le 
militaire  et  le  bourreau  sont  aux  deux 
degrés  opposés  de  l'échelle  sociale,  et  il 
semble  décider  que  raisonnablement  leur 
place  devrait  être  toute  contraire  à  celle 
que  leur  assigne  respectivement  l'opi- 
nion ,  l'un  ne  répandant  que  du  sang 
coupable  et  l'autre  que  du  sang  innocent. 
Et  c'est  justement  là  le  motif  de  l'é- 
norme distance  qu'il  y  a  entre  ces  deux 
êtres  :  l'effusion  du  sang  coupable  n'est 
pas  une  oblation,  un  sacrifice;  c'est,  dans 
nos  mœurs ,  l'acquittement  d'une  dette 
envers  une  justice  quelconque,  au  moins 
l'humaine,  si  ce  n'est  la  divine.  Dans  l'an- 
cienne loi  judaïque ,  nul  animal  impur 
n'était  propre  au  sacrifice;  dans  le  paga- 
nisme même,  la  victime  était  choisie  sans 
souillure  :  c'était  le  plus  souvent  la  blan- 
che génisse ,  le  taureau  ou  le  bélier  non 
pubhres.  L'Uomrae  coupable  était  dans  la 


PAR  M.  GUÏRaUD. 


20â 


catégorie  des  animaux  impurs  ;  et  il  n'y 
avait  rien  dans  tout  cela  qui  fût  digne 
d'être  offert. 

Ce  qui  plaçait  dans  l'antiquité  le  sacri- 
ficateur en  un  si  haut  rang,  c'est  que  les 
hommes,  ne  correspondant  avec  la  divi- 
nité qu'au  moyen  des  sacrifices,  celui  qui 
les  offrait  devenait  leur  interprète  envers 
elle,  et  pour  s'élever  à  la  hauteur  d'une 
telle  fonction  ,  semblait  se  détacher  en 
quelque  sorte  de  la  société  humaine  pour 
se  rapprocher  du  Ciel. 

Eh  bien!  cette  juste  considération,  cet 
honneur  mérité,  rendus  au  sacrificateur 
antique  ,  sont  passés  dans  les  temps  mo- 
dernes à  l'homaie  de  guerre,  le  seul  agent 
des  sacrifices  qui  nous  reste,  selon  le 
monde.  C'est  à  ce  titre  qu'une  si  haute 
place  lui  est  assignée,  quoique  religieu 
sèment  le  premier  rang  dans  la  société 
chrétienne  appartienne  au  sacrificateur 
quotidien  de  l'hostie  divine. 

Donc  pour  les  hommes  de  la  chair, 
pour  les  païens  actuels,  l'homme  de 
guerre  est  demeuré  au  rang  du  sacrifica- 
teur des  vieux  temps;  pour  les  hommes 
de  l'esprit,  pour  les  vrais  cl^étiens , 
l'homme  de  guerre  att'jnd  sa  place ,  et 
pourrait  bien,  en  dernier  analyse,  des- 
cendre à  côté  du  bourreau.  Puisqu'il  n'y 
a  plus  qu'un  sacrihce  d'oblation  agréa- 
ble à  Dieu,  celui  du  Calvaire,  universel- 
lement renouvelé  sur  la  surface  de  la 
terre;  toutes  les  autres  imniolalions,  re- 
léguées sous  l'empire  du  cliâtiment,  per- 
dent tout  leur  prix  ;  et  celui  ou  ceux  qui 
infligent  ce  châtiment  à  leurs  semblables 
n'ont  plus  droit  aux  mêmes  honneurs. 

Or,  ici,  il  n'y  a  pas  de  milieu  possible  ; 
si  la  guerre  n'est  pas  le  plus  noble  des 
travaux  de  l'homme,  il  en  est  le  plus  vil  ; 
car  nul  ne  répugne  plus  à  sa  nature  ;  nul 
n'entraîne  avec  lui  plus  de  dt^sordre,  nul 
enfin  ne  le  fait  sacrifiera  un  vil  intérêt  plus 
de  nobles  sentimens  et  de  belles  quali- 
tés :  l'élévation  ou  la  bassesse  de  cet  in- 
térêt décide  tout. 

S'il  est  oblatif,  ce  qu'en  termes  sociaux 
on  appelle  patriotique  ,  l'état  militaire  a 
encore  de  la  grandeur  et  participe  de 
l'importance  de  l'objet  qu'il  se  propose. 

Si,  au  contraire,  cet  intérêt  est  réduit 
aux  proportions  de  l'individu,  si  celui 
qui  porte  les  armes  a  balancé  longtemps 
eatre  cet  ^tat  et  un  autre,  et  n'a  calculé, 


en  se  décidant ,  que  les  avantages  hono- 
rifiques ou  pécuniaires  qu'il  pourrait  en 
retirer,  cette  profession  ainsi  embrassée 
n'est  plus  \élat  militaire  comme  la  civi- 
lisation actuelle  le  dénomme  ;  c'est 
comme  on  le  disait ,  il  y  a  quelques  cen- 
taines  d'années,  à  une  époque  où  l'armée 
ne  se  recrutait  guère  que  de  gens  sans 
aveu  et  d'aventuriers,  c'est  vulgairement 
le  métier  des  armes. 

Or,  si  Vétat  est  noble  le  métier  est  in- 
fâme. Tuer  et  se  faire  tuer  pour  de  l'ar- 
gent, c'est  le  dernier  degré  de  la  dégra- 
dation humaine.  De  tels  soldats  sont  de 
vrais  bourreaux  à  la  disposition  ,  non 
pas  d'une  justice  quelconque,  mais  d'une 
ambition,  d'une  vengeance,  d'une  mau- 
vaise passion  de  cœur  :  il  n'y  a  pas  assez 
de  mépris  pour  un  tel  oubli  de  la  dignité 
humaine.  Encore  quelques  siècles ,  peut- 
être  quelques  années  ,  et  le  métier  des 
armes  sera  envisagé  sous  ce  véritable 
esprit. 

Du  reste  ,  ne  nous  y  trompons  point. 
Si  la  profession  militaire  avait  conservé 
jusqu'à  nos  jours  une  si  haute  place  dans 
notre  considération  ;  si  même  le  Chris- 
tianisme avait  semblé  quelquefois  la  con- 
sacrer, c'est  qu'on  ne  saurait  méconnaître 
qu'il  fut  un  temps,  dont  quelques  siècles 
seulemerit  nous  séparent .  où  le  glaive 
avait  reçu  une  sorte  de  baptême  ,  et  où 
celui  qui  le  tenait  exerçait  presque  un 
sacerdoce  social.  Nous  voulons  parler  de 
cet  âge  de  la  chevalerie  ,  où  la  force  , 
pour  se  faire  absoudre  dans  le  sanctuaire 
et  garder  un  rang  honorable  dans  la  so- 
ciété nouvelle,  se  voua  à  la  défense  du 
droit;  où,  à  défaut  d'autre  justice  ,  le 
Christianisme  dut  consacrer  cette  justice 
errante  et  armée.  Voyez  ,  néanmoins  , 
de  quelles  précaution*,  de  quels  aver- 
tissemens  ,  de  quelles  promesses  deman- 
dées, l'Eglise  fait  précéder  cette  con- 
sécration du  glaive  !  Certes  ,  la  force 
guerrière  telle  que  Rome  et  plus  tard  ses 
sauvages  vainqueurs  l'avaient  fait  con- 
naître, a  changé,  pour  se  présentera 
l'autel ,  de  forme  et  de  nom  ,  comme  le 
faisaient ,  à  celte  époque  ,  les  catéchu- 
mènes qui  demandaient  le  baptême.  Au 
lieu  d'un  intérêt  humain  pour  mobile  , 
elle  adopte  le  désintéressement  le  plus 
absolu  ,  le  dévouement  le  plus  généreux. 
Disséminée  sur  toute  la  surface  de  l'Eu- 


206  BABYLONE  ET 

-   ■  .rj.   ■   .:. 

rope,  agitée  à  cette  époque  et  comme  en 
travail  de  sa  nouvelle  constitution  poli- 
tique, la  force  ne  s'attribue  d'autre  droit 
que  la  protection  du  faible  ,  le  redresse- 
ment des  torts  violens  ,  la  défense  des 
intérêts  légitimes  ,  l'exemple  enfin  du 
sacrifice  continu  de  ses  biens  ,  de  son 
repos  ,  de  son  sang  ,  et  mérite  au  che- 
valier cette  considération  spéciale  qu'en 
aucun  temps  et  chez  aucun  peuple  l'hom 
me  d'armes  n'avait  possédée  à  un  si  haut 
degré. 

Pourquoi  ?  parce  que  la  doctrine  du 
dévouement ,  cette  doctrine  si  solennel- 
lement professée  au  Calvaire  ,  se  trou- 
vait hautement  pratiquée  par  cette  ad- 
mirable institution;  parce  que  la  cha* 
rite  chrétienne  ,  pour  s'exercer  plus  uti- 
lement ,  avait  seulement  pris  la  foror  e 
de  ces  temps  ,  forme  toute  armée  ,  et 
qu'avaient  adoptée  ,  à  cette  époque  ,  les 
hommes  comme  les  choses  ,  les  villes 
comme  leurs  magistrats ,  les  campagnes 
comme  leurs  possesseurs,  les  églises  elles- 


SES  RUINES, 

niêmes  comme  quelques  uns  de  leurs  évo- 
ques qui  prenaient  la  massue  en  guise 
d'épée  ,  quoiqu'ils  eussent  mieux  fait  de 
garder  le  bâton  pastoral  qui ,  entre  les 
mains  du  saint  pape  Léon,  avait  protégé 
Rome  plus  efficacement  que  cent  mille 
soldats.  ' 

Après  avoir  montré  la  force  des  armes 
chrétiennement  reconstituée  ,  il  nous 
reste  à  suivre  les  diverses  variations  ou 
plutôt  les  d^^gradations  qu'elle  a  subies  , 
depuisle  chevalier  du  moyen  âge  jusqu'à 
l'officier  prolétaire  de  notre  époque  \  et 
en  la  présentant  à  tous  telle  que  le  pro- 
grès chrétien  l'a  faite,  c'est-à-dire  ,  sim- 
ple auxiliaire  de  la  police  à  l'intérieur  , 
subordonnée  passive  à  ^extérieur,  du  plus 
insignifiant  protocole ^  il  ne  sera  pas  dif- 
ficile de  juger  eu  quel  rang  social  elle 
est  tombée  de  nos  jours,  et  de  pressentir 
celui  qu'elle  occupera  dans  un  avenir  peu 
éloigné. 

A.   GOlftAUD. 
De  l'Académie  française. 


COURS  D'ARCHÉOLOGIE, 
FAIT  A  LA  BIBLIOTHÈQUE  ROYALE  PAR  M.  RAOUL  ROCHETTE. 


,    ANTIQUITÉS  .ISIATIQI'ES.  —  BABYLONE  ET  SES  RUINES. 


La  science  de  l'antiquité  est  trop  vaste, 
el  il  y  a  trop  de  diversité  dans  ses  prin- 
cipaux monumens,  pour  qu'il  ne  soit  pas 
d'abord  xiéccssaire  de  les  soumeLtre  à  un 
examen  successif  et  détaillé.  Ce  mode 
d'exposition  ,  dont  la  variété  soutient 
l'intérêt ,  a  l'avantage  de  faciliter  plus 
tard  les  rapprochemens.  Par  des  éludes 
comparatives ,  il  permet  d'établir  la  li- 
lialion  de  l'iiistoire  ,  les  rapports  des 
peuples,  la  marche  de  la  civilisation,  et 
il  atteint  de  la  sorte  le  but  philosophique 
de  l'archéologie,  son  point  de  vue  le  plus 
élevé.  C'est  ainsi  que  dans  la  série  de  ses 
cours,  M.  Raoul-Kochclte  a  successive- 
ment fait  coruiaîlre  l'art  égyptien  ,  l'art 
grec  et  étrusque,  les  anli(|uilés  de  Rome, 
Viconogviiphic  grecque  cl  romaine ,  les 


monumens  primitifs  du  Christianisme 
qui  se  rattachent  à  la  décadence  de  l'art 
antique,  et  qu'il  est  allé  étudier  lui-môme 
jusque  sur  les  ruines  des  catacombes. 
.  Enfin  le  savant  professeur  a  consacré 
de  nombreuses  recherches  à  l'étude  des 
antiquités  de  la  Haute-Asie.  Celles-ci 
comprennent  les  monumens  de  plusieurs 
nations  unies  entre  elles  par  la  parenté 
des  langues  et  des  mœurs ,  des  arts  et 
des  religions,  et  dont  chacune  a  joué  un 
rôle  puissant  dans  l'histoire  du  monde. 
La  France  ne  possède  de  la  civilisation 
de  ces  peuples  que  bien  peu  de  monu- 
mens; mais  les  travaux  dignes  du  plus 
haut  intérêt,  qui  depuis  une  vingtaine 
d'années  viennent  chaque  jour  enrichir 
le  domaioe  de  la  science,  comblent  avec 


rapidité  ces  lacinies,  et  font  espérer  que 
d'ici  à  peu  de  temps  les  antiquaires 
pourront  l'étudier  sous  toutes  ses  faces, 
l'environner  de  vives  lumières  ,  la  voir 
et  la  montrer  complète  ,  et  en  faire  res- 
sortir toutes  les  vérités  utiles  à  l'intelli- 
gence des  origines  et  de  la  marche  de 
l'humanité. 

Sous  la  dénomination  à^  Antiquités  asia- 
tiques, "^l.  Raoul-Rochette  ,  embrassant 
l'archéologie  de  plusieurs  civilisations, 
examinera  donc  successivement  les  mo- 
numens  de  chacune  d'elles.  Son  but  prin- 
cipal sera  de  les  soumettre  ensuite  aux 
rapprochemens  qui  pourront  en  faire 
sentir  les  analogies  et  les  différences. 

Babylone ,  la  Mcdie  ,  la  Perse  ,  la  Phé- 
nicie,  l'Asie-Mineure,  la  Grèce  et  l'Etru- 
rie,  seront  les  théâtres  divers  de  ses  ex- 
cursions stientifiques  dans  le  passé. 
D'abord  Babylone,  car  le  nom  de  cette 
ville  est  le  point  de  départ  de  l'histoire. 
Là  fut  le  berceau  des  nations  ;  U  com- 
mencent avec  l'horizon  historique  les 
premières  traditions  positives  des  desti- 
nées humaines  ,  les  plus  anciens  souve- 
nirs de  la  lutte  et  de  la  dispersion  des 
races;  car  c'est  là,  dans  l'immense  plaine 
de  Sennaar,  entre  l'Euphrate  et  le  Tigre, 
que  s'éleva  cette  tour  dont  les  hommes 
primitifs  voulaient  faire  la  hauteur  égale 
à  leur  ambition  ,  et  dont  les  débris  gi- 
gantesques attestent  encore  aujourd'hui, 
sur  l'emplacement  de  Babylone,  la  gran- 
deur inouïe  de  leurs  efforts.  Cf  s  ruines 
monumentales  suffisent  à  elles  s^^ules 
pour  justifier  tout  ce  que  l'histoire  nous 
a  fait  connaître  de  ces  premiers  empires 
dont  elles  furent  jadis  les  plus  nobles 
ornemens,  et  elles  rendent  à  tous  les 
yeux  un  éclatant  témoignage  de  la  vérité 
des  traditions  anciennes,  reléguées  tiop 
long-temps  par  des  esprits  frivoles  dans 
le  domaine  des  fictions.  Leur  aspect 
frappe  et  saisit  l'imagination,  et  réveille 
des  images  de  puissance  et  de  richesse 
qu'on  ne  saurait  concevoir  ailleurs. 
Ces  débris  merveilleux,  bien  supérieurs 
à  ceux  de  l'Egypte  ,  nous  révèlent  tout 
ce  que  l'histoire  nous  a  caché  sur  les 
empires  d'Assyrie ,  qui  touchaient  au 
berceau  du  monde,  et  dont  l'origine  se 
perd  dans  la  nuit  des  temps.  La  gloire 
même  de  Sésostris,  ou  pour  lui  restituer 
son  véritable  nom,  de  Rbamsès,  ne  pour- 


PAR  M.  THOMASSY.  207 

rait  soutenir  l'éclat  de  celle  de  Nemrod 
ou  de  Sémiramis ,  dont  les  noms  sont 
encore  attachés  aux  ruines  des  monu- 
mens  les  plus  étonnans  qui  soient  sortis 
de  la  main  des  nations. 

Toutefois,  qui  le  croirait?  Babylone 
et  son  art,  la  Chaldée  et  son  culte,  sont 
restés  inaperçus  jusqu'à  nos  jours  ;  au- 
cune mention  n'a  été  faite  d'eux,  et  l'il- 
lustre Winckelmann,  ne  leur  accordant 
aucune  place  dans  son  Histoire  de  l'Art 
antique ,  ne  les  a  pas  même  nommées. 
On  dirait  qu'il  n'a  soupçonné  ni  la  gran- 
deur de  leurs  temples ,  ni  la  renommée 
de  leurs  dieux  ;  oubli  vraiment  inconce- 
vable de  la  part  d'un  homme  de  génie, 
et  qui  montre  tout  ce  qui  reste  à  faire 
pour  compléter  son  œuvre  !  i.a  page  la 
plus  importante  de  l'Histoire  de  l'Art  est 
encore  à  écrire.  Il  faut  se  hâler  de  rem- 
plir ce  feuillet  nouveau,  car  on  n'a  pour 
le  composer  que  des  monumens  en  ruines 
restitués  péniblement  par  les  antiquaires, 
à  mesure  que  le  temps  et  la  barbarie  les 
détruisent  chaque  jour. 

Naguère  une  science  sceptique ,  légère 
et  moqueuse,  qui  se  nommait  gravement 
Philosophie  de  l'Histoire,  traitait  Baby- 
lone et  ses  grandeurs  de  fables  et  de  fic- 
tions chimériques.  Les  richesses  de  Suze 
lui  paraissaient  inventées  à  plaisir.  Les 
traditions  primitives  de  l'Orient  n'é- 
taient pour  elle  que  des  conceptions 
mensongères,  ayant  tout  au  plus  une  va- 
leur poétique  et  romanesque  ,  frappées 
au  coin  du  merveilleux  comme  un  conte 
des  mille  et  une  Nuits. 

Méconnaissant  ainsi  la  Bible  et  ou- 
bliant Hérodote  ,  cette  science  superfi- 
cielle ne  voyait  dans  le  développement 
de  l'hisîoire  qu'une  suite  de  croquis 
agréablement  variés  ,  une  galerie  de  pe- 
tits tableaux  où  elle  croyait  passer  en 
revue  les  siècles  écoulés,  et  pouvoir  évo- 
quer de  leur  tombe  les  génies  divers  des 
civilisations  éteintes.  Mais  un  jour  est 
venu  où  l'on  a  secoué  le  joug  importun 
de  cette  science  de  doutes  et  de  négation , 
et  l'école  voltairieiine  n'était  plus. 

Cependant ,  alors  môme  qu'elle  exer- 
çait tout  son  empire  avec  les  armes  de  sa 
critique  envenimée  et  ses  éclats  de  rire 
nioqi'eurs ,  des  homnaes  qui  ne  faisaient 
pas  de  l'esprit,  sentaient  le  besoin  de  se 
livrer  à  des  recherches  consciencieuses  j 


208 


BABYLOINE  ET  SES  RUIKES, 


et  voyageurs  éclairés,  allaient  visiter  le 
théâtre  des  grands  et  des  anciens  souve- 
nirs. C'était  ^iebuhr  qui  parcourait  l'E- 
gypte et  la  Syrie ,  et  allait  dans  la  Perse 
copier  les  inscriptions  de  Persépolis. 

C'était  aussi  un  jeune  Français  sans 
fortune ,  mais  plein  de  savoir  et  d'en- 
thousiasme, qui  s'embarquait  simple  sol- 
dat sur  un  bâtiment  de  l'Etat,  arrivait 
dans  l'Inde  ,  et  sans  ressources  ,  presque 
sans  argent ,  au  milieu  des  aventures  les 
plus  romanesques  ,  allait  à  pied  de  Pon- 
dichéry  à  Chandernagor,  de  Chanderna- 
gor  à  Surate,-  et  là,  sans  autre  guide  que 
son  génie,  se  mettait  en  rapport  avec  les 
prêtres  parses ,  apprenait  le  zend ,  fai- 
sait la  conquête  de  cette  ancienne  langue 
bactrienne  ,  et  étudiait  le  réformateur 
Zoroastre,  tandis  que  l'Angleterre  et  la 
France  se  faisaient  une  guerre  acharnée. 
Empêché  par  la  prise  de  Pondichéry  de 
se  rendre  à  Benarès  ,  cet  ancien  sanc- 
tuaire de  Plnde.  où  il  eût  pu  s'initier 
dans  la  science  des  Yédas,  dans  les  mys- 
tères les  plus  secrels  des  Brachmanes  ; 
il  retint  en  Frarcp,  après  huit  années  de 
travaux  et  de  fatigues  inouïes,  pauvre 
coiiime  il  l'avait  toujours  f'té;  ne  son- 
geant qu'à  1  enrichir  du  fruit  de  s'^s  glo- 
rieuses recherches,  et  lui  apportant  des 
manuscrits  précieux  qu'il  avait  refusés 
aux  Anglais,  quoiqu'on  lui  en  eût  oifert 
la  somme  (bien  considérable  pour  lui}de 
30,000  fr-  Au  sein  de  la  révolution  ,  il 
vécut  obscur  et  oublié  ;  tout  entier  à  son 
œuvre,  à  la  pub'icaiion  du  Zend-avesta 
dont  il  put  enfin  doter  sa  patrie,  l'Europe 
et  le  monde  savant.  Cependant,  après 
tant  de  fatigues  et  de  travaux  ,  pourquoi 
faut-il  que  cet  homme  de  dévouement , 
Anquetil-Duperron,  qu'on  ne  doit  jamais 
nommer  qu'avec  ri'spect,  mourût  à  Paris 
dans  l'isolement .  dans  la  plus  profonde 
misère,  privé  de  secours,  chassé  de  fln- 
stitiit  pour  avoir  refusé  un  serment  qui 
répugnait  à  sa  conscience:  noble  victime 
de  sa  loyauté,  comme  il  avait  été  durant 
sa  vie  le  martyr  de  la  science  !  JNulle 
gloire  assuréiuL-nl  ne  fut  mieux  acquise 
que  la  sienne  cl  achetée  par  plus  de  sa- 
crilices. 

Depuis  lors,  l'expédition  mémorable 
d'Egypte  est  venue  facili'er  \fs  recher- 
ches sur  une  plus  vaste  échillc.Un  monde 
nouveau  a  été  découvert ,  et  Uvrc  aux  ex- 


plorations ;  de  nombreux  savans,  in- 
fatigables travailleurs,  marchant  sur  les 
traces  de  Iviebuhr  et  d'Anquetil,  sont 
parvenus ,  sur  une  foule  de  points  à  la 
fois  ,  à  rétablir  l'autorité  des  traditions 
primitives,  et  à  faire  de  chaque  antiquité 
autant  de  vérités  nouvelles.  Faire  revivre 
tout  ce  qui  est  mort  dans  l'oubli  des  an- 
ciens temps,  et  rendre  à  la  mémoire  des 
hommes  tout  ce  qu'elle  a  perdu ,  c'est 
faire  sans  doute  une  œuvre  aussi  méri- 
toire que  de  l'enrichir  de  ce  qu'elle  n'a 
jamais  possédé.  Or,  ce  sera  là  le  point 
de  vue  du  cours  de  M.  Raoul-Rochette , 
et  nous  n'avons  pas  besoin  de  faire  re- 
marquer tout  ce  que  la  science  peut  y 
gagner. 

Une  semblable  pensée  dirigeait  l'illus- 
tre Champollion,  lorsqu'il  parvint  à  res- 
tituer les  noms  des  rois  égyptiens  et  ^ 
prouver  leur  conformité  avec  ceux  indi- 
qués par  les  tables  de  Manéthon. 

La  critique  a  aussi  mis  hors  de  doute 
la  vérité  des  récits  de  Sanchoniaton  et 
de  Pliilon  de  Biblos.  Elle  a  discuté  et 
éclairci  le  texte  de  Bérose  ;  et  l'alphabet 
phénicien  ,  à  peu  près  fini ,  n'a  besoin 
pour  se  vérifier  dans  l'application ,  que 
d'un  monument  étendu  qui  peut  sorliy 
au  premier  moment  des  ruines  de  Car- 
thage ,  si  voisines  de  notre  conquête 
d'Alger. 

Les  efforts  de  la  science  n'ont  pas  été 
non  plus  infructueux  dans  l'étude  de  Pé- 
ciilure  cunéiforme  de  Babylone  et  de 
Persépolis.  La  clef  de  ces  caractères  gra- 
phiques semblait  introuvable 5  le  secret 
qui  les  enveloppait,  plus  obscur  que  ce- 
lui des  hiéroglyphes  d'Egypte,  rappelait 
les  mots  mystérieux  qui  vinrent  troubler 
la  joie  du  festin  de  Balthazar,  et  que 
Daniel  seul  put  expliquer.  Cependant, 
ma'gré  la  ténébreuse  horreur  qui  l'enve- 
1  ppait ,  des  inscriptions  de  cette  écrit 
ture  cunéiforme,  trouvées  en  Arménie, 
se  sont  éclairciiis  devant  les  investiga- 
tiot  s  <^e  MM.  Grotefend  et  Saint  Martinj 
<  ll<  sont  fourni  qnelqi»  s  1  oms  pi  opres,  et 
tout  fait  espérer  qu'e  1  s  mi  tlront  sur 
la  voie  de  nouvelles  découvertes. 

D  un  autre  côté,  grâce  aux  travaux  de 
MM.  Bupp,  Lassen,  Sc.hlegei,  E.  Burnouf, 
les  voiles  qui  cachai^^nt  le  Sanski  it,  celte 
langue  saciée  des  Indiens,  ne  s'opposent 
pluij  ik  la  curiosité  des  savans  ;  et  sa  coin- 


PAR  M.  THOMASSY. 


209 


mune  origine  avec  la  plupart  des  lan- 
gues de  l'Europe,  surtont  avec  les  dia- 
lectes de  la  Grèce  et  de  l'Etrurie.  ouvre 
les  canaux  jiisqu'ici  inconnus,  qui  por- 
tèrent jusqu'au  fond  de  l'Occident  la  ci- 
vilisation orientale.  Par  là,  se  trouveront 
confirmées  les  traditions  antiques  sur  la 
marche  des  peuples  5  et,  à  l'appui  de  leur 
vérité,  l'aspect  des  ruines  pélasgiques  et 
étrusques  achèvera  d'établir  la  parenté 
irrécusable,  la  filiation  intime  de  !a  Grèce 
et  de  l'Eirurie,  avec  la  Haute-Asie.  Alors 
mieux  étudiées,  les  civilisations  de  ces 
contrées  enfantées  les  unes  par  les  au- 
tres, nous  donneront  le  complément  de 
l'histoire  primitive  des  peuples,  et  nous 
révéleront  dans  leurs  monumens  les  hau- 
tes archives  de  l'humanité. 

Ainsi  tombent  désormais  les  fausses 
critiques  du  dix  huitième  siècle,  ses  théo- 
ries subtiles  et  frivoles,  et  les  préjugés 
de  son  incrédulité  irréligieuse.  La  Bible 
reprend  toute  son  autorité;  elle  se  revêt 
de  nouveau  du  respect  de  la  science 
qu'elle  n'aurait  jamais  dû  perdre  ;  et  in- 
dépendamment de  son  caractère  divin, 
qu'il  ne  nous  appartient  pas  de  discuter, 
elle  n'en  est  pas  moins  le  recueil  le  plus 
précieux  et  le  plus  authentique  de  docu- 
mens  originaux  qu'un  peuple  puisse  pos- 
séder sur  son  histoire  ;  mais  en  même 
temp?  que  la  foi  historique  recommence 
pour  ce  livre  sacré,  elle  renaît  aussi  pour 
Hérodote  et  pour  Ctésias.  Ces  écrivains 
profanes  sont  désormais  au  dessus  des 
reproches  que  leur  adressait  l'ignorance. 
Parmi  les  récits  mensongers  dont  on  les 
accusait,  se  rencontrent  sans  doute  des 
fables  populaires;  mais  elles  sont  iécon- 
des  en  idées  philosophiques,  et  dignes 
d'un  examen  sérieux;  car  les  traditions, 
la  religion  ou  l'opinion  de  tout  un  peu- 
ple ,  révéleront  toujours  de  grandes  vé- 
rités. 

S'il  se  rencontre  donc  des  critiques 
superficiels  qui  dédaignent  encore  la  Bi- 
ble et  nient  l'importance  des  renseigne- 
mens  fournis  par  Hérodote  ou  Clé.sias, 
abandonnons-les  au  besoin  qui  les  tour- 
mente sans  doute  de  mépriser  et  de  nier; 
laissons-les  se  complaire  dans  les  habi- 
tudes du  doute  et  du  persiflage  ;  mais  ne 
leur  répondons  pas.  Car,  comment  se 
faire  entendre  de  gens  arriérés  d'un  demi- 
siècle?  Le  temps  est  d'ailleurs  trop  pré- 

TOMB  IV.  -•  H"  21,  J837. 


cieux  pour  le  sacrifier  à  ces  traînards  de 
la  science  et  de  la  raison... 

Dans  la  carrière  qui  est  ouverte,  pour 
s'assurer  la  roule  véritable,  il  sera  né- 
cessaire de  confronter  la  Bible  avec  les 
auteurs  grecs,  et  de  comparer  leur  té- 
moignage à  celui  des  monumens.  Une 
conformité  parfaite  dans  les  documens 
sacrés  et  profanes  résultera  le  plus  sou- 
vent de  leur  examen  critique;  souvent 
aussi ,  leur  accord  unanime  trouvera  un 
nouvel  appui  dans  les  œuvres  de  l'art 
antique,  et  alors,  qui  pourrait  douter 
de  la  vérité  de  ces  témoins  si  divers,  si 
peu  en  rapport  les  uns  avec  les  autres, 
et  qui  tiennent  tous  un  même  langage? 
Le  plus  haut  degré  de  certitude  se  trou- 
vera dans  les  dépositions  unanimes,  et 
les  faits  nouveaux  qui  en  résulteront  se- 
ront dès  lors  pour  nous  autant  de  vérités 
retrouvées  pour  éclairer  notre  marche; 
autant  de  secrets  arrachés  à  l'antiquité 
asiatique,  qui  viendront  combler  les  la- 
cunes et  fonder  l'unité  de  la  science  : 
science  immense,  comme  nous  l'avons 
déjà  dit,  bien  incomplète  encore,  bien 
peu  en  harmonie  avec  elle-même,  et  com- 
prenant depuis  Nemrod  jusqu'à  Alexan- 
dre, les  destinées  d'une  civilisation  gigan- 
tesque ,  qui  eut  pour  siège  Babyione , 
d'où  elle  régna  par  l'intelligence  et  la 
conquête ,  et  exerça  sur  le  monde  une 
influence  de  traditions  qu'il  ne  saurait 
jamais  secouer;  car,  qui  pourrait  s'affran- 
chir pleinement  du  passé,  de  la  puis- 
sance des  souvenirs,  de  l'atmosphère  de 
l'intelligence,  et  qui  pourrait  déterminer 
les  bornes  de  l'héritage  que  nous  a  trans- 
mis l'antique  Orient?  Le  Christianisme 
lui-même  nous  est  venu  de  l'Asie,  et  avec 
lui  la  source  de  tous  les  progrès. 

Avant  de  commencer  l'histoire  de  la 
civilisation  orientale  par  celle  de  l'art 
jetons ,  avec  M.  Raoul-Rochette,  un  coup 
d'oeil  sur  la  carrière  que  nous  aurons  à 
parcourir. 

Babyione  nous  donnera  d'abord  le  pre- 
mier anneau  des  destinées  humaines.  Ses 
ruines  immenses  permettront  de  recons- 
truire par  la  pensée  ce  qui  s'est  perdu 
de  sa  civilisation  ,  et  leur  témoignage 
permettra  de  suppléer  au  silence  de's  mo- . 
numens  écrits.  Mnive  appelle  aussi  noire 
attention;  mais  elle  a  presque  entièrement 
disparu.  Ecbatanc  n'a  légm3  que  de  f^- 

u 


210 


BABYLONE  ET  SES  RUINES, 


blés  vestiges ,  et  les  ruines  de  Suze  n'of- 
frent que  des  problèmes  à  résoudre  : 
mais,  il  suffit  deBabylone  pour  occuper 
à  la  fois  le  philosophe  et  l'antiquaire  :  il 
suffit  de  ses  ruines  qui  couvrent  dix-huit 
lieues  de  terrain,  rt  que  n'ont  pu  anéan- 
tir ni  des  invasions  multipliées ,  ni  le  voi- 
sinage de  Séleutie  et  de  Bagdad,  cons- 
truites à  leurs  dépens,  pour  réclamer 
le  concours  de  tous  les  travaux  de  pa- 
tience ,  d'observation  et  de  génie. 

Les  débris  de  cette  antique  capitale, 
indestructibles  contre  tous  les  ravage  du 
temps  et  des  hommes,  font  concevoir 
tout  ce  qu'il  y  avait  de  fondé  dans  la 
confiance  aveugle  de  ses  habitans,  qui  la 
croyaient,  aux  jours  de  sa  puissance,  in- 
vincible contre  les  efforts  de  ses  en- 
nemis. Toutefois,  les  traces  de  la  main 
de  l'homme  paraissent  seules  dans  le 
bouleversement  des  masses  artificielles 
et  des  monceaux  de  briques  répandus 
dans  la  vaste  plaine.  La  tour  de  Babel, 
le  palais  des  rois  d'Assyrie,  la  tour  et  le 
temple  de  Bélus,  les  jardins  suspendus 
de  Sémiramis,  témoignent  de  l'exacti- 
tude des  descriptions  que  les  historiens 
nous  en  ont  données. 

Pour  se  diriger  dans  l'observation  de 
ces  monumens,  il  faut  d'abord  s'éclairer 
des  renseignemens  ,  jusqu'ici  trop  négli- 
gés ,  fournis  par  les  écrivains  hébreux: 
ils  sont  nombreux  ,  et  tout  y  est  impor- 
tant :  les  allusi<jns  des  prophètes  sont 
souvent  du  plus  haut  intérêt  pour  le^ 
arts.  Isaïe,  et  Jérémie  dans  sa  lettre  qui 
se  trouve  après  le  livre  de  Baruch ,  mais 
surtout  Daniel ,  élevé  à  la  cour  des  rois 
d'Assyrie ,   instruit  dans  la  science  des 
magt"S  et  dans  les  secrets  de  leur  religion 
et  de  leur  politique  :  telles  son!  1ï  s  sour- 
ces sacrées  d'où  jailliront  les  plus  vives 
lumières.  Viendront   ensuite  les  histo- 
riens grecs,  et  d'abord  Hérodote  et  Cté- 
sias.  Héiodote,  qui  visita  Babylone  trente 
ans  après  Xerxès ,  et  raconta  toutes  les 
traditions  populaires  qu'il  y  avait  étu- 
diées; Ctésias,  durant  dix-sept  ans  mé- 
decin d'Artaxercès  Mnemon  ,  et  dont  les 
récits  0!it  dû  être  puisés  à  des  sources 
authentiquf^s  ;  enfin,  les  historiens  d'A 
lexandrc  ,  qui  n'ont  fait  le  plus  souvent 
que  répéter  burs  devanciers. 

Bien  que  ces  renseignemens  soi(int  in- 
coïDplcU,  ils  guOirout  pour  nous  donner 


une  idée  de  la  civilisation  babylonienne  ; 
d'autres  monumens  curieux  que  possède 
le  cabinet   des  Antiques  ajouteront  de 
nouvelles  lumières  :  ce  sont  des  pierres 
gravées  et  de  petits  cylindres  de  métal 
au  nombre  de  cinq  ou  six  cents,  percés 
par  leur  axe,  et  qui  servaient  de  talis- 
mans .  d'amulettes  sacrées  ou  de  signes 
d'initiations.  On  en  a  trouvé  un  grand 
nombre  à  Babylone,  à  Ninive  ,  et  dans 
tous  les  lieux  qui  furent  le  théâtre  de  la 
puissanceassyrienne.  Ces  monumens  nous 
offrent  tantôt  l'image  des  principales  di- 
vinités, avec  tous  leurs  symboles  reli- 
gieux ,  tantôt  la  figure  des  rois  de  Baby- 
lone ,  ornés  des  insignes   de  leur  puis- 
sance, et  chacun  avec  des  inscriptions  cu- 
néiformes encore  inconnues  ,  mais  dont 
il  ne  faut  pas  désespérer  de  trouver  la 
clef.  Ces  caractères  mystérieux  se  retrou- 
vent sur  d'autres  monumens  peu  nom- 
breux,  qui  apporteront  à  leur  tour  leur 
part  d'éclaircissement  et  de  vérité.  Ces 
derniers  sont  remarquables  surtout  par 
leurs  ornemens  fantastiques  et  bizarres 
sur  lesfjuels  plusieurs  révélations  font  at- 
tendre de   liouvelles  découvertes;  déjà 
même  on  y  a  reconnu  quelques  uns  des 
animaux  chimériques  dépeints  par  Cté- 
sias et  les  prophètes.  Mais,  ce  qui  n'est 
pas  îîjoins  curieux,  c'est  qu'on  les  a  aussi 
retrouvés  sur  les  vases  étrusques  ,  et  de 
manière  à  ne  pouvoir  révoquer  en  doute 
l'imitation  et  la  ressemblance.  Ces  analo- 
gies révéleront  des  filiations  inconnues; 
de  là  naîtront  des  rapprochemens  féconds 
pour  la  philosophie  de  l'histoire,  de  nou- 
veaux jalons  pour  aider  à  suivre  la  mar- 
che de  l'humanité. 

Telle  est  la  méthode  que  M.  Rochette 
a  suivie  pas  à  pas  dans  l'exposition  et 
l'examen  des  antiquités  asiatiqiies.  Tels 
sont  ies considérations  préliminaires,  les 
aperçus  généraux  qui  peuvent  donner 
une  idée  de  ses  cours,  et  de  la  manière 
dont  il  remplit  leurs  programmes.  Le 
mérite  de  son  enseignement  doit  ressor- 
tir de  l'application  de  ces  principes;  et 
pour  l'apprécier  dans  ses  œuvres ,  nous 
al'ons  développer,  avec  le  savant  profes- 
seur ,  les  questions  si  intéressantes  des 
ruines  babyloniennes  restituées. 

Au  son  ir  de  Bagdad,  située,  comme  on 
sait,  sur  les  bords  du  Tigre,  on  entre 
dan»  la  vaisle  pUine  de  la  6(tbyiont9,  où 


PAR  M.  THOMASSY. 


211 


s^éleva,  dans  les  temps  primitifs,  la  fa- 
meuse tour  de  Babel.  Aux  portes  mêmes 
de  la  ville  ,  on  rencontre  une  immense 
colline  faite  de  main  d'homme,  évid(^m- 
ment  artificielle .  que  l'on  nomme  encore 
de  nos  jours  la  colline  de  Nerarod.  L'ori- 
gine et  les  caractères  de  sa  formation 
sont  ceux  de  tous  les  monumens  asiati- 
ques, et  en  particulier  des  monumensde 
Sémiramis.  Au  dessus  de  la  colline,  un 
monceau  de  briques  cuites  au  soleil  et  de 
formation  irr(^gulière,  indique  une  anti- 
que et  large  construction  ,  dont  le  faite 
conserve  encore  cent  vingt-cinq  à  cent 
trente  pieds  de  hauteur.  Celte  construc- 
tion dut  servir  de  base  à  un  des  temples 
ou  observatoires  qui,  dans  la  religion  as- 
tronomique du  sabéisme,  étaient  toujours 
rapprochés  et  unis  ensemble  comme  d*^ux 
parties  inséparables  dans  son  culte.  Aux 
ruines  de  ces  temples  primitifs  se  trou- 
vent mêlées  celles  d'une  ville  disparue, 
qui  fut  sans  doute  construite  par  INem- 
rod ,  et  que  l'on  appelle  encore  Akar- 
coup.  Le  radical  de  son  nom,  Akar,  ferait 
présumer  que  c'est  Akal ,  troisième  ville 
fondée  par  le  roi  chasseur. 

Une  autre  ruine ,  que  l'on  rencontre 
en  avançant  dans  la  plaine  de  Sennaar  ou 
de  la  Babylonie,  a  été  moins  observée  à 
cause  des  dangers  qu'offre  le  désert.  Mais, 
d'après  le  savant  ouvrage  de  M.  Rich, 
source  sûre  et  abondante  pour  tout  ce 
qui  concerne  les  antiquités  babylonien- 
nes ,  on  y  trouva  une  mitre  d'or  pur  qui 
dut  appartenir  à  la  religion  des  Assyriens 
ou  des  Perses. 

En  s'éloignant  de  Bagdad  ,  toujours  au 
sud  et  en  descendant  le  fleuve  du  Tigre, 
le  voyageur  aperçoit  les  ruines  considé- 
rables d'une  ancienne  ville  chaldéenne, 
nommée  de  nos  jours  Borsa  ou  Boursa  j 
et  l'on  y  remarque  d'énormes  monceaux 
de  briques  cuites  au  soleil,  a?iciens  dé- 
bris des  principaux  étab'.issemens  où  les 
Chaidéens  avaient  fixé  le  centre  de  leur 
activité  en  tout  genre.  L5,  durent  être  les 
institutions  qui  firent  la  prospérité  de  ce 
peuple  ;  h,  durent  se  fabriquer  les  étoffes 
babyloniennes  qui  allaient  se  répandre 
dans  toutes  les  directions  de  l'Inde;  là, 
encore  ,  parmi  ces  ruines  et  dan-s  les  en- 
virons de  Bursa,  ont  été  recueillis,  et  en 
plus  grand  nombre  que  partout  ailleurs^ 
ces  petits  cylindres  en  m<;lal  donl  nous 


avons  déjà  parlé  :  faibles  restes,  mais 
précieux  monumens  d'une  religion   et 
d'un  art  qui  ne  sont  plus.  La  même  ville 
renfermait  aussi  un  temple  à  Apollon  et 
à  Artémise,  c'est-à-dire  au  soleil  et  à  la 
lune,  principales  divinités  des  Chaidéens. 
Elle  acquit  une  nouvelle  célébrité  par  le 
séjour  qu'y  fit  Alexandre  à  son  retour  de 
la  conquête  de  l'Inde,  alors  que  les  prê- 
tres babyloniens  lui   ayant  prédit  une 
mort  inévitable  s'il  entrait  dans  la  capi- 
tale du  côté  de  l'orient ,  le  héros  macé- 
donien, pour  la  première  fois,  cédant  au 
pressentiment  de  la  crainte  qui  devait 
bientôt  se  réaliser  d'une  manière  si  tra- 
gique ,  se  dirigea  vers  le  midi  et  s'arrêta 
à  Bursa.  Outre  les  ruines  que  nous  ve- 
nons de  mentionner,  d'autres,  bien  plus 
nombreuses ,  couvrent  la  surface  du  pays 
qui  se  trouve  en  quelque  sorte  partout 
bouleversé  par  d'énormestravaux.  Pour  se 
diriger  dans  leur  description,  M.  Raoul 
Rochette  a  été  obligé  de  consulter,  en  les 
éclairant  et  les  complétant  les  uns  par 
les  autres,  tous  les  ouvrages  qui  ont  rap- 
port à  ces  antiquités  asiatiques,  et  surtout 
les  récits  des  voyageur^ui ,  depuis  1616 
jusqu'en  1819  ,  ont  pu  les  voir  et  les  étu- 
dier par  eux-mêmes.  L'Anglais  Ker  Porter 
est  ceiui  qui  les  a  explorées  avec  le  plus 
de  soin  et  dont  la  relation  offre  le  plus 
d'exactitude  et  de  détails  circonstanciés. 
Après  lui,  vient  un  autre  voy- geur  an- 
glais, M.  Rich,  consul  à  Bagdad,  qui 
visita  souvent  les  ruines  de  Babylone  et 
publia  à  Londres  le  résultat  de  ses  obser- 
vations. Son  ouvrage  a  été  revu  sur  les 
lieux  mêmes  par  M.  Raymond,  voyageur 
français  et  ancien  consul  à  Bassora,  qui 
en  a  publié  la  traduction  avec  des  notes 
en  1818.  A  ces  nombreux  renseignemens, 
il  faut  ajouter  ceux  fournis  par  la  rela- 
tion originale  que  l'abbé  de  Beauchampà 
laissée  de  ses  courses  de  missionnaire 
dans  l'ancienne  Babylonie ,  et  le  récent 
ouvrage  de  M.  Mignan  ,  qui,  en  1827.  en- 
treprit exprès  un  voyage  en  Chaldée  pour 
en  explorer  les  ruines,  et  qui ,  à  l'appui 
de  ses  observations,  a  su  ajouter  les  vues 
des  monumens. 

Avec  ces  lumières  réunies  en  faisceau, 
on  trouve  la  clef  des  ruines  de  Babylone; 
on  parvient  à  se  diriger  dans  un  labyrin- 
the qui  semble  bâti  par  des  géans. 
La  plaine  de  Babylone ,  resserrée  par 


212  BABYLONE  ET  SES  RUINES , 

deux  déserts,  est  elle-même  inculte  ;  et  si 
elle  est  exploitée ,  ce  n'est  point  comme 
sol,  mais  uniquement  comme  carrière  de 
briques.  On  y  puise  depuis  des  milliers 
de  siècles,  et  les  traces  des  enlèvemens 
sont  h  peine  aperçues.   Cette  vaste  éten- 
due de  terres,  qui  couvrent  tant  de  monu- 
mens,  est  encore  sillonnée  par  les  im- 
menses canaux,  travaux  de  Nabuthodo- 
nosor,  qui  furent  constr.iits  pour  recevoir 
les  inondations  de  l'Euphratf^  et  verser 
les  eaux  de  ce  fleuve  dans  le  lit  plus  pro- 
fond du  Tigre.  En  avançant  plus  avant , 
on  voit  le   pays  tout  déchiré  par   des 
canaux   semblables  ,     dont    la    plupart 
à  moiiié  comblés  par  des  monceaux  de 
ruines  indiquent  les  monumens  qui  em- 
bellissaient autrefois  leurs  bords,  et  qtii 
sont   aujourd'hui  cachés   dans    le-s   en- 
trailles de  la  lerre.  Or.  ce  qui  peut  don- 
ner une  idée  de  la  profondeur  de  ces  ri- 
vières creusées  par  les  efforts  de  l'Iiomme 
et  de  la  hauteur  des  collines  également 
artificielles  qui  les  dominent,  c'est  que 
la  contrée  unie  et  plate  dans  toute  son 
étendue,  est  cependant  décrite  diius  la 
Bible  de  maniera  à  niî  réveiller  que  des 
idées  de  montagn^'s  et  de  monumens  bâ- 
tis sur  des  hauteurs  prodigieuses ,  sur 
d'énormes  substructions. 

Au  village    nommé   Iscandéria,  com- 
mencent les  monceaux  de  briques  babylo- 
niennes. Mais  Babylone  est  plus  loin,  sé- 
parée de  ce  lieu  par  trois  canaux  dont 
l'un  dut  être  le  fossé  de  cette  capitale.  A 
mesure  qu'on  s'en  approche,  on  voit  les 
monceaux  de  briques  de  5on  encein'e  qui 
s'élèvent  et  s'exhaussent,  non  plus  iso- 
lés, mais  formant  au  contraire  de;  chaî- 
nes de  collines  qui  indiquefit  la  suite  et 
l'ancien  emplacement  des  maisons  et  des 
palais.  Des  vallées  étroites,  profondes  (t 
sinueuses  les  séparent  et  donnent  la  di- 
rection des  rues.  Et  partout,  sur  une  sur- 
face dont  l'œil  ne  peut  embrasser  reten- 
due,   c'est  un  chaos  i.embl,ible  d'excava- 
tions et  de  hauteurs^  seuls  restes  qui  in- 
diquent, de  nos  jours,  l'antique  capitale 
d'Assyrie.  C'est  là  ,  sur  ces  masses  énor- 
mes de  terres  et  de  briques  qu'il  faut  re- 
construire par  la  penser*,  et  à  l'aide  dis 
débris  que  nous  cnl  fait  connaître   les 
voyageuis.  les  remi)arts,  Its  babilations 
f  t  les  monumens  merveilleux  de  Haby- 
louc  qui  furent  un  objet  d'étonncmenl 


pour  l'antiquité ,  et  d'incrédulité  pour 
les  temps  modernes.  L'histoire  nous  ap- 
prend que  ses  remparts  avaient  365  pieds 
d'clévation,  et  qu'ils  firent  toujourî  l'or- 
gueil de  ses  habitans.  Darius  en  réduisit 
la  hauteur  à  150  pieds  pour  punir  une  de 
ses  révoltes  et  l'asservir  en  l'abaissant.  Ce 
qui  reste  des  murailles  ne  peut  donner 
aucune  idée  ds  ce  qu'elles  furent  jadisj 
toutefois,  l'énorme  tranchée  qu'on  voit  à 
leurs  pieds  et  qui  a  dû  se  combler  à  me- 
sure ,  en  recevant  tous  leurs  débris,  per- 
met de  concevoir  les  récits  des  historiens. 
Quant  à  la  forme  de  ces  remparts,  nous 
en  trouvons  le  modèle  sur  des  médailles. 
Ils  étaient  crénelés  et  portaient  le  sym- 
bole du  lion  terrassant  le  taureau ,  et  l'i- 
mage de  Jupiter  de  Tarse,  qui  éiait  le 
Dieu  Bel  des  Assyriens.  Les  médailles  oii 
ils  sont  représentés ,  rares  et  non  moins 
précieuses  par  leur  travail  que  par  leur 
ancienneté  ,  furent  frappées  bien  avant 
Alexandre.    Dans    l'intérieur    des  reui- 
parLs,  l'impression  générale  que  l'aspect 
des  ruines  de  Babylone  a  laissée  à  tous 
les  voyageurs,  est  celle  d'un  site  couvert 
d'énormes  monticules  dont  chacun  ren- 
ferme des  amas  de  briques  ,  vieux  débris 
de  palais  à  l'état  de  décooibres.  Vers  l'oc- 
cident, c'est-à-dire  sur  la  rive  droite  de 
l'Euphrate,  un  monument  se  fait  tout 
d'abord  remarquer  .-  c'est  la  plus  haute 
»  t  la   plus  auguste  des  antiquités  de  la 
terre,  nommée,  dans  le  langage  de  la 
contrée,  Birs  Neinrod  ^  ou   le  palais  de 
Kemrod ,  à  un  mille  du  fleuve  et  dasis 
l'enceinte  de  la  ville.  Il  est  difficile  au 
voyageur  de  l'examiner  dans   toutes  ses 
parties  ,  et  à  l'imagination  de  lui  resti- 
tuer ses  formes   primitives.    Les    Juifs 
d'aujourd'hui   l'appellent  la  prison   de 
l\ abuchodonosor.  La  description  la  plus 
parfaite  en  a  été  donnée  par  M.  Bignon. 
C'est  une  luine  oblongue  irrégulière  et 
dont  la  base  a  2082  pieds.  Slrabon,  ne 
donnant   que  20  pieds  de  moins  à  celle 
du  temple  de  Bélus.  Jxien  ne  s'opposerait 
à  la  rigueur  à  ce  qu'on  y  reconnût  ce 
monunient;car,  il  serait  très  possib'e  que 
la  chute  des  décombres  eût  augmenté  la 
largeur  de  h  basede  manière  à  satisfaire 
à  la  différence  des  mesures;  mais  ce  n'est 
point  là  wuf.  raison  suflisante  pour  con- 
fondre les  deux  monumens.  La  hauteur 
du  Birs  rs'emrod  est  irr<îguUère,  ayant 


PAR  M.  THOMASSY. 


213 


200  pieds  d'un  côté  et  190  de  l'autre; 
sui'  le  sommet,  on  voit  plusieurs  ter- 
rasses de  constructions  qui  s'élèvent  en 
retraite  et  forment  amphithéâtre  de  cha- 
que côté;  enfin  au  3*=  étage  de  cette  es- 
pèce de  tour,  qui  dut  en  avoir  huit ,  on 
trouve  des  murailles  solides  et  intactes 
dans  leur  parement  intérieur  qui  ont  33 
pieds  d'élévation.  D'énormes  monceaux 
de  briques  couvrent  la  base  de  ce  monu- 
ment qui  ne  peut  être  que  l'ancienne  tour 
de  Babel  :  et  ce  qu'il  y  a  de  plus  remar- 
quable ,  c'est  que  ces  briques  sont  toutes 
vitrifiées  comme  si  elles  avaient  été  sou- 
mises au  feu  le  plus  actif  et  le  plus  vio- 
lent. Ce  fait,  de  la  plus  haute  importance, 
est  garanti  par  tous  les  voyageurs,  et 
leurs  témoignages  sont  unanimes  à  cet 
égard.  On  ne  peut  donc  le  nier;  mais 
comment  l'expliquer?  Quelle  cause  trou- 
ver h  ce  désastre  étonnant  et  terrible  qui 
se  révèle  dans  celte  effroyable  accumula- 
tion de  masses  vitrifiées?  Les  voyageurs. 
qui  les  ont  observées,  ont  cru  devt.ir  at- 
tribuer au  feu  du  ciel  une  destruction  qui 
a  laissé  des  ruines  aussi  extraordinaires. 
Toujours  est-il,  qu'un  feu  prodigieuse- 
ment actif  a  seul  pu  les  vitrifier  comme 
on  peut  le  juger  d'aprè»  les  fragmens  que 
possède  le  cabinet  des  antiques,  à  la  Bi- 
bliothèque royale  ,  et  d'après  ce  qui  ré- 
sulte des  observations  faites  sur  les  lieux 
par  des  hommes  éclairés  et  dignes  de  foi, 
sans  liens  de  communication  entre  eux  , 
et  dont  le  témoignage  par  conséquent 
doit  être  admis  dans  toute  sa  valeur. 

Maisilne  suit  pas  de  ce  grand  fait,  qui 
est  unique  dans  les  antiquités  du  monde 
et  n'appartient  qu'à  Babylone,  que  cette 
pyramide  si  informe,  et  dont  !a  hauteur 
était  prodigieuse,  soit  à  la  fois,  comme 
l'ont  pensé  les  voyageurs  Ker  Porter  et 
Rich,  la  tour  de  Babel,  fondée  par  Nem- 
rod  ,  et  le  temple  de  Bélus  qu'on  croit 
y  avoir  été  construit  plus  tard  par  ISabu- 
chodonosor.  Ces  deux  monumens  durent 
être  séparés;  car  la  tour  de  Babel  resta 
inachevée,  et  ne  put  se  transformer  en 
temple  de  Bélus,  qui  était  couronné  à 
son  faîte,  et  qui  fut  observé  par  Hérodote, 
Ctésias  et  les  écrivains  compagnons 
d'Alexandre.  La  confusion  de  res  deux 
monumens  est  une  erreur  de  Ker  Porter, 
de  P>.ich  et  de  la  plupart  des  voyageurs; 
Car,dans  le  témoignage  des  lieux,  comme 


dans  le  souvenir  de  l'histoire,  rien  ne 
prouve  que  le  Birs  INemrod  soit  à  la  fois 
la  tour  de  B^.bel  et  le  temple  de  Bélus. 

Si  de  la  rive  droite  de  FEuphrate  nous 
passons  à  la  rive  gauche  de  ce  fleuve  qui 
traversait  Babylone,  comme  la  Seine  tra- 
verse Paris,  nous  trouvons  les  huit  quais 
superbes  qu  embellissaient  la  ville  et  îa 
défendaient  contre  les  inondations  :  le 
palais  royal,  divisé  en  deux  parties,  qui 
communiquaient  entre  elles  par  des  ga- 
leries souterraines,  et  qui  se  trouvaient 
chacune  dans  une  moitié  de  la  ville  ;  les 
jardins  suspendus  de  Sémiramis,  qui  fu- 
rent admirés  comme  une  merveille  de 
l'ancien  monde,  et  une  multitude  d'au- 
tres monumens  dt^gradés  par  les  siècles, 
méconnaissables  sur  leur  ancien  empla- 
cement, occupent,  d'après  le  récit  de 
M.  Raimond.  jusqu'à  une  étendue  de  dix- 
huit  lieues  de  pays.  Ainsi  se  trouvent 
confit  mes  ,  par  les  observations  moder- 
ne?, les  récits  d'Hérodote  que  les  savans 
et  les  hommes  de  cabinet  ne  peuvent 
plus  désormais  taxer  d'exagération. 

Au  centre  de  Babylone,  sur  les  rives  du 
fleuve  ,  deux  ouvertures  indiquent  l'em- 
placement du  fameux  pont  de  Sémiramis, 
qui  joignait  entre  elles  les  deux  moi- 
tiés de  la  ville.  Ce  pont  occupait  sur  le 
fleuve  une  largeur  de  deux  cent  vingt 
mètres;  les  débris  de  ses  arches  sont  en 
bnques  cuites  au  four,  et  l'on  y  a  vu  les 
crampons  de  bronze  qui  les  liaient  les 
unes  aux  autres.  C'était  par  dessous  ce 
pont ,  et  sous  le  lit  du  fleuve  ,  qu'avaient 
été  construits  les  vingt-cinq  passages  sou- 
terrains qui  donnaient  communication 
aux  deux  palais  placés  à  chaque  tête  du 
pont,  sur  chaque  côté  de  l'Eophrate. 
C'était  un  tunnel  asiatique,  comme  celui 
de  la  Tamise  à  Londres,  mais  dont  la  su- 
périorité prodigieuse  sur  l'admirable 
travail  de  l'industrie  anglaise  rappelle 
une  des  merveilles  de  la  puissance  assy- 
rienne. Ce  que  les  historiens ,  et  entre 
autres  Uiodorc  de  Sicile  ,  en  avaient 
rapporté,  avait  été  mis  au  nombre  des 
fables.  Aujourd'hui  le  tunnel  de  Londres 
fait  concevoir  la  possibilité  d'un  travail 
semblable  sur  de  plus  vastes  proportions 
et  justifie  pleinement  les  témoignages  do 
l'histoire. 

Mais  nous  voici  sur  une  place  magnifi- 
que ,  d'où  l'on  aperçoit  les  ruines  da 


214 


BABYLONE  ET 


temple  de  Bélus  et  des  monceaux  de  bri- 
ques, de  bitume,  de  tuiles  et  de  poterie 
mêlés  confusément,  comme  dans  tous  les 
édifices  de  Babylone.  On  distingue  qua- 
tre grandes  m^'sses;  la  première,  aiijour- 
d'hui  nommée  la  colline  de  Amram, 
offre  une  ligne  immense  d'édifices  défi- 
gurés ou  brillans  encore,  les  poteries  ver- 
nissées et  les  verres  émaillés  de  l'indus- 
trie babylonienne;  la  seconde  masse  a 
une  forme  à  peu  près  carrée ,  et  chaque 
face  est  de  700  mètres  de  largeur,  la  con- 
struction en  est  parfaite,  son  parement 
intérieur  est  revêtu  de  briques  cuites  au 
four  et  couvertes  de  lettres  cunéiformes. 

L'ensemble  et  la  distribution  des  par- 
ties indique  une  bâtisse  supérieure  à  tou- 
tes celles  de  Babylone,  également  remar- 
quable par  la  masse ,  la  perfection  et  la 
beauté  de  la  matière,  qui  forme  sans  doute 
les  principales  causes  de  sa  ruine  et  de 
sa  dégradation  actuelle ^  car  c'est  le  pins 
vaste  magasin  de  briques  qui  se  trouve  à 
Babylone;  c'est  une  immense  carrière 
ouverte  à  qui  veut  y  prendre  des  maté 
riaux  de  construction,  et  toutes  les  géné- 
rations y  sont  allées  puiser,  sans  méthode, 
sans  plan  et  sans  but  :  chacune  selon  ses 
besoins  ou  ses  caprices.  De  là,  les  exca- 
vations irrégulières,  les  crevasses,  les 
cavernes  qu'on  rencontre  çà  et  là  et  qui 
permettent  difficilement  de  parcourir 
cet  édifice  bouleversé  de  fond  en  comble 
et  presque  méconnaissable  :  mais  cepen- 
dant on  peut  trouver  des  marbies,  des 
tuiles  émaillées  ou  vernissées,  dont  l'é- 
clat, conservant  une  fraîcheur  admira- 
ble, nous  donne  une  idée  des  richesses  de 
Babylone  et  rend  témoignage  à  la  vériié 
de  l'histoire. 

L'abbé  de  Beauchamp  a  rapporté  de 
ses  missions  quelques  fragmens  de  ces 
briques  coloriées,  et  l'on  y  remarque  le 
jaune  et  le  bleu  si  en  usage  dans  les  ;  ein- 
tures  babyloniennes.  Or,  quand  on  pense 
que  le  sol  est  tout  semé  de  pareils  débris 
et  qu'on  ne  peut  faire  un  pas  sans  fouler 
ces  riches  émaux  incrustés  sur  des  bri- 
ques ou  des  tuiles,  on  conçoit  alors  la 
splendeur  de  ces  anciens  édifices,  tout 
revêtus  en  dehors  et  à  l'intérieur  de  bril- 
lantes peintures,  dont  nous  retrouvons 
la  réminiscence  et  de  faibles  vestiges  sur 
les  cylindres  antiques. 

Ces  détails  caractéristiques  des  ruines 


SES  RUINES, 

du  second  monument,  parmi  les  quatro 
que  nous  avons  mentionnés,  suffiraient 
pour  indiquer  que  c'était  le  temple  carr; 
de  Bélus  au  sommet  duquel  s'élevait  la 
célèbre  tour  où  les  prêtres  du  Dieu  pou . 
valent  se  livrer  à  l'observation  des  astres. 
Mais  une  découverte  importante  confirniiî 
cette  présomption.  M.  Rich  pratiqua 
une  fouille  dans  un  lieu  où  la  tradition 
locale  disait  être  une  idole  enfouip,  et  il 
parvint  à  découvrir  ce  que  les  habitans 
croyaient  être  une  idole  et  qui  n'était 
qu'un  lion  en  granit,  ancien  symbole  d^î 
la  puissance  assyrienne.  Un  monument 
unique  de  l'art  primitif  fut  ainsi  retrouvé,- 
mais  qui  le  croirait?  il  ne  tarda  pas  a  être 
livré  à  la  destruction  ;  car.  lorsque  M.  Mi- 
gîian  passa  par  le  même  iieu.  en  1827,  il 
eut  la  douleur  de  trouver  le  lion  mutilé, 
et  sa  tête  avait  été  brisée  par  des  vanda- 
les modernes.  En  dédommagement,  il  fit 
une  nouvelle  découverte  et  qui  vient, 
comme  la  première  ,  à  l'appui  de  l'opi- 
nion de  M.  Raoul-Rochette  sur  la  position 
du  temple  de  Bélus.  C'est  qu'à  peu  de 
distance  du  lion  ,  il  découvrit  un  débris 
aux  formes  colossales,  une  statue  dorée, 
longue  de  neuf  pieds  ,  sculptf'e  en  granit; 
et  portant  tous  les  caractères  d'un  monu- 
ment de  la  plus  haute  antiquité.  Voilà, 
donc  deux  débris  éminemment  précieux, 
uniques  dans  l'histoire  des  inonumens 
babyloniens;  et  il  est  à  jamais  regretta- 
ble que  le  monde  sarant  de  l'Europe  n'ait 
pu  se  les  procurer;  car  un  grand  échan- 
tillon serait  nécessaire  pour  bien  appré- 
cier l'art  qui  nous  occupe,  et  de  petits 
cylindres,  seuls  restes  que  nous  possé- 
dons, ne  peuvent  pas  donner  une  base 
toujours  sûre  à  des  observations  archéo- 
logiques. 

Après  le  temple  de  Bélus,  vient  un  troi- 
sième monument,  où  il  est  impossible  do 
ne  pas  reconnaître  les  fameux  jardin» 
suspendus  de  Sémiramis.  Il  est  construit 
en  amphithéâtre,  de  chaque  côté  et  s'é- 
lève avec  des  terrasses  ou  retraits ,  forme 
de  construction  propre  h  l'Asie  et  qu'on 
retrouve  partout  dans  l'Inde.  Ces  ter- 
rasses étaient  soutenues  par  des  galerie» 
et  se  dominaient  les  unes  les  autres;  d<» 
manière  que  le  plan  de  la  dernière  tei-- 
r.isse.  d'aprèsCtésias  et  Diodore.  s'élevait 
de  cinquante  coudées  au  dessus  du  sol. 
KHes  reposaient  les  unes  sur  les  autres. 


appuyées  sur  despilastrescubiques,  hauts 
de  seize  pieds,  creusés  à  l'intérieur  et 
remplis  de  terre  pour  nourrir  les  racines 
des  arbres.  On  a  retrouvé  quelques  uns 
de  leurs  débris  qui  ont  pleinement  justi- 
fié celte  forme  que  leur  araient  attribuée 
les  historiens.  Le  plafond  des  terrasses 
se  composait  de  roseaux  cimentés  avec 
du  bitume  j  par  dessus  étaient  des  bri- 
ques égHÎemenl  cimentées,  et  le  tout  re- 
couvert de  plomb,  supportait  la  terre 
végétale  des  jardins  suspendus.  On  y  ar- 
rivait d'étage  en  étage  à  l'aide  des  machi- 
nes mues  par  l'eau  de  l'Euphrate.  Et  ces 
escaliers  mobiles,  dont  nous  ne  pouvons 
nous  faire  une  idée,  mais  qui  indiquent 
un  prodigieux  développement  d'indus- 
trie, devaient  être  en  rapport  avec  toutes 
ies  merveilles  de  ces  lieux  enchantes. 

Tel  était  le  jardin  suspendu  de  Séiui- 
ramis  ou  le  Paradis  de  Babylone,  car  ce 
mot  est  une  émanation  de  l'antiquité 
asiatique,  riapâiîeicc;  est  une  expression 
grecque  empruntée  à  l'Asie.  Or,  le  témoi- 
gnage des  historiens  a  été  confirmé  par 
l'observation  des  voyageurs  ,  M.  Pxich  et 
M.  Raimond,  son  traducteur.  Ils  ont  re- 
marqué les  passages  souterrains,  et  parmi 
les  débris  accumulés,  ils  ont  retrouvé  des 
plaques  de  granit  et  même  de  plomb  qui 
ne  pouvaient  appartenir  qu'aux  plafonds 
des  galeries. 

Les  habitans  de  la  contrée  donnent 
encore,  de  nos  jours,  à  ce  mouumenl,  le 
nom  de  Palais.  Cet  écho  des  anciennes 
ti-aditions  porte  à  croire  ,  en  effet ,  que 
c'était  là  le  palais  des  rois  d'Assyrie.  Une 
parlicuiarité,  digne  d'attention  et  garan- 
tie par  tous  les  voyageurs,  ne  doit  pas  être 
omise  :  c'est  l'existence  d'un  arbre  qui , 
d'après  les  mêmes  traditions  locales  por- 
tail des  fleurs  dans  l'anliquilé  et  a  été 
préservé  de  la  destruction  .  alin  que  le 
voyageur  pût  y  attacher  son  ciieval.  Or 
cet  arbre  ,  dont  il  ne  reste  que  la  moitié 
du  tronc ,  et  qui  ne  conserve  qu'une  fai- 
ble végétation  k  l'extrémité  des  branches, 
estd'uneespèceétrangèreau  pays,  et  a  été 
reconnu  par  les  naturalistes  comme  une 
varit^ié  de  l'Inde,  inconnue  au  climat  de 
Babylone.  We  serait-ce  pas  U  un  débris 
vivant  du  paradis  babylonien  ,.  un  ucs 
arbresqui  ornaient  le  jardin  suspend  u ,  o u 


PAR  M.  THOMASSY.  215 

du  moins  un  rejeton  des  racines  primi- 
tives? Ce  qu'on  ne  peut  du  moins  révo- 
quer en  doute,  c'est  l'existence  de  ce 
phénoniène  végétal  sur  les  ruines  de  Ba- 
bylone; car  il  est  attesté  par  tous  les 
voyageurs  qui,  à  diverses  époques ,  ont 
visité  le  troisième  monument  que  nous 
venons  de  décrire. 

Le  quatrième  monument,  situé  plus  au 
nord,  est  une  masse  non  moins  gigantes- 
que que  les  trois  premières  ,  mais  beau- 
coup plus  informe  et  amoncelée  sens 
dessus  dessous ,  expression  qui  convient 
plus  ou  moins,  mais  sans  exception, à  tout 
le  reste  de  Babylone.  Son  état  de  décom- 
position le  rend. impossible  à  décrire,  et 
dans  la  confusion  des  lieux,  les  témoi- 
gnages des  historiens  nous  manqueraient 
pour  nous  servir  de  guide. 

Tel  est  le  coup  d'œil  général  des  ruines 
actuelles  de  Babylone.  Mais  veut-on  sa- 
voir pourquoi  nous  possédons  si  peu  de 
ses  monumens?  pourquoi  nous  n'avons 
pu  retirer  de  ses  débris  que  quelques 
fragmens  de  briques  et  quelques  cylin- 
dres de  métal  ?  C'est  que  la  désolation  en 
éloigne  tous  les  habitans  de  la  contrée,  la 
désolation  qui  semble  un  caractère  aussi 
distinctif  que  providentiel  de  cette  anti- 
que cité.  Elle  n'est  plus  aujourd'hui ,  et 
depuis  bien  des  siècles,  qu'un  repaire  de 
bêles  féroces.  Le  lion,  le  chakal,  les 
hiboux  ,  les  scorpions  ;  tout  ce  que  la 
nature  a  produit  d'animaux  hideux  et 
nialfaisans  s'y  trouve  réuni  et  semble 
vouloir  habiter  sans  partage  ces  lieux  dé- 
seris  :  c'est  à  la  lettre  l'accomplissement 
de  la  prédiction  de  l'Écrituie.  On  n'y 
trouve  nul  abri,  nul  asile  ;  les  voyageurs 
effrayés  ne  les  parcourent  jamais  qu'avec 
méfiance,  et  plusieurs,  en  pénétrant  dans 
des  souterrains,  ont  couru  risque  d'y  être 
suffoqués  par  l'odeur  qu'y  avait  laissée  le 
lion. 

Babylone  ,  jadis  capitale  du  plus  vaste 
empire  du  monde ,  semble  aujourd'hui 
frappée  de  malédiction  ;  son  nom  est  un 
nom  de  terreur  pour  les  habitans  du  dé- 
sert, c'est  l'effroi  des  nations;  et  les  ca- 
ravanes s'éloignent  d'elle  avec  précipi- 
tation pour  éviter  jusqu'à  l'aspect  de  ses 
ruines. 

V\.  THOMAfSY. 


216 


POÈTES  ANGLAIS.  -  CRABBE, 


LITTÉRATURE  CONTEMPORAINE  DE  L'AJNGLETERRE. 


CRABEE. 


Pour  arriver  à  l'utile  morale ,  il  faut 
que  l'écrivain  prenne  la  vie  corps  à  corps, 
et  voie  les  choses  dans  leur  double  réa- 
lité ,  qui  correspond  à  notre  double  na- 
ture ,  dans  leur  réalité  visible  et  leur 
réalité  invisible.  Le  propre  de  toute  fa- 
culté poétique  bien  ordonnée  est  d'éle- 
ver les  apparences  dans  les  régions  de  la 
vision  o'i  de  l'idéal,  et  il  y  a  là  une  grande 
mission  réparatrice;  car,  voir  ainsi  les 
clioses ,  c'est  les  rétablir  ,  par  la  pensée 
du  moins,  dans  leur  harmonie  première. 
Une  école  de  poésie  s'est  formée  plus 
précisément  que  toute  autre,  d'après  celle 
notion  évangélique.  Les  hommes  qui  la 
composent ,  quelques  uns  surtout ,  sans 
rejeter  cette  poésie  qui  émane  des  puis- 
sances de  l'imagination  ,  pensent  toute- 
fois qu'on  lui  a  trop  donné  ;  qu'on  en  a 
ftiil  quelque  chose  de  conventionnel  ,  et 
pnr  conséquent  de  faux  sous  plus  d'une 
face  ,  et  que  la  muse  doit  entrer  plus  au 
fond  des  réalités  de  la  vie  de  la  terre , 
comme  le  Christianisme  dont  ils  sont,  à 
noire  avis,  les  poètes  les  plus  caracté- 
risés: ils  croient  que  l'on  a  trop  dédaigné 
les  simples  détails  du  foyer,  les  douleurs 
modestes  et  cachées  ,  el  que  l'heure  est 
venue  de  poétiser  ces  donleui-setles  naï- 
ves circonstances  parmi  lesquelles  elles 
se  développent. 

Nous  devons  à  l'Angleterre  cette  école 
dont  nous  entretenons  nos  lecteurs;  et, 
dans  l'ordre  des  temps  .  un  de  ses  pre- 
miers hommes  fut  Goidsmilh.  Le  vicaire 
de  Wakelield  et  le  Descrled  y'iUagc  sont 
pleins  de  ce  sentiment  poétique  du  mon- 
de moderne,  selon  l'esprit  du  Christia- 
nisme ,  et  dont  nous  vem  ns  de  saluer  la 
})ifMi  venue.  On  voudrait  faire  à  Cowpcr 
l'honneur  de  la  primauté  ;  nous  croyons 
cette  opinion  peu  juste  relativement  à 
Goidsmilh.  Cowper  a  ,  dans  ses  médita- 
tions fortes  et  austères,  développé  l'es- 
prit chréiiim  qui  préside  aux  douces 
créations  de  (ioldsuiilh  ,  avec  toutefois 
une  teinte  de  puritanisme  qui  n'est  pas 


dans  la  bonhomie  du  docteur  Primerose; 
car  Primerose  c'est  Goldsmith ,  comme 
René  c'est  Chateaubriand  ;  mais  la  pre- 
mière impulsion  bien  décidée  vers  cette 
poésie  ,  remonte  ,  croyons  -  nous  ,  au 
Village  abandonné. 

A  ces  deux  poètes  marquans  en  succède 
un  autre  qui  ,  toujours  aussi  chrétien 
dar.5  !e  fond,  diffère  beaucoup  d'eux  dans 
sa  manière  de  voir  et  d'exprimer  les  ap- 
parences et  l'esprit  moyeu  des  choses. 

Ce  poète  est  celui  dont  nous  allons  es- 
sayer de  donner  quelques  notions  aux 
esprits  bienveillans  qui  voudront  nous 
suivre  un  peu  sur  cette  partie  du  sol  poé- 
tique de  l'Auglelerre. 

Quand  le  nom  d'un  poète  nous  est  ré- 
vélé,, ce  que  nous  voulons  d'abord  con- 
naître de  lui.  ce  sont  ses  œuvres,  car 
l'homme  ne  peut  nous  intéresser  que  par 
elles.  Donc,  sans  suivre  la  méthode  cri- 
tique de  nos  jours,  laquelle  est  généra- 
lement de  faire  connaître  plutôt  l'hom- 
me que  les  œuvres ,  ce  qui  est  très  bien, 
lorsque  l'on  connaît  déjù  l'homme,  nous 
cnlretiendrons  d'abord  nos  lecteurs  des 
œuvres  de  noire  poète  dont  voici  la  liste, 
avec  la  date  de  leurs  publications. 

En  1781 ,  la  Bibliothèque,  le  f^illage  et 
le  Registre  de  paroisse- 

En  1800,  le  Bourg.  —  En  1812,  les  Con- 
tes. —  En  1819,  les  Contes  de  la  salle  du 
manoir  ;  et  dans  celle  suite  le  talent  de 
notre  poète  se  développe  et  se  soutient. 
Toutefois  ,  i!  nous  semble  que  l'apogée 
de  son  génie  est  dans  le  Bourg  ,  the  Bo- 
re tigh. 

Crabbe  a  consacré  sa  force  poétique 
presque  uniquement  à  la  peinture  de  la 
vie  du  paysan  et  de  la  classe  obscure  de 
la  société,  surtout  dans  ses  premiers  ou- 
VI  âges.  11  y  était  porté  comme  d'instinct, 
par  impulsion  de  ses  impressions  pre- 
mières. Ce  sont  toujours  ces  impressions 
d'enfance  qui  décident  le  caractère  du 
génie  du  poète.  Le  grand  VVordsworth  , 
sur  lequel  nous  ferons  bientôt  un  tra- 


vail ,  et  qui  résume  en  lui  toute  la  puis- 
sance de  son  école,  a  assumé  cette  même 
tâche.  Mais  ces  deux  poètes  éminemment 
chrétiens  diffèrent  de  procédé,  et  quoi- 
que travaillant  sur  un  même  fond  ,  ex- 
priment bien  diversement  la  vie.  Crabbe 
voit  surtout  dans  le  paysan  la  rudesse  de 
l'écorce,  ou  du  moins  il  ne  pénètre  d'or- 
dinaire que  dans  les  régions  moyennes 
de  son  âme  ;  il  n'aperçoit  pas  comme 
Wordsworth  l'intime  connexion  des  puis- 
sances secrètes  de  cette  âme  avec  les 
mélodies  du  paysage.  Crabbe  peint  le 
paysan  tel  que  le  paysan  se  sent  lui-même. 
Wordsworth  va  plus  loin  ,•  il  découvre 
l'instinct  ignoré  de  poésie  qui  repose  au 
fond  de  ces  dures  organisations.  Quelque 
cas  que  nous  fassions  des  compositions 
de  Crabbe  ,  nous  ne  trouvons  dans  ses 
drames  agrestes  rien  qui  soit,  selon  nous, 
comparable  au  Michaël  du  solitaire  de 
Rydal  niount. 

Crabbe  ,  par  cela  même  qu'il  y  a  dans 
ses  compositions  une  vision  moins  pro- 
fonde des  choses  que  dans  celles  de  Words- 
worth, parce  qu'il  est  un  esprit  de  péné- 
tration moyenne  ,  et  qui  se  fixe  assez 
volontiers  au  positif,  fut  à  son  appa- 
rition plus  généralement  compris  :  il  y 
eut  sous  ce  rapport  bien  moins  à  pâtir 
que  ce  grand  méditatif  dont  il  est  ré- 
servé à  l'avenir  de  priser  si  hautement 
le  génie. 

Dans  le  pillage  ^  qui  est  la  première 
composition  de  Crabbe,  où  il  entre  réel- 
lement en  possession  de  son  génie,  après 
avoir  peint  avec  la  vérité  qui  lui  est  pro- 
pre un  site  des  côtes  de  l'Angleterre,  il 
en  vient  aux  mœurs  d'un  petit  bourg  de 
ces  sauvages  contrées.  Tout  passe  devant 
le  regard  tant  soit  peu  caustique  du  bon 
ministre  5  quelque  chose  du  beau  ,  mais 
surtout  le  laid  de  la  vie  rustique.  Ses 
collègues  môme  n'échappent  pas  à  sa 
verve  sans  déchirures  ;  il  attaque  crû- 
ment et  de  front  le  bénéficiaire  qui  s'oc- 
cupe beaucoup  plus  de  mondanités  que 
du  soin  des  âmes.  Son  accent  est  toujours 
plein  de  verve  ,  et  nous  savons  dans  les 
poètes  peu  de  traits  plus  éloquens  que  le 
portrait  du  vieux  pauvre  qui ,  .'.ur  une 
colline,  devant  un  chêne  décrépi  comme 
lui  et  avec  lui,  regarde  tomber  la  feuille, 
se  prend  du  désir  d'être  comme  elle  et 


PAR  M.  MORVONNAIS.  217 

1er  mêler  à  l'amas  inconnu  des  poussières 
des  hommes. 

Il  y  a  peut-être  dans  cette  peinture  un 
peu  trop  d'affliction  ,  et  c'est  là  un  des 
défauts  de  notre  poète  :  il  laisserait  pres- 
que entendre  que  le  pauvre  n'a  point  , 
dans  cette  vie,  de  compensations  aux 
maux  qu'il  porte.  Telle  n'est  point  notre 
opinion  ;  et  sans  vouloir,  ce  que  l'on  ne 
peut  supposer,  nier  des  souffrances  dont 
nos  yeux,  depuis  notre  enfance,  n'ont 
point  quitté  le  spectacle  ,  nous  croyons 
qu'il  y  a  dans  l'âme  du  pauvre  des  cam- 
pagnes de  grandes  jouissances  dont  il  ne 
se  rend  peut-être  pas  compte  ,  mais  que 
pourtant  il  sent,  car  il  les  regrette  vive- 
ment, lorsqu'il  vient  à  les  perdre.  Nous 
croyons  la  vie  du  paysan  liée  de  sym- 
pathie instinctive  et  poétique  aux  ar- 
bres ,  aux  herbes,  aux  fontaines  :  le  mal 
du  pays  n'est  que  cette  sympathie  en 
souffrance. 

JN'ous  avons  vu  le  pauvre  pleurant  sur 
le  déclin  de  ses  forces  corporelles  et  dans 
les  tristesses  de  sa  vie  perdue.  Voici  main- 
tenant son  convoi  ,  car  notre  poète  a 
suivi  le  pauvre  depuis  le  berceau  jusqu'à 
son  sépulcre,  si  vile  effacé  sous  l'herbe, 
«c  Alors  s'avance  vers  l'église  le  cortège 
morne  ,  et  comme  oppressé  par  une  af- 
fliction sourde  et  une  dévotion  muette. 
Les  enfans  du  village  suspendent  leurs 
jeux  pour  voir  passer  la  bière  de  celui 
qui  fut  l'ami  de  leurs  jeux.  La  cloche 
sonne  un  dernier  glas  vers  le  soir.  Les 
chouettes  battent  de  l'aile  autour  du  sé- 
pulcre, et  l'âme  prise  d'épouvante  écoute 
le  bruit  de  leur  vol  ,  et  trouve  dans  la 
cloche  une  sorte  de  magnificence  d'ef- 
froi. Le  prêtre  retenu  par  quelque  soin 
plus  important  diffère  jusqu'au  jour  de 
la  prière  l'accomplissement  de  son  de- 
voir funèbre  ;  et  la  foule  ,  après  une 
longue  atientt;,  se  retire  avec  celte  pen- 
sée de  détresse  que  les  restes  des  pauvres 
sont  jetés  là  sans  bénédiction.  » 

Dans  le.  Registre  de  paroisse  qui  fait 
suite  au  Pillage,  notre  curé  poète  passe 
en  revue  les  naissances  ,  les  mariages  et 
les  moi  Is  du  petit  troupeau  confié  à  sa 
direction  spirituelle.  Il  y  a  parfois  dans 
son  récit  quelque  peu  de  jaserie  mali- 
cieuse ;  mais  la  leçon  arrive  toujours 
après  l'écart  ,  et  celle  leçon  est  souvent 


de  Toler  sur  le  sentier  désert ,  et  de  s'al-  j  racoolée  avec  la  plus  toucliaiile  poésie, 


218 


POÈTES  ANGLAIS,  —  CRABBE, 


comme  dans  l'histoire  de  la  Fille  du 
meunier,  qui  ,  après  sa  faute  ,  chassée 
par  un  père  avare  et  dur ,  isolée  dans  sa 
honte,  et  son  enfant  dans  les  bras,  va  ré- 
citant les  prièresdu  saint  Livre  aux  bords 
des  ruisseaux  déserts  et  sous  les  vieux 
sureaux  qui  bordent  les  chemins  aban- 
donnés aux  entours  du  village. 

Il  y  a  dans  les  registres  de  mort  quel- 
ques portraits  d'unefinesse  trèsprofonde, 
tel  que  celui  d'une  vieille  fille  et  de  son 
ameublement.  Ceci  toutefois n'exclutpas, 
dans  celte  dernière  partie,  un  sentiment 
sérieux  du  sujet.  Ce  qui  y  domine,  c'est 
une  forte  parole  avec  des  tendresses  et 
des  tristesses  mâles  et  toutes  chrétiennes. 
Cependant,  tout  cela  se  déploie  trop  sur 
-un  ^^Qn^étncX  fond  d'agonie,  comme  parle 
Fénelon.  ]Nous  y  avons  remarqué  ,  entre 
autres  très  belles  choses  ,  le  portrait  du 
paysan  Isaac  Alford  ,  que  l'on  pourrait 
comparer  au  pèrepuritain  de  JeanyDéans, 
dans  !e  délicieiix  roraan  de  la  Prison  d'E- 
dimbour;^.  C'est  une  de  ces  âmes  rudes 
tout  à  la  fois  et  tendres  à  la  vie  ,  comme 
on  en  voit  dans  les  landes  ou  sur  les 
côtes  de  notre  Bretagne:  de  ces  hommes 
que  ni  les  ouragans  de  l'hiver,  ni  les  so- 
leils de  l'été,  ni  les  quatre-vingts  ans  qui 
courbent  leurs  épaules  ,  ne  peuvent  re- 
tenir le  dimanche  loin  de  la  maison  de 
Dieu  ,  et  dont  la  place  ,  quand  ils  ont 
pris  leur  repos  en  la  terre  sainte,  pleure 
long-temps  vide  et  respectée  devant  les 
yeux  du  prêtre  et  des  fidèles. 

Parmi  les  œuvres  de  Crabbe  ,  nous  ai- 
mons de  prédilection  son  Bourg  ,  the 
Borough.  Dans  la  description  qu'il  fait 
de  ce  petit  port  de  mer,  il  y  a  un  goik  de 
terroir  tout  particulier.  Et  cette  anima- 
tion de  couleur,  cet  te  science  du  paysage, 
plus  frappante  là  que  partout  ailleurs, 
n'a  rien  qui  doive  étormer  ,  car  cet  en- 
droit sauvage  et  d'un  caractère  si  forte- 
ment prodoncé,  est  le  lieu  natal  de  notre 
poète.  L'homme  de  la  muse  est  surtout 
ravissant  de  langage,  quand  il  parle  du 
petit  coin  de  terre  qui  l'a  vu  naître.  Le 
château  de  Coinbourg  dont  nous  pouvons 
▼oir  les  tourelles  de  la  solitude  où  nous 
traçons  ces  lignes,  nous  est  un  exemple 
à  l'appui.  Nous  ne  connaissons  rien 
ou  presque  rien  des  mémoires  de  M.  de 
Chateaubriand  ;  mais   nous  sommes  as- 


exquises  de  ce  dernier  monument  élevé 
par  le  poète  de  la  religion  et  des  simples 
et  grandes  méldncolies  de  l'exil  ,  seront 
celles  où  il  parlera  des  landes  où  retrait 
le  frère  d'Amélie ,  et  de  l'Ilot  qui  doit 
être  le  lit  de  roche  de  ses  os. 

Il  y  a  dans  le  paysage  de  Crabbe  un 
relief  qui  saisit,  mais  toujours  le  moel- 
leux y  manque;  il  cisèle  ,  le  poète,  mais 
toujours  avec  sa  vérité  rude  à  la  main  et 
quelquefois  au  cœur.  A  cela  près  de  cette 
amertume  et  de  moins  de  profondeur 
dans  la  vision,  sa  manière  se  rappruche 
beaucoup  de  celle  de  Wordsworth ,  et  il 
ne  lui  est  peut-être  pas  inférieur  dans  la 
netteté  du  trait. 

Crabbe  nous  entretient-il  du  clocher 
de  sa  bourgade  marine  ,  il  nous  arrête 
surtout  aux  mousses  qui  revêtent  ses 
vieilles  pierres  ;  et  l'air  peu  commun  que 
cette  finesse  dedétail  jettesur  la  descrip- 
tion du  poète,  passe  à  l'édifice  lui-même 
qui  se  dresse  devant  nous  comme  une 
personnalité  avec  toutes  les  harmonies 
qui  lui  viennent  des  vents  ,  de  la  mer  et 
des  nuages.  Aussitôt  que  le  clocher  ap- 
paraît dans  le  paysage  ,  il  devient  le 
centre  de  toutes  les  harmonies ,  car  il 
est  le  symbole  de  l'union  de  l'homme  et 
de  Dieu  dans  la  prière.  La  voix  d'airain 
qui,  du  haut  de  sa  toiture,  descend  à 
chaque  heure  sur  la  solitude  des  cam- 
pagnes ,  porte  partout  la  pensée  d'une 
adoration  chrétienne;  ainsi,  lorsque  la 
cloche  sonne  ,  nos  paysans  de  Bretagne 
font-ils  toujours  le  signe  de  croix. 

Mais  il  y  a  une  chose  qui  échappe  à  la 
verve  mordante  de  Crabbe ,  et  pour  la- 
quelle il  ne  semble  avoir  que  de  l'admi- 
ration ,  c'est  la  mer.  cette  merveille  par- 
mi toutes  les  grandeurs  de  la  création 
terrestre,  et  celle  dont  le  bruit  et  l'as- 
pect immense  atteignent  le  plus  l'âme  en 
ses  profondeurs,  il  y  a  en  elle  un  esprit 
de  mystère  qui  nous  élève  sans  cesse  vers 
l'infini  desplnssolenuellesrêveries.  Notre 
poêle  ne  rcve  pas  plus  devant  l'Oc^éan 
que  devant  toute  autre  chose  ;  mais  il 
regarde  et  jouit  dans  son  cœur  ,  lorsque 
par  uu  beau  crépuscule  d'été,  dans  sa 
chambre  favorite,  il  respire  la  brise  de 
mer  parfumée  au  jasmin  des  fenêtres. 

Et  puis  il  nous  dit  la  mer  avec  les  al- 
gues de  ses  bords,  si  variées  et  si  écla- 


surés  d'arance  que  les  pages  les  plus    tantes  de  formes  et  de  couleurs,  et  les 


mille  ruisseaux  qu'à  son  reflux  elle  laisse 
sur  le  sable  des  grèves.  Après  cela  vient 
la  tourmente  d'hiver  avec  son  nuage  qui 
n'a  ni  bornes  ni  déchirures.  Le  marsouin 
s'est,  la  veille,  roulé  sur  les  vagues,  en 
vue  des  habitans  de  la  côte.  La  lame  en 
refluant  gralte  avec  un  bruit  plus  rauque 
les  galets  de  la  baie  périlleuse.  Lapétreile 
se  joue  dans  l'écume  des  flots,  et  des 
troupes  de  mouettes  volent  à  contre-vent 
et  se  plongent  dans  la  mer.  Les  canards 
sauvages  ,  hors  de  la  portée  du  fusil ,  se 
posent  sur  TOc^'an  ,  et  leurs  bataillons 
triangulaires  arrivent  sans  relâche  du 
JNord  ,  jour  après  jour  ,  volée  après  vo- 
lée ;  et  puis  ,  lorsque  s'étend  la  som- 
breur  de  la  nuit ,  et  qu'au  bruit  de  la 
tourmente  plus  forte,  le  plus  ferme  pâlit, 
voilà  que  le  voleur  des  côtes  se  glisse 
furtivement  parmi  l'ombre  et  l'écume. 
Quelque  chose  a  été  vu  par  lui  au  fil  du 
flot.  Peut  être  est-ce  un  bris  de  naufra- 
ge ?  «Non  ,  dit-il  ,  à  son  camarade  qu'il 
rejoint  dans  une  crevasse  de  roc  ;  c'était 
une  chose  bien  triste  à  voir  :  le  cadavre 
d'un  matelot,  et  la-  nuit  en  poussera  plus 
d'un  autre  au  rivage.»  Et  un  navire  se 
démantèle  au  choc  des  rochers  et  des 
vagues  ,  et  périt  corps  et  biens  au  pied 
des  falaises. 

La  publication  des  Contes  suivit  celle 
du  Bourg.  Dans  beaucoup  d'eux  encore  ce 
sont  des  portraits ,  mais  quelques  uns 
sontanimés  par  l'émotion  du  drame.  On 
y  trouve  la  même  aptitude  à  saisir  les 
crues  réalités  de  la  vie  ,  mais  toujours 
avec  sensibilité.  Le  mordant  de  Crabbe 
n'a  rien  du  sarcasme  voltairien  ;  il  est 
toujours  sérieux  et  plein  de  religion.  Ce 
n'est  point  de  la  colère  comme  dans  By- 
ron  ,  ni  de  l'ironio  comme  dans  l'auteur 
de  Candide  ;  c'est  l'austérité  d'une  pa- 
role franche  et  quelquefois  dure  ,  mais 
qui  n'est  jamais  sans  consolation  ,  car 
elle  est  chrétienne.  Il  ne  déguise  riea  des 
obstacles  que  ,  dans  l'état  déchu  de  ce 
monde,  rencontrent  les  imaginations  ten- 
dres et  rêveuses;  il  leur  expose  sans  me.'- 
nagement  les  mécomptes  qui  les  <Uten- 
dent.  Crabbe  est  là  dessus  sans  pitié.  A 
son  sens,  elles  n'ont  rien  à  espérer  de  la 
terre,  mais  tout  du  ciel. 

En  résumé  ,  la  poésie  de  Crabbe  a  , 
selon  nous  ,  le  défaut  d'être  trop  posi- 
tive. Le  goût  des  âpres  réalités  de  la  terre 


PAR  M.  MORVONNAIS.  ^^' 

y  domine  trop  sans  mélange  de  ce  que 
l'âme  peut  apercevoir  dès  ici  bas  de  la 
vision  du  ciel.  Toutefois,  elle  n'est  point 
sans  une  certaine  teinte  mélancolique 
qui ,  notamment ,  ne  manque  pas  parmi 
les  tristesses  de  son  conte  intitulé  :  Tlie 
Parting  hour. 

Le  comique  de  Crabbe  n'est  point  l  hu- 
mour «nglais  .  tel  que  nous  le  trouvons 
dans  le  Falstaff  de  Shakspeare  ;  il  est 
d'un  caractère  plus  perceptible  aux  au- 
tres nations,  et ,  comme  celui  de  notre 
grand  Molière  ,  fondé  sur  la  nature  gé- 
nérale de  l'homme ,  tout  en  portant  l'em- 
preinte du  peuple  au  milieu  duquel  il  est 
né.  Quelques  contes  de  ce  genre  ,  et  no- 
tamment le  Gentleman  F  armer  ,  nous 
ont  semblé  parfaits  d'exécution  et  de 
perspicacité. 

Yues  sous  leur  face  comique,  les  œu- 
vres de  Crabbe  offrent  un  piquant  inté- 
rêt, car  avec  lui  l'on  apprend  beaucoup 
sur  les  petits  défauts  de  ia  société  de  la 
vieille  Angleterre.  C'est  une  précieuse 
confidence  qu'elle  nous  fait  là  ,  notre 
bonne  voisine  d'outre-Manche.  Grâce  au 
révérend  et  spirituel  poète,  l'homme  du 
clergé  ,  l'homme  politique  ,  les  clubs , 
les  meetings,  tout  cela  passe  devant  nos 
yeux  comme  dans  une  pièce  à  tiroir. 
Nous  croyons  que  c'est  sans  contredit 
le  livre  qui  révèle  le  plus  de  la  face 
actuelle  de  la  société  anglaise.  Donc, 
sous  ce  rapport,  nous  en  recommandons 
l'étude  aux  esprits  curieux  des  choses 
positives. 

La  dernière  œuvre  de  Crabbe  porte  pour 
titre  Contes  du  Manoir  :  c'est  sa  coLi- 
position  la  plus  longue  ;  elle  a  un  charme 
tout  propre  de  vue  intime ,  car  elle  peint 
le  repos  après  le  voyage  et  la  paix  du 
foyer.  Nous  aimons  d'affection  morale  ce 
vieux  manoir  où  ,  après  une  vie  agitée 
et  mêlée  aux  hommes,  se  réunissent  deux 
frères  séparésdepuisl'enfancf.  Dans  leurs 
promenades,  au  milieu  d'un  paysage  de 
bois  et  de  champs  cultivés  ,  ils  se  racon- 
tent les  déceptions  de  leurs  jours  ,  non 
sans  remonter  avec  quelque  mélancolie 
^  leurs  impressions  premières  :  ils  visi- 
l  leur  voisinage  ,  et  cela  donne  occa- 
^  de  tendres  et  piquantes  liistoires, 


ten 

où'l'aut"^"''  d«5  ^^^^^^  ^®  retrouve  tout 
entier  a>' 


ec  une  légère  teinte  de  deuU, 


Or,  celle  \t^' 


aie  de  deuil  est  un  hommage 


220 

que  l'âme  du  poète  en  veuvage  paie  à 
l'excellente  madame  Crabbe  ,  morte  peu 
de  temps  avant  qu'il  entreprît  celte  der- 
nière coraposition. 

Crabbe,  quant  à  la  forme  rhythraique, 
est  de  l'école  de  Pope.   Son  vers  tombe 
symétriquement  de  deux  en  deux  comme 
celui  de  l'auteur  de  l'Essai  sur  l'homme, 
qui,  lui-môme,  pensons-nous,  avait  pris 
cette  symétrie  dans  nos  poètes  de  l'école 
de  Malherbe  :  c'est  la  même  harmonie 
un  peu  monotone  et  roide.  Ses  vers  ne 
s'enlacent  jamais,  et  la  pensée  vient  tou- 
jours finir  à  la  rime.   Pour  notre  goût, 
nous  préférons  de  beaucoup  l'allure  forte 
et  variée  des  vers  sans  rime  du  grani 
Milton.  A  dater  de  Cowppr,  les  poètes 
anglais  inclinèrent  à  quitter  la  forme  de 
Pope  pour  revenir  à  celle  du  chantre  du 
Paradis  Perdu.  Wordsworth,  dans  ses 
longues  pièces,  ne  se  sert  jamais  que  du 
vers  blanc,   qu'il  ne  brise  pourtant  pas 
autant  que  Milton.   Byron  semble  affec- 
tionner la  forme  rhythmiquede  Spencer, 
etWaller-Scott  celle  de  l'épopée  romane. 
Maintenant  que  nous  avons  essayé  de 
faire  connaître   un  peu   les  œuvres  de 
l'homme  ,   nous  dirons  ce  que  nous  sa- 
vons sur  l'homme  lui-môme,  et  ce  que 
fut  pour  lui  la  vie.  Quelques  réflexions 
sur  le  paupérisme  se  présenteront  natu- 
rellement pour  terminer  notre  travail. 
Crabbe  et  Wordsworth  sont  essentielle- 
ment les  poètes  du  pauvre  :  ils  ont  dû 
pfln«er  beaucoup   sur  lui  ,   et  il  ne  sera 
peut-être  pas  sans  intérêt  d'entendre  la 
pensée  de  ces  hommes  sur  le  pauvre  ,  et 
sur  les  moyens  que  l'Angleterre  emploie 
pour  le  soulager  et  lui  rendre  la  vie  sup- 
portable. 

Georges  Crabbe  naquit  la  veille  de  Noël 
à  Aldoborough  ,  petit  port  de  mer  dans 
le  comté  de  Suffolk,  où  son  père  occu- 
pait une  place  inférieure  dans  la  percep- 
tion des  droits  du  sel  :  il  faisait  en  outre 
un  faible  commerce.  Ce  brave  homme, 
tout  obscur  qu'était  son  r.mg,  avait  un 
esprit  peu  commun.  Le  soir  ,  dans  sa 
chaumière,  il  lisait  souvf'nt  à  ses  enfans, 
et  surtout  à  son  lils  (ieorges  ,  plus  at- 
tentif que  les  autres  ,  Shakespeare  oi 
Milton. 

La  famille  était  peu  riche  et  nombreuse  : 
le  père  destina  son  fils  à  la  médecine.  Le 
jeune  Crabbe  fut  donc  mis  çn  appreu- 


POÈTES  ANGLAIS.  —  CRABBE, 

tissage  chez  un  chirurgien  de  campagne. 
Cette   manière  d'éducaiion  terminée. 
Georges  revint  dans  son  bourg  natal  pour 
y  exerce    sa  profession  ;   mais  il  y  était 
peu  porté  de  goût  .    comme  bien  l'on 
pense,  et  le  peu  de  gain  qu'il  en  retirait 
ne  l'engageait  pas  à  poursuivre.  Dans  ses 
loisirs  ,   il   s'occupait  de  littérature  ;   il 
composait,  et  allait  lire  ses  compositions 
à  une  jeune  fille  du  voisinage,  missElmy. 
Elle  aimait  Georges  et  ses  vers,  et  Geor- 
ges se  promit  bien  qu'il  aurait  miss  Elmy 
pour  femme;  mais  il  fallait  se  créer  une 
carrière,  car  il  n'en  avait  réellement  pas  : 
il  eut  foi  dans  son  talent  poétique;  il  fit 
insérer  ses  premières  compositions  dans 
le  Ladys  Magazine ^  publication  pério- 
dique estimée  dans  le  temps.  Les  encou- 
ragemens  qu'il  reçut  l'attirèrent  à  24  ans 
dans  Londres ,  où  il  vécut  quelque  temps 
vraiment  misérable,  menacé,  en  un  mot, 
d'être  tué  par  la  faim  comme  Chatterton, 
dont  l'histoire  était  alors  dans  l'eiprit  de 
tous  les  jeunes  poètes  ainsi  qu'une  con- 
tagion terrible.   Le  suicide,  entouré  de 
l'intérêt  et  quelquefois  des  larmes  des 
hommes,  a  toujours  été  une  effrayante 
tentation  pour  les  naïves  imaginations 
qui  trouvent  des  obstacles  à  la  réalisation 
de  leurs  rêves.  On  croit  ainsi  punir  la 
société  et  lui  infliger  nu  remords. 

Nous  demanderons  h  nos  lecteurs  la 
permission  de  les  arrêter  quelques  mo- 
mens  sur  cette  époque  de  la  vie  de  Crabbe. 
Un  poète  de  beaucoup  d'esprit  et  de  ta- 
lent a  tout  récemment  encore  popularisé 
cette  opinion  déjà  populaire  que  Chatter- 
ton était  mort  victime  d'une  société  qui 
avait  méconnu  son  génie  ,  et  qu'il  avait 
été  rudement  repoussé  par  les  hommes 
auxquels  il  avait  eu  recours. 

La  vérité  n'est  peut-être  pas  tout-à-fait 
cela.  Et ,  si  l'on  scrutait  bien  la  chose  , 
peut-être  trouverait- on  que  ce  qui  tua 
Chatterton  ce  fut  bien  plutôt  son  orgueil 
que  la  société;  car,  enlin,  tout  ce  qu'un 
jeune  poète  doit  attendre  d'elle  ,  ce  sont 
les  moyens  de  se  révéler  au  monde.  Donc, 
r|uand  la  société  le  place  de  manière 
qu'il  puisse  produire  ce  qu'il  a  en  lui  , 
elle  a  rempli  son  devoir  envers  le  poète. 
Or,  précisément  celte  position  fut  of- 
ferte à  Chatterton,  à  son  arrivée  à  Lon- 
dres :    il   alla  trouver   le   lord  -  maire , 

M.  Bcckford,  et  lui  pioposa  sa  plume. 


PAR  M.  MORVONNAIS. 


221 


L'homme  d'esprit  austère  et  positif  en- 
gao-ea  fort  le  jeune  homme  à  se  défier  de 
celte  passion  de  gloire  ,  et  à  ne  point 
offrir  si  légèrement  sa  plume ,  qui ,  de 
fait ,  était  sa  conscience  :  il  l'engagea  à 
travailler  ;  il  lui  promit  son  appui .  et 
que  si  les  libraires  refusaient  ses  tra- 
vaux ,  il  les  prendrait,  lui ,  à  son  compte; 
car,  ajouta-t-il,  sans  être  un  Mécène,  il 
aimait  les  lettres.  En  outre,  il  se  fit  fort 
de  lui  procurer  auprès  de  sir  J.  Co'e- 
brook  ,  alors  directeur  de  la  compagnie 
des  Indes,  un  emploi  honorable,  et  qui 
lui  laisserait  beaucoup  de  loisir. 

li'esprit  peu  pliant  du  jeune  poète  de 
Bristol  fut  choqué  du  ton  de  sévérité  pa- 
ternelle du  lord-maire.  Quelques  succès 
littéraires  l'avaient  aveuglé  au  point  de 
lui  faire  croire   que  tout  obstacle  à   sa 
carrière  devait  s'abaisser  devant  lui ,  et 
qu'il  y  avait  à  tout  le  moins  injustice  à 
ne  pas  recevoir  de  prime  abord  les  of- 
fres qu'il  faisait.  Il  quitta  donc  le  lord- 
maire  avec  plus  de  honte  et  de  dépit  que 
de  reconnaissance  ,   et  s'alla  livrer  à  des 
gens  d'une  conscience  moins  scrupuleuse, 
qui,  après  avoir  exploité  à  leur  bénéfice 
la  force  de  son  esprit,  l'abandonnèrent. 
Il  y  a  des  instans  oîi  la  vie  de  l'homme 
se  décide  et  est  comme  dans  sa  propre 
main  :  toute  sa  destinée  dépend  de  lui  et 
delà  manière  dont  il  envisage  les  choses. 
Si   Chatterton  avait  eu  un   esprit  plus 
chrétien,    c'est-à-dire,    s'il  avait  vu   les 
choses  plus  dans  la  réalité  et  avec  moins 
de   présomption  et   d'exigence  ,   il  eût 
peut-être  été  très  heureux  sur  la  terre, 
et  l'Angleterre  compterait  aujourd'hui 
un  grand  poète  de  plus. 

Maintenant,  revenons  à  Crabbe  ,  qui 
va  nous  offrir  un  frappant  exemple  des 
avatitages  résultant  d'un  sens  droit  et 
d'un  esprit  modeste. 

En  arrivant  à  Londres ,  réduit,  comme 
nous  l'avons  dit ,  en  un  état  très  misé- 
rable, il  travailla  quelque  temps  chez  un 
apothicaire  ;  mais  ce  qu'il  retirait  de 
cette  place  ne  suffisait  pas  à  sa  subsis- 
tance. D'ailleurs,  cette  position  n'était 
pas  tenable  pour  un  esprit  de  l'ordre  de 
celui  de  Crabbe  ,  et  n'allait  nullement 
à  sa  vocation  dans  le  monde.  îl  serait 
trop  dur  d'exiger  de  ceux  que  Dieu  fit 
pour  enseigner  les  hommes  qu'ils  se  cour- 
bassent sous  une  occupation  manuelle. 


La  Providence  en  créant  la  variété  des 
natures  d'esprits  ,  a   eu  un  tout  autre 
dessein  ;  et  par  cela  même  que  ces  forces 
ont  été  faites  pour  elle,  la  société  ne  les 
refuse  point  ,   pas  plus  que  le  corps  ne 
refuse  sa  nourriture  ;  mais  elle  en  croit 
peu  les  promesses  des  hommes;  il  faut 
des  faits  et  des  résultats  pour  la  persua- 
der, et  encore  souvent  il  arrive  que  ces 
fruits  du  génie  lui  sont  présentés  long- 
temps avant  qu'elle  les  goûte.  Nous  sa- 
vons bien  des   grands  poètes   dont  les 
chants  n'ont  été  prisés  qu'après  leur  mort, 
et  qui  de  la  sorte  ont  subi  sur  terre  un 
long  martyre.  C'est  relativement  à  eux 
que  l'on  peut  dire  de  la  société  qu'elle 
fut  injuste:  il  arrive  souvent  que  les  plus 
favorisés  se  plaignent  le  plus  haut. 

Dans  cette  extrémité  ,  Crabbe  écrivit 
à  Burke  ,  alors  dans  la  plénitude  de  sa 
puissance  ,  une  lettre  qui  nous  a  été 
conservée,  et  que  Ton  peut  donner  com- 
me un  modèle  de  résignation  touchante. 
On  n'entend,  dans  la  parole  du  modeste 
jeune  homme,  pas  une  plainte  amère con- 
tre la  société  qui ,  au  fait,  ne  lui  devait 
encore  rien.  Le  pain  de  l'âme,  comme 
celui  du  corps  ,  ne  s'acquiert  que  par 
de  durs  travaux.  Hommes  de  méditation 
ou  d'activité  corporelle,  nous  devons 
tous  suer  notre  peine  sous  ce  soleiL 
Dieu  et  la  société  le  veulent. 

Burke  accueillit  Georges  avec  grande 
bonté  ,  releva  son  âme  accablée  et  de- 
vina son  génie.  Crabbe  écrivit  une  partie 
de  ses  premiers  poèmes  sous  l'œil  de  cet 
homme  éminent  ,  et  le  prit  pour  Aris- 
tarque.  Encouragé  par  l'opinion  favora- 
ble du  grand  orateur,  il  publia,  sous  les 
auspices  de  son  illustre  patron,  en  1781, 
the  Library ,   sou  poème  de  début. 

Cette  publication  fut  suivie  de  celle  du 
Village ,  œuvre  dans  laquelle  il  prend, 
en  grand  poète ,  possession  de  son  monde 
et  de  sa  manière.  Crabbe  avait  aloi*s 
27  ans.  Le  mérite  de  cette  composition 
le  fit  remarquer  de  Johnson,  et  lui  valut 
une  approbation  de  ce  critique  tout- 
puissant  alors.  Cette  approbation  était  à 
elle  seule  un  triomphe  ;  c'était  tout  une 
réputation  acquise.  11  arrive  souvent  que 
le  despotisme  de  certains  hommes  sur 
l'opinion  ne  se  peut  expliquer  que  par  le 
hasard,  la  routine  ou  le  caprice.  L'An- 
gleterre donnait  alors  h.  Johnson  une  ad~ 


POÈTES  ANGLAIS.  —  GRABBE, 


222 

miration  qu'elle  avait ,  à  leur  époque  , 
refusée  à  Shakspeare  et  à  Milton. 

Ce  succès  n'aveugla  point  Georges  , 
car  de  ce  moment  il  sembla  avoir  juré 
de  se  taire.  Il  avait  pris  les  ordres  dans 
l'E'^lise  d'Angleterre,  avait  été  admis  à 
Cambridge  ,  et  à  l'âge  de  25  ans,  il  était 
entré  d^ns  le  ministère,  sous  le  patro- 
nage du  célèbre  docteur  Norton  ,  alors 
évêque  de  Llandaff ,  qui  défendit  avec 
énergie  l'Eglise  protestante,  rudement 
attaquée  par  Gibbon  el  Payne. 

Crabbe  avait  d'abord  été  nommé  vicaire 
à  Aldoborough  ,  et  quelque  temps  après 
il  dut  à  sa  réputation  de  poète  et  à  la 
recommandation  de  Burke  le  patronage 
du  duc  de  Ruthiand,  chez  lequel  il  entra 
comme  chapelain.  Ce  fut  dans  le  château 
de  ce  duc,  au  milieu  de  la  paix  des  cam- 
pagnes et  d'un  magnifique  paysage,  qu'il 
composa  son  poème  du  FUlctge.  La  pros- 
périté ne  lui  fit  point  oublier  ses  jeunes 
amours.  En  1783,  c'est-à-dire  deux  ans 
après  la  publication  du  Village,  il  épousa 
la  douce  missElmy. 

L'amitié  de  la  noble  famille  à  laquelle 
il  était  attaché,  lui  acquit  à  travers  l'in- 
fluence du  lord  chancelier  Thurloe  ,  d'a- 
bord le  bénéfice  à  vie  de  Froine  Saint- 
Quentin  dans  le  Dorsetshire  ,  pui'^  le 
rectorat  de  Muston  dans  le  Leicesler- 
shire.  Il  les  posséda  pendant  quelques 
années,  mais  il  s'arrêta  dans  cet  avance- 
ment; et,  sans  paraître  ambitionner  plus, 
il  finit  honorablement  ses  jours  recteur 
de  Trowbridge ,  dans  le  Wiltshire. 

La  vie  de  Crabbe  fut  heureuse  :  il  jouit 
de  toute  la  gloire  littéraire  qu'il  mérita. 
Son  vit'ux  père  ,  pour  mieux  apprendre 
de  mémoire  1;'S  poèmes  de  l'enfant  dont 
il  était  glorieux,  les  copiait  de  sa  propre 
main.  Les  éui'ions  des  ouvrages  de  noire 
poète  se  multiplièrent  chez  le  libraire 
Murray  ,  qui  le  payait  au  poids  d-^  l'or  ; 
et  le  13  février  1832,  quand  il  mourut 
presque  octogénaire,  tous  les  habitans 
de  sa  ville  natale  prirent  le  deuil. 

Crabbe  présente  un  phénomène  unique 
dans  l'histoire  de  la  poi'^sie,  celui  d'un 
poèie  q'.ii,  riche  de  sève  ,  et  sans  cause 
apparente  du  moins  ,  gardtî  le  silence 
pendant  près  de  trente  années,  et  repa- 
raît ensuite  dans  le  Hionde  tout  au^si 
brillamment  qu'à  son  début  et  sans  modi- 
fication ù  son  genre.  Le  JJoura ,  public 


en  1810,  semble  une  suite  au  Village, 
qui  fut  publié  en  1781. 

Nous  avons  devers  nous  plusieurs  au- 
tres détails  intéressans  sur  la  vie  du  poète; 
mais  désirant  ,  dans  l'espace  étroit  qui 
nous  est  accordé  ,  faire  connaître  non 
seulement  la  vie  drf  l'homme,  mais  en- 
core le  caractère  poétique  et  moral  de 
ses  œuvrf  s  ,  nous  sommes  contraints  de 
passer  rapidement  sur  les  parties  de  no- 
tre travail  qui  sembleraient  les  plus  im- 
portantes. 

Maintenant  ,  passons  à  quelques  ré- 
flexions sur  le  paupérisme.  Quand  on 
envisage  ce  sujel  d'un  intérêt  fondamen- 
tal pour  toute  âme  chrétienne  ,  et  qu'on 
songe  aux  moyens  employés  par  la  phi- 
lantropie  pour  l'extinction  de  la  mendi- 
cité ,  moyens  qui  sont ,  en  Angleterre, 
les  maisons  d'industrie  ,  les  maisons  de 
charité,  et  la  défense  d'implorer  l'au- 
môre  du  riche  et  du  voyageur,  on  se  de- 
mande d'abord  si ,  dans  ces  établissemens 
philantropiques,  car  les  hospices  légaux 
d'Angleterre  présentent  un  peu  trop  ce 
caractère,  le  pauvre  est  mieux  que  chez 
lui ,  non  seulement  s'il  est  mieux  quant 
au  corps,  mais  encore  s'il  y  est  plus  heu- 
reux ,  car  le  pauvre  a,  couiose  le  riche, 
les  besoins  du  corps  et  les  besoins  du 
cœur;  ce  qu'il  ne  faut  pas  oublier.  Sur 
cette  première  question  ,  nous  consulte- 
rons Crabbe. 

Le  révérend  poète  nous  peint  dans  son 
Bourg  une  de  ces  maisons  cantonales  où. 
le  pays  retire  ses  pauvres.  Sont-ils  donc 
là  si  bien  qu'ils  ne  préfèrent  au  vivre  et 
au  couvert  assurés,  les  misères  de  leur 
liberté  sous  le  soleil,  la  pluie  et  les  vents? 
Et  les  contrées  qui  travaillent,  par  im- 
position du  contribuable,  à  l'extinction 
de  la  mendicité,  en  sont- elles  mieux 
quant  à  leurs  intérêts  matériels  ?  La  taxe 
des  pauvres  u'est-elie  s^oint  pour  elles 
une  plus  lourde  charge  que  l'aumône  vo- 
lontaire? Les  mœurs  du  pauvre  s'amé- 
lioreut-elles  mieux  avec  ce  régime  qu'a- 
vec le  régim>î  de  la  simple  charilé?  Toutes 
questions  qui  ne  nous  semblent  pas  réso- 
lues à  l'avantage  des  moyi  us  employés 
en  Angleterre  dont  les  inieniions  ,  nous 
le  Cl  oyons  ,  sont  excellentes  ,  mais  qui  a 
le  tort  ou  le  malheur  de  n'être  pas  ca- 
tholique ;  car  si  elle  était  catholique  , 
«Ue  aurait  les  cODËirégatioiiis  avec  le  céli- 


PAR  M.  MORVONNAIS. 


223 


bat  religieux  ,  «î  le  pauvre  ne  verrait 
plus  à  la  tête  de  ces  é'ablissemens  de 
charité  des  hommes  à  spéculations  com- 
merciales qui  lui  sont  odieux;  car  ils 
tirent  leurs  profits  des  rognures  qu'ils 
font  au  pain  de  l'indigent.  Voulons-nous 
savoir  ce  quecesélablissemens  sont  pour 
le  pauvre  ?  écoutons  ces  paroles  d'Jsaac 
Alford  [Parish  régis  ter),  ce  paysan  dont 
n«us  avons  cité  le  portrait  comme  mo- 
dèle du  paysan  chrétien.  Il  se  meurt,  le 
vieil  homme  de  bêche  et  de  boyau  ;  il 
se  meurt  pauvre  ,  après  une  vie  de  tra- 
vail assidu,  et  il  est  contraint  de  deman- 
der à  la  maison  où  sont  nourris  les  pau- 
vres de  la  paroisse,  un  lit  pour  mourir. 
Avant  de  quitter  sa  chaumière  vide  ,  car 
il  a  tout  perdu,  il  se  désole  de  la  sorte, 
le  vieillard  :  «<  D'où  me  vient  cette  or- 
gueilleuse aversion  à  me  faire  nourrir, 
à  me  mêler  aux  pauvres,  à  manger  It; 
pain  de  la  paroisse?  Quoi  que  je  fasse, 
je  ne  puis  me  résigner,  tant  je  répugne  à 
recevoir  ma  subsistance  de  cet  homme 
qui  gagne  sa  pleine  richesse  aux  dépens 
de  l'indigent;  qui  prend  à  marché  tousvos 
pauvres,  et  jauge  (I  )  de  l'œil  avec  anxiété 
la  capacité  de  leur  estomac.  Oh  !  je  dé- 
pendrais voioniiers  de  quelque  vieux 
maître  ;  je  le  verrais  avec  joie;  je  le  re- 
mercierais comme  un  ami  ;  mais  cette 
aride  créature  qui  distribue  la  portion 
dujour  et  calcule  en  elle-même  les  chan- 
ces qu'elle  a  de  nous  voir  mourir  dans  la 
nuit ,  oh  !  l'horreur  !  Dans  cette  triste 
nécessité  ,  aide-moi,  ô  mon  Dieu  ;  fais 
que  je  souffre  et  porte  ma  destinée  sans 
murmure  (2).  » 

Or ,  à  la  place  de  cet  industriel  qui 
prend  à  marché  La  maison  d'aumône , 
placez  des  hommes  vonés  tout  entiers  à 
Dieu,  des  femmes  surtout,  et  le  pauvre 
Isnac  Alford  verra  disparaître  tout  ce  qui 
lui  répugne  tant  ;  il  aura  ce  qu'il  désire , 
l'ami  du  pauvre,  car  il  aura  l'ami  de  Dieu. 

Mais  revenons  à  ce  que  le  pauvre  éprou- 
ve dans  la  maison  cantonale  :  «  Voiià 
donc  ,  dit  le  poète,  cette  maison  où  les 
pauvres  sont  placés  pêle-mêle,  quelle 
qu'ait  été  leur  vie  ;  ils  en  abhorrent  le 
seul  aspect  !  Ces  bâtimens  gigantesques, 
ces  hautes  murailles  qui  les  bornent  de 

(1)  En  anglais  ,  gauge. 

(2)  Pwrish  regitier,  Burinit, 


toutes  parts,  ces  cours  dépouillées  d'her. 
be,  ces  retentissans  portiques,  cette  hor- 
loge à  la  grosse  voix  d'airain  ,  qui  sonne 
toutes  leurs  tristes  heures,  ces  portes 
massives  ,  ces  lourdes  serrures  ,  tous  ces 
signes  du  pouvoir;  mais  c'est  une  prison 
que  ceia  ,  avec  un  nom  plus  doux  .  et 
bien  peu  l'habitent  sans  horreur  et  sans 
honte  ! 

«  Le  pauvre,  il  est  vrai ,  jouit  là  d'une 
abondance  qu'il  trouve  rarement  à  son 
foyer:  ces  chambres  aérées,  ces  couches 
décentes  peuvc^nt  lui  donner  le  bien-être 
du  jour  et  de  la  nuit.  Mais,  hélas!  !à 
ses  chagrins  sont  embarrés  dans  sa  poi- 
trine ;  il  a  beaucoup  souffert,  mais  il  n'a 
personne  à  qui  le  conter.  Les  nécessi- 
teux n'ont  aucun  mal  de  corps  dans  cette 
résidence,  et  ils  n'osent  dire  que  c'est  la 
maison  même  qui  leur  est  odieuse  :  ils 
avouent  encore  qu'on  leur  donne  tout  ce 
que  le  lieu  peut  leur  donner  ;  mais  ils 
vivent  dans  le  malaise  et  l'ennui  ,  préci- 
sément parce  qu'ils  vivent  là. 

«  Là  est  maint  aïeul  qui  ne  doit  plus 
voir,  qui  ne  doit  plus  nourrir  sur  ses  ge- 
noux tremblans  les  enfans  adorés  d'une 
fille  qu'il  a  perdue.  Pareille  à  ;a  maison 
de  la  mort ,  cette  maison  ne  laisse  point 
de  place  aux  réunions  pleines  de  joie  de 
la  famille. 

«  Peuvent-ils,  quand  ils  sont  là,  trou- 
ver le  bon  voisinage  ?  Qui  leurapprendra 
la  nouvelle  du  carrefour  ?  Trouvent- ils 
là  quelque  vieille  connaissance  à  qui  ra- 
conter ce  qu'ils  ont  appris  et  ce  qu'ils 
sentent  ?  Ils  n'ont  point  ceux  qu'ils  ont 
connus  dans  leur  enfance  ,  qui  ,  avec 
même  fortune  qu'eux,  ont  atteint  à  la  ma- 
turité de  l'homme;  qui ,  avec  les  mêmes 
troubles,  sont  ariivéi  à  la  vieilles^.'.-  qui 
comme  eux,  survivent  aux  joies  de  la  vie. 
Oh  !  tous  ces  hommes  sont  pour  eux  des 
étrangers,  et  ils  ne  se  peuvent  allier  de 
cœur  avec  ceux  qui  ignorent  également 
leurs  souvenirs  et  leurs  espérances. 

«  De  graves  craintes  ne  tourinentent 
point  leur  vie;  mais,  n'est-ce  point  une 
des  pires  façons  de  vivre  ,  que  de  vivre 
ainsi  dans  cet  aspect  borné,  sans  grandes 
craiiites,  il  est  vrai,  mais  aussi  sans  at- 
tente de  choses  nouvelles;  rien  qui  leur 
apporte  de  la  joie  ,  rien  qui  les  fasse 
pleurer.  Lws  jours  se  passent ,  comme  )a 
nuit ,  dans  le  sommeil  -,  ou  si  quelque 


224 

chose  rompt  la  monotonie  de  leurs  heu- 
res, c'est  le  pauvre  qu'on  porte  au  cime- 
tière ou  l'inflexible  appel  de  la  cloche, 
et  l'appel  plus  inflexible  du  maître  qui  les 
force  à  quitter  leur  pâle  sentier  de  pro- 
menade autour  des  murailles. 

«  Dans  cette  demeure  ,  la  mère  se  voit 
arracher  sa  douce  famille;  il  n'y  a  place 
ni  pour  sa  voix  ,  ni  pour  ses  tendresses  : 
tout  cela  dérangerait  l'ordre  du  lieu  ,  et 
est  rejeté  par  delà  le  seuil.  Celui  qui  gou- 
verne là  ne  doit  être  mû  que  par  des  rè- 
gles générales  qui  s'opposent  à  ce  qu'il 
fasse  quelque  état  des  liens  brisés  du 
cœur.  Des  nations,  nous  le  savons,  ont 
transgressé  les  lois  de  la  nature,  et  arra- 
ché les  enfans  du  sein  de  leurs  parens  ; 
mais  l'enfant  était  enlevé  par  estime  du 
bien  de  l'état.  La  mère  souffrait ,  mais 
on  conquérait  la  matrone.  Ici  l'outrage 
porté  à  la  nature  ne  profite  à  rien  ;  le 
mal  est  fait,  mais  on  n'a  pas  le  Spartiate. 

«  Il  y  a  pour  moi  une  grande  douleur 
à  voir  tant  d'hommes  probes  et  de  glo- 
rieuse pauvreté  poussés  ainsi  hors  de  leur 
vieille  demeure  ,  où  tant  de  vieux  objets 
font  le  bonheur  de  leurs  yeux  :  c'est  pour 
eux  comme  un  inexplicable  châtiment 
de  quitter  de  la  sorte  toutes  les  scènes 
de  la  famille  ,  toutes  ces  figures  pleines 
d'amour,  pour  un  peuple  nouveau,  pour 
une  race  étrangère,  pour  ces  êtres  qui  , 
tombés  dans  It  s  infimes  désordres,  sont 
morts  à  toute  honte.  Oh  !  ces  hommes  de 
jusleet  innocente  vie  s'épouvanteuti  voir 
ces  hideuses  manières  ,  et  bénissent  le 
Ciel  qui  a  confirmé  leur  vertu  et  placé  la 
crainte  du  vice  dans  leur  cœur  simple  et 
sincère. 

«  Et  le  pauvre  qui  voit  souiller  cette 
gloire  que,  dans  des  jours  meilleurs,  lui 
ont  acquise  ses  vertueuses  actions,  après 
avoir  haleté  quelques  m»is  ,  expire  au 
milieu  d'étrangers  qui  jasent  bruyam- 
ment autour  de  sa  couche  funèbre  et  so- 
litaire. 

«  Ne  pourrions- nous  pas  porter  l'ai- 
sance au  pauvre  dans  snn  vieux  séjour, 
là  où  il  tiouvc  tant  d'objets  compagnons 
de  son  rude  et  long  pèlerinage^  où,  tant 
qu'il  y  peut  voir,  ses  yeux  se  reposent 
sur  des  aspects  connus,  sur  des  visages 
depuis  iong-temps  aimés  (Ij.  » 


POÈTES  ANGLAIS.  —  CRABBE , 


(4)  Borough ,  Pessio). 


Les  inconvéniens  des  hôpitaux  avec  les 
farouches  moyens  que  nécessite  la  sup- 
pression de  la  mendicité  ,  sont  crûment 
exposés  là.  Il  faut  prendre  garde  de  por- 
ter atteinte  à  la  liberté  de  l'homme  en 
quoi  que  ce  soit,  même  pour  un  bien 
apparent  ;  car  c'est  le  profaner  ,  et  de 
grands  maux  ne  tardent  pas  à  en  résulter. 
D'ordinaire  ,  l'étranger  qui  traverse  un 
pays  sans  meniians  est  trop  prompt  à 
admirer  ;  il  n'entend  pas  la  voix  qui  crie 
sous  la  main  oppressive  de  ce  pouvoir 
dont  il  serait  tenté  de  bénir  la  charitable 
surveillance. 

Crabbe  termine  par  des  paroles  qui 
prouvent  que  le  poète  a ,  comme  nous  , 
plus  de  confiance  dans  la  charité  parti- 
culière que  dans  la  charité  légale  .  la- 
quelle gâte  tout  par  ses  formes  tyranni- 
ques.  On  ne  fait  pas  la  charité  comme  on 
lève  une  recrue  ,  comme  on  dresse  un 
régiment.  Toute  contrainte  la  détruit; 
car ,  où  est  l'esprit  de  Dieu  ,  Ici  est  aussi 
la  liberté. 

«Affaissé  sous  le  poids  des  années,  chan- 
te notre  poète,  car  pour  cette  fois  il  chan- 
te ^  oh  !  que  l'homme  apparaît  une  véné- 
rable ruine  !  Combien  il  est  digne  de 
respect,  de  pitié  et  d'amour  !  Il  appelle 
la  protection,  et  son  seul  aspect  pousse  à 
lui  prêter  assistance.  Le  rejetterons-nous 
pour  qu'il  aille,  loin  de  nos  yeux  ,  af- 
fronter l'âpre  tourmente  dont  nous  pou- 
vons l'abriter  sous  notre  toit?  Laisserons- 
nous  à  un  étranger  le  soin  de  creuser  la 
tombe  de  notre  vieux  frère  ?  Oh  !  non. 
Nous  l'abriterons  contre  l'ouragan  que 
redoutent  ses  os  fatigués  ;  et  quand  il 
tombera  comme  un  chêne  antique,  nous 
l'embaumerons  de  nos  larmes.  » 

Une  vérité  sort  évidente  des  paroles  du 
poète,  c'est  que  la  charité  légale  ,  celle 
de  l'état  qui  est  un  pouvoir  tout  de  for- 
mes ,  tout  matériel  ,  et  sans  condescen- 
dance pour  les  besoins  si  variés  du  cœur, 
a  généralement  d'odieuses  façons  d'agir. 
Quand  notre  auteur  parle  d'établissemens 
de  charités  fondés  par  des  particuliers, 
et  qui  subsistent  d'aumônes  volontaire» 
ou  de  revenus  propres  ,  son  lan^a^e  est 
tout  autre,  et  il  n'a  que  des  bénédictions. 
Ces  hôpitaux  sont  tenus  en  Angleterre 
par  des  âmes  chréli>'nnes  ,  et  non  livrés 
aux  calculs  des  industriels. 

Toutefois ,  que  l'oa  n'infère  pas  de  nos 


PAR  M.  MORVOWNAÏS. 


225 


paroles  que  nous  condamnons  d'une  ma- 
nière absolue  !a  charité  légak-.  En  elle- 
même,  et  quand  elle  ne  sort  pas  de  ses 
limites,  elle  n'a  rien  que  l'on  ne  doive 
adoiirer  ;  mais  sitôt  qu'elle  contraint,  «lie 
cesse  d'être  la  charité  et  devient  tyran- 
nie. Et  une  dps  causes  qui  nous  fait  pré- 
férer de  beaucoup  la  charité  particu- 
lière, c'est  qu'elle  ne  ])eut  contraindre. 

Ici  se  présente  une  question  très  déli- 
cite  à  traiter,  et  nous  ne  pourrons  que 
l'indiquer  en  l'effleurant,  l'espace  ne  nou-i 
étant  pas  donné  pour  l'approfondir.  Dé- 
fense peut-elle  être  faite  au  pauvrj  de 
tendre  la  main  à  l'obole  du  pèlerin  ,  au 
morceau  de  pain  qu'il  reçoit  au  seuil  de 
la  ferme  ou  du  manoir  ?  Ce  droit  que  la 
société  incline  à  s'arroger  de  nos  jours  a 
tout  d'abord  quelque  ciiose  de  rude  qui 
repousse,  et  sa  légitimité  nous  semble 
très  contestable,  car  enlln  la  prohibition 
absolue  ne  peut  légitimement  porter  que 
sur  des  choses  nuisibles  par  elles-mêmes. 
Or,  le  pauvre  nuit-il  à  qui  que  ce  soit  par 
le  fait  seul  de  sa  quête  ?  Nous  ne  croyons 
pas  que  cela  puisse  être  dit. 

Mais  enfin  ceci  deviendra  pluî  grave  si 
ce  droit  que  nous  enlevons  au  pauvre  est 
sa  propriété  la  plus  précieuse  ,  est  une 
chose  que  rien  ne  remplace.  Et  il  en  est 
ainsi  ;  car  ,  n'est-ce  point  dans  la  mendi- 
cité même  que  se  réfugie  sa  liberté  ?  En 
recourant  à  la  quête  ,  ne  recourt -il  pas 
en  quelque  sorte  à  la  raison  publique 
contre  la  dureté  tyranniquc  du  riche  et 
de  l'état  ? 

Et  par  \k,  cette  suppression  de  la  men- 
dicité, si  préconisée  par  1«  philosophisme 
philantropique,  n'est-elle  pas  un  moyen 
détourné  d'opprimer  le  pauvre  ?  Car,  il 
faut  bien  le  dire  ,  dans  noire  conslilu- 
tion  sociale  tout  est  à  l'avantage  du  ri- 
che j  et  il  ne  faut  pas  s'en  étonner,  car  le 
riche  fait  la  loi. 

La  mendicité  a  de  grands  inconvéniens,  | 
on  l'avoue  :  elle  vous  gêne,  elle  afflige 
Tos  yeux  j  mais  enfin  cette  mendicité  qui 
vous  afflige,  le  pauvre  ne  serait- il  pas 
plus  affligé  encore  par  sa  suppression  ? 
Vous  craignez  le  vol ,  qui  trop  souvent 
l'accompagne  ;  mais  vous-mêmes  ,  en  la 
supprimant,  ne  volez-vous  point  au  pau- 
vre plus  que  de  l'or,  ï indépendance,^ 
Vous,  riches,  vous  la  trouvez  cette  in- 
dépendance dans  votre  ricUesse  inOwÇ  ; 

TOME  IV.  —  N"  21.  >U37. 


mais  le  pauvre,  lui ,  lorsqu'il  ne  peut 
travailler ,  lorsque  son  travail  ne  peut 
suffire  à  nourrir  sa  famille  ,  où  la  trou- 
vera-i-il,  si  ce  n'est  dans  son  droit  môme 
de  mendier  ?  Car,  en  recourant  à  la  men- 
dicité ,  il  se  soustrait  à  la  dépendance  de 
l'individu  on  de  la  corporation  pour  en- 
trer sous  la  dépendance  de  tout  le  mon- 
de ;  et  dépendre  de  tout  le  monde  ,  c'est 
ne  dépendre  de  personne  ;  c'est  tout  au- 
tant ce  sentiment  que  la  volupté  de  la 
fainéantise  qui  attache  si  fort  le  pauvre 
au  vagabondage. 

Puis  encore,  de  la  suppression  de  la 
nîendicilé  ,  découle  la   nécessité  ou  le 
droit  que  l'on  s'arroge  de  contraindre  le 
pauvre  au  travail.  Car,  on  veut  à  toute 
force  qu'il  coûte  le  moins  possible  •  on 
veut  Vuiiliscr  y  c'est  le  mot  de  l'industria- 
lisme ,-  et  si  on  le  nourrit,  on  a  le  droit 
d'exiger  de  lui  qu'il  gagne  son  pain  ;  et 
ceci  dérive  d'une  mauvaise  attitude  que 
prend  naturellement  l'esprit  de  l'homme, 
qui  veut  par  le  bienfait  se  créer  un  droit 
de  contrainte.  Dieu   n'est  point  si  exi- 
geant ,  lui.  —  Selon  la  Charité  ,  quand 
nous  secourons  notre  frère  ,  c'est  bien 
moins  notre  frère  qui  nous  doit  que  Dieu 
lui-même,  et  certes  la  solvabilité  du  dé- 
biteur est  là  bien  certaine.  Selon  la  phi- 
lantropie  ,    c'est   tout  1«  coniraire  ;  et 
comme  il  ne  serait  pas  juste  que  notre 
detlo  ne  nous  fût  pas  payée  ,  nous  de- 
mandons au  pauvre  l'intérêt  du  pain  que 
nous  lui  donnons.  Dès  lors,  est-il  robuste 
de  corps  et  refusc-t-ii  de  s'acquitier  par 
le  travail,  on  ne  lui  refuse  pas  la  nourri- 
ture qui,  certes,  est  un  droit,  mais  on 
l'enferme  dans  \u\q  maison  d'industrie 

et  on  lui  dit  :  tu  travail  lerasj  l'enfant  même 
.se  révolte  contre  une  pareille  façon  de 
pousser  les  choses.  Or  lorsqu'on  suppri- 
me la  mendicité,  de  nécessité  on  en  vient 
là.  Jj'atteinte  une  fois  portée  à  la  liberté 
de  l'homme  ,  on  ne  sait  où  l'on  s'arrête 
sur  la  pente  du  méfaire.  L'erreur  a  sa 
logique  tout  aussi  fatale  que  celle  de  la 
vérité  j  l'une  conduit  à  l'ordre  et  à  la  vie 
l'autre  A  la  ruine  et  à  la  mort,  i.oiprit 
caché  dans  le  mal  est  l'esprit  par  qui  la 
mort  fut  introduite  dans  le  monde  •  l'es- 
prit qui  réside  au  fond  du  bien  est  le 
Verbe  de  Dieu  qui  est  la  vie. 

La  charité,  selon  la  notion  catholique, 
ne  s'Qsl  jarotiMS  <5cartég  de  celle  ligne  ;  cl 


226 


POÈTES  ANGLAIS.  —  CRABBE, 


ceci  explique  la  protection  que  les  ordres 
religieux  ont  toujours  prêtée  aux  men- 
dians  et  leur  bienvenue  au  seuil  du  mo- 
nastère. Ils  défendaient  ainsi  le  pauvre 
et  le  faible  contre  le  riche  et  le  puissant. 
Sans  nier  quelques  abus,  nous  ne  con- 
cevons pas  que  ia  philosophie,  qui  est  et 
doit  être  amie  du  peuple,  par  cela  môme 
qu'elle  est  une  puissance  explicative  du 
droit,  ait  pu  leur  en  faire  un  crime.  Ceci 
ne  peut  être  attribué  qu'à  son  ignorance 
de  l'esprit  des  choses.  La  charité,  cette 
simple  fille  du  ciel,  seule  lit  bien  dans  la 
nature  de  l'homme,  parce  qu'elle  la  voit 
en  Dieu  qui  la  créa  ,  et  dont  l'infinie  com- 
passion voit  tous  ses  besoins,  sent  toutes 
ses  souffrances  :  on  la  reconnaîtra  tou- 
jours à  ce  que  ses  bienfaits  n'auront  au- 
cun goût  d'amertume. 

Mais  si  le  pauvre  qui ,  ainsi  que  le  Fils 
de  l'homme ,  va  sans  lieu  où  reposer  sa 
tête,  demandant  de  village  en  village  le 
pain  du  jour  et  la  paille  oii  dormir  son 
sommeil  de  voyageur;  si  cet  homme,  di- 
sons-nous, ne  nuit  pas  à  la  société,  ne  la 
sert-il  pas?  A  ce  sujet ,  écoutons  Words- 
worth.  «Dans  une  de  mes  promenades, 
dit  le  poète,  je  fis  rencontre  d'un  vieux 
mendiant;  il  était  assis  au  bord  de  la 
grande  route  ,  sur  une  rude  et  basse  ma- 
çonnerie, bâtie  au  pied  d'une  large  col- 
line, afin  que  les  voyageurs  dont  les 
chevaux  descendent  le  chemin  rapide- 
ment escarpé,  puissent  de  là  remonter 
plus  à  l'aise.  Le  vieil  homme  avait  posé 
son  bâton  sur  la  grosse  pierre  polie  qui 
sert  de  revêlement  à  cette  agreste  struc- 
ture; et  de  sa  besace  toute  blanche  de 
fleur  de  farine  ,  aumône  des  bonnes  mé- 
nagères de  village,  il  lira  l'un  après  l'au- 
tre, tous  les  débris  qu'il  avait  cueillis 
dans  sa  quête.  Puis  avec  le  regard  fixe  et 
sérieux  d'un  oisif  calculateur,  il  se  mit  à 
les  compter,  et  sur  le  second  degré  de 
ce  petit  entassement  de  pierre,  environné 
de  collines  sauvages  et  dépeuplées,  il 
s'assit  au  soleil  et  mangea  solitairement 
son  pain.  Échappées  à  sa  main  paralyti- 
que qui,  tout  en  voulant  prévenir  cette 
pcite  de  bien,  n'arrivait  qu'à  une  perte 
plus  grande  encore,  des  miettes  tombè- 
rent à  lerrc,  et  les  petits  oiseaux  de  la 
niontagnc<iui  d'aventure  n'avaient  point 
picoré  leur  nécessaire,  approchaient  à 
uue  demi-longueur  de  sou  bâton.  » 


Le  poète  peint  en  traits  admirables  la 
misère  de  ce  vieux  mendiant;  puis  il 
ajoute  : 

«  Mais  ne  pensez  pas  que  cet  être  soit 
inutile.  Hommes  d'état,  vous  dont  la  sa- 
gesse ne  se  repose  jamais,  et  dont  la  main 
est  toujours  prête  à  balayer  tout  ce  monde 
de  choses  nuisibles,  ne  le  regardez  pas 
comme  un  fardeau  de  la  terre.  C'est  une 
loi  de  la  nature,  que  parmi  les  choses 
créées,  toutes  chétives,  toutes  viles,  bru- 
tes,  repoussantes  et   difformes  qu'elles 
puissent    être ,    toutes   nuisibles   même 
qu'elles  paraissent,  imlle  ne  fasse  entier 
divorce  d'avec  le  bien.  Un  esprit  impul- 
sif vers  le  bon,  une  vie,  une  âme.  comme 
vous  voudrez  parler,  unit  inséparable- 
ment tous  les  modes  de  l'être.  Lorsque 
le  mendiant  se  iraine  ainsi  de  porte  en 
porte,  le  villageois  voit  en  lui  un  vivant 
souvenir  qui  lie,  dans  le  sein  de  la  cha- 
rité, les  choses  passées  et  les  devoirs  pré- 
sens dont  autrement  on  perdrait  la  mé- 
moire. Et  puis  i'aspect  (ie  ce  vieillard  né- 
cessiteux entielient  dans    les  cœurs  la 
compassion  qu'allèrent  si  promptement 
et  la  suite  des  années  et  cette  demi-sa- 
gesse que  donne  une  demi-expérience  ; 
trop  souvent,  elle  finit  encore  par  se  per- 
dre dans  l'égoisme  et   les  st-ucis  froide- 
m«nt  oublieux  des  autres.  Parmi  les  fer- 
mes et  les  hut'es  solitaires,  parmi  les  ha- 
meaux et  les  villages  aux  toits  groupés, 
partout  où    le    vieux   mendiant  fait    sa 
ronde  ,  la    douce   nécessité    de    l'usage 
pousse  aux  actes  de  l'au.our.  Et  l'habi- 
tude, tout  en  faisant  l'œuvre  de  la  raison, 
prépare    cependant  ces  joies  réfléchies 
que  la  r.iison  aime  tant.  Ainsi  l'âme,  atti- 
rée par  le  divin  seniimeut  d'un  plaisir 
qu'elle  ne  cherche  pas  ,  se  trouve  insen- 
siblement  disposée  à  la  vertu   et  à  la 
bonté. 

«  Je  sais  quelques  âmes  qui,  grandes  et 
méditatives  et  poussée ^  par  le  senti- 
ment même  de  leurs  bonnes  œuvres , 
ont  créé  autour  d'elles  des  plaisirs  et 
des  bonheurs  qui  se  prolongent  dans 
toute  la  durée  de  la  vie  et  jettent  avec 
le  temps  une  plus  vive  lumière.  Or, 
ces  belles  âmes  ont  d'ordinaii  e  dans  l'en- 
fance reçu  de  cette  créature  solitaire, 
ou  de  quelque  homme  errant  comme  elle, 
leur  première  touche  de  sympathie  et  le 
germe  de  celle  pensCe  qui  leur  a  fait  ac- 


PAR  M.  MORVONNAIS. 


227 


cepter,  comme  famille,  tous  ces  gens  de 
nécessité  et  de  chagrins.  L'homme  riche 
qui  s'assied  à  sa  porte  et  se  nourrit  sous 
le  rayon  du  soleil,  comme  un  fruit  d'or 
pendant  à  la  verte  muraille  j  le  ji^une  et 
le  robuste,  l'heureux  et  l'insoucieux  qui, 
au  milieu  de  la  douce  parenté,  vivent  à 
l'abri  et  comme  dans  un  bocage  plein  de 
paix  et  d'amour,  tous  ces  hommes  voient 
en  lui  un  moniteur  silencieux,  dont  la 
mission  est  de  leur  jeter,  en  passant,  !a 
pensée  fugitive  d'une  congratulation  in- 
térieure, et  de  leur  rappeler  les  dons 
particuliers  dont  ils  sont  favorisés  et  leurs 
titres  souvent  bien  faibles  aux  exemp- 
tions dont  ils  profitent.  Beaucoup,  sans 
doute,  vivent  une  vie  de  vertu  parfaite- 
ment décente  ;  hommes  qui  peuvent  en- 
tendre le  décalogue  et  ne  sentir  aucun 
reproche  intérieur  •  stricts  observateurs 
de  la  loi  dans  la  terre  où  ils  résident ,  et 
ne  négligeant  aucuns  devoirs  d'amour 
envers  les  hôtes  de  leur  îoit,  envers  les 
terrestres  auteurs  de  leurs  jours  et  les 
chers  fruits  de  leur  sang.  Louange  à  ces 
hommes  et  paix  à  leur  sommeil  !  Mais  in- 
terrogez ce  pauvre  abject ,  demandez-lui 
si ,  dans  cette  froide  abstinence  de  tout 
acte  m  luvais  ,  dans  ces  charités  inévita- 
bles et  qui  ne  coûtent  rien,  il  y  a  de  quoi 
satisfaire  l'âme  humaine?  Non  ;  l'homme 
est  plus  chrr  que  cela  à  l'homme,  et  les 
plus  pauvres  parmi  les  pauvres  veulent , 
dans  leur  vie  fatiguée,  quelques  momens 
où  ils  savent  et  sentent  qu'ils  ont  été  les 
pères  et  les  lévélateurs  de  quelques  bon- 
heurs, si  minimes  qu'ils  puissent  être,  et 
qu'ils  furent  tendres  envers  autrui,  par 
ce  seul  motif  que  nous  avons  de  nature, 
en  nous,  le  si  ntimenl  de  l'unité  du  cœur 
humain  :  ce  plaisir  est  celui  d'une  sim- 
ple créature  de  mon  voisinage-  Chaque 
semaine,  le  vendredi  arrivant,  elle  est 
ponctuelle  à  remplir  son  d'avoir  envers 
l'homme.  Sans  être  même  à  l'abri  du  be- 
soin, elle  prend,  et  largement,  sur  le  tré- 
sor de  ses  repas,  le  morceau  du  vieux 
mendiant  ;  et  l'aumône  faite,  elle  revient 
de  sa  porte  avec  un  coeur  plein  de  joie , 
s'assied  au  foyer  de  sa  rustique  demeure 
et  bâtit  dans  le  ciel  son  espérance. 

a  Dès  lors,  qu'il  passe  avec  une  béné- 
diction sur  sa  tOte!  et  tandis  que  dans  la 


vaste  solitude  ,  au  milieu  de  laquelle  le 
flux  des  choses  l'entraîne,  il  semble  espé- 
rer et  vivre  pour  lui  seul ,  souffrez  que , 
sans  blâme  ,  sans  outrage  ,  il  puisse  por- 
ter le  bien  que  la  loi  du  Ciel  répand  au- 
tour de  lui ,  et  qu'à  l'aide  de  sa  pauvreté 
même,  il  incline  les  rudes  esprits  des  vil- 
lageois aux  tendres  affections,  aux  pro- 
fondes pensées.  Qu'il  passe  donc  avec  une 
bénédiction  sur  sa  tête!  et  qu'aussi  lon^^- 
temps  qu'il  pourra  promener  çà  et  là  ses 
pas  voyageurs,  il  lui  soit  permis  de  res- 
pirer les  fraîcheurs  dans  les  vallées  j  que 
son  vieux  sang  lutte  avec  l'air  glacial  et 
les  neiges  de  l'hiver;  et  quoique  le  rigide 
vent  qui  balaie  la  lande  fasse  battre  sa 
chevelure  grise  contre  sa  face  ravagée 
par  les  ans,  respect  à  cette  espérance  de 
liberté  au  désert,  suprême  bien  de  sa 
vie ,  et  où  son  cœur  trouve  les  derniers 
inlérêis  qui  puissent  affecter  l'homme. 
Que  jamais  il  ne  languisse  captif  dans  ces 
maisons  si  mal  nommées  d'industrie;  au 
lieu  des  fracas  et  des  grands  bruits  qui, 
dans  ces  cachots ,  chargent  l'air  et  dé- 
vorent la  vie ,  qu'il  ait  ce  silence  que 
la  nature  veut  à  son  vieil  âge.  Laissez-le 
libre  dans  la  solitude  des  montagnes  et, 
qu'il  l'entende  ou  non ,  ayant  toujours 
autour  de  lui  la  mélodie  des  oiseaux  des 
bois.  Il  a  peu  de  plaisirs;  et  si  mainte- 
nant ses  yeux  sont  inclinés  à  tel  point! 
qu'il  ne  puisse  ,  sans  effort ,  apercevoir 
l'horizon  où  se  couche  et  se  lève  le  so- 
leil ;  oh  !  que  du  moins  la  lumière  trouve 
jusqu'au  terme  de  son  voyige  ,  une  libre 
entrée  sous  ses  languissantes  paupières. 
Laissez-le,  oà,  quand  il  le  voudra,  s'a^t 
seoir  sous  l'arbre  et  sur  le  gazon  qui  borde 
la  roule  publique  et  partager  avec  les  pe- 
tits oiseaux  le  pain  qui  lui  est  échu  d'a- 
verilure  ;  enlin,  comme  il  a  vécu  sous  l'œil 
de  la  naiur.',  qu;^  de  môme,  sous  l'œil  de 
la  nature,  le  vieil  homme  puisse  mou- 
rir! » 

Cette  éloqucnic  réclamation  reçoit  une 
force  nouvelle  des  opinions  de  1  homme, 
car  Wordsworlh  n'tst  point  un  membre 
de  l'opposition,  mais  bien  un  zé.é  parti- 
san de  l'anglicanisme. 

HiPPOLYTE  MORVONNAIS. 


i^OPSCH^O* 


228 


DE  LA  CHRONOLOCxJE  SACRÉE , 


APERÇUS  SUR  LA  CîiRONOLOGIE  SACRÉE 

DANS  SES  RAPPORTS  AVEC  L'HISTOIRE  PROFÂINE. 


En  se  proposant  de  ruiner  dans  la  so- 
ciété les  fondemens  du  Christianisme, 
l'école  matérialiste  du  dernier  siècle  ne 
s'était  pas  dissimulé  la  difficulté  de  cette 
entreprise.  Instruite  ,  mais  non  décou- 
ragée ,  par  les  chutes  successives  des  en- 
nemis de  la  religion,  depuis  les  premiers 
temps  de  l'Eglise,  elle  entrait  dans  l'arène 
avec  toutes  les  ressources  de  l'expérien- 
ce. Les  hommes  qu'elle  comptait  parmi 
ses  adeptes ,  profondément  versés  dans 
les  sciences  humaines  où  ils  dominaient 
par  la  supériorité  du  talent,  n'ignoraient 
pas  qu'en  se  renfermant  dans  le  cercle 
des  vérités  connues,  ils  ne  pourraient 
en  faire  ressortir  que  des  conséquences 
en  harmonie  avec  la  révélation  ,  ou  des 
contradictions  sans  valeur  ,  témoignant 
plutôt  de  l'imperfection  de  nos  connais- 
sances que  de  l'inexactitude  des  livres 
saints.  Pour  opérer  une  révolution  in- 
tellectuelle, on.  devait  sortir  de  la  route 
commune.  La  science  de  Pascal ,  de  Lei- 
bnitz ,  de  ]>îew  ton  ,  ramenant  à  des  véri- 
tés importunes  ,  il  fallait  penser  autre- 
ment que  ces  g»ands  hommes  ,  secouer 
le  joug  du  passé,  et  finir  ,  en  un  mot, 
sans  négliger  d'autres  élémens  de  suc- 
cès ,  par  porter  la  discussion  au  delà  des 
limites  actuelles  des  connaissances  hu- 
niaines. 

Fruit  de  combinaisons  réfléchies  ,  une 
telle  tactique  laissait  toutefois  aperce- 
voir l'intention  évidente  de  suppléer  par 
l'habileté  à  l'insuffisance  des  moyens,  de 
cacher  le  vide  des  faits  sous  la  séduction 
des  systèmes.  Les  esprits  droits^  ù  qui 
des  raisons  solides,  décisives,  convain- 
cantes, attestent  les  dogmes  de  la  foi  , 
ne  pouvaient  se  laisser  abuser  par  des 
opinions  présentées  aussi  légèrement.  Ils 
durent  comprendre  que  celte  science  ha- 
sardée ,  décorée  pompeusement  du  nom 
de  progrès  ,  n'élail  en  réalité  qu'une 
excursion  dans  le  champ  des  conjectu- 
res ,  un  effort  mallu;urcux  tenté  pour 
fonder  l'empire  de  la  philosophie  sur 
les  incertitudes  de  noire  entendement. 


Cependant,  comme  dans  le  monde  de 
la  pensée,  l'imagination  exerce  une  puisr 
sauce  bien  attrayante,  et  que  des  choses 
douteuses  présentées  avec  beaucoup  d'es- 
prit peuvent  avoir  tous  les  caractères  de 
la  vraisemblance,  on  entra  avec  confiance 
dans  cette  nouvelle  carrière. 

La  qiiestion  de  l'âge  du  monde  fut  une 
des  premières  soulevées,  celle  qui  sourit 
le  mieux  aux  espérances  des  novateurs. 
Sous  le  point  de  vue  géologique  ,  la  so- 
lution en  était  pénible,  en  raison  de  la 
nature  des  objections  et  de  l'incertitude 
même  de  la  science  qui  ne  présentait 
pas  alors  de  bases  assez  solides  pour  y 
établir  des  réfutations  concluantes.  Ra- 
menée au  berceau  du  monde  ,  la  discus- 
sion s'engageait  dans  les  nuages,  et  la 
vérité  avait  à  redouter  à  la  fois  les  mé- 
prises de  ses  défenseurs  et  les  attaques 
(îc  ses  adversaires.  On  ne  pouvait  espérer 
de  résultat  plausible  sans  le  concours  de 
ces  deux  circonstances  improbables,  que 
le  temps  destructeur  eût  laissé  sur  la 
surface  du  globe  des  empreintes  de  son 
cours,  ef,  que  le  génie  sût  les  y  décou- 
vrir. Mais  au  milieu  de  toutes  ces  diffi- 
cultés, et  en  admettant  que  les  travaux 
ultérieurs  en  eussent  produit  de  nou- 
velles, on  ne  pouvait  rien  conclure,  si 
ce  n'est  qu'il  y  avait  contradiction  entre 
le  récit  de  Moïse,  parfaitement  vérifié 
en  dehors  dus  faits  physiques  ,  et  les 
systèmes  de  quelques  esprits  plus  roma- 
nesques que  phiiosophiqncs.  C'était  là  , 
il  faut  on  convenir,  une  bien  faible  res- 
source pour  rincrédalité  ;  elle  devait 
encore  lui  être  prompiemenl  ravie.  La 
terre,  alors  que  la  science  éclairée  des 
lumières  de  l'expérience  l'eut  interro- 
gée ,  parla  un  langage  précis  :  elle  offrit 
une  foule  de  dates  bien  établies ,  un 
calendrier  nouveau  auquel  ,on  ne  son- 
geait pas,  qui  présente  avec  la  Rible  une 
grande  conformité.  Il  est  aujourd'hui 
démontré,  de  la  manière  la  plus  simple, 
par  une  multitude  de  phénomènes  natu- 
rels ,  que  l'anliquilé  de  la  terre  est  une 


PAR  M.  DE  L'HERlvnTE. 


229 


chimère;  que  l'origine  de  nos  continens 
est  récente  :  et  si  quelques  Taits,  dans 
l'état  encore  imparfait  de  la  science,  ne 
sontpasexactementexpiiqués.  on  peut  ce- 
pendant assurer  que  les  objections  qu'on 
a  voulu  eu  tirer  contre  l'Ecrilure  sont 
sans  fondement.  La  seule  divergence  qui 
semble  possible  entre  les  hommes  in- 
struits, est  fixée  aujourd'hui  snr  le  point 
de  savoir  si  les  jours  de  la  création  sont 
des  jours  ordinaires  ou  des  périodes  de 
temps  indéterminées.  Or ,  on  sait  que 
l'Eglise  ne  repousse  aucune  de  ces  deux 
opinions. 

Considérée  dans  ses  rapports  avec  les 
traditions  profanes  .  la  question  était, 
également  embrov.illée  ,  embarrassante. 
Comment  démêler  dans  les  ténèbres  du 
passé  ,  au  milieu  d'un  déluge  de  men- 
songes et  d'allégories  ,  les  traces  con- 
fuses de  la  vérité  ?  Comment  concilier 
avec  l'Ecriture  l'histoire  des  premiers 
hommes  ?  En  s'éloignant  du  pays  qui  fut 
leur  berceau  pour  se  répandre  sur  le 
globe  et  former  les  nations,  les  antiques 
habitans  de  la  terre  ont-ils  pu  conserver, 
sans  l'altérer,  le  souvenir  de  leur  ori- 
gine ,  eux  qui ,.  dans  ces  migrations  loin- 
taines et  dans  le  cours  du  temps ,  ont 
défiguré  les  notions  les  plus  essentielles 
à  leur  nature,  l'idée  même  de  Dieu  qu'ils 
n'aperçoivent  plus  que  sous  le  voile  le 
plus  grossier  ,  qu'ils  adorent  en  tout  , 
excepté  en  Dieu  lui-même  ?  Cette  con- 
naissance si  restreinte  de  la  puissance 
suprême  a  dû  nécessairement  inllucr  sur 
leurs  systèmes  chronologiques  et  cosmo- 
logiques.  Leur  vive  imagination  n'a  pu  se 
fixer  sur  l'Infini  ;  et  il  n'est  pas  étonnant 
qu'ils  se  soient  représenté  l'Esprit-Crca- 
teur  occupé  ,  pendant  des  myriades  de 
siècles,  à  former  la  terre,  dont  ils  de- 
vaient,  du  reste,  s'exagérer  l'étendue 
par  l'ignorance  où  ils  étaient  du  rap- 
port de  ses  dimensions  avec  celles  des 
corps  célestes.  Ainsi ,  en  agitant  la  ques- 
tion de  l'ôge  du  monde  ,  et  en  opposant 
à  la  narration  de  Moïse  la  chronologie 
des  anciens  peuples,  celle  des  Egyptiens, 
celle  des  Chaldéens ,  celle  des  Indiens  et 
des  Chinois,  l'incrédulité  conduisait  l'es- 
prit humain  dans  un  labyrinthe  dont  il 
lui  était  difficile  de  sortir,  mais  où  il  ne 
(pouvait  cependant  entièrement  s'égarer. 

Supposons  un  moment  les  annales  de 


l'antiquité  en  contradiction  manifeste 
avec  l'Ecriture,  notre  préférence  ne  sau- 
rait encore  être  incertaine,  indépendam- 
ment de  toute  considération  d'ordre  su- 
périeur ;  car  les  dates  de  ces  annales  se 
rapportent  à  des  èvénemens  perdus  dans 
la  nuit  des  temps  ,  qui  n'ont  avec  ceux, 
qui  les  suivent  aucune  filiation  ;  tandis 
que  la  Bible  nous  offre  une  série  non 
interrompue  de  faits  qui  s'enchainent  les 
uns  aux  autres  à  des  époques  détermi- 
nées, et  présentent  par  cet  ensemble  de 
monumens  le  caractère  le  plus  essentiel 
de  la  certitude  historique.  Les  traditions 
du  paganisme  sont  évidemment  suspec- 
tes; eH33  sont  pleines  d'erreurs,  aujour- 
d'hui reconnues,  que  devaient  produire 
les  superstitions  de  l'idolâtrie  et  la  pas- 
sion pour  l'astrologie  des  premiers  peu- 
ples. Elles  sont  immédiatemenfcontradic- 
toires;  de  sorte  que  ces  antiques  époques 
seraient  pour  nous  ,  en  raison  de  la  di- 
vergence des  historiens  ,  dans  une  com- 
plète obscurité ,  si  nous  les  considérions 
d'une  manière  absolue,  sans  les  soumettre 
au  jugement  de  la  critique.  Une  discus- 
sion sage  ,  consciencieuse,  pouvait  seule 
éclairer  ce  chaos.  Des  hommes  laborieux 
et  patiens,  animés  par  une  secrète  pen- 
sée de  foi ,  dirigés  par  la  lumière  de 
l'Ecriture  ,  ont  fouillé  les  vieilles  anna- 
les pour  établir  entre  elles  quelque  rap- 
port vraisemblable.  Ils  ont  reconnu  qu'en 
les  débari"assant  de  circonstances  faus- 
ses, fabuleuses  et  même  nouvelles,  elles 
présentaient  plus  d'uniformité  qu'on  ne 
devait  le  supposer;  et  ce  qui  est  bien 
remarquable ,  c'est  qiie  leur  chronologie 
ainsi  corrigée ,  coïncide  avec  celle  de  la 
version  des  Septante. 

On  nous  pardonnera,  dans  l'intérêt  de 
la  vérité  ,  de  revenir,  à  cette  occasion, 
sur  des  détails  connus  depuis  long-temps, 
dont  nous  prenons  la  substance  dans  Fré- 
ret  et  d'autres  autorités  non  suspectes  (1). 

L'antiquité  de  l'Egypte  a  été  souvent 
opposée  h  la  chronologie  sacrée  ;  mais 
ce  pays  est  encore  pour  nous  ce  qu'il  fut 
pour  l'Egyptien  lui  même  ,  une  énigme 
presque  indéchiffrable.  Ses  ruines  sem- 
blent muettes  comme  ses  momies  et  n'ont 
produit.après  de  savantesrecherches,que 

(l)  Chronologie  de  JS'cwlon,  Mémoires  de  l'Àca" 
demie  des  inscriptions ,  tome  X  et  XXVIII. 


230  DE  LA  CHRONOLOGIE  SACRÉE, 

des  zodiaques  et  des  obélisques  insigni- 
fians  pour  l'instruction  et  le  progrès  des 
modernes.  Que  peut-on  espérer  de  mieux? 
Le  peuple  égyptien,  nourri  d'idées  super- 
stiiieuses,  resta  complètement  étranger 
à  tout  ce  qui  intéressait  son  histoire.  Les 
lumières  renfermées  dans  les  temples  ne 
se  répandirent  pas  à  l'extérieur.  Quelques 
fourbes  lesexploitaient  au  milieu  de  l'obs- 
curité du  sanctuaire.  «  Toutes  les  trans- 
actions ,  dit  un  encyclopédiste ,  sem- 
blaient se  précipiter  pêle-mêle  dans  un 
abîme  au  fond  duquel  les  hiérophantes 
faisaient  apercevoir  à  l'imagination  des 
naturels  et  à  la  curiosité  des  étrangers 
tout  ce  qu'il  fallait  qu'ils  y  vissent  pour 
la  gloire  de  la  nation  et  pour  leur  in- 
térêt. » 

Une  pareille  éducation  publique  est, 
on  le  conçoit,  capable  d'obscurcir  l'his- 
toire et  d'altérer  la  tradition,  bien  autre- 
ment que  la  durée  des  siècles.  Aussi  ne 
devons-nous  pas  juger  de  l'antiquité  des 
peuples  par  l'ignorance  où  nous  sommes 
de  leur  origine.  Il  est  évident  ici  que  l'em- 
pire de  la  supercherie  a  trop  peu  de  du- 
rée pour  qu'un  tel  état  de  choses  ait 
subsisté  long-temps  en  Egypte,  et  qu'on 
aitarrêté  le  mouvement  intellectuel  d'une 
grande  nation,  à  ce  point  de  la  tenir  pen- 
dant des  milliers  de  siècles  sous  le  joug 
de  l'ignorance.  La  barbarie  de  tous  les 
peuples  des  bords  de  la  Méditerranée  dans 
les  temps  antiques,  est  déjà  une  preuve 
de  la  nouveauté  de  leurs  établissemens. 
Il  nous  reste  quelques  documens  propres 
à  confirmer  cette  assertion. 

GeorgesSyncelle  deTaraise,  patriarche 
de  Constantinople ,  nous  a  laissé  une 
chronographie  précieuse  écrite  au  hui- 
tième siècle ,  dont  le  père  Goar  a  donné 
une  traduction  latine.  L'antique  chroni- 
que égyptienne  qu'il  rapporte  compte 
36,525  ans,  depuis  le  règne  du  soleil  qui 
a  commencé  la  monarchie  d'Egypte  jus- 
qu'à Nectanebo,  1.5  ans  avant  la  domina- 
tion d'Alexandre.  Mais  cette  longue  durée 
de  siècles,  que  lesEgypliensremplissaienl 
par  le  règne  des  dieux  et  demi-dieux,  n'é- 
tait au  rapport  du  même  Syncelle  qu'une 
pxire  fiction,  une  période  astronomique 
indiquant  le  retour  du  point  é(|uiuoxial 
au  premier  degr('  de  \a  conslellalion  d'A- 
ries. Nous  savons  aujourd  hui,  il  est  vrai, 
que  la  révolution  de  la  ligne  des  étjui- 


noxes  s'effectue  dans  un  temps  mtiindre 
que  celui  donné  par  le  Syncelle  ,  et  que 
cette  ligne  fait  le  tour  du  zodiaque  dans 
25,868  ans  ;  mais  les  modernes  ne  sontar- 
rivés  à  ce  résultat  qu'avec  le  secours  d'in- 
strumens  d'une  merveilleuse  exactitude. 
Les  Grecs  qui  n'avaient  pas  une  mesure 
d'angles  aussi  précise,  croyaient  que  l'é- 
quinoxe  rétrogradait  seulement  d'un  de- 
gré tous  les  lUO  ans,  et  comme  ils  divi- 
saient la  circonférence  en  36(J  ',  ils  comp- 
taient 36,000  ans  pour  la  révolution  to- 
tale. Les  Egyptiens ,  de  même  que  l'ont 
fait  les  Chinois,  partageaient  le  zodiaque 
en  365°  ,  ce  qui  leur  donnait  une  période 
de  36,500  ans  ;  mais  leur  année  étant  plus 
courte  d'un  quart  de  jour  que  l'année 
solaire  vraie  ,  ils  ajoutèrent  le  quart  de 
365,000  jours  ou  25  ans  à  leur  période, 
ce  qui  leur  donna  le  nombre  rond  36,525 
ans  qu'ils  prirent  pour  la  durée  du 
monde. 

Dans  cette  série  de  siècles,  la  chronique 
nous  apprend  qu'il  y  avait  S3,9S4  ans 
pour  le  règne  du  Soleil,  de  Saturne,  et 
d'autres  divinités.  Il  ne  restait  ainsi  que 
2,541  ans,  pour  le  règne  des  hommes  ou 
pour  l'intervalle  de  Manès  à  Nectanebo  : 
comme  de  Nectanebo  à  notre  ère,  on 
cojripte  347  ans,  on  a  en  somme  2,888  ans 
pour  la  durée  de  la  monarchie  égyp- 
tienne avant  Jésus-Christ. 

Manéthon,  contemporain  de  Ptolémée- 
Philadelphe  ,  prêtre  du  temple  d'Hélio- 
polis  a  laissé  une  histoire  d'Egypte  dont 
il  ne  reste  que  quelques  fragmens.  Cet 
ouvrage,  postérieur  ù  l'invasion  des  Grecs 
et  des  barbares ,  écrit  après  que  la  phi- 
losophie orientale  eut  pénétré  dans  les 
sanctuaires  d'Egypte ,  ne  doit  donner 
qu'une  idée  défigurée  de  l'ancienne  doc- 
trine des  castes  sacCji'dotales.  Cependant 
il  offre  encore  une  multitude  de  rapports 
singuliers  avec  l'histoire  sainte,  ce  qui 
n'a  pas  empêché  les  incrédules  de  l'invo- 
quer souvent  à  l'appui  de  leurs  préten- 
tions. La  durée  des  règnes  dont  la  suite 
paraît  difficile  à  déterminer  est  nette- 
ment exprimée  en  années  de  305  jours 
et  fait  remonter  rétablissement  de  la  mo- 
narchie égyptienne  à  3,!)00  ans  avant  no- 
ire ère,  c'esl-à-dirc  ,  à  l,012ans  plus  tôt 
que  ne  le  suppose  la  chronique;  mais  il  faut 
remarquer  que  Manéthon  comprend  dans 
les  dynasties  royales,  Qsiris  (  le  soleil), 


PAR  M.  DE  L'HERMITE. 


231 


Isis  (la  lune),  Orus  (  l'univers  )  et  d'au- 
tres divinités  antérieures  àOsiris  dont  la 
chronique  ne  parle  pas,  de  manière  que 
ces  dates  semblent  devoir  concorder. 

D'un  autre  côté ,  Hérodote  ,  historien 
illustre,  mais  rinquels  les  astronomes  ont  à 
reprocher  de  fortes  inadvertances,  a  pré- 
tendu ,  d'après  le  témoignante  de  prêtres 
égyptiens,  que  la  durée  de  leur  monar- 
chie, depuis  son  commencement  jusqu'à 
Séthon,  était  de  11,340  ans. 

Sur  la  foi  de  prêtres  de  la  même  na- 
tion, Diodore  de  Sicile  compte  9.500  ans 
depuis  le  premier  roi  d'Egypte  jusqu'à 
la  conquête  de  Cambyse ,  l'an  538  avant 
Jésus-Christ. 

Hérodote  et  Diodore   partant    de   la 
même  époque ,  et  Séthon  ayant  précédé 
Cambyse,  l'intervalle  dont  parle  Héro- 
dote devait  être  exprimé   par  un   plus 
petit  nombre  de  siècles   que   celui   de 
Diodore.  C'est  le  contraire   qui  a  lieu; 
d'où  il  faut  conclure  que  les  prêtres  con- 
sultés par  Hérodote  aaront  mentionné 
des  années  plus  courtes  que  ceux  dont 
Diodore  rapporte  le  sentiment.  On  doit 
aussi  faire  observer  que  les  9,500  ans  que 
Diodore  donnait  à  la  monarchie  ,égyp- 
tienne ,  n'étaient  pas  à  ses  yeux  des  an- 
nées   ordinaires ,    puisqu'il    réduit   lui- 
même   ce  temps  de  plus  de  moitié  et 
qu'il  dit  que  plusieurs  Egyptiens  regar- 
daient ces  années  comme  étant  de  quatre 
mois  :  outre  cette  année  de  quatre  mois, 
il  y  en  avait  une  autre  de  trois  qui  par- 
tageait en  quatre  portions  le  temps  que 
met  le  soleil  à  revenir  à  l'équinoxe  du 
printemps.  L'introduction  «le  cette  pé- 
riode dans  le  calendrier  était  attribuée 
à  Orus ,  et  de  là  le  nom  d'Horos,  que  les 
Grecs  avaient  donné  autrefois  à  l'année. 
Or,  les  11,340  ans  d'Hérodote  pris  pour 
des  saisons  de  trois  mois  donnent  2,79-1 
ans  solaires  qui',  ajoutés  à  710  ans  pour 
l'intervalle  de  Séthon  à  notre  ère,  portent 
la  fondation  de  la  monarchie  égyptienne 
à  3,504  ans  avant  Jésus-Christ. 

Si  l'on  regarde  les  9,500  ans  de  Diodore 
comme  des  périodes  de  quatie  mois  ils 
donnent  2,964  années  ordinaires  et  une 
fraction.  Ce  laps  de  temps  qui  s'arrêtait 
à  Cambyse  doit  être  accru  de  538 ans  pour 
atteindre  notre  ère.  La  durée  de  la  mo- 
narchie égyptienne  jusqu'à  celte  époque 
est  de  cette  manière  de  3,502  ans. 


Selon  cette  interprétation  probable, 
Diodore  et  Hérodote  se  trouvent  d'ac- 
cord. Leurs  dates  coïncident  également 
avec  celle  de  la  chronique  ;  les  616  ans 
de  différence  qu'elles  ont  en  plus  vien- 
nent de  ce  que  les  historiens  comptaient 
les  règnes  de  divinités  fabuleuses  ,  telles 
qu'Osiris,  Isis,  Typhon,  Orus. 

Le  témoignage  des  anciens  sur  la  chro- 
nologie égyptienne  n'est  donc  pas  aussi 
contradictoire  qu'il  le  parait  au  pre- 
mier abord.  Voyons  jusqu'à  quel  point 
il  est  conciliable  avec  la  Bible. 

Le  règne  des  hommes  ayant  commencé 
en  Egype  2,888  ans  avant  notre  ère,  a 
précédé  de  733  ans  la  vocation  d'Abraham 
qui  est  de  l'an  2,155  avant  Jésus-Christ, 
selon  la  version  des  Septante.  L'inter- 
valie  d'Abraham  au  déluge,  d'après  la 
même  version,  comprend  1,251  ans.  Le 
premier  trône  s'est  ainsi  élevé  518  ans 
après  le  déluge  ,  c'est-à-dire  à  l'époque 
de  Fhaleg,  qui  est  celle  du  partage  de  la 
terre,  de  la  formation  des  peuples  en 
corps  politiques  et  de  l'établissement 
des  monarchies. 

Bérose ,  prêtre  du  temple  de  Bélus  à 
Babylone,  lors  de  la  conquête  d'Alexan- 
dre, publia  une  histoire  de  Chaldée  dont 
on  retrouve  quelques  extraits  dans  Jo- 
sèphe.  Ce  qui  nous  reste  de  cette  histoire 
offre  plusieurs  passages  admirablement 
conformes  à  la  Bible  ;  c'est  ainsi  qu'il  y 
est  fait  mention  en  termes  exprès  de 
l'arche  qui  s'arrêta  vers  la  fin  du  déluge, 
sur  une  montagne  de  l'Arménie.  Bérose 
était  aussi  astrologue.  Les  Athéniens  en- 
chantés de  ses  prédictions  lui  élevèrent 
une  statue  dans  leur  gymnase.  Cette  di- 
stinction d'autant  plus  flatteuse  qu'elle 
était  accordée  à  un  étranger  ne  put  lui 
faire  oublier  son  origine  chaldéenne  ,  ni 
le  détourner  de  donner  à  sa  nation  un 
grand  lustre  de  vétusté,  dajis  un  temps 
où  c'était  la  folie  de  tous  les  peuples  de 
vouloir  être  regardés  comme  les  plus 
anciens  do  la  terre.  Fondé  sur  je  ne  sais 
quelle  idée,  il  donnait  à  Babylone  150,000 
ans  d'existence.  Mais  une  si  immense  pé- 
riode comprenait  les  temps  poétiques, 
le  règne  des  dieux,  la  formation  des 
êtres.  Depuis  Alorus,  le  premier  homme 
jusqu'au  déluge  arrivé  sous  Xisulhrus, 
Bérose  compte  dix  règnes  dont  la  du- 
rée   était  de  120  saros.  Depuis  Xisu- 


232  DE  LA  CHRONOLOGIE  SACRÉE , 

thrus  jusqu'à  Evéchous ,  il  ne  s'était 
écoulé  que  neuf  saros  et  demi,  et  depuis 
Evéc]ious,qui  régna  2,473  ans  avant  notre 
ère,  on  commençait  à  compter  en  années 
solaires.  Le  point  essentiel  dans  cette 
chronologie  est  de  lixer  la  durée  du  sa- 
ros. Or  Suidas  ,  écrivain  p;rec  qui  vivait 
sous  Alexis  Comnène ,  délermine  positi- 
vement cette  durée,  d'après  les  livres 
d'astronomie  chaldéenne  dont  il  avait  eu 
connaissance.  Il  prétend  qu'eMe  était 
de  223  lunaisons. 

Le  célèbre  Halley  qui  étudia,  non  sans 
fruit,  les  monumens  de  la  physique  an- 
ciemie,  s'est  appliqué  dans  les  transac- 
tions philosophiques  ;\  rechercher  si  ces 
223  lunaisons,  qu'un  peuple  essentieile- 
ment  observateur  ne  pouvait  prendre  au 
hasard  pour  la  mesure  du  temps,  n'offrait 
pas  quelque  période  astronomique  re- 
marquable. Il  a  recoimu  que  19  révolu- 
tions du  soleil  autour  du  nœud  de  la 
lune  s'effectuent  sensiblement  dans  le 
même  temps  qus  les  223  lunaisons,  et 
qu'aiu'^i  la  position  du  soleil,  de  la  lune, 
du  nœud  est  h  très  peu  près  la  même 
après  223  lunaisons,  c'est-à-dire  après  18 
ans  10  jours.  Les  éclipses  de  lune  doivent 
donc  se  reproduire  au  bout  d'un  pareil 
temps  ,  et  les  astronomes  pourraient,  à 
l'aide  de  cette  donnée,  en  prédire  le  re- 
tour si  les  ressources  de  l'analyse  ne 
leur  offraient  des  méthodes  plus  complè- 
tement exactes.  Les  divisions  du  saros 
étaient  le  nh^e  et  le  sossc  qui  sont  aussi 
des  périodes  scienliliques  déterminées 
par  des  lois  naturelles.  Le  nère  était  de 
trois  ans  et  le  sosse  un  mois  moyen  entre 
le  mois  périodique  et  le  mois  anomalis- 
tique  qui  indique  le  retour  de  la  lune  à 
son  apogée.  Une  circonstance  qui  vient 
encore  confirmer  le  dire  de  Suidas,  c'est 
que  saros  en  chaldécn  voulait  dire  retour; 
ce  rcl  oui,  nous  sommes  maintenant  auto- 
risés à  le  dire ,  était  celui  des  éclipses. 
Admettons  donc  que  le  saros  est  la  pé- 
riode de  223  lunaisons.  T^es  120  saros 
d'Morus  ,  le  premier  homme  jusqu'à  Xi- 
sutliriis,  donneront  2,105  ans. Depuis  Xisu- 
thrus  jusqu'à  Jésus-Christ,  nous  auions 
2,()Vi,  et  la  chronologie  ciialdéeimc  don- 
nera (Téfinitivement  4,800  ans  pour  la 
durée  du  séjour  (les  hoinm(;s  sur  la  lerre 
avant  l'ère  chrétienne.  Ce  résultat  dans 
sesJparUes  et  dans  ^a  totalité  est  parfai- 


tement d'accord  avec  la  version  des  Sep- 
tante et  prouve  que  la  Chaldée ,  patrie 
d'Abraham,  avait  conservé  de  saines  no- 
tions sur  la  chronologie. 

Les  missionnaires  nous  ont  fait  con- 
naître diverses  circonstances  des  annales 
chinoises  dont  l'incrédulité  a  abusé  pour 
faire  illusion  sur  l'antiquité  réelle  de 
l'univers.  Cette  chronologie  merveilleuse 
n'a  d'autres  fondemens  que  des  proprié- 
tés cabalistiques  de  certains  nombres 
pour  lesquelles  la  philosophie  chinoise, 
à  l'exemple  de  l'école  pythagoricienne  , 
eut  beaucoup  de  propension,  et  a  été  ima- 
ginée tout  au  plus  aiin  d'assigner  l'épo- 
qije  de  certains  phénomènes  célestes 
qui  n'ont  jamais  eu  lien.  Du  reste  elle  a 
été  constamment  rejetée  par  l'école  de 
Confucius  comme  contraire  à  la  pu- 
reté de  Ja  tradition  et  étrangère  aux 
livres  saci'és.  On  connaît  l'époque  peu 
reculée  où  elle  a  été  mise  au  jour  j  le 
premier  auteur  qui  en  ait  parlé  dans 
l'histoire  de  la  Chine  est  Lic-ou-IJine, 
continuateur  des  œuvres  de  Sématane  et 
de  Sémalsiènc  .  qui  vivait  l'an  66  avant 
Jésus -Christ.  Ce  lettré  assignait  aux 
temps  fabuleux  qui  précédèrent  l'ori- 
gine de  son  pays  une  durée  de  143,127 
ans.  Le  jésuite  Gaubil  à  qui  l'histoire  et 
l'astronomie  doivent  de  grands  services 
nous  a  fait  connaître  les  curieux  motifs 
qui  déterminèrent  Lic-ou-Hine  à  donner 
à  l'univers  un  si  grand  nombre  de  siècles 
et  portèrent  à  couvrir  le  mensonge  des 
temps  non  historiques,  de  ce  luxe  de 
vieillesse. 

Le  calendrier  chinois  contenait  une 
période  nommée  ichan-j;  formée  de  235 
limaisons  ou  de  254  révolutions  de  la 
lune  dans  son  orbite  qui  faisaient  19  ans 
solaires.  Confucius  avait  mentionné  les 
grandes  vertus  du  nombre  81  qui  est  le 
carré  de  9,  lequel  est  lui-même  le  carré 
de  3.  On  se  fonda  là  dessus  pour  multi- 
plier le  tehang  par  81  et  l'on  obtint  une 
autre  période  de  1539  ans  qu'on  appela 
Zong.  On  prit  trois  long  ou  4,617  dont  on 
lit  le  yuhic.  j,  qui  veut  dire  origine  ou 
commencement,  et  le  nouveau  calendrier 
se  nomma  sane  long;.  On  ne  s'en  tint 
pas  là  ;  comme  Confucius  parlait  autre 
part  du  nombre  31  auqu(îl  il  attribuait  un 
sens  mystique,  on  multiplia  la  périotle 
de  4,617  ans  par  31  et  on  en  forma  le 


PAR  M.  DE  L'HERMITE. 


23S 


tchang  yuène ,  alla  suprema  origo,  pour  ; 
avoir  ainsi  le  nombre  rond  143,127  ans. 
Celte  date  fort  suspecte,  comme  on  le 
voit,  en  raison  des  faits  qui  l'ont  pro- 
duite^ fut  bientôt  regardée  comme  une 
vérité. 

Tel  fut  le  piège  où  se  sont  laissé  choir 
quelques  esprits  passionnés  pour  le  mer- 
veilleux, et  qui  espèrent  embrasser  la 
vérité,  sans  se  soustraire  préalablement 
.aux  exigences  de  préventions  malveillan- 
tes et  à  leur  rêveuse  imagination. 

On  a  fait  aussi  beaucoup  de  bruit  au 
sujet  de  l'antiquité  de  la  nationalité  chi- 
noise. On  a  voulu  y  voir  une  objection 
contre  l'Ecriture.  Cependant,  en  suppo- 
sant exactes  les  dates  des  chronologisles 
anciens,  dates  qu'on  peut  encore  contes- 
ter, en  raison  de  l'incertitude  où  nous 
sommes  de  leurs  procédés  de  détermina- 
tion et  de  l'imperfection  de  levirs  con- 
naissances astronomiques ,  cette  monar- 
chie ne  remonte  pas  à  une  époque  très 
reculée.  Les  premières  notions  que  nous 
ayons  de  sa  durée  nous  viennent  de  Sé- 
matane  et  de  Sématsiene,  son  fils,  qui, 
après  le  grand  incendie  des  livres ,  or- 
donné par  l'empereur  ChL-Hoam-Ty,  et 
après  la  restauration  delà  littérature, 
furent  chargés  de  refaire,  soit  sur  les 
fragmens  des  livres  retrouvés,  soit  d'a- 
près les  souvenirs  des  vieillards,  un  corps 
complet  de  l'ancienne  histoire  de  la 
Chine.  11  résulte  des  supputations  de  ces 
deux  philosophes,  que  ce  pays  aurait 
forméune société  politique 2527ansavant 
notre  ère.  Le  siège  de  l'empire  ayant  été 
transporté  d'occident  en  orient  30  ans 
après  Jésus-Christ,  on  voulut  revoirie 
calendrier.  Pane-Cou ,  lettré  fameux, 
qui  en  fut  chargé ,  fait  vivre  Iloam-Ty, 
premier  souverain  de  la  Chine,  2132  ans 
seulement  avant  l'ère  chrétienne.  Une 
autre  chronologie  donne  au  temps  histo- 
rique de  cette  nation  2150  ans  d'existence 
avant  la  même  époque.  Elle  fut  publiée, 
deux  siècles  après  Pane-Cou  ,  par 
Houang-Fou-My.  Sous  l'empereur  Ine- 
Tsong,  un  des  descendans  de  Sémat- 
siene ,  Sé-Ma-Couang ,  écrivit  de  nou- 
velles annales,  qui,  adoptées  par  le  tri- 
bunal d'histoire  et  de  mathématiques, 
sont  aujourd'hui  suivies  en  Chine;  il 
donne  à  son  pays  2027  ans  d'existence 
avant  Jésus-Christ. 


Enfin,  quelques  siècles  auparavant,  on 
avait  retrouvé  dans  le  tombeau  d'un 
prince  un  vieux  livre  écrit  sur  des  tablet- 
tes de  bambou  ,  et  antérieur  à  l'incendie 
des  livres,  qui  offrait  cette  circonstance 
importante,  de  présenter  une  chronolo- 
gie suivie  des  événemens,  avantage  que 
l'on  ne  pouvait  avoir  avec  les  fragmens 
des  kings  historiques.  En  supposant  que 
les  phéuoméncs  célestes  que  relate  le 
vieux  livre,  nommé  le  Tsou-Chou^  ne 
soient  pas  le  fait  d'annotations  posté- 
rieures, et  que  tout  ce  qui  concerne  le 
calendrier  dans  les  annales  chinoises  ne 
soit  pas  dû  à  un  commentateur  du  dou- 
zième siècle ,  comme  l'a  prétendu  de 
Guignes,  nous  pouvons  établir  avec  Fré- 
ret  que  la  date  extrême  de  ce  livre, 
moyenne  du  reste  entre  touies  les  autres, 
et  la  seule  digne  de  confiance,  l'unique 
qu'on  soit  à  même  de  vérifier.  Constatons 
cependant  que  les  premiers  siècles  de  la 
monarchie  chinoise  sont  enveloppés  de 
beaucoup  d'obscurité ,  et  qu'on  ne  peut 
guère  en  connaître  que  les  huit  premiers 
avant  notre  ère. 

Riais  en  admettant  la  chronologie  du 
Tsou-Chou ,  le  règne  de  ïIoam-Ty  aurait 
précédé  les  îe.mps  modernes  de  2455  ans. 
Or,  selon  le  texte  des  Septante,  le  déluge 
er.t  lieu  3,500  ans  avant  Jésus-Christ,  ou 
1,065  ans  avant  le  règne  de  Hoam-Ty.  La 
naissance  de  Phalcgest,  d'après  la  même 
version,  postérieure  de  629  ans  au  dé- 
luge. Donc  la  monarchie  chinoise  n'au- 
rait été  fondée  que  43G  ans  après  la  nais- 
sance de  Phaleg.  Ce  temps  est  bien  suffi- 
sant pour  expliqner  comment  les  peuples 
ont  pu  passer  de  la  Chaldée  et  des  plai- 
nes de  Sennaarà  la  Chine,  et  se  trouver 
alors  dans  un  état  de  civilisation  tel, 
qu'ils  aient  pu  se  réunir  On  société  poli- 
tiqxie,  gouvernée  par  un  chef.  Trois  siè- 
cles auparavant ,  les  Egyptiens  et  les 
Chaldéens  avaient  reconnu  l'autorité 
d'un  seul,  et  leurs  monarchies  avaient 
déjà  pris  du  développement,  ce  dont 
rend  compte  d'jine  manière  naturelle  la 
situation  géographique  de  ces  peuples, 
par  rapport  au  premier  séjour  des  hom- 
mes. 

Explorons  maintenant  les  rares  docu- 
mens  que  l'Inde  nous  offre  de  son  his- 
toire. Ce  n'est  encore  qu'au  milieu  de  fic- 
tions intéressées  qu'on  peut  espérer  d'à- 


234 


DE  LA  CHRONOLOGIE  SACRÉE  , 


percevoir  la  vérité.  Cette  nation  compte 
quatre  âges,  comprenant  ensemble  plus 
de  quatre  millions  d'années. Mais  ces  âges 
sont  tous  exactement  composés  de  pério- 
des de  24.000  ans,  ajoutées  les  unes  aux 
autres  d'une  manière  arbitraire,  et  en 
nombre  plus  ou  moins  grand.  L'élément 
de  24,000  années  est  significatif;  il  ex- 
prime la  durée  de  la  révolution  totale  de 
la  ligne  des    équinoxes,  en  admettant, 
comme    le    supposait    l'astronomie    in- 
dienne, que  la  précession  est  de  54  se- 
condes par  an.  Anquetil-Duperron,  qu'on 
peut  assurément  prendre  pour  guide  en 
celte   matière,    vu   l'étude   particulière 
qu'il  a  faite  des  antiquités  indiennes,  a 
d'ailleurs  démontré  de  la  manière  la  plus 
positive  que  ces  âges,  vommés  jougams 
parles  Indiens,  sont  une  invention  de 
l'imagination  des  Arabes.  On  ne  doit  pas 
même  faire  exception  en  faveur  du  der- 
nier, le  kal-yougam ,  ou  ère  de  malheur, 
dont    le  comniencement  coïncide  avec 
l'époque  du  déluge.  Aucun  auteur  indien 
n'en  a  fait  mention  avant  le  douzième 
siècle:    les    écrivains    arabes,  persans, 
tartares,  qui  nous  ont  décrit  les  ères  des 
différens  peuples,  n'ont  rien  dit  à  ce  su- 
jet. On  attribue ,  avec  beaucoup  de  vrai- 
semblance ,   son  origine  à  Albiimasarj 
qui  fonda  au  nord  de  l'Inde  une  école 
d'astrologie  devenue  fameiise,   et  dans 
les  écrits  duquel  nous  retrouvons,  quoi- 
que sous  un  autre  nom,  le  kal-yougam. 
Ainsi,  les  milliers  d'années  que  les  In- 
diens attribuent  à   l'univers,  sont  aussi 
imaginaires  que  ceux  d(  s  Egyptiens  et 
des  Chinois.   L'époque  où  ils  placent  le 
commencement  de   leurs  rois  humains 
issus  du  soleil  et  de  la  lune,  ne  va  pas 
au  delà  de  quatre  mille  ans  avant  le  siè- 
cle actuel.  Leurs  livres    sacrés,  ou  yé- 
das ,  contiennent  un  calendrier  qui ,  à  en 
juger  par  la  position  des  colures  qu'il  in- 
dique,   les   ferait   remonter    à    environ 
trois  mille  ans.  On  connaît  aussi  dans  ce 
pays  des  labb's  astronomiques  très  an- 
ciennes,  qui  offrent  deux  époques  prin- 
cipales, dont  l'une  remonte  à  3,102  ans, 
et  l'autre  à  1,491  ans  avant  notre  ère;  et 
comme  ces  tables  n'ont  pu  être  publiées 
qu'après   des   siècles  d'études,  elles  se- 
raient,  selon    liailly,   en    contradiction 
avec  les  traditions  sacrées,  (juantà  l'âge 
du  inonde,  ici ,  nous  pouvons  opposer  à 


Bailly  une  autorité  supérieure  à  la  sienne 
en  matière  d'astronomie ,  celle  de  La- 
place,  qui  a  démontré  que  cette  pre- 
mière époque  des  tables  indiennes  était 
tout-à-fait  supposée,  et  en  opposition 
avec  ce  que  l'observation  et  le  calcul 
nous  apprennent  sur  les  mouvemens  des 
corps  célestes.  <  ]\os  dernières  tables 
«  astronomiques ,  dit  l'auteur  du  Sys- 
«  tème  du  monde,  considérablement  per- 

<  fectionnées  par  la  comparaison  de  la 
€  théorie  avec  un  grand  nombre  d'ob- 
î  servations  très  précises  ne  permettent 
i  pas  d'admettre  la  conjonction  suppo- 
«  sée  dans  les  tables  indiennes.  Elles  of- 
«  frent  même  à  cet  égard  des  différences 
i  dont  elles  sont  encore  susceptibles.  Plu- 

<  sieurs  élémens,  tels  que  les  équations 
([  du  centre  de  Jupiter  et  de  Mars  sont 
d  très  différens  dans  les  tables  indiennes 

<  de  ce  qu'ils  devaient  être  à  leur  pre- 
c  mière  époque;  l'ensemble  de  ces  tables 
«  et  surtout  l'impossibilité  de  la  con- 
«  jonction  générale  prouvent  qu'elles 
4  ont  été  construites  ou  rectifiées  dans 
«  les  temps  modernes.  C'est  ce  qui  ré- 
«  suite  encore  des  moyens  mouvemens 
«  qu'elles  assignent  à  la  lune  par  rapport 
»  à  son  périgée,  à  ses  nœuds  et  au  soleil,  et 
«  qui,  plus  rapides  que  suivant  Ptolémée, 
«  indiquent  qu'elles  sont  postérieures  à 
€  cet  astronome.  Car  on  sait  par  la  théo- 
«  rie  de  la  pesanteur  universelle  que  ces 

<  trois  mouvemens  s'accélèrent  depuis 
«  un  très  grand  nombre  de  siècles.  Ainsi 
«  ce  résultat  si  important  pour  l'astro- 
4  nomie  lunaire  sert  encore  à  éclairer  la 
4  chronologie.  (1).  » 

On  sait  aujourd'hui  que  ce  traité  scien- 
tifique d'astronomie  ,  attribué  à  Suriay 
ne  peut  avoir  été  composé  qu'il  y  a  en- 
viron sept  cent  cinquante  ans. 

Ainsi  les  témoignages  historiques  les 

(I)  Ceux  qui  veulent  tout  faire  venir  de  l'Inde, 
et  trouver  dans  ses  nionumens  les  raraclères  d'une 
1res  haute  antiquité.,  doivent  clierclier  leurs  preuves 
ailleurs  que  dans  les  connaissances  astronomiques 
de  cette  nation.  Les  Indiens  conviennent  euxuième» 
que  ce  qu'ils  savent  sur  les  corps  célestes,  leur  a 
élé  communiqué  i)ar  un  peuple  étranger.  Une  tra- 
dition rapporte  ,  suivant  le  péro  Pons,  qu'un  Grec 
qui  voyagea  autrefois  dans  l'Inde,  ayant  appris  la 
science  des  Brames,  leur  enseigna  par  reconnais- 
sance une  inéliiode  d'astronomie.  La  connaissance 
du  zodiaque,  à  laquelle  se  rattache  do  si  impor- 


PAR  M,  DE 

plus  véridiques  semblent  ramener  à  l'u- 
nité et  à  un  temps  conforme  à  l'Ecriture, 
J'origint^  de  tous  les  peuples.  «  Est-il  pos 
sibke  ,  dit  Cuvier ,  que  ce  soit  un  simple 
hasard  qui  donne  un  résultat  aussi  frap- 
pant et  qui  fasse  remonter  à  peu  près  à 
quarante  siècles  l'origine  traditionnelle 
des  monarchies  assyrienne,  indienne  et 
chinoise.  Les  idées  des  peuples  qui  ont 
si  peu  de  rapports  ensemble  ,  dont  la 
langue,  la  religion  et  les  lois  n'ont  rien 
de  commun  s'accorderaient-elles  sur  ce 

tantes  questions,  leur  vient,  selon  Montucla  ,  des 
Grecs  ou  des  Egyptiens.  Dans  la  langue  des  Brames 
ou  Tamoule,  les  noms  des  douze  signes  sont  : 

Mécham  ,  le  chien  maron. 

Urou  chabam ,  le  taureau. 

Mitounam ,  les  gémeaux. 

Carcallacam ,  Técrevisse. 

Simhatn, ,  le  lion. 

Canny  ,  la  Vierge. 

Tolam ,  la  balance. 

Vrouchikam,  le  scorpion. 

Danossou,  la  flèche.' 

Macaràm ,  un  poisson  fabuleux. 

Coumbam ,  la  cruche. 

Minam ,  le  poisson. 

Le  zodiaque  indien  diffère  ainsi  peu  du  grec  et  de 
l'égyptien.  Au  bélier  on  a  substitué  le  chien  marron, 
une  flèche  au  sagittaire ,  une  espèce  de  poisson  au 
capricorne ,  une  cruche  au  verseau  ,  désigné  aussi 
par  le  nom  iTamphora ,  un  poisson  à  deux  poissons. 
La  plus  grande  différence  est  dans  le  signe  du  ca- 
pricorne; mais  on  doit  remarquer  que  notre  capri- 
corne est  ordinairement  représenté  par  un  monstre 
terminé  par  un  poisson. 

Ainsi ,  ou  les  Indiens  auront  reçu  le  zodiaque  des 
Grecs ,  ou  ils  le  leur  auront  communiqué  ;  ce  qui  est 
peu  probable  si  Ton  remarque  qu'il  n'existe  aucune 
relation  entre  ces  signes  et  ce  qui  se  passe  dans 
l'Inde  pendant  que  le  soleil  les  occupe. 


L'HERMITE.  '  ^ 

point ,  si  elles  n'avaient  la  vérité  pour 

base?  » 

Pour  établir  la  concordance  des  dates 
de  l'Histoire  sainte  et  de  l'Histoire  pro- 
fane, on  a  eu  recours  à  la  chronologie 
des  Septante,  ce  qui  était  très  permis  puis- 
que saint  Augustin  nous  assure  quelle 
eut  ia  sanction  des  apôtres  et  que  l'Eglise 
catholique  ne  s'est  jamais  prononcée  sur 
le  mérite  de  celte  version  et  celui  des 
textes  hébreu  et  samaritain,  laissant  à 
chacun  sur  ce  sujet  son  libre  arbitre.  Ce 
n'est  pas  à  diro  pour  ceia  qu'une  plus 
grande  conformité  avec  des  historiens 
mylhographes,  avec  des  contes  souvent 
invraisemblables^  doive  faire  accorder  la 
préférence  au  texte  grec  des  Septante. 
On  a  fait  dans  les  supputations  ci-dessus 
des  concessions  à  l'incrédulité  que  les 
découvertes  et  les  lumières  modernes 
permettent  de  lui  refuser.  Mais  il  est 
peut-être  avantageux  de  faire  ces  con- 
cessions et  de  laisser  l'école  philosophi- 
que,  dans  ses  positions  les  plus  favora- 
bles, aux  prises  avec  les  traditions  de 
l'histoire  et  de  la  science,  pour  lui  mon- 
trer qu'après  des  tentatives  réitérées  et 
de  solennelles  attaques,  il  ne  lui  reste 
rien  à  opposer  quant  à  la  chronologie,  à 
l'enseignement  de  l'Eglise.  Tout  com- 
mence, arts,  sciences,  peuples,  empires  , 
à  l'cpoque  indiquée  par  les  livres  saints. 
C'en  est  assez  pour  protéger  ces  monu- 
mens  de  notre  foi  contre  des  outrages 
insensés,  et  obliger  l'orgueil  humain  à 
s'incliner  devant  leur  antique  majesté. 

Melchior  de  l'Hermite, 
Ancien  élèTC  de  l'École  Polytechnique , 
professeur  de  mathématiques  au  col- 
lège de  Juilly. 


236 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


BULLETINS   BIBLIOGRAPHIQUES. 


HISTOIRE  DE  LA  CAPTIVITÉ  DE  FRANÇOIS  I«, 
PAR  M.  REY. 

Flétrir  toule  gloire  usurpée  ou  réhabiliter  des 
grandeurs  réelles  et  méconnues  :  tel  est  le  double 
devoir  de  l'historien,  de  celui  qui  ambitionne  sérieu- 
sement ce  titre  ,  et  remontant  aux  sources  contem- 
poraines ,  revoyant  les  titres  originaux,  ne  se  pro- 
nonce sur  une  question  quelconque  du  passé  qu'en 
ayant  les  pièces  de  conviction  sous  les  yeux.  L'ac- 
complissement de  ce  devoir  rend  également  belle 
l'accusation  ou  la  défense  ,  pourvu  qu'on  les  fasse 
servir  l'une  et  l'autre  au  triomphe  de  la  justice  et  de 
la  vérité.  De  ces  deux  rôles ,  M.  Rey  a  choisi  lo 
second  comme  il  aurait  pris  le  premier,  par  un  pur 
sentiment  de  patriotisme  qui  l'a  toujours  guidé  dans 
ses  travaux  d'érudit.  Un  pareil  motif,  trop  peu  ap- 
précié de  nos  jours ,  est  d'autant  plus  louable  chez 
lui  qu'il  n'ôte  rien  à  l'exactitude  de  ses  recherches 
aussi  complètes  que  consciencieuses. 

Or  la  mission  qu'il  s'est  donnée  et  qui  appartien- 
dra toujours  à  qui  saura  la  prendre,  a  pour  but  de 
venger  d'injustes  attaques  la  mémoire  de  Fran- 
çois h'  ,  dont  on  a  jadis  porté  si  haut  les  qualités 
nobles  et  royales,  et  qui  de  nos  jours  au  contraire 
est  traité  avec  une  sévérité  sans  mesure.  Le  refus 
que  fit  ce  prince  de  retourner  dans  les  fers  de  Char- 
lesQuint  a  surtout  servi  de  texte  à  ses  ennemis 
pour  accuser  sa  loyauté;  M.  Rey  a  courageusement 
entrepris  de  le  justifier,  et  de  le  justifier  par 
les  faits.  En  écrivant  l'histoire  de  la  captivité  de  ce 
monarque,  il  s'est  proposé  de  démontrer  que  le 
traité  de  Madrid  avait  été  rendu  inexécutable  par 
les  manœuvres  mêmes  employées"  pai- Charles-Quint 
pour  en  amener  la  conclusion  ;  et  en  même  temps 
l'auteur  ne  refuse  pas  à  son  œuvre  le  caractère 
d'un  plaidoyer  :  il  avoue  avec  une  franchise  digne 
d'éloges  que  s'il  a  peut-être  montré  un  peu  de  par- 
tialité pour  son  héros  ,  c'est  qu'il  lui  a  été  impossi- 
ble de  rester  froid  en  présence  des  accusations 
portées  contre  François  i',  et  qu'il  n'a  pu  résister 
au  besoin  de  défendre  une  gloire  française. 

L'auteur  n'avait  pas  à  s'occuper  des  événemens 
qui  précéilérent  la  funeste  bataille  de  Pavie.  Sa  nar- 
ration ronimenre  le  jour  même  du  combat  {'Z'i  févriur 
1S2.'>) ,  au  moment  oi'i  le  roi ,  abiimlonné  d'une  par- 
tic  des  siens,  blessé  et  combattant  pour  n'être  pas 
contraint  de  céder  au  nombre,  rejette  avec  mépris 
la  proposition  do  se  rendre  au  conndablc  do  Bour- 


bon. Après  avoir  remis  son  épéc  à  Charles  de  Lan- 
noy ,  vice-roi  de  Naples,  le  monarque  est  conduit 
dans  le  camp  des  impériaux,  (yi  l'on  se  dispute  les 
fragmens  de  son  armure  et  même  de  ses  vètemens  , 
comme  il  le  raconte  dans  une  épître  composée  du- 
rant sa  captivité. 

<c  De  toutes  pars  lors  depoillé  je  fuz  : 
«  Rien  n'y  servit,  deffense  ne  refuz, 
«  Et  la  manche  de  moy  tant  estimée 
«  Par  pouvre  inain  fut  toute  despécée.  « 

Remarquons  en  passant  que  M.  Rey  élève  des 
doutes  sur  l'authenticité  de  plusieurs  objets  qui  pas- 
sent pour  provenir  de  ce  partage,  et  qui  figurent 
dans  diverses  collections  d'antiquités.  Il  réfute  en 
particulier  l'identité  de  l'épée  déposée  dans  VÀrme- 
riale  reale  de  Madrid. 

Ce  fut  après  son  arrivée  dans  le  camp,  que  Fran- 
çois I'^'^  écrivit  â  la  duchesse  d'Angoulêmc  la  lettre 
où  il  annonce  son  désastre ,  en  disant  qu'il  ne  lui  est 
resté  que  l'honneur  et  la  lie  qui  est  sauve.  Ces  der- 
niers mots,  ayant  été  critiqués  comme  le  témoignage 
d'une  préoccupation  personnelle,  qui  détruisait  tout 
l'héroïque  du  reste  de  la  phrase,  l'auteur  de  l'his- 
toire de  la  captivité  s'applique  à  prouver  que  ce 
reproche  est  mal  fondé  :  il  observe  que  la  lettre  est 
celle  d'un  fils  qui  s'adresse  à  sa  méro,  et  qui  doit 
avoir  pour  premier  but  delà  rassurer  sur  son  compte. 
S'occupant  ensuite  d'expliquer  comment  de  cette 
lettre  on  a  fait  le  fameux  billet  : 

(t  Tout  est  perdu  fors  l'honneur  »,  il  montre  que 
cette  altération  est  fort  ancienne  et  semble  d'origine 
espagnole  ,  puisque  dès  le  milieu  du  dix-septièmo 
siècle,  elle  se  rencontre  déjà  dans  les  œuvres  d'An- 
tonio de  Vera. 

On  a  encore  critiqué  une  autre  lettre  de  Fran- 
çois l'^'^y  écrite  à  l'empereur,  et  dans  laquelle  il  s'ex- 
prime avec  une  humilité  peu  digne  d'un  roi  de 
France.  M.  Rey  pense  (juc  l'on  est  en  droit  de  sus- 
pecter l'authenticité  de  cette  lettre,  dont  l'original 
n'(!xiste  plus,  et  dont  les  copies  ((ui  nous  sont  res- 
tées diffèrent  toutes  entre  elles.  D'ailleurs,  Charles- 
Quiiil  seul  ayant  pu  la  rendre  publique,  rien  ne  ga- 
rantit qu'il  ne  l'ait  pas  tronquée  dans  un  sens  défa- 
vorable à  son  prisonnier,  dont  l'infortune  éveillait 
d(!  nombreuses  sym])athies.  En  effet ,  beaucoup  do 
princes  s'intéressèrent  à  sa  délivrance  :  l'empereur 
de  Conslantinopli!  même,  sollicité  d'y  concourir,  ré- 
pondit au  monarque  français  une  lellro  dont  l'ori- 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


237 


ginal  existe  à  la  Bibliolhèque  royale,  et  qui  témoigne 
de  ses  bonnes  intentions  pour  lui.  Fait  bien  incom- 
préhensible !  lorsqu'on  réfléchit  qu'à  celte  époque 
il  se  négociait  en  Europe  vne  croisade  contre  les 
Musulmans  ,  et  que  le  grand-seigneur  ne  pouvait 
ignorer  la  part  qu'y  prenait  François  !"•. 

Les  négociations  entamées  après  la  prise  du  roi , 
marchaient  lentement ,  et  Launoy  craignant  chaque 
jour  que  son  prisonnier  ne  lui  échappât,  résolut  de 
le  conduire  en  Espagne.  Pour  y  parvenir,  il  fallait 
qu'il  abusât  le  prince  sur  sos  propres  intérêts  :  il 
l'entreprit,  et  le  succès  passa  ses  espérances.  Non 
seulement  François  I"  consentit  à  quitter  l'Italie, 
mais  il  fit  désarmer  ses  galères,  et  six  d'entre  elles 
vinrent  se  réunir  à  la  flotte  espagnole  pour  le  trans- 
porter en  Espagne  avec  les  régimcns  qui  l'escor- 
taient. Captif  sur  ses  propres  vaisseaux  ,  il  salua  en 
passant  les  rivages  de  la  Provence,  tandis  que  Doria 
enchaîné  par  la  défense  qu'il  avait  reçue  ,  gémissait 
de  ne  pouvoir  rien  tenter  pour  le  délivrer. 

Dans  l'ouvrage  dont  nous  nous  occupons,  se  trouve 
une  version  nouvelle  sur  celle  translation  :  elle  est 
tirée  d'un  précieux  manuscrit  de  Sébastien  Moreau, 
écrivain  contemporain ,  cl  qui  assure  que  le  roi  fut 
attiré  sur  les  vaisseaux  espagnols  sous  le  prétexte 
d'une  promenade  en  mer  ;  que  s'y  étant  rendu  sans 
défiance,  aussitôt  la  flotte  leva  l'ancre  et  fit  voile 
vers  l'Espagne.  Quoi  qu'il  en  soit,  on  s'explique  dif- 
ficilement la  facilité  avec  laquelle  François  I'^''  se 
laissa  prendre  i\  des  pièges  semblables,  et  son  aveu- 
glement est  si  grand ,  qu'on  aimera  volontiers  sup- 
poser avec  M.  Rey ,  que  les  motifs  qui  peuvent  l'ex- 
cuser ne  sont  pus  arrivés  jusqu'à  nous. 

Si  François  1''  se  laissa  entraîner  par  l'espoir  de 
traiter  lui-même  avec  l'empereur  et  d'accélérer  les 
négociations,  il  apprit  à  son  arrivée  à  Madrid  com- 
bien il  s'était  étrangement  abusé.  Charlos-Quint , 
non  content  de  lui  refuser  une  entrevue,  devint  ja- 
loux de  l'empressement  de  la  noblesse  espagnole  à 
venir  le  visiter^  et  interdit  l'entrée  de  l'Alcazar  à 
tout  le  monde.  Le  royal  prisonnier  ne  put  supporter 
ce  redoublement  de  rigueur;  le  découragement  s'em- 
para de  lui ,  et  bientôt  sa  vie  fut  en  danger.  Grâce 
aux  soins  de  Marguerite  d'Alençon ,  sa  sœur,  il  re- 
couvra la  santé  ,  mais  ce  ne  l'ut  que  pour  avoir  une 
nouvelle  preuve  de  la  mauvaise  foi  do  son  geôlier, 
qui  voulut  faire  arrêter  la  princesse  à  son  retour  en 
France.  Sans  doute  alors  François  I"^  déplora  la 
faute  qu'il  avait  commise  en  se  mettant  volontaire- 
ment à  la  discrétion  de  son  ennemi ,  et  regretta  de 
n'avoir  pas  saisi  les  occasions  de  recouvrer  la  li- 
berté qui  s'étaient  offertes  pendant  soa  voyage.  Si 
par  un  point  d'honneur  chevaleresque  il  pensa  qu'il 
lui  était  interdit  de  songer  à  en  profiter,  combien 
dans  ce  cas  il  eut  doublement  à  souffrir  le  jon'roîi, 
pour  échapper  à  son  bourreau  ,  il  signa  le  traité  do 
Madrid  ;  car  ce  traité,  il  savait  qu'il  ne  l'exécuterait 
pas,  et  d'avance  il  protestait  en  secret  contre  lui... 
On  connaît  trop  les  événemens  qui  suivirent  le 
retour  du  roi  en  Franco  pour  (ju'il  soit  utile  de  les 
rappeler  ici.  Avec  eux  commence  plus  spécialement 


culper  François  I"  des  attaques  dirigées  contre  lui 
au  sujet  de  la  non  exécution  du  traité.  Après  avoir 
fait  connaître  avec  impartialité  les  différentes  ver- 
sions des  historiens ,  il  aborde  la  discussion  des 
deux  torts  reprochés  à  sou  héros ,  celui  de  n'avoir 
pas  cédé  la  Bourgogne ,  et  celui  d'avoir  refusé  de 
retourner  dans  sa  prison.  Nous  ne  le  suivrons  pas 
dans  l'exposé  des  motifs  qu'il  présente  afin  de  dé- 
montrer rinjustice  de  ces  accusations  ,  motifs  basés 
principalement  sur  l'impossibilité  où  étaient  les 
rois  de  France  de  pouvoir  démembrer  une  province 
de  la  couronne  sans  l'assentiment  de  la  nation ,  et 
sur  la  nullité  d'un  engagement  arraché  à  un  prison- 
nier par  des  rigueurs  inouïes.  M.  Rey  donne  de 
longs  développemens  à  cçtte  double  question:  il  cite 
beaucoup  d'autorités ,  et  conclut  à  absoudre  Fran- 
çois I"  de  n'avoir  pas  accompli  les  clauses  d'un 
traité  qui  causa  une  surprise  générale  en  Europe, 
et  à  l'exécution  duquel  on  ne  put  croire,  même  au 
sein  du  conseil  de  l'empereur.  En  abrégeant  ce  cha- 
leureux plaidoyer,  nous  craindrions  de  lui  nuire ,  et 
ne  pouvant  le  reproduire  en  entier,  nous  préférons 
renvoyer  à  l'ouvrage  même  pour  apprécier  dans 
toute  leur  étendue  les  raisons  qu'apporte  M.  Rey  à 
l'appui  de  son  opinion  :  une  simple  analyse  ne  pour- 
rait en  donner  qu'une  idée  imparfaite  et  affaiblir  la 
force  des  argumens  qu'il  emploie. 

L'Histoire  de  la  Captivité  renferme  beaucoup  d'a- 
perçus nouveaux  et  réfute  des  erreurs  généralement 
accréditées.  C'est  ainsi  que  l'idée  première  du  duel 
entre  les  deux  princes  est  restituée  à  Charles-Quint, 
et  que  celui-ci  supporte  alors  tout  le  ridicule  de  sa 
bravade;  provocation  indigne  de  ce  prince,  et  dont 
les  détracteurs  de  François  I"  s'étaient  servi  pour 
l'accuser  de  lâcheté.  C'est  en  puisant  aux  sources 
premières  ,  en  recherchant  les  litres  originaux  et  les 
écrits  contemporains,  en  un  mot,  en  étudiant  l'his- 
toire comme  il  faut  l'étudier,  que  M.  Rey  est  parvenu 
à  combler  les  lacunes  et  à  rectifier  les  inexactitudes 
des  ses  devanciers.  S'il  se  fût  contenté  d'une  érudi- 
tion de  seconde  main,  il  n'eût  fait  que  creuser  ù  son 
tour  une  ornière  déjà  tracée,  au  lieu  d'ouvrir  de  nou- 
veaux sillons,  et  d'y  semer  son  grain  en  arrachant 
la  plus  vivace  et  la  pire  espèce  des  erreurs  scienti- 
fiques, celles  des  érudits. 

Nous  n'avons  qu'une  observation  à  lui  faire  sous 
le  rapport  des  recherches  historiciues  et  de  le'nsemble 
des  faits  qu'il  a  réunis ,  c'est  do  n'avoir  rien  dit  du 
manque  d- sincérilc  cl  defuij  dont  Mézcrai  prétend  que 
Françoise'  se  rendit  coupable  envers  les  Ilaliensen 
signant  à  leur  insu  le  traité  de  Cambrai.  Rien  que 
M.  Ucy  fasse  observer  qu'il  n'a  voulu  traiter  que 
de  ce  qui  concerne  l'inexécution  du  traité  de  Madrid, 
il  eût  été  à  souhaiter  qu'il  ne  négligeât  pas  celle  at- 
teinte portée  à  la  loyauté  de  son  héros.  Du  reste, 
l'Histoire  de  la  Captivité  se  recommandera  à  plus 
d'un  tilix'.  Les  documens  qui  ont  servi  à  la  compo- 
ser sont  cités  à  chaque  page,  et  témoignent  du  labo- 
rieux travail  do  l'auteur  et  du  soin  qu'il  a  mis  à 
s'(Miloiirer  de  tout  ce  qui  pouvait  l'éclairer.  H  a 
même  poussé  le  scrupule  jusqu'à  indiquer  les  pièces 


lu  tâcho  que  soûlait  imposée  M.  I^ey,  celle  du  dia>  |  dont  il  n'a  pu  prcnçlro  commuaicaMçç  $  l^iii^  il  est 


238 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


•vrai  que  le  nombre  et  l'importauce  de  celles  qu'il 
a  consultées  Paulorise  à  faire  cet  aveu  sans  qu'il  ait 
à  redouter  de  le  voir  tourner  contre  lui.  Au  mérite 
historique,  son  ouvrage  joint  celui  d'un  style  coulant, 
facile  et  d'une  grande  clarté.  La  lecture  en  sera 
également  instruclive  et  intéressante,  soit  qu'on  se 
réunisse  aux  accusateurs  de  François  I",  soit  qu'on 
le  juge  sur  la  foi  de  sa  devise  :  tout  est  perdu  fors 
rhonneur ! 


MES  DERNIÈRES  ILLUSIONS  ,  PAR  M.   VOLNY 
L'HOTELIER  (1). 

On  l'a  dit  bien  des  fois ,  l'élégie  est  la  seule  poé- 
sie de  notre  époque  d'individualisme.  Avec  la  foi  et 
les  croyances,  la  poésie  abandonne  la  société,  et  se 
concentre  dans  la  solitmde  du  cœur  humain  ;  mais 
du  moins  il  est  encore  de  belles  âmes  qui  peuvent 
lui  offrir  un  asile  digne  d'elle  :  ce  sont  celles  qui 
souffrent  le  plus  de  leur  isolement,  dernières  fleurs 
restées  sur  un  sol  engourdi ,  roses  d'élé  conservant 
leur  fraîcheur  et  leurs  parfums  sous  un  soleil  qui 
brûle  et  dévore  la  verdure  des  champs. 

Parfois  aussi  cette  poésie  individuelle  qu'on  ap- 
pelle intime,  voix  solitaire  qui  s'exhalait  naguère 
en  espérances  ou  en  regrets  ,  devient  l'écho  d'un 
cœur  blessé  qui  retombe  sur  lui-même  avec  d'inex- 
primables souffrances  ;  c'est  alors  le  cri  de  la  dou- 
leur qui  s'exhale  en  sons  lugubres,  un  chant  de  deuil 
qui  se  revêt  d'images  funèbres  et  acquiert  une  teinte 
plus  sombre  d'énergie.  Le  poète,  d'abord  isolé,  est 
aujourd'hui  dans  l'abandon  ;  et  ce  n'est  plus  l'amour 
ou  la  douce  mélancolie  qui  l'inspire  :  c'est  alors  la 
tristesse  ou  le  désespoir.  Et  cherchant  une  nature 
qui  réponde  à  la  sienne,  il  aime  les  ténèbres,  il  s'as- 
sied prés  des  tombeaux,  il  évoque  la  mort;  et  il 
faut  qu'elle  vienne,  qu'elle  lui  parle  5  car  la  mort 
est  déjà  dans  son  coeur,  elle  y  a  tué  les  dernières 
illusions ,  elle  y  a  fait  un  vide  que  rien  ne  saurait 
combler  :  vide  affreux  dont  rien  n'égalerait  l'hor- 
reur, si  le  sentiment  religieux,  dernier  asile  des 
naufragés ,  ne  venait  y  recueillir  tout  ce  qu'il  y  avait 
de  pur  et  de  beau  dans  les  sentimens  humains  ,  et 
réparer  dans  les  consolations  de  la  foi  la  perte  d'une 
espérance  légitime  à  jamais  •  vanouie.  Grâce  donc  à 
sa  muse  chrétienne,  Tàme  du  poète  ne  s'emplit  pas 
seulement  dameriume.  Le  vase  d'absinthe  ren- 
ferme aussi  des  gouttes  de  miel ,  car  M.  Volny  nous 
l'apprend  :  «  La  douleur  est  encore  de  l'amour.  » 

Voilà  toute  l'histoire  de  son  Ame  et  de  son  livre. 
11  résume  sa  vie  morale  dans  ses  vers;  et  ses  pièces 
de  poésie  ,  détachées  les  unes  des  autres  par  la  for- 
me, mais  unies  par  le  fond  ,  embrassent  toute  son 
existcice,  partagée  d'abord  entre  la  joie  cl  l'espé- 
rance, mais  bientôt  après  en  proie  à  la  crainte  et  à 
la  douleur,  cl  vouée  au  deuil  sans  retour.  Nous 
n'essaierons  pas  l'analyse  d'une  ouvrede  sentiment; 
il  suffit  d'en  moulrer  la  conclusion  morale  qui  en 

(I)  Paris,  Engène  RenducI,  ruo  Ues  Grunds-Au- 
easiiDS ,  D"  22. 


fait  l'intérêt  et  le  prix.  C'est  une  pensée  qui,  sous 
les  images  assombries  de  la  tristesse,  se  présente 
constamment  la  même  pour  inspirer  à  quiconque  a 
le  coeur  haut  placé,  une  conviction  profonde  de  la 
vanité  des  choses  de  la  terre  ;  et  cette  mélancolie  des 
âmes  fortes,  qui  se  résout  ici-bas  dans  l'espérance 
d'une  vie  meilleure. 

Tel  est  le  caractère  général  d'un  ouvrage  qui  rap- 
pelle les  Nuits  (VYoung ,  et  dont  les  vers  suivans 
donneront  une  idée. 

Je  veux  un  tombeau  pour  demeure  ; 
Pour  couche  je  veux  un  cercueil, 
Je  veux  que  tout  me  dise  :  pleure! 
Pour  que  jour  et  nuit  à  toute  heure , 
Mon  existence  soit  en  deuil! 

Je  veux  me  retirer  du  monde, 
Désenchanté  par  le  malheur; 
Et  dans  ma  retraite  profonde  , 
J'apaiserai  l'autan  qui  gronde 
Dans  les  noirs  replis  de  mon  cœur! 

Enseveli  dans  mon  suaire. 

Mort  pour  tous ,  vivant  pour  moi  seul , 

Je  préparerai  l'ossuaire 

Où  la  servante  mortuaire 

Me  roulera  dans  le  linceul  ! 

Car  je  veux  que  chaque  journée  , 
Consumée  en  mon  noir  séjour, 
Me  compte  au  moins  pour  une  année. 
Dans  le  livre  où  la  destinée 
Inscrit  nos  maux  de  chaque  jour! 

J'ai  trop  vécu...  j'aurais  dû  suivre 
Ma  mère  au  fond  de  son  tombeau! 
La  mort  de  la  fange  délivre 
L'âme  du  juste  qui  doit  vivre 
Toujours  dans  un  monde  plus  beau! 


HISTOIRE  ROMAINE  ,  PAR  EDOUARD  DU- 
MONT  (I). 

Jusqu'à  présent  on  n'a  guère  étudié  l'Histoire  ro- 
maine que  pour  la  décomposer.  D'un  côté  une  foule 
d'écrivains  ont  raconté  la  suite  des  événemens  avec 
plus  ou  moins  de  détails,  quelques  uns  ont  essayé 
seulement  de  donner  une  idée  des  lois  et  du  gouver- 
nement de  Rome  ;  d'un  autre  côté  ses  antiquités  ,  sa 
constitution  et  ses  mœurs  ont  exercé  les  investiga- 
tions d'une  foule  d'érudits.  Enfin  le  droit  romain 
est  depuis  long-temps  en  Europe  l'objet  d'un  ensci- 

(1)  Deuxième  édition,  \"  volume,  in-lt",  chez 
Ghurnerot,  quai  des  Augustins,  u"  35.  Cet  ouvrage 
doit  être  mis  en  vente  au  2  octubre  prochain. —  Une 
édition  in-l'i  du  même  ouvrage  ,  se  public  en  vo- 
lume et  en  parties  séparées  de  six  feuilles,  sous  le 
nom  de  Cahiers.  Il  ne  reste  plus  à  publier  (jne  les 
deux  dernières  livraisons  ou  cahiers,  pour  achever 
l'ouvrage   entier,   qui  formera  trois  volumes  Cl  no 

s'urrâlerei  qu'à  la  mort  de  Tbéodosc. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


239 


gnement  spécial  et  séparé;  les  races  modernes  ont 
en  quelque  sorte  continué  le  niorceilement  du  grand 
empire.  Après  en  avoir  partagé  le  territoire  et  les 
dépouilles  ,  ils  en  ont  encore  brisé,  dispersé  les 
souvenirs ,  sans  songer  à  y  rechercher  la  pensée 
qui  fit  la  vie  du  monde  romain,  ni  les  leçons  que 
la  Providence  y  avait  gardées  pour  nous.  A  peine , 
ce  semble,  a-t-on  soupçonné  quelle  instruction  nous 
en  devions  tirer,  et  de  quelle  importance  il  était 
pour  nous  de  connaître  au  vrai  le  dernier  et  le  plus 
remarquable  des  vieux  peuples. 

«  Les  Romains,  en  effet,  eurent  comme  les  Juifs, 
«  un  caractère  extraordinaire,  une  destinée  privilé- 
(c  giée.  Aux  Juifs  Funité  de  doctriHe,  aux  Romains 
«  l'unité  de  puissance  qui  devait  servir  à  distribuer 
«  la  doctrine  parmi  les  nations.  Rome  ferma  Tanti- 
«  quité  et  ouvrit  les  âges  modernes  ,  détruisit  le 
«  temple  de  Salomon,  le  temple  unique,  mais  pour 
«  fonder  au  Vatican  le  temple  universel.  En  même 
a  temps,  par  ilîi  singulier  contraste,  elle  nous  lé- 
«  guail  sa  science  ,  le  droit ,  avec  son  régime  impé- 
«  rial  et  sa  littérature  ,  comme  pour  prolonger  après 
«  soi  une  influence  païenne  à  travers  le  Christia- 
«  nisme.  Nous  vivons  en  effet  aujourd'hui  encore 
«  sous  celte  influence  ;  la  législation ,  la  politique 
«  et  la  littérature  ont  un  fonds  romain.  Depuis  un 
<(  demi-siècle  ,  un  inquiet  instinct  nous  pousse  à 
«  nous  en  détacher,  et  nous  y  sommes  restés  comme 
«  dans  un  cercle  infranchissable.  Un  moment  tout 
«  parut  changé ,  et  nous  n'avions  fuit  que  changer 
«  d'imitation.  Si  l'un  de  ces  antiques  harangueurs 
«  avait  repris  la  vie  au  milieu  de  nous,  en  lisant 
<c  sur  nos  murs  les  noms  de  Brulus  ei  de  Mutins 
«  Scévola,  il  eût  cru  d'abord  rentrer  dans  sa  patrie 
«  après  une  longue  absence,  et  eût  redemandé  le 
«  chemin  du  Forum.  Puis  vinrent  des  consuls ,  des 
«  tribuns,  un  empereur,  nous  étions  plus  romains 
«  que  jamais.  Il  y  a  donc  un  double  intérêt  à  élu- 
«  dier  Rome  pour  savoir  enfin  ce  que  nous  en  pou- 
«  vous  retirer,  ce  que  nous  en  devons  laisser.  Le 
((  Christianisme,  plus  étudié  aussi,  nous  l'apprendra 
«  en  terminant  celte  histoire  ,  et  en  élevant  sur  ses 
«  débris  une  civilisation  plus  huule  et  plus  égale  , 
«  qui  renverse  les  exclusions  d'une  étroite  nationa- 
(c  lité  et  embrasse  tout  le  genre  humain.  » 

J'ai  donc  lâché  de  rattacher  et  de  réunir  des  par- 
ties disjointes,  pour  en  faire  un  ensemble  exact  et 
remettre  en  action,  s'il  est  possible,  la  nation  ro- 
maine et  sa  civilisation.  En  un  mot,  la  période  ro- 
maine est  certainement  la  dernière  époque  de  la 
préparation  érangriique ;  cette  vue  ,  jusqu'à  présent 
négligée,  devait  diriger  mon  travail;  c'est  la  seule 
chose  que  je  voulais  dire  en  annonçant  moi-même 
mon  livre. 

E.  B. 


PUILOSOPHIE  DE  LA  TRADITION,  PAR  J.-F. 
MOLITOR;  TRADUIT  DE  L'ALLEMAND  PAR 
M.  QURIS  (1). 

Cette  sainte  et  primitive  tradition  ,  dont  il  s'est 
conservé  des  vestiges  chez  tous  les  peuples  de  la 
terre ,  est  devenue  principalement  la  propriété  de  ce 
peuple  élu  de  Dieu  ,  par  qui  le  Saint  devait  être 
conservé  dans  l'humanité ,  et  dans  lequel  toutes  ht 
nations  de  la  terre  devaient  un  jour  être  bénies 
(Genèse,  26, -i).  Quoique  cette  tradition  trouve  en 
grande  partie  son  accomplissement  à  l'apparition  d« 
Jésus-Christ  sur  la  terre  ,  l'étude  de  son  esprit  dam 
les  sources  antiques  ne  laisse  pas  d'offrir  le  plus 
vif  intérêt,  au  chrétien  surtout,  qu'on  peut  compa- 
rer au  rameau  sauvage  greffé  sur  le  vieux  tronc 
du  judaïsme.  Eveiller  de  nouveau  l'attention  sur 
cet  important  sujet ,  négligé  depuis  long-temps,  tel 
est  le  but  de  cet  ouvrage.  Nous  avouons  bien  qu'il 
est  possible  que  cette  tradition  peu  à  peu  mal  com- 
prise, ait  été  défigurée  ensuite  par  des  contes  et 
des  superstitions,  raison  pour  laquelle  il  faut  une 
critique  éclairée ,  capable  de  discerner  ce  qui  est 
vrai  et  authentique  de  ce  qui  a  été  falsifié  et  ajouté. 
Mais  d'un  autre  côtéj  il  peut  se  faire  que  cette  cor- 
ruption ne  soit  qu'apparente  ,  attendu  que  ,  pour 
émettre  un  jugement  sur  un  sujet  dont  on  a  parlé 
si  superficiellement  et  si  différemment,  il  faut  une 
âme  qui  joigne  la  prudence  à  la  simplicité. 

Mieux  que  tout  autre,  J.  F.  Molilor,  l'un  des 
hommes  les  plus  vénérables  et  les  plus  savans  dont 
s'honore  l'Allemagne,  pouvait  traiter  une  matière 
qui  a  été  l'objet  des  études  de  toute  sa  vie.  Il  a 
trouvé  dans  M.  Xavier  Quris ,  aujourd'hui  profes- 
seur de  philosophie  dans  un  des  collèges  de  France, 
un  interprète  intelligent  et  fidèle ,  comme  le  té- 
moigne la  lettre  suivante  qui  se  trouve  en  tète  de 
l'ouvrage  traduit,  et  qui  a  été  adressée  par  l'auteur 
au  traducteur. 

Francfort  sur  Mein ,  20  aoiit  1834. 
«  Mon  cher  ami  , 

«  Je  vous  autorise  avec  un  plaisir  infini  à  faire 
dans  la  traduction  de  la  Philosophie  de  ta  Tradi- 
tion, les  changemcns  pour  lesquels  vous  avez  bien 
voulu  demander  mon  assentiment;  sans  altérer  en 
rien  les  idées  de  l'ouvrage,  ils  pourront  eu  faciliter 
l'intelligence  aux  lecteurs  français. 

«  Je  profite  de  cette  occasion ,  mon  cher  ami,  pour 
vous  redire  combien  je  m'estime  heureux  de  vous 
avoir  pour  interprète  près  de  vos  compatriotes. 
Votre  long  séjour  dans  les  universités  de  l'Allema- 
gne, vos  relations  suivies  avec  leurs  professeurs, 
sont  des  titres  à  la  confiance  du  public  auquel  vous 
vous  adressez.  Quant  à  moi  personnellement ,  je 
me  plais  à  rendre  témoignage  au  talent  dont  vous 
avez  fait  preuve  dans  votre  traduction.  Veuillez 
même  recevoir  mes  remercîmens  pour  les  notes  que 

(I)  1  vol.  in-ao  ;  prix  4  fr,  Paris,  chez  Debécourt, 
roeac8Saint8-fùes,(»s>. 


240 

■7ÛUS  avez  jointes  à  l'ouvrage  ;  elles  séviront  à  ex- 
pliquer mes  pensées  dont  vous  avez  été  si  souvent 
le  confident. 

«  Recevez,  mon  cher  ami,  l'assurance  de  mon 
estime,  etc.  » 

Nous  croyons  rendre  service  aux  lecteurs  de  rZ7- 
nîversité  Catholique ,  en  leur  signalant  la  Philoso- 
phie de  la  Tradition.  L'article  dans  lequel  un  de 
nos  collaborateurs  a  parlé  du  rôle  que  jouaient  le» 
prophètes  en  Israël ,  et  la  leçon  de  M.  Th.  Foisset 
relative  au  droit  judaïque  ,  suffisent  pour  leur  faire 
apprécier  l'immense  intérêt  des  questions  traitées 
dans  l'ouvrage  de  Molitor. 


COURS  COMPLETS  D'ECRITURE  SAINTE  ET  DE 
THÉOLOGIE. 

Nous  sommes  en  retard  avec  cette  importante  pu- 
blication (voir  le  n°  18 ,  tom.  m  ,  p.  470) ,  dont  les 
éditeurs  pressent  les  livraisons  avec  une  bien  hono- 
rable activité.  En  effet,  depuis  que  nous  avons  an- 
noncé le  l'f  volume,  le  2'  et  le  ô"  ont  paru,  et  le  â<^ 
est  sous  presse. — Nous  n'avons  pas  à  entrer  ici  dans 
l'examen  des  ouvrages  qui  composent  ces  Cours 
complété;  ce  sont  des  livres  déjà  jugés  et  approuvés. 
D'ailleurs ,  nous  pourrons  revenir  un  jour  sur  leur 
examen.  Aujourd'hui  il  nous  suffira  de  faire  la  no- 
menclature des  auteurs  et  des  ouvrages  qui  entrent 
dans  chaque  volume.  Les  voici  d'après  l'ordre  de 
leur  insertion  : 

Le  l*'  volume  de  Théologie  contient  des  Prolé- 
gomènes où  se  trouve  un  chapitre  fort  intéressant  sur 
là  Certitude  Théologique  ;  après  les  Prolégomènes, 
viennent  les  Lieux  Théclogiques  de  Melchior  Canus; 
VAverlissement  de  S.  Vincent  de  Lérins;  les  Pre- 
tcriptions  de  TertuUien  ;  les  Controverses  des  frères 
de  Walenburk  ;  la  Profession  de  Foi  par  les  mêmes  ; 
la  Itégle  de  Foi  de  Vexon  et  les  IS'otes  Théologiquss 
de  Montaigne. 

Dans  le  2»  volume  ù'Êcriture  Sainte ,  on  lit  VÀ- 
nalogie  de  l'Ancien  et  du  Nouveau-Testament  par 
Bécan  ;  le  Parallèle  entre  l'Ancien  et  le  Nouveau- 
Testament,  pa»  Huet,  évêque  d'Avranches  ;  le  Livre 
de  C  J.  révélé  dans  les  Saintes-Écritures  ,  par 
Acosta  ;  le  Tableau  des  versets  cités  de  V Ancien-Tes- 
tament dans  le  Nouveau,  par  C.  J.  et  les  Apôtres; 
VAccord  lUblique  de  Frassen  et  V  Archéologie  Sa- 
crée d'Yahû,  revue  par  Ackermann. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


Dans  le  i."  volume  dont  nous  avons  parlé,  il  y  a 
deux  mois,  sans  en  dire  le  contenu,  se  trouvent  le» 
Préambules  de  Bonfrère  sur  toute  VEcrilure  Sainte, 
les  Versions  et  Editions  des  Livres  Saints,  par  Wal- 
ton  ;  les  Ouvrages  inédits  de  Renaudol  sur  les  Ver- 
sions Orientales  de  la  sainte  Bible ,  les  Versions  en 
usage  dans  l'Orient,  VAntiquilé  et  V Authenticité  des 
Livres  saints  ;  la  Vulgate  de  Mariana  ;  les  Lettres 
Critiques  et  le  Prologue  Apologétique  de  S.  Jérôme  ; 
la  Manière  Wexposer  V Ecriture-Sainte ,  de  Basile 
Ponce  ,  et  la  Théologie  de  V  Ecriture-Sainte ,  par 
Marceil. 

Chaque  Cours  formera  20  vol.  in-îo  à  2  colonnes. 
La  traduction  française  se  trouve  en  regard  du  texte 
latin  de  la  Vulgate  ,  dans  le  Cours  d''Ecrilure 
Sainte,  Les  2  Cours  marchent  de  front;  il  paraît 
un  vol.  tous  les  20  jours.  Nulle  souscription  n'oblige 
qu'autant  que  l'ouvrage  se  terminera. 

On  souscrit  aux  2  Cours  à  la  fois,  ou  à  chacun 
d'eux  en  particulier.  Dans  le  premier  cas,  le  prix  du 
vol.  est  de  iî  fr.  ;  dans  le  deuxième ,  il  est  de  C  fr. 
On  reçoit  les  volumes  franco  au  chef-lieu  d'arron- 
dissement que  l'on  a  désigné ,  et  l'on  ne  verse  les 
fonds  que  chez  soi  et  sans  aucun  frais  de  traite. 

Nous  pouvons  ajouter  à  ces  détails,  que  l'ouvrage 
est  imprimé  sur  beau  papier,  et  en  caractères  neufs. 
On  ne  peui  que  convenir  que  c'est  une  belle  publi- 
cation ,  et  ce  qui  aussi  est  quelque  chose  pour  les 
souscripteurs  ,  c'est  que  les  prix  en  sont  très  modi- 
ques et  au  dessous  des  prix  ordinaires  de  ces  sortes 
d'ouvrages. 

Outre  les  Cours  d'Ecriture  Sainte  et  de  Théolo- 
gie ,  les  éditeurs  se  proposent  de  publier  encore  la 
Somme  de  S.  Thomas,  le  Bullaire  Romain,  V  His- 
toire du  Concile  de  Trente  ,  par  Pallavicin  ;  les  Dé- 
monstrations Evangéliques  d'Eusèbe  ,  d'IIuet ,  de 
Léland  et  de  Duvoisin  ;  la  Perpétuité  de  la  Foi,  de 
Nicole,  Arnaud  et  Renaudot,  et  les  OEuvres  très 
complètes  de  sainte  Thérèse. 

Ce  sont  là  d'utiles  et  importantes  publications  ; 
elles  contrastent  surtout  avec  la  stérilité  de  la  plu- 
part des  productions  de  la  presse  de  notre  époque. 
Nous  en  félicitons  les  hommes  qui  sont  à  la  lète  de 
ces  travaux ,  et  nous  les  recommandons  d'une  ma- 
nière toute  particulière  aux  amis  do  la  science 
et  de  la  religion. 

On  souscrit ,  rue  des  Maçons-Sorbonne ,  n"  7  ,  à 
Paris.  Voir  nos  nos  d'octobre  et  de  juin  derniers. 


L'UNIVERSITÉ 


CATHOLIQUE. 


ê><Un(c$  ^dx^Un$c$  n  MUo$op^i<\xm. 


COURS  D'INTRODUCTION  A  L'ETUDE 

DES  VÉRITÉS  CHRÉTIENNES. 


DIXIÈME  LEÇON  (I), 

Que  Jésus-Christ  ait  été  le  fondateur 
d'une  société  spirituelle,  destinée  par  lui 
à  embrasser  toas  les  temps  et  tous  les 
lieux ,  c'est  une  vérité  qui  n'a  jamais  ren- 
contré qu'un  très  petit  nombre  de  con- 
tradicteurs. Les  esprils  excentriques, 
auxquels  il  est  arrivé  d'argumenter  en 
laveur  du  paradoxe  contraire,  sont,  par- 
mi les  chrétiens ,  ce  que  sont,  dans  le 
genre  humain,  ces  philosophes  bizarres 
qui  se  sont  plu  à  soutenir  que  Dieu  n'a 
pas  formé  l'homme  pour  l'état  social. 
L'état  sauvage  n'est  pas  plus  opposé  h  la 
constitution  de  l'homme  ,  que  l'isole- 
ment religieux  ne  serait  contraire  à  l'es- 
sence et  au  but  du  Christianisme,  qui 
tend  à  réunir,  dans  une  foi  commune  et 
une  commune  charité ,  tout  ce  que  le  pé- 
ché a  désuni.  L'impossibilité  de  conce- 
voir le  Christianisme  autrement  que  sous 
la  notion  de  la  société  la  plus  parfaite  a 
frappé  les  incrédules  eux-mêmes  :  Kant 
s'est  élevé,  sur  ce  sujet,  à  des  concep- 
tions d'autant  plus  remarquables,  qu'el- 
les ont  triomphé  dans  son  esprit  de  ses 
théories  déistes,  qui  devaient  naturelle- 
ment le  conduire  à  l'individualisme  reli- 
gieux. 

Les  écrivains  protestans  ont  souvent 
reproché  aux  docteurs  catholiques  d'as- 

(1)  Voir  la  dernière  leçon  dans  le  n'^  12 ,  t.  li , 
p.  406. 

TOME.  IV.—  M»  22.  1837. 


similer  la  société  religieuse  à  la  sociétd 
politique,  et  de  se  laisser  égarer  à  cet 
égard  par  de  trompeuses  analogies.  Que 
quelques  écrivains  catholiques  aient  ou- 
tré cette  comparaison,  cela  est  foit  pos- 
sible; mais   il  faut  bien  convenir  aussi 
qu'elle  repose  sur  un  fond  d'incontesta- 
ble vérité.  Puisque  le  langage  universel 
applique  à  l'une  et  à  l'autre  Institution 
le  substantif  commun  de  société,  il  faut 
bien  que  l'une  renferme  des   principes 
constitutifs  analogues  ou  même  identi- 
ques à  ceux  qu'on  retrouve  dans  l'autre  j 
de  même  qu'il  faut  bien  que  ces  analo- 
gies radicales  se  présentent  dans  l'une  et 
dans  l'autre  sous  des  modifications  diffé- 
rentes, puisque  le  langage  donne  à  ces 
deux  sociétés  des  attributs  différens.  .Si 
dans  la  comparaison  que  l'on   institue 
entre  elles,  on  part  de  ce  qui  est  propre 
à  chacune,  de  ce  qui  la  caractérise  spé- 
cialement, on  ne  peut  arriver  par  \h  qu'à 
des   rapprochemens  forcés  et  sopli  ti- 
ques j  mais  on   reste  dans  le  vrai  tant 
qu'on  ne  fait ,  pour  ainsi  dire  ,  que  pres- 
ser ce  mot  commun  de  société,  pour  en 
faire  sortir  tout  ce  qu'il  renferme.  Dc?ix 
fleuves  ont  leur  source  dans  un  même 
lac;  à  partir  de  leur  point  de  séparation, 
leurs  rives  se  diversifient,  leur  eau  s'em- 
preint de  qualités  différentes  aussi  :  cela 
m'empêchera-t-il  d'affirmer   qu'on   doit 
retrouver  dans  tous  deux  ce  qui  dérive 
de  leur  source  copamune? 

10 


242  INTRODUCTION  A  L'ÉTUDE 

Or,  il  est  de  l'essence  de  toute  société 
complète  que  le  pouvoir  qui  la  régit  ait 
un  moyen  régulier  de  prendre  connais- 
sance des  désordres  qui  la  troublent. 
Quelque  idée  qu'on  se  fasse  du  pouvoir, 
toujours  est-il  qu'il  constitue  l'unité  de 
touie  institution;  il  est  comme  le  moi 
central  de  la  société  ,  qui  doit  être  averti 
de  tout  ce  qui  se  passe  de  vicieux  en  elle; 
de  même  que ,  dans  l'individu  ,  le  7noi 
doit  être  informé  de  toutes  les  lésions 
qui  affectent  les  diverses  parties  de  l'or- 
ganisme, pour  qu'il  puisse  y  remédier. 
Ces  principes  généraux  s'appliquent  à  la 
société  en  général,  sans  distinction  de 
société  religieuse  et  de  société  politique. 
Mais  dès  qu'on  en  vient  à  l'application , 
les  moyens  d'exécution  varient  nécessai- 
rement suivant  la  nature  propre  de  ces 
deux  sociétés. 

On  ne  conçoit  que  deux  moyens  :  la  ré- 
vélation forcée  et  la  révélation  volon- 
taire; en  d'autres  termes,  la  déposition 
des  témoins,  ou  l'aveu  spontané  du  cou- 
pable. 

Le  premier  de  ces  moyens  suffit  aux 
besoins  de  la  société  politique,  parce  que 
les  crimes,  que  sa  législation  doit  punir, 
sont  en  général  des  actes  extérieurs,  vi- 
sibles de  leur  nature,  qui  d'ordinaire 
peuvent  être  constatés  ,  directement  ou 
indirectement,  par  des  témoignages  in- 
dépendans  de  Taveu  du  coupable.  Mais 
la  législation  de  la  société  spirituelle  em- 
brasse nécessairement  autre  chose  que  le 
visible  ;  elle  pénètre  dans  l'intérieur  de 
riiomme,  et  saisit  le  désordre  dans  sa 
source  même.  Les  crimes  de  la  pensée, 
générateurs  de  tous  les  autres  crimes, 
échappent  au  témoignage,  et  ne  se  révè- 
lent que  par  l'aveu.  Sans  lui,  la  société 
spirituelle  serait  donc  aussi  impuissante 
dans  la  sphère  d'action  qui  lui  est  pro- 
pre, que  la  société  politique  le  serait 
dans  la  sienne,  si  elle  ne  pouvait  procé- 
der par  voie  d'enquête  et  de  témoignage. 

Mais  il  y  a  une  autre  raison  plus  pro- 
fonde. Les  biens  que  l'on  possède  dans  la 
société  spirituelle  se  communiquent  sans 
se  diviser  :  voilà  leur  caractère  propre, 
parce  que  c'est  le  caractère  même  de 
l'infini.  Tous  les  hommes  peuvent  parti- 
ciper à  la  vérité,  à  l'amour  qui  procède 
d'elle,  à  la  régénération  que  la  vérité 
unie  à  l'amour  produit  dans  l'Ame  ;  tous 


DES  VÉRITÉS  CHRÉTIENNES, 

peuvent  se  les  approprier,  sans  que  la 
possession  de  ces  biens  par  l'un  nuise  à 
leur  possession  par  d'autres.  Les  biens 
temporels,  qui,  comme  temporels,  ont 
leur  racine  dans  le  fini,  ne  se  communi- 
quent au  contraire  qu'en  se  divisant; 
chaque  partie  de  ces  biens,  possédée  par 
un  individu,  est  soustraite  à  tous  les  au- 
tres. La  société  spirituelle  correspond 
par  conséquent  d'une  manière  directe  à 
ce  qui  constitue  l'unité  humaine;  elle 
embrasse  les  hommes  guà  unum  sujit.ha. 
société  temporelle  correspond  spéciale- 
ment à  l'individualité  humaine  :  quà 
plures  siuit.  L'une  communique  à  chacun 
ce  qui  est  à  tous  ;  l'autre  maintient  contre 
les  convoitises  de  tous  ce  qui  est  propre 
à  chacun.  L'une  implique  une  commu- 
nion à  d'indivisibles  biens;  l'autre,  une 
lutte  de  droits  exclusifs.  Lorsqu'un  de 
ces  droits  a  été  lésé,  il  tend  naturelle- 
ment à  se  défendre;  il  en  appelle  au 
pouvoir  social ,  il  provoque  les  témoi- 
gnages qui  doivent  constater  la  violation 
dont  il  se  plaint ,  il  exige  la  punition  du 
crime  et  la  réparation  de  ses  suites.  L'in- 
dividu ,  blessé  dans  son  droit,  ou  le  pou- 
voir social  qui  vient  à  son  secours,  est 
donc  essentiellement  accusateur,  et  si 
l'accusation  et  la  punition  qu'elle  solli- 
cite ,  a  pour  effet  de  perpétuer,  d'aug- 
menter même  entre  les  individus  les  cau- 
ses de  désunion  et  de  haine,  ces  incon- 
véniens,  moins  grands  que  ceux  qu'en- 
traînerait l'ignorance  légale  du  crime  et 
son  impunité,  ne  sont  d'ailleurs  que  des 
accidens  de  la  lutte  inhérente  à  toute 
société  fondée  sur  une  division  de  droits 
individuels  et  opposés;  lutte  qui  a  son 
principe  dans  la  prédominance  instinc- 
tive de  Tégoïsme  sur  les  penchans  so- 
ciaux. Mais,  dans  la  société  spirituelle, 
fondée  sur  la  participation  commune  à 
des  biens  indivisibles,  un  autre  ordre 
doit  se  produire.  Un  crime  a  été  commis  ; 
qu't^st-ce  qu'il  y  a  de  principal  dans  ce 
crime ,  aux  yeux  de  la  société  spirituelle? 
Ce  qu'il  y  a  de  principal,  c'est  qu'une 
créature  inielligente  et  libre  s't^st  volon- 
tairement privée  ,  par  la  désobéissance  à 
Dieu,  du  bien  éternel  et  comni'in  de  tou- 
tes les  âmes.  Lor-;  même  que  le  crime  en- 
traîne une  vicdation  des  droits  d'aulrui, 
la  société  spii-itiielle  ne  considère  que  se- 
condairement l'injuslicc*  matérielle,  quoi- 


PAR  M.  L'ABBÉ  GERBET. 


243 


qu'elle  en  exige  strictement  la  répara- 
tion. Ce  n'est  pas  sur  le  délit  contre  les 
intérêts  de  la  cité  du  temps,  c'est  sur  le 
péché  qui  sépare  de  la  cité  éternelle, 
c'est  sur  la  perte  de  la  grâce  divine  que  se 
portent  directement  sa  vigilance  mater- 
nelle et  ses  soins  régénérateurs.  Si,  pour 
découvrir  le  péché ,  elle  employait , 
comme  moyen  généralement  obligatoire, 
l'enquête  et  l'accusation,  elle  irait  contre 
son  but.  Il  y  a  des  cas  sans  doute  où  elle 
peut  et  doit  procéder  ainsi,  lorsque  les 
avertissemens  secrets  ont  été  insuffisans, 
et  que  le  désordre  est  de  telle  nature , 
qu'il  provoque  une  répression  publique. 
La  justice  devient  alors  Tindispensable 
suppléant  de  la  charité.  Mais  comme 
moyen  ordinaire  et  universel,  cette  mar- 
che ne  serait  pas  en  harmonie  avec  le  ca- 
ractère et  l'essence  de  la  société  d'a- 
mour* car  elle  transformerait  journelle- 
ment chacun  de  ses  membres  en  dénon- 
ciateur de  ses  frères.  La  lutte  qui  existe 
au  sein  de  la  société  temporelle,  fondée 
sur  la  division  des  intérêts  exclusifs,  se- 
rait organisée  au  sein  de  la  société  qui 
consiste  dans  une  participation  à  des 
biens  qui  se  communiquent  sans  se  divi- 
ser, et  la  douce  charité  descendrait  du 
trône  qu'elle  occupe  dans  l'Eglise,  pour 
y  laisser  monter  à  sa  place ,  avec  tout  un 
cortège  d'accusations  et  de  rigueurs,  la 
reine  implacable  des  sociétés  du  temps, 
l'altière  et  sombre  justice. 

Mais  si  l'aveu  volontaire  est  seul  ap- 
proprié au  caractère  de  la  société  spiri- 
tuelle, il  n'est  aussi  possible  que  dans 
son  sein  comme  moyen  général  de  la 
connaissance  des  crimes;  car  il  n'est  pra- 
ticable qu'à  deux  conditions,  qui  ne  peu- 
vent se  rencontrer  qu'en  elle.  Le  coupa- 
ble repentant  doit  être  assuré  d'avance 
du  secret  qui  couvre  la  faute  et  de  la 
grâce  qui  l'absout.  Ce  serait  trop  exiger 
de  la  nature  humaine,  ce  serait  décou- 
rager par  une  perspective  trop  effrayante 
la  faiblesse  du  pécheur  qui  commence  à 
se  retourner  vers  Dieu ,  que  d'attacher  à 
l'aveu  de  ses  secrètes  misères  une  écla- 
tante honte.  Dans  la  société  temporelle, 
cette  publicité  serait  à  peu  près  insépa- 
rable de  l'aveu  volontaire;  car  les  châti- 
mens  que  sa  justice  décerne  révéleraient 
d'une  manière  plus  ou  moins  précise  les 
fautes  que  le  coupable  aurait  avouées  ; 


ou ,  si  elle  s'abstenait  de  punir,  en  con- 
sidération de  cet  aveu  volontaire ,  celui- 
ci  deviendrait,  au  gré  de  tous  les  crimi- 
nels, un  moyen  d'éluder  toutes  les  pei- 
nes dont  la  législation  humaine  doit  être 
armée.  Le  secret  n'est  donc  possible  que 
dans  la  société  spirituelle,  qui  n'est  pas 
obligée,  comme  le  pouvoir  temporel, 
d'infliger  au  crime  des  châtimens  qui  le 
divulguent.  En  second  lieu,  pour  que 
cette  révélation  spontanée  soit  générale- 
ment praticable ,  il  faut  que  le  coupable 
soit  sûr  de  rencontrer,  pour  prix  de  son 
repentir,  la  grâce  au  lieu  de  la  condam- 
nation. Or,  la  justice  temporelle  ne  peut 
échapper  au  rigoureux  devoir  de  punir 
le  crime  connu;  les  regrets  exprimés  par 
le  coupable  peuvent  tempérer  le  châti- 
ment ,  mais  ils  ne  sauraient  détourner  la 
condamnation ,  parce  que  les  peines  pro- 
noncées par  la  justice  humaine  ont  pour 
objet  direct  et  premier,  non  la  guérison 
morale  de  l'individu  coupable ,  mais  la 
protection  de  la  masse  des  gens  de  bien , 
au  moyen  de  l'effroi  inspiré  aux  mé- 
chans.  Les  peines  spirituelles  sont  au 
contraire  essentiellement  médicinales, 
c'est  le  nom  que  la  théologie  leur  donne; 
leur  but  principal  et  immédiat,  nous 
l'avons  déjà  dit,  est  la  régénération  du 
pécheur.  Elles  sont,  non  le  coup  que 
frappe  une  sentence  de  condamnation, 
mais  le  remède  qui  prépare  ou  accompa- 
gne une  sentence  de  grâce.  Quand  le  re- 
pentir s'accuse ,  l'absolution  est ,  si  l'on 
peut  ainsi  parler,  aussi  inévitable ,  de- 
vant ce  tribunal  de  miséricorde,  que 
la  condamnation  l'est  dans  les  tribunaux 
humains  :  admirable  justice,  aux  pieds 
de  laquelle  le  coupable,  en  disant  à  son 
juge  :  J'ai  péché,  le  force,  par  ce  mot 
tout  puissant,  de  répondre  au  nom  de 
Dieu  :  Allez  en  paix. 

Nous  venons  de  voir,  en  partant  de  la 
notion  générale  de  société,  que,  dans 
toute  société  complète,  il  doit  exister, 
pour  le  pouvoir  qui  la  régit,  un  moyen 
de  connaître  les  désordres  qui  la  trou- 
blent ,  et  nous  avons  vu ,  en  second  lieu , 
en  parlant  de  la  notion  propre  de  la  so- 
ciété spirituelle,  que  ce  moyen  général 
pour  elle  ne  peut  être  que  le  précepte  de 
l'aveu  volontaire.  Continuons  de  scruter 
ces  idées;  nous  en  verrons  sortir  les  ca- 
ractères principaux  d'uue  des  plus  sa-* 


244  INTRODTJCTION  A  L'ÉTUDE 

lutaires  institutions  du    Christianisme. 

Le  pouvoir  de  la  société  spirituelle  ne 
peut,  au  moyen  de  l'aveu  volontaire, 
prendre  connaissance  des  maladies  spi- 
rituelles de  ses  membres  que  de  trois 
nianières  : 

Ou  le  chef  de  la  société  spirituelle  se- 
rait le  dépositaire  unique  et  universel  de 
toutes  les  consciences,  supposition  qui 
renferme  évidemment  une  impossibilité 
physique,  et  de  plus  des  impossibilités 
morales  5  car  un  semblable  réf^ime  ne 
pourrait  être  suivi  que  par  l'intermé- 
diaire d'une  correspondance  qui  aurait, 
entre  autres  graves  inconvéniens,  celui 
d'exposer  à  d'inévitables  dangers  le  se- 
cret si  nécessaire  à  la  confession  ; 

Ou  bien  chaque  individu  serait  obligé 
de  faire  sa  confession  à  un  certain  nom- 
bre de  membres  subordonnés  de  la  hié- 
rarchie spirituelle,  réunis  en  tribunal. 
Celte  obligation  ne  présenterait  aucun 
avantage  assez  notable  pour  compenser 
les  difficultés  de  plusieurs  sortes  dont 
elle  compliquerait  l'usage  de  la  confes- 
sion ; 

Ou  enfin  l'aveu  sera  confié  à  un  seul 
membre  de  la  hiérarchie.  Cette  pratique 
est  la  seule  qui  concilie  la  facilité  de  la 
confession  avec  son  caractère  essentiel, 
qui  est  d'être  un  aveu  fait  au  pouvoir  de 
la  société  spirituelle.  Physiquement,  il 
ji'est  fait  qu'à  un  individu^  mais  morale- 
ment ,  il  est  fait  en  lui  à  l'autorité  de  l'E- 
glise, une  dans  son  essence.  C'est  cette 
autorité  qui  a  conféré  au  prêtre  sa  mis- 
sion, après  l'avoir  éprouvé;  c'est  elle 
qui  règle,  par  ses  instructions  et  ses  lois, 
l'exercice  de  sa  juridiction;  c'est  elle  qui 
parle,  avertit,  absout  par  lui.  Chaque 
confesseur  n'est  qu'un  organe  spécial  de 
l'esprit  de  vie  qui  gouverne  et  meut  le 
grand  corps  de  l'Eglise. 

Mais  tous  les  confesseurs  doiventils 
participer  également  à  ce  pouvoir?  Si 
tous  peuvent  absoudre  indistinctement 
tous  les  crimes  quels  qu'ils  soient ,  cetl(; 
facilité  illimitée  de  l'absolution  pour  les 
prévarications  même  les  plus  énormes 
n'aura-t-elle  pas  pour  effet  d'affaiblir 
l'horreur  qu'elles  doivent  inspirer?  Si  au 
contraire  la  plupart  d'entre  eux  ne  peu- 
vent avoir  à  cet  égard  qu'un  pouvoir  li- 
mité, ces  restrictions  ne  seront-elles  pas 
ilécourageaplcs  pour  ceux  des  pécheurs 


DES  VÉRITÉS  CHRÉTIENNES, 

qui  ont  le  plus  besoin  de  rencontrer  une 
pleine  miséricorde?  Ces  vérités  deman- 
dent à  être  tempérées  l'une  par  l'autre. 
Oui,  ces  restrictions  sont  utiles  comme 
avertissement  donné  aux  grands  crimes  ; 
mais  elles  doivent  céder  facilement  à  la 
prière  des  grands  repentirs  ;  elles  doivent 
tomber  sans  délai  si  la  dernière  heure, 
menaçant  de  près  un  monstre  qui  peut 
encore  se  transformer  en  saint,  ordonne 
à  la  miséricorde  effrayée  d'être  plus 
prompte  que  la  mort. 

Ces  observations ,  qu'il  serait  aisé  d'é- 
tendre, suffisent,  je  crois,  pour  rendre 
évidente  cette  vérité  :  qu'en  mettant  à 
part  les  paroles  de  l'Ecriture  et  la  voix 
de  la  tradition,  en  oubliant  pour  un  mo- 
ment tout  ce  qui  prouve,  en  point  de 
fait,  l'origine  divine  de  cette  institution, 
pour  ne  considérer  théoriquement  que 
sa  liaison  avec  les  principes  essentiels  de 
la  société  spirituelle  complète ,  la  con- 
fession est  la  seule  instructioji  criminelle 
qui  soit  à  la  fois  nécessaire  et  possible 
dans  le  sein  de  cette  société.  Telle  est, 
ce  me  semble,  la  principale  raison  pour 
laquelle  le  protestantisme,  à  son  origine, 
essaya  de  la  retenir,  quoiqu'elle  fût  un 
des  textes  favoris  de  ses  plus  violentes 
déclamations.  Les  paroles  de  Jésus-Christ 
sur  le  pouvoir  de  remettre  les  péchés, 
qu'il  accordait  à  son  Eglise ,  n'eussent 
pas  embarrassé  les  premiers  réforma- 
teurs. Ce  passage  ,  quoique  très  clair,  est 
toutefois  moins  formel  que  celui  sur 
l'Eucharistie ,  qu'on  tortura  cependant 
de  tant  de  manières  pour  échapper  au 
sens  catholique.  Mais  on  sentait  que  re- 
trancher tout-à  fait  la  confession  ,  c'était 
frapper  l'Eglise  de  paralysie  dans  une  de 
ses  principales  fonctions,  c'était  suppri- 
mer le  plus  puissant  cautère  par  lequel 
elle  purifie  ses  membres  des  humeurs  vi- 
cieuses qui  corrompent  en  eux  la  vie  di- 
vine. De  là  ,  les  déclarations  de  Luther 
et  de  Calvin ,  sur  l'utilité  et  la  sainteté  de 
la  confession.  Dans  la  bouche  de  ces 
deux  grands  destructeurs  des  supersti- 
tions romaines,  un  pareil  aveu  était  lui- 
même  une  confession  d'autant  plus  édi- 
fiante, qu'elle  était  publique.  Le  symbole 
protestant  d'Augsbourg,  après  avoir  re- 
connu «  qu'il  ne  faut  pas  laisser  tomber 
«  l'absolution  particulière,  »  eut  bonne 
envie  d'insinuer  qu'on  doit  bien  se  gar- 


PAR  M.  L'ABBÉ  GERBET. 


245 


der  de  la  confondre  avec  la  confession 
papiste.  Mais  il  eut  recours  à  un  singulier 
expédient,  pour  se  tirer  d'embarras.  Il 
s'empressa  d'ajouter  «  qu'il  n'est  pas  né- 
«c  cessaire  d'énumérer  tous  les  délits  et 
«  tous  les  péchés,  attendu  que  cela  est 
«  impossible.  »  En  Térité ,  voilà  une  ex- 
cellente découverte  de  la  réforme  du 
seizième  siècle,  la  confession  n'est  né- 
cessaire qu'au  degré  où  elle  est  possible  ! 
Je  soupçonne  néanmoins  que  l'Eglise  ca- 
tholique s'en  doutait  déjà  depuis  assez 
long-temps.  La  liturgie  suédoise  fut  de 
meilleure  foi  que  les  théologiens  d'Augs- 
bourg:  elle  déplora  franchement  la  dé- 
cadence de  celte  pratique  salutaire,  qui 
tombait  sous  les  coups  de  la  liberté  évan- 
gélique.  Mais  j'aime  encore  mieux  la  naï- 
Yeté  de  ces  bons  luthériens  de  Nurem- 
berg et  de  Strasbourg  ,  qui  adressèrent 
tout  uniment  une  humble  requête,  les 
premiers  à  l'empereur  Charles-Quint, 
les  seconds  à  leur  bourgmestre,  pour 
les  prier  de  rétablir  la  confession  par  or- 
donnance de  police.  Quant  à  la  liturgie 
anglicane,  elle  est  curieuse  sur  ce  point 
comme  sur  tant  d'autres  :  «  Si  le  malade 
*  trouve  que  sa  conscience  est  chargée 
«  de  quelque  chose  de  grande  impor- 
«  tance,  il  sera  exhorté  à  faire  une  con- 
«  fession  particulière  de  ses  péchés, 
K  après  laquelle  le  prêtre  lui  donnera 
If  l'absolution.  »  Mais  de  bonne  foi,  lors- 
qu'un chrétien,  sans  être  malade,  trouve 
que  sa  conscience  est  chargée  d'un  péché 
grave,  ce  qui  est  sans  doute  une  chose  de 
grande  importance,  pourquoi  ne  devrait- 
il  pas  également  se  confesser?  Quand 
l'âme  est  malade,  la  bonne  santé  du 
corps,  ce  me  semble,  ne  fait  rien  à  l'af- 
faire. Que  si  vous  voulez  bien  convenir 
que  l'on  doit  recourir  à  la  confession, 
quelque  bien  portant  que  l'on  soit,  lais- 
sez-nous donc  tranquilles,  car  nous  ne 


la  recommandons  qu'à  ceux  qui  sont 
bien  portans  ou  malades,  cela  nous  suf- 
fit. Au  surplus,  si  le  clergé  anglican  eût 
été  fidèle  à  maintenir  ce  point  de  sa  li- 
turgie, ou  pour  mieux  dire,  s'il  n'eût 
pas  été  impuissant  à  faire  passer  dans  la 
pratique  ce  qu'il  avait  établi  en  théorie, 
il  eût  épargné  à  son  pays  des  scandales 
dont  ses  journaux  ont  retenti.  Il  n'y  a 
pas  long-temps  encore,  une  malheureuse 
femme,  près  de  mourir,  se  sentit  pressée 
par  ses  remords  d'avouer  à  son  mari 
qu'elle  lui  avait  été  long-temps  infidèle. 
Au  moment  même  où  elle  faisait  cette 
formidable  confession,  son  médecin  en- 
tra,- c'était  son  complice,  et  elle  l'avait 
nommé.  Une  scène  affreuse  s'ensuivit 
sous  les  yeux  mêmes  de  la  moribonde, 
et  peu  de  temps  après  quelque  chose  de 
plus  révoltant  se  passa,  car  la  confession 
de  la  pauvre  femme  figura  légalement 
dans  un  procès  criminel.  Je  ne  sais  com- 
ment tout  cela  fut  envisagé  par  les  juges 
anglais  ;  mais  je  sais  bien  que  si  cette 
infortunée  eût  été  catholique,  son /âge 
spirituel  l'eût  sauvée  des  égaremensméme 
de  son  repentir,  et  qu'il  l'eût  préservée 
du  triple  malheur  de  déchirer,  par  sa 
dernière  parole  en  ce  monde ,  l'âme  de 
son  époux ,  de  ternir  l'honneur  de  ses 
enfans,  et  d'épouvanter  sa  propre  ago- 
nie par  le  plus  affligeant  spectacle  qui 
puisse  tourmenter  une  femme  mourante. 
Il  arrive  plus  souvent  qu'on  ne  le  pense, 
que  le  remords,  long-temps  comprimé, 
forme  ,  dans  les  profondeurs  de  certaines 
âmes,  comme  une  mine  terrible  qui  me- 
nace de  bouleverser,  en  éclatant,  des  exis- 
tences paisibles,  et  ce  qui  est  plus  triste 
encoie  ,  de  briser  des  cœurs.  Chez  les  ca- 
tholiques, la  confession  est  une  issue  se- 
crète qui  prévient  l'explosion. 

L'abbé  Ph.  Gerbet. 


246 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE , 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE. 


HUITIÈME  LEÇON  (1). 

Les  plus  redoutables  monarques ,  les 
princes  qui   s'arrogeaient   autrefois  le 
titre  fastueux  de  maîtres  de  l'Univers , 
n'ont  jamais  possédé  qu'une  faible  par- 
tie de  notre  globe  ^  car  la  force  même 
des    choses    s'oppose  à  ce    qu'un  seul 
homme  ,  un  seul  peuple  puisse  assujétir 
et  gouverner  l'espèce  humaine  tout  en- 
tière. Il  y  a  des  limites  que  ne  sauraient 
franchir  ni  l'activité  du  conquérant,  ni 
la  vigilance  de  l'administrateur,  et  celle- 
ci  surtout,  moins  infatigable  que  celle-là, 
rencontre,  dans  l'extension  du  territoire 
soumis  à  ses  soins,  d'insurmontables  dif- 
ficultés. C'était  afin  de  les  éviter  que  la 
plupart  des    anciens    peuples    avaient 
adopté  le  système  du  tribut  en  hommes 
et  argent  :  tribut  qui  laissait  aux  vaincus 
la  jouissance  de  leurs  anciennes  lois,  la 
possession  de  leur  nationalité,  et  les  dé- 
pouillait seulement   de  toute  indépen- 
dance politique.  Rome ,  aux  beaux  jours 
de  sa  gloire,  choisissait,  il  est  vrai,  dans 
son  propre  sein  les  magistrats  suprêmes 
des  provinces  qui  lui  obéissaient  direc- 
tement; mais  sous  la  haute  direction  de 
ses  proconsuls  et  de  ses  préteurs,  les  pro- 
vinces se  régissaient  elles-mêmes ,  et  la 
ville  impériale  n'administrait  réellement 
que  les  citoyens  romains.  Plus  tard,  elle 
accorda  le  droit  de  cité  à  tous  ses  sujets, 
et  alors  commença  une  nouvelle  ère  de 
soins    et  de   périls.   Enlacés    dans    les 
détails  d'une  centralisation  qui  dépassait 
les  bornes  du  possible,  les  empereurs  ne 
purent  y  suffire,  et  la  souveraineté  perdit 
son  unité,  par  cela  même  que  l'empire 
était  devenu   nn.  Le  chef  de  l'état  fut 
obligé  de  se  donner  des  coadjuteursdans 
l'exercice  du  pouvoir  suprême,  et  le  fa- 
meux édit  de  Caracalla,  après  avoir  pro- 
duit les  deux  Augustes  et  les  quatre  Cé- 
sars de  Dioclétien,  finit  par  amener,  avec 

(1)  Voir  la  7*  jieçon  âaoi  le  qo  S0|  p.  Of. 


la  création  de  deux  empires  distincts,  la 
ruine  de  l'un  et  de  l'autre. 

Ainsi,  les  associations  temporelles,  du 
moins  quant  à  ce  qui  constitue  leur  exis- 
tence administrative  ,  ne  peuvent  dépas- 
ser certaines  limites,  et  par  conséquent 
le  genre  humain  dut  se  fractionner,  dès 
le  commencement,  en  peuplades  indé- 
pendantes. Chacune  d'elles  avait  son  or- 
dre légal  propre  ,  et  comme  chacune 
d'elles  était  entourée  de  nations  dont  les 
intérêts  étaient  souvent  en  opposition 
avec  les  siens,  des  guerres  fréquentes 
éclatèrent  entre  ces  unités  collectives 
qu'animaient  des  passions  parfaitement 
semblables  à  celles  qui  agitent  l'homme 
individu.  Il  y  eut  un  égoïsme  national, 
comme  il  y  avait  un  égoïsme  personnel, 
et  dans  leurs  rapports  mutuels,  les  gou- 
vernemens  finirent  par  tomber  dans  cet 
état  de  nature  que  l'homme ,  pris  dans 
son  individualité,  n'avait  jamais  connu. 
La  diversité  des  croyances  religieuses,  et 
plus  encore  peut-être  la  nature  de  ces 
croyances,  contribuèrent  puissamment  à 
la  formation  du  patriotisme  âpre,  farou- 
che et  insociable  qui  caractérise  toutes 
les  nations  non  chrétiennes. 

En  effet,  si  l'espèce  humaine  se  partage 
nécessairement,  ainsi  que  nous  venons  de 
le  dire,  en  une  multitude  d'associations 
temporelles;  si  l'ordre  légal  est  multiple 
de  sa  nature,  il  n'en  est  pas  de  même  de 
l'ordre  légitime,  et  l'on  conçoitsanspeine 
la  coexistence  d'un  nombre  indéfini  de 
peuples  qui  ne  formeront  cependant 
qu'une  seule  et  même  association  spiri- 
tuelle. Mais  cette  organisation  sociale  a 
ses  conditions  et  aucun  culte  théocrati- 
que  ne  les  remplit  pleinement ,  puisque, 
dans  les  cultes  de  cette  espèce,  il  y  a  fu- 
sion à  un  degré  quelconque  des  deux 
élémens  sans  le  concours  desquels  toute 
société  humaine  est  incomplète  ou  im- 
possible. En  effet,  l'unité  religieuse  pré- 
suppose alors  l'unité  politique,  et  h  me- 
sure que  la  première  disparaît,  la  seconde 


s'évanouit;  car  le  même  sacerdoce  ne 
peut  administrer  et  gouverner  deux  peu- 
ples différens ,  sans  se  scinder  lui- 
même  en  deux  sacerdoces  rivaux,  et 
des  divisions  purement  terrestres  ne  tar- 
deront pas  à  dégénérer  en  dissidences 
religieuses.  Aussi,  chercheriez-vous  vai- 
nement en  dehors  du  catholicisme  deux 
nations  chrétiennes  ,  musulmanes  ou 
païennes  qui  aient  rigoureusement  la 
même  foi.  Il  y  a  toujours ,  dans  leurs 
dogmes  des  difft'rences  plus  ou  moins 
saillantes,  mais  qui  le  sont  cependant 
assez  pour  qu'elles  ne  puissent  se  glori- 
fier de  former  les  unes  avec  les  autres 
une  seule  et  même  association  spirituelle. 
La  forme  sociale  la  plus  ordinaire  est 
donc  celle  que  nous  nommerons  unitaire. 
parce  que.  dans  ce  système  de  civilisa- 
tion, l'ordre  légitime  et  l'ordre  légal  ré- 
gisssent  les  mêmes  individus,  en  sorte 
que  l'association  temporelle  étend  sa  ju- 
ridiction sur  tout  le  territoire  que  cou- 
vre l'association  spirituelle.  Il  y  a  alors 
un  gouvernement  par  culie,  une  nation 
par  croyance  ,  et  lorsque  la  force  des 
armes  enlève  à  un  peuple  unitaire  une 
de  ses  provinces ,  les  habitans  du  pays 
conquis,  aussi  long-temps  qu'ils  ne  mo- 
difient pas  leurs  croyances  primitives  , 
de  manière  à  les  adapter  à  la  position 
anormale  où  la  défaite  les  a  jetés ,  sou- 
pirent après  une  réunion  qui  rendra  le 
calme  à  leurs  consciences.  De  leur  côté, 
les  vainqueurs  hAtent ,  autant  qu'ils  le 
peuvent ,  un  changement  si  nécessaire  à 
leur  sécurité  ,  et  ils  y  attachent  d'autant 
plus  d'importance  que  le  culte  de  leurs 
nouveaux  vassaux  se  prête  moins  à  une 
obéissance  exclusivement  légale,  c'est-à- 
dire  tout-à-fail  distincte  de  l'obéissance 
religieuse.  Au  contraire,  nous  appelle- 
rons catholique  la  forme  sociale  dans  la- 
quelle l'unité  de  l'association  spirituelle 
est  conservée,  bien  qu'elle  comprenne  un 
nombre  indéterminé  d'associations  tem- 
porelles ,  qui  possèdent  toutes  dans  cet 
ordre  une  indépendance  absolue.  Ces 
deux  systèmes  de  civilisation  seraient 
évidemment  les  seuls  concevables ,  si  les 
grandes  familles  humaines  ou  nations  ne 
se  composaient  d'individus  dont  les 
croyances  non  seulement  peuvent  chan- 
ger, mais  ne  changent  pas  encore  tou- 
tes à  la  fois,  ni  toutes  de  la  même  ma- 


PAR  M.  DE  COUX.  247 

nière,  si  encore  la  conquête  ne  livrait 
jamais  à  la  merci  du  peuple  qui  professe 
un  culte  ,  un  autre  peuple  qui  professe 
un  culte  opposé.  De  ces  diverses  causes 
résulte  une  troisième  forme  sociale  à  la- 
quelle nous  donnerons  le  nom  de  forme 
de  transaction. 

Cette  forme  diffère  fondamentalement 
de  la  forme  catholique  en  ce  que,  dans 
celle  ci ,  plusieurs  ordres  légaux  dépen- 
dent d  un  même  ordre  légitime,  tandis 
que,  dans  celle-là,  des  croyans  qui  appar- 
tiennent à  des  associations  spirituelles 
différentes  n'ont  qu'un  même  ordre  légal, 
relèvent  du  même  gouvernement.  Ce  sys- 
tème, qui  prévaut  aujourd'hui  dans  le 
monde  chrétien  ,  puisque  toutes  les  na- 
tions civilisées  ont  perdu  l'antique  unité 
de  leur  foi,  se  présente  sous  deux  aspects 
principaux.  Tantôt  la  société  de  trans- 
action est  établie  par  la  force ,  à  la  suite 
d'une  guerre  civile  ou  étrangère,  et  alors 
les  vainqueurs  se  reconnaissant  à  leurs 
doctrines  religieuses  forment,  pour  ainsi 
parler ,  une  caste  spirituelle  et  privilé- 
giée, qui  se  perpétue  ou  s'étend  par  l'en- 
seignement, et  à  laquelle  sont  soumis  à 
des  degrés  divers  quelquefois  en  vérita- 
bles ilotes,  tous  ceux  qui  n'acceptent  pas 
le  culte  gouvernemental.  Tantôt,  au  con- 
traire, il  y  a  tolérance  ou  liberté  reli- 
gieuse, c'est-à  dire  un  véritable  contrat 
en  vertu  duquel  tous  les  membres  de  l'as- 
sociation temporelle  ,  bien  qu'ils  ne  fas- 
sent pas  parlie  des  mêmes  associations 
spirituelles,  jouissent  des  mômes  droits 
civils  et  politiques.  D'une  part ,  la  Tur- 
quie et  l'Angleterre,  jusqu'à  son  acted'é- 
mancipalion,  de  l'autre  ,  la  France,  du 
moins  à  ne  consulter  que  sa  charte,  nous 
offrent  des  exemples  frappans  de  ces  deux 
sortes  de  sociélésjde  transaction. 

Les  réactions  de  l'ordre  légitime  sur 
l'ordro  légal,  et  de  l'ordre  légal  sur  l'or- 
dre légitime,  multipliées  et  compliquées 
comme  elles  le  sont  par  la  diversité  si 
grande  des  cultes  qui  enchaînent  la  cré- 
dulité, ou  dominent  la  foi  de  l'espèce  hu- 
maine, aboutissent  nécessairement  à  l'un 
des  trois  grands  systèmes  que  nous  ve- 
nons d'indiquer.  De  quelque  manière  que 
les  gouvernemens  et  les  cultes  se  mêlent 
et  se  combinent ,  il  faut  toujours  qu'une 
nation  ait  un  culte,  sa  propriété  exclu- 
sive, en  ce  sens  qu'aucune  autre  nation 


2i8 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE 


ne  le  professe,  ou  bien  qu'elle  professe 
conjointement  avec  plusieurs  autres  peu- 
ples, le  même  culte ,  ou  qu'enfin  elle  se 
compose  d'individus  professant  des  cul- 
tes différens.  Nous  ne  dirons  pas  que 
nous    n'admettons     point     Thypothèse 
d'une  société  terrestre,   sans  autre  vie 
que  son  ordre  légal,  car  nous  avons  déjà 
démontré  que  la  croyance  en  un  intérêt 
é'ernel  est  la  condition  première  de  la 
sociabilité  humaine,  et  nous  nous  pro- 
posons, avant  de  terminer  ce  cours,  de 
montrer  par  quelle  invincible  fatalité  le 
peuple  sur  lequel  l'incrédulité  étend  ses 
ravages,  se  décompose  graduellement,  et 
finit  par  s'éteindre  dans  les  ténèbres  du 
doute  et  la  corruption  de  la  cupidité  in- 
dividuelle,   pareil  à  la   lampe   épuisée 
d'huile,  qui  tombe  dans  un  égoût.  Toute- 
fois, nous   citerons  d'avance  un  grand 
fait  historique  qui  témoigne  hautement 
de  la  vitalité  supérieure  des  associations 
spirituelles.  Depuis  dix-huit  siècles  Juda 
vit  vagabond  et  persécuté  ;  il  n'a  plus  de 
patrie,  plus  de  gouvernement  civil,  plus 
d'existence  politique  ,  et  cependant  d'un 
bout  du  monde  à  l'autre,  les  enfans  de 
Juda  reconnaissent  la  fraternité  qui  les 
unit,  et  le  juif  du  Coromandel  demeure 
leconcitoyendu  juif  de  Rlaroc.  Plus  puis- 
s'.nte  que  l'unité  nationale,  plus  puis- 
sante que  l'identité  de  langage  et  de  des- 
tinée, la  communauté  de  croyances  con- 
stitue entre  eux  un  lien  indissoluble.  Ce 
lien  n'a  rien  de  terrestre ,  rien  de  légal, 
et  néanmoins  il  subsiste  encore  aujour- 
d'hui, et  l'association  spirituelle  des  Is- 
raélites survit  à  la  société  temporelle 
qui  régnait  jadis  à  Jérusalem.  Quel  est 
le  peuple  sans  croyances  religieuses,  le 
])euple   réduit  par  la   philosophie  à  ne 
l'Iiis  connaître  d'autres  législateurs  que 
SCS  chefs,  d'autre  règle  que   la  loi  hu- 
maine, et  qui  ait  vécu  ,  je  ne  dis  pas  le 
même  nombre  de  siècles ,  mais  un  seul 
siècle,  mais  une  seule  année,   mais  un 
jour?  Ouvrez  les  annales  du  monde,  et 
>ous  verrez   qu'au  milieu  de  la  corrup- 
tion générale,  chez  les  races  les  plus  dé- 
f;iadées,  lorsque  les  empires  s'écroulent, 
j)Our  ainsi  parler,  d'euv-inèmes,  l'incré- 
dulité n'est  point  encore  universelle  ;  et 
ii  la  place  des  dix  justes  qui  eussentsauvé 
Sodome ,    vous     trouverez    encore   des 
crojans  dont  la  foi,  restée  debout,  est 


comme  une  dernière  protestation  contre 
les  envahissemens  d'une  prochaine  bar- 
barie, un  dernier  obstacle  à  l'invasion  de 
cet  état  de  nature  qui ,  après  tout ,  n'est 
que  celui  de  la  brute. 

Cependant  les  trois  formes  sociale» 
entre  lesquelles  se  partage  la  grande  fa- 
mille humaine  ne  sont  pas  également  fa- 
vorables au  développement  de  la  richesse 
matérielle ,  et  nous  allons  essayer  de  dé- 
terminer Vutiliié  terrestre  de  chacune 
d'elles  ,  afin  de  constater  en  ce  monde 
leur  valeur  relative,  abstraction  faite  de 
la  vérité  qui  est  en  elles ,  de  cette  vérité 
intrinsèque  et  immuable  dont  nous  n'a- 
vons pas  à  nous  occuper  ici.  Toutefois 
nous  tomberions  dans  une  dangereuse 
erreur,  si  nous  inférions  de  la  puissan  e 
civilisatrice  des  doctrines  religieuses  les 
plus  erronées,  que  le  vrai  n'exerce  au- 
cune influence,  môme  indirecte,  sur  l'ac- 
croisseme  it  de  la  fortune  publique.  En 
effet,  le  progrès  de  l'industrie  implique 
celui  des  arts  ,  et  les  arts  ne  peuvent  se 
perfectionner  qu'à  l'aide  de  la  science. 
Il  suit  de  là  que  nécessairement  le  peu- 
ple le  plus  instruit  sera  ,  ou  du  moins 
finira  par  être,  toutes  choses  égales  d'ail- 
leurs, le  peuple  le  plus  riche;  car  son 
travail ,  mieux  dirigé  et  assisté  d'instru- 
mens  meilleurs ,  deviendra  bien  autre- 
ment productif  que  celui  des  nations  trop 
ignorantes  encore  pour  recourir  aux  mê- 
mes procédés  et  user  des  mêmes  moyens. 
L'Europe  chrétienne  doit ,  en  partie  du 
moins,  son  incontestable  supériorité  ma- 
nufacturière et  commerciale,  au  génie  des 
savans  qui  oitt  transformé  pour  elle  en 
connaissances  pratiques  et  ordinaires  les 
secrets  surpris  à  la  nature.  Donnez  à 
l'Inde  le  génie  qui  a  inventé  les  admira- 
bles mécaniques  qu'emploient  nos  fabri- 
cans,  et  bientôt  Manchester  et  Rouen  ne 
pourront  plus  soutenir  la  concurence  des 
ouvriers  indous.  Le  développement  de 
l'intelligence,  dans  l'ordre  de  l'utile,  est 
donc  un  élément  nécessaire  de  la  prospé- 
rité générale.  Or,  l'intelligence  ,  dans  sa 
marche  ascendante,  se  règle  toujours  sur 
la  somme  des  vérités  contenues  dans  les 
croyances  religieuses.  Elle  ne  peut  aller 
au  delà,  et  voici  pourquoi. 

Tout  culte  a  son  astronomie  et  sa  phy- 
sique, car  à  un  degré  quelconque  ,  il  est 
tenu  d'expliquer  aux  croyans  la  création 


PAR  M.  DE  COUX. 


249 


du  ciel  et  de  la  terre.  Cette  nécessité ,  à 
laquelle  n'ont  pu  échapper  aucun  des 
imposteurs  qui  se  sont  prévalus  du  nom 
de  la  Divinité  pour  fonder  une  nouvelle 
association  spirituelle,  les  a  invariable- 
ment jetés  dans  une  voie  funeste  au  pro- 
grès permanent  des  sciences  humaines. 
Comme  ils  savaient  tout  au  plus  ce  que 
savaient  les  hommes  les  plus  instruits  de 
leur  temps  ou  de  leur  pays,  ils  ont  tou- 
jours implanté  dans  leurs  dogmes,  investi 
de  la  sanction  divine,  les  erreurs  qui 
avaient  cours  au  moment  où  ils  for- 
mulaient leurs  prétendues  révélations. 
De  cette  manière ,  les  notions  les  plus 
évidemment  fausses  se  sont  infiltrées  jus- 
que dans  les  racines  mêmes  de  toutes  les 
sociabilités  non  chrétiennes  ,  et  en  ont 
profondément  altéré  la  sève.  En  effet ,  si 
elles  ne  font  pas  partie  du  dogme  ou  des 
préceptes  ,  elles  forment  cependant  avec 
le  dogme  et  les  préceptes  un  tout  indis- 
soluble, en  ce  sens  qu'elles  ont  une  sanc- 
tion commune  :  en  sorte  que  le  doute  ne 
peut  assaillir  les  unes  sans  attaquer  les  au- 
tres. Comment  croire,  par  exemple,  à  l'in- 
spiration surnaturelle  de  Mahomel,  dans 
les  plus  beaux  passages  de  l'Alcoran,  si  l'on 
n'ajoute  pas  foi  aux  observations  astrono- 
miques du  faux  prophète  ,  pendant  sa 
course  aérienne  sur  une  monture  céleste? 
Quand  il  s'agit  d'une  mission  divine,  tout 
est  vrai,  ou  bien  tout  est  faux,  car  Dieu  ne 
peut  ni  se  tromper,  ni  vouloir  tromper. 
Il  suit  de  là  que ,  dans  les  religions  qui 
renferment  des  erreurs  saisissables  et 
démontrables  à  l'aide  de  la  science,  les 
croyans  ont  à  choisir  entre  la  culture  de 
leur  intelligence  et  la  conservation  de 
leur  sociabilité.  Celle-là  ne  peut  croître 
qu'aux  dépens  de  celle-ci  ;  et  c'est  chose 
curieuse  que  de  suivre  dans  l'histoire  des 
siècles  passés  les  immenses,  mais  vains 
efforts  qui  ont  été  faits  pour  soustraire 
l'espèce  humaine  à  l'action  de  cette  ter- 
rible loi. 

Comme  les  sciences,  dansleur  partie  la 
plus  élevée,  sont  inaccessibles  à  la  foule, 
et  que  pour  briller  d'un  grand  éclat  elles 
n'ont  besoin  que  du  génie  d'un  petit  nom- 
bred'hommes,  on  entreprit  d'abord,  dans 
tous  les  cultes  faux,  de  centraliser  l'in- 
telligence au  profit  d'une  caste  sacerdo- 
tale, seule  initiée  aux  sciences  divines, 
et  par  cela  mCme,  seule  capable  de  cul- 


tiver les  sciences  humaines.  La  lecture 
des  livres  saints  fut  interdite  aux  laïques, 
et  les  fondateurs  de  ce  système  dans 
l'Inde  et.  la  vieille  Egypte,  s'imaginèrent 
sans  doute  que  l'intérêt  temporel  des 
prêtres,  si  directement  intéressais  à  main- 
tenir l'intégrité  des  croyances  popu- 
laires, imposerait  silence  à  l'incrédulité 
presque  inévitable  de  ces  derniers.  De 
cette  manière  ,  la  population  était  parta- 
gée en  deux  classes,  l'une  sans  comparai- 
son la  plus  nombreuse,  qui  était  condam- 
née à  une  avilissante  ignorance,  et  s'y 
complaisait  parce  qu'elle  la  prenait  pour 
un  devoir  ;  l'autre,  véritable  aristocratie 
iïitellectuelle  qui  exploitait  la  crédulité 
générale,  en  lui  livrant,  pour  unique  pâ- 
ture, de  grossiers  emblèmes  et  des  my- 
thes incohérens.  La  guerre,  avec  la  hié- 
rarchie de  la  force  matérielle  qui  en  na- 
quit, donna,  il  est  vrai,  une  rivale  formi- 
dable à  cette  aristocratie  sacrée,  et  l'ini- 
tiation, en  ôtant  à  celle-ci  !e  caractère 
rigoureux  de  l'hérédité,  fut,  peut-être, 
dans  le  principe,  une  espèce  de  transac- 
tion entre  ces  deux  adversaires.  Mais  l'in- 
telligence ,  si  profondément  dégradée 
dans  les  masses,  ne  trouvait  pas  dans  les 
collèges  sacerdotaux,  alors  même  que  des 
laïques  y  étaient  agrégés,  une  concur- 
rence assez  forte;  elle  s'endormit  dans 
les  douceurs  du  monopole  de  caste  ou 
d'initiation,  et  elle  n'eut  bientôt  plus  que 
ce  qu'il  lui  fallait  d'activité  pour  conte- 
nir la  raison  de  ceux  qui ,  placés  à  une 
grande  distance  de  l'autel ,  s'effrayaient 
ou  s'indignaient  des  innombrables  et  fla- 
grantes absurdités  du  culte  national. 

11  était  réservé  au  génie  grec,  si  hardi 
et  si  subtil,  d'affranchir  l'esprit  humain 
des  entraves  qui  arrêtaient  partout  ail- 
leurs son  essor,  H  arracha  la  science  du 
fond  du  sanctuaire  ,  mais  ce  fut  pour 
l'enfermer  à  l'Académie  ou  dans  le  Lycée, 
et  non  pour  la  traîner  sur  la  place  publi- 
que, et  l'exposer  à  tous  les  regards.  Les 
écoles  eurent  à  leur  tour  des  mystères 
de  savoir  à  la  fois  et  dUncrédidité ,  parce 
que,  dans  les  sociétés  non  chrétiennes,  le 
savoir  est  inséparable  de  l'incrédulité. 
Elles  se  gardèrent  bien  de  livrer  aux  mas- 
ses le  secret  des  impostures  sacerdotales, 
car  elles  ne  s'abusèrent  pas  sur  les  con- 
sécjuences  antisociales  d'une  si  terrible 
découverte.  Comme  l'imprimerie  n'était 


250 


pas  encore  connue  ,  elles  firent  donc  de 
leurs  enseignemens  une  initiation  obte- 
nue à  prix  d'argent ,  et  à  laquelle ,  par 
conséquent,  sauf  quelques  rares  excep- 
tions, les  riches  seuls  pouvaient  préten- 
dre. Ainsi  l'aristocratie  mobile  de  la  for- 
tune fut  substituée  à  l'ancienne  aristo- 
cratie héréditaire  de  l'intelligence;  elle 
palladium  des  nations  les  plus  éclairées 
du  paganisme ,  leur  culte,  demeura  sous 
la  garde  d'une  classe  toujours  peu  nom- 
breuse et  largement  payée  des  hommages 
extérieurs  rendus  par  elle  au  morceau  de 
bois  qu'adoraient  les  multitudes.  C'était 
le  seul  moyen  concevable  de  concilier  le 
progrès  de  la  science  avec  le  maintien  de 
l'ordre  légitime  dont  l'existence  était 
la  garantie  de  toutes  les  fortunes,  et  ce 
moyen  fut  employé  par  tous  les  peuples 
non  chrétiens  qui  ont  jeté  quelque  éclat 
sur  l'histoire  de  notre  espèce. 

Malheureusement,  les  écoles  philoso- 
phiques comme  les  castes  sacerdotales  , 
par  cela  même  qu'elles  tenaient  leur  pou- 
voir de  l'ignorance   populaire,   étaient 
obligées,  non  seulement  de  la  respecter, 
mais  encore  de  la  fortifier  de  toute  leur 
influence.  Elles  s'attachèrent  donc  d'une 
manière  spéciate  à  la  partie  abstraite  de 
chaque  science,  et  usèrent  le  plus  sou- 
vent leur  force  en  de  vaines  spéculations, 
sans  résultats  pratiques  pour  les  arts, 
sans   utilité    possible   pour    la   fortune 
publique.  Aux  plus  beaux  jours  d'Athè- 
nes et  de  Rome ,  le  peuple  proprement 
dit,   tous  les  esclaves  et  la  plupart  des 
citoyens  .   était  aussi  grossier  dans  ses 
croyances,  aussi  peu  avancé  qu'au  temps 
de  Solon  et  de  Numa.  Nous  dirons  plus  : 
il  y  eut,  pendant  cette  longue  période, 
comme  un  épaississement  des  ténèbres 
qui  avaient  envahi  le  monde.  Lescroyans 
s'abandonnèrent  de  plus  en  plus  aux  su- 
perstitions les  plus  détestables,  et  leur 
crédulité  grandit  en  force  et  en  intensité, 
à  mesure  que  les  non  croyans  appr(^naient 
à  mépriser  davantage  la  religion  de  l'état. 
On  eût  dit  que  la  raison  générale  se  com- 
plaisait dans  ces  nouveaux  égaremens, 
qu'elle  s'enorgueillissait  de  la  dégrada- 
tion toujours  croissante,  qu'elle  éprou- 
vait le  besoin  d'opposer  aux  vérités  né- 
gatives découvertes  par  quchpies  intelli- 
gences d'élite,  une  masse  plus  grande  et 
plus  compacte  d'erreur  et  d'imbécillité. 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 

Avec  la  philosophie  grecque,  Rome  reçut 
les  mystères  de  la  bonne  déesse.  Les  in- 
fâmes cérémonies  de  la  divinité  phry- 
gienne servirent,  pour  ainsi  parler,  de 
contrepoids  aux  magnifiques  enseigne- 
mens de  Cicéron ,  et  lorsque  le  rationa- 
lisme athénien,  sous  ses  diverses  formes, 
se  fut  enfin  naturalisé  dans  les  classes  les 
plus  élevées,  la  sociabilité  païenne  appela 
à  son  secours  les  dieux  abjects  de  l'Egypte 
et  de  la  Syrie.  Ce  développement  simul- 
tané   des  doctrines    philosophiques  les 
plus  hardies  et  des  croyances  religieuses 
les  plus  absurdes ,  serait  assurément  un 
inexplicable  phénomène,  s'il  n'avait  eu  sa 
cause  dans  l'instinct  secret  et  intime  des 
multitudes.  Si  misérables  qu'elles  fussent 
dans  l'antiquité,  elles  comprenaient  ce- 
pendant que  leur  vie  sociale  valait  mieux 
encore  que  l'état  de  nature ,  et  elles  se 
retranchaient  dans  l'excès  même  de  leur 
abrutissement ,  afin  d'échapper  à  l'abru- 
tissement plus  grand  qui  eût  suivi  la  des- 
truction de  toutes  leurs  croyances  :  car 
la  philosophie  n'avait  rien  à  leur  offrir 
en  échange  du  culte  qui ,  tout  imparfait 
qu'il  était,  les  élevait  au  dessus  de  la  con- 
dition des  animaux.  De  là,  leur  antipathie 
si  profonde ,  leurs  répugnances  si  mar- 
quées  pour  la   science.   Allez  où  vous 
voudrez  en  dehors  du  Christianisme  ,  et 
vous  verrez  toujours  le  savant  flétri  par 
l'opinion,  lorsqu'il  n'est  pas  prêtre,  c'est- 
à-dire  lorsque  son  savoir  n'est  pas  évidem- 
ment subordonné  au  culte  national.  Laï- 
que, c'est  un  athée,  ennemi  à  la  fois  des 
dieux  et  du  genre  humain  ,  ou  un  magi- 
cien  cruel ,   qu'une    lumière    infernale 
éclaire  et  qui  n'use  de  sa  puissance  qu'a- 
fin  de  nuire  à  ses  semblables.  Telle  est  la 
destinée  nécessaire  de  tous  les  hommes 
supérieurs  qui  ne  se  ploient  pas  aux  be- 
soins de  la  société  au  sein  de  laquelle  ils 
sont  condamnés  à  vivre,  qui  veulent  être 
plus   clairvoyans  qu'elle,  et  en  môme 
temps  se  faire  gloire  de  leur  clairvoyance. 
Et  ils  n'ont  pas  le  droit  de  se  plaindre 
de  celte  destinée  :  elle  est  le  juste  châ- 
timent de  la  témérité  avec  laquelle  ils 
sapent  les  bases  d'une  civilisation  fon- 
dée, il  est  vrai,  sur  l'erreur,  mais  plus 
favorable  en  réalité  que  leur  philosophie, 
non  seulement  au  bien-être  matériel  de  la 
nation,  mais  encore  à  la  conservation  des 
lumières  compatibles  avec  son  existence. 


PAR  M.  DE  COUX. 


251 


Supposons,  en  effet,  que  dans  la  lutte 
engagée  aux  premiers  siècles  de  notre 
ère,  entre  le  Christianisme  et  la  philoso- 
phie, la  philosophie  eût  triomphé  de  son 
immortel  rival,  et  abbattu,  avec  le  signe 
de  notre  salut,  les  temples  des  faux  dieux. 
Toute  foi  dans  un  intérêt  éternel  quel- 
conque, se  serait  alors  effacée  des  cœurs 
et  des  intelligences,  et  l'intérêt  temporel 
fût  devenu  le  mobile  unique  de  tous 
les  actes  humains,  des  actes  de  l'esclave, 
de  la  femme,  non  moins  esclave  que  lui, 
et  en  général  de  tous  les  opprimés  ;  qui  ne 
voit  l'épouvantable  confusion  qui  en  se- 
rait résultée,  les  discordes  furieuses  qui 
en  eussent  été  les  conséquences  ,  l'inter- 
minable anarchie  dans  laquelle  le  monde 
aurait  été  plongé?  La  philosophie  du 
prêtre  intéressé  à  respecter  les  erreurs 
sociales  dont  il  vivait ,  la  philosophie 
d'une  minorité  riche ,  et,  à  ce  titre,  tem- 
porellement  intéressée  à  l'existence  d'un 
système  dont  les  vices  tournaient  à  son 
profit,  ne  présentaient,  sous  ce  rapport, 
que  des  dangers  incertains  et  éloignés. 
Mais  la  philosophie  du  pauvre,  de  la  fa- 
mille, de  l'immense  majorité  de  la  popu- 
lation, eût  immédiatement  amené  un  vé- 
ritable chaos,  et  la  science,  qui  a  aussi 
besoin  de  tranquillité  et  de  sécurité  que 
la  richesse  elle-même,  se  serait  desséchée 
jusque  dans  ses  racines  au  milieu  d'un 
désordre  sans  autre  terme  possible  que  la 
destruction  de  notre  espèce  ou  sa  réin- 
tégration dans  cet  état  primitif,  si  bien 
caractérisé  par  un  incrédule  fameux , 
lorsqu'il  affirmait  que  l'homme  qui  pense 
est  un  animal  dégradé. 

Ainsi'  les  sociétés  fondées  sur  des  cul- 
tes faux  nuisent  moins  au  développement 
de  l'esprit  humain  que  l'envahissement 
universel  du  rationalisme  ,  et  néanmoins 
leur  durée  implique  un  point  d'arrêt  né- 
cessaire dans  l'essor  de  la  science  hu- 
maine. Elle  peut  aller  jusqu'où  s'arrêtent 
les  vérités  enfermées  dans  ces  cultes  ; 
mais  elle  ne  peut  dépasser  cette  limite 
sans  ébranler  l'édifice  social  tout  entier 
et  s'ensevelir  bientôt  sous  les  ruines 
qu'elle  a  faites.  Que  si  elle  essaie  d'échap- 
per à  cette  inévitable  conséquence,  elle 
sera  réduite  à  se  concentrer  da"ns  une 
caste  ou  une  classe  peu  nombreuse,  et 
privée  d'émulation,  manquant  d'air  dans 
l'étroit  espace  où  elle  se  sera  renfermée, 


elle  finira  par  s'engourdir,  s'étioler  et 
s'éteindre.  Quoi  qu'elle  fasse,  ses  pro- 
grès ne  feront  rien  pour  le  bonheur  de 
la  multitude  ;  jamais  elle  ne  pourra,  ja- 
mais elle  n'osera  se  faire  peuple ,  aspirer 
à  devenir  populaire ,  et  par  conséquent 
jamais  elle  ne  descendra  des  hauteurs  où 
la  foule  ne  peut  la  suivre  pour  éclairer 
l'industrie  de  ses  découvertes,  féconder 
l'agriculture ,  ouvrir  de  nouvelles  voies 
au  commerce  et  agrandir  ainsi  dans  une 
progression  toujours  ascendante  la  for- 
tune terrestre  du  genre  humain. 

Mais  la  religion  qui,  lorsqu'elle  est  en- 
tachée d'erreur,  et  au  degré  où  elle  en 
est  entachée,    fait  toujours  obstacle  au 
développement  de  l'intelligence,  hâte  au 
contraire  et  seconde  ce  développement 
lorsqu'elle  est  pure  de  tout  mensonge, 
lorsqu'elle  est  réellement  divine.  Alors  , 
son  auteur,  soit  que,  simple  mortel,  il 
reçoive  l'assistance  d'une  lumière  surna- 
turelle, soit  que  Dieu  lui-môme,  il  des- 
cende des  hauteurs  de  son  trône  éternel 
pour  racheter  le  genre  humain,  est  ce 
qu'il  se  déclare,  infaillible  ;  et  la  civilisa- 
tion fondée  par  lui  n'a  rien  à  redouter  du 
progrès  de  la  science  humaine.  En  effet  , 
homme  il  raconte  ce  qu'il  a  appris  de 
celui  qui  ne  peut  tromper,  Dieu  :  il  dit  ce 
qu'il  a  fait,  et  soit  que  sa  parole  soulève 
le  voile  qui  couvre  notre  origine,  soit 
qu'elle  explique  les  mystères  intimes  de 
notre  nature,  soit  enfin  qu'elle  dissipe  les 
ténèbres  de  notre  avenir,  la  science  ne 
sera    vraie  ,  ne   sera   science  qu'autant 
qu'elle  parviendra  à  faire  bégayer  à  ses 
plus  chers  favoris  ,  cette  même  parole  , 
imparfaite,  ou  plutôt  incomplète  dans 
leur  bouche,    mais  au  fond  toujours  la 
môme,  parce  qu'elle  est  ce  qui  est.  Qu'im- 
portent au  fondateur  d'une  religion  véri- 
tablement céleste  l'ignorance  de  ses  con- 
temporains, les  préjugés  populaires,  les 
mensonges  scientifiques  qui  circulent  au- 
tour de  lui?  Son  savoir  est  divin  comme 
lui-même  ou  comme  son  mandat,  et   il 
puise  au  degré  nécessaire  à  ses  desseins 
dans  l'océan  infini  de  la  sagesse  incrée. 
Alors  l'activité  intellectuelle  de  l'hom- 
me ne  rencontre  plus  un  invincible  ob- 
stacle dans  les  nécessités  d'une  civilisa- 
tion dont  les  débiles  fondemens  ne  pour- 
raient résister  au  moindre  choc.  L'esprit 
humain  peut  alors  déployer  ses  larges 


2»2 


COURS  D'ÉCONOMIE  SOCIALE, 


ailes  et  s'élever  aussi  haut  ou  descendre 
aussi  bas  dans  les  régions  de  l'intelligence 
et  de  la  matière  que  le  comporte  sa  na- 
ture finie,  sans  que  l'ébranlement  de  l'é- 
difice  social    vienne    tout   à   coup    l'a- 
verîir  que  le  moment   de  s'arrêter  est 
enfin  venu.  Dans  la  société  issue  d'une 
foi  vraie,  plus  de  monopole  de  la  science, 
plus  de  caste  savante,  plus  d'initiation, 
plus  d'f'coles  fermées  à  la  multitude.  La 
religion  n'a  rien  à  redouter  des  recher- 
ches les  plus  minutieuses  et  les  plus  éten- 
dues j  elle  se  livre  à  tous  ,  entière  et  sans 
voile,  aux  ignorans  comme  aux  savans,et 
défie  les  uns  et  les  autres  de  trouver  en 
elle  la  plus  faible  tache.  L'ilotisme  de  la 
majorité  numérique  du  peu^de  n'est  plus 
une  condition  de  saUit  pour  la  société,  et 
les  anciennes   préventions  du    vulgaire 
contre  le  savoir  en  lui-même,  s'affaiblis- 
sent dabord  et  disparaissent  enfin.   De 
cette   manière,   les   nouveautés  cessent 
d'effrayer,  parce  qu'elles  cessent  d'être 
dangereuses,  et  les  anciens  procédés,  les 
anciennes   routines   perdent  la  sainteté 
nécessaire  qu'elles  ont  sous  l'empire  des 
autres  cultes.  Les  dogmes  n'ayant  été  en- 
fantés sous  l'influence   d'aucune  notion 
scientifique  erronée,    sont  indépendans 
des  erreurs  de  l'astronomie ,  de  la  phy- 
sique ou  de  la  chimie,  et  les  sciences  les 
plus  utiles  ù  l'humanité  sont  tenues  fie 
marcher  et  de  marcher  sans  cesse,  si  elles 
veulent  se  mettre  en  harmonie  avec  la 
parole  sainte.  Or,  bien  souvent  il  arrivera 
que  dans  les  détours   de  la  carrière  où 
elles  s'élancent  elles  perdront  de  vue  le 
phare  céleste  qui  doit  guider  leurs  pasj 
mais  la  foi  du  croyant,  en  un  culte  véri- 
tablement divin,  ne  s'en  effraiera  point. 
De  même  qu'un  instinct  secret  avertissait 
les  païens  qu'un  peu  plus  de  savoir  serait 
mortel  à  leurs  croyances  et  à  leur  socia- 
bilité, de  même  un  instinct  secret  l'aver- 
tit, lui,   qu'un  savoir  plus  grand  sera  le 
remède  souverain  aux  doutes  qui  com- 
mencent à  l'assiéger:  et  ardent  à  se  déli- 
vrer  d'une  insupportable   tentation,  il 
se  butera  de  demander  aux  feuilles  en- 
core inexplorées  du  grand  livre  de   la 
nature  la  solution  des  difficultés  présen- 
tées par  les  feuilles  qu'il  a  déjà  parcou- 
rues. 

Ces  avantages,  si  grands  qu'ils  soient, 
ne  sont  pas  les  seuls,  ni  même  les  plus 


considérables.  Comme  le  sacerdoce 
d'une  religion  vraie  n'a  rien  à  redouter 
du  progrès  des  lumières,  il  le  favorisera 
de  toutes  ses  forces ,  et  il  en  étendra  aussi 
loin  que  possible  les  immenses  bienfaits. 
D'une  part ,  il  livrera  aux  laïques  la  cou- 
naissance  de  tous  les  dogmes ,  de  tous  les 
mystères  de  la  foi  5  de  l'autre,  il  se  met- 
tra à  la  tête  de  l'enseignement,  et  ne  re- 
doutera sous  ce  rapport  aucune  concur- 
rence; avec  les  portes  du  sanctuaire,  cel- 
les des  écoles  seront  ouvertes  à  tous.  Il 
n'y  aura  ni  héi'édité ,  ni  initiation ,  ni 
privilège  dan  s  les  études ,  et  le  génie  par- 
tout où  il  se  trouve,  sera  appelé  à  prêter 
sa  force  au  mouvement  qui  emporte  l'es- 
pèce vers  un  meilleur  avenir.  Bientôt  la 
science  sous  toutes  ses  formes  entrera 
dans  la  pratique  des  choses  de  la  vie  hu- 
maine; l'astronomie  se  fera  l'auxiliaire 
de  la  navigation;  les  mathématiques,  la 
chimie,  la  physique,  unissant  leurs  ef- 
forts, bâtiront,  exécuteront,  fabrique- 
ront avec  la  moindre  somme  de  travail 
possible,  et  les  élémens  révoltés  contre 
le  crime  du  premier  homme ,  se  deman- 
deront ,  en  frémissant  devant  sa  posté- 
rité, si  elle  n'a  point  retrouvé  la  cou- 
ronne que  jadis  il  avait  perdue. 

La  Chine  possède  de  temps  immémo- 
rial tous  les  instrumens  dont  l'occident 
chrétien  tire  aujourd'hui  un  si  grand 
parti  :  la  boussole,  la  poudre  à  canon, 
l'imprimerie.  Mais  ces  magnifiques  dé- 
couvertes sont  demeurées  stériles  à  la 
Chine ,  parce  qu'elle  n'eût  pu  en  user 
sans  renverser  de  fond  en  comble  son 
ordre  légitime.  En  effet,  les  erreurs  qui 
y  sont  contenues  seraient  devenues  bien- 
tôt sensibles  à  tous  les  habitans  du  cé- 
leste empire ,  si  la  navigation  ,  en  se  per- 
fectionnant ,  les  eût  mêlés  aux  autres 
peuples,  si  l'imprimerie  eût  répandu 
parmi  eux  les  connaissances  réservées  à 
quelques  savans.  Aussi  la  science  a-telle 
langui  chez  ce  peuple ,  et  il  lui  est  arrivé 
ce  qui  est  arrivé  à  presque  toutes  les  so- 
ciétés fondées  sur  des  cultes  faux,  que 
l'instruction  s'y  est  affaiblie  progressi- 
vement ,  en  sorte  que  la  Chine  d'aujour- 
d'hui est  bien  plus  ignorante  que  la  Chine 
de  Confucius.  (]oml3ien  le  sort  de  ce  pays 
eût  été  différent  si  son  ordre  légitime 
n'avait  été  entaché  d'aucun  mensonge! 
Le  gouvernement  sacerdotal  qui  le  régit, 


PAR  M.  DE  COUX. 


253 


car  l'empereur  règne  en  vertu  de  son 
pontificat  patriarchal ,  n'aurait  pas  eu  à 
s'effrayer  du  développement  de  l'intelli- 
gence  humaine  j  il  l'eût  abandonnée  à 
elle-même,   il  l'eût  laissée  libre  jusque 
dans  ses  égaremens,  et  chacune  des  dé- 
couvertes qu'elle  aurait  faites  eût  produit 
toutes  les  conséquences  industrielles  qui 
devaient  en  découler.  La  Chine  est  main- 
tenant la  première  des  nations  barbares; 
avec  une  religion  vraie,  elle  serait  de- 
puis long-temps  la  première  des  nations 
civilisées;  car  l'esprit  humain  est  sans 
force  quand  il  est  eiichaînt; ,  et  la  vérité 
seule  peut  impunément  lui  laisser  toute 
sa  liberté.  Que  lui  importe  à  elle  les  ex- 
cès où  il  tombe  dans  l'impétuosité  de  sa 
course?  Ne  sera-t-il  pas  contraint  un  peu 
plus  tard  de  revenir  à  el'e?  ce  qui  est 
religieusement  vrai  ne  l'est-il  pas  encore 
scientifiquement?  la  science  ,  enfin,  qui 
se  fait  incrédule,  n'est-elle  j)oint  par  cela 
même  dans  une  voie  sans  issue,  et  par 
conséquent  dans  une  voie  dont  elle  de- 
vra sortir  d'elle-même,  sous  peine  de  ne 
plus  pouvoir  avancer?  Voil,^  ce  que  se 
dira  d'abord  le  sacerdoce  d'un  culte  vé- 
ritablement divin,  ce  que  se  dira  encore 
la  société  née  de  ce  culte .  et  l'un  et  l'au- 
tre ils   abandonneront   l'intelligence   à 
elle-même,  tranquilles  sur  les  résultats 
possibles  de  son  insatiable  curiosité,  et 
assurés  que  les  croyances  publiques  sont 
trop  bien  assises  pour  qu'elle  puisse  ja- 
mais les  ébranler.  En  effet ,  ils  ne  crain- 
dront que  ses  écarts;  tandis  que  si  le 
culte  était  faux ,  ils  liraient  leur  arrêt  de 
mort   dans    ses  progrès.    Aussi ,   voyez 
comme  chez  les  chrétiens  'a  philosophie 
est  depuis  long-temps  pleinement  éman- 
cipée,  et  comme  elle-même  elle  a  foi 
dans    l'indestructible   vitalité  du   culte 
qu'elle  attaque;  donnez-lui  la  certitude 
d'un  plein  succès;  qu'elle  sache  que  le 
Christianisme  va  mourir,  et  vous  la  ver- 
rez se  réfugier  dans  quelque  Académie, 
se  cacher  sous  quelque  Portique,  se  re- 
tirer du  peuple,  et  affecter  pour  les  su- 
perstitions qui  le  rendent  sociable,  l'hy- 
pocrite respect  de  la  philosophie  anti- 
que. 

Sans  doute ,  cette  confiance  si  grande, 
je  ne  dis  pas  dans  la  durée  d'un  culle 
■vrai,  mais  dans  la  foi  que  lui  accorde 


car  la  philosophie  a  pour  elle  mieux  que 
ses  travaux;  elle  a  nos  passions,  et  cel- 
les-ci développées  par  la  sécurité  sociale 
et  les  richesses  individuelles  qui  sont  ve- 
nues à  la  suite  du  Christianisme,  expli- 
quent suffisamment  la  crédulité  de  l'in- 
crédule. Mais  il  faudra  une  longue  expé- 
rience du  mal  que  peut  faire  la  science 
lorsqu'elle  se  met  au  service   du  men- 
songe, pour  que  la   société  spirituelle 
commence  à  s'en  défier,  et  alors  la  pré- 
éminence intellectuelle  d'une  religion  di- 
vine se  manifestera  d'une  manière  plus 
éclatante   peut-être.     Si   aux  premières 
grandes  défections  qui  viennent  l'attris- 
ter, ses  ministres  ont  recours  aux  armes 
à  l'aide  desquelles  ils  ont  triomphé  de 
tous  les  schismes  et  de  toutes  les  héré- 
sies ;  s'ils  demandent  à  la  théologie  pro- 
prement dite  une  assistance  qu'elle  ne 
saurait  leur  donner  contre  des  ennemis 
dont   la   force  agressive  réside  exclusi- 
vement dans  les  sciences  physiques;  si, 
dans  le  principe,  ils  vouent  une  sorte  de 
haine  à  ces  études  dirigées  contre  eux, 
at'.endez    quelques    années    encore,    et 
vous  les  verrez  sortir  enfin  de  cette  indi- 
gnation passive  et  dès  lors  momentané- 
ment impuissante.   Retirés  en  quelque 
sorte  de  ce  nouveau  champ  de  bataille, 
ils  ne  tarderont  pas  à  s'apercevoir  que  la 
vérité,  moins  timide,  y  est  demeurée, 
et  qu'elle  y  co.nbat  seule,  mais  invinci- 
ble  pour   la  foi  qu'ils  professent.  Aux 
discordes  qui  éclatent  parmi  les  vain- 
queurs d'un  jour,  au  bruit  des  systèmes 
anti-chrétiens  qui  s' ('croulent  les  uns  sur 
les  autres,  au  délaissement  successif  des 
opinions  dont  i!:  s'étaient  le  plus  épou- 
vantés, à  l'accord  de  plus  en  plus  évident 
de  la  vérité  humaine  avec  la  vérité  révé- 
lée, ils  finissent  par  se  rassurer;  car  le 
jour  se  rapproche  où  la  science  domptée 
par  sa  propre  fougue,  viendra  tomber 
haletante,   épuisée,   mais  grandie,   aux 
pieds  de  la  croix.  Alors  ils  la  relèveront, 
alors  ils  guériront  les  plaies  qu'elle  s'est 
faites,  la  purifieront  de  la  fange  où  elle 
s'est  roulée,  et  forts  de  sa  force,  ils  re- 
fouleront d;'.ns  les  ténèbres  d'une  pro- 
fonde ignorance  les  ijilellij;;ences  qui  ose- 
ront encore  refuser  leur  hommage  à  la 
parole  du  Dieu  vivant. 
Ainsi  la  société  qui  professe  un  culle 


une  nation  donnée,  pourra  être  déçue;  ]  parfaitement  vrai,  est  douée  par  cela 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


254 

seul  d'une  immense  supériorité  sur  tou- 
tes les  autres  sociétés,  et  cette  supério- 
rité ,  si  des  causes  d'un  autre  ordre  ne 
s'y  opposent  pas,  se  manifestera  par  le 
perfectionnement  de  tous  les  arts  qui 
concourent  à  la  création  de  la  richesse. 
]\ous  disons  si  d'autres  causes  ne  s'y  op- 
posent pas,  car  chez  les  Juifs,  par  exem- 
ple, la  législation  mosaïque  ,  en  séparant 
le  peuple  de  Dieu  de  tous  les  autres  peu- 
ples ,  en  lui  interdisant  les  arts  du  des- 
sin ,  en  dirigeant  toute  son  attention  vers 
l'agriculture ,  neutralisa  en  très  grande 
partie  les  avantages  temporels  que  les 
Israélites  eussent  retiré  sans  cela  de  la 
divine  pureté  de  leur  religion.  Mais  Ju- 
da  avait,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà 
dit,  une  mission  spéciale  et  providen- 
tielle qui,  dans  l'intérêt  même  de  l'hu- 
manité, ne  devait  être  humanitaire  qu'au 
temps  marqué  par  les  prophètes.  Les 
Hébreux  donc  demeurèrent  obscurs  et 


sans  éclat  terrestre,  semblables  à  ces 
avares  qui  thésaurisent  en  habit  de  bure, 
au  profit  de  l'héritier  qui  après  eux  doit 
éblouir  le  monde  des  splendeurs  de  son 
inépuisable  opulence. 

Toutefois,  et  nous  ne  nous  lasserons 
pas  de  le  répéter,  le  droit  de  discerner, 
entre  les  cultes  qui  se  disputent  les 
croyances  humaines,  le  culte  vrai  des 
cultes  faux,  n'appartient  pas  à  l'écono- 
mie politique.  Son  devoir  incontestable 
est  de  dire  les  avantages  matériels,  en 
écasf  qu'on  nous  passe  ce  terme,  qui  dé- 
coulent naturellement  de  la  possession 
de  la  vérité  révélée  ;  mais  elle  ne  peut 
aller  plus  loin.  Nous  nous  arrêterons 
donc  ici.  Dans  notre  prochaine  leçon, 
nous  étudierons  les  conditions  et  les 
conséquences  de  la  forme  sociale  uni- 
taire. 

C.  DE  Gout. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


DOUZIÈME    LEÇON    (l).  —  II''  PARTIE. 

Economistes  français  du  dix-huitième  siècle.  —  Fé- 

nelon Huel.  —  L'abbé  de  Saint-Pierre.  —  Les 

frères  Paris.—  Melon.  —  Dutôt.  —  Déparcieux.  — 
Dupin.  —  L'abbé  Coyer.  —  Montesquieu.  —  For- 
bonnais. — Ecole  des  économistes. — De  Gournay. 

—  Quesnay.  —  Leurs  théories.  —  Leurs  disciples. 

—  Le  ph;losophisme  envahit  l'économie  politi- 
que et   la   corrompt. — Voltaire. — D'Alembert. 

—  Diderot.  —  VEncyclopédie.  —  J.-J.  Rousseau. 
— Labbé  Raynal.— Economistes  anglais.— CoUins 
Denham.  —  Tunker.  —  Franklin.  —  Hume.  — 
Economistes  ilaliens.  —  Bardiui.  —  Broggia.  — 
L'abbé  Gdliani.  —  Belloni.  —  Pagnini.  —  Neri.— 
Carli.  —  Première  chaire  d'économie  politique. — 
Genovesi.  —  Algarotli.  —  Zanone.  —  Beccaria.— 
Verri.  —  Le  curé  Paoletti.  —  Vasco.  —  Econo- 
mistes allemands ,  prussiens  ,  hollandais  ,  espa- 
gnols ,  etc. 

Quoique  Fénelon  appartienne  exclusi- 
vement au  grand  siècle,  nous  croyons 
pouvoir,  cependant,  ouvrir  par  ce  nom 
illustre  la  nomencbiiure  des  économis- 
tes français  du  dix-huitième  siècle.  Les 
Maxiujes  de  gouvernement,  destinées  à 
riiistruclion  du  duc  de  l>ourgognc , 
n'ayant  paru  qu'après  sa  mort,  se  rap- 

(i)  Voir  la  dernière  leçon  dans  le  numéro  précé- 
dent, p.  161. 


portent  plus  spécialement  à  la  génération 
qui  allait  suivre. 

Lesfragmens  économiques  de  l'illustre 
auteur  du  Télémaque  se  bornent  à  quel- 
ques tables  ou  notes  sommaires,  sur 
diverses  questions  de  gouvernement,  et 
n'c'taient  sans  doute  que  renonciation 
des  principes  qu'il  se  proposait  de  déve- 
lopper. Yoici  l'extrait  de  celles  qui  nous 
ont  paru  le  plus  remarquables. 

«  Jamais  de  guerre  avec  l'Europe,  rien 
«  à  dénu'Ler  avec  les  Anglais. —  Réunion 
«  périodique  des  états-généraux.  — Obli- 
«  gation  incontcstible  de  la  part  du  cler- 
K  gé  de  contribuer^  sur  ses  revenus, 
«  aux  charges  de  rÉtat.  —  Établir,  dans 
«  chaquf'généraiilé, desétatsprovinciaux 
«  sur  le  modèle  de  ceux  du  Languedoc  : 
«  on  n'y  est  pas  moins  heureux  qu'ailleurs, 
»  et  Ton  y  est  moins  épuisé.  —  Adopter, 
«  dans  chaque  diocèse,  pour  la  répar- 
»  lilion  des  impôts  et  des  travaux  pu- 
«  blics,  la  même  forme  établie  en  Lan- 
a  guedoc  et  connue  sous  le  nom  d'Assic- 
<e  tes.  —  Opérer  des  réformes  et  des  éco- 
<  iiomies  à  la  cour  et  dans  l'admiuistra- 
«  tiou.  —  Faire  cesser  tous  les  doubles 
tt  emplois.  —  Obligation  de  résidence.  — 
«  ijupprimer  la  gabelle ,  les  grosses  fer- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


255 


(  mes,  la  capitatiou  et  le  dixième.  — 
»  Autoriser  les  états  de  chaque  province 
«  à  lever  eux-mêmes  sur  les  contribua- 
<  blés ,  sous  la  forme  la  moins  onéreuse , 
«  la  portion  de  charges  publiques  qui 
K  leur  sei'ait  assignée.  —  Autoriser  les 
«  états-généraux  à  substituer  à  la  gabelle 
»  un  léger  impôt  sur  le  sel.  >• 

Fénelon  regarde  la  France  comme  as- 
sez riche,  si  elle  vend  bien  ses  vins  ,  ses 
blés,  ses  huiles,  ses  toiles,  etc.  Il  ne  craint 
point  que  les  Anglais  et  les  Hollandais 
pussent  balancer  de  si  grands  avantages 
par  leurs  épiceries  et  autres  marchandi- 
ses de  fantaisie  :  mais  il  laisse  à  cet  égard 
une  entière  liberté.  Il  conseille  d'établir 
des  manufactures  pour  faire  mieux  que 
les  étrangers,  sans  exclusion  de  leurs 
produits,  et  des  monts-de-piété  pour  les 
Français  qui  voudront  commercer  et  qui 
n'ont  pas  de  fonds  d'avance.  — Il  renvoie 
aux  états-généraux  et  provinciaux  à  déci- 
der s'il  faut  abandonner  les  droits  d'en- 
trée et  de  sortie  dans  le  royaume.  Dans 
tous  les  cas,  il  veut  un  tarif  constant, 
uniforme  et  modéré,  ppur  que  les  étran- 
gers n'éprouvent  ni  chicane  ni  vexation. 
Il  désire  que  l'on  règle  le  code  des  pri- 
ses; que  l'on  facilite  le  commerce  de  port 
à  port.  Il  approuve  les  relations  de  com- 
merce avec  les  Hollandais  de  préférence 
auxAnglais.il  ne  croitpasavantageuxàla 
France  d'avoir  une  marine  trop  étendue. 

Pour  prévenir  Vusure ,  Fénelon  croit 
que  le  moyen  le  plus  efficace  serait  de 
réserver  le  commerce  de  l'argent  à  des 
banquiers  bien  famés  et  autorisés.  Il  pro- 
pose une  espèce  de  tribunal  de  conliance 
et  de  censure  pour  fixer  autant  qu'il  sera 
possible  la  distinction  si  difficile  entre  le 
gain  à'usure  et  le  gain  de  \rOi\e niercature. 

Enhn.  Fénelon  recommande  avec  soin 
de  s'opposer  aux  progrès  du  luxe  qui  s'in- 
troduisait déjà  dans  toutes  les  classes  de 
la  société  et  qui  ruine,  dit-il,  plus  de  fa- 
milles qu'il  n'enrichit  de  marchands  de 
modes. 

T.mdisque  Fénelon  préparait  ainsi  le 
règne  d'un  royal  élève,  un  auire  prélat 
plein  de  science  et  de  vertu,  Huet,  évéqne 
d'Avranches,  appliquait  une  vasie  érudi- 
tion à  des  recherches  d'économie- politi- 
que. Il  fil  paraître,  en  17 10,  V Histoire  du 
commerce  et  de  la  navigation  des  anciens 

(ouvrage  composé,  dit-on ,  à  la  sollicita- 


tion de  Colberl),  et  on  lui  attribue  égale- 
ment des  Mémoires  sur  le  commerce  des 
Hollandais  dans  divers  états  et  empires 
du  monde j  publiés  aussi  en  17 IG  ,  comme 
faisant  suite  au  précédent  ouvrage. 

Après  eux,  et  comme  si  toutes  les  scien- 
ces utiles  devaient  être  illustrées  par  les 
travaux  du  clergé  catholique  ,  on  vit  pa- 
raître dans  la  carrière  le  vénérable  abbé 
de  Saint-Pierre  (1),  premier  aumônier  de 
madame  la  duchesse  d'Orléans,  l'un  des 
plus  ardens  apôtres  de  l'humanité.  Pas- 
sionné pour  la  justice,  l'ordre,  la  paix  et 
la  charité,  mais  juge  un  peu  sévère  du 
gouvernement  de  Louis  XIV ,  l'abbé  de 
Saint-Pierre  ne  cessa  de  s'adresser  aux 
magistrats,  aux  ministres  et  aux  piinces 
pour  leur  indiquer  les  abus  à  réformer 
et  provoquer  les  améliorations  qu'il  ju- 
geait nécessaires.  Il  n'est  presque  au- 
cune branche  d'économie  publique  qui 
n'ait  été  !e  sujet  de  ses  réflexions  ou  de 
quelques  écrits.  Jaloux,  pour  sa  patrie, 
des  progrès  de  la  raison  et  des  institu- 
tions, toute  sa  crainte  était  de  voir  la 
France  devancée  par  les  Anglais.  «  Je 
ce  meurs  de  peur  (écrivait  il  en  1740)  que 
«  la  raison  humaine  ne  croisse  davantage 
K  et  plus  tôt  à  Londres  qu'à  Paris,  où  la 
«  communication  des  pensées  est  à  pré- 
«  sent  moins  facile.» 

Le  bon  abbé  de  Saint-Pierre,  outre  son 
célèbre  Projet  de  paix  universelle  j,  pu- 
blia des  Mémoires  sur  les  moyens  d'é- 
teindre la  mendicité,  de  diminuer  le 
nombre  des  procès  par  l'établissement 
d'un  code  uniforme  de  jurisprudence, 
sur  la  refonte  des  monnaies,  sur  l'égalité 
proportionnelle  des  conti-ibutions,  sur 
le  perfectionnement  de  l'instruction  et 
de  l'éducation  publiques,  sur  l'entretien 
des  routes,  la  police  de  Paris  et  du 
royaume,  et  une  multitude  d'autres  ob- 
jets importans.  Ces  projets  furent  regar- 
dés, alors,  comme  les  rêves  d'un  homme 
de  bien.  Mais  ils  devaient  germer  dans 
les  esprits  et  trouver  plus  tard  de  nom- 
breuses et  vives  symphaties.  L'iibbé  de 
Saint-Pierre  se  servit  le  premier  du  mot 
de  bienfaisance  qui  peignait  le  penchant 
de  son  cœur,  mais  qui,  pi^ut  être,  était 
inutile,  puiiciuc  le  mol  de  charité QshlAÏi 
déjà. 

[i)  ]Sé  en  jlCaS ,  mor(  ea  17-13. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


256 

.  Dans  le  temps  où  ce  philantrope  catho- 
lique multipliait  ses  avertissemens  au 
pouvoir,  des  hommes  versés  dans  la  pra- 
tique de  l'administration  répandaient  de 
leur  côté  des  lumières  sur  la  science  éco- 
nomique, en  faisant  connaître  au  public 
les  résultats  de  leur  expérience. 

Les  frères  Paris,  et  particulièrement 
Pâris-Duverney,  connus  par  la  liquida- 
tion de  la  banque  de  Law,  mirent  au  jour 
divers  Mémoires  sur  les  finances  et  la 
monnaie.  Melon,  secrétaire  du  régent,  fit 
paraître,  en  1734,  un  Essai  politique  sur 
le  commerce  qui  produisit  une  grande 
sensation.  «  C'est,  dit  Voltaire,  l'ouvrage 
«  d'un  homme  d'esprit,  d'un  citoyen. 
«  d'un  philosophe,  et  je  ne  crois  pas  que 
«  du  temps  même  de  Colbert,  il  y  ait  eu 
«f  dans  le  royaume  deux  hommes  capa- 
«  blés  de  composer  un  tel  livre.  M.  Melon 
«  est  le  premier  homme  qui  ait  raisonné 
«  en  France,  par  la  voie  de  l'imprimerie, 
«  immédiatement  après  la  déraison  uni- 
«  verselle  du  système  de  Law.  »  Bien  que 
l'on  puisse  reprocher  à  Melon  d'avoir 
partagé  avec  trop  d'ardeur  les  tiiéoriesdu 
banquier  écossais,  son  £ssaipolitiquesur 
le  commerce  est  demeuré  comme  un  mo- 
nument de  raison  et  de  sagesse  pratique, 
très  bon  à  consulter  encore  aujourd'hui 
dans  les  intérêts  de  la  France.  Cet  écri- 
vain partage  en  général  les  idées  de  Sully 
et  de  Colbert.  quant  aux  moyens  de  dé- 
velopper l'industrie  nationale.  Il  fait  l'a- 
pologie du  luxe,  en  ce  sens  qu'il  est  pro- 
pre à  encourager  l'industrie  ,  mais  en 
même  temps  il  lui  impose  de  sages  res- 
trictions. 

Dutôt  publia,  en  1738,  des  Réflexions 
politiques  sur  les  finances  et  le  commerce. 
Cet  écrit,  dans  lequel  il  combattait  quel- 
ques opinions  de  Melon,  fut  justement 
remarqué.  Le  public  éclairé  accueillit 
avec  non  moins  d'intérêt  l'Essai  sur  les 
probabilités  de  la  viehutnaine,  par  Dépar- 
cieux,  où  se  trouvent  des  considérations 
importantes  sur  la  population;  \cs  Econo- 
miques y  et  Mémoires  sur  les  blés,  de 
M.  Dupin,  fermier  général,  et  la  Noblesse 
commerçante,  AiiVixhbèCoyi-r.,  dans  lequel 
l'auteur  démontre  les  avantages  que  le 
commerce  peut  offrir  aux  familles  distin- 
guées. 

Au  milieu  de  ces  estimables  écrivains, 
une  place  à  part,  la  place  du  génie,  doit 


être  faite  à  l'illustre  auteur  de  VEsprit 
des  lois.  Déjà  célèbre  parles  Considéra- 
tions sur  les  causes  de  la  grandeur  et  de 
la  décadence  des  Romains ,  Montesquieu 
agrandit  sa  renommée  par  le  monu- 
ment qu'il  éleva  à  la  science  de  la  légis- 
lation. \J Esprit  des  lois ,  cet  ouvrage  si 
riche  d'érudition,  d'esprit  et  de  style,  fut, 
à  son  apparition,  comme  un  vaste  et  bril- 
lant foyer  de  lumière  qui  éclaira  d'un 
jour  nouveau  un  grand  nombre  de  ques- 
tions sociales,  et  conduisit  à  les  considé- 
rer sous  un  aspect  plus  vrai  et  plus  con- 
forme à  la  nature  des  choses.  Le  com- 
merce, les  impôts ,  les  monnaies,  le  cré- 
dit public ,  l'agriculture ,  l'industrie ,  la 
population,  le  luxe,  enfin  les  insti- 
tutions politiques  et  civiles  s'y  trouvè- 
rent examinées  tour  à  tour  dans  leurs 
principes  ,  dans  leurs  rapports  récipro- 
ques et  dans  leurs  résultats  généraux,  de 
ce  point  de  vue  élevé  qui  n'appartient 
qu'à  l'aigle  de  l'intelligence.  Malheureu- 
sement, la  couleur  philosophique  du 
siècle  vint  obscurcir  parfois  la  pureté 
des  couleurs  de  ce  grand  écrivain,  La 
plume  qui  écrivit  les  Lettres  persanes, 
apparaît  trop  souvent  dans  une  composi- 
tion en  général  si  mâle  et  si  sévère.  Les 
jugemens  de  Montesquieu  sur  quelques 
points  graves  ,  entre  autres  sur  l'utilité 
du  commerce,  sur  le  luxe,  sur  les  hôpi- 
taux et  l'ubure,  ne paruient point  exempts 
des  erreurs  de  l'esprit  de  système.  L'in- 
fluence étrange  qu'il  accorde  aux  climats 
sur  les  mœurs  et  les  inblitulions  religieu- 
ses fut  repoussée  comme  fausse  et  ira- 
morale  j  enfin  plusieurs  parties  de  son 
livre  excitèrent,  de  la  part  des  hommes 
religieux,  des  plaintes  qui  exigèrent,  de 
la  part  de  Montesquieu,  une  profession 
de  "tbi ,  qui ,  sans  doute  était  sincère. 
Mais  en  regrettant  les  taches  qui  dépa- 
rent son  chef-d'œuvre  ,  et  la  forme  trop 
concise  dont  sa  pensée  s'est  quelquefois 
enveloppée  ,  on  ne  saurait  s'empêcher, 
tant  on  est  frappé  de  la  beauté,  de  la  jus- 
tesse ,  de  la  précision  et  de  la  force  d'un 
grand  nombre  de  ses  maximes,  de  les 
adopter  comme  des  principes  rigoureu- 
sement démontrés. 

L'influence  de  VEsprit  des  lois  devait 
être  immense.  Jamais  le  savoir,  la  phi- 
losophie et  l'éloquence  appliquées  aux 
sciences  politiques  n'avaient  offert  un 


PAR  M.  DE  VILLEINEUVE-BARGEMOIST. 


2:.7 


ensemble  aussi  majestueux.  Aussi  les 
publicistes  qui  suivirent  Montesquieu 
s'empressèrent  de  le  prendre  pour  guide, 
et  les  plus  célèbres  ont  puisé  près  de  lui 
les  inspirations  de  leur  génie.  La  philo- 
sophie chrétienne ,  un  moment  alarmée, 
crut  devoir  se  rassurer,  en  lisant  ces  pa- 
roles, qui  s'échappèrent  du  cœur  de  Mon- 
tesquieu et  que  nous  aimons  à  répé- 
ter :  «  Chose  admirable  (s'écriait-il  après 
«  avoir  contemplé  les  bienfaits  que  le 
«  monde  terrestre  doit  au  Christianisme), 
«  la  religion  chrélienne,  qui  semble  ne 
«  s'occuper  que  du  bonheur  d'une  autre 
«  vie  ,  fait  encore  notre  bonheur  dans 
"  celle-ci!  »  Quel  aveu,  en  effet,  dans  la 
bouche  d'un  homme  tel  que  Montesquieu  ! 
L'économie  politique  a  raremeni  à  si- 
gnaler d'aussi  remarquables  conceptions. 
Mais  il  est  dans  l'histoire  de  la  science 
des  rangs  encore  honorables ,  quoique 
plus  humbles.  Après  l'homme  de  gé- 
nie ,  nous  citerons  l'honnête  homme  et 
l'homme  utile.  Ces  titres  appartiennent 
à  Forbonnais  qui  s'est  fait  connaître 
dans  la  science  financière  et  économique, 
par  un  sens  droit,  un  esprit  étendu ,  une 
grande  expérience  des  affaires  et  un 
amour  ardent  et  désintéressé  du  bien 
public.  Pendant  un  séjour  de  cinq  années 
dans  une  de  nos  principales  villes  (1),  qui 
à  cette  époque  avait  acquis  un  dévelop- 
pement rapide  d'industrie  et  de  richesse 
par  le  commerce  des  Antilles,  Forbon 
nais  recueillit  un  grand  nombre  d'obser- 
vations importantes  sur  le  commerce  ex- 
térieur, la  marine,  les  colonies,  les  mon- 
naies et  autres  objets  d'économie  publi- 
que. Après  avoir  publié,  en  1750,  l'isx- 
traitde  l'Esprit  des  lois  qui  venait  d'exci- 
ter une  si  vive  admiration  en  Europe ,  il 
présenta  au  gouvernement  divers  I\Jc- 
moires  sur  les  linances  du  royaume.  Mais 
peu  apprécié  par  le  ministre  de  ce  dépar- 
tement (2),  il  prit  la  résolution  d'adres- 
ser directement  ses  idées  au  public.  A 
cet  effet  il  lit  imprimer,  de  1753  à  1758, 
plusieurs  traités  spéciaux  dont  les  plus 
importans  sont  les  Elcmens  du  com- 
merce.^ et  surtout  les  Recherches  cl  consi- 
dérations sur  les  finances  de  la  France , 
depuis  l'année  lo95  jusqu'à    1721.     Ce 

(1)  Nantes. 

(2)  M.  Mactiaull  d'Arnouvilie. 

TOMK  IV.  —  N"  22,  I0Ô7, 


dernier  ouvrage  renferme  les  particula- 
rités les  plus  curieuses  sur  l'administra- 
tion de  la  France,  dans  ces  temps  déjà  loin 
de  nous.  Les  ministères  de  Sully,  de  Col- 
bert  et  de  Law  y  sont  appréciés  avec  une 
rare  rectitude  de  jugement.  Les  meilleurs 
principes  d'adminis  ration  y  sont  établis 
et  développés  avec  tant  de  clarté,  de  sim- 
plicité et  de  sagesse  qu'aujourd'hui  en- 
core ils  semblent  n'avoir  rien  perdu  de 
leur  à  propos  et  de  leur  utilité.  Ces  tra- 
vaux méritèrent  à  Forbonnais  la  réputa- 
tion la  plus  honorable  et  le  brevet  d'in- 
specteur-géncral  des  monnaies.  Plus  tard, 
le  contrôleur-général  Silhouette  l'atta- 
cha à  son  ministère  en  qualité  de  premier 
commis  des  finances. 

Entre  autres  réformes  heureuses,  on 
dut  aux  conseils  de  Forbonnais  la  créa- 
tion ,  dans  les  fermes  générales  du 
royaume,  de  72,000  actions,  de  1000  liv. 
chacune ,  auxquelles  était  attribuée  la 
moitié  des  bénéfices  dont  jouissaient  au- 
paravant les  fermiers-généraux.  Le  pla- 
c(ïiaei!t  de  ces  actions,  vivement  recher- 
ché, s .  produisit,  en  vingt-quatre  heures 
seulement,  72  millions.  Cette  opération, 
qui  ne  grevait  aucunement  l'état  et  lais- 
sait aux  fermes  générales  des  avantages 
encore  très  considérables,  fournit  au  tré- 
sor royal  une  ressource  nécessaire  et  re- 
çut de  grands  applaudissemens.  3Iais  elle 
n'était,  au  fond  ,  que  la  preuve  des  pro- 
fils abusifs  alloués  précédemment  aux 
fermiers-généraux.  En  1763,  Forbonnais, 
toujours  mu  par  sa  pensée  dominante, 
celle  d'arriver  à  une  égale  répartition  des 
charges  publiques  entre  tous  les  citoyens 
de  l'état,  proposa  au  duc  de  Choiseul  un 
plan  général  de  finances  dans  lequel  il 
remplaçait  par  un  impôt  unique  plu- 
sieurs contributions  onéreuses  au  peuple 
et  supprimait  les  trois  quarts  des  frais 
de  perception.  Le  conseil  d'éiat  et  le 
vertueux  Dauphin  (1)  approuvèrent  cette 
mesure;  mais  ces  plans  et  d'autres  pro- 
jets de  réforme  qu'annonçait  le  sévère 
réformateur,  soulevèrent  contre  lui  les 
intrigues  d'une  cour  avide  autant  que 
dissolue,  et  l'on  obtint  de  l'apathie  du 
motiîirque  l'éloignement  de  Forbonnais, 
et  même  son  exil  dans  ses  terres.  Au  fond 
de  sa  retrai'e,  il  continua  ses  travaux 


(1)  Père  de  Louis  XVI. 


17 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


258 

économiques  et  littéraires  ;  il  publia  :  des 
Questions  sur  le  commerce  des  Français 
dans  le  Le^'ant;  —  V Examen  des  a\'an- 
tages  et  des  désavantages  de  la  prohibi- 
tion des  toiles  peintes;  —  Des  Principes 
et  observations  économif/iies .  avec  celle 
épigraphe  si  convenable  h  la  science  : 
Est  modus  in  rebns;  —  Etilin  l'analyse 
des  Principes  sur  la  circulation  des  dm- 
rées  et  l'influence  du  numéraire  sur  cette 
circulation  Forbonnais  fournit  ei  outre 
un  grand  nombre  d'articles  à  la  première 
Encyclopédie. 

Melon  et  Forbonnais.  attachés  sur  plu- 
sieurs points  au  système  uiercintile,  sont 
les  premiers  écrivains  françtiis  q  i  aient 
traité  mélhodiquemeni  les  ditïére<ites 
questions  du  commerce  et  des  linances. 
La  conclusion  à  peu  près  an^loi^ue  de 
leurs  ouvrages,  est  que  chaque  nation 
renferme  dans  son  sein  Its  élémeiis  de 
sou  propre  bonheur,  et  que  le  meilleur 
gouvernement  est  celui  qui  favorise  da- 
vantage l'agriculture,  l'industrie,  l'expor- 
tation des  produits  du  sol,  rimportation 
et  la  circulation  du  numéraire,  d'où 
naît  le  crédit  public.  Ces  dtux  auteurs, 
et  ceux  que  nous  avons  précédemment 
cités,  s'élant  bornés  à  éclairer  la  prati 
que  des  finances  et  du  comiierte,  et 
n'ayant  point  établi  de  ihf^ories  absolues 
ni  généralisé  les  faits  et  les  principes, 
forment,  dans  la  nomenclatur-^  scieniifi- 
que  des  économistes,  une  classe  parlicu- 
lière.  On  les  désigne  sous  le  nom  de  Pre- 
miers économistes  français  ,  ou  simple- 
ment Financiers.  Celte  catégorie  com- 
mence à  Sully  et  s'arrête  à  Forbonnais. 

Vers  le  temps  où  ce  dernier  écrivain 
s'occnpîiit  d'analyser  VEsprit  des  lois, 
une  école  d'économie  politique,  divisée 
en  deux  différens  rameaux,  se  formait 
dans  le  but  de  fonder  la  icience  sur  des 
principes  immuables  (t  soumis  à  une 
rigoureuse  démonstration. 

Deux  hommes  unis  par  l'amour  du 
bien  public  ,  la  confurmilé  de  leurs  goûts 
et  le  but  commun  de  leurs  effoils,  avaient 
pressenti  que  la  nature  des  choses  indi- 
quait nécessairement  une  science  de 
l'économie  politique  et  ils  en  avaient  re- 
cherché avec  persévérance  la  théorie  et 
les  principes. 

D'accord  sur  plusieurs  points  princi- 
paux,  chacun   d'eux   faisait  cependant 


reposer  son  système  sur  une  base  diffé- 
rente; l'un  s'attachait  au  commerce  et 
aux  idées  de  C.lbert,  l'autre  à  l'agricul- 
ture et  aux  doctrines  de  Sully.  Ils  abor- 
dèrent d:)i:c  la  science  par  des  voies  di- 
verses, n)ais  ils  arrivèrent  aux  mêmes 
résu't3ts,et  s'applaudirent  en  croyant 
reconnaître  que  leurs  principes  diffé- 
rc'ns,  et  cependant  également  vrais, 
conduisaient  à  des  conséquecces  absolu- 
ment semblables.  En  effet,  ils  se  trouvè- 
rent entièrement  d'accord  sur  les  moyens 
de  faire  prospérer  l'agriculture  ,  lecom- 
m' rce  et  les  finances,  d'augmenter  le 
bonheur  des  nations,  leur  population, 
leurs  richesses,  et  leur  importance  poli- 
tique. 

Ces  hommes  étaient  MM.  de  Gournay 
et  Que  nay. 

Le  premier  (1),  conseiller  honoraire 
au  grand  conseil  et  intendant-général 
du  commerce,  fils  de  négociant  et  négo- 
ciant lui  même,  avait  reconnu  que  les 
f.ibriques  et  le  commerce  ne  pouvaient 
fleurir  que  par  la  liberté  et  la  concur- 
rence; ces  m.  biles,  disait-il,  dégoûtent 
des  entreprise»  inconsidérées  et  mènent 
aux  spéculations  rai.onnables,  prévien- 
ni  nt  les  monopoles,  re-lreign.nt,  à  l'a- 
vantage  du  comme:ce,les  bénéfices  des 
commt  rçans,  aiguisent  l'industrie  ,  sim- 
plifient h  s  mjchines  ,  diminuent  les 
frais  de  transport  et  de  magasinage  et 
font  baisser  le  taux  de  l'intérêt;  d'où  il 
résulte  que  les  productions  de  la  t^-rre 
sont,  à  la  première  ma-n,  iicheîées  le 
plus  cher  possible  au  profil  du  cultiva- 
teur ;  et  r:  vendues  en  détail  le  meilleur 
marché  possible  au  profit  des  c  nsom- 
niuteurs  pour  leurs  besoins  et  leurs  jouis- 
sances. Gournay  concluait  de  ces  avan- 
lag  s  de  la  liberté  et  de  la  concurrence, 
qu'il  ne  fallait  jatn  iis  rançonner  ni  ré- 
glemenler  le  commeice,  et  il  posa  cet 
axiome  fondamental  :  «  Laissez  faire  et 
laissez  passer.  » 

Le  système  de  Gournay  se  trouvait 
exposé  dans  les  notes  et  les  commentaires 
dont  il  avait  accompagné  sa  traduction 
des  traités  sur  le  commerce  et  sur  l'in- 
térêt de  l'argent  de  Josias  Chid  et  de 
Thouias     Culpeper,    et    des     principes 

(1)  Né  en  1712  à  Suiat-Malo ,  mort  à  Paris  en 

1759. 


PAR  M.  DE  VILLEjNEUVE-BARGEMONT. 


250 


cV administration  et  d'économie  politique 
de  Jean  de  With,  grand  pensionnaire  de 
Hollande. 

Quesnay  (1)  était  le  fils  d'un  agricul- 
teur habile  et  d'une  mère  dont  l'esprit 
distingué  secondait  parfaitement  les 
soins  de  son  mari.  Quoique  ses  études 
fussent  dirigées  vers  d'autres  sciences  et 
spécialement  vers  la  médecine,  il  con- 
çut de  bonne  heure  pour  l'agriculture 
ujie  prédilection  particulière.  Témoin 
dans  sa  jeunesse  et  pendant  l'exercice 
de  sa  profession  en  province  du  Iriste 
sort  des  habiians  de  cimpagne,  il  avait 
réfléchi  profondément  aux  améliorations 
que  réclamait  l'industrie  agricole  dans 
un  royaume  dont  elle  est  la  principale 
richesse.  Youlant  ensuite  remonter  aux 
causes  premièresetgénéralesde  la  richesse 
des  nations,  il  se  convainquit  qu'elles 
naissaient  uniquement  des  travaux  dans 
lesquels  la  nature  et  la  puissance  divine 
concourent  rtt'ec  les  efforts  des  hommes 
pour  produire  ou  pour  faire  recueillir 
des  productions  nouvelles,  c'est-à-dire 
les  travaux  agricoles. 

Les  plus  recomraandables  des  autres 
travaux  (d'ailleurs  si  nécessaires  et  qui 
servent  avantageusement  à  opérer  la  dis- 
tribution de  la  richesse  entre  tous  les 
hommes),  ne  paraissaient  à  Quesnay  que 
des  inventions  ingi^nieuses  pour  rendre 
les  productions  plus  usuelles  ou  pour 
donner  à  leur  valeur  une  durée  qui  en 
facilitât  l'accumulation.  Il  remarquait 
qu'aucun  de  ces  travaux  n'ajoutait  à  la 
•valeur  des  matières  premières  rien  de 
plus  que  celle  des  consommations  faites 
par  les  ouvriers,  jointes  au  rembourse- 
n»ent  et  à  l'intérêt  de  leurs  avances.  Il 
n'y  voyait  que  d'utiles,  mais  simples 
échanges  de  services  contre  des  produc- 
tions, et  que  des  occasions  de  gagner  sa- 
laire. Or,  06  salaire,  mérité  par  ceux 
qui  le  reçoivetit ,  est  inévitablement  payé 
par  une  richesiC  déjà  produite  et  appar- 
tenant à  quelque  autre;  au  lieu  que  les 
travaux  auxquels  contribuent  la  fécon- 
dité de  la  nature  et  la  bonté  du  Ciel  pro- 
duisent eux-mêmes  la  subsistance  et  la 
rétribution  de  ceux  qui  s'y  livrent,  et 
donnent,  outre  cette  rétribution  et  celte 
subsistance,  toutes  les  denrées,  toutes  les 

(i)  R«  «n  168«  >  mort  «a  1774. 


matières  premières  qiic  consomment  les 
autres    hommes   de  quelque  profession 
qu'ils  soient. Quesnay  appel  ie;ororf«ùne^, 
celte  portion  à^s  récoltes  qui  excède  le 
remboursement  des  frais  de  culture  et 
l'intérêt  des  avances  que  celle-ci  exige. 
Il  démontra  que  plus  les  travaux  seraient 
libres  et  leur  concurrence  plus  active , 
plus  il  s'ensuivrait  dans  la  culture  un 
nouveau  degré  de  perfection,   et  dans 
les  frais  une  économie  progressive  qui 
rendrait  le  produit  net  plus   considéra- 
ble ,     procurerait     par     lui     de    plus 
grands  moyenv  de  dépenser,  de  jouir  et 
de  vivre  pour  tous  ceux  qui  ne  sont  pas 
cultivateurs.  C'est  aiu^i  qu  il  se  rencontra 
avec  Gournay  dans    le    principe  de    la 
liberté  et  de  la  concurrence,  et  qu'à  son 
tour  il  arrivait  à  la  maxime  fondamen- 
tale de  laisser  faire  et  laisser  passer. 

Quesnay  avait  remarqué  encore  que 
les  succès  de  l'agriculture,  l'augmenta- 
tion de  ses  produits  et  la  diminution 
relative  de  ses  frais,  tenaient  principa- 
lement à  la  force  des  capitaux  qu'on  y 
pouvait  consacrer  et  à  ce  que  ces  gran- 
des avances  fussent  administrées  par  des 
hommes  capables,  qui  sussent  les  em- 
ployer, selon  les  lieux,  à  l'acquisition  et 
à  la  perfec'ion  des  instrumens,  à  la 
réunion  et  à  la  direction  des  eaux,  à 
l'éducation  des  bestiaux  de  bonne  race, 
à  la  multiplication  dei  plantations  ,  des 
prairies  et  des  engrais.  Il  en  conclut 
qu'il  ne  fallait  pas  envier  aux  cultiva- 
teurs l'aisance  qui  leur  est  nécessaire  et 
qui  les  met  à  portée  d'acqut^rir  de  l'ins- 
truction; qu'il  fallait,  au  contraire  ,  dé- 
sirer que  cette  aisance  s'accrût,  et  s'en 
occuper  comme  de  l'un  des  plus  pré- 
cieux intérêts  de  l'état.  Son  opinion,  à 
cet  égard,  se  résumait  danscetle  maxime 
que  Louis  XV  (  dont  Quesnay  était  le 
médecin  ordinaire  et  qui  l'appelait  son 
penseur)  (1)  ne  dédaigna  pas  d'impri- 
mer de  sa  main  au  château  de  Versailles: 
«  Pauvres  paysans  ,  pauvre  royaume , 
pauvre  royaume  ,  pauvre  souverain.  » 

On  voit  que  Quesnay  ,  par  la  compa- 
raison qu  il  avait  faite  des  résultats  ob- 

(I)  En  lui  accordant  des  lellrej  de  noblesse  pour 
le  récompenser  de  ses  services ,  Louis  XV  lui  dunna 
pour  armes  trois  fleurs  do  pensée,  avec  cetlo  devise  : 
Porpltr  cogitationem  m#no'«. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


260 

tenus  par  les  ministères  de  Sully,  de 
Colbert  et  de  Law,  avait  été  amené  à 
considérer  la  terre  comme  la  source  de 
toutes  les  valeurs  utiles,  et  l'encourage- 
ment de  sa  cnllure  et  du  commerce 
qu'elle  fait  naître,  comme  l'objet  princi- 
pal des  gouvernemens.  C'est  d'après  ces 
principesqu'ilécrivitenl758,  sonZ'rtfo/e^ii 
économique  et  ses  Maximes  générales  de 
gouvernement  économique  d'un  royaume 
agricole  y  ou  constitution  naturelle  des 
gouvernemens^  publié  en  1768,  parles 
soins  de  son  disciple  Dupont  (de  JNemourà). 
Dans  cet  ouvrage,  il  proposait  de  substi- 
tuer ,  dans  toute  l'administration  du 
royaume  relative  aux  impositions  et 
au  commerce,  des  principes  universels 
et  constans  de  calcul  et  d'intérêt  gérié- 
ral ,  et  une  liberté  indéfinie  ,  à  la  varia- 
lion  arbitraire  des  réglemens. 

Cette  conclusion  était  sans  doute  la 
conséquence  logique  des  raisonnemens 
de  Quesnay  ;  mais  elle  tendait  évidem- 
ment à  remplacer  des  abus  par  des  abus. 
Car,  s'il  y  a  de  l'inconvénient  à  tout 
gêner,  n'yena-t-il  pas  à  tout  affranchir? 
Et  s'il  est  sage  de  restreindre  l'usage  de 
l'autorité  ,  il  ne  l'est  pas  moins  de  met- 
tre quelque  frein  à  la  cupidité  indivi- 
duelle. 

Quoi  qu'il  en  soit,  aussi  modestes  que 
désintéressés  et  n'ayant  que  le  bien  pu- 
blic en  vue,  Gournay  et  Quesnay  n'a- 
vaient nullement  songé  à  fonder  une 
secte  d'économie  politique  ;  mais  leurs 
doctrines,  et  surtout  celles  de  Quesnay, 
que  l'on  distingua  sous  !e  nom  de  phy- 
siocraiie,  furent  accueillies  avec  enthou- 
siasme et  reproduites  par  un  grand  nom- 
bre d'écrivains  qui  leproclamèrent  malgré 
lui  leur  chef  et  leur  maître,  mais  n'imi- 
tèrent point  sa  candeur  et  sa  simplicité. 
En  effet,  ce  qui  caractérisa  la  plupart 
des  disciples  de  Quesnay,  connus  sous 
le  nom  d'économistes  (1),  fut  la  boursouf- 
flure  de  leur  style ,  l'emphase  prophéti- 
que qu'ils  déployaient  dans  les  sujets  les 
plus  familiers,  r»uilhoiisiasme  d'illuminé 
qu'ils  faisaient  éclater  lorsqu'il  ne  s'agis- 
sait que  de  raison  et  de  bon  sens,  leur 
ton  d'oracle,  même  quand  ils  n'en 
avaient  que  l'obscurité,  la  répétition 
continuelle  du  mot  évidence^  leur  exa- 

(I)  Ou  physiocrairs. 


gération  en  toutes  choses  ;  et  enfin  ,  l'ad- 
miration ridicule  et  extravagante  qu'ils 
prodiguaient  mutuellement  à  leurs  pro- 
pres écrits. 

Quant  à  leurs  théories,  elles  peuvent 
être  ainsi  résumées.  La  terre  est  la  seule 
source  des  richesses  :  de  cette  source 
unique  sortent  tous  les  produits  de 
l'agriculture ,  des  manufactures  et  du 
commerce  ;  les  manufactures  et  le  com- 
merce ajoutent,  il  est  vrai,  quelque  va- 
leur au  produit  de  la  terre  j  mais  cette 
valeur  est  précisément  l'équivalent  du 
travail  qu'ils  ont  faitj  c'est  leur  salaire. 
Toutes  les  relations  avec  les  ouvriers  de 
ce  genre  ne  sont  que  des  échanges.  Le 
propriétaire  des  terres  a,  seul,  le  pou- 
voir créateur.  L'or  et  l'argent  ne  sont 
aux  hommes  que  d'une  utilité  de  conve- 
nance j  il  n'existe  point  d'intérêt  à  faire 
sortir  ou  entrer  l'argent  d'un  pays  ou 
d'un  autre.  —  Il  ne  faut  point  de  prohi- 
bitions ni  de  douanes,  mais  une  liberté 
universelle  de  commerce. — L'impôt  doit 
être  unique ,  assis  sur  le  revenu  de  la 
terre ,  et  payé  directement  par  le  pro- 
priétaire foncier. 

Telle  fut  l'origine  et  telles  étaient  les 
doctrines  des  économistes  de  l'école  de 
Quesnay,  et,  à  peu  de  différence  près,  des 
disciples  de  Gournay.  Ainsi  que  nous  l'a- 
vons déjà  fait  remarquer,  les  uns  et  les  au- 
tres, quoiqu'ayant  envisagé  les  principes 
de  l'économie  publique  sous  un  aspect  dif- 
férent ,  en  déduisaient  exactement  la 
même  théorie.  On  regarda  donc  les  deux 
écoles  comme  fraternelles  en  quelque 
sorte,  ne  pouvant  avoir  l'une  pour  l'autre 
aucun  sentiment  de  jalousie  et  devant  s'é- 
clairer réciproquement.  Leurs  écrivains 
prirent  une  grande  part  à  la  controverse 
élevée  au  sujet  dû  commerce  des  grains, 
question  que  les  circonstances  rendirent 
fort  importante  sous  le  règne  de  Louis 
XV  et  de  son  successeur. 

Sans  doute  les  doctrines  des  écono- 
mistes n'étaient  pas  exemptes  d'erreurs, 
et  leurs  principes  absolus  se  sont  trou- 
vés le  plus  souvent  inapplicables  dans  la 
pratique.  Mais  on  ne  saurait  méconnaî- 
tre (juilsont,  en  général,  traité  tous  les 
sujets  économiques  avec  l'amour  du  bien 
public  ,  le  désir  de  soulager  le  sort  des 
classes  malheureuses  et  l'intention  de 
parvenir  à  répartir  avec  (Jquité  les  cliar- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


261 


ges  publiques;  leurs  écrits  se  distinguent 
par  une  douce  et  saine  morale,  et  à  peu 
d'exceptions  près ,  par  un  respect  pro- 
fond pour  lesinstitutions  sur  lesquelles  se 
fondent  le  bonheur  et  les  vertus  des  peu- 
ples. Ils  ont  mis  l'intelligence  humaine 
sur  la  voie  de  la  science  ;  leurs  erreurs 
même  ont  été  utiles  à  ses  progrès  ;  enfin, 
ils  ont  établi  une  vérité  à  laquelle  il  nous 
semble  que  l'expérience  fait  revenir  tous 
les  jours  davantage;  c'est  que  la  France 
est  essentiellement  agricole. 

A  l'époque  où  les  deux  écoles  com- 
mencèrent à  attirer  l'attention  publique, 
les  principaux  disciples  de  celle  de  Gour- 
nay,  étaient  MM.de  Malesherbes,  l'abbé 
Morellet,  Herbert,  Trudaine-de-Monti- 
gny  ,  d'Invau,  d'Angeul,  et  les  abbés  de 
Boisgelin  et  de  Cicé. 

Dans  l'école  de  Quesnay ,  on  distin- 
guait le  marquis  de  Mirabeau  ,  MM. 
Abeille,  de  Fourqueux ,  Bertin,  Dupont 
(de  Is'emours),  Lelrosne,  de  Saint- 
Péravi,  de  Vauvilliers  et  l'abbé  Roubaud. 

MM.  l'abbé  Beaudeau  et  Lemercier 
la  Rivière  avaient  appartenu  d'abord  à 
l'école  de  Quesnay  ;  mais  ces  deux  écri- 
vains ayant  pensé  qu'il  serait  pl'is  aisé 
de  persuader  un  prince  qu'une  nation,  et 
qu'on  établirait  plus  vite  la  liberté  du 
travail ,  ainsi  que  les  vrais  principes  des 
contributions  publiques  ,  par  l'autorité 
des  souverains  que  par  les  progrès  de  la 
raison  ,  formèrent  une  branche  particu- 
lière, dont  le  système  était  d'accorder 
une  grande  influence  au  pouvoir  absolu. 
C'est  à  cette  tendance  favorable  à  l'au- 
torité monarchique   que  Lemercier  de 
la  Rivière,  auteur  de  l'Ordre  naturel  e  t 
essentiel  des  sociétés  politiques ,     dut  la 
confiance  de  l'impératrice  de  Russie  (1)  , 
et  celle  de  l'empereur  Joseph  11. 
Indépendamment  de  ces  économistes  , 

(l)  L'impératrice  Catherine  II ,  curieuse  de  con 
naître  en  détail  le  système  des  partisans  de  Quesnay, 
engagea  Lemercier  de  la  Rivière,  un  des  interprètes 
de  cette  doctrine,  à  venir,  en  177o,  la  rencontrer  à 
Moscou  où  elle  se  rendait  pour  son  couronnement. 
Il  accourut  en  toute  hâte ,  et  s'imaginant  quMl  allait 
refondre  la  législation  de  la  Russie,  il  commença 
par  louer  trois  maisons  contigues,  dont. il  changea 
toutes  les  distributions,  écrivant  au  dessus  des  portos 
de  ses  nombreux  appartemens  :  ici.  Département  de 
V Intérieur;  là  ,  Département  de  la  Justice;  ailleurs, 
'Départimcnt  des  Finances  >  etc.  Il  adressa  aux  agens 


quelques  autres  écrivains  ,  tels  que  Con- 
dillac  et  Turgot ,  appliquaient  la  philo- 
sophie éclectique  à  l'économie  politique, 
et  envisageaient  la  science  sous  un  point 
de  vue  moins  absolu.  Turgot  s'occupait 
môme  dès  lors  à  établir  ses  principes  sur 
les  mêmes  bases  qu'Adam  Smith  ,  l'élève 
de  Hume  ,  travaillait  de  son  côté  à  leur 
donner  en  Angleterre. 

Vers  le  même  temps  la  statistique  fit 
quelques  progrès  dus  aux  recherches  de 
l'abbé  d'Expilly,  et  de  M.  de  Messence, 
qui  s'attachèrent  à  éclairer  diverses  ques- 
tions relatives  à  la  population  du 
royaume. 

Comme  on  vient  de  le  voir,  les  com- 
mencemens  de  la  science  économique  en 
France,  nous  la  montrent  encore  morale 
et  pure;  mais  ell  tarda  pas  à  être 

envahie  par  le  débordement  du  philoso- 
phisme ;  et  au  moment  de  la  mort  de 
Louis  XV,  une  sorte  d'alliance  s'était 
formée  entre  les  écrivains  d'économie 
politique  et  les  adeptes  des  nouvelles 
doctrines  philosophiques. 

La  fin  du  dix-septième  siècle  avait  vu 
naître  (t)  cet  homme  dont  le  génie ,  les 
talens  ,  l'imagination  inquiète  et  hardie  , 
l'ambition  et  la  soif  ardente  de  renom- 
mée, devaient  exercer  une  influence  si 
fatale  et  si  extraordinaire  sur  l'ordre 
social.  De  bonne  heure,  Voltaire  avait 
manifesté  un  esprit  d'indépendance  et 
d'irréligion  dont  ses  mailres  avaient  été 
effrayés,  et  le  jésuite  Lejay,  son  profes- 
seur ,  lui  avait  même  prédit  plusieurs 
fois  qu'il  serait  le  porte-étendard  de 
l'impiété.  En  effet ,  sa  vanité  ,  la  plus  ac- 
tive de  ses  passions ,  lui  persuada  qu'il 
pourrait  acquérir  une  célébrité  jusqu'a- 
lors inouie,  en  attaquant  les  principes 
du  Christianisme  révérés  depuis  tant  de 
siècleset  en  se  faisant  l'ennemi  d'un  culte 
embrassé  par  toute  l'Europe  ;  une  cir- 

qu'on  lui  désigna  comme  instruits,  l'invitation  de 
lui  apporter  leurs  litres  aux  emplois  dont  il  les  ju- 
gerait capables  ,  etc.  L'impératrice  convint ,  avec 
M.  de  Ségur,  qu'elle  avait  profité  des  entretiens  de 
la  Rivière  ,  dont  elle  reconnut  généreusement  la 
complaisance;  mais  en  même  temps  elle  écrivait  à 
Voltaire  :  «  Il  nous  supposait  marcher  à  quatre  pat- 
«  tes  ;  et  très  poliment  il  s'était  donné  la  peine  do 
a  venir  pour  nous  dresser  sur  nos  pieds  de  der- 
«  riére.  » 
(1)  En  t694,  la  même  année  que  Quesnay. 


202 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 


constance  pariiculit'-re  développa  ou  fit 
naître  celle  déplorable  disposition  mo- 
rale. Voltaire  avait  été  obligé  de  cher- 
cher un  asile  en  Angleterre,  pour  se 
soustraire  aux  poursuites  que  lui  avaient 
attirées  quelques  écrits  licencieux  et  une 
querelle  avec  le  chevalier  de  Roh^n- 
Chabot.  Il  trouva  les  principales  intelli- 
gences de  celte  nation  imprégnées  d'un 
esprit  d'irréligion  dogmatique  ,  et  disci- 
ples d'une  philo  ophie  qui,  feignant  de 
s'appuyer  sur  l'érudiiion,  la  ciitiqueet 
la  métaphysique,  employait  l'erreur, 
l'audace  et  des  subtilités  insidieuses  à  dé- 
truire la  foi  chrétienne.  C'était  le  temps 
cùWohton,  Toland,  Tindal ,  CoUins  , 
Bolingbrocke  et  plusieurs  autres  écri- 
vains marchaient  sur  les  traces  de  Hob- 
bes,  de  Bayle  et  de  Spinosa,  et  dévelop- 
paient leurs  principes  de  scepticisme  et 
de  matérialisme. 

Jusque  là,  disciple  insouciant  et  mo- 
queur des  épicuriens  du  Temple  et  des 
roués  de  la  cour  du  régent.  Voltaire 
n'avait  fait  de  l'impiété  que  par  saillies  j 
les  dogmes  et  les  mystères  du  Christia- 
nisme ne  lui  avaient  inspiré  que  des  bons 
mots.  A  l'école  des  philosophes  anglais  , 
il  apprit  à  raisonner  son  incrédulité. 
C'est  dans  leurs  entretiens  et  dans  leurs 
écrits  qu'il  puisa  tous  les  faits  et  les  ar- 
gumens  dont  il  se  servit  dans  la  suite 
pour  combattre  la  religion ,  sans  renon- 
cer toutefois  à  l'attaquer  par  la  plaisan- 
terie ,  genre  de  guerre  qui  convenait  le 
mieux  à  son  génie,  et  devait  réussir  da- 
vantage auprès  de  ses  légers  compa- 
triotes. Son  séjour  à  Londres  fut  de 
trois  années;  de  retour  à  Paris,  il  tra- 
vailla à  rajeunir  et  à  parer  d'un  vernis 
d'esprit  et  d'élégance  ,  les  doctrines  phi- 
losophiques qu'il  apportait  de  l'Angl?'- 
terre,  et  s'efforça  de  les  répandre  en 
France  et  en  Europe.  Dans  peu  d'années , 
il  eut  rallié  autour  de  lui,  non  seule- 
ment tous  les  hommes  de  lettres  que  le 
désir  de  la  nouviîauté,  l'amour  de  la  cé- 
lébrité et  l'esprit  de  licence  ei  d'insu- 
bordination disposaient  à  embrasser  les 
promesses  séduisantes  de  la  nouvelle 
philosophie,  mais  encore  beaucoup  de 
publicisles  qui,  frappés  des  vices  de 
l'organisation  Kociale  ,  et  attribuant  n 
l'iulluence  du  catholicisme  f  s  obstacles 
opposés  au  dévttleppeiuent  de  1»  civilisa- 


tion et  de  la  richesse,  se  persuadaient 
que  travailler  à  détruire  cette  influence, 
était  une  œuvre  de  patriotisme  et  de  rai- 
son. Voltaire  trouva  dei  disciples  jusque 
dans  les  rangs  même  de  la  royauté. 

P  rmi  ses  amis  et  ses  confidens,  d'A- 
lembert  et  Diderot  lui  parurent  les  plus 
pro  res  à  seconder  ses  desseins;  l'un  et 
l'autre  avaient  entrepris  une  giande spé- 
culation littéraire  :  c'était  la  vaste  com- 
pilation qui,  sous  le  roui  A'Encyclopé' 
die,  devait  renfermer  dans  un  ordre  al- 
phrfbélique  tout  ce  que  les  sciences  et 
les  arts  avaient  produit  d'intéressant  et 
d'uù'e  pour  la  société. Le  plan  de  cet  ou- 
vrage avait  élé  publié  avec  faste  ;  il  était 
suivi  d'une   préface   qui   exposait   avec 
beaucoup  d'art  et  de  talent  la  généalogie 
universelle  de  nos  idées  et  de  nos  con- 
naissances  d'après  le    système  philoso- 
phique de  Bacon,  et  qui  fut  regardéealors 
comme  un  chef-d'œuvre  de  la   science 
ana'.yiique.  Le  dessein   des  auteurs  pa- 
raissait au  premier  aspect  digne  des  élo- 
ges publics  et  d'un  juste  encouragement  ; 
la  religion,   les  mœurs  et  toutes  les  vé- 
rités consacrées  par  la  foi  et  la  vénéra- 
tion des  hommes,  devaient  et  semblaient 
s'y  trouver  scrupuleusement  respectées; 
nen  en  apparence  n'y  pouvait  alarmer 
les  consciences  les  plus  timides.  Mais  soit 
qiic  d'Alembert  et  Diderot  eussent  eux- 
mêmes   conçu  la  pensée  d'égarer  l'opi- 
nion et  d'endormir  la  surveillance   de 
l'autorité  par   ce    respect   extérieur  et 
celle  feinte  droiture  d'intentions,    soit 
que  Voltaire  eût  profité  d'une  occasion 
aussi  favorable    pour   réaliser  ses  vues 
impies,  il  devint  bientôt  évident  que  le 
but  véritable  de  cette  publication  était 
de    propager    les   erreurs   du    philoso- 
phisme moderne,  d'insinuer  les  princi- 
pes de  l'incrédulité,  et  d'atténuer  et  de 
renverser  successivement  tous  ceux  du 
Christianisme.  <  C'était,  dit  Condorcet, 
«  un   dépôt  où  ceux  qui   n'ont   pas  le 
«  temps  de  se  fornier  des  idées ,  devaient 
«  aller  chercher  celles  qu'avaient  eu  les 
«  hommes  les  plus  éclairés  et   les  plus 
«  célèbres,  dms  lequel  les  erreurs  res- 
«  pectées  seraient  ou  trahies  par  la  fai- 
«  blesse  de  leurs  preuves ,  ou  ébranlées 
«  par  le  voisinage  des  vérités  qui  en  scf^- 
M  penl  les  fondeiaens.  n 
L'habileté  des  directeurs  de  l'EncycIo- 


PAR  M.  DE  VILLEJNEUYE-BARGEMONT. 


263 


pédie  consista  surtout,  en  effet,  à  déro- 
ber ies  maximes  philosiohiqu-s  vo  tai- 
rienn-^s  dans  les  articles  où  l'on  s'atten- 
dait à  les  trouver,  à  les  pro  luii  e  au  con- 
traire dans  ceux  qui  semblaient  naturel- 
lement les  exc'ure;  à  créer  des  objec- 
tions pour  les  cnmbaitre  en  apparenoe, 
et  en  réalité  pour  les  fortilier  par  la  fai- 
ble se  des  réponses.  Des  renvoi^  ménagés 
avec  ait  «^tai^-nt  destinés  à  guider  le  lec- 
teur, sans  qu'il  s'en  aperçût,  à  le  détour- 
ner de  la  route,  et  à  ie  condu're  préci- 
sément aux  articles  où  se  trouvent  détrui- 
tes toutes  les  preuve^  précédemmetit  éta- 
blies. Ainsi,  par  exemple,  les  articles 
consacrés  à  l'exposition  des  premières 
vériés  morales  et  religieuses  sont  traités 
avec  tout  le  respect  et  la  sévérité  qu'on 
pouirait  att<-ndre  dune  philosophie 
éclair»  6  et  vertueuse  ;  mais  au  dessous  de 
ces  articles,  les  réd'Ctturs  ont  eu  soin 
d'iijouter  :  J^oyez  préjugés  j  superstition  j 
fanatisme.  Sous  le  mot  Dieu  se  trouvent 
réunies  toutes  les  pieuves  physiq'ies  et 
métaphysiques  de  l'existerce  d'un  Etre 
suprême.  ]\Iais  aux  mots  :  Dénionslraiion 
ei  Corruption, on  voit  disparaître  succes- 
sivement ces  preuves,  et  l'on  ne  retrouve 
plus  qu'incertitude  et  doute.  Les  mots 
Ame,  Liberté  y  Spiritualité  sont  discutt's 
avec  clarté,  rectitude  et  profondeur; 
mais  les  preuves  de  l'immortalité  et  de  la 
spiritualité  de  l'Ame  sont  anéanties  aux 
articles  Drot  naturel,  Locke,  Animal, 
et  le  lecteur  est  ainsi  conduit  au  m  téria- 
lisme  et  au  sysîènje  de  la  fatalité.  Il  en 
est  de  même  de  la  Certitude  historique  ; 
on  y  lit  tout  ce  que  la  philosophie  a  de 
p'us  judicieux  et  de  plus  exact.  Cepen- 
dant, si  de  cette  dissertation,  on  p.isse 
au  motdeProfcaZ^i/iVejindiquéparun  ren- 
voi,  on  y  trouve  les  preuves  renversées. 
C'est  ainsi  que  tout  se  combat  et  se  dé 
truit  dans  ce  vaste  dictionnaire.  Une  tulle 
suite  d'oppO'itions  et  de  contrastas  au- 
rait pu  paraître  au  premier  abord  le  ré- 
sultat inévitable  du  défaut  d'homogénéité 
dans  la  pensée  et  dans  l'exécuiion  d'une 
entreprise  confiée  à  une  réunion  aussi 
non)breuse  d'écrivains;  mais  la  corres- 
pondance des  auteurs  prouve  incontes- 
tablement qu'ils  ne  faisaient  que  suivre 
un  sy>tème  médité  avec  soin,  et  conduit 
avec  autant  de  réflexion  que  de  per.sévc- 
rance. 


Parmi  les  collaborateurs  de  l'Encyclo- 
pédie, un  très  grand  nombre  étaient  lout- 
à-fait  étrangers  à  cette  machination  im- 
morale. Pour  compléter  leur  immense 
entreprise.  d'Alembert  et  Diderot  avaient 
fi^il  un  appel  à  tous  les  hommes  spéciaux 
et  célèbres  dans  les  sciences,  les  let'res, 
les  arts  et  les  métiers.  Plusieurs  savans 
esliuiablHs  leur  prêtèrent  1  appui  de  leurs 
taler.s  et  de  leur  expérience.  C'est  ainsi 
que  beaucoup  d'économistes,  disciples 
de  Gonrnay  et  de  Quesnay,  se  trouvèi  ent 
attachés  dans  le  principe  à  l'Encyclopé- 
die. Quesnay  fournit  les  articles  Grains 
et  Fermiers;  Forbonnais  l'enrichit  de 
plusieurs  articles  sur  le  Commerce,  le 
Crédit  public,  etc.;  d'autres  hommes  de 
mérite  et  de  vertu  payèrent  aussi  leur 
tribut  à  l'utilité  publique,  sans  devenir 
ies  complices  du  philosophisme  anti-re- 
ligieux. Mais  dans  les  rcings  des  écono- 
mistes, il  se  trouva  assez  d'écrivains  ani- 
més de  l'ardeur  des  innovations  politi- 
ques et  religieuses  pour  grossir  cette  as- 
sociation form'dable,  à  laquelle  Yol'aire 
donnait  l'impulaion  ,  la  direction  et  l'en- 
couragement. 

Voltaire  et  ses  disciples  n'avaient  eu 
garde  de  ni'gliger  l'appui  que  pouvait 
It^ur  offrir  le  moment  d'enthousiasme  et 
de  curiosité  excités  par  l'apparition  des 
théories  des  économistes;  lui-même,  dans 
plusieurs  de  ses  écrits  et  particulière- 
ment dans  son  Dictionnaire  philosophi- 
que, traita  plusieurs  objets  d'économie 
politique  avec  l'esprit  lucide  et  incisif 
qui  caractérise  tous  ses  ouvrages.  Mais 
il  est  facile  de  s'apercevoir  que  pour  lui 
cette  science  n'était  qu'un  auxiliaire 
utile  à  Iâ  propaga  ion  du  philosopbisme 
dont  il  s'était  déclaré  l'apôtre  suprême. 

C'était  un  puissant  moyen  de  séduc- 
tion, en  effet,  que  de  montrer,  au  moyen 
de  la  science  nouvelle,  les  institutions 
catholiques  et  monarchiques  existant  à 
cette  époque,  comme  opposées  au  déve- 
loppement du  bien-être,  de  la  liberté,  de 
la  richesse  el  de  la  civilisation.  Aussi, 
Voltaire ,  s'efforçant  de  prouver  cette  as- 
sertion sous  toutes  les  formes  et  avec 
toutes  l  s  ressources  de  son  esprit,  s'at- 
tacha dans  ce  but  à  dépouiller  l'écono- 
mie politique  française  des  considéra- 
tions religieuses  el  morales  qui  l'avaient 
constamment  accompagnée  jusqu'alors. 


264  COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE 

et  à  l'associer  au  système  de  Condillac, 
qui  déduit  de  nos  sensations  toutes  nos 
facultés,  peu  à  peu  elle  fut  réduite ,  dans 
son  but,  à  la  recherche  des  jouissances 
matérielles;  dans  sa  morale,  à  l'égoïsme 
et  à  l'intérêt,  et  se  confondit  enfin  dans 
les  théories  économiques  de  l'Angleterre, 
déjà  si  fortement  imprégnées  de  la  mo- 
rale des  intérêts  matériels. 

J.-J.  Rousseau ,  l'un  des  plus  ardens  co- 
ryphées de  ce  philosophisme,  dont  il  de- 
vint ensuite  le  fougueux  adversaire,  avait 
été  appelé  à  enrichir  de  son  éloquence 
les  pages  de  l'Encyclopédie.  L'article 
Economie  politique  lui  fut  confié.  Mais 
c'était  avant  la  publication  des  doctrines 
de  Quesnay  et  de  Gournay,  et  à  celte 
époque  la  science  se  trouvait  encore 
étroitement  liée  à  la  politique.  Aussi 
Rousseau  se  borna-t-il  à  développer  ses 
idées,  ou  plutôt  celles  de  Locke,  sur  l'o- 
rigine des  sociétés  et  les  droits  des  ci- 
toyens. Sa  dissertation  est  l'ébauche  du 
Contrat  social. 

Un  autre  auteur,  également  célèbre  par 
son  zèle  philosophique  et  par  sa  tardive 
rétractation,  l'abbé  Raynal,  se  servit 
aussi  de  l'économie  politique  pour  com- 
battre l'ordre  social  alors  existant.  Son 
Histoire  philosophique  du  Cominevce 
dans  les  deux  Indes ^  ouvrage  dont  les 
matériaux  furent  fournis,  dit-on,  par 
plusieurs  des  collaborateurs  de  l'Ency- 
clopédie, renfermait  des  vues  profondes 
et  presque  prophétiques  sur  l'avenir  du 
monopole  et  des  colonies  de  l'Angleterre; 
mais  il  les  accompagna  de  si  violentes 
déclamations  contre  les  prêtres  catholi- 
ques et  les  souverains  de  l'Europe,  que 
le  gouvernement,  quelque  disposé  qu'il 
fût  par  système  et  par  penchant  h  une  to- 
lérance excessive ,  ne  put  s'empêcher  de 
sévir  un  moment  contre  le  livre  et  son 
auteur. 

C'était  ainsi  qu'à  la  fin  du  règne  de 
Louis  XV  l'œuvre  de  la  démolition  mo- 
rale se  trouvait  déjà  fort  avancée.  L'En- 
cyclopédie, les  écrits  de  Voltaire  et  de 
ses  disciples,  et  la  protection  d'une  cour 
corrompue  avaient  fait  germer  dans  tou- 
tes les  classes  et  même  dans  les  rangs  les 
plus  élevés  les  principes  des  doctrines 
nouvelles.  Des  souverains,  des  rois,  des 
électeurs  s'étaient  enrôlés  sous  la  ban- 
nière de  Voltaire  j  on  y  remarquait  Fré- 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 

déric,  roi  de  Prusse;  Gustave,  roi  de 
Suéde;  Christian,  roi  de  Danemarck;  le 
margrave  de  Bade,  et  sa  femme,  sœur 
de  Frédéric.  Avec  de  tels  appuis  et  la  fa- 
veur déclarée  de  la  cour,  la  conjuration, 
victorieuse  de  Pinstitut  des  Jésuites,  ne 
voyait  plus  d'obstacles  à  ses  desseins. 
Dans  l'ivresse  de  ses  succès  et  le  fanatisme 
de  ses  espérances,  elle  appelait  à  grands 
cris  les  orages  révolutionnaires,  se  jouant 
par  !a  pensée,  au  milieu  des  tempêtes  de 
l'avenir,  menaçant  Dieu  «  de  lui  faire 
«  voir  beau  jeu  dans  vingt  ans  (1),  »  et 
se  désolant  «  de  n'être  pas  les  témoins  du 
a  beau  tapage  qui  doit  se  faire  un  jour 
«  et  des  belles  choses  que  ■verront  les 
«  jeunes  gens  (2).  » 

Les  sages  de  l'Europe,  cependant ,  con- 
templaient avec  frayeur  des  princes  im- 
prudens  ébranlant  de  leurs  propres 
mains  les  colonnes  des  temples  et  les 
bases  sacrées  de  l'autorité  suprême;  on 
se  répétait  les  paroles  prophétiques  de 
Leibnitz  :  «  Ceux  qui  se  croient  déchar- 
K  gés  de  l'importune  crainte  d'une  pro- 
«  vidence  surveillante  et  d'un  avenir  me- 
«  naçant ,  lâchent  la  bride  à  leurs  pas- 
«  sions  brutales  et  tournent  leur  esprit  à 
«  séduire  et  à  corrompre  les  autres;  et, 
«  s'ils  sont  ambitieux  et  d'un  caractère 
«  dur,  ils  sont  capables,  pour  leur  plai- 
nt sir  ou  leur  avancement,  démettre  le 
«  feu  aux  quatre  coins  de  la  terre.  Je 
K  trouve  même  que  les  opinions  appro- 
«  chantes  s'insinuent  peu  à  peu  dans 
«  l'esprit  des  hommes  du  grand  monde 
«  qui  règlent  les  autres,  et  d'où  dépen- 
cf  dent  les  affaires,  et  se  glissant  dans  les 
«  livres  à  la  mode,  disposent  toutes cho- 
«  ses  à  la  révolution  générale  dont  l'Eu- 
«  rope  est  menacée,  j) 

«  Si  l'on  se  corrige  de  cette  maladie 
«  d'esprit  épidémique,  dont  les  mauvais 
«  effets  commencent  à  être  visibles  (3), 
a  les  maux  seront  peut-être  prévenus; 
«  mais  si  elle  va  croissant,  la  Frovi- 
K  dence  vengera  les  hommes  par  la  rcvo- 
K  lution  mvnie  qui  en  doit  naître.  » 
Appelant  l'attention  des   rois  et  des 

(1)  Lettre  de  Vollairo  à  d'Alembert ,  2iî  février 
I7i;«. 

(2)  Lettre  de  Voltaire  A  M.  de  Chauvelin. 

(ô)  Leibnitz  fait  allusion  aux  doctrines  anti-reli- 
{;icuses  des  philosophes  anglais.  Il  mourut  en  1716, 
la  seconde  année  do  la  réc;ence. 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


265 


peuples  sur  les  dangers  de  l'ordre  social, 
un   magistrat   courageux,    M.    Si^guier, 
premier  avocat  général  au  parlement  de 
Paris,   s'écriait,  eu  1770  :  c;  Il  n'est  plus 
«  possible  de  le  dissimuler,  il  s'est  élevé 
«  au  milieu  de  nous  une  secte  impie  et 
«  audacieuse.  Elle  a  décoré  sa  fausse  sa- 
«  gesse  du  nom  de  philosophie.  Sous  ce 
«  titre  imposant,  elle  a  prétendu  possé- 
«  der  toutes  les  connaissances^  ses  par- 
«  tisans  se  sont  érigés  en  précepteurs  du 
«  genre  humain.  Liberté  de  penser,  \o\\k 
«  leur  cri ,  et  ce  cri  s'est  fait  entendre 
«  d'une  extrémité  du  monde  à  l'autre. 
«  D'une  main,  ils  ont  tenté  d'ébranler  le 
«  trône,  et  de  l'autre  ils  ont  voulu  ren- 
«  verser  les  autels,  [jcur  objet  était  d'é- 
«  teindre  la  croyance ,  de  faire  prendre 
«  un  nouveau  cours  aux  esprits  sur  les 
«  institutions  civiles  et  religieuses,  et  la 
cr  révolution  s'est  pour  ainsi  dire  opérée  ; 
«  les  prosélytes  se  sont  multipliés,  leurs 
«  maximesse  sont  répandues^  les  royau- 
u  mes  ont  senti  ébranler  leurs  antiques 
a  fondemens,  et  les  nations  étonnées  de 
«  trouver  leurs  principes  anéantis,  se 
«  sont  demandé  par  qi;tlle  fatalité  elles 
«  étaient  devenues  si  linTérentes  d'elles- 
K  mêmes....  Le  gouvernement  doit  trém- 
ie bler  de  tolérer  dans  son  sein  une  secte 
«  ardente  d'incrédules  qui  semblent  ne 
«chercher  qu'à  soulever  les   peuples, 
«  sous  prétexte  de  les  éclairer.» 

Enfin,  J.-J.  Rousseau,  désabusé  des  il- 
lusions du  philosophisme  moderne,  et 
après  avoir  dévoilé  les  machinations  des 
propagateurs  du  matérialisme,  s'écriait 
ainsi,  dans  son  amère  douleur  :  «L'Eu- 
«  rope,en  psoie  à  des  maîtres  instruits 
«  par  leurs  instituteurs  même  à  n'avoir 
«  d'autres  guides  que  leur  intérêt,  ni 
«  n'autre  Dieu  que  leurs  passions  •  tan- 
«  tôt  sourdement  affamée ,,  tantôt  ou- 
«  vertement  dévastée,  partout  inondée 
('  de  soldats,  de  comédiens,  de  filles  pu- 
«  bliques,  de  livres  corrupteurs  et  dévi- 
ée ces  destructeurs;  voyant  naître  et  pé- 
a  rir  dans  son  sein  des  races  indignes  de 
«  vivre,  sentira  tôt  ou  tard  dans  ses  ca- 
«  lamités  le  fruit  des  nouvelles  instruc- 
«  tions,  et  jugeant  d'elles  par  leurs  fii. 
«  nestes  effets ,  prendra  daris  la  même 
tt  horreur  et  les  professeurs  et  les  disci- 
«  pies,  et  toutes  ces  doctrines  cruelles 
«  qui ,  laissant  l'empire  absolu  de  l'hom- 


«  me  à  ses  sens,  et  bornant  tout  à  la 
«  jouissance  de  cette  courte  vie,  rendent 
«  le  siècle  où  elles  régnent  aussi  mépri- 
«  sable  que  malheureux  (l).» 

Mais  ces  formidables  présages  ne  frap- 
paient ni  les  peuples,  ni  les  rois.  En 
France,  un  nouveau  règne  allait  com- 
mencer; les  nouvelles  théories  sociales 
et  philosophiques  s'apprêtaient  à  domi- 
ner l'administration  générale,  comme 
elles  maîtrisaient  déjà  l'opinion.  Nous 
aurons  à  exposer  plus  lard  les  résultats 
d'une  imprévoyance  si  aveugle  et  si  fa- 
tale. 

L'Angleterre,  ainsi  que  nous  l'avons 
montré  déjà,  avait  devancé  tous  les  peu- 
ples dans  une  politique  exclusiveoaent 
dirigée  vers  les  intérêts  du  commerce  et 
de  l'industrie.  Dès  l'avènement  de  Guil- 
laume III  au  trône,  aucun  de  ses  actes 
n'eut  d'autre  mobile  que  le  développe- 
ment et  l'accroissement  de  la  richesse 
nationale,  et  elle  ne  recula  devant  au- 
cun moyen  de  s'assurer  le  monopole  de 
la  navigation  et  des  manufactures.  Les 
formes  de  sa  constitution  qui  la  préser- 
vaient désormais  des  luttes  intérieures  au 
sujet  des  subsides,  l'éclairaient  sur  ses 
intérêts  mercantiles;  aussi,  le  résultat 
de  chacune  de  ses  guerres ,  principale- 
ment de  celles  avec  la  France,  fut  d'aug- 
menter sa  puissance  et  d'étendre  le  mar- 
ché des  produits  de  la  Grande-Bretagne, 
et  de  compenser  abondamment  l'accrois- 
sement inévitable  de  sa  dette  publique. 

Sous  la  reine  Anne  ,  dont  le  règne  vit 
confondre  les  deux  parlemens  d'Ecosse 
et  d'Angleterre  ,  la  politique  anglaise 
parvint  à  procurer  à  son  commerce  des 
avantages  immenses,  en  s'appropriant, 
pour  ainsi  dire,  à  titre  de  colonie,  un 
riche  royaume  du  continent. 

Lorsqu'un  pelit-lils  de  Louis  XIV  fut 
appelé  au  trône  d'Espagne,  toutes  les 
nations  furent  effrayées  de  l'agrandis- 
sement de  la  maison  de  Bourbon.  Le 
Portugal,  en  particulier,  qui  n'avait  vu 
jusque  là  dans  la  France  qu'un  appui  so- 
lide, la  considéra  comme  un  ennemi 
dont  il  devait  redouter  l'oppression. 
Celte  inquiétude,  habilement  excitée,  le 
précipita  entre  les  bras  de  l'Angleterre, 
qui,  accoutumée  à  faire  tourner  tous  les 

(I)  3«  dialogue,  2"  promenade. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


266 

événemens  politiques  à  l'avantage  de  son 
commerce,  nVut  p;arde  de  négli^'er  nne 
occasion  si  favorable.  Mélhuen,  son  am- 
bassadeur négociateur  profond  et  délié, 
signa  le  27  décembre  1703  un  traité  par 
lequel  la  cour  de  l.isbonne  s'engageait  à 
perme'tre  l'entrée  de  toutes  les  étoffes 
de  laine  de  la  Grande-Bretgn^  sur  le 
même  pied  qu'avant  leur  prohibition,  à 
condition  que  les  vins  de  Portugal  paie- 
raient un  tiers  de  moins  que  ceux  de 
France  aux  douanes  d'Angleterre.  Ainsi 
cette  dernière  puissance  obtenait  un  pri- 
vilège exclusif  en  faveur  de  ses  manufac- 
tures, puisqu'on  laissait  subsi'.ter  l'inter- 
diction pour  celle  des  autres  nations,  et 
en  dernier  résultat ,  elle  n'accordait  au- 
cune faveur  au  Portugal ,  dont  elle  obte- 
nait les  vins  renommés,  à  un  prix  très 
inférieur  à  ceux  de  France,  que  repous- 
saient d'ailleurs  des  droits  !rès  élevés. 

Les  manufactures  portugaises  ne  pou- 
vaient soutenir  une  si  dangereuse  con- 
currence ,  elles  disparurent.  L'Angleterre 
habilla  son  nouvel  allié,  et  parvint  suc- 
cessivement à  envahir  tous  ses  produits 
et  ceux  de  ses  colonies.  Désormais,  elle 
fournit  au  Portugal  df  s  vêtemens ,  des 
subsistances,  les  objets  de  luxe,  desv..i.- 
seaux,  des  munitions  ;  elle  lui  renvoyait 
ses  propres  produits  manufacturés.  Un 
million  d'Anglais,  artisans  ou  cultiva- 
teurs, furent  occupés  à  ces  travaux. Tout 
commerce  fut  donc  enlevé  au  Portugal  j 
les  flottes  mênif'  destinées  au  Brésil  ap- 
partenaient aux  Anglais.  On  a  relevé, 
d'une  manière  exacte  .  que  depuis  la  dé- 
couverte des  mines  du  Brésil  jusqu'en 
1760.  seulement,  il  était  sorti  de  celte 
partie  de  l'Amérique  3  milliards  800  mil- 
lions de  livres,  dont  2  milliards  400 
mille  livres  en  or.  tandis  que  tout  le  nu- 
méraire du  Portugal  se  réduisait,  à  celle 
époque,  à  moins  de  20  millions  de  li- 
vres. Ce  capital  immense,  qui  a  passé 
tout  fnlier  en  Angleterre,  fut  un  des 
premifrs  clèmeus  de  sa  puissance  colos- 
sale. 

A  l'avènement  de  la  reine  Aime,  la 
délie  publique  s'élevait  à  400.000,000  de 
francs  ;  elle  se  nioitait ,  lors  de  la  paix 
d'Ulrechl,  à  1.4."»0.O0O,00O  \v. 

Pendant  les  régnes  de  (Veorges  l«r  et  de 
Georges  II,  sous  le  ministère  de  lord  W'al- 
pole,  la  dette  fut  réduite  à  l,150,0<)i>,000  (. 


Ce  célèbre  ministre  qui.  plaçant  la  cor- 
ruption au  premier  rang  des  moyens 
d'obtenir  une  majorité  constante  dans  le 
Parleme?»t,  confiaissait  si  bien  le  t*rif  de 
toutes  les  consciences  parlementaires  , 
fut  l'auteur  d'un  projet  de  hill  d'amor- 
tissement de  la  dette  publique .  consistant 
à  rembourser  par  l'adoption  d'un  em- 
prunt à  5  pour  100  les  créanciers  de 
l'Etat  qui  retiraent  6  p'>ur  100  de  leurs 
capi'aux.  Celle  mesure  ne  fut  pas  adop- 
téi\  Il  était  réservé  à  Pilt  d'opérer  cet 
amortissement  par  le  rachat  successif  des 
ventes  et  créances  sur  l'Etat,  au  moyen 
d'un  fonds  spécial. 

Après  !a  mort  de  Walpnle  ,  et  au  mo- 
ment du  traité  d'Aix-la-Chapelle,  si  avan- 
tageux à  l'Angleterre,  la  dette  était  re- 
montée à  1. 900.000,000  fr.  La  guerre  com- 
mencée en  1755,  et  qui  dura  sept  ans, 
coûta  aux  Anglais  près  de  deux  milliards 
de  francs,  ce  qui  éleva  leur  dette  à 
3.650.000  000  fr.  M^is  l'Angleterre  reçut 
des  indemnii<^s  énormes  par  l'acquisition 
de  la  plupart  des  colonies  ,  et  par  le  dé- 
veloppement immense  de  son  commerce 
dans  les  Indes. 

Au  moment  de  la  mort  de  Louis  XV, 
celle  puissance  (alors  dirig<^e  parW.  Pitt, 
chef  du  ministère  de  Georges  III,  et  le 
premier  qui  ail  occupé  ces  hautes  fonc- 
tions) allait  porter  au  plus  haut  degré 
l'extension  de  ses  manufactures.  La  fa- 
btication  exclusive  des  étoffes  de  coton 
avait  été  violemment  ravie  aux  Indes,  et 
les  mécaniques  inventées  par  Arkwrigt 
en  1769.  commençaient  à  donner  à  celle 
branche  d'industrie,  receillie  à  la  suile 
de  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes,  une 
importance  prodigieuse  dans  le  com- 
merce de  l'univers 

D'ailleurs,  le  système  suivi  en  Angle- 
terre avant  môme  le  ministère  de  Col- 
bert,  était  de  n'adniellre  dans  sa  con- 
sommation que  les  produits  de  ses  ma- 
nufacturcN;  de  repousser  ceux  d'une  in- 
dustrie étrangère  par  des  prohibitions 
ou  des  droits  équivalons  ;  enfui,  de  res- 
treitjdi  e  par  des  taxes  énormes  imposées 
ii  l'entrée,  la  consomuialiondesobje  s  que 
le  sol  et  l'industrie  ne  peuvent  pas  pro- 
duire, tels  {jU('  les  vins  et  les  eaux-de-vie. 
Ce  système  avait  forcé  la  nation  à  cou- 
ftommer  ses  propres  produits,  et  avait 
conservé  dans  son  sein  le  travail,  la  pre- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMOINT. 


267 


mière  «ïes  richesses  nalionales.  D'un  autre 
côté,  l  industrie  anglaise  di^f^agée  des  en- 
traves des  réglemens,  avait  pu  v<irier  sa 
fabrication  et  la  conformer  aux  goûts 
changeansdes  consommateurs  et  aux  be- 
soins des  peuple.^;  tandis  que  ianôt;e, 
forcf^e  de  suivre  des  méthodes  invaria- 
bles de  fabrication  ,  présentait  constam- 
menl  des  produits  unifot  mes  dont  elle  ne 
pouvait  ni  varier  la  qualité,  ni  simplifier 
les  moyens  d'exécut  on.  Le  développe- 
ment que  recevait  chaque  jour  lindus- 
trie  dans  les  ateliers  anglais,  et  l'éten- 
due de  la  fabrication,  avaient  conduit  à 
opérer  une  division  du  travail  qui,  appli- 
quant constamment  chaque  individu  au 
même  ouvrage,  diminuait  les  frais,  dou- 
blait les  résultats  et  résidait  les  produits 
plus  parfaits.  L'application  des  machines 
tendait  au  même  but.  Enfin  la  multipli- 
cité des  canaux  de  petite  navigation  ,  en 
facilitant  le  transport  des  matières  pre- 
mières et  des  objets  manufacturés,  con- 
tribuait également  à  diminuer  le  prix 
de  la  plupart  des  productions  indus- 
trielles. 

En  même  temps,  le  gouvernement  an- 
glais, bien  convaincu  que  la  prospérité 
de  la  nation  ne  reposait  que  sur  le  com- 
merce et  sur  l'industrie ,  ne  s'occupait 
que  des  moyens  de  les  accroître.  Les  en- 
couragemens  étaient  prodigués  pour  ieur 
ouvrir  des  débouchés,  pour  étouffer  d.ins 
son  berceau  l'industrie  naissante  d'un 
autre  peuple ,  pour  faire  respecter  les 
personnes  et  les  propriétés  partout  où 
pénétrait  sa  marine,  pour  obtenir  dfs 
privilèges  dans  tous  les  pays  de  consom- 
mation. Identifié  et  presque  incorporé 
avec  le  commerce,  le  gouvernement  le 
suivait  et  le  protégeait  sur  tous  les  points 
de  la  terre.  Il  envoyait  à  grands  frais  des 
ambassadeurs  pour  apporter  des  présens 
aux  souverains,  faire  goûter  ses  produc- 
tions et  établir  des  relations  commer- 
ciales avec  le  pays;  en  un  mot,  il  sem- 
blait ne  penser  et  n'agir  que  pour  amé- 
liorer et  agrandir  son  commerce  et  son 
industrie.  Il  était  difficile  qu'avec  de  tels 
moyens  l'Angleterre  ne  s'élevât  pas  au 
premier  rang  des  nations  commerçantes 
et  manufaclurières. 

Malheureusement,  la  tendance  indivi- 
duelle d'un  peuple  exclusivement  com- 
merçant, libre  ou  non,  est  d'arriver  à 


n'aimer  et  n'estimer  que  les  richesses ,  et 
à  les  placer  fort  au  dessus  des  hom- 
mes qui  les  produisent.  C'est  une  ex- 
périence constante  qui  s'étend  des  indi- 
vidus aux  nations  Or,  l'Angleterre  en 
fournit  le  plus  mémorab'e  exemple.  Dès 
que  le  commerce  y  eut  élevé  d*^s  fortunes 
aussi  rapide-  que  considérables,  la  cupi- 
dité devint  le  mobile  universel  et  domi- 
nant. Les  citoyens  qui  re  s'étaient  pas 
aMachés  à  cette  profession,  la  plus  lucra- 
tive, portaient  dans  leur  carrière  l'amour 
d'une  opulence  dont  les  mœurs  et  l'opi- 
nion leur  faisaient  un  besoin:  même  en 
as'.'irani  aux  h(  nneiirs,  ils  couraient  aux 
richesses.  Dans  la  carrière  des  lois,  dans 
celle  du  ministère  évangélique,  dans  la 
gloire  de  siéger  au  Pàrlemf'nt,  ils  voyaient 
le  moyen  d'agrandir  bur  fortune.  Pour 
se  faire  élire  membre  de  ce  corps  puis- 
sant, ils  corrompaient  les  suffrages  du 
peuple,  et  ne  rougissaient  pas  plus  de 
revendre  ce  même  peuple  au  ministère 
que  de  l'avoir  acheté.  Chaque  voix  était 
devenue  vénale  au  Parlement.  Robert 
Walpole  ,  ainsi  que  nous  lavons  dit,  en 
avait  le  tarif,  et  s'en  vantait  publique- 
ment à  la  honte  des  Anglais.  C'était  un 
devoir  de  sa  place ^  disait-il  ,  d'acheter 
les  représentans  de  la  nation  pour  les 
faire  voter,  non  pas  contre,  mats  selon 
leur  conscience.  Or ,  qu'est-ce  qu'une 
conscience  qui  s'est,  soumise  à  l'argent? 
Cette  morale  qui  réduit  tout  à  l'inté- 
rêt ,  étant  passée  dans  les  mœurs  et  dans 
la  poli'ique,  explique  comment  les  An- 
glais ont  fait  ife  grandes  choses,  mais  en 
commettant  de  grandes  injustices;  com- 
ment les  classes  élevées  possèdent  le  mo- 
nopole de-;  honneurs,  du  pouvoir,  de  la 
richesse  et  du  luxe,  tandis  que  la  popu- 
lation ouvrière  languit  dans  la  misère  et 
l'oppression.  Comment  enfin,  les  Anglais 
ne  veulent  pas  seulem^'nt  être  riches, 
mais  veulent  être  les  seuls  riches.  Leur 
ambi  ion  fut  d'acquérir,  comme  celle  de 
Rome  de  commander.  Toutes  leurs  guer- 
res ont  eu  pour  but  de  rendre  leur  com- 
merce universel  et  exclusif,  et  cette  pas- 
sion a  subjngtié  jusqu'à  leurs  philoso- 
phes ;  mais  ceux-ci  avaient  déjA  favorisé 
ce  penchant  à  la  cupdité  en  contribuant 
à  détruire  la  murale  religieuse,  et  en 
réduisant  l'homme  h  une  destinée  puro- 
ment  terrestre  et  sensuelle. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


A  l'époque  dont  nous  parlons,  Collins, 
l'ami  de  Locke,  Bolingbrocke  et  une  foule 
d'autres  écrivains,  avaient  répandu  à 
grands  flots  le  poison  du  scepticisme  sur 
les  croyances  les  plus  sacrées.  David 
Hume  .  le  célèbre  historien  de  l'Angle- 
terre, développa  leurs  doctrines  et  ne 
craignit  point  d'exposer  ses  motifs  de 
douter  de  l'existence  de  Dieu,  de  l'im- 
mortalité de  l'âme  et  du  libre  arbitre. 
Il  était  dans  l'ordre  des  choses  qu'un  tel 
écrivain  n'aperçût  dans  l'économie  poli- 
tique que  la  science  de  l'utilité  maté- 
rielle ,  abstraction  faite  de  toutes  les  con- 
sidérations morales.  Tel  est  en  effet  le 
caractère  de  ses  Essais  moraux,  politi- 
ques et  littéraires,  publiés  à  Edimbourg 
en  1742,  et  qui  renferment  d'ailleurs  sur 
le  comEcerce  ,  sur  l'intérêt  de  l'argent 
et  sur  les  causes  des  progrès  des  arts  et 
métiers  ,  des  observations  neuves  et  pré- 
cieuses. Ces  travaux  économiques  furent 
recueillis  et  habilement  mis  en  œuvre 
depuis  par  Adam  Smith  ,  le  disciple  et 
l'ami  de  Hume,  qui ,  ainsi  que  son  maî- 
tre ,  avait  approfondi  la  théorie  des  sen- 
timens moraux,  et,  comme  lui,  était  ar- 
rivé au  fatalisme. 

StewartDenham(sirJacques)publiaplus 
tard  (en  1767)  des  Recherches  sur  les  prin- 
cipes d'économie  politique ,  sur  le  mé- 
rite desquels  on  n'est  pas  d'accord.  Adam 
Smith,  son  rival,  assurait  que  son  sys- 
tème était  peu  intelligible  à  la  simple 
lecture  ,  et  avait  besoin  d'être  développé 
par  l'auteur  pour  être  suffisamment  com- 
pris. 

En  1774,  Turcker  (Josias)  lit  paraître 
quatre  discours  sur  divers  sujets  politi- 
ques et  commerciaux  ^  dans  lesquels  il  se 
déclarait  partisan  de  la  liberté  entière 
du  commerce,  et  conseillait  au  gouver- 
nement de  la  Grande-Bretagne  d'accor- 
der aux  Anglo -Américains  l'indépen- 
dance qu'ils  réclamaient.  Ces  écrits  ont 
été  traduits  par  Turgot. 

Dans  les  colonies  anglo-américaines  , 
encore  soumises  à  la  métropole,  Frank- 
lin avait  publié  de  véritables  traités  d'é- 
conomie politique  pratique  ,  sous  le  titre 
de  Chemin  de  la  fortune  et  de  Science  du 
bonhomme  /^ic/iari/.  Ou  peut  donc  joindre 
ce  nom  célèbre  à  la  liste  des  économistes 
français  de  cette  époque. 

Toutefois,  les  écrits  de  Hume  sur  l'é- 


conomie politique  sont ,  par  leur  nature 
et  par  leurs  résultats,  les  plus  remar- 
quables que  l'Angleterre  ait  produits  pen- 
dant cette  partie  du  dix-huitième  siècle. 

Cette  période  fut  plus  féconde  en 
Italie. 

En  1737  ,  vers  le  temps  où  l'abbé  de 
Saint-Pierre  ,  Melon  et  les  anciens  écono- 
mistes français  mettaient  au  jour  leurs 
écrits  d'économie  politique,  l'archidiacre 
Bandini  (Saluste  Antoine)  (1)  écrivait  son 
Discours  (publié  seulement  en  1755)  sur 
la  Maremme  siennoise  ,  contrée  qui 
comprend  les  deux  cinquièmes  de  la 
Toscane. 

Lorsque  Bandini  visita  ce  pays,  l'incu- 
rie du  gouvernement  avait  rendu  cette 
province,  jadis  florissante  et  peuplée, 
insabibre  ,  pestilentielle  et  inhabitable. 
Son  intérêt  fut  vivement  excité  par  ce 
douloureux  spectacle.  I!  conçut  la  géné- 
reuse pensée  ,  si  digne  d'un  homme 
éclairé  et  d'un  prêtre  catholique,  d'arra- 
cher ce  malheureux  pays  au  malheur,  à 
la  misère  et  à  la  barbarie.  Dans  un  mé- 
moire écrit  avec  autant  de  force  que  de 
clarlé  et  d'élégance,  il  démontra  le  grand 
accroissement  de  puissance  que  la  Tos- 
cane pourrait  retirer  de  la  Maremme 
rendue  à  l'agriculture.  Il  rédigea  plu- 
sieurs projets  pour  faciliter  l'écoulement 
des  eaux  stagnantes ,  et  comme  il  s'aper- 
cevait de  l'insuffisance  de  ces  moyens 
tant  qu'on  ne  délivrerait  pas  cette  con- 
trée des  obstacles  moraux  et  politiques 
qui  arrêtaient  toute  tendance  vers  la 
prospérité,  il  insista  sur  la  nécessité  de 
débarrasser  ce  malheureux  pays  des  in- 
nombrables mesures  fiscales  qui  avaient 
tant  contribué  à  le  rendre  sauvage  et  dé- 
peuplé, afin  d'y  attirer  par  des  avantages 
nouveaux  de  nouveaux  habitans. 

L'archidiacre  Bandini  insistait  pour 
que  l'on  accordât  aux  agriculteurs  de  la 
Maremme  des  lois  simples  et  à  leur  por- 
tée ,  tt  toute  la  liberté  compatible  avec 
le  bon  ordre.  Il  réclamait  le  soulagement 
des  impôts,  une  liberté  entière  dans  le 
commerce  des  grains ,  et  tous  les  moyens 
d'en  faciliter  la  circulation  et  d'en  main- 
tenir le  prix  favorable  aux  producteurs. 

Bandini  demandait  enfin  l'établisse- 
ment d'un  seul  impôt ,  comme  plus  facile 

(1)  Ni  en  1677. 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


260 


à  lever  et  plus  économique.  On  voit  que 
sur  beaucoup  de  points  il  se  rapprociiait 
de  la  doctrine  de  Quesnay  et  de  ses  disci- 
ples ,  dont  il  était  le  précurseur  en 
Italie. 

L'ouvrage  de  Bandini  eut  une  influence 
bien  plus  heureuse  que  celle  de  beaucoup 
d'autres  livres.  Il  contribua  à  rendre  fé- 
conde et  habitée  une  province  étendue, 
naguère  malsaine  et  déserte  ;  et  quoique 
ce  livre  soit  resté  ignoré  du  public  jus- 
qu'en 1775,    il   pénétra  néanmoins    très 
promptement  dans  le  cabinet  des  hommes 
arrivés  au  pouvoir ,  où.  les  bons  livres 
pénètrent  quelquefois  si  rarement  et  si 
tard.  Ecrit  en   1737,  une  copie  en  avait 
été  présentée,  deux  ans  après,  au  grand- 
duc  François  et  à  deux  de  ses  ministres. 
L'empereur  François  ,  éloigné  de  la  Tos- 
cane et  détourné  par  les  soins  de  l'Em- 
pire, n'apporta  qu'un  faible  soulagement 
à  cette  province   affligée.    Mais   quand 
Pierre-Léopold  monta  sur  le  trône  ,  il  lut 
le  discours  de  l'archidiacre,  en  goûta  les 
principes  et  les  mit  à  proHt.  Il  lit  faire 
plusieurs  visites  dans  la  Mareinme  ^  la 
parcourut,  l'examina  lui-môme  et  la  fit 
parcourir  par  le  mathématicien  Ximé- 
nès.  De  grands  travaux  furent  exécutés. 
On  abolit  les  fiscalités  gênantes,  on  amé- 
liora non  seulement  l'adminislration  po- 
litique, mais  encore  celle  de  la  justice. 
Les  habitans  se  multiplièrent,  ils  acqui- 
rent rapidement ,  par  l'exercice  du  libre 
commerce  des  denrées  et  des  marchan- 
dises, les  moyens  d'augmenter  la  fécon- 
dité de  la  terre,  ainsi  que  d'améliorer 
ses  productions.  Ils  devinrent  alors  plus 
industrieux,  plus  riches  et  plus  heureux. 
Tels  furent  les  effets  d'un  bon  livre  sur 
un  bon  prince  (1). 

Broggia,  commerçant  napolitain  ,  pu- 
blia en  1743,  sur  les  impôts  et  les  mon- 
naies, deux  Traités  remarquables  par  les 
excellens  principes  économiques  qu'ils 
renferment.  Le  but  constant  de  l'auteur 
est  la  richesse  de  l'Etat.  Les  moyens  qu'il 
signale  pour  l'atteindre  sont  l'agricul- 
ture ,  le  commerce  et  l'industrie.  Il  se 
montre  l'ardent  défenseur  des  classes 
pauvres;  mais  on  lui  reproche  trop  de 
partialité  pour  le  système   mercantile. 

(1)  Le  comte  PoccUio  ;  UUloire  de  l'vcon.  polit, 
en  Italie. 


Son  Traité  des  monnaies  se  fait  distin- 
guer par  une  grande  rectitude  de  ju- 
gement, réunie  à  une  expérience  con- 
sommée. 

Cet  objet  occupait  beaucoup  alors  les 
écrivains  d'économie  politique.  L'abbé 
Galiani ,  âgé  à  peine  de  vingt  ans,  le 
traita  avec  un  éclatant  succès ,  dans  son 
ouvrage  sur  les  monnaies ^  imprimé  en 
1750,  où  il  ne  craignit  pas  d'aborder  des 
questions  neuves  et  importantes  ,  telles 
que  la  nature  de  la  valeur,  les  taxes,  l'in- 
térêt de  l'argent,  les  obligations,  l'ori- 
gine et  la  nature  des  banques,  les  dettes 
de  l'Etat ,  le  change  ,  etc.  L'un  des  pre- 
miers ,  l'abbé  Galiani ,  s'occupa  d'analy- 
ser la  nature  de  la  valeur  des  choses,  et 
de  démontrer   qu'elles   sont  le  résultat 
de  plusieurs  circonstances  diverses,  la 
rareté  ,  l'utilité  ,  la  quantité  et  la  qualité 
du  travail  et  du  temps.  Il  poussa  même 
cette  analyse  jusqu'à  la  valeur  destalens 
des  hommes ,   assurant   que  ces  talens 
s'apprécient  absolument  de  la  môme  ma- 
nière que  les  choses  inanimées,  et  qu'ils 
sont  régis  par  les  mêmes  principes  de  rai 
retéel  d'utilité.  Ces  idées  paraissent  n'a- 
voir pas  été  ;Hrangères à  l'analyse  d'Adam 
Smith  ,  et  plus  tard  aux  théories  de  M.  J. 
B.  Say ,  lorsque  ce  dernier  écrivain  plaça 
les  travaux  de  l'intelligence,  négligés  par 
Smith,  au  rang  des  élémens  producteurs 
de  la  richesse.  Galiani  fut  également  l'un 
des  premiers  à  combattre  le  préjugé  gé- 
néral que  le  haut  prix  des  choses  est  un 
indice  de  pauvreté  et  de  misère. 

Yingt  ans  après,  en  1770,  l'abbé  Galiani 
publia  ses  fameux  Dialogues  sur  le  com- 
merce des  grains.  Il  se  trouvait  alors  à 
Paris  en  qualité  de  secrétaire  d'ambas- 
sade,  et  il  se  servit,  pour  cet  ouvrage , 
de  la  langue  française,  qu'il  écrivait  avec 
beaucoup  d'élégance  et  de  correction. 
La  disette  de  17G9  avait  soulevé ,  en 
France,  la  question  de  la  liberté  ou  de 
la  restriction  du  commerce  des  grains, 
question  complexe  et  toujours  débattue 
avec  chaleur  partout  où  les  circonstan- 
ces l'ont  fait  naître.  Galiani  mit  tant 
d'esprit,  de  grâce  et  d'enjouement  dans 
ses  dialogues,  qu'il  amusa  beaucoup  la 
société  de  Paris  ,  alors  attentive  à  tous 
les  débals  politiques  et  littéraires.  La 
conclusion  des  dialogues  de  Galiani  sem- 
blait être  que  le  meilleur  système,   en 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


270 

fait  d'approvisionnement.,  e«,t  de  n'avoir 
aucun  système.  Mais  il  pensait,  au  fond, 
que  le  commerce  des  grains  devait  être 
soumis  à  de  sages  précautions,  et  ne 
jouir  que  d'une  liberté  modilif^e  vl  tem- 
pérée. Galiani  est  cla'-sé ,  comme  Brog- 
gia,  au  nombre  des  partisans  du  système 
mercantile. 

Belloni .  banquier  à  Rome  sous  le  pape 
Benoit  XIV,  écrivit ,  en  1750,  une  Dis- 
sertation  sur  le  commerce .  dnns  laquelle 
considérant  le  change  commue  la  règle  la 
plus  sûre  pour  découvrir  la  situation 
d'un  royaume  sous  le  rapport  du  trafic, 
il  approuve  la  prohibition  d'exporter  de 
l'argent.  Cet  écrit  ,  renfermé  dans  une 
centaine  de  pages,  valut,  malgré  les 
erreuis  qu'il  renferme  ,  de  grands  éloges 
à  son  auteur, 

Pagnini ,  employé  supérieur  des  finan- 
ces en  Toscane,  exposa  en  1751,  dans 
un  opuscule  intitulé  De  la  juste  valeur 
des  choses ,  des  observations  pleines  d'é- 
rudi'.ion  et  de  sa^acit'. 

Pompée  INéri ,  président  de  1 3  comm-s 
^ion  du  cadastre  dans  la  Lombardie. 
opération  dans  laquelle  il  montra  aut  nt 
de  luuières  que  d'intégrité,  écrivit  sur 
le  monnaies.  Son  ouvrage,  qui  parut  en 
1751 ,  est  intitu.é  :  Observations  sur  le 
prix  légal  des  monnaies.  Le  mérite  de 
cet  ouvrage ,  indépendamnunt  de  son 
utilité  pratique,  est  surtout  la  clarté,  la 
précision  et  la  noblesse  du  style. 

Carli ,  de  Capo  dlslria .  traita  à  sou 
tour  des  monnaies  et  publia  en  1760,  sur 
celte  matière,  un  ouvrage  qui  as:noncc 
une  vaste  science  et  d'immenses  recher- 
clu;s.  Plus  tard,  il  fit  paraître  la  relation 
..de  l'établissement  du  cadastre  dans 
l'étal  de  Milan  ^  et  une  dissertation  sur 
la  balance  économique  des  nations.  Dans 
SCS  écrits,  il  se  montra  opposé  au  sys- 
tème des  physiocratfS;  et  dans  la  pro- 
duction de  la  richesse,  il  accorde  une 
paît  égale  a  l'agriculture,  au  commerce 
et  à  Pindusiric. 

A  l'époque  où  (lorissaient  ces  écrivains, 
on  vil  un  simple  particulier,  Barlliélemi 
Intiera,  fonder  en  1755,  àJNa.-les,  une 
chiiire  de  commerce  et  de  mécanique  en 
faveur  de  Geuovesi,  qui  occupa  cet  ho- 
norab'e  professorat  peiulanl  quelques 
années.  On  doit  à  celte  cliaire,  incontes- 
tablement la  première  établie  en  Europe 


pour  l'économie  politique,  \q%  Leçons 
d'économie  civile^  qui  méritèrent  à  son 
auteur  d'être  considéré  comme  le  res- 
taurateur de  la  science  en  Italie. 

Dans  ces  leçons,  Genovesi  comprend 
presque  toutes  les  parties  de  l'économie 
politique.  Il  commence  par  les  sensa- 
ti  ns  d'-  l'homme  et  l'origine  de  ses  be- 
soins; il  en  fait  dériver  tes  droits  et  ses 
devoirs;  il  analyse  la  nature  de  la  so- 
ciété, et  après  cette  courte  digres-ion 
sur  le  droit  naturel,  il  examine  les 
moyens  les  plus  propres  à  rendre  le 
corps  politique,  peuplé,  riche  et  heu- 
reux. Cht'z  Genovesi,  l  analyse  de 
i'houime  est  claire  ei  conduit  à  l'explica- 
tion d'un  grand  nombre  de  phénomènes. 
Il  a  adop  é,  pour  parcourir  les  caues 
de  la  prospérité  des  nations  ,  les  trois 
grandes  divisions,  l'agriculture,  les  arts 
et  le  commerce,  et  sous  le  titre  de  cha- 
cune de  ces  trois  grandes  sources,  il 
traite  particulièiementde  tous  les  objets 
et  d-  toutes  les  que>tions  les  plus  impor- 
tantes qui  en  dépendent.  Genovesi  ap- 
précie beaucoup  l'agriculture.  Toute- 
fois, il  penche  pour  le  commerce  et  l'in- 
dustrie, et  pour  lesystème  dit  mercantile. 
Loin  de  considérer  les  beaux  arts  comme 
stériles ,  il  lesappe'le  non  productifs  par 
eux-mêmes,  mais  très  avantageux,  et 
cause  de  l'augmentation  de  production. 
Il  considère  toutes  les  clisses  de  la  so- 
ciété comme  utiles  directement  ou  indi- 
rectenienl  à  la  production,-  une  autre 
maxime  qui  domine  dans  les  leçons  de 
Genovesi ,  est  celle  qui  admet  le  travail 
comme  le  capital  de  toutes  les  nations, 
de  toute  les  familes  ,  de  toutes  les  con- 
ditions. Plus  le  nombre  de  ceux  qui  tra- 
vaillent est  grand,  plus  le  bien-être  de 
tous  lest  aussi.  Le  travail,  à  son  cvis , 
ressemble  à  la  souffrance.  C'est  la  loi  du 
monde;  elle  est  générale  et  il  faut  l'aimer. 

D  ns  un  charmant  cliapilre  intitulé  : 
L'art  de  faire  de  l'argent  ,  il  s'exprime 
eu  ces  termes  :  «  Les  Don  Quichotte  de  la 
«  philosophie  et  lesSisyi  lie  de  la  chimie, 
V  api  es  s'être  alanibiqué  le  cerveau  pen- 
ce dmt  longues  années,  ont  enfin  re- 
«  connu  qu'il  n'y  a  d'autre  moyen  de 
M  faire  de  l'argent  que  le  travail  honnête. 
«  Cette  coiie  usion  lait  encore  le  déses- 
«  poir  de  bien  des  fous.  » 

La  sagacité  profonde  de  Genovesi  l'a 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


271 


conduit  à  prévoir  et  à  prédire  l'émanci- 
pation des  colonies  d'Amérique.  Il  avait 
beaucoup  étudié  l'Angleterre,  et  s'en 
montre  lep  rtisan  •  nlhoit&iasle.  S'il  avait 
pui-,c,  dans  les  exemples  de  C''ite  nation, 
ses  principes  d'économie  politique  ,  on  a 
pu  juger  combien  à  leur  t  ur  les  éco'.io- 
mistes  anglais  ont  profité  de  se^  leçons. 

Un  Vénitien,  savant  ce  èbre,  Alg^rotti, 
voulut  aussi  appliquer  son  génie  univer- 
sel àtracer  q'.ie  ques  pages  sur  l'économie 
politique.  Dans  son  Essai  sur  le  Com- 
merce, considérant  le  négoce  comme  la 
source  de  la  richesse  et  de  la  puis^aNce. 
il  répéta  et  développa  cet  axiome  d'un 
ministre  :  »  La  nation  à  laquelle  il  resiera 
«  un  florin  dans  sa  caisse  ,  quand  b  s  au- 
«i  Ires  n'y  aurorit  plus  rien,  sera  celle 
«  qui,  finaleoient,  restera  dans  le  monde 
«  maîtresse  du  champ  de  bataille.  » 

L'idée  la  plus  remarquable  d'Algarotti 
est  celle  qu'il  eut  sur  l'Afrique  ,  elle  est 
renfermée  dans  trois  pagi  s  auxquelles  il 
donna  lui-même  le  titre  de  :  Pensée  sur 
la  préférence  que  l'on  doit  donner  à 
l'Afrique  sur  l' Asie  et  l'Amérique  ,  sous 
les  rapports  de  l'industrie  et  du  com- 
merce des  Européens.  Uo  Awion  de KX'^i 
rolli  à  cet  égard,  se  ratiache  à  celle 
de  Leibnitz,  et  le  temps  n'a  pu  que  la 
rendie  plus  importante  pour  l'époque 
actuelle. 

L'ami  et  le  compatrio:e  d^Algarotiij 
Antoine  Zanone,  d'Udine,  est  plus  connu 
par  ses  efforts  constans  pour  l'ainélio 
ration  des  institutions  commerciiles  et 
agricoles  de  son  pays,  que  p;»r  ses  écrits 
d  économie  politique.  On  n'a  imprimé  de  ( 
lui,  dans  la  collection  des  économistes 
italiens,  queues  Lettres  sur  l'agriculture, 
le  commerce  et  les  arts.  Il  ne  donne  la 
prél'éience  à  aucun  système  :  il  recom- 
muude,  avec  la  môme  ardeur,  h  s  di- 
versCi  branches  de  la  prospérité  publi- 
que. Lui-môme,  agriculteur  et  négucianl 
à  la  fois,  sentit  mieux  que  les  auteurs 
purement  théoriciens,  que  la  prospérité 
et  la  civilisation  des  états  s'appuyetil 
sur  l'agricultuie  et  le  commerce  qui 
sont  réciproquement  la  cause  et  l'effet. 
Zanone  conseilla  l'élablissemei.tde  la  so- 
ciété d'agriculture,  et  d'institutions  pour 
les  mendi  ins  ,  les  vagabonda  et  les  tnl'ans 
abandonnés  et  exposés. 

Le  Montesquieu  de  lltalie,  l'illustre 


Beccaria ,  paya  aussi  son  tribut  à  la 
science  économique.  Ses  premières  pro- 
ductions furent  des  observations  publiées 
en  1762,  à  l'âge  de  vingt  sept  ans,  sur  les 
désordres  et  les  remèdes  des  monnaies 
dans  les  états  de  Milan,  et  dans  les- 
quelles il  proposait  le  système  décimal 
comme  dérivant  d'une  mesure  astrono- 
mique. Deux  ans  après  ,  il  fit  paraître 
son  célèbre  traité  des  Délits  et  des  pei- 
nes, écrit  en  moins  de  'rois  molsj  l'écla- 
tante renommée  de  cet  ouvrage  appela 
sur  lui  l'attention  du  gouvernement  au- 
trichien, et  le  jeune  publiciste,  auquel 
l'impératrice  Catherine  faisait  des  offres 
magnifiques  pour  l'attirera  sa  cour,  fut 
appelé  à  une  chaire  d'économie  politi- 
que, créée  pour  lui,  dans  l'université  de 
Pavie. 

Le  marquis  Beccaria  écrivit  ses  leçons 
d'économie  politique  pendant  l'exercice 
de  ce  professorat.  Il  se  proposait  d'expli- 
quer, dans  ses  cours,  les  cinq  princi- 
paux objets  de  la  science,  l'agriculture, 
les  mmufactures,  le  commerce,  les  im- 
pôts, le  gouverm'Qient  ;  mais  il  ne  put 
traiter  que  les  deux  premiers.  Néan- 
moins ce  qui  reste  de  ses  trc  vaux  agran- 
dit le  champ  de  l'économie  politique; 
son  coup  d'œil  étendu  et  perçant  lui 
avait  fait  retrouver  la  majeure  partie  des 
lois  générales  de  l'économie  sociale.  Il 
établit,  pour  point  fixe  et  invariable  de 
la  science  ,  ce  grand  principe  :  «  Que  ce 
n^est  point  la  plus  grande  quantité  de 
travail  général  ,  mais  seulement  la  plus 
grande  quantité  de  tra^'ail  utile  qui  est 
la  plus  avantageuse.  De  cette  maxime  , 
Beccaria  déduisait  le  principe  de  la  di- 
vision du  Iravciil  qu'à  peu  près  vers  le 
môme  temps  Adam  Srnith  s'apprêtait  à 
analyser  d  ins  tous  ses  phénomènes  d'une 
manière  si  luminease  et  si  complète. 
Beccaria  établit  é:,'alement  par  quelles 
circonstances  le  prix  de  la  main-d'œuvre 
devait  être  réglé,  les  propriétés  produc- 
tives des  capitaux  et  la  plupart  des  au- 
tres théories  a  'optée-»  depui>  par  les  plus 
célèbres  «économistes  de  l'Angleterre  et 
de  la  France. 

A  (  ô  é  de  Beccaria  se  place  le  comte 
Verri,  sou  ami  et  son  émule,  que  ses  ou- 
vrages sui-  l'économie  poliliqueontclissé 
comme  un  des  principaux  maîtres  de  la 
science.  Verri  s'était  distingué  dansl'ad- 


272 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE 


iiûnistralion  de  la  Lombardie ,  et  réunis- 
sait, comme  la  plupart  des  économistes 
italiens,  la  théorie  à  la  pratique.  Cet 
avantage  se  fait  remarquer  dans  ses  tra- 
vaux économiques  ;  ils  se  composent  d» 
J\f(iwoires  suri' économie  politique  de  L'état 
de  Milan  ^  de  ses  Réflexions  sur  les  lois 
gênantes,  principalement  dans  le  com- 
merce des  grains  3  et  enfin  de  ses  Médi- 
tations sur  l'économie  politique  qui  fu- 
rent traduites  dans  toutes  les  langues  et 
conservent  encore  une  estim.e  méritée. 
Ce  n'est  point  un  traité  complet  de  la 
science,  mais  seulement  les  observa- 
tions que  son  expérience  lui  avait  sug- 
gérées. Yerri,  partisan  de  la  liberté  illi- 
mitée du  commerce,  veut  cependant  que 
l'industrie  nationale  puisse  trouver  pro- 
tection contre  l'industrie  étrangère  dans 
des  tarifs  judicieusement  combinés. 
Quoiqu'il  apprécie  et  exalte  l'industrie, 
il  est  porté  à  donner  la  préférence  à 
l'agriculture  et  se  prononce  en  faveur 
de  la  division  des  terres.  C'est  sur  ces 
points  seulement  qu'il  diffère  des  théo- 
ries de  l'école  anglaise.  Les  méditations 
du  comte  Yerri  parurent  en  1771. 

Après    ces   deux    hommes    célèbres  , 
l'Italie  aime  à  montrer  l'image  d'un  véri- 
table  prêtre    catholique   qui,    pendant 
cinquante-cinq   ans,   vivant  comme  un 
père  au  milieu  de  ses  paroissiens,  leur 
enseigna  tous  les  moyens  de  faiie  fleurir 
l'agriculture  et  écrivit  pour  améliorer  le 
sort  de  la  patrie   et  celui    des  paysans 
dont  il  était  entouré.  Ce  digne  ecclésias- 
tique  se  nommait  Ferdinand  Paoletti, 
curé  de  San-Domino j,  près  Florence;  il 
parcourut   ime    longue    carrière    toute 
semée  de  vertus  et  de  bienfaits.  Le  livre 
de  Paoletti,  publié  en  1769,  sous  le  titre 
de  Pensées   sur  l'agriculture,    contient 
d'excellentes  maximes,  parmi  lesquelles 
on  remarque  celle-ci  :  «  L'ignorance  est 
la  plus  grande  et  la  pire  des  pauvretés.  » 
En  1772  ,  il  lit  imprimer  son  ouvrage  sur 
les  subsistances,  en  lui  donnant  le  titre 
de  :   Véritables  moyens  de  rendre  heu- 
reuses les  sociétés.  Dans  cet  écrit,  Pao- 
letti se  prononce  pour  la  liberté  du  com- 
merce  des  grains;  ses  principes,  d'ail- 
leurs, sont  fort  rap|)rocliés  de  ceux  de 
l'archidiacre  Bandiiii  et  des  physiocrates 
français. 
Un  autre  ecclésiastique.  J.-R.  Vasco, 


L'ÉCOPsOMIE  POLITIQUE , 

Piémontais.  écrivit  en  1772,  un  Essai 
politique  des  monnaies ,  sujet  qui  sem- 
blait usé  et  que  cependant  il  sut  rajeunir 
par  des  idées  et  des  couleurs  nouvelles. 
Il  proposa  d'introduire  le  système  déci- 
ntal  tians  les  monnaies,  non  point  comme 
dérivé  d'une  mesure  astronomique  ,  ainsi 
que  l'indiquait  Beccaiia,  mais  comme 
étant  d'une  progression  plus  commode 
dans  le  calcul.  Yasco  écrivit  en  outre 
sur  la  question  de  savoir  s'il  était  utile 
ou  non  de  tenir  les  arts  unis  en  corpora- 
tions, avec  une  discipline,  des  privilèges 
et  des  contributions  à  prendre  dans  les 
corps,  et  il  la  résolut  négativement. 
Yasco  se  prononça  contre  tout  système 
réglementaire,  même  contre  l'usage  de 
fixer  le  prix  du  pain  et  de  n'accorder 
le  privilège  d'en  vendre  qu'à  un  certain 
nombre  de  boulangers.  La  libre  concur- 
rence .  jointe  à  l'obligation  imposée  à 
chaque  boulanger  d'avoir  une  provision 
suffisante  de  blé ,  lui  paraissait  la  mesure 
la  plus  avantageuse  pour  le  peuple. 
Yasco  rechercha  les  causes  de  la  men- 
dicité et  les  moyens  de  la  supprimer; 
assurer  des  secours  et  un  asile  aux  pau- 
vres infirmes  et  honteux  et  procurer  du 
travail  aux  pauvres  oisifs,  et  vagabonds'; 
telle  est  la  conclusion  judicieuse  de  son 
mémoire.  Dans  un  traité  sur  le  bonheur 
public  considéré  chez  les  cultivateurs  des 
terrains  propres ,  il  proposa  une  sorte 
de  loi  agraire,  tendant  à  assurer  une 
part  de  propriété  à  chaque  citoyen.  En- 
fin Yasco,  dans  d'autres  écrits,  conseilla 
l'établissement  des  caisses  d'épargnes 
pour  les  ouvriers  et  s'attacha  à  démon- 
trer que  l'usure  n'est  défendue  ni  par 
le  droit  naturel,  ni  par  le  droit  divin ,  ni 
par  l'Eglise,  et  par  conséquentquele  droit 
de  fixer  l'intérétde  l'argent  etd'autoriser 
l'usure   appartient  aux  gouvernemens. 

L'économie  politique  qui,  dans  la  pre- 
mière partie  du  dix-huitième  siècle,  avait 
fait  de  si  grands  progn  s  en  France,  en 
Angleterre  et  en  Italie,  commença  à 
pénétrer  dans  diverses  autres  parties  de 
l'Europe. 

L'Allemagne  avait  vu  fonder  en  1727, 
dans  les  universités  de  Halle  et  de  Franc- 
fort des  chaires  pour  l'enseignement  des 
sciences  administratives.  Cet  exemple 
fut  imité  dans  d'autres  universités  alle- 
mandes, et  l'administration,  de  même 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


273 


que  l'agriculture  et  l'industrie,  lui  du- 
rent de  sensibles  progrès.  On  comprenait 
en  Allemagne,  sous  le  nom  de  sciences 
camérales  et  de  police ,  toutes  les  bran- 
ches de  l'économie  sociale,  c'esl-à-dire 
le  commerce,  les  finances,  la  statisti- 
que, l'instruction  publique,  la  politi- 
que, etc.  Chacune  de  ces  parties  d'éco- 
nomie publique  a  élé  traitée  par  grand 
nombre  d'écrivains.  ]Nous  nous  borne- 
rons à  citer,  pour  la  période  histoi'ique 
dont  nous  nous  occupons  en  ce  moment, 
les  ouvrages  de  Schrœzer,  de  Galterer, 
d'Olto  et  d'Anchenwall  sur  la  statistique; 
celui  de  Gunther  Ludovic,  sur  les  prin- 
cipes de  la  science  du  commerce;  la  des- 
cription d'une  police  parfaite  par  Lan- 
germack;  les  écrits  de  Schœder  sur  les 


finances,  et  le  traité  de  Pfeiffer  sur  toutes  >  sur  l'avis  du  maréchal  de  Noailles,  le 


les  sciences  économiques  et  camérales. 

La  Prusse,  qui  prit  un  si  grand  accrois- 
sement sous  le  grand  Frédéric ,  fut  le 
premier  royaume  où  l'on  vit  s'établir  et 
appliquer  le  système  des  assurances  con- 
tre rincendie  (1),  et  des  caisses  hypo- 
thécaires. Sonnefels  jeta  de  grandes  lu- 
mières sur  ces  diverses  questions  dans 
son  ouvrage  intitulé  :  Principes  de  la 
police,  du  commerce  et  des  finances^ 
publié  en  1765.  Déjà,  en  1772,  on  s'oc- 
cupait de  traduire  en  Allemagne  ,  tous 
les  ouvrages  français  sur  la  physiocratie , 
et  le  margrave  de  Bade,  chaud  patisan 
des  économistes,  faisait  publier,  sous 
le  voile  de  l'anonyme,  un  abrégé  de 
Véconomiepolitiquej  d'après  les  principes 
de  Quesnay, 

En  Hollande,  le  juif  Portugais,  Pinlo, 
écrivit,  en  1762,  son  Essai  sur  le  luxe 
dans  lequel  il  blâme  l'excessiAC  recher- 
che des  Hollandais  dans  leurs  maisons 
de  campagne,  et  signale  la  dépopulation 
et  la  négligence  des  terres  comme  les 
suites  inévitables  et  irréparables  de  ce 
penchant  désordonné. 

En  Espagne  ,  Jérôme  Ustaritz ,  avait 
fait  paraître  dès  1742,  un  ouvrage  inti- 
tulé :  Théorie  et  pratique  du  commerce 
de  la  marine ,  traduit  d'abord  en  an- 
glais (1751) ,  et  que  Forbonnais  fit  con- 
naître à  la  France  en  1753.  Cet  ouvrage 
important  et  estimé  est ,  à  proprement 

(1)  La  première  assurance  contre  Tincendie  se 
forma  à  Berlin  en  17(tô. 

TOMB  IV.  -•  H.  22,  IWÏt 


parler,  le  premier  écrit  d'économie  po- 
litique des  Espagnols,  Il  renferme  des 
particularités  curieuses,  entre  autres 
que  l'Espagne  ,  depuis  1492,  époque  de 
la  conquête  des  Indes-Occidentales,  jus- 
ques  en  1724,  avait  retiré  du  Nouveau- 
Monde,  environ  9  milliards  160  millions 
de  piastres ,  qui  correspondraient  au- 
jourd'hui à  plus  de  50  milliardsde  francs. 
En  même  temps  que  sa  traduction,  For- 
bonnais publia  des  considérations  sur 
les  finances  d'Espagne,  comparées  à 
celles  de  la  France,  qui  produisirent 
une  grande  impression  sur  le  gouverne- 
ment espagnol,  dont  il  dévoilait  les 
trop  longues  et  funestes  erreurs.  Le 
ministre  Ensenada  demanda  l'auteur 
pour  consul  général  en  Espagne  ;  mais 


conseil  de  Louis  XV  refusa  son  consen- 
tement. 

Ulloa,  habile  marin,  savant  astro- 
nome et  grand  administrateur,  présenta 
en  1773,  au  ministère  espagnol ,  un  ou- 
vrage sur  la  Marine  ou  Forces  na^'ales  de 
l Europe  et  de  V Afrique.  Un  écrivain  du 
même  nom  avait  publié  auparavant  un 
écrit  intitulé  :  Rétablissement  des  manu- 
factures et  du  commerce  d'Espagne. 

Le  règne  de  Charles  III  qui  fut  pour 
l'Espagne  une  nouvelle  ère   de  prospé- 
rité et  de  puissance,   fit  faire  de  grands 
progrès  à  l'administration.  Après  avoir 
gouverné  le  royaume  de  Naples  avec  au- 
tant de  sagesse  que  de  douceur,  ce  prince 
était  mûri  par  l'expérience  ,  lorsqu'il  fut 
appelé,  en  1759,  au  trône  d'Espagne  et 
des  Indes.  Il  se  proposa  dès  lors  de  ré- 
veiller l'énergie  d'une  noble  nation  et 
de  rallumer  chez  elle  le  flambeau  des 
arts  que  les  derniers  princes  autrichiens 
avaient  laissé  s'éteindre.  Il  eut  le  talent 
si  précieux  pour  les  dépositaires  de  l'au- 
torité suprême,  de  bien  savoir  choisir 
ses  ministres.  Deux  hommes  d'un  haut 
mérite,  les  comtes  de  Florida-Blanca  et 
de  Camponianès  furent  élevés,  du  sein  de 
l'obscurité,  aux  premières  places  de  l'é- 
tat, et  avec  leur  concours  Charles  111  put 
réaliser  les  plus  vastes  projets  pour  la 
prospérité    et    la    civilisation    de    son 
royaume.  L'Espagne  lui  doit ,  en  effet , 
tout  ce  qu'elle  'peut  offrir  aux  regards 
des  étrangers  en  élablissemens  utiles  et 
en  beaux  monumens. 


274 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


Le  comte  d°  Campomanès  ne  se  con- 
tenta p-^sde  contribuer  pu'ssamment  aux 
travai  x  de  ladminislration.  on  lui  doit 
encore  des  ouvraj^es  très  remarquables 
sur  l'économie  {loliiique.  INous  citfrons 
entre  autres  ses  Discours  sur  le  fonde- 
ment de  l'industrie  populaire  et  sur  l'é- 
ducation des  ouvriers  ;  ses  A/é/iioires  sur 
les  approvisionnemens  de  Madrid  et  sur 
1  s  abus  de  la  Mesla.  ou  parcours  des 
troupf'aux  sur  les  propriétés  particuliè- 
res; ses  écrits  sur  le  commerce  des  gr  ins, 
publiés  à  Madrid  en  1764,  tt  qui  déter- 
minèrent le  gouvernement  .'J  autoriser  la 
libre  circulation  de  celte  deur('e. Campo- 
manès avait  aussi  travaillé  à  déruircla 
mendicité,  en  faisant  imprimer  en  1763 
et  1764  deux  Mémoires  sur  la  police  re- 
lative aux  bohémiens  et  sur  les  moyens 
d'tmployer  utilement  les  vag^ibonils  et 
les  gens  sans  aveu.  Enfin  il  dévoila  les  abus 
existant  dans  la  répartition  des  impôts. 
Les  idées  de  ce  ministre  écrivain  se  rap- 
prochent ^ensibleInenl  de  celles  de  For- 
bonnaisetdespremicrs  économistes  fran- 
çais et  ita  iens. 

Au  commencement  du  dix-huitième 
siècle,  une  nation  jusque  là  à  peu  près 
inconnue,  était  venue  loui  à  coup  occu- 
per un  des  premiers  rangs  dans  la  société 
européenne.  La  puissante  volon'é  d'un 
seul  homme  opéra  ce  prodige.  Pierre-  e 
Grand  fit  en  effet  sortir  la  Russie  d'un 
étal  voisin  de  la  barbarie,  et  cela,  à  force 
de  per-évérajce,  de  travail,  d'audace,  de 
génie,  et  peut-êt/e  de  cruauté  .-  car  l'on 
a  dit  avec  raison  qu'il  fut  le  bourreau  de 
ses  sujets  pour  les  civiliser  (1).  Tout  ct: 
qu'il  enUvprit  pour  la  form  tion  d'une 
marine,  la  construction  des  vides,  l'jv.-in- 
cemenl  des  sciences,  le  perfeciorinement 
de  la  lt'gislaiiot>,des  finances  et  de  tout-s 
les  ptnies  de  l'adininistration  ,  semb  e 
dépH'ser  les  forces  humaines.  On  as- 
sure qu^  Lfbniiz  lui  avait  donné  d'utile 
conseils  sur  les  moyens  d'asurer  l»  pr(is 
péritéde  ses  étals.  Catherine  II  compléta 
son  ouvrag*;.  Sous  son  règne,  dix  mille 


,<," 


Rbulièret. 


villes  furent  bâties,  et  près  de  dix  millions 
de  sujets  ajoutés  à  l'empire.  Mais  pressée 
de  jouir  de  sa  gloire,  elle  voulut,  comme 
Pii^rre-le-Grand,  tout  improviser,  jusqu'à 
la  civilisation  ;  et  sous  ses  lois  la  Russie 
fut  corrompue  par  le  contact  de  la  vieille 
Europe  avant  d'avoir  été  complètement 
tirée  de  la  ba.  barie. 

On  sait  que  Catherine  chercha  à  atti- 
rer auprès  d'elle  l^s  plus  grands  écrivr  ins 
de  l'Europe  doi.t  elle  ambitionnait  les 
suffrages  ei  les  é-oges.  Elle  désira  aussi 
répandre  dans  ses  états  les  principes  de 
l'éconiuiie  politique.  Kous  avons  déjà 
fait  connaître  que,  dans  ce  but  elle  avait 
appelé  à  sa  courLem^rcier  d^  la  Rivière, 
auteur  de  V  Ordre  naturel  et  essentiel  des 
sociétés,  et  que  peu  satisfaite  de  la  per- 
sonne et  des  théorit-s  p  élentieuses  de  ce 
di  ciple  de  Qu'snay,  el  e  le  congédia 
pr^mpleuient.  D  .ns  t  ettt^  é[  oque  d'acti- 
vité et  de  création,  poir  ainsi  dii'e,  toute 
maternelle,  la  Russie  n'a  produit  au<un 
écrivain  spécial  d'économie  politique. 
Les  théories,  ainsi  que  la  pratique,  lui 
étaient  ar*  ivéïs  toutes  formées;  tous  les 
hommes  éclairés  étaient  ap  )elés  à  agir. 
I.  ne  restait  ni  temps,  ni  place  à  donner  à 
l'observation  scientilique  des  faits. 

Telle  avait  été  la  ma;che  progressive 
de  !a  science  économique  en  Europe,  de- 
puis la  régence  jusqu'au  momeni  où  un 
roi  jeune,  ve  tueux.  ple.n  de  droiture  et 
d'humanité,  vint  occuper  le  plus  beau 
tiône  de  l'Univers.  Aux  transports  d'a- 
mour et  d'allégresse  qui  saluèrent  son 
avènement,  aux  epérances  que  donnit 
un  rè^ne  signalé  de  toutes  parts  p;ir  la 
recherche  des  moyens  d'augmenter  la 
f.  licite  publique,  qui  aurait  o  é  Cjucc- 
voir  de  sinistres  présages!  mais  des  îem- 
pHes  morales  sétaienl  dès  long-temps 
accumulées  sur  la  France.  Le  moment 
ii'<lait  pas  loin  où  leur  explosion  devait 
précipiter  le  monde  dans  cette  longue 
suite  de  catastrophes  et  de  misé  es  dont 
le  relentissemcul  est  loin  d  être  encore 
épuisé. 

Le  vicomte  Alban  de  Yillensuvs- 
Bargemom. 


M.  DESDOUITS. 


2'ih 


S>cmcc$  f  ^îi^î0i0ijT()ttt?^,  ijp^^$\(!\\u$  et  mixxt}ku\tï(^nc$. 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


INTRODUCTION. 

Lorsque  nos  yeux  ,  obéissant  au  noble 
instinct  qui  les  appelle  loin  de  ce  globe 
où  nous  enchaîne  une  destinée  passagère, 
parcourent  dans  le  silence  des  nuits  cette 
admirable  voûte  où  tant  d'astres  éiin- 
cellent,  le  premier  sentiment  qui  saisit 
notre  âme  et  fixe  nos  pensives  ,  c'est  une 
admiration  muette  pour  l'œuvre  divine 
où  le  Tout-Puissant  a  imprimé  le  double 
sceau  de  sa  beauté  et  de  sa  grandeur. 
Absorbés  dans  la  contemplation  de  cette 
multitude  de  mondes,  nous  assistons  par 
la  pensée  à  leur  naissance  ;  nous  les 
voy(jns  lancés  dans  l'espace  par  un  mot 
du  Créateur;  nous  suivons  sa  main  sur 
les  lignes  qu'ils  décrivent  à  travers  l'im- 
mensité. Bientôt  à  l'admirati  n  pour 
l'œuvre  et  pour  l'ouvrier  sublime  qui  la 
façonna  ,  un  autre  sentiment  succède  ; 
celui-ci  est  pour  l'homme;  celui-ci  est 
de  l'orgueil  ;  mais  ce  sentiment  est  en- 
core un  hommage  pour  le  Cn^ateur;  car 
l'inte'ligence  qui  se  contemple  et  qui 
connaît  son  origine,  honore  en  elle-mê- 
me le  principe  éternel  dont  elle  est  une 
éman;ition  et  une  image.  Oui,  l  homme 
s'admire  dans  la  contemplation  des 
cieux  ,  parce  que  lui ,  atome  perdu  dans 
l'univers,  il  a  compris  cette  œuvre  im- 
mense. Tous  ces  astres  que  le  témoignage 
de  ses  sens  lui  fait  croire  d'abord  de  sim- 
ples points  lumineux  séparés  de  lui  p  r 
une  uK^diocre  distance,  il  les  a  mesurés, 
il  a  senti  leur  grandeur,  il  a  creusé  l'es- 
pace devant  eux,  et  il  a  compris  leur 
immense  éloignement.  Il  a  demandé  à  sa 
science  des  secours  pour  suppléer  à  l'im- 
peifection  de  ses  yeux;  et  sa  science  a 
rapproché  de  lui  les  autres  et  lui  a  fait 
connaître  leur  surface  comme  celle  de 
sa  propre  demeure.  Quelques  uns  de  ces 
corps  se  meuvent  d.ins  l'espace  ;  tous 
semblent  tourner  autour  de  l.ii.  La  rai- 
son de  l'homme  a  détruit  l'illusion  de 


ses  sens;  elle  a  fixé  les  étoiles;  mais  en 
même  temps,  elle  lui  a  donné  le  secret 
des  mouvemens  divers,  si  compliqués,  si 
mystérieux,  qui  agitent  les  planètes;  il  a 
deviné,  expliqni*  mesuré  leurs  actions 
réciproques;  il  les  a  pesées,  et  en  fixant 
leurs  cours  par  ses  ca  culs  avec  une  pré- 
cision si  étonnante,  l'homme  s'est  fait 
véritablement  l'image  du  Cré.tteur  et  l'é- 
cho de  sa  voix. 

Mais  il  y  a  loin  des  impressions  naïves 
de  l'homme  qui  ne  connaît  de  ce  grand  '. 
spectacle  que  ce  que  ses  sens  lui  d^'cou- 
vrent  .  à  ces  révélations  brillantes  par 
la  réflexion  ,  l'étude  et  une  expérience 
raisonnée  ,  et  qui  composent  la  science 
de  l'astronome.  Quel  intervalle  immense 
sépare  le  coup  d'œil  hébété  que  donne  à 
la  voûte  céleste  le  suvage  nomade,  du  ' 
calcul  intelligent  qui  assigne  leur  place 
aux  étoiles  ;  qui  règle  et  l'écoque  ,  et  la 
grandeur  et  la  durée  des  éclipses;  et  qui 
prédit  à  coup  sûr  à  quel  instant  précis 
un  astre  viendra  toucher  les  fils  de  nos 
lunettes  !  Mais  pour  arriver  là,  l'homme 
a  dû  mettre  enjeu,  par  de  longs  labeurs,  ' 
toutes  les  forces  de  son  intelligence.  Il 
a  dû  inventer,  cultiver,  perfectionner  la 
géométrie  et  le  calcul  dans  leurs  diver-  ' 
ses  branches ,  il  a  dû  rechercher  des 
moyens  très  précis  d'observation;  il  lui 
a  fallu  mettre  à  contribution  diverses 
parties  des  sciences  naturelles  ;  il  a  dû 
enfin  étendre  ses  observations  et  ses  cal- 
culs sur  une  longue  série  de  siècles;  car 
ce  n'est  qu'en  comparant  les  résultats 
de  l'expérience  moderne  à  ceux  que  nous 
ont  transmis  les  anciens  astronomes  , 
qu'il  a  pu  fixer  avec  précision  plusieurs 
élémens  fondamentaux  de  la  science. 
Ces  richesses  intellectuelles  ,  dont  notre 
civilisation  se  pare,  sont  le  produit  d'un 
long  et  pénible  enfantement  ;  mais  c'- st 
une  véri'é  dont  ceux  là  seuls  ont  le  sen- 
timent complet,  qui  possèdent  une  no- 
tion exacte  de  la  science  astronomique. 


27(5 

Aussi  est-ce  une  erreur  grave,  et  néan- 
moins fort  commune,  que  l'opinion  qui 
attribue  aux  peuples  primitifs  des  con- 
naissances astronomiques  singulièrement 
avancées.   On  se  représente  des  tribus 
nomades,  errant  à  l'aventure  au  milieu 
des  loisirs  d'une  vie  pastorale  ,  et  diri- 
geant leurs  regards  vers  le  ciel  dont  cette 
constante  intuition  leur  aurait  dévoilé 
les  secrets.  C'est  ainsi  qu'on  attribue  une 
véritable  science  astronomique  aux  Chal- 
déens,  aux  Egyptiens,  aux  Indiens,  aux 
Chinois,  à  des  époques  où  leur  histoire 
nous  les   montre  encore  demi-barbares, 
et  bien  en  arrière  d'une  médiocre  civili- 
sation. Si  la  science  ne  consistait,  comme 
l'imagine  le  vulgaire,  que  dans  une  con- 
templation   soutenue    des    phénomènes 
quotidiens  que  présente  le  ciel ,  assuré- 
ment les   tribus  primitives  auraient   pu 
fournir  une  foule  d'astronomes  d'une  ac- 
tivité exemplaire  ,  et  ceux-ci  auront  pu 
accumuler  une  multitude  d'observations 
sans  liaison  ,  sans  méthode  ,  sans  préci- 
sion et  sans  but.  Mais  la  science  de  l'as- 
tronome ne  consiste  pas  dans  cet  exer- 
cice des  yeux.  Les  mouvemens  célestes 
sont  assujétis  à  des  lois  constantes  j  leurs 
rapports  donnent  lieu  à  des  phénomènes 
compliqués;  une  étude  attentive,  longue 
et  laborieuse ,  peut  seule  en  démêler  les 
nœuds.  Mais  celte  étude ,  qui  a  l'obser- 
vation pour  base,  a  pour  moyens  indis- 
pensables la  géométrie  et  le  calcul;  des 
procédés  d'industrie,  et  des  instrumens 
de  physique  ;  or,  tout  cela  n'appartient 
qu'à  un  monde  adulte,  à  une  civilisation 
avancée.  Or,  non  seulement  dans  les  âges 
lointains  où  l'on  place  les  élucubrations 
nocturnes  des  Tircis  de  l'Egypte  et  de  la 
Chine  ,  mais  môme  à  une  époque  beau- 
coup plus  rapprochée  de  nous  ,  il  est 
douteux  que  ces  peuples  possédassent  ce 
qui  est  le  plus  indispensable  à  l'observa- 
teur astronome  ,  savoir,  un  moyen  pas- 
sable de  mesurer  le  temps. 

Mais  en  dehors  de  ces  conceptions  vul- 
gaires (jui  ne  voient  dans  l'astronomie 
qu'une  contemplation  assidue  des  cieux_, 
et  qui  lui  font  une  large  part  dans  la  vie 
des  vieux  peuples;  des  lliéories  raison- 
nées  ont  pris  la  défense  des  astronomes 
de  l'Age  d'or;  ou  a  cru  recoruiailre  une 
science  véritable  ,  là  ou  l'histoire  nous 
montre  les  nal  ions  encore  dans  l'enfance; 


COURS  D'ASTRONOMIE, 

de  là  des  inductions  hardies  repoussant 
au  loin  dans  l'antiquité  l'origine  des 
peuples  ;  car  cette  science  supposée  ne 
pouvait  être  que  le  produit  des  siècles 
et  d'une  longue  civilisation.  Ces  théories 
prenaient  pour  base  ,  soit  l'interpréta- 
tion de  certains  emblèmes  de  nombres 
ou  de  ligures,  soit  des  formules  de  cal- 
cul qu'on  retrouve  aux  mains  de  certains 
peuples  depuis  long-temps  arriérés  dans 
la  route  des  sciences,  formules  dont  l'o- 
rigine se  perd  cependant  dans  la  nuit 
des  âges.  Ainsi  les  sculptures  des  zodia- 
ques et  des  autres  monumens  de  l'E- 
gypte ,  ont  fait  attribuer  à  ses  vieux  ha- 
bitans  la  connaissance  du  déplacement 
des  colures  ,  et  cela  dès  une  époque  qui 
déborde  pour  nous  les  limites  de  l'his- 
toire. Des  nombres  mystérieux  ou  sup- 
posés tels,  empruntés  à  la  théologie  égyp- 
tienne, ont  subi  sous  le  scalpel  de  nos 
savans  des  décompositions  étranges  ;  ils 
n'ont  plus  paru  que  l'enveloppe  de  cer- 
taines formules  astronomiques  d'une  pré- 
cision extrême,  dont  la  connaissance  au- 
rait été  voilée  au  peuple  sous  une  forme 
symbolique,  et  dont  l'origine  se  cache- 
rait derrière  un  épais  rideau  de  siècles  , 
effrayant  pour  la  chronologie  la  plus 
complaisante.  Vingt-cinq  siècles  avant 
notre  ère  .  les  Chinois  auraient  fait  des 
observations  astronomiques  d'une  cer- 
taine délicatesse ,  et  l'on  trouve  chez  les 
Brames  de  l'Inde,  des  formules  de  calcul 
pour  les  éclipses  d'une  assez  grande  per- 
fection; formules  bien  supérieures,  non 
seulement  à  la  science  actuelle  des  In- 
diens les  plus  habiles ,  mais  qui  ne  sau- 
raient trouver  place  dans  l'histoire  des 
sciences  de  l'Inde ,  si  haut  qu'on  remonte 
dans  l'antiquité  ,  et  qui  supposent  elles- 
mêmes  une  science  déjà  faite,  déjà  vieille, 
et  nécessairement  entée  sur  une  certaine 
civilisation. 

L'issue  ridicule  de  la  discussion  scien- 
tifique établie  sur  les  zodiaques  égyp- 
tiens, nous  donne  la  mesure  de  la  con- 
fiance due  à  l'art  d'interpréter  les  em- 
blèmes figurés.  La  sagacité  singulière  qui 
a  fait  découvrir  dans  des  nombres  suppo- 
sés mythiques  des  chiffres  et  des  rapports 
représentant  les  produits  d'une  astrono- 
mie avancée,  a  construit  son  édifice  sur 
une  hypothèse  fragile  et  dépourvue  de 
toute  vraiscmblancç,  liHe  a  conuidéré  l«is 


PAR  M.  DESDOUITS. 


277 


nombres  pleins  de  ces  myslérieuses  for- 
mules comme  des  identités  complètes 
résultant  de  calculs  précis,  tandis  qu'ils 
peuvent  n'être  que  des  approximations 
arbitraires,  adoptées  pour  simplifier  les 
résultats  de  calculs  assez  grossiers.  Cette 
marche  est  tellement  conforme  à  la  na- 
ture et  aux  habitudes  de  l'homme^  que 
la  simplicité  de  cette  hypothèse,  compa- 
rée à  l'autre ,  constitue  pour  elle  une 
sorte  de  démonstration.  Du  reste,  ces 
principes  s'éclairciront  plus  tard  par  la 
discussion  des  faits. 

Mais  si  même  en  admettant  l'exacte 
interprétation  des  nombres  embléma- 
tiques, telle  est  la  solution  vraisemblable 
qu'il  faut  donner  à  ces  fantômes  de 
science  qui  reculeraient  l'origine  des 
peuples  bien  loin  au  delà  des  bornes  de 
l'histoire  positive  ,  il  est  un  point  de  vue 
où  ces  singuliers  phénomènes  apparais- 
sent sous  un  jour  nouveau  ,  et  où  les  ac- 
ceptant comme  témoins  véridiques  d'une 
science  fort  avancée,  bien  loin  d'appuyer 
l'exorbitante  antiquité  des  peuples  qui 
nous  les  montrent ,  ils  proclament  leur 
jeunesse  ,  et  déposent  sur  les  révoluiions 
du  globe  en  faveur  du  récit  de  Jioïse.  Si 
ces  peuples  possédaient ,  ily  a  quarante 
siècles,  des  connaissances  si  précises  j  si 
les  étonnantes  formules  des  Brames  re- 
montent à  cette  époque  ',  si  les  Chinois 
connaissaient  alors  la  position  des  sol- 
stices ;  si  enfin  les  hommes  étaient  en 
possession  de  la  grande  période  luni- 
solaire,  comme  l'histoire  nous  les  montre 
alors  dans  un  état  demi-sauvage  ,  possé- 
dant à  peine  lesélémens  de  l'agriculture 
et  surtout  des  premiers  arts  ;  comme  à  des 
époques  beaucoup  plus  récentes  nous 
voyons  naître  et  se  développer  pénible- 
ment les  sciences  qui  sont  la  base  de  l'as- 
tronomie, nous  devons  en  conclure  né- 
cessairement que  ces  connaissances  si 
parfaites  et  si  anciennes,  ont  leur  ori- 
gine ailleurs  qu'au  sein  de  ces  peuples 
primitifs.  Ils  connaissaient  des  choses 
qu'ils  étaient  profondément  incapables 
de  découvrir.  Donc  la  science  si  remar- 
quable de  ces  premiers  ûges  n'était  pas 
une  science  qu'ils  eussent  créée,  c'étaient 
les  débris  traditionnels  des  contrais  s  an- 
ces  d'un  monde  antérieur.  Mais  quel  était 
ce  monde ,  quel  était  ce  peuple  que 
BaiUy  place  dans  la  Haute-Asie,  vers  le 


49e  degré  de  latitude?  Des  traces,  il  n'en 
reste  aucune  dans  l'histoire  d'aucun  des 
peuples  qui  furent  ses  héritiers.  Donc  il 
faut  qu'une  révolution  immense  ait  sé- 
paré ce  monde  des  races  qui  peuplaient  le 
globe  à  l'époque  qui  nous  occupe,  mais  il 
faut  aussi  que  quelques  débris  de  ses  con- 
naissances aient  traversé  la  catastrophe, 
et  que  les  premières  familles  du  genre 
humain  renouvelé  en  aient  conservé 
quelque  temps  le  dépôt.  Or  voilà  le  sys- 
tème de  la  Bible j  voilà  le  déluge,  voilà 
les  débris  de  la  science  antédiluvienne 
passant  par  la  famille  de  ]Noé  aux  pre- 
mières tribus  qui  fondèrent  les  nations. 
Nous  comprenons  maintenant  ce  mélange 
de  science  et  d'ignorance  qui  caractérise 
ces  premières  époques,  mais  là  seule- 
ment est  la  solution  de  ce  singulier  pro- 
blème historique  ;  le  déluge  et  tout  le 
sysième  de  la  Bible  se  trouvent  démon- 
trés à  priori. 

Nous  reviendrons  sur  ce  sujet  dont  nos 
lecteurs  n'auront  pas  de  peine  à  appré- 
cier l'importance.  Nous  aurons  à  discuter 
les  faits  qui  servent  de  base  aux  systèmes 
divers  qu'on  a  fondés  sur  ces  résultats 
curieux.  Nous  montrerons  qu'en  admet- 
tant comme  réels  ces  faits  probléma- 
tiques, bien  loin  d'être  ébranlés  par  ces 
révélations  de  la  science ,  nos  fastes  sa- 
crés y  trouveraient  plutôt  un  nouvel  ap- 
pui. Nous  n'avons  voulu  d'abord  que 
contester  aux  anciens  des  siècles  histo- 
riques une  science  fondée  sur  des  décou- 
vertes qui  leur  seraient  propres.  La 
science  astronomique  proprement  dite, 
la  science  créée  et  progressive ,  n'est  née 
qu'entre  les  mains  des  Grecs ,  très  peu 
de  siècles  avant  notre  ère  ;  et  en  réfutant 
sur  ce  point  les  idées  communes,  comme 
nous  nous  proposons  de  le  faire,  nous 
effacerons  le  point  de  départ  de  bien  des 
mauvais  systèmes,  qui  ont  fait  des  pre- 
miers temps  de  l'histoire  un  vaste  champ 
d'expériences  pour  l'imagination.  Mais 
examinons  maintenant  les  phases  di- 
verses qu'a  subies  l'astronomie  depuis 
les  premiers  essais  que  tentèrent  sur  le 
ciel  les  petits-fils  de  Noé  :  disons  la  part 
que  prirent  aux  développemens  de  la 
science  chacun  des  peuples  qui  appa- 
raissent sur  la  scène,  soit  aux  époques 
obscures,  soit  dans  les  âges  historiques 
les  plus  récens  et  les  mieux  connus. 


278 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


Il  me  paraît  hors  de  doute  que  les 
Chaldéens  ont  tenu  un  registre  d'obser- 
vations astrononiiqiies  qui  remonte  jus- 
qu'au vingt-troisièiiie  siècle  avant  notre 
ère.  Nous  savons  par  Simplicius  que  Cal- 
listhènes  envoya  à  Aristote  un  catalogue 
d'observations  recueillies  à  B^bylone,  et 
comprenant  un  intervalle  de  1903  ans. 
C'est  en  vain  qu'on  a  prétendu  révoquer 
ce  fait  en  doute,  en  arguant  du  silence 
d'Aristote  ;  cet  argument  négatif,  déjà 
faible  par  lui-même^  perd  tout  son  poids 
devant  cetie  simple  remarque  ;  que  beau 
coup  des  ouvrages  d'Aristote  ne  nous 
sont  pas  parvenus,  et  que  pîrmi  ceux 
qui  nous  manquent  se  trouvait  celui  qui 
avait  pour  titre  Astronomicon.  Si  l'on 
considère  que  le  fait  rapporté  par  Sim- 
plicius n'a  rien  d'impossible  ou  d'in- 
vraisemblable ,  et  que  l'on  ne  peut  ima- 
giner de  la  part  de  cet  auteur  ou  de  tout 
autre  aucun  motif  qui  ait  pu  les  porter  à  , 
forger  un  conte  sur  ce  sujet,  il  n'y  a  pas 
lieu  à  un  doute  raisonnable  sur  la  réalité 
du  fait.  Reste  à  savoir  de  quelle  sorte 
d'observations  se  composait  le  recueil  de 
Callistliènes.  Il  est  au  moins  probable 
que  ce  n'était  qu'un  registre  où  se  trou- 
vaient inscrits,  avec  leur  date,  6Qà  phé- 
nomènes remarquables ,  tels  que  les 
éclipses,  les  conjonctions  planétaires, 
les  apparitions  de  comètes.  Il  est  à  re- 
marquer que  les  observations  chal- 
déennes .  tant  citées  par  Ptolémée  ,  ne 
consistent  généralement  qu'en  éclipses 
de  lune,  dont  ils  avaient  enregis'ré  les 
jours  et  les  heures  ,  et  cela  postérieure- 
ment à  l'ère  de  Nabonassar.  Or,  des  ob- 
servations de  ce  genre  ne  constituent 
pas  une  haute  science  astronomique. 

La  célèbre  période  Saros  qui  ramène 
les  éclipses  aux  mêmes  intervalles  et  dans 
le  même  ordre,  est  attribuée  par  la  tra- 
dition aux  ('haldéens  Rien  ne  nous  dit 
qu'ils  eussent  lamoindre  connaissance  du 
mouvement  des  nœuds  de  l'orbite  lunaire; 
et  la  découveric  de  cette  période  f-imeuse 
peut  résulter  naturellement  de  l'inscrip 
tion  régulière  et  long  temps  prolongée 
des  pliénomènfs  éc!iptiques.  L'invention 
du  cadran  solaire  leur  ferait  honneur. 
Outre  le  témoignage  tr«;s  positif  d'Héro- 
dote, nous  trouvons  dans  l'histoire  du 
cadran  d'Achaz  une  preuve  <le  l'existence 
de  ces  instmmenR en  Judée,  au  huitième 


siècle  avant  notre  ère ,  et  personne  ne 
doute  qu'ils  n'y  aient  été  importés  de 
Pabylone.  Mais  il  n'y  a  pas  là  encore 
une  science  bien  respectable,  car,  deux 
ou  trois  sièclfs  plus  tard ,  Anaximène 
inventa  en  Grèce  le  cadran  solaire;  or, 
Anaximène  croyait  la  terre  cylindrique 
et  plate  en  partie. 

Je  ne  puis  passer  sous  silence  le  rôle 
célèbre  et  singulier  qu'on  fait  jouer  dans 
l'astronomie  chaidéenneà  la  gigantesque 
tour  du  temple  de  Bélus,  qu'il  ne  tient 
pas  à  certains  érudits  qu'on  ne  confonde 
avipc  la  Tour  de  Babel.  Au  sommet  de  ce 
prodigieux  édifice  était  un  observatoire 
illustré  par  les  travaux  des  prêtres  chal- 
déens. Or,  certains  esprits  ont  cru  trou- 
ver dans  cette  extrême  élévation  le  secret 
de  toute  la  science  assyrienne.  Il  leur 
semble  que  si  haut  placés,  et  jouissant 
d'un  horizon  immense,  les  savans  de  la 
tour  de  Bélus  ont  dû  faire  de  rapides 
progrès  dans  la  connaissance  du  ciel. 
Or  c'est  là  une  de  ces  idées  qu'accueil- 
lent ceux-là  seulement  qui  sont  étrangers 
à  la  science  astronomique.  Sans  doute  il 
vaut  mieux  pour  l'astronome  que  le 
champ  de  ses  observations  n'ait  d'autres 
bornes  que  l'horizon;  et,  sous  ce  rap- 
port, les  prêtres  de  Bélus  avaient  fait 
choix  d'un  local  assez  convenable;  mais 
les  observations  de  hauteurs  ou  de  dis- 
tances zénithales ,  les  passages  des  astres 
au  méridien,  le  cours  du  soleil  et  des 
planètes  dans  le  zodiaque  ,  les  observa- 
tions d'éclipsés  surtout ,  qui  faisaient  le 
fond  de  l'astronomie  chaldt^enne,  tout 
cela  est  assez  indépendant  de  la  jouis- 
sance d'un  horizon  complet;  et  même  : 
pour  des  hommes  médiocrement  avan- 
cés dans  certaines  partiesdes  sciences,  la 
très  grande  hauteur  du  lieu  d'observa- 
tion donnait  lieu  à  deux  sources  d'er- 
reur ,  celle  des  réfractions  qui  sont  fort 
grandes  près  de  l'horizon  ,  et  celle  de  la 
dépression  horizontale  dont  les  savans 
de  Babylone  ne  savaient  peut-être  pas 
tenir  compte.  Mais  la  science  chaldéenne 
se  composait  beaucoup  plus  d'astrologie 
que  d'astronomie  véritable  ;  or,  l'astrolo- 
gie était  liée  à  la  religion  ;  c'est  pour  cela 
plutôt  que  les  observatoires  s'identi- 
fiaient avec  les  temples.  D'un  autre  côté, 
un  élément  fondamental  de  la  science 
astrologique  était  la  détermioation  des 


PAR  M.  DESDOUITS. 

heurps  du  levpr  et  du  coucher  des  étoiles 
et  des  planètes,  en  tant  qu'ils  coïnci- 
daient avec  la  naissance  ou  quelque  évé- 
nement majeur  de  la  vie  des  hommes. 
Pour  des  astrologues  renforc<^s,  la  vue 
de  la  ligne  d'horizon  pouvait  donc  offi  ir 
un  grave  intérêt;  de  là  l'importance 
qu'ils  ont  pu  attacher  à  l'élévation  de 
leur  ohservatoire.  Mais  encore  une  fois, 
ces  convenances  de  clierclieurs  d'horos- 
copes étaient  sans  profit  aucun  pour  la 
▼f'ritable  science  astronomique. 

Voilà  tout  ce  que  nous  savons  de  la 
sciencedesChaldéens.Car je  nesais  si  l'on 
doit  discuter  s'^rieusement  le  fait  allégué 
par  Albategnius  qui  leur  attribue  la  con- 
naissance précise  de  l'année  sidérale, 
qu'ils  auraient  fait  de  365  jour*  6  heures 
11  minutes  :  valeur  qui  n*'  diffère  de  la 
véritable  que  de  2  minutes.  On  se  de- 
mande comment  un  astronome  arabe  du 
neuvième  siècle  aurait  connu  un  fait  si 
remarquable  ,  ignoré  d'Hipparque  et  de 
Ptolémée  qui  avaient  compulsé  toute  la 
science  chaldéenne,  et  qui,  seuls,  en 
avaient  transmis  'es  débris  aux  Arabes 
qui  ne  connaissaient  que  l'Almagesle? 
De  plus.  Albate.:iiius  attribue  ce  te  dé- 
termination aux  Chaldéens  et  aux  Égyp- 
tiens tout  à  la  fois  :  circonstance  qui 
prouverait  seule  combien  éiait  équivo- 
que la  fource  où  l'astronome  arabe  avait 
puisé  ce  renseignement. 

Si  la  jouissance  d'un  horizon  sans  bor- 
nes a  pu  être  pour  les  hommes  un  stimu- 
lant à  l'étude  du  ciel  :  c'est  surtout  a  !x 
premiers  navigateurs  qu'il  faudrait  attri- 
buer la  création  et  les  déveioppemens  de 
la  science  astronomique.  De  plus,  cette 
science  est  la  seule  peut-être  dont  l'uii- 
lité  ne  frappe  pas  d'abord  l'esprit  de 
l'homme  ;  la  curiosité  seule  appelle  aux 
cieux  les  regards  de  l'habitant  de  la  terre^ 
maispour  celui  qui  s'abandonne  aux  flots, 
l'étude  des  mouveroens  célestes  devient 
une  nécessité  véritable:  nécessité  de  tous 
les  jours,  de  tous  les  inslans  ;  aussi  est-ce 
sur  le  vaste  théâtre  des  mers  que  l'astro- 
nomie déploie  principalement  ses  obser- 
vations et  ses  calculs.  A  ce  litre,  les  vieux 
navigate  rs  de  la  Phénicie  durent,  les 
premiers,  faire  des  observations  sérieu- 
ses, et  poser  les  fondemens  de  l'astrono- 
mie nautique.  Mais  à  quel  degré  s'élevë- 
rttut-iU  dans  cet  ordre  de  connaissances  ? 


279 


Nous  n'avons  ,  même  pour  de  simples 
conjectures,  aucun  point  de  repère.  I  'his- 
toire des  sciences  est  plus  muette  encore 
sur  le  compte  de  la  Phénicie  que  ne  l'est 
l'histoire  dci  rév  lutions  des  emp'res.  La 
tradition  leur  attribue,  suivant  Strabon , 
la  découverte  de  1^  constellation  de 
l'Ourse  ,  c'est-à-dire  s^ns  doute  .  de  son 
usage  dans  la  navigation;  mais  c'est  là 
un  mot  équivoque'et  une  notion  peu  pré- 
cise; et  je  ne  crois  pas  que,  depuis  JNoé, 
h  s  hommes  aient  jamais  perdu,  et  par- 
conséquent,  retrouvé  cetie  vague  con- 
n-iissance.  que  la  constellation  de  l'Ourle 
était  placée  au  ciel,  dans  la  région  du 
nord.  Le  même  auteur  affirme  qu'on  leur 
attribue  g'nf^ra'ement  l'invention  de 
l'ar  thméti.|ue  et  de  l'astronomie.  Mais 
ce  fait,  plus  vague  encore,  ne  repose  ab- 
solument sur  aucune  donnée  historique. 

PassOf^s  aux  Égyptiens,  et  voyons  ce 
qui  a  pu  mér  ter  à  ce  peuple  cette  haute 
réputation  dont  il  a  joui  jusqu'à  nos 
jours  :  réputation  qu'on  trouvera  singu- 
I  érement  usurpée  ,  pour  peu  qu'on  pèse 
son  bagage  de  science  astronomique.  Les 
E^ypiien>.  dit-on,  ont  été  hs  maîtres  des 
Grecs,  dont  les  plus  célèbres  philosophes 
allaient  éludi  r  chez  eux.  Ils  ont  appris 
à  Thaïes  les  moyens  de  prédire  et  de  cal- 
culer les  éclipses.  On  compte  373  éclipses 
de  soleil  et  832  éclipses  de  lune  qu'ils 
avaient  observées.  Ils  ont  adm'rablement 
orienté  leurs  fameuses  pyramides.  Ils 
connaiss  ient  l'ordre  des  distances  pla- 
nétaires, et  c'est  conformément  à  cet  or- 
dre qu'ils  ont  donné  des  noms  aux  jours 
de  la  semaine  :  période  qui  est  tout-à-fait 
de  leur  invention.  Ils  ont  déterminé  la 
longueur  de  l'année,  comme  en  fait  foi 
leur  célèbre  période  sothiaque.  Enfin  ils 
ont  connu  et  révélé  à  Pythagore  le  vrai 
système  du  monde  ;  c'est-à-dire  le  mou- 
vement de  la  terre  et  des  planètes  autour 
du  .'oleil  immobile.  Que  serait-ce,  si  les 
représentations  zodiacales,  ou  autres, 
trouvées  sur  les  inonumens  de  l'Egypte 
prouvaient  qu'ils  connaissaient  le  mou- 
vement équinoxial;  et  mieux  encore,  si 
la  décomposition  de  leurs  nombres  mys- 
térieux nous  révélait,  comme  il  semble  , 
qu'ils  avaient  la  mesure  des  durées  pré- 
cises <  t  de  l'année  sidérale  et  des  révolu- 
tions lunaires? 

Voilà  d«  beaux  tilr««,  en  8ppfirene«  : 


280 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


mais  ce  sont  autant  dé  fantômes  que  dis- 
sipe le  plus  léger  examen. 

Que  les  philosophes  grecs  allassent 
étudier  les  sciences  en  Egypte  ,  cela  ne 
prouveque  l'infériorité  relative  des  Grecs 
et  non  la  science  réelle  des  Égyptiens. 
Or,  après  les  enseignemens  de  ces  maî- 
tres si  renommés,  nous  voyons  que  les 
savans  de  la  Grèce  en  sont  encore  à  dis- 
cuter si  la  terre  est  plaie.  Plus  tard  ,  et 
sous  la  domination  persane ,  les  prêtres 
égyptiens ,  qui  devaient  être  à  celle  épo- 
que consommés  dans  leur  art,  donnent 
leurs  leçons  pendant  plusieurs  années  au 
plus  studieux  des  disciples;  or  voilà 
qu'Eudoxe  rapporte  en  Grèce,  pour  fruits 
de  ces  leçons,  une  sphère  d'une  grossiè- 
reté sans  égale,  qui  représentait  l'état  du 
ciel  tel  qu'il  était  dix  siècles  aupara- 
vant! 

Les  quelques  centaines  d'éclipsés  que 
-Jes  Egyptiens  sont  supposés  avoir  obser- 
vées, et  cela  sur  la  seule  foi  de  Diogène 
Laërce,  prouveraient  seulement  que  pen- 
dant plusieurs  siècles  ,  ils  ont  regardé 
assiduement  le  soleil  et  la  lune  (  travail 
bien  remarquable ,  sans  doute  î  ),  et  que 
dans  les  cas  d'obscurcissement,  ils  au- 
ront jugé  à  propos  d'inscrire  la  date  du 
phénomène  dans  leurs  registres  acadé- 
miques, sans  en  comprendre  peut-être 
la  cause.  Le  fait,  considéré  en  lui-même, 
doit  déjà  paraître  douleux.  si  l'on  consi- 
dère que  le  seul  auteur  qui  l'atteste,  l'al- 
lègue pour  appuyer  une  antiquité  égyp- 
tienne de  48,01)0  ans  :  durée  absurde  ,  à 
laquelle  d'ailleurs  le  nombre  d'éclipsés 
cité  est  bien  loin  de  correspondre.  En 
second  lieu,  le  fait  étant  admis,  ces  ob- 
servations d'éclipsés  ont  dû  être  bien 
grossières,  puisque  Ptolémée  ne  leur  fait 
pas  l'honneur  d'en  mentionner  une  seule, 
tandis  qu'il  en  cite  plusieurs  des  Chal- 
déens;  quoique  celles-ci  soient  d'ailleurs 
assez  peu  précises. 

Si  Thaïes  a  su  prédire  la  fameuse 
éclipse  sur  l'époque  de  laquelle  il  règne 
une  si  grande  incertitude,  rien  ne  prouve 
que  l'honneur  doive  en  être  rapporté  aux 
Égyptiens.  Le  philosophe  grec  pouvait 
ne  devoir  sa  méthode  qu'à  lui-même  ;  il 
pouvait  connaître  aussi  la  célèbre  période 
chaldécnne  ;  et  l'on  ne  conçoit  pas  même 
qu'il  ait  pu  faire  autrement  qu'appli- 
quer quelque  méthode  de  ce  genre  ;  car 


dans  l'état  d'enfance  où  se  trouvaient 
toutes  les  sciences,  à  son  époque,  un  cal- 
cul d'éclipsé  proprement  dit,  était  maté- 
riellement impossible.  Enfin  ,  il  faut  re- 
marquer que  Thaïes  ne  prédit  ni  le  jour 
ni  moins  encore  l'heure  qui  devait  ame- 
ner l'écîipse,  mais  Vannée  seulement  où 
ce  phénomène  devait  se  produire.  Peut- 
être  les  savans  de  l'Egypte  étaient- ils  de 
cette  force-là!  Cependant,  il  paraît  que 
Thaïes  avait  de  beaucoup  surpassé  ses 
maîtres.  Car,  sur  la  fin  de  sa  vie  ,  il  en- 
seigna ,  dit-on,  aux  prêtres  de  Memphis 
à  mesurer  les  hauteurs  des  pyramides 
par  leurs  ombres. 

L'orientation  assez  exacte  de  ces  célè- 
bres monumens  serait  un  fait,  serait 
même  le  seul  fait  significatif,  dans  la 
question  qui  nous  occupe  ,  s'il  était  sûr 
que  ce  fussent  les  Égyptiens  eux-mêmes 
qui  eussent  construit  et  orienté  les  pyra- 
mides. Or,  c'est  là  un  fait  contesté  (1). 
Quand  ils  auraient  gain  de  cause  sur  ce 
point,  on  prouverait  facilement  qu'une 
méridienne  déterminée  à  un  tiers  de  de- 
gré près,  a  pu  l'être  au  moyen  de  la  mé- 
thode élémentaire  des  ombres  égales.  Je 
signale,  en  passant,  l'idée  plaisante  de 
quelques  savans  qui  ont  cru  ces  célèbres 
monumens  destinés  à  servir  d'observa- 
toires. Si  une  pareille  supposition  n'était 
pleinement  réfutée  par  la  nature  même 
de  ces  masses,  où  l'on  ne  voit  rien  qui 
soit  relatif  à  cette  destination  bizarre, 
et  dont  l'emploi  à  ce  titre,  présente 
même  un  problème  insoluble  de  voies  et 
moyens,  la  fausseté  de  l'hypothèse  résul- 
terait clairement  du  silence  des  prêtres 
et  de  tous  les  historiens  de  l'Egypte,  qui 
n'auraient  pas  ignoré  ce  fait,  tandis  qu'ils 
s'accordent  à  donner  aux  pyramides  une 
destination  différente. 

Que  les  Égyptiens  aient  connu  les  pla- 
nètes, c'est  là  un  mérite  qui  leur  est  com- 
mun avec  tous  les  autres  peuples^  et  je 
ne  doute  pas  que  la  connaissance  de  ces 
corps  ne  fasse  partie  de  cet  héritage  tra- 

(l)  Nous  avons  traité  cette  question  dans  une  sé- 
rie d'articles  publics  il  y  a  quelques  mois  dans  rUui- 
vers  Religieux  ,  et  nous  croyons  avoir  démontré  que 
les  pyramides  do  Gizèh  ont  une  origine  anlé-dilu- 
yienne.  Nous  avons  déjà  donné  le  résumé  de  nos 
preuves  ilans  le  dernier  cliapilre  des  Soirées  do 
Montlliéry  ;  mai»  nous  nous  proposons  de  reprendre 
m  travail  et  de  le  publier  à  pari. 


ditionnel  du  monde  antédiluvien  qui  fut 
transmis  ,  par  Tsoé  et  sa  famille  .  à  toutes 
les  peuplades  primitives.  La  connaissance 
de  leur  distribution  véritable  dans  l'es- 
pace est  un  fait  élémentaire  ;  car  elle  a 
pu  résulter  ,  comme  hypothèse,  de  l'or- 
dre croissant  des  durées  de  leurs  révolu- 
tions, évaluées  môme  assez  grossière- 
ment j  il  y  a  là  une  idée  raisonnable,  mais 
non  de  la  science  acquise.  Qu'ils  aient 
donné  leurs  nomsaux  joursdela  semaine 
d'après  cet  ordre  supposé  des  planètes, 
c'est  une  allé;?ation  sans  preuves,  qui, 
au  surplus,  n'ajoute  rien  au  faisceau  de 
leurs  connaissances.  Quant  au  fait  d'avoir 
inventé  la  semaine  ,  l'usage  de  cette  pé- 
riode répandu  chez  tous  les  peuples  .  se- 
rait, au  défaut  même  de  la  semaine  bibli- 
que, un  motif  suffisant  pour  leur  en  con- 
tester l'invention.  Enfin,  voulût-on  la 
leur  accorder,  comme  l'origine  s'en  trou- 
verait, soit  dans  le  nombre  des  planètes, 
soit  dans  la  durée  des  quadratures  de  la 
lune,  leur  renommée  astronomique  n'y 
gagnerait  rien. 

La  composition  et  l'us-ge  de  la  célèbre 
période  solhiaque.  employée  par  lesÉgyp- 
liens,jusqu'après  l'ère  chrétienne,  prouve 
précisément  qu'ils  n'avaient  pas  connais- 
sance de  la  lonjîueur  de  l'année  tropiq-îe, 
et  qu'ils  supposaient  l'année  solaire  de 
365  jours  et  un  quart  :  connaissance  fort 
peu  précise,  qui  ne  supposerait  pas,  à  la 
rigueur,  cent  années  d'observations  sui- 
vies, et  qu'on  trouve  déjà  chez  tous  les 
peuples,  à  toutes  les  époques.  De  plus, 
une  connaissance  n'est  pas  toujours  une 
découverte.  Les  Égyptiens  ne  pouvaient- 
ils  pas  tenir  cette  notion  d'ailleurs?  Sur- 
tout n'est  il  pas  vraisemblable,  si  ce  n'est 
certain,  que  la  longueur  de  l'année,  sous 
cette  expression  si  simple,  est  une  de  ces 
connaissances  qui  ont  traversé  le  déluge 
et  qui  se  sont  conservées  chez  toutes  les 
tribus  primitives? 

Ont-ils  connu  le  vrai  système  du  monde 
qu'on  prétend  quTÎs  auraient  révélé  à 
Pythagore?  Ils  auraient,  dans  ce  cas, 
l'honneur  d'une  idée  philosophique,  très 
louable  assurément,  mais  qui.  après  tout, 
n'est  pas  et  ne  suppose  pas  une  science 
véritable.  Elle  est  compatible  avec  une 
certaine  ignorance ,  et  des  idées  assez 
grossières;  témoin  Philolaùs  qui,  le  pre- 
mier, l'enseigna  dans  la  Grèce,  et  qui 


PAR  M.  DESDOUITS.  281 

soutenait  que  le  soleil  n'était  qu'un  mi- 
roir réfiéchissant  la  lumière  et  la  chaleur 
des  planètes  !  Mais  de  plus,  il  est  très 
douteux  que  les  Egyptiens  se  soient  même 
élevés  jusque  là.  Tout  ce  que  la  tradition 
leur  attribue,  c'est  l'idée  de  la  révolution 
de  Mercure  et  de  Vénus  autour  du  soleil  : 
croyance  fondée  sur  la  remarque  que 
ces  deux  planètes  s'éloignent  très  peu  de 
l'astre  central  ;  mais  il  y  a  loin  de  cette 
idée  à  celle  du  mouvement  de  la  terre. 
Enfin  ce  dernier  système,  s'il  eût  été  ce- 
lui des  Égyptiens,  serait  venu  en  Grèce 
avec  Thaïes  qui  apprit  d'eux  tout  ce  qu'ils 
savaient;  or,  bien  après  Thaïes,  ce  sys- 
tème naquit  en  Grèce,  où  il  passa  pour 
une  nouveauté  étrange. 

Ont-ils  connu  le  mouvement  équinoxial 
et  la  vraie  longueur  de  l'année?  Oui, 
nous  répondent  les  interprétateurs  d'em- 
blèmes, les  devineurs  de  rébus  égyptiens. 
Mais  il  y  a  des  faits  qui  disent  non  :  et 
ces  faits-là  sont  d'une  clarté  qui  rend 
fraopante,  pour  tous  les  yeux,  la  solution 
nf^gative  du  p'  oblème.  îsous  voyons  des 
observ3tionsgrecqL-.es  s'étendantdans  un 
intervalle  de  quatre  a  cinq  siècles,  depuis 
Arystille,  jusqu'à  Ptolémée,  et  ayantpour 
but  de  vérifier  le  soupçon  d'Hipparque, 
sur  le  mouvement  des  équinoxes.  C'est 
après  ce  temps  que  Ptolémée,  sur  ses  pro- 
pres observations,  croit  avoir  mis  enfin 
hors  de  doute  ce  fait  soupçonné  par  ses 
devanciers;  et  Ptolémée,  comme  Ary- 
stille et  Hipparque.  vivait  en  Egypte,  au 
milieu  des  trésors  de  toute  la  science  hu- 
maine, rassemblée  dans  la  bibliothèque 
d'Alexandrie;  Ptolémée  connaît  et  cite 
les  observations  des  Cbaldéens  qui  étaient 
bien  pour  lui  des  gens  d'un  autre  monde, 
et  il  n'aur  lit  pas  su  que  le  mouvement 
équinoxial  qu'il  croit  découvert  par  les 
Grecs  après  quatre  à  cinq  cents  ans  d'é- 
tude ,  était  connu  de  ces  Égyptiens,  au 
milieu  desquels  il  vivait! 

Telle  est  la  très  simple  expression  à  la- 
quelle se  réduisent  les  faits  qu'on  allè- 
gue en  faveur  de  la  prétendue  science 
astronomique  des  Égyptiens.  Et  mainte- 
nant on  peut  en  citer  d'autres  très  con- 
cluans  qui  déposent  en  sens  contraire. 
Ainsi,  ni  Hipparque,  ni  Ptolémée  ne 
disent  un  seul  mot  des  Égyptiens,  chez 
lesquels  ils  n'auront  donc  trouvé  ni  la 
moindre  notion  astronomique  remarqua- 


262 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


ble,  ni  une  seule  observation  pr<*cise,  à 
laquelle  ils  pussent  comparer  les  leurs, 
comme  ils  le  font  si  souvent  à  lYgard  de 
celles  des  Chaldéens.  Et  comment  les 
Egyptiens  ai  raient  ils  pu  avoir  une  as- 
tronomie passable,  à  l'époque  de  Thaïes, 
par  exemple,  quand  on  voit  que  ce  phi- 
losophe invente  la  mesure  des  anjjles  et 
les  lignes  proportionnelles;  et  que  plus 
lard  Pythagore  découvre  la  propriété  du 
carré  de  l'hypothénuse?  Avec  une  géomé- 
trie aussi  peu  avancée  que  celle  que  Tha- 
ïes a  dû  trouver  en  Egypte,  l'as'ronomie 
est  impossible;  et  il  n'y  a  pas  moyen  de 
mesurer  même  les  hauteurs  des  astres  au 
dessus  de  l'horizon.  Aussi  Plutarque  nous 
représente-t  il  les  Égyptiens  mesurant  !a 
haut^-ur  du  pôle,  non  avec  un  instrument 
gradué,  mais  en  dirigeant  une  tuile  vers 
l'étoile  polaire.  Aussi  ne  trouvons-nous 
pas  incroyablel'absurde  procédé  que  leur 
attribue  Macrcbe,  pour  mesurer  la  durée 
de  la  révolution  diurne ,  surtout  quan  I 
on  sait  qu'ils  n'avaient  même  pas  le  ca- 
dran solaire. 

11  est  vrai  que  pour  expliquer  cette 
absence  complète  de  documens  sur  l'astro- 
nomie égyptienne,  ses  admirateurs  nous 
disent  que  les  prêtres  seuls  en  av.  ient  le 
dépôt ,  et  que  ces  prêtres  cachaient  leur 
science  au  vuigtire,  soit  par  le  moyen 
très  simple  du  silence  sur  ce  qu'ils  sa- 
vaient, soit  en  enveloppant  leurs  décou- 
vertes dans  des  nombres  et  des  formules 
mystérieuses qu'ilsadaptaient  leplus  sou- 
vent à  leur  théologie.  Mais  un  peu  de  ré- 
flexion réduit  à  «ajuste  valeur  ce  plai- 
doyer ridicule.  Si  les  prêtres  égyptiens 


ont  découvert  quelque  arcane  utile,  quel- 
que pierre  phi'osophale ,  ils  en  auront 
sansdoute  gardé  le  secret  pour  eux,  parce 
qu'ils  avaient  à  cela  intérêt  et  profit.  S'ils 
avaient  quelque  doctrint^  mystérieuse 
qu'il  eût  été  imprudent  de  révéler  à  la 
foule,  ils  avaient  encore  intérêt  à  en  gar- 
der le  secret.  M  «is  s'ils  eussent  fait  en 
astronomie  quelques  découvertes  remar- 
quables, bien  loin  d'avoir  que  que  raison 
pour  les  t'Miir  cachées,  ils  avaient  un  in- 
térêt puissant  à  les  divu'gut^r;  puisque 
leur  autorité  sur  la  foule  ayant  pour  base 
la  supérior  té  de  leurs  conn.iissances , 
leur  cré'iit  devait  s'accroître  de  tout  ce 
que  leurs  découverses  auraient  pu  ajou- 
ter à  leur  réputation  d'habi'eté.  Su'  po- 
sons encore  qu'ils  aient  cru  d  -voir  cacher 
leurs  richesses  inlellectuelles  à  la  plèbe 
qu'ils  gouvernaient,  ils  ne  1  auraient  cer- 
tes pas  faiî  pour  les  Grecs,  après  la  con- 
quête ;  car  puisque  ces  Grecs  découvrent, 
par  de  longs  travaux,  ces  faits  astrono- 
miquf's  qu'ils  ignoraient  d'abord,  les  prê- 
tres égyptiens  qui  les  auraient  connus, 
par  hypothèse,  u'avaient-ils  pas  au  moins 
un  puissant  intérêt  d'orgueil  à  leur  mon- 
trer que  ces  vérités  qu'ils  cherchaient, 
étaient  depuis  long-lemps  consignées 
dans  leurs  propres  registres? 

Il  résulte  de  tout  cela  que  la  part  des 
Egyptiens  dans  l'inventiou  et  les  dévelop- 
pemens  de  la  science  astronomique,  a 
été  fort  mince,  sinon  tout-à-fait  nulle. 

(La  suile  au  prochain  numéro.) 

L.-M.  Desdoliits, 
Professenr  de  physique  au  Col- 
lège Stanislas. 


CTPRIEN  ROBERT. 


285 


%cttxc$  et  ^m. 


COURS  iriIlSTOIRE  MONUMEINTALE 

DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 


HUITIÈME   LEÇON   (1). 

De  la  Sculpture  chez  les  premiers  chrétiens. 

1>ABTIB    HISTORIQUE. 

Dn  rôle  de  la  sculpture  dans  les  (rois  premiers  siè- 
cles. —  Jusqu'à  quel  degré  était-elle  interdite  aux 
chrétiens  ?  —  De»  anaglyphes. — De  l'époque  où 
furent  faits  les  plus  anciens  sarcophages.  —  De 
leur  nombre.  —  Des  lieux  où  ils  se  trouvent  au- 
jourd'hui. —  Des  paraboles  et  histoires  dont  leurs 
foces  sont  ornées. 

On  a  prétendu  que  le  Christianisme  est 
ennemi  de  la  sculpture,  parce  qu'à  son 
origine  il  s'est  séparé  d'elle.  Ce  fait,  mal 
interprété,  mérite  d'être  rétablt  dans  son 
vrai  sens. 

Arrivé  au  ferme  de  la  perfection  qui 
lui  avait  été  accord<^e,  l'art  hellénique  de- 
puis plusieurs  siècles  ne  faisait  plus  que 
prolonger  son  agonie.  La  principale  rai- 
son de  sa  chute  était  qu'il  avait  violé  son 
principe  5  à  fjrce  de  s'identifier  avec  une 
religion  qui  ne  subsistait  que  parce 
qu'elle  flattait  les  sens,  il  en  était  devenu 
le  soutien,  et  se  confondait  dans  la  pen- 
sée du  peup'e  avec  les  objets  mêmes  de 
son  culte  ;  l'idole  ne  se  distinguait  plus 
du  Dieu.  La  sculpture  devait  donc  rester 
sous  l'interdit  de  l'Eglise,  tant  qu'une 
scission  de  l'art  d'avec  le  culte  ne  serait 
pas  opérée.  Devenue  trop  impure  pour 
approcher  l'autel  de  l'Homme-Dieu  ,  la 
plastique  fut  en  quelque  sorte  condam- 
née à  une  pénitence  publique  de  trois 
siècles.  C'est  pourquoi  on  n'a  pas  encore 
pu  prouver  qu'aucune  des  statues  tirées 
des  catacombes  ait  été  employée  auculte, 
et  beaucoup  de  textes  démontrent  qu'el- 
les étaient  absolument  inconnues  dans 
les  temples  avant  le  quatrième  siècle.  Et 
quand  à  cette  époque  on  se  relâcha  de 

(1)  Voir  la  7*  leçon  dans  le  dernier  numéro  ci- 
«tunB,^.  ni. 


la  première  sévérité  contre  la  statuaire , 
mère  des  idoles,  il  n'y  eut  très  long-temps 
que  le  bas-relief  de  toléré,  comrre  pour 
servir  de  passage  à  la  mosaïque,  qui  le  rem- 
place cent  ans  plus  tard,  au  point  qnetOMte 
sculpture  disparaît  preque  entièrement, 
si  l'on  excepte  quelques  rares  travaux  en 
bronze  des  temps  barbares. 

Cependant  il  ne  s'ensuit  pas  que  les 
premiers  chréti'ns  aient  tout-à-fail  ignoré 
la  sculpture.  Il  est  reconnu  qu'un  cer- 
tain nombre  de  symboles  »  talent  d'usage 
parmi  eux,  dès  l'origine.  Saint  Clément 
d'Alexandrie  dit  dans  son  Pédagogue: 
K  Les  cachets  des  fîdè  es  doivent  porter 
«  une  colombe,  un  poisson  ,  une  barque 
«  à  la  voile  qui  cingle  rapidement,...  une 
«  ancre,...  ou  un  pêcheur  représentant 
K  l'apôtre  qui  a  tiré  des  eaux  ceux  qui 
«  se  noyaient  :  seulement,  jamais  d'i- 
«  dole.  »  Le  stoïque  TertuUien.  l'ardent 
ennenii  de  l'art,  bie-i  qu'il  proteste  encore 
contre  les  bons  pasteurs,  scu'ptés  aux 
catacombes  et  sur  les  sarcoph  ges,  per- 
met pourtant  tous  les  symboles,  lyre, 
ancre,  poisson,  nacelle,  grappe  de  raisin, 
agneau  (1). 

Rheinwal  1  admet  que  dès  l'an  160  l'u- 
sage de  sculptures  symboliques  ,  dans 
l'intérieur  des  habitations  privées,  était 
permis  aux  chrétiens  (2). 

C'est  ce  te  maigre  moisson  de  monu- 
mens  qu'on  s'est  proposé  de  recueillir  ici, 
en  y  joignant  les  plus  anciens  sarcopha- 
ges des  catacombes  qui  portent  du  reste 
le  même  caractère  allégorique,  quoique 
un  peu  postérieurs,  car  on  ne  peut  guère 
les  faire  remonter  plus  haut  que  la  der- 
nière moitié  du  troisième  siècle. 

Le  siyle  de  la  sculpture  chrétiennCt 
comme  de  la  peinture  jusqu'à  Constan- 
tin, retombe  constamment  dans  l'hiéro- 

(1)  Trailé  ,  de  Pvdieit. 
(8)  Chritl.  Arck. 


284 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


glyphe.  En  général,  tout  Tart  chrétien  de 
celte  époque  en  est  empreint;  car  il  n'est 
plus  ou  moins  que  le  reflet  plastique  des 
écrits  des  saints  pères  primitifs,  lesquels 
se  séparant  avec  effort  des  formes  reçues 
de  l'éloquence  païenne  ,  et  du  style  pur, 
mais  trop  iraa^inatif  des  écrivains  de 
l'époque  d'Auguste,  se  jetaient  dans  des 
visions  mystiques,  dans  des  extases  plei- 
nes de  poésie  inlérie;!re  ,  mais  qui  n;'  se 
révélaient  extérieurement  que  par  d'obs- 
cures allégories  el  d'indigentes  parabo- 
les. Les  chrétiens  des  persécutions  ne 
sculptaient  jamais  d'images  de  tortures; 
ils  ne  cherchaient  pointa  s'immortaliser 
en  léguant  à  l'avenir  la  mémoire  de  leurs 
supplices.  Un  seul  sarcophage  pourrait 
contredire  ce  fait,  s'il  était  prouvé  qu'il 
fût  chrétien  et  qu'il  remonte  à  l'époque 
primitive,  deux  choses  incertaines.  Oa 
le  voit  sous  le  porche  latéral  de  l'église 
de  la  Minerve  à  Piome.  Un  couvercle  du 
moyen  âge  le  recouvre  et  porte  la  statue 
couchée  du  prélat  Jean  Arbérini  en  cos- 
tume de  haut  dignitaire.  Sur  la  face  an- 
térieure de  l'urne,  un  bas-relief,  dans  le 
pur  slyle  antique,  représente  un  homme 
nu,  livré  sans  défense  à  un  énorme  lion 
qui,  au  lieu  de  le  dévorer  .  baisse  douce- 
ment la  tète,  comme  pour  le  caresser, 
tandis  que  sa  victime  lui  tient  le  cou  em- 
brassé, et  se  penche  sur  lui  avec  un  amour 
plein  de  tristesse.  Cette  scène  est-elle  un 
martyre,  ou  simplement  l'histoire  de  cet 
homme  qui  ,  livré  aux  bêtes  de  l'amphi- 
théâtre, fut  reconnu  et  sauvé  par  le  lion 
qu'il  avait  guéri  ?  11  est  impossible  de  le 
décider. 

Le  caractère  allégorique  ,  propre  au 
premier  âge.  échappe  complètement  à 
d'Agincourt;  et  cependant  il  est  tellement 
radical  qu'on  peut  regarder  comme  venu 
d'une  main  païenne  ,  ou  ignorante  et 
trompeuse,  tout  mouvement  clirétien  qui 
n'a  pas  ce  caractère  avant  Constantin.  11 
est  vrai  que  la  sculpture  des  sarcopha- 
ges n'ayant  rien  d'absolunif^nl  hiératique 
pouvait  s<;  montrer  plus  libre  dans  ses 
oeuvres:  aussi  lescatacombesnousla  mon- 
trent-elles sou  v<;iit  comme  le  fruit  d'un  art 
profane,  élrangerau  culte,  qui  ne  diffère 
de  l'art  païen  que  par  le  choix  des  sujets. 
Tout  en  se  déli;int  de  <rA<,'inooiirl ,  l'un 
des  hommes  (pii  ont  le  plus  contribué  à 
jeter  l'histoire  de  l'art  dans  l'hypothèse, 


et  qui  ne  balance  pas  à  présenter  comioe 
appartenant  au  second  et  au  troisième 
siècle ,  une  série  d»  sarcophages  sans 
nom,  on  peut  cependant  en  croire  l'ana- 
logie du  .style,  et  admettre  comme  un 
fait  les  conjectures  de  cet  antiquaire, 
lorsqu'elles  sont  appuyées  par  des  hom- 
mes plus  savans,  tels  que  Hirt  et  Sickler, 
qui  placent  avant  Constantin  un  certain 
noiribre  de  sarcophage»  à  bas-reliefs , 
malgré  qne  l'Église  d'alors,  dans  ses  dé- 
creis,  en  blâmât  formellement  l'usage. 
De  tout  temps  ,  les  grands  seigneurs  se 
sont  crus  au  dessus  des  lois.  ]\éaumoins, 
pour  un  œil  attentif,  leurs  riches  mau- 
solées se  distinguent  déjà  essentielle- 
ment de  ceux  des  païens,  par  une  inten- 
tion formelle  d'éviter  les  grands  effets 
dramatiques  et  l'expression  forte  des  pas- 
sions. Wons  ne  connaissons  que  deux 
exemples  de  drames  parfaitement  déve- 
loppés par  la  sculpture  chrélienne  du 
premier  âge.  Mais  ces  bas-reliefs  se  dé- 
roulent d'une  manière  telltment  scéni- 
que  et  théâtrale  qu'on  ne  peut  guère  les 
attribuer  qu'à  des  artistes  encore  tout 
pleins  du  paganisme. 

Le  premier  représente  le  passage  de 
la  mer  Rouge  :  il  orne  un  sarcophage 
d'une  extraction  ignorée,  mais  qui  du 
temps  d'Aringhi  élait  un  palais  Mattei.  Il 
n'a  rien  d'hiéroglipliyque  (1),  la  scène  uni- 
que se  déroule  dans  toute  la  grandeur 
calme  et  la  clarté  pompeuse  du  style  an- 
tique. La  mer  roule  des  vagues  courrou- 
cées ;  entouré  de  ses  cavaliers  à  man- 
teaux floltans  dans  les  airs,  Pharaon  sur 
son  char  qui  s'enfonce,  poursuit  l'armée 
des  Hébreux.  Mais  appuyé  sur  son  bâton 
de  thaumaturge,  auprès  de  deux  arcades 
dont  le  sens  nous  est  inconnu,  Moise 
tranquille  protège  le  peuple  qui  s'éloigne 
à  la  hâte,  dans  la  plus  grande  variété  de 
poses  et  de  mouvemens.  Cbaussés  à  la 
manière  des  Barbares,  les  Juifs,  hommes 
et  femmes,  emportent  ce  qu'ils  ont  de 
plus  précieux;  les  tout  petits  enfans  sont 
sur  les  épaules  des  mères,  ceux  qui  peu- 
vent marcher  les  suivent  à  pas  multipliés. 
C'est  un  vrai  drame,  composé  d'une  pour- 
suite et  de  prisonniers  qui  s'échappent. 
Derrière  les  Egyptiens  ,  une  tour  ronde 
figure  le  camp  de  la  nuit,  ou  une  forte- 

(I)  Aringhi,  lom.  i's  lit.  IV,  cJi.  XI.VH,  p.  897. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


28i 


resse  de  la  côte.  Le  Dieu  de  la  mer  Rouge, 
avec  sa  corne  d'abondance  et  deux  nym- 
phes, non  plus  nus,  mais  tous  trois  com- 
plètement drapés,  couchés  sur  les  eaux, 
et  se  soulevant  à  l'aide  de  leur  coude, 
semblent  avertir  Pharaon  et  gémir  du 
deuil  de  l'Egypte.  Malheureusement ,  le 
dessin  de  ce  bas-relief,  extrêmement  gros- 
sier ,  paraît  devoir  le  rejeter  au  moins 
vers  la  lin  du  quatrième  siècle. 

Le  second  monument  dont  il  reste  à 
parler  est  d'une  exécutiou  bien  meil- 
leure. Sur  le  chemin  de  Spolette  à  Foli- 
gno,  dans  l'Ombrie ,  est  une  magnifique 
chapelle  ,  dite  San  Salvalore  ,  que  l'on 
soupçonne  avoir  été  consacrée  d'abord  au 
dieu  ClitDmnus,  parce  que  ce  fleuve  com- 
mence là  à  devenir  navigable,  mais  que 
Mùnter  croit  d'origine  chrétienne,  à  cause 
du  slyle  de  ses  frises  et  de  ses  arabesques. 
Barbault  en  a  tiré  (1)  un  curieux  bas-reiief 
chrétien  primitif  :  deux  hommes  barbus, 
vêtus  de  la  toge,  se  tiennent  devant  un 
pupitre,  où  l'un  lit  très  attentivement 
dans  un  livre  ouvert,  suivant  les  lignes 
avfc  le  doigt,  tandis  que  l'autre  parait 
diriger  toute  sa  curiosité  sur  un  troisième 
personnage  qui  s'avance  très  vivement, 
un  grand  livre  sous  le  brasj  par  derrière, 
trois  jeunes  disciples  causent  ensemble, 
sans  s'inquiéter  beaucoup  de  ce  qui  se 
passe  au  pupitre,  l'un  d'eux  tient  un 
livre  fermé,  mais  un  vieillard  à  droite  , 
gesticulant  des  deux  mains,  paraît  vou- 
loir leur  démontrer  quelque  chose.  Ces 
divers  personnages,  prêtres  et  diacres, 
jeunes  et  vieux,  à  pose  digne  et  grave,  ont 
tous  de  longues  robes  ou  toges,  sous  les- 
quelles on  voit  paraître  la  tunique,  mais 
plus  courte  que  de  coutume,  et  ne  dé- 
passant que  de  très  peu  les  genoux.  Der- 
rière les  deux  docteurs  au  pupitre ,  un 
enfant  présente  avec  respect  à  un  vieil- 
lard debout  un  livre  avec  agrafes ,  qui 
paraît  la  Bible,  et  est  moitié  enveloppé 
dans  un  linge.  On  semble  l'apporter  pour 
vider  une  question  débattue. 

Ces  deux  beaux  ouvrages  font  tout-à- 
fait  exception  au  style  chrétien  du  pre- 
mier âge.  Car  après  avoir  établi  que  jus- 
qu'à Constantin  il  n'y  a  aucun  monument 
authentique  de  sculpture,  destrné  à  l'u- 

(1)  Monumem  ancien»,  Yolkmano,  Nachrichton 
voni(alUn,U  ii. 


sage  des  églises,  si  l'on  considère  les  bas- 
reliefs  funèbres,  étrangers  au  culte,  que 
la  seule  analogie  du  style  fait  supposer  du 
troisième  siècle,  on  y  remarque  une  ab- 
sence complète  d'unité  et  de  développe- 
ment dans  l'action  ,  qui  ne  se  présente 
jamais  que  comme  un  pur  symbole,  sou- 
venir des  simples  anaglyphes,  creusés  sur 
la  pierie  funèbre  des  premiers  martyrs. 

Des  premiers  tombeaux  chrétiens. 

On  conçoit  que  la  sculpture  anagly- 
phique  ou  en  creux,  celle  qui  s'éloigne  le 
plus  de  la  bosse  et  du  style  hiératique 
des  idoles,  ait  été  le  seul  moyen  adopté 
à  l'origine  pour  décorer  les  sépultures 
sacrées.  Aussi ,  en  parcourant  les  monu- 
nienta  arcuata  des  catacombes,  on  ne 
trouve  aucuns  reliefs  surceuxdpspremiers 
temps.  Il  n'y  a  d'oraiuaire  que  l'inscrip- 
tion du  martyr  ou  du  fidèle,  avec  le  mono- 
gramme du  Ctirist.  Seulement,  peu  à  peu 
les  hiéioglyihes  arrivent,  mais  sans  au- 
cune histoire  ni  figure  humaine.  Ce  sont 
des  palmes,  des  cœurs,  des  triangles, 
des  raisins,  des  poisons,  des  croix,  des 
agneaux,  des  colombes.  Boldetti  observe 
que  !es  inscriptions  tumulaires  étaient 
d'ordinaiie  tracées  en  creux,  puis  rem- 
plies de  couleur  jaune  ou  rouge,  minium 
ou  cinabre.  On  sait  que  c'est  avec  cette 
dernière  couleur  que  l'on  peignait  la  face 
de  Jupiter,  et  celle  des  consuls  triom- 
phans,  lorsqu'ils  montaient  au  Capitole. 

«  Ce  n'est  point  sans  raison,  dit  Fer- 
«  randus,  que  les  noms  de  ces  invincibles 
«  vétérans  de  la  milice  chrétienne  qui, 
«  couverts  de  lauriers  et  décorés  de  la 
«  pourpre,  avaient  triomphé,  en  versant 
a  leur  sang,  de  la  chair,  du  monde,  du 
«  diable  et  des  tyrans,  étaient  tracés  d'or- 
«  dinaire  en  caractères  rouges...  C'est 
«  qu'en  effet ,  selon  ce  que  remarque 
«  Pline,  il  n'y  a  pas  de  couleur  qui  ex- 
«  prime  mieux  le  sang  que  la  couleur 
«  rouge  (Ij. 

Cette  teinte  rouge  se  coulait  dans  les 

(1)  Nec  inimerilô,  invicli  illi  chrisliuux  inilitiœ 
Iriarii ,  qui  carnem,  mundum  ,  diabolum,  lyrannos 
suo  san[;uine  ,  laureati  «c  purpurali ,  triuiiipliarunt , 
rul)eis  miniatisque  caracleribus....  cohooesiare  ma- 
jores noslri  consueverant,  quia  non  csl  atius  color, 
inquil  Plinius  ,  qui  iu  {)icturi9  saoguiaem  redda( 
quam  cinabans. 


286  COURS  D'HISTOIRE  MONUMEjNTALE, 


entailles  ou  scuîplures    gravées  sur  la 

pierre. 

Ces  sortes  de  gravures  anaglyphiques 
doivent  être  ce  qu'il  y  a  de  plus  primitif. 
Aussi,  peut-on  regarder  comme  étant  du 
second  siècle  un  grand  nombre  de  pier- 
res sépulcrales  de  martyrs,  ornées  au 
moyen  de  ce  procédé.  DAgincourt  leur  a 
consacré  toute  une  planche  de  son  grand 
ouvrage.  On  en  trouve  un  nombre  con  i- 
dérable dans laplupartdescoUecUonr,  pa- 
léographiques. L'une  de  celles  dont  l'anti- 
quilé  peut  êire'e  moins  contestée,  se  trou- 
ve dans  Maffei(l);  le  style  et  les  caractères 
de  rinscrt'.'tion  p'acés  sur  celte  tombe 
de  Diodorus.  sont  d'une  pureté  et  d'une 
beauté  dignes  des  temps  d'Auguste.  Aussi 
est-ce  le  plus  ancien  stylobale  chrétien 
que  Maffei  se  souvienne  d'avoir  vu.  Au- 
tour dti  l'inscription,  se  tienn<nt,  en  ana- 
glyphes,  le  bon  pasteur  mutilé  et  Saint 
Pierre  av»^c  son  coq.  La  plupart  du  temps 
ct-s  pierres  ne  portent  que  de  simpes 
hiéroglyphes,  sans  personnages  histori- 
ques, et  tels  que  la  colombe,  l'agneau,  le 
poisson,  la  palme,  le  chandelier  à  sepi 
branches;  jointe  à  ces  symboles,  se  mon- 
tre presque  toujours  une  prière,  ouo/Yzny^ 
sous  la  ligure  soit  d'un  homme,  soit  d  une 
femme,  debout,  la  tunique  flottante,  les 
yeux  levés  vers  le  ciel,  les  mains  éten- 
dues en  croix  ,  comme  celles  du  maître 
au  Calvaire.  Celte  simple  et  poétique 
figtire  plane  sur  l'E.;lise  primitive  comm 
une  muse  universel  e  qui  pr«^side  à  toute 
clio^e.  Les  plus  anciens  monumens  des 
catacombes  sonl  des  or.inles ,  comme 
pour  indiquer  déjà  propi.éliquemenl  que 
l'art  chrétien  tout  entier  ne  sera  qu'une 
sublime  prière.  Et  remarquons  ici  qu'o- 
rare  siguilie  à  la  fois  prier  et  parler.  Le 
Christianisme  est  la  suprématie  de  la 
parolejToran^^  c'est  l'orateur  qui  répare; 
le  discours,  oraiio ,  c'est  l'or;) i  on  a-céii- 
que  qui  réveille  le  peuple  oppriuu';  par 
la  tyrannie  de  se>  passions  ,  el  le  rend  à 
la  liberté  morale. 

Des  sarcophages  à  bas-reliefs. 

L'orgueil  des  sénateurs,  nouvellement 
et  incomplètement  convertis,  ne  pouvait 
se  contenter  de  ces  >imp!ea  monumens. 
Aussi  -vers  la  lin  du  troisième ,  ou  a  l'en- 

(1)  Jf«»«M«  Veron«nie,  1  Tol.  in-folio,  p.  cli&ui. 


trée  du  quatrième  siècle,  voit-on  les  pom- 
pes du  sarcophage  païen  rentrer  dans  la 
catacombe  chrétienne.  C'était  l'époque 
où  le  génie  plastique  des  Grecs  commen- 
çait à  triompher  dans  l'Eglise  des  con- 
ceptions judaïques,  où  le  drame  dans 
l'artallait  succéder  à  la  parabole  devenue 
trop  faible. 

Faute  de  comprendre  encore  toute  l'é- 
tendue de  cette  révolution,  la  sculpture 
se  borne  à  changer  les  noms  de  ses  ac- 
teurs, sans  leur  ôter  même  leur  costume. 
Partout  les  saints  du  Christ,  remplaçant 
des  philosophes  et  des  héros,  sont  drapés 
sur  Ic'i  sarcophages  de  la  même  manière 
que  leurs  devancir'rs.  Presque  tous  les 
peifionnages  ont  la  tête  nue,  excepté 
quelquefois  les  soldats,  les  barbares  d'O- 
rient et  les  mages.  Les  pieds  également 
nus  posent  sur  des  s'ndales  qu'attachent 
des  rubans,  ou  foulent  directement  la 
terre.  Les  seuls  serviteurs  et  guerriers 
ont  une  espèce  de  chaussure  montant 
souvent  au  delà  des  genoux,  et  qui  des- 
sine tout  le  pied  d'une  seule  masse, 
très  grosse  aux  extrémiiés  de  manière  à 
rappeler  la  chaussure  informe  du  com- 
mencement du  moyen  âge.  Les  magis- 
trats militaires  portent  aussi,  mais  rare- 
ment,  la  chau'sure;  on  la  voit  quelque- 
fois aux  pieds  d'Hérode,  assis  sur  son  tri- 
bunal (1). 

Lorsque  sur  la  face  du  sépulcre  est 
dans  un  médaillon  en  forme  de  coquille 
le  biste  de  deux  époux,  ils  sont  toujours 
drapés  d'un  inant;'au;  le  maria  la  tête 
nue,  les  chevaux  courts,  et  la  femme 
porte  une  coiffure  que  conque  :  le  plus 
souvent  un  bonnet  arrondi ,  comme  le 
por'.ent  encore  les  Italiennes  des  monta- 
gnes et  les  Allemandes  d  i  Danube.  Très 
souvent,  autour  des  bas-reliefs,  sont  tra- 
ctées des  cannelures  qui  ondulent  comme 
des  vagues. 

Au  reste,  les  monumens  dont  on  s'oc- 
cupe ici,  tirés  des  catacombes,  mainte- 
nant vides  et  dt^pouillées ,  ont  été  trans- 
portés dans  les  mu>éei  où  ils  étalent  leurs 
tristes  mnlilations.  La  plupart  se  trou- 
ventau  Aluscu/n  chri.stianuni  du  Vatican, 
qui  a  réuni  les  débris  d'une  vingtaine  de 
catacombes.  11  y  eu  a  au  musée  de  Jupi- 


(1)  Àringhi,  qualuriième  sftrcopbago  de  la  CaU 
Taiic. 


FAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


287 


ter,  et  dans  les  palais  des  princes  ro- 
mains. Quelques  uns  cependant  sont  res- 
tés aux  cryptes  de  St  Pierre,  d'autres 
ornent  les  églises  de  San  Martino  ai 
/wo«/i.,deStP-Agnès,  deSt-Je.in-de-Latran, 
de  Sie-Marie  Majeure,  A^ Ara  cœli ,  de 
Santa  Maria  Trastevere. 

Le  nombre  des  mosaïques  est  assez 
considérable,  car  «-lies  servaient  à  orner 
l'église;  mais  celui  des  sarc  phages  à 
bas-relief  paraît  avoir  été,  même  avant 
leur  destruction,  très  borné.  Aujourd'hui 
on  n'en  comjjte  pas  dans  Rome  au  delà 
de  cent,  y  compris  ceux  qui  sont  brisés, 
et  doitt  cinquante  à  soixante  se  voient  au 
Vatican.  Cenr-cinquante  autres,  peut- 
être,  sont  dispersés  da«is  le  ^e^te  de  l'Ita- 
lie, et  une  quarantaine  se  trouvent  en 
France.  Voilà  tout  ce  que  nous  a  laissé 
la  sculpture  d»'  la  primitive  église  .-encore 
est  il  impossible  de  ranger  c^s  débris 
dans  un  ordre  clironologique;  lesremue- 
mens  continuels  qui  avaient  lieu  dans  les 
cimetières  chréiit^ns,  dès  tes  premiers 
siècles,  et  le  peu  d'ordre  observé  d-ns 
If  s  fouilles  modeines,  ont  conti  ibué  à 
épaissir  l'obscurité.  Tout  ce  qu'on  peut 
dire,  c'est  qu'aucun  sarcophage  chrétien, 
pieineuu^nt  authentique  ,  ne  remonte 
pins  haut  que  l'entrée  du  quatrième 
siècle. 

Mais  il  y  en  a  que  l'on  peut  r  lisonna- 
bleuient  croire  plus  anciens,  d'après  la 
f-urelé  de  leur  sljle.  Trois  surtout  inii- 
quent  au  moins  le  rè^ne  de  SeptimeSé 
vère(l).  On  les'rouve  dansBoltari  :  l'un 
[planche  27)  tiré  de  de  la  catacombe  de 
Sti'-Pi  iscilla;  les  deux  ai^lres  [planches  ^^ 
et  35)  trouvés  aux  ciyptes  Vatican  s.  A 
ne  consulier  que  le  style  ,  le  premier  de 
ceux  ci  (2  qui  était  exposé  au  temps  d'A- 
riughi,  dans  la  K'illa  Paniphili  ,  serait  le 
plus  antique  satcophage  chrétien  connu. 
Son  architecture,  très  noble.se  c;'mpo>>e 
de  portiques  à  chapiteaux  corinthiens, 
sous  lesquels  he  tiennent  les  quinze  per- 
sonnages qui  entourent  Jé.ius  assis,  en 
toge  rom<. ine,  sur  la  chaise  curuie,  dans 
l'altitude  de  maître  et  de  docteur.  Pilate 
s'y  lave  les  mains  en  face  du  sacrifice 
d'Isaac.  Le  Christ  en  beau  jeune  homme, 
ses  longues  tresses  de  cheveux  divisées 

(1)  SicUer ,  À ImanacK  auÊ  Uum.,l,  ii,  1811. 
(S)  Botiari,  pi.  M. 


en  deux  paris,  n'ayant  encore  au  men- 
ton et  à  la  lèvre  supérieure  qu'une 
barbe  d'adolesce  4 ,  montre  le  type  à  la 
fois  sévère  et  tendre  du  sage  accompli  et 
du  médiateur  qui  s'immole. 

Le  sarcophage  de  Saturninus  et  de 
Musa  (1)  offrant  la  visite  des  trois  mages 
et  où  commence  déjà  à  se  former  l'idéal 
de  la  Vierge,  ainsi  que  sur  un  autre  du 
même  temps,  décrit  par  Bottari  (2),  in- 
dique ,  par  son  style,  l'époque  de  Cons- 
tantin, à  laquelle  app  irtient,  avec  beau- 
coup plus  de  certitude,  le  mausolée  de 
sainte-Constance  (3). 

Mais  le  premier  monument  dont  on  ait 
par  son  inscription  l'époque  irrécusable, 
est  celui  de  Junius  Bassus  (4),  cù  se  lit 

IVN.    BASSVS.   V.C.    QVI.   VIXIT. 

ANNIS.   XLII.    II.    IN.    IPSA. 

PR.EFECTURA.    VRBI,   NEOFITOS.  HT. 

AD.    DeUM.  VIII.    KAL.    SEPT. 

EVSEBIO    ET   YpATIO.   COSS. 

Eusebius  et  Ypatius,  d'après  la  chroni- 
que de  Cassiodore  ,  furent  consuls  deux 
ans  avant  la  mort  de  Co?  stantin.  La  face 
de  ce  mausolée  contient  vingt-neuf  fif^u- 
res.  partagées  en  deux  bas-reiit-fs  l'un  sur 
l'autre.  Jésus,  en  tunique  de  citoyen  ro- 
main, sur  une  chaise  curule,  y  est  entre 
ses  disciples. 

La  plupart  de  ces  scènes  sont  tristes  et 
désolées.  Le  style  est  celui  de  li  sculp- 
ture antique  pétrifiée.  On  trouve  un  grand 
nombre  de  monumens  d'un  s-yle  plus 
noble  et  par  conséquent  antérieurs,  mais 
sans  nom  et  sans  date  :  ce  qui  en  diminue 
l'impiirla'ce. 

De  i'.^poq(ie  Constantinienne  sont  en- 
core le  mausolée  de  Probus  et  de  Pro- 
ba  (5),  et  »  nfin  le  sarcophage  tiré  de  l'é- 
glise des  douze  apôtres  (6),  tous  d'une 
exécution  qui  indique  la  décadence. 

Sickler  croit  pouvoir  placer,  dans  la 
période  qui  s'est  écoulée  entre  la  mort 
de  Constant  n  et  celle  de  Julien,  trois 
autres  tombeaux  :  celui  que  Boltari  dé- 
crit dans  sa  planche  25 ,  et  où  le  Christ 

(1)  Id.,  pi.  S8. 

(2)  Id.,  pi-  40. 

(3)  Aringhi,  t.  n,  pag.  «»;  B.iio,  p.g.  431. 

(4)  Butlari,  pi.  18. 
{&)  Id.,  pi.  16. 

(«)  Id.,  pi.  J6. 


288 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE. 


rejetant  enfin  ce  que  les  sculpteurs  de 
Rome  avaient  jusqu'ici  imprimé  de  f.ro- 
fane  et  de  trop  liumain  à  son  visage  ,  pa- 
raît avec  son  véritable  caractère  de  mé- 
diateur divin,  chevelure  ondoyante,  di 
visée  en  deux  parts ,  barbe  encore  très 
courte,  mais  visage  dont  l'ovale  ds^jà  s'al- 
longe et  revêt  une  expression  mélanco- 
lique et  grave.  Le  même  type  hiératique 
règne  sur  les  figures  des  autres  saico- 
phages  où  deux  papes  au  moyen  âge  se 
sont  fait  ensevelir  (1).  Grégoire  V  mort  au 
dixième  siècle,  et  Pie  II  au  quinzième  j 
leurs  os  occupèrent  long-temps  ces  urnes 
dans  les  cryptes  vaticanes.  Sur  le  pre- 
mier monument  sont  sculptés  le  sinile 
■parvulos  venire  ad  me,  exprimé  par  le 
Sauveur  qui  tend  la  main  à  un  enfjnt;  ia 
femme  attaquée  d'un  flux  de  sang  et  qui 
touche  la  robe  de  Jés'.is  .  de  chaque  côté 
duquel  se  tiennent,  sous  despalaiiers  saint 
Pierre  et  saint  Paul.  Plus  loin,  on  le  voit 
debout  sur  le  rocher  des  quatre  sources 
mystérieuses,  dérouier  un  papyrus  de  la 
main  gauche,  et  lever  la  droite  dans  le 
gesle  d'un  homme  qui  enseigne;  ss  tête 
barbue  et  fort  belle  ofiVe  déjà  le  véritable 
type  du  Dieu-homme,  tel  que  l'a  déve- 
loppé le  moyen  âge.  A  ses  pieds  est  l'a- 
gneau. Deux  autres  scènes  le  représer.- 
tent  donnant  les  clefs  à  Pierre  ,  puis  lui 
annonçant  qu'il  le  renierait. 

Les  bas-reliefs  du  second  mausolée , 
séparés  par  des  arcades  à  colonnes,  of- 
frent également  au  centre  le  Messie  sur 
le  même  rocher  de  l'Eglise,  ayant  de 
chaque  côté  de  lui  un  homme  et  une 
femme  ,  peut-être  les  premiers  époux 
déposés  dans  cette  tombe,  et  qui  tou- 
chent respectueusement  la  frange  de  sa 
robe. 

Sous  les  autres  arcades  se  tiennent  qua- 
tre apôtres  ;  et  sur  les  deux  faces  latéra- 
les, Jésus,  d'un  côté,  lave  les  pieds  de  ses 
disciples,  et  de  l'autre,  est  amené  devant 
le  trône  de  Pilale. 

Ces  deux  monumens  primitifs,  si  im- 
portans  pour  l'histoire,  sont  encore  dans 

(1)  /(/.,  pi.  22  el21. 


la  catacombe  de  St-Pierre  ,  où  il  parait 
qu'on  les  déposa  d'abord. 

Teles  sont  les  plus  sûres  données  four- 
nies par  l'archéologie  des  quatre  pre- 
miers siècles  5  car  si  l'on  interroge  les 
inscriptions,  elles  donnent  des  réponses 
beaucoup  plus  contestées.  Les  deux  seuls 
tombeaux  portant  une  date  reculée,  l'une 
celle  du  consulat  d'Anicius  et  de  Virius 
Gallus,  98  ans  après  J.-C.j  l'autre,  celle 
de  Surra  et  de  Senecio  de  l'année  107, 
ne  paraissent  pas  authentiques.  On  doute 
également  de  celle  de  Piso  et  de  Bolanus 
de  l'année  111;  et  la  pierre  funèbre  de 
Densius ,  le  prétendu  architecte  martyr 
du  Colysée,  et  qu'on  voit  à  San-Martino 
in  foro  romano,  a  été  prouvée  fausse. 

Il  est  dont  clair  que  la  sculpture  avait 
été  proscrite  par  l'Eglise,  durant  les  trois 
premiers  siècles.  A  peine  si  la  mosaïque 
et  la  peinture  conservaient  le  droit  d'en- 
richir les  cr>  pies  saintes  d'hiéroglyphes 
et  d'arabesques,  rappelant  plus  ou  moins 
ceux  du  temple  de  Salomon. 

C'est  pourquoi  l'on  n'a  point  prétendu 
faire  considérer  comme  appartenant  aux 
premiers  temps  la  série  de  sarcophages 
dont  la  description  va  remplir  les  pages 
suivantes.  Il  y  en  a  même  beaucoup  d'en- 
tie  eux  qui  sont  probablement  des  cin- 
quième et  sixième  siècles.  Mais  pour  ad- 
meitre  un  monument  dans  ce  musée  pri- 
mitif, il  nous  a  suffi  qu'étant  d'une  épo- 
que inconnue,  il  offrît  dans  ses  icônes  et 
son  style  la  continuation  des  caractères 
propres  aux  monumens  du  premier  âge. 
On  a  pensé  que  les  limites  d'une  période 
d'art,  comme  de  littérature,  ne  peuvent  se 
fixer  chronologiquement ,  que  tout  se 
tient  dans  l'histoire  comiue  dans  la  na- 
ture où  les  règnes  sont  distincts  et  cepen- 
dant mêlés;  qu'un  âge,  envahi  par  un 
autre,  lui  oppose  résistance  et  jette  dans 
cet  empire  nouveau,  qui  n'est  plus  le  sien, 
beaucoup  de  monumens  marqués  encore 
du  sceau  abandonné. 

Mais  il  est  temps  d'étudier  enfin  ces 
ouvrages  eux-mêmes. 

Cyprien  Robert. 


«»i-o-f-^ 


L'ABBÉ  DOELLINGER. 


289 


REYUE. 


DES   CIRCONSTANCES   FAVORABLES   ET  DES   PRINCIPAUX 
OBSTACLES  A  LA  PROPAGATION  DU  CHRISTIANISME  (i). 

PREMIÈRE  PARTIEfl 


Ainsi,  trois  siècles  ne  s'étaient  pas  en- 
core écoulés  depuis  sa  naissance,  et  déjà 
le  Cliristianisme  était  devenu  dans  le 
monde  une  puissance  qui  le  remuait,- 
mais  il  n'était  arrivé  là  qu'après  un  com- 
bat de  trois  siècles  contre  l'incroyance 
et  la  superstition  païennes.  Avant  de 
commencer  l'histoire  de  cette  grande 
lutte ,  nous  devons  dire  ce  qui ,  d'une 
part ,  favorisa  la  foi  nouvelle ,  et  de 
l'autre,  les  nombreux  obstacles  qi  '^lle 
eut  à  surmonter. 

Au  premier  siècle,  ce  fut  souvent  un 
avantage  pour  i'Eglise  de  n'être  regardée 
que  comme  une  secte  juive  ,  et  de  pou- 
voir, à  l'abri  du  judaïsme,  légalement  to- 
léré dans  l'empire  romain ,  pousser  de  si 
profondes  racines,  que  lorsqu'ensuite  les 
tempêtes  des  persécutions  se  déchaînè- 
rent ,  elles  ne  purent  plus  la  renverser. 
Un  autre  avantage  était  la  situation  poli- 
tique du  monde  civilisé  ,  qui  ne  formant 
alors,  pour  la  plus  grande  partie,  qu'un 
même  empire,  n'opposait  point  aux  mes- 
sagers de  la  foi  la  barrière  des  haines 
nationales ,  mais  au  contraire  facilitait 
l'étroite  union  et  la  communication  des 
Eglises  entre  elles.  Une  troisième  cir- 
constance non  médiocrement  utile  aux 
apôtres  delà  nouvelle  religion,  fui  que, 
dès  le  commencement,  ils  s'emparèrent 

(l)  L'arlicle  que  nous  publions  ici  est  extrait  de 
V Histoire  ecclésiasHque  ,  que  M.  l'abbé  Dœilinger, 
professeur  de  théologie  à  rUniversitc  de  Munich  ,  a 
publiée  il  y  a  déjà  quehiue  temps.  Déjà  la  Revue 
Européenne  (toin.  vi ,  p.  ÔS5I)  en  avail  fait  connaître 
un  chapitre.  Celui  que  nous  donnons  aujourd'hui 
forme  une  partie  de  V Introduction.  Nous  en  de- 
vons la  traduction  à  un  de  nos  rédacteurs,  ([ui  rend 
un  vrai  service  aux  amis  de  la  religion  ,  en  prépa- 
rant ta  IraduclioD  complète  de  ce  bel  ouvrage. 
T.  ir.  —  »"  22.  1«57. 


de  l'idiome  le  plus  parfait  du  monde  an- 
tique ,  de  la  langue  grecque ,  parlée  dans 
tout  rOrient  depuis  la  conquête  d'Alexan- 
dre, et  qu'ils  en  firent,  par  la  prédica- 
tion et  par  les  livres  saints,  le  véhicule 
des  idées  chrétiennes.  La  culture  intel- 
lectuelle des  Grecs,  répandue  aussi  loin 
que  leur  langue,  entra  également  de 
bonne  heure  au  service  du  Christianisme. 
Des  hommes  tels  que  saint  Justin,  Clé- 
ment d'Alexandrie,  Origéne  ,  avec  leur 
vaste  érudition  ,  leur  habitude  de  toute.* 
les  parties  de  la  littérature ,  mettaient 
merveilleusement  à  nu  la  pauvreté  des 
divers  systèmes  philosophiques,  soit  en 
démontrant  l'impuissance  où  est  la  sa- 
gese  humaine  de  satisfaire  les  ûmes  qui 
cherchent  la  certitude  et  le  repos,  soit 
en  faisant  voir  que  la  doctrine  chré- 
tienne, la  plus  pure  et  la  plus  élevée  des 
doctrines ,  renferme  tout  ce  qu'il  y  a  de 
bon  dans  la  philosophie,  et  ,  paria,  ils 
coriquéraient  à  l'Evangile  l'estime  et  l'ac- 
cès des  classes  supérieures. 

Au  deuxième  ,  mais  surtout  au  troi- 
sième siècle,  la  misère  des  temps,  mi- 
sère affreuse  et  toujours  croissante,  con- 
tribua beaucoup  aussi  à  propager  la  foi. 
L'indignité  des  empereurs,  la  licence 
féroce  et  effrénée  des  soldats,  la  cor- 
ruption, les  rapines  des  hommes  publics, 
les  ravages  des  barbares  sur  les  prw-i 
frontières  j  de  plus  ,  une  foule  de  calami- 
tés physiques,  la  peste,  des trembleuiens 
de  terre,  des  débordemens  de  fleuves, 
la  famine,  tous  ces  malheurs  se  joignaient 
à  la  dépravation,  à  la  dissolution  géné- 
rale pour  engendrer,  dans  les  provinces 
à  moitié  disjointes  de  l'empire,  tantôt 
le  plus  dur  despotisme,  tantôt  une  sau- 
vage anarchie ,  et  pour  faire  sentir  aujs 

19 


290 


SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU  CHRISTIANISME. 


infortunés  toute  la  misère  de  ce  grand 
corps  déchiré  et  gangrené  ,  qui  s'affais- 
sait sur  lui-même.  Lorsque  des  milliers 
d'hommes  voyaient  l'ouragan  des  guerres 
civiles  emporter  leur  fortune  ,  l'épée  ou 
la  peste  frapper  les  premiers  objets  de 
leur  affection ,  et  qu'ils  ne  rencontraient 
chez  les  dépositaires  de  l'autorité  qu'une 
froide  cruauté  et  de  révoltans  caprices  ; 
et,  en  bas,  dans  le  peuple  avili,  rien 
que  les  excès  les  plus  hideux  de  la  bru- 
talité et  de  la  débauche  ,•  alors  la  soci(;té 
des  chrétiens  apparaissait  à  beaucoup 
d'entre  eux  comme  l'unique  asile  où  ils 
pussent  encore  trouver  la  vertu,  la  jus- 
tice et  le  repos.  Mais ,  pour  le  plus  grand 
nombre  ,  l'infortune  et  l'oppression  ne 
servaient  malheureusement  qu'à  les  as- 
servir davantage  au  culte  des  faux  dieux, 
et  à  leur  faire  chercher  avec  plus  d'ar- 
deur une  issue  dans  l'obscur  labyrinthe 
de  la  magie  et  de  la  théurgie. 

Plus  unhoœme  est  intimement  attaché  à 
la  foi ,  plus  il  apprécie  l'avantage  d'être 
membre  de  l'Eglise ,  et  plus  il  désire  faire 
partager  son  bonheur  à  d'autres ,  sur- 
tout à  ses  parens  et  à  ses  amis.  La  plupart 
des  chrétiens  de  cette  époque  n'ét  nent 
point  nés  tels  ;  beaucoup  n'avaient  em- 
brassé la  nouvelle  religion  que  dans  un 
âge  avancé  ,  souvent  après  une  longue 
lutte  intérieure  ,  presque  toujours  après 
de  rudes  sacrifices;  mais  par  cela  même, 
la  vérilé  qu'il  avaient  achetée  cher  leur 
était  d'autant  plus  précieuse,  et  ils  me- 
suraient dans  cette  proportion  le  devoir 
de  la  répandre.  Aussi  chaque  fidèle  rem- 
plissait autour  de  lui  une  sorte  d'aposto- 
lat. Le  père  devenu  croyant,  prêchait 
l'Evangile  à  sa  famille  ,  lesclave  à  son 
miiltre ,  le  soldat  à  ses  compagnons  d'ar- 
mes, l'ami  à  son  ami;  la  ferme  convic- 
tion ,  I  inébranlable  foi  ,  l'exaltation 
neuve  et  généreuse  avec  laquellr  se  fai- 
sait celte  prédiiation  toule  naturelle, 
manquait  rarement  sou  elfiît  sur  les  âmes 
non  prévenues,  et  triomphait  souvent 
des  plus  opini,Hi  es  résistances.  Un  grand 
nonibre  d'entre  les  nouveaux  conveitis 
dévouaient  leur  vie  entièie  aux  missions 
lointaines;  c'est  leur  porir.iit  qu'Eusèbe 
a  tracé  a>ec  les  parol<;s  suivailci:  «La 
«  plupart  d'*.  ces  disciplts  apostoliques 
«  daus  le  cœur  desquels  l'amour  divin 
«  avait  allumé  uu  extraordinaire  amour 


«  delasagesse, distribuaient  d'abord  tout 
«  leurbienaux  pauvres  pour  accomplir  le 
«  commandement  du  Sauveur;  ensuite  ils 
K  allaient  dans  des  pays  éloignés  prêcher 
«  Jésus- Christ  à  ceux  qui  auparavant 
a  n'avaient  jamais  ouï  parler  de  la  doc- 
«  trine  chrétienne ,  et  ils  répandaient  le 
«  livre  des  saints  Evangiles;  puis,  après 
«  avoir  posé  les  fondemens  de  la  foi  dans 
«  ces  contrées,  après  avoir  établi  des  pas- 
ec  teurs  pour  le  soin  des  fidèles,  ils  se 
«  rendaient  chez  d'autres  peuples.  Aidés 
«  de  la  grâce  et  de  l'assistance  divine, 
«  ils  opéraient  aussi  beaucoup  de  mira- 
«  clés,  de  sorte  que  des  foules  entières, 
K  qui  les  entendaient  pour  la  première 
«  fois,  ouvraient  aussitôt  leur  cœur  à 
«  l'adoration  du  vrai  Dieu.  » 

La  vie  des  chrétiens,  dans  laquelle  le 
païen  ne  pouvait  méconnaître  une  fidèle 
imagff  de  leur  foi ,  produisait  encore 
plus  d'impression  que  la  parole.  Toutes 
les  vertus  le  moins  connues  et  le  moins 
pratiquées  dans  le  polythéisme  ,  la  dou- 
ceur, la  bienfaisance  envi'rs  les  ennemis, 
la  tempérance,  la  chasteté,  brillaient 
comme  autant  de  fruits  du  Christia- 
nisme chez  ceux  qui  le  professaient  ;  et 
plus  ces  vertus  étaient  jusque  là  demeu- 
rées étrangères  aux  païens  même  les 
moins  corrompus,  plus  elles  les  frap- 
paient d'admiration  en  réalisant  sous 
leurs  yeux  ce  qu'on  leur  disait  être  un 
précepte  divin. 

Vers  le  milieu  du  troisième  siècle, 
lorsque  des  m  'ladies  pestilentielles  exer- 
cèrent d'é;  ouvantables  ravages  dans  une 
grande  partie  de  l'Empire,  les  païens  vi- 
rent a>ecétonneinent  les  chrétieuN  soigner 
sans  crainte  et  sans  «elâche,  les  per- 
sonnes attaquées,  distribuer  des  aumô- 
nes, enterrer  les  morts,  tandis  que  les 
adorateurs  «les  id  îles,  glacée  par  un  (roid 
égoïsme,  et  ne  songeant  qu  à  leur  con- 
servation, se  tenaient  loin  de  tout  ma- 
lade. Ce  spectacle  éveillait  dans  l'âme  de 
plus  d'un  païen  le  désir  de  connaître  une 
doctrine  qui  inspirait  à  ses  sectateurs  un 
amour  si  désintéressé  de  leurs  sembla- 
bles ,  et  il  lui  J  n  ouvrait  ensuite  d'autant 
p  us  volontiers  son  cœur  et  son  esprit, 
L'intime  conimunaiité  de  tous  les  chré- 
liei.Sj  ce  lien  de  fr.ileriieile  tendresse, 
fortifié  par  légalité  du  péril,  par  l'unitd 
de  la  foi  et  de  l'espérance ,  avaient  aux 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER. 


29i 


yeux  de  beaucoup  d'infidèles  un  charme 
tout  particulier.  C'était  pour  eux  quelque 
chose  de  si  étrange ,  qu'ils  s'écriaient 
avec  une  sorte  de  stupeur:  Voyez  comme 
ils  s'aiment!  «Oh!  oui,  cela  doit  les 
•f  étonner,  répondait  alors  TertuUien, 
«  car,  eux,  ils  se  haïssent  les  uns  les 
«  autres.»  Mais  plus  la  charité  chrétienne 
contrastait  avec  l'égoïsme  brutal  et  la 
haine  des  païens,  plus  elle  avait  d'at- 
trait cette  Eglise  dans  le  sein  de  laquelle 
on  abjurait  ces  triâtes  passions  pour 
faire  parue  d'une  société  toute  d'amour 
et  de  secours  mutuels. 

Il  n'y  avait  pas  jusqu'à  ce  noble  senti- 
ment   de    liberté  ,    dont    les    chrétiens 
avaient  l'âme  remplie,   sentiment   non 
moins  éloigné  de  la  révolte  que  de  la  bas- 
sesse ,  qui  ne  dût  recommander  l'Evan- 
gile aux  meilleurs   d'entre   les   païens. 
Dans  un  temps  où  l'esprit  de  la  liberté 
véritable  avait  disparu ,   où   l'insolence 
et  la  tyrannie  d'en  haut  rencontraient 
chez   les   petits    une   lâche    soumission 
et  une  adulation  rampante  ,  les  chrétiens 
seuls  sîvaient  à  la  fois  remplir  leurs  de- 
voirs de  fidèles  sujets  en  se  conformant  à 
l'ordre  civil ,  et  conserver  l'unique  indé- 
dépendance  réelle,  celle  de  l'esprit  et  de 
la   conscience,   ^our  laquelle,  dit  Ter- 
tuUien,   ils  savaient  aussi   mourir  (I)! 
Dans  to  t  ce  qui   roncernait  la  foi  et 
l'exercice  de  la  religion,  ils  ne  recon- 
naissaient   point    de   maître   terrestre , 
point  de  puissance  impériale  ,  et  ils  re- 
fusaient d'obéir  non  senlement  aux  ordres 
qui    leur    commandaient     directement 
l'apostasie,  mais  encore  aux  injonctions 
qui  préicndaient  interdire  leurs  assem- 
blées leligieuses  (2),  et  exigeaient  d'eux 
qu'ils  livrassent  les  livres  sainis.  L'hom- 
me est   de  Dieu  seul ,   non   de   l'empe- 
reur {^) ,  disaient-ils  hautement.  Etran- 
gers à  toute  crainte  humaine,  ils  répon- 
daient par  un  tranquille  refus  d'obéis- 
sance à  chaque  tentative  de  l'éiat  sur 
leur  vie  de  chrétiens  ,  et  déclaraient  ii'a- 

(1)  Terlull.  ad  Na(.,  1,4:  Ipsam  liberlalem ,  pro 
qud  mori  novimus. 

(2)  Origùne  dit  sans  détour  que  les  chrétiens  oui 
corapléleinent  le  droit  de  violer  les  lois  tyranniques 
des  empereurs  qui  leur  défondraient  leurs  pieuses 
réunions,  Adu.  Ceh.,  lib.  i,  p.  i>,  éd.  Speuc. 

(3)  Solius  autem  Dci  hotiio...  Tertull.,  Scorpiace, 
c.  U. 


voir  d'ordres  à  suivre,  dans  cette  ma- 
tière ,  que  ceux  de  Dieu  et  de  son 
Eglise. 

Le  principal  moyen  employé  pour 
anéantir  la  foi  nouvelle ,  les  persécutions 
et  les  supplices  produisaient  un  effet 
complètement  opposé.  Presque  tous  les 
écrivains  chrétiens  ont  relevé  ce  fait  que 
le  sang  des  martyrs  d-^venait  une  semence 
de  nouveaux  confesseurs ,  et  qu'après 
chaque  grande  persécution  le  nombre 
des  fidèles  augmentait  d'une  manière 
frappante.  Déjà  saint  Justin  disait,  dans 
son  dialogue  avec  Tryphon  :  «  Plus  on 
a  nous  prépare  de  semblables  douleurs, 
«  et  plus  s'accroît  la  foule  de  ceux  qui 
«  se  résolvent  à  devenir  d'inébranlables 
«  adorateurs  du  nom  de  Jésus-Christ. 
«  De  même  que  l'on  taille  souvent  les 
«  branches  fécondes  des  ceps  de  vigne, 
K  pour  faire  naître  des  bourgeons  plus 
a  abondans  et  plus  forts,  de  môme  en 
a  use-t-onavec  nous 5  car  le  peuple  chré- 
«  tien  est  un  cep  planté  par  Dieu  le  père 
«  et  par  Jésus-Christ  le  Sauveur.  3)  La 
même  remarque  se  trouve  à  la  conclu- 
sion de  l'Apologétique  de  Terlallien  ; 
«  Tous  les  raffinemens  de  votre  cruauté 
«  sont  inutiles,  ou  plutôt  c'est  un  char- 
«  me  qui  augmente  notre  parti. IS'e  voyez- 
K  vous  pas  nos  frères  se  multiplier  sous 
«  vos  moissons  sanglantes?  Le  sang  chré- 
K  tien  est  une  semence  de  chrétiens.  » 
Donnant  ensuite  l'explication  du  fait 
liîême  ;  «  Cette  opiniôiticté  que  vous  nous 
«  reprochez  agit  comme  une  leçon  pleine 
«  de  puissance.  Car.  qui  la  peut  voir  .sans 
«  éprouver  le  besoin  de  creuser  par  la 
«  réflexion  jusqu'au  fond  de  la  cho^e  ,  et 
«  quel  homme  sincère,  l'ayant  appro- 
«  fondie,  ne  se  détache  de  vous  et  ne 
«  brûle  de  souffrir  pour  noîre  foi  après 
(c  l'avoir  embrassée?  » 

Sans  doute  beaucoup  de  païens  ne  vou- 
laient voir  dans  l'invincible  constarce 
des  fidèles  que  l'effet  d'un  esprit  entûté 
et  dur,  et  le  passage  de  Terlulien  qui 
répond  à  celle  accusation,  réfutait  d'a- 
vance une  phrase  des  monolog  es  de 
iVIarc-Aurèle,  où  l'empereur  philosophe 
blâuie  Ici  chrétiens  ùc  ne  mépriser  la 
mort  que  par  pure  opiniâl  e;é  ,  iioti  par 
réflexion  ^1).  Pline ,  dans  son  rapport  à 

(1)   K«T(»  il/iXïiv  lîafWTa^tv,  Il  n'y  «orail  ctpen- 


292  SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU|CHÎ\ISTIA]NTSME, 


Trajan,  avait  aussi  présenté  comme  digne 
de  punition  ce  qu'il  appelait  l'entête- 
ment et  l'iniiexible  obstination  des  chré- 
tiens (1). 

Si  les  disciples  de  la  croix  n'avaient 
montré  au  milieu  des  supplices  qu'un 
courageux  dédain  de  la  mort,  une  ré- 
signation calme,  ils  auraient  produit  peu 
d  effet  dans  des  temps  où  le  suicide  et  les 
exécutions  étaient  choses  de  tous  les 
jours ,  et  ovi  des  hommes  accoutumés  aux 
horreurs  des  guerres  civiles,  et  blasés 
par  les  jeux  sanglans  de  l'arène,  exi- 
geaient du  gladiateur  mortellement 
blessé,  qu'il  rendit  le  dernier  soupir  avec 
grâce.  Mais  les  chrétiens  faisaient  voir  au- 
tre chose  que  cette  indifférence  qui  sedé- 
<'harge  delà  viecomme  d'un  trop  lourd  far- 
deau, ou  se  courbe  résignée  sous  un  destin 
inévitable.  Non  seulement  des  hommes 
d'KU  âge  mûr,  mais  des  femmes,  mais  des 
Tieillards.  des  jeunes  gens  et  de  tendres 
jeunes  filles ,  supportaient ,  sereins  et 
joyeux,  toutes  les  tortures  que  savait  in- 
venter l'ingénieuse  cruauté  des  bour- 
reaux; ils  les  enduraient  sans  se  plaindre, 
1res  souvent  sans  pousser  un  seul  cri:  fa- 
tiguaient, par  leur  inépuisable  force  à 
souffrir,  les  bras  des  exécuteurs  contre 
lesquels  ils  ne  laissaient  pas  échapper  le 
moindre  signe  d'impatience  ou  de  haine, 
et  remerciaient  les  juges  qui  leur  avaient 
procuré  la  faveur  de  verser  leur  sang 
pour  Jésus-Christ.  En  présence  d'un  tel 
spectacle,  ceux  des  païens  qui  n'étaient 
ni  tout-à-fait  dépourvus  de  sens,  ni  com- 
plélcmenl  aveuglés  ,  commençaient  à 
soupçonner  que  ce  devait  être  plus  qu'une 
illusion  qui  élevait  ainsi  tant  de  person- 
nes de  tout  sexe  et  de  tout  âge  au  dessus 
des  faiblesses  ordinaires  de  la  nature , 
et  leur  inspirait  une  constance  si  calme 
et  pourtant  invincible.  Venant  ensuite  à 

dant  pas  (rinvriiisenil)lance  à  cv  que  ces  paroles  si- 
gniliassenl  pliilôl  :  «  Conimo  (les  soldais  armés  à  la 
légère,  »  ijui  se  prôcipileiil  impilueuscinent  cl  sans 
réllcxioii  dans  la  mêlée.  Arrien,  disciple  (riipicl.le, 
il  la  mfime  épo(|ue,  s'exprime  d'une  maiiiért;  encore 
plus  élranije  sur  la  peisévcranco  dos  cliréliens  ou 
des  G.i'iilAens,  comme  il  les  nomme  :  »  Co  nVlait 
«  cl»'/  <iix,  dit-il,  qu'une  lolie  el  une  liaijilude  de 
«  ne  poinl  redouter  la  inorl.  »  \-l'f.  ùtto  lAavtaç  |Aev 
«Yj'/aïai  T'.;  oOro)  <^i«T£0r.v7.'.  ■ny,-,  Tayra,  xai  Otto 
ihvjç,  <<K  «  V'J./'.f'f.f.'A. 
(I)  l>ervicaciam  et  inflexiltiloui  obslinallonein. 


examiner  la  chose  de  plus  près ,  le  soup- 
çon se  changeait  bientôt  chez  eux  en 
certitude,  et  ce  qui  leur  avait  paru  d'a- 
bord une  inexplicable  énigme,  s'empa- 
rait de  toutes  les  facultés  de  leur  âme  dès 
qu'ils  étaient  chrétiens.  Souvent  même 
ce  joyeux  mépris  de  la  mort  et  des  souf- 
frances faisait  une  si  puissante  impres- 
sion sur  quelques  uns  des  spectateurs, 
qu'une  conversion  spontanée  en  était  la 
suite  (1). 

Par  la  continuation  du  don  des  mira- 
cles, Dieu  avait  pourvu  son  Eglise  d'un 
autre  moyen  de  propagation  plein  d'ef- 
ficacité. La  promesse  du  Sauveur  à  ses 
disciples,  que  la  vertu  de  son  nom  leur 
donnerait  puissance  sur  les  mauvais  an- 
ges et  sur  les  forces  de  la  nature ,  s'était 
accomplie  immédiatement  après  l'Ascen- 
sion. Dans  les  temps  qui  suivirent  l'épo- 
que des  apôtres,  ces  dons  demeurèrent 
également  dans  l'Eglise,  et  furent  sou- 
vent exercés  par  des  fidèles ,  soit  ecclé- 
siastiques, soit  laïques,  pour  le  bien  des 
individus  et  la  confirmation  de  la  vérité 
et  de  la  divinité  de  ia  foi  chrétienne. 
Ceux  à  qui  Dieu  conférait  le  pouvoir 
d'opérer  de  tels  prodiges  ,  reconnais- 
saient que  ce  n'était  point  à  cause  d'eux,' 
mais  dans  l'intérêt  des  païens ,  et  qu'en 
conséquence  ils  ne  devaient  point  , 
pour  cela  ,  s'élever  au  dessus  de  leurs 
frères  (2). 

Le  don  des  miracles  était  surtout  né- 

(l)  Voici  un  beau  passage  de  Laclance  qui  a  rap- 
port à  ce  que  Ton  vient  de  tire  :  «  Nam  cum  videat 
vulijus  dilacerari  homines  variis  lormeutoruui  ge- 
neribus,  el  iiiler  fatigalos  carnifices  invictam  lenere 
palienliam,  existimant  id  quod  est,  nec  consensum 
tiim  multoruni,  nec  perseveranliam  morientium  va- 
nam  esse,  nec  ipsam  patientiam  sine  Deo  cruciatus 
tanlos  posse  superare.  l-alrones  et  robusti  corporis 
viri  ejusmodi  lacerationes  perferro  nequeunt ,  ex- 
clamant  el  gemitus  edunt  ;  vincunlur  enim  dolore, 
quià  deesl  illis  inspirala  patientia.  Nostri  aulem  ,  ut 
de  viris  laceaui  ,  pueri  el  nmlierculie  torlores  sues 
tacili  vincunt,  el  exproniere  illis  i;emitum  nec  iguis 
potest.  —  Etco  sexus  iiilirinus  et  tVagilis  iclas  dila- 
cerari se  loto  corpore  utique  perpetilur,  non  neces- 
silate ,  quià  licel  vilare  si  vellenl  ,  sed  voluntale, 
((tiià  confidunl  in  Deo.  »  Institut.,  tib.  v,  c.  15. 

(2)  Oùx  ei;  rfiv  t(ov  èvcp-j&uvTwv  tlxpeXeiav,  àXX' 
eî;  Twv  à7:iaT0)v  cu-vxaTaOcciv,  iva  cOî   cûk  èireiCTEv  ô 


(  Coiulil.   Àpost.,  tib.   VIII,  cap.   1 
Cotcler.  Aiublclod.  17'ii4,  tom.  i.  ) 


p.  5<J1  ;  cd. 


cessaire  dans  un  temps  où  le  polythéisme 
se  retranchait  orgueilleusement  derrière 
une  foule  de  phénomènes  extraordinaires 
et  d'éblouissans  prestiges  opérés  avec  le 
secours  des  démons  ,  ou  par  de  secrètes 
forces  naturelles,  moyens  dont  les  en- 
chanteurs de  tout  genre  se  servaient  pour 
séduire  le  peuple  et  le  retenir  dans  le 
paganisme.  A  ces  œuvres  magiques  ,  les 
chrétiens  n'opposaient  cfue  le  nom  de 
Jésus-Christ  et  le  signe  de  la  croix  ,  et 
avec  cela  seul  ils  déco  certaient  tout  le 
charlatanisme  des  évocations.  Déjà  saint 
Justin,  dans  son  Apologie ,  proclame  que 
même  à  Rome  beaucoup  de  possédés 
qu'aucun  enchanteur  n'avait  pu  délivrer 
s'étaient  fait  guérir  par  des  chrétiens  qui 
avaient  simplement  prononcé  sur  eux  le 
nom  de  Jésus-Christ ,  et  que  cela  se 
voyait  encore  tous  les  jours.  Il  n'y  a  pas 
de  point  sur  lequel  les  témoignages  de 
l'antiquité  chrétienne  soient  plus  una- 
nimes et  plus  formels.  Saint  Irenée  cite 
en  détail  les  différens  dons  divins  qui , 
de  son  temps,  continuaient  d'exister  dans 
l'Eglise.  «  Les  uns,  dit-il,  chassent  véri- 
té tablement  et  certainement  les  démons 
«  au  nom  du  Sauveur ,  de  sorte  que  sou- 
te vent  ceux  qui  ont  été  délivrés  devien- 
«  nent  disciples  de  l'Evangile  j  1rs  autres 
«  savent  prédire  les  choses  futures  et  ont 
«  des  visions  prophétiques.  D'autres  pos- 
«  sèdent  la  vertu  de  guérir,  et,  par  la 
«  seule  imposition  des  mains,  rendent  la 
te  santé  à  toutes  sortes  de  malades.  Il  y 
tt  en  a  même  qui  ont  ressuscité  des  morts 
«  que  l'on  a  vus  vivre  long-temps.  Mais 
(  comment  nommer  tous  les  dons  cé- 
«f  lestes  que  l'Eglise  reçoit  de  Dieu  ,  et 
«  qui,  chaque  jour,  au  nom  de  Jésus- 
«c  Christ,  sont  employés  à  l'égard  des 
«  païens?»  La  cerliiude  de  Tertullien  à 
ce  sujet  était  si  complète,  qu'il  osait 
adresser  aux  païens  une  provocation  en 
forme:  «  Juges,  s'écrie-t-il  dans  son  Apc- 
«c  logétique,  faites  amener  devant  votre 
«  tribunal  un  homme  évidemment  pos- 
te sédé,  et ,  à  la  voix  d'un  chrétien,  l'es 
«  prit  qui  tourmente  cet  homme  se  fera 
«  connaître  pour  ce  qu'il  est,  pour  un 
te  démon  ;  s'il  en  est  autrement ,  laites  à 
«  l'instant  mourir  le  chrétien  téméraire.  » 
Puis  il  ajoute  :  «  Que  peut-il  y  avoir  de 
«  plus  évident  que  cette  expérience  ; 
«  quoi  de  plus  sûr  que  cette  preuve  ?  La 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER.  293 

(f  vérité  est  visiblement  là;  il  n'y  a  pas 
«  place  au  moindre  soupçon;  force  vous 
«  est  de  convenir  qu'ici  la  puissance  du 
«  chrétien  est  la  puissance  de  Dieu 
«  même.  » 

Origène,  dans  sa  réfutation  de  Celse, 
parle  souvent  de  ces  cures  miraculeuses 
et  de  ces  expulsions  des  mauvais  esprits; 
il  déclare  avoir  lui-même  vu,  et  souvent, 
des  chrétiens  guérir  les  maladies  les  p!us 
incurables  par  une  simple  invocation  de 
Dieu  ou  du  nom  de  Jésus,  et  que  ce  sont, 
d'ordinaire  ,  des  fidèles  tout  à-fait  dé- 
pourvus de  science,  mais  pieux,  qui 
opèrent  ces  prodiges,  uniquement  par  la 
foi  et  la  prière.  Saint  Cyprien,  Minucius 
Félix,  Lactance,  Firmicus  Matermis, 
mentionnent  celte  puissance  des  chré- 
tiens sur  les  démons  comme  un  fait  jour- 
nalier, et  qui  démontre  en  même  temps, 
d'une  manière  éclatante ,  la  vérité  de  la 
foi  chrétienne  et  le  néant  du  poly- 
théisme. 

Ainsi ,  outre  les  guérisons  miraculeu- 
ses, c'était  principalement  par  l'expul- 
sion des  mauvais  esprits  que  les  chré- 
tiens ébranlaient  ceux  d'entre  les  païens 
qui  eussent  été  moins  accessibles  à  la 
puissance  de  la  parole  ,  et  qu'ils  les  pré-' 
paraient  à  accepter  une  doctrine  annon- 
cée au  milieu  des  prodiges.  L'empire  que, 
pendant  sa  mission  terrestre,  le  Seigneur 
avait  exercé  sur  les  démons,  était  de- 
meuré dans  l'Eglise  ,  et  de  pieux  lidèles 
forçaient,  comme  auparavant  le  Fils  de 
Dieu  lui-même,  les  esprits  impurs  à 
avouer  ce  qu'ils  étaient  et  à  reconnaître 
la  vertu  de  Jésus  Christ.  Au  fait  si,  dès 
le  temps  du  Sauveur  et  de  ses  apôtres , 
il  y  avait  parmi  les  Juifs  un  tel  nombre 
de  possédés  ,  combien  le  pouvoir  des 
mauvais  anges  sur  l'Ame  et  le  corps  de 
certains  hommes  ne  devait-il  pas  se  mani- 
fester plus  fréquemment  chez  les  païens, 
sous  la  double  inlluence  d'une  impiété 
inouie  partout  répandue,  et  du  poly- 
théisme de  ccndu  en  grande  partie  jusqu'à 
un  culte  formel  des  puissances  infernales. 
L'hisloii  e  offrant  toujours  ,  à  une"  même 
époque  ,  les  contrastes  les  plus  opposés  , 
il  y  avait  alors  en  présence  ,  d'un  côté  le 
royaume  de  Dieu,  de  l'autre  celui  do  Sa- 
tan ,  tous  deux  dans  leur  pleine  vigueur 
et  leur  souveraine  énergie ,  engagés  tous 
deux    dans    une   lutte  plus   manifeste 


294 


SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU  CHRISTIANISME, 


sur  le  théâtre  du  monde  extérieur.  Le 
prince  des  ténèbres  pressentant  la  ruine 
quile menaçait,  avait  rassemblé  toutes 
ses  forces  pour  un  dernier  combat ,  et , 
tandis  que  les  disciples  de  Jésus-Christ 
brillaient  de  tout  l'éclat  des  dons  divins 
et  de  la  force  surnaturelle ,  le  sombre  gé- 
nie du  mal  avait  ses  apôtres ,  volontaires 
ou  forcés ,  dans  la  foule  des  adeptes  de  la 
magie  et  des  énergumènes,  lesquels  (il 
faut  bien  se  garder  de  le  croire),  n'étaient 
pas  tous  des  jongleurs  et  des  charlatans. 
Si  l'on  veut  voir  jusqu'à  quel  point  le 
don  des  miracles  contribua  aux  progrès 
de  l'Eglise,  et  combien  il  ouvrit  souvent 
l'âme  des  païens  à  la  parole  de  Dieu ,  que 
l'on  consulte  les  Pères  et  les  apologistes 
qui,  à  chaque  occasion,  opposent  aux  dé- 
fenseurs du  polythéisme  cette  preuve 
triomphante.  Saint  Irénée  nous  apprend 
de  plus  que  les  malades  guéris  ou  les  pos- 
sédés délivrés  par  les  chrétiens  deve- 
naient souvent  chrétiens  eux-mêmes. 

En  recherchant  les  causes  de  la  mer- 
veilleuse rapidité  et  de  la  puissance  de 
propagation  de  la  foi   évangélique,  on 
pénètre  dans  les   entrailles  mêmes  du 
Christianisme,  et  l'on  voit  que   c'était 
particulièrement  dans  la  doctrine  de  la 
'  rédemption  et  de  la  rémission  des  péchés 
que  résidait  sa  force  d'attraction.  Tous 
ceux  qu'inquiétait  une  conscience  char- 
gée de  crimes  ne  parvenaient  pas  à  l'apai- 
ser par  des  sacrifices  expiatoires  et  par 
ces  cérémonies  vides  que  les  prêtres  re- 
commandaient comme    devant   infailli- 
blement effacer  toutes  les  fautes.  Les  as- 
persions d'eau  lustrale,  l'encens  brûlé 
dans  les  cassolettes,  les  dégoûtantes  tau- 
roboles  et  crioboles  ne  protégeaient  pas 
à  la  longue  contre  le  remords  et  ses  dou- 
loureuses   angoisses.    Mais    quand   ces 
hommes  venaient  à  entendre   prêcher, 
que  ce  qu'ils  étaient  incapables  de  faire, 
Dieu  lui-même    l'avait   fait   pour   euxj 
qu'il  ne  dépendait  que  de  leur  volonté  de 
s'approprier  les  fruits  du  grand  sacrifice 
d'expiation  accompli  sur  la  croix ,  et  que 
pour  être  purifiés  de  leurs  iniquités  pré- 
cédentes, pour  renaître  dans  le  baptême 
à  une  nouvelle  vie,  à  une  vie  d'intime 
union  avec  Dieu,  il  suffisait  d'une  seule 
chose,  de  la  foi   au  divin  médiateur  et 
sauveur.   C'était  véritablement  pour  eux 
und  honM  nouvelle,  et  ils  saisissaient 


avec  avidité  une  croyance  qui  apaisait, 
au  delà  de  tout  espoir,  un  besoin  si  pro- 
fondément senti.  Saint  Cyprien,  dans  sa 
lettre  à  Donatus,  dépeint  avec  une 
grande  force,  et  d'après  son  expérience 
personnelle,  l'état  d'un  païen  devenu 
croyant  ;  il  raconte  comment ,  enfoncé 
autrefois  dans  les  ténèbres  du  poly- 
théisme ,  il  tenait  pour  impossible  la  re- 
naissance morale  et  l'entier  changement 
de  sentimens  d'un  homme,  mais  com- 
ment ensuite  il  s'est  convaincu  par  lui- 
même  de  la  possibilité  de  cette  rénova- 
tion. Aussi,  lorsque  des  adversaires  tels 
que  Celse,  reprochant  aux  chrétiens  d'of- 
frir le  royaume  de  Dieu  à  des  pécheurs, 
à  des  indignes  et  à  des  misérables,  di- 
saient que  des  hommes  ainsi  habitués  au 
vice  ne  pouvaient  être  changés  par  les 
châtimens,  bien  moins  encore  par  la 
miséricorde,  les  apologistes  chrétiens  se 
contentaient  de  les  renvoyer  à  la  multi- 
tude de  ceux  que  le  Christianisme  avait 
réellement  fait  passer  de  désordres  effré- 
nés à  une  vie  pure  et  sage. 

Les  classes  nombreuses  qu'un  travail 
continu,  la  pauvreté  et  la  privation  de 
tous  les  raffinemens  de  la  richesse  proté- 
geaient contre  la  profonde  corruption 
morale  des  classes  supérieures,  les  ha- 
bitans  de  la  campagne,  les  artisans,  les 
esclaves,  étaient  en  général  plus  acces- 
sibles à  la  foi.  Dans  les  étroites  limites 
de  leurs  relations  et  au  milieu  de  l'acti- 
vité continuelle  que  leur  imposaient  lés 
besoins  de  la  vie,  ils  demeuraient,  en 
grande  partie ,  étrangers  aux  vices  des 
riches  et  des  puissans,  et  lorsque,  pour 
satisfaire  à  l'irrésistible  besoin  de  ren- 
dre un  culte  à  Dieu ,  ils  avaient ,  avec  une 
volonté  droite  et  simple,  visité  assidû- 
ment les  temples,  participé  aux  cérémo- 
nies et  aux  sacrifices,  il  n'était  souvent 
besoin  que  de  la  prédication  des  princi- 
pales vérités  de  la  foi,  pour  gagner  au 
Christianisme  ces  âmes  encore  non 
émoussées.  Tandis  qu'un  grand  nombre 
d'esclaves  initiés  à  tous  les  crimes  et  à 
toutes  les  turpitudes  de  leurs  maîtres,  se 
laissaient  prendre  pour  insirumens  des 
plus  honteuses  passions,  il  y  en  avait 
d'autres  attachés  à  leurs  devoirs .  et  pou 
exposés,  dans  ce  petit  cercle,  à  l'appât 
des  grands  vices.  L'Evangile,  qui  ne  con- 
naît point  de  différence  entre  le  maître 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER. 


295 


et  l'esclave,  fut  salué  avec  joie  par  ces 
hommes  comme  le  lever  d'un  éclatant  et 
réchauffant  soleil.  Les  témoignages  ne 
manquent  pas  pour  montrer  que  c'est 
dans  cette  classe  pauvre ,  ignorante  et 
opprimée  ,  mais  pure  en  comparaison  du 
reste  de  la  société,  que  le  Christianisme 
fit  les  progrès  les  plus  rapides^  et  l'on 
connaît  ce  reproche  favori  des  adversai- 
res de  l'Eglise,  qu'e  l)  ne  savait  gagner 
que  la  populace. 

La  vérité  évangélique  trouvait  pareil- 
lement accès  chez  ceux  qui,  familiarisés 
avec  la  philosophie  grecque,  sentaient 
néanmoins  en  eux  un  vide  que  nul  sys- 
tème ne  pouvait  remplir.  Mécontens  du 
froid  orgueil .  du  fatalisme  et  du  pan- 
théisme désespérant  des  stoïciens,  ils 
éprouvaient  encore  plus  d'aversion  pour 
la  débauche  et  l'incroyance  épicurien- 
nes, de  même  que  pour  la  grossière  ru- 
desse et  la  cupidité  mal  cachée  des  cy- 
niques. Les  doctrines  incomparablement 
meilleures  de  Platon  et  de  Pythagore 
étaient  plus  propres  à  faire  naître  un 
vague  et  ardent  besoin  religieux  qu'à  le 
satisfaire,  plus  capables  d'égarer  l'intel- 
ligence dans  un  labyrinthe  de  doutes,  de 
pressentimens  et  de  subtilités,  que  de 
lui  présenter  l'heureux  fil  qui  pût  la  gui- 
der vers  la  lumière. 

Aux  questions  suivantes:  «  Qu'est-ce  que 
I'  Dieu  et  qu'est-ce  que  l'homme  ;  dans 
«  quels  rapports  l'homme  est-il  vis-à-vis 
«  de  Dieu;  comment  le  pécheur  peut  il 
«  obtenir  la  rémission  de  ses  fautes; 
«  qu'y  a-t-il  à  attendre  après  la  mort  ?  » 
toutes  ces  philosophies  n'avaient  point 
de  réponses  capables  de  contenter  un  es- 
prit raisonnable.  Dans  le  Christianisme, 
au  contraire ,  le  sage  trouvait  la  solution 
de  ses  doutes,  la  réalisation  de  ses  pres- 
sentimens ,  la  réponse  à  ses  demandes ,  et 
plus  que  cela  .  il  trouvait  ce  qui  n'exis- 
tait pas  au  moindre  degré  dans  le  paga- 
nisme et  les  écoles  philosophiques  cette 
harmonie  de  conviction  commune  ,  cet 
uniforme  et  solirle  enseignement  fondé 
sur  la  tradition  orale  et  écrite  de  Jésus 
et  de  ses  apôtres ,  dont  l'Eglise  seule  pou- 
vait se  glorifier.  Là  on  n'exigeait  point 
de  l'homme  une  aveugle  soumission  à  la 
parole  d'un  homme  faillible  et  pêcheur 
comme  lui,-  on  ne  le  renvoyait  point  à 
l'autorité  trompeuse  de  sa  propre  raison 


obscurcie  par  les  passions  et  les  préju- 
gés; on  ne  lui  remettait  point  entre  les 
mains  un  livre  où  il  eût  à  chercher  lui- 
même  sa  foi  :  mais  la  parole  vivante, 
telle  que  Dieu  fait  homme  et  ses  apôtres 
l'avaient  prononcée,  telle  qu'elle  ne  ces 
sait  de  se  répéter   dans  l'Eglise,   était 
pour  lui  la  source  de  la  foi  et  de  la  con- 
naissance, l'éclaircissement  de  ses  incer- 
titudes, l'ancre  qui  l'affermissait  contre 
toute  illusion,  contre  toute  erreur  dans 
la  plus  importante  des  affaires.  Païen,  il 
lui  avait  fallu  en  quelque  sorte  se  diviser 
pour  nourrir  son  esprit  et  son  cœur.  Dé- 
sirait-il une  doctrine  ,  il  était  obligé  de 
devenir  membre  de  quelque  école  philo- 
sophique: pour  participer  à  un  culte  et 
à  des  sacrifices,  il  lui  fallait  visiter  les 
temples  et  se  conformer  aux  prescrip- 
tions rituelles;  s'il  voulait  connaître  le 
sens  des  traditions  et  des  mythes ,  et  ali- 
menter sa  piété  par  la  représentation  des 
symboles  religieux,  il  ne  trouvait  cela 
que   dans   les  mystères   des  initiés.  Et 
quelle  contradiction  insoluble  ne  voyait- 
il  pas  entre  ce  qu'enseignait  l'école,  ce 
qui  était  mis  sous  ses  yeux  dans  le  tem- 
ple, et  ce  qu'on  lui    prêchait  secrète- 
ment? Au  contraire,  dans   la   religion 
nouvelle  tout  offrait  à  ses  yeux  une  har- 
monieuse unité.  L'école  et  la  prédica- 
tion, le  mystère  et  la  doctrine  ésotéri- 
que  ,  les  cérémonies  du  culte  et  la  perpé- 
tration réelle  du  sacrifice,    toutes   ces 
choses  se  tenaient  intimement  ;  l'une  con- 
duisait à  l'autre.  A  la  place  de  spécula- 
tions philosophiques  confuses,  désespé- 
rantes et  stériles,   la  doctrine  simple, 
claire  et  douce  de  l'Evangile  était  ensei- 
gnée d'abord  dans  le  catéchuménat,  et 
ensuite  dans  les  instructions   faites  au 
service  divin;  au  lieu  d'explications  et 
de  symboles  puisés  dans  la  physique  ,  ou 
dans  la  philosophie  de  la  nature,  et  qui 
faisaient  partie  des  mystères  païens  deve- 
nus à  celte  époque  un  jeu  vide,  on  ex- 
posait dans  l'Eglise  les  mystères  sublimes 
et  purement  moraux  de  l'Incarnation ,  de 
la  llédemption  et  de  l'Eucharistie;  les  sa- 
crifices sanglans  étaient  remplacés  par 
un  seul  sacrifice  pur  et  non  sanglant,  cé- 
lébré chaque  jour,  comme  répétition  et 
continuation  du  sacrifice  delà  croix. 

Au  milieu  de  Tinnombrable  multitude 
de  ses  dieux,  le  païen  était  souvent  rem- 

jLiuj  nnfiiii  11  I  .    yijtii  lui  j  I 


6 


SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU  CHRISTIANISME, 


pli  d'incertitude  sur  le  choix  de  la  divi- 
nité qu'il  devait  spécialement  honorer, 
sur  les  hommas^es  qu'il  avait  à  lui  ren- 
dre, ou  rempli  de  terreur  pour  avoir  né- 
ijligé  le  culte  d'une  autre  divinité  dont  il 
se  serait  par  là  attiré  la  A'engeancej  le 
chrétien  n'invoquait  qu'un  seul  Dieu,  ne 
ledoutait  que  le  péché,  et  se  confiait 
jojeusement  en  tout  à  son  Sauveur.  La 
Toi,  l'espérance  et  la  charité,  vertus  plei- 
Jies  de  bonheur  et  de  force,  étaient  étran- 
1,'ères  aux  Gentils;  au  lieu  de  la  foi,  ils 
lie  connaissaient  que  l'opinion  :  au  lieu  de 
l'espérance,  le  doute  et  le  désespoir;  au 
lieu  de  l'amour,  la  crainte. Le  disciple  de 
l'Evangile,  au  contraire,  avait  un  infail- 
lible critérium  de  la  vérité  dans  la  foi  au 
Pils  de  Dieu  et  à  i'Eglise;  l'espoir  des 
récompenses  promises  par  Jésus-Christ 
aux  siens  lui  donnait  une  sérénité  qu'il 
ne  connaissait  pas  auparavant;  l'amour 
du  Dieu  qui  l'avait  aimé  le  premier  et 
comblé  de  bienfaits  élevait  et  ennoblis- 
bait  tout  son  être.  Avait-il  précédemment 
participé  à  des  fêtes  et  à  des  mystères  du 
{>agauisme ,  lesquels  n'ayant  de  rapport 
(|a'avec  la  nature,  le  changement  des 
.saisons,  le  cours  des  as'res,  les  mois- 
.sons,  les  semailles,  ou  l'instinct  de  la 
cliair,  le  laissaient  froid  et  indifférent, 
lorsqu'elles  ne  souillaient  pas  sa  pensée 
par  d'impures  images  ;  il  ne  célébrait  dé- 
sormais que  des  fêtes  qui  lui  rappelaient 
sa  rédemption  et  son  heureuse  renais- 
sance spirituelle.  Quand  il  était  encore 
retenu  dans  les  liens  du  polythéisa-e,  il 
ne  croyait  point  à  l'universelle  direction 
d'une  providence  souverainement  sage; 
tourmenté  par  un  inquiet  besoin  de  con- 
naître l'avenir,  il  interrogeait  sur  ses  fu- 
tures destinées  le  vol  des  oiseaux ,  les  en- 
liailles  des  victimes,  les  étoiles;  et  tous 
CCS  signes  trompeurs,  s'ils  ne  lui  don- 
naient une  pernicieuse  sécurité,  le  frap- 
paient de  la  crainte  de  malheurs  possi- 
bles ;  chrétien  ,  il  s'abandonnait  avec  une 
pleine  conliance  à  la  volonté  du  Dieu 
omniscient,  sans  la  volonté  de  qui  un 
icul  cheveu  ne  pouvait  tomber  de  sa  tête. 
Avant  d'avoir  embrassé  la  foi,  il  était  en- 
chaîné dans  le  cercle  des  présages,  des 
songes  et  des  mauvais  augures;  le  sifile- 
jnent  d'une  souris,  le  chant  d'un  coq 
suflisaienl  pour  le  jeter  dans  l'épouvante 
et  lui  faire  abandonner  un  travail  com- 


mencé; la  souillure  occasionnée  par  le 
contact  fortuit  d'un  cadavre  lui  causait 
plus  d'effroi  que  celle  d'un  grand  crime  : 
une  fois  entré  dans  l'Eglise .  il  se  sentait 
libre  de  cette  honteuse  servitude  d'esprit, 
craignait  Dieu  ,  et  n'avait  point  d'autre 
crainte.  Enfin,  sectateur  du  paganisme  , 
il  avait  tlotié  dans  une  cruelle  incerti- 
tude sur  l'état  de  l'homme  après  la  mort, 
ou  bien  il  s'était  abandonné  avec  la  foule 
à  la  désespérante  idée  que  tout  doit  finir 
avec  cette  vie;  adorateur  du  Christ,  il 
croyait  à  une  félicité  à  venir  dans  l'éter- 
nelle contemplation  de  la  magnificence 
divine,  et  c'était  seulement  par  la  foi  à 
l'existence  future,  dont  l'existence  ac- 
tuelle est  la  préparation,  qu'il  commen- 
çait à  comprendre  le  sens  et  la  valeur 
de  son  séjour  sur  la  terre. 

Si  les  païens  avaient  été  généralement 
enfoncés  dans  une  complète  incroyance, 
ou  dans  l'apathie  stupide  de  l'indifféren- 
tisme  religieux,  à  peine  le  Christianisme 
aurait-il  pu  se  faire  jour  à  travers  cette 
masse  inerte  ;  car  les  incroyans  et  les  in- 
différens  ne  lui  accordaient  d'ordinaire 
qu'une  attention  très  superficielle,  et  le 
reléguaient  ensuite  ,  avec  un  orgueilleux 
dédain,  dans  la  catégorie  des  inventions 
sans  nombre  de  la  superstition  et  de 
l'imposture.  Au  contraire,  ceux  qui, 
ayant  gardé  quelque  religion  dans  le 
cœur,  n'ctaient  presque  jamais  satisfaits 
par  l'exercice  du  culte  national ,  et  par- 
venaient rarement  à  secouer  tont-à-fait 
une  pénible  incertitude  ,  ceux-là  consen- 
taient sans  peine  à  examiner  de  près  le 
phénomène  du  Christianisme  déjà  si  frap- 
pant au  premier  coup-d'œil,  et  leur 
promptitude  à  reconnaître  sa  vérité  di- 
vine était  en  proportion  de  la  pureté  et 
de  la  profondeur  des  sentimens  religieux 
qu'ils  avaient  conservés.  Sous  ce  rapport, 
le  zèle  qui  se  réveilla  chez  les  païens, 
vers  la  moitié  du  deuxième  siècle,  fut 
très  profitable  à  la  religion  chrétienne. 
Quoiqu'il  faille  mettre  au  nombre  des 
plus  grands  obstacles  qu'elle  ail  eus  à 
vaincre,  les  effroyables  aberrations  cau- 
sées par  la  recrudescence  de  l'idolâtrie, 
à  côté  de  ces  aberrations  et  malgré  elles 
on  vit  se  déviîlopper,  dans  le  sein  du  pa- 
ganisme même,  une  direction  meilleure, 
v.l  (|ui ,  se  rapprochant  de  la  pureté  pri- 
mitive ,  allait  par  cela  même  à  la  ren- 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER. 


297 


contre  du  Christianisme.  Le  grossier  po- 
lythéisme se  purifiait  et  s'élevait  succes- 
sivement jusqu'au  monothéisme;  on  re- 
connaissait chaque  jour  d'une  manière 
plus  formelle  qu'il  existe  un  Être  su- 
prême, auteur  et  modérateur  du  monde, 
père  de  toutes  choses ,  et  de  beaucoup 
élevé  au  dessus  des  autres  dieux  ,•  que 
ceux-ci ,  ayant  reçu  l'être  de  lui,  le  ser- 
vent comme  des  ministres ,  et  président 
aux  diverses  parties  de  l'univers.  Aussi 
Maxime  de  Tyr  était-il  en  droit  d'avan- 
cer que  quelle  que  fût,  du  reste,  la  diver- 
sité des  opinions,  tous  les  hommes  s'ac- 
cordaient à  admettre  un  seul  Dieu ,  roi 
et  père  de  toutes  choses,  et  plusieurs 
dieux ,  ses  fils,  à  qui  il  accordait  une  part 
de  sa  puissance.  Même  des  oracles  recon- 
naissaient le  Dieu  des  Hébreux  pour  le 
vrai  Dieu  et  pour  le  créateur  du 
monde  (1).  Le  peuple  aussi,  comme  le 
remarque  Tertullien  dans  son  livre  sur 
l'âme,  témoignait  à  chaque  instant, 
quoique  souvent  sans  y  penser,  de  sa  foi 
à  un  Dieu  suprême,  lorsqu'il  s'écriait  à 
toute  occasion  :  iS"*  Dieu  s>eut  ;  Dieu  te 
bénisse;  Dieu  voit  tout.  Les  écrivains 
chrétiens  ont  fait  observer  plus  d'une 
fois  que  les  païens  savaient  fort  bien  dis- 
tinguer entre  le  Dieu  suprême ,  qu'ils 
adoraient  en  tournant  leurs  regards  vers 
le  ciel,  et  la  foule  des  autres  divinités, 
lors  même  qu'ils  offraient  à  celles-ci  des 
sacrifices  et  célébraient  les  fêtes  établies 
en  leur  honneur  (2).  Mais  le  service  divin 
fut  toujours  de  plus  en  plus  exclusive- 
ment affecté  aux  deux  divinités  principa- 

(1)  Saint  Augustin,  dans  sa  Cité  de  Dieu,  liv.  XIX, 
chap.  22,  cite  un  de  ces  oracles  tiré  de  la  collection 
de  Porptiyre.  Celui  qui  se  trouve  dans  saint  Justin 
est  encore  plus  remarquable: 

Moùvoi  XaÂ^(xï&i  aocpîviv  "ky-yj^'i,  r,8'  àp'  ÈPpaïot, 
AÙTCi"^£v£6X&v  àvaiCTa  (j£Sa!^o[j.£voi  0£ov  â-yvwç. 

{Cohorl.  ad  Grœcos  ,  p.  12,  éd.  Colon.) 

(2)  Ainsi  nous  lisons  dans  le  poème  de  Prudenlius 
contre  les  Sabelliens  : 

El  quis  in  idolio  recubans ,  inter  sacra  mille, 
Ridiculosque  Deos  venorans  sale ,  ccspile,  thure  , 


les,  Jupiter  et  Apollon.  Celui-ci  était 
honoré  comme  le  reflet  et  le  représen- 
tant de  Zeus ,  comme  médiateur  entre 
ce  Dieu  suprême  et  les  hommes,  comme 
son  prophète  (1),  dont  les  oracles  an- 
nonçaient aux  hommes  les  célestes  vo- 
lontés, et  en  même  temps  comme  un 
sauveur  qui  les  purifiait  de  leurs  fautes 
et  de  leurs  souillures .  et  portait  en  con- 
séquence les  surnoms  à' Alexikakos ,à' A- 
késios  et  à' Atropaeos.  11  s'était  fait  hom- 
me, avait  servi  sur  la  terre  en  qualité 
d'esc'ave.  et  même  s'était  chargé  de 
£Ouffratices  expiatoires  (2).  Combien  cette 
notion  ne  se  rapprochait-elle  pas  de  !a 
doctrine  chrétienne  sur  le  Fils  de  Dieu  , 
sur  son  incarnation  pour  le  salut  des 
hommes!  Combien  facile  et  pleine  d'a- 
vantages était  la  transition  du  crépus- 
cule des  mythes  au  grand  jour  de  l'Evan- 
gile (3)! 

(La  mite  à  un  prochain  numéro.) 

Non  pulat  esse  Deum  summum  et  super  omnia  solum, 
Quamvis  Saturnis  Junonibus  et  Cytherœis 
Portenlisque  aliis  fumantes  consecrel  aras. 

(1)  Eschyle   avait  déjà  dit  : 

A'.o;   irp&çYiTY);    ia-i  AcÇta;  TvttTpo;. 

{Euménides ,  v.  19). 

(2)  Voir  la  dissertation  intitulée  :  Apollonius  de 
Tyane  et  Jcsus-Christ ,  par  Baur,  p.  1G8,  Tubinguo 
1832. 

(5)  Nous  espérons  que  personne  ne  voudra  voir 
une  contradiction  entre  ce  qui  a  été  dit  plus  tiaut  sur 
le  caractère  démoniaque  du  polythéisme,  et  ce  que 
nous  faisons  remarquer  ici  de  son  rapprochement 
de  la  religion  chrétienne.  Le  polythéisme  avait  des 
parties  meilleures  et  des  parties  plus  mauvaises.  Les 
moins  corrompus  d'entre  les  païens,  et  ceux  qui  ne 
l'étaient  pas  encore,  s'attachaient,  par  instinct  ou 
par  réflexion  ,  aux  débris  des  traditions  antiques, 
à  ces  idées  religieuses  dont  le  fond  plus  noble  se 
laissait  encore  apercevoir  à  travers  les  altérations  et 
falsifications  de  toute  espèce  qui  les  recouvraient; 
les  autres  ,  au  contraire ,  s'efforçaient  de  retenir  du 
polythéisme  ce  qui  flattait  leurs  senlimens  corrom- 
pus,  par  exemple,  le  service  des  démons,  le  culte 
des  divinités  qui  ne  représentaient  aucune  idée  mo- 
rale ,  ou  même  en  représentaient  d'absolument  im- 
morales ,  ou  bien  encore  ta  magie  et  ses  criminelles 
pratiques. 


^11  B  »» 


298 


SUR  LES  PROGRÈS  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE  , 


ESSAI  BIOGRAPHIQUE  ET  LITTÉRAIRE  SUR  J.-S.  GUEZ  DE  BALZAC, 

MEMBRE   DE  l'ACADÉMIE   FRANÇAISE    (ï5q^~i6S/^). 


PREMIER  ARTICLE. 


CONSIDÉRATIONS  SUR  LES  PROGRÈS  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE. 


«  Je  ne  trouve  pas,  disait  Ménage,  que 
«  depuis  Balzac  et  Vaugelas,  notre  lan- 
ce gue  ait  fait  de  grands  progrès.  L'un  et 
K  l'autre  l'ont  fixée  en  quelque  façon  par 
K  leurs  écrits,  et  personne  n'en  a  si  bien 
«  connu  le  génie  que  ces  deux  grands 
K  hommes.  Ceux  qui  sont  venus  depuis 
K  n'ont  fait  que  Yénerver  (1).  » 

Cette  opinion,  dont  Ménage  prétend 
même  soutenir  la  dernière  partie  dans 
ses  Observations^  nous  a  paru  toucher 
d'une  façon  assez  piquante  toutes  les  dif- 
ficultés d'une  question  qui  nous  sollicite, 
celle  du  progrès ,  de  la  fixation  et  de 
Valtération  des  langues.  îVous  ne  nous 
proposons  pas  assurément  de  résoudre 
ce  grand  problème,  mais  nous  avons  be- 
soin de  quelques  éclaircissemens  préa- 
lables sur  ces  termes  pour  nous  diriger 
dans  notre  appréciation  des  écrits  et  de 
l'influence  de  Balzac,  ou  plutôt  pour 
établir  la  légitimité  de  toute  apprécia- 
tion de  ce  genre. 

Qu'est-ce  donc  que  le  progrès  ou  Val- 
tération? qu'est-ce  que  la  fixation  d'une 
langue? 

On  sent  bien  que  ces  idées  n'ont  rien 
d'absolu;  car  alors  elles  seraient  incon- 
ciliables, et  exclusives  l'une  de  l'autre. 
Comment,  en  effet,  concevoir  l'accord 
du  progrès  indéfini  avec  la  fixité  parfaite 
qui  est  le  dernier  terme  d'un  progrès 
quelconque?  L'élat  abstrait  de  perma- 
nence n'étant  ni  bon,  ni  mauvais  en  soi, 
sa  valeur  dépend  de  la  nature  du  déve- 
loppement qu'il  a  surpris  et  arrêté.  Evi- 
demment rien  de  pire  que  la  fixité  dans 
le  mal,  rien  de  meilleur  que  la  perma- 
nence dans  le  bien;  évidemment  aussi 
cette  stabilité  est  refusée  aux  langues, 
soumises,  comme  l'homme  et  ses  pen- 
sées, a  la  prédominance  alternative  du 
bien  et   tlu  mal  incessamment  engagés. 

(1)  mnagianay  p.  154  (l«tf2  in-12). 


Il  ne  peut  donc  s'agir  que  de  progrès  re- 
latif, de  fixité  y  Ôl  altération  relative. 
Mais  ici  nouvelle  difficulté. 

Si  le  progrès,  l'altération,  la  fixation 
d'une  langue  ne  sont  que  des  idées  rela- 
tives, notre  jugement  à  cet  égard  sera 
purement  relatif,  caprice  d'imagination, 
fantaisie  variable,  comme  la  coupe  des 
vêtemens.  N'est-ce  point  en  effet  pure  il- 
lusion d'amour-propre  qui  nous  fait 
prendre  pour  point  de  départ  de  nos  opi- 
nions sur  les  différentes  phases  de  notre 
idiome,  le  temps  où  nous  vivons,  ou 
bien  celui  qui  s'en  rapproche  davantage, 
soit  le  dix-huitième  siècle ,  soit  le  dix- 
septième,  au  gré  de  nos  croyances  ou  de 
nos  humeurs  ?  «  Chacun  se  fait  accroire, 
«  dit  Pasquier,  que  la  langue  vulgaire  de 
<t  son  temps  est  la  plus  parfaicte,  et  cha- 
«  cun  est  en  cecy  trompé.  De  ma  part , 
«  je  ne  doute  point  que  Hugues  de  Bersy, 
«  Huon  de  Méry,  Jehan  de  Saint-Cloct, 
«  Jehan  Le  JNivelet,  Lambert  Licors,  et 
a  tous  nos  vieux  poètes,  n'eussent  jamais 
«  mis  la  main  à  la  plume,  s'ils  n'eussent 
(c  estimé  rendre  leurs  œuvres  immortel- 
ce  les,  lesquelles  néanmoins  ont  été  en- 
c<  sevelies  dans  les  ans  par  le  change- 
ce  ment  du  langage,  ne  restant  plus  de 
ce  tous  leurs  écrits  qu'une  carcasse.  Et 
«  Lorry  mesmes  et  Clopinel  feussent 
ce  aussy  au  tombeau  ,  si  Marot  ne  les  en 
ce  eust  garantis  par  le  langage  de  nostre 
ce  temps  qu'il  leur  donne.  Quoy  donc- 
ce  ques?  Dirons-nous  que  les  langages 
ce  ressemblent  aux  rivières,  lesquelles 
ce  demeurant  toujours  en  essence,  toute- 
ce  fois  il  y  a  un  continuel  changement  des 
c<  ondes.  Aussi  nos  langues  vulgaires,  de- 
«  meurant  en  leur  général ,  il  y  ait  chan- 
ce gemenl  continu  de  paroles  particuliè- 
«  resqui  ne  reviennent  plus  en  usage.  Je 
«  vous  diray  ce  que  j'en  pense.  Je  croy 
le  que  l'abondance  des  bons  autlienrs  qui 
•c  se  trouvent  en  un  siècle  authorise  la 


PAR     .  MOREAU. 


299 


«  langue  de  leur  temps  par  dessus  les 
«  autres  (1).  » 

Mais,  ici  même,  qui  jugera  en  dernier 
ressort?  quel  tribunal  sans  appel  justi- 
fiera nos  sentimens  sur  la  bonté  des  au- 
teurs, sur  ï autorité  de  leur  langue?  qui 
nous  garantit  que  le  temps  ne  se  jouera 
pas  de  notre  admiration  et  de  ses  objets, 
comme  il  s'est  joué  de  nos  vieux  écri- 
vains et  de  leurs  admirateurs?  Eternelle 
cassation  d'arrêts  éphémères  !  Et  com- 
ment en  ponrrait-il  être  autrement  lors- 
que l'égoïsme  de  nos  prédilections  pour 
les  dernières  modes  adoptées  par  la  lan- 
gue,-est  sujet  lui  même  à  tant  d'incon- 
séquences et  de  contradictions?  car  en- 
fin, si  satisfaits  que  nous  soyons  de  nos 
manières  de  dire,  ne  confessons^nous  pas 
des  charmes  inconnus  dans  la  lecture  de 
Joinville  et  de  Froissart?  Quel  écrivain 
du  grand  siècle  nous  a  rendu  la  verdeur 
de  Montaigne  et  les  grâces  merveilleuses 
de  la  diction  d'Amyot?  Comparez  la  fa- 
ble de  Mercure  et  le  bûcheron ,  avec  le 
prologue  du  quatrième  livre  de  Panta- 
gruel; qvielle  raison  de  décider  en  fa- 
veur de  Lafontaine  plutôt  que  de  Rabe- 
lais? Nous  assurons  que,  traduits  dans 
notre  langage,  c'est-à  dire,  parlant  un 
idiome  plus  parfait,  nos  vieux  écrivains 
perdraient  leur  piquante  saveur,  leur 
forte  et  mâle  originalité;  et  après  cela, 
les  aimant  tels  qu'ils  sont,  et  leur  en- 
viant leur  style ,  bien  loin  de  leur  désirer 
le  nôtre,  de  quel  droit  nous  félicitons- 
nous  des  progrès  de  notre  parole,  de  sa 
perfection  souvent  aride,  de  sa  fixation 
toujours  flottante?  Où  est  la  raison  de 
préférer  cet  organe  de  la  pensée  tel  que 
nous  l'ont  fait  le  cardinal  de  Relz,  ma- 
dame de  Sévigné ,  le  duc  de  Saint-Simon, 
à  celui  que  nous  voyons  si  vivant  et  si 
coloré  aux  Mémoires  de  Philippe  de  Co- 
mines,  de  Marguerite  de  Valois,  du  ma- 
réchal Biaise  de  Montluc  ?  Chaque  siècle, 
comme  chaque  écrivain,  ne  trouve-t-il 
pas,  et  jusqu'à  certain  point  ne  fait-il 
pas  sa  langue?  Est-ce  que  «  Dieu  le  veut 
(Diex  le  volt),»  proclamé  par  saint  Ber- 
nard, est  au  dessous  de  «.Madame  se 
meurt!  Madame  est  morte!»  Que  signi- 
fie donc  en  définitive  la  critique  de  la 
langue  d'un  siècle?  Est-ce  qu'un  siècle 


n'a  pas  dit ,  ou  bien  eài-^e  qu'il  a  mal  dit 
ce  qu'il  voulait  dire?  Mais  «  tout  peuple 
«  a  parlé  précisément  autant  qu'il  pen- 
«  sait  et  aussi  bien  qu'il  pensait;  car  c'est 
«  une  folie  égale  de  croire  qu'il  y  ait  un 
"  signe  pour  une  pensée  qui  n'existe  pas, 
«  ou  qu'une  pensée  manque  d'un  signe 
«  pour  se  manifester  (1).  » 

Ainsi,  la  beauté  d'une  langue,  c'est  sa 
fidélité  à  traduire  les  âmes;  et  qui  osera 
prétendre  que  les  âmes  ont  été  bien  ou 
mal  traduites?  L'admiration  elle-même 
ne  serait-elle  pas  à  certains  égards  aussi 
ridicule  que  le  dédain?  La  parole  d'un 
âge  d'hommes  pourrait-elle  relever  de 
cette  mesquine  juridiction  esthétique? 
Puis  enfin,  à  quel  type  constant,  inva- 
riable, rapporter  la  beauté  de  cette  pa- 
role? Et,  dans  l'espèce,  est-ce  ce  choix 
et  cette  combinaison  de  mots  qui  eut 
cours  de  1650  à  1715  que  nous  propose- 
rons pour  modèle  de  bien  dire?  Mais  ce 
bien  dire  est  passé  ;  il  avait  donc  sa  rai- 
son de  finir.  Ou  bien  serait  ce  que  depuis 
lors  la  langue  est  altérée?  qu'elle  se 
meurt  d'épuisement  et  de  vieillesse?  Oh  ! 
non,  assurément;  car  les  révolutions 
qu'elle  a  consenties  ou  repoussées ,  celles 
qu'elle  subit  ou  qu'elle  appelle  encore, 
témoignent  assez  d'une  vitalité  puissante. 
Demandons-nous  enfin  si  notre  prédilec- 
tion est  vraie.  Si  elle  est  vraie,  c'est-à- 
dire,  fondée  sur  l'excellence  réelle  de 
son  objet,  ne  rendons  pas  à  l'objet  le 
culte  et  les  hommages  dus  à  la  cause. 
Nommons  cette  cause,  et  nous  aurons 
trouvé  pour  critérium  une  vérité  abso- 
lue; car,  dans  l'ignorance  de  celte  in- 
connue qu'il  nous  faut  dégager,  ces  mots 
progrès,  perfectionnnement,  fixation  ou 
décadence  sont  des  termes  vides  de  sens. 
Or,  s'il  n'existe  aucune  raison  légitime, 
c'est-à-dire  absolue,  de  préférer  le  lan- 
gage d'ur  époque  à  celui  d'une  autre, 
il  faut  accepter  toutes  les  formes  succes- 
sives du  langage,  d'où  s'ensuit  l'accep- 
tation indifférente  de  toute  pensée,  de 
toute  civilisation  quelconque,  et  la  dé- 
chéance du  droit  déjuger  non  seulement 
un  siècle,  mais  un  homme,  mais  un  li- 
vre, mais  un  mot. 

Le  fatalisme  de  cette  conséquence 
nous  force  donc  de  reconnaître  que  la 

(l)  Soiré9$deSt-Péser$bourg,  t.  i. 


SUR  LES  ^PROGRÈS  DE  LA.  LANGUE  FRANÇAISE , 


300 

même  loi ,  au  vœu  de  laquelle  nous  rap- 
portons nos  manières  de  voir  sur  tous  les 
actes  humains,  doit  aussi  nous  servir  de 
rè<^le  dans  notre  appréciation  des  déve- 
lopppmens  de  la  langue  et  des  formes 
qu'elle  affectej  que  l'on  ne  saurait  nier 
le  principe  d'identité  morale  et  respon- 
sable qui  relie  solidairement  les  généra- 
tions successives  des  mots  qui  la  consti- 
tuent, comme  les  générations  des  hom- 
mes qui  la  parlent,  comme  les  généra- 
tions de  temps  qui  composent  la  vie  in- 
dividuelle; que  son  activité  à  la  circon- 
férence est  sollicitée  ou  maintenue  par 
les  rênes  qui  gouvernent  le  for  inté- 
rieur (1);  que,  dans  une  dualité  insépa- 
rable, la  parole  est  l'homme  ,  et  partant 
perfectible,  non  d'une  perfectibilité  né- 
cessaire et  par  progressions  de  temps  fa- 
tales et  continues,  mais  librement  comme 
la  conscience,  capable  des  mêmes  vertus 
et  des  mêmes  égaremens,  sujette  aux 
mêmes  prévarications  et  aux  mêmes  re- 
pentirs. On  retrouverait  assurément  la 
preuve  curieuse  de  ces  remords  de  la 
langue,  correspondans  aux  retours  de  la 
conscience  publique  dans  l'ostracisme  ou 
le  rappel  de  certaines  expressions  à  cer- 
taines époques;  car  il  est,  à  n'en  pas 
douter,  une  haute  raison  morale  de  ces 
vicissitudes  que  le  poète  attribue  à  la 
seule  inconstance: 

Mu'ita  renascentur  quœ  jam  cecidêre,  cadenique 
Uuœ  nunc  sunl  in  honore  vocabula  ,  si  volet  usus. 

Quel  livre  à  faire  sur  les  volontés  de 
L'usage  ! 

«  La  parole  est  peculièrement  donnée 
«  à  l'homme,  dit  Charron  (2);  (elle  est) 
«  le  messager  du  cœur,  la  porte  par  la- 
«  quelle  tout  ce  qui  est  dedans  so/t 
«  dehors  et  se  met  en  vue;  toutes  choses 
«  sortent  des  ténèbres  et  du  secret,  vien- 
«  nent  en  lumière.  L'kshrit  se  fait 
«  VOIR...»  Donc  l'homme  n'est  point  dis- 
tinct de  sa  parole:  donc  la  loi  de  l'Ame 
ou  la  religion  étant  la  loi  de  la  parole, 
le  dévflop;)enH*nt  de  la  langue  est  iden- 
tique au  dévclop|)ement  de  la  foi.  Ainsi, 

(l)  lAnfjuam  delicre  iiiuiil  non  esse  liberam  ,  nec 
vagain,  sed  vinculis  de  pniore  iino  ac  ilc  corde  oper- 
li»  Dioveri  el  quasi  (jubcriiari.  (A.  Gell.  Nocl.  Alt., 
lil).  I,  c.  XV.  LiiKjuam  csl  [iris  dans  un  sens  pure- 
ment moraliiie.J 

{•!)  De  la  Sageste  ,  Il  v.  I ,  cJi.  viu. 


la  beauté  d'une  langue,  c'est  sa  docilité 
à  parler  sa  foi  ;  sa  durée ,  c'est  son  in- 
time union  avec  la  vérité  de  son  origine. 
De  là,  cette  vénération,  ce  culte  des 
mots  antiques ,  cette  reconnaissance  de 
leur  investiture  religieuse,  professés  par 
les  rhéteurs  romains  :  Vetera  majestas 
quœdani ,  et,  ut  sic  dixerim ,  religio 
commendat ,à\iÇ)mnXï\iew,  et  il  ajoute(l)  : 

<  L'emploi    des    anciennes    expressions 

<  contribue  à  la  dignité,  à  la  sainteté  du 
«  discours.  >  De  là ,  la  proscription  du 
néologisme,  protestation  d'un  seul  con- 
tre tous,  d'un  jour  contre  les  siècles;  de 
là  aussi,  la  prohibition  des  importations 
étrangères,  pour  défendre,  à  l'intérieur, 
l'unité;  à  l'extérieur,  l'inlégrité  de  l'i- 
diome primordial  et  consacré  (2). 

<L  Si  cet  univers  ,  comme  disoit  Platon 
9  et  devant  lui  les  Pythagoriciens,  n'est 
«  rien  qu'une  harmonie,  et  si  toute  cette 
d  haruionie  est  chose  divine ,  combien  le 
j  sera  l'éloquence  qui  cause  ces  accords. 
i  Aussi  les  anciens  poètes  qui  ont  enve- 
«  loppé  dans  leurs  fables  les  sacrés  mys- 
î  tères  de  la  sapience,  voulant  faire  en- 
«  tendre  que  Tantale  avoit  été  le  premier 
i  qui  départit  aux  hommes  cette  grâce 
€  céleste  ,  mirent  en  avant  qu^il  avoit 
«  dérobé  le  nectar  des  dieux  pour  le 
î  donner  aux  hommes.  En  cela,  les  pou- 
d  vons-nous  bien  croire  que  c'est  à  la 
«  vérité  une  chose  divine  qu'il  avoit  tirée 
«  du  cielj  mais  non  pas  comme  ils  fei- 
«  gnent,  qu'il  en  ait  été  puni  ;  ce  seroit 

<  chose  indigne  de  la  bonté  divine  d'en- 
a  vier  aux  hommes  le  bien  par  Lequel  ils 
i  sont  rendus  capables  de  la  reconnaître 
i  et  de  la  servir...  La.  prière  est  le  par- 

i    FAIT    ET    SOUVERAIN     USAGE    DE    LA    PA- 

(l)  «  Propriis  (verbis)  dignilalem  àal  anliquilas ; 
namque  el  sanctioreiu  et  magis  adnïirabileiu  faciunt 
orationeni.  »  {Inslil.  Oral.,  lib.  yiii ,  c.  m,  5.)  El 
Cicéron  :  «  Ua  sit  ut  omni  singulorum  \erboruni 
\irtus  al(iue  laus  ,  si  aut  Vcluslum  vorbum  sit...  i» 
[De  Oral. y  lib.  m.)  «Novitalem...  verbi  fugientes.» 

(Top.) 

(!i)  Quàm  minime  peregrina  et  exlerna  verba... 
(Quinlil.,  ibid.)  Knlin  ces  paroles  remarquables  do 
Varron  :  «  Populus  in  suâ  potealate  ;  singuli  in  il- 
lius.  llaque  ut  suaiii  quisque  consuotudinem,  si  mala 
est,  corrigere  dtbrat,  sic  popuius  suani...  Ut  rationi 
obteniperare  débet  gubernalor  ,  gubernatori  unus- 
qui.sque  in  navi,  sic  populus  rationi,  nos  singuli  po- 
pulo. »  (lercut.  Varron,  de  Ling.  Lat.,  lib.  Vin.) 


PAR  M.  MORE  AU. 


301 


<  ROLE,  >  ajoute  excellemment  le  vieil 
auteur  que  nous  citons  (1)  ;  car  c'est 
l'hommage  que  la  Pensée  rend  à  Dieu  du 
plus  grand  de  ses  dons  après  celui  de 
l'existence,  ou  plutôt  c'est  l'hommage 
même  de  sa  propre  existence;  d'où  il 
suit  que  le  langage  religieux  étant  le  vrai 
langage  de  l'homme ,  la  question  du  pro- 
grès ou  de  l'alléralion  d'un  idiome  se 
réduit  à  l'histoii^e  de  la  foi  ou  de  l'incré- 
dulité des  consciences. 

Ces  considérations  nous  paraissent  éta- 
blir le  véritable  point  d'appui  de  la  cri- 
tique ',  car  elles  nous  donnent  le  droit  de 
nosjugemens,  fondé  sur  !e  rapport  né- 
cessaire des  variations  d'eue  langue  aux 
vicissitudes  de  la  moraliti',  c'est-à-dire 
aux  oscillations  de  la  foi.  Elles  nous  per- 
mettent de  prononcer  avec  assurance  ces 
mots  progrès  ,  aliération,  fixité,  corres- 
pondans  au  degré  d'harmonie  ou  de 
mésintelligence  de  la  langue  avec  son 
principe  originel ,  à  l'intensité  d'ortho- 
doxie ou  dapostasie  sociale.  Si  donc  la 
perfection  d'une  langue  est  sou  intimité 
avec  le  principe  civilisatcu-  qui  vit  en 
elle,  dont  elle  est  l'expiession  et  Tins 
trument,  ses  infidélités  à  ce  principe 
sont  autant  de  symptômes  t.\e  corruption, 
et  le  divorce  est  son  suicid;^.  Les  langues 
anciennes  ont  vécu  tant  qu'elles  ont  parlé 
avec  foi  la  vérité  particulière  dont  elles 
étaient  sorties.  L'incrédulité  philosophi- 
que fît  germer  la  mort  dans  leur  sein,  et 
précipita  leui-  dissolution.  La  religion 
est  l'aromate  qui  empêche  la  science  de 
se  corrompre  (2);  à  plus  forte  raison 
l'est-elle  des  laiigiies  vulgaires  qui  ser- 
vent de  truchement  et  d'organe  aux  lan- 
gues scientifiques. 

Que  si  la  perfection  relative  d'une 
langue  réside  dans  son  degré  d'attache- 
ment à  sa  foi ,  la  vérité  de  celle  foi  sera 
le  critérium  de  sa  perfection  absolue.  Or, 
nous  n'invoquons  d'autre  témoignage  en 
faveur  de  la  toute-puissante  vitalité  du 
principe  constitutif  des  idiomes  chré- 
tiens, que  cette  merveilleuse  résurrec- 
tion de  la  langue  latine   convertie  {^)  à 


(f  )  Le  chancelier  Guillaume  du  Vair. 

(2)  Bacon. 

(.%)  Balzac  a  dit  supérieurement  :  «  Un  poêle  chré- 
tien doit,  à  mon  avis,  considérer  que  yar  la  ruiiver- 
fion  de  l'empire  romain,  la  langue  laline  iesl  con- 


l'heure  où  elle  se  mourait,  transfigurée 
pas  sa  conversion  ,  devenue  l'organe  uni- 
versel de  la  prière,  et,  plusieurs  siècles 
durant,  le  labium  unum  de  l'Europe  sa- 
vante. Combien  doit  être  puissante  à 
conserver  la  vie  cette  vertu  qui  a  su  la 
rendre  ! 

Mais  cette  étonnante  restauration  de  la 
parole  romaine  dut  néanmoins  finir,  et 
par  une  raison  non  moins  admirable  que 
celle  de  son  accomplissement.  Cette  pa- 
role était  devenue  la  main  de  l'égoïsme 
de  la  science.  Or  qui  pourrait  décider  à 
quelles  prévarications  se  fût  arrêté  l'or- 
gueil de  la  raison  européenne  assurée 
d'un  organe  dont  la  vie,  pour  ainsi  dire, 
était  purement  spirituelle  ?  Que  n'eût  pas 
osé  contre  leshomraesetcontre  Dieu  celte 
communion  de  penseurs  dans  un  idiome 
ignoré  des  peuples!  Cette  véiité  n'a  point 
échappé  à  Condorcet .  mais  il  l'a  réduite 
à  son  point  de  vue  philosophique  : 
a  L'existence  d'une  sorte  de  langue  scien- 
«  tifique  ,  a-t-il  dit,  la  même  chez  toutes 
«  les  nations  ,  tandis  que  le  peuple  de 
«  chacune  d'elles  en  parlerait  une  diffé- 
«  rente  ,  y  eût  séparé  les  hommes  en 
«  deux  classes  ,  eût  perpétué  dans  le 
<c  peuple  les  préjugés  et  les  erreurs,  eût 
K  mis  un  éternel  obstacle  à  la  véritable 
«  égalité,  à  un  usage  égal  de  la  même 
et  raison ,  à  une  égale  connaissance  des 
«  vérités  nécessaires  (1).» 

Mais  quelque  chose  alors  se  passa  qui 
nous  rappelle  involontairement  ces  pa- 
roles de  l'Ecriture  :  «  Descendamus  et 
«  confundainus  ibi  lingua/ji  eorum,  « 
et  ce  mensonge  d'Unité  téméraire ,  su- 
perbe, négative  de  l'humanité,  dispa- 
rut au  seixième  siècle.  La  Réforme  fut 
permise,  pour  réussir  précisément  contre 
ses  fins,  ponr  réagir  contre  son  prin- 
cipe. Car,  chose  étrange!  son  impatience 
de  l'autorité  n'a  servi  qu'à  consommer , 
en  France ,  la  ruine  du  fcdcralisnie  sei- 
gneurial au  profil  de  l'autorité  monar- 
chique ;  son  énergie  dissolvanie  n'a  brisé, 
en  Europe,  que  le  fédéralisme  intellec- 
tuel ,  à  l'avantage ,  éloigné  peut-êlre  mais 
certain,  de  l'unité  religieuse. 

rerlic.  »  Dissorlat.  sur  la  tragédie  de  Heinsius , 
llerodes  Infanlicida. 

(1)  Esq.  d'un  Tahl.  Ilist.  des  progr.  de  l'Esprit, 
Jlum.  (8«  époq.) 


302 


SUR  LES  PROGRES  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE,  ^^ 


Cette  confusion  du  langage  lettré  fut 
le  signal  de  rémaucipation  sérieuse  des 
langues  vulgaires.  La  nécessité  incessante 
de  la  discussion  sécularisa  la  paroie  phi- 
losophique. Le  principe  protestant ,  mul- 
tiplié par  les  débris  de  l'unité  factice  , 
se  leva  partout,  comme  un  révolté,  ap- 
pelant en  champ-clos,  ici  la  puissance 
spirituelle,  là,  la  puissance  séculière. 
Chaquesociétéeuropéenne  fut  prisecorps 
à  corps ,  et  le  duel  s'engagea  avec  des 
fortunes  diverses;  mais  partout  un  mou- 
vement énerf<ique  de  concentration  s'o- 
péra dans  les  forces  politiques  et  so- 
ciales; chaque  idiome,  militant  sur  son 
propre  terrain ,  acheva  de  conquérir  sa 
personnalilé.  Langues,  mœurs,  institu- 
tions, tout  est  arrivé  par  là  aune  cer- 
taine vérité  individuelle  qui  ne  saurait 
être  défavorable  un  jour  au  rétablisse- 
ment de  l'unité. 

Ce  fut  surtout  pour  l'idiome  de  Frois- 
sart  et  de  Rabelais,  que  cette  vive  ins- 
tauration de  l'élément  philosophique  de- 
vint une  crise  décisive.  L'enfant  robuste 
grandit  par  la  lutte  :  la  fraîcheur  adoles- 
cente, l'exubérance  joyeuse  et  insou- 
ciante, fi.ent  place  à  la  constance  de  la 
force  viri.e,  à  la  gravité  mâle  de  l'homme 
de  guerre.  L'épreuve  du  champ  de  ba- 
taille lit  ressoriir  tous  les  dangers  de  la 
lice,  ce  et  de  l'insubordination  d^smoîs. 
C'est  au  bruit  et  dans  la  môh'^e  des  con- 
troverses ,  que  les  auteurs  contempo- 
rains protestent  d'un  commun  accord 
contre  riniperfection  et  l'anarchie  du 
langage,  «  suffisamment  abondant ,  disait 
I  Montaigne,  mais  non  pas  maniant  et 
(  vigoureux  suflisamment.  Il  succombe 
I  à  une  puissanie  conception;  si  vous 
I  allez  tendu,  vous  sent»  z  souvent  qu'il 
c  languit  sous  vous  et  fleschit  (1).  » 

Le  chancelier  du  Vair  recherchant  les 
causes  du  ])eu  de  progrès  de  l'éloquence 
en  France ,  en  signale  deux  principales  r 
l'absence  de  vie  politique,  le  dédain 
des  seigneurs  pour  toute  occupation  in- 
tcllrctuellc. 

u  Isolrc  état  fr.incois  a  dès  sa  nais- 
«  sance  été  gouverné  par  les  Rois ,  la 
tf  puissance  souveraine  desf|uels  ayant 
«  tiré  à  soi  l'auloriié  du  gouvernenient , 
«  nous  a,  à  la  vérité,   délivrés   des   mi- 

(1)  Estais,  liv.  111. 


«  sères,  calamitéset  confusions  qui  sont 
•t  ordinairement  es  états  populaires , 
«  mais  aussi  nous  a  privés  de  l'exercice 
«  que  pouvoient  avoir  les  braves  esprits 
«  et  des  moyens  de  paroitre  au  manie- 
«  ment  des  affaires.  Car  le  prince  dé- 
«  vouant  ses  veilles  et  son  soin  à  notre 
«  salut ,  et  se  mettant  comme  en  conti- 
«  nuelle  garde  pour  nous ,  a  allenti  le 
«  cours  de  nos  esprits,  et  les  a  comme 
«  relégués  au  soin  et  à  la  conduite  de 
«  leurs  familles  particulières ,  de  sorte 
«  que,  comme  un  cheval  généreux  qui 
•c  est  dans  une  trop  courte  carrière,  ils 
«  n'ont  pu  faire  paroitre  ce  qu'ils  avoient 

K  de  force  et  de  vigueur L'éloquence 

«  a  été  toujours  quasi  méprisée  de  nos 
«  princes  et  de  notre  vieille  noblesse.... 
«  de  sorte  que  ce  qui  en  restoit  d'usage, 
«  soit  es  barreaux  des  parleraens ,  soit 
«  es  chaires  publiques,  a  quasi  tou- 
«  jours  été  entre  les  mains  des  personnes 
«  abjectes,  qui,  nées  d'une  vile  et  basse 
«  naissance ,  nourries  en  mœurs  peu  in- 
«  génues,  instruites  avec  peu  de  soin 
«  et  d?  commodité,  n'ont  rien  apporté 
V  au  maniement  d'une  si  chère  et  digne 
«  science  qui  lui  pût  donner  croissance 
(t  et  avan  ement  II  passe  certes,  et  n'en 
«  faut  nullement  douter,  aux  enfants  , 
oc  des  semences  de  la  générosité  ou  bas- 
«  sesse  de  courage  de  leurs  pères,  et  se 
«  forme  en  la  naissance  des  hommes  une 
K  suie  des  mœurs  qui  se  reconnoît  à  ce 
«  quMs  entreprennent  (I).  » 

Cinquante  ans  plus  tard  environ,  trente 
ans  après  la  fondation  de  l'Académie,  et 
onze  ans  après  la  mort  de  Balzac,  l'une 
des  victimes  de  Boileau,  l'.ibbé  Cassagne, 
jetant  un  coup  d'œil  rétrospectif  sur  les 
variations  successives  de  la  langue,  at- 
tribuait la  lenteur  de  son  développement 
et  la  mobilité  de  ses  évolulioui  à  des 
causes  plus  directes  et  plus  vraies. 

«  Dans  ce  nombre  infini  d'écrits ,  dit- 
«  il  (2j,  qui  ont  passé  sous  les  règnes  de 
«  François  pr  et  de  ses  enfans  ,  il  seroit 
«  raalaié  ,  pour  ne  pas  dire  impossible  , 
«  de  choisir  une  seule  page  où,  selon 

(t)  OEuvres  de  messire  Guillaume  du  Vair,  ùvC- 
quc  cl  comle  de  Lisieux ,  cl  garde  des  sceaux  de 
Trancc  ,  clc.  l'aris,  rAii(;elier,  I02!>,  in-Coi. 

(2)  Préface  des  œuvres  complètes  do  Balzac  pu- 
bliées À  l'aria.  Diiiaiuc,  166»,  2  Yoi.  iu-rul. 


PAR  M. 

«  notre  manière ,  nous  ne  trouvions  plu- 
ie sieurs  choses  à  changer.  Ne  nous  ima- 
«  ginons  pas  néanmoins  que  parmi  tant 
«  de  différens  génies,  il  n'y  en  eût  que 
«  de  mauvais  et  de  médiocres  ;  ne  de- 
ce  mandons  pas  raison  à  la  France  des 
«  louanges  qu'elle  leur  a  données  ,  com- 
te me  si  elle  leur  avoit  fait  plutôt  faveur 
ce  que  justice,  et,  pour  venger  leur  gloire 
<t  que  le  temps  opprime,  plaignons-nous 
te  de  l'inconstance  et  de  ia  tyrannie  de 
ee  l'usage  ,  qui  change  sans  cesse,  et 
«  fait  changer  les  hommes  avec  lui , 
«  qui  en  matière  de  mots  et  de  langues 
«  fait  vivre  et  mourir  ce  qu'il  lui  plail... 
ee  et  qui  n'exerce  que  par  un  caprice 
«  aveugle  cette  puissance  de  vie  et  de 
«  mort.  Mais  aussi  dirons-nous  qu'en 
«  leurs  écrits,  il  n'y  ait  que  des  fautes 
ce  qu'ils  n'ont  point  faites?  Faut-il  les 
ce  plaindre  sans  les  accuser?....  Il  y  a  ici 
ce  quelque  chose  de  plus  qu'un  simple 
ce  malheur.  Plusieurs  de  ces  écrivains 
ce  mériloient  d'être  condamnés  même 
ce  par  leur  siècle,  et  il  faut  avouer  que 
ce  la  plupart  d'entre  eux  ne  connois- 
«  soient  ni  cet  esprit  général  qui  doit 
ce  régner  dans  toutes  les  langues ^  ni  le 
ee  génie  particulier  de  la  nôtre  ;  la  plu- 
ce  part,  di>-je,  erroient  dans  les  prin- 
ce cipes;  les  uns  Cl  oyoient  qu'il  éloit  per- 
ce mii  de  faire  et  d'inventer  des  mots,  et 
«  donnaient  à  tout  le  monde  une  liberté 
te  qui  n'apparîient  à  personne;  les  autres 
te  pensoient  qu'on  pouvoit  trafisporier 
•«  toute  sorte  de  termes  d'une  langue  à 

«c  l'autre Les  autres  qn'il  falloit  con- 

ce  sidérer  les  idiomes  des  provinces  en 
»  notre  langue,  comme  les  dialectes  dans 
ce  la  grecque ,  el  que  céloit  autant  de 
ce  trésors  qui  fesoient  sa  richcse  et  son 
«  abondante  ;  les  autres  enlin  n'esti- 
ce  moient  devoir  prendre  pour  juges  du 
ce  langage  que  l'aua  o^^ie  el  le  raisonne- 
ee  ment,  sans  considérer  qu'en  celte  ma- 
ce  tière  la  r  ison  même  n'est  pas  raison- 
ce  nable  lorsqu'elle  s'opiniâlie  à  conlre- 

ce  dire  l'usage Les  anciens  font  l'ana- 

«  lomie  du  style  avec  autant  de  soin  que 
c  les  médecins  font  celle  du  corps  hu- 

c(  main Ceux  qui  écrivoient  en  notre 

ce  langue  n'avoieul  qu'un  style  déj-églt-, 
«e  ou  pour  mieux  dire,  ils  n'avoieul  point 
K  do  style,  et  selon  que  leur  imagina- 
«  tion  étoit  prompte  et  vive  ,  ou  pe- 


MOREAU.  ^3 

ce  santé  et  grossière,  ils  coaroient  à  perte 
ce  d'haleine,  ou  se  traînoient  par  terre 
ce  avec  une  lenteur  pénible.  Ce  n'étoient 
ce  point  des  fleuves  propres  à  la  naviga- 
ce  tion  et  utiles  au  commerce,  c'étoient 
ce  des  torrens  qui  ne  fesoient  que  se  pré- 
ce  cipiteret  se  déborder,  ou  c'étoient  des 
ce  étangs  qui  languissoient  dans  leur  lit , 
«e  et  qui  ne  donnoient  jamais  de  cours  à 
ce  leurs  eaux  croupissantes...  y> 

Il  fallait  donc  qu'une  autorité  intel- 
lectuelle convertît  ces  eaux  impétueuses 
ou  %ias:,\\din[.e%eTa  fleuves  propres  à  la  navi- 
gation et  utiles  au  commerce  ;  qu'elle  fon- 
dit au  creuset  de  l'unité  ces  idiomes  de 
provinces  incompatibles  avec  la  mission 
civilisatrice  de  la  France;  qu'elle  recon- 
nût cet  esprit  général  qui  doit  régner 
dans  toutes  les  langues,  qu'elle  définît 
le  génie  particulier  de  la  nôtre;  et ,  pour 
atteindre  ce  but,  il  fallait  que  l'autorité 
souveraine  détruisît  ces  souverainetés 
locales,  ces  seigneuries  rebelles,  dé- 
daigneuses de  l'intelligence ,  faites  pour 
gêner  l'émission  et  la  circulation  des 
idées:  il  fallait  que  l'autorité  religieuse 
combattît  et  vainquît  l'égoïsme  protes- 
tant ,  et  il  fallait  que  cet  t^goïsme  môme 
sortît  de  l'unité  prévaricatrice,  grosse 
de  schismes  et  de  révoltes,  pour  donner 
à  la  foi  l'occision  d'une  lutte  terrible, 
mais  salutaire ,  oîi  H  victoire  fût  déci- 
sive et  la  défaite  préférttble  à  une  sécu- 
rité funeste  ,  à  une  paix  trompeuse. 
Le  mouvement  de  composition  de  la 
langue  se  ratt^Tche  au  développ^ment- 
de  la  Réforme;  la  prise  de  la  Kochelle 
signale  l'époque  de  sa  fixation.  Cal- 
vin a  déterminé  sa  croissance,  Riche- 
lieu l'a  fixée,  [ia  guprre  a  dénoué  notre 
idiome  (1),  mais  la  victoire  du  catholi- 
cisme l'a  glorilié  et  autorisé ,  en  lui  assu- 
rant la  liljeilé  du  prosélytisme.  Una 
fides  ;  on  pourrait  ajouter  vox  una^ 
uiiilédefoi,  unité  de  langue.  La  réduc- 
tion des  mots,  la  soumission  des  dia- 
lectes ,  devaient  se  relier  à  la  réduciion 
dfS  consciences  à  l'unité  ;  car  toute 
question  de  langue  est  une  question  de 
foi. 

(1)  «  La  France  n'a  pu  encore  bien  dénouer  S4 

langue...  » 
(Guill.  (lu  Vair.  De  l'Eioq.  française  et  deg 
raisons  pourquoi  cilu  est  demeurée  si  basse.) 


SUR  LES  PROCxRÈS  DE  LA  LANGUE  FRANÇAISE , 


304 

Mais  si  la  foi  chrétienne  ,  prise  objec- 
tivement ,  a  la  constance  de  la  vérité 
dont  elle  est  la  sublime  formule  ,  elle 
est,  dans  la  conscience,  variable  comme 
la  volonté  humaine.  Or,  si  l'état  de  nos 
langues,  comme  celui  de  nos  âmes,  est 
une  laborieuse  alternatire  entre  l'esprit 
de  vie  et  l'esprit  de  mort  qui  souffle  sur 
elles  tour  à  tour,  cette  instabilité  n'est- 
elle  pas  contradictoire  à  toute  hypo- 
thèse de  fixité  ?  Une  langue  fixée  ?  Qu'est- 
ce  à  dire?  Quand  et  comment  peut-elle 
être  fixée  ? 

Point  de  perfection  absolue .  point  de 
fixité  absolue.  Une  langue  est  humaine- 
ment parfaite  .  humainement  fixée,  lors- 
qu'une civilisation  est  amenée  à  ce  plein 
et  complet   développement  de    forces , 
préservé  dorénavant  de  ces  crises  vio- 
lentes qui  signalent  le  passage  de  l'en- 
fance à  la  virilité ,  m.ais  non  pas  de  ces 
évolutions   organiques    dont    les    séries 
successives  constituent  la  vie.   La  fixité 
n'est  donc  qu'une  stabilité  relative  à  un 
état  antérieur  d'ébranlemens  et  de  con- 
vulsions. Car  elle  n'est  point  la  constance 
du  repos,   mais  l'équilibre   dts  mouve- 
mens.  En  effet ,  cette  rcsuUante  paisible, 
ce  moment  statique  de  la  langue  ,  loin  de 
sortir  de   l'immobilité,  accuse  au  con- 
traire  l'effort,    le  combat,  d'ordinaire 
môme  la  destruction  partielle  de  compo- 
santes ennemies,  et ,  quoiqu'elle  annonce 
une  pondération  des  forces  exclusive  de 
l'idée   de   prédominance  ,    cette    simple 
pondération  est  néanmoins  une  victoire 
de  la  puissance  affirmative  du  bien  contre 
l'action  négative  du   désordre.  Car,  en 
réalité,  il  ne  s  agit  pas  pour  le  bien  de 
vaincre,  mais  d'être  j  sa  victoire,   c'est 
son  existence ,  c'est  le  salut  d'un  seul  de 
ses  élémens,  comme  la  défaite  du  mal, 
c'est  que   quelque  chose  ,   c'est   qu'une 
seule  chose  existe.  Tant  que  l'un  n'a  pas 
tout  consommé,  tant  que  l'autre  n'est 
pas  tout  consommé,  le  mal  est  vaincu. 
11  est  vaincu  tant  que  le  bien  peut  dire 
€  je  suis,  >  et ,  à  l'inverse  .    le  triomphe 
du  mal  serait  en  quelque  façon  de  pou- 
voir dire  «  je   règne,  car  rien  n'est  :  je 
règne,   car  je   meurs,  i   Ainsi  la    fixité 
d'une  langue  n'est  pas  sa  pérennité  dans 
le  repos,  ce  n'est  pas  même  sa  constance 
indéfinie    dans  un   état    de   peifeclion , 
mais  une  certaine  puissance  d'haleine 


dans  le  discernement  du  faux ,  une  cer- 
taine teneur  d'aspirations  honnêtes  et  de 
volonté  vraie. 

Mais  pour  qu'une  langue  s'élève  et  se 
maintienne  à  cette  hauteur  de  moralité  , 
qu'elle  sente  le  besoin  de  se  constituer 
et  de  se  défendre  par  des  lois  de  sûreté 
et  de  police  intellectuelle  qui  puissent  à 
l'avenir  la  protéger  à  son  insu  contre  de 
fâcheux  retours,  il  faut  que  ce  même  be- 
soin de  l'autorité  ait  simultanément  relié 
la  société  politique  ;  or  ce  besoin ,  avons- 
nous  dit,  n'est  que  l'expression  de  la 
communion  des  âmes  dans  l'unité  de  la 
foi.  Ce  n'est  en  effet  que  grâce  à  l'unité 
de  sa  foi  qu'une  nation  veut  fortement, 
par  son  pouvoir ,  et  parle  puissamment 
par  son  idiome,  et  ce  n'est  que  par  ce 
triple  avènement  de  l'unité  qu'une  na- 
tion s'empare  de  son  individualité,  qu'elle 
entre  en  possession  de  son  vrai  nom.  Le 
cardinal  de  Richelieu  consomma  parmi 
nous  ce  grand  œuvre  par  la  ruine  des 
princes  et  des  seigneurs,  la  destructionde 
l'hérésie,  la  fondation  de  l'Académie 
Française  ,  et  nous  ne  saurions  trop  ad- 
mirer ce  rapport  d'événemens  religieux, 
intellectuels  et  politiques  à  l'élévation  de 
l'homme  le  plus  complet  au  besoin  de 
son  temps,  prince  de  l'Eglise,  écrivain 
distingué  ,  ministre  absolu.  Le  prêtre 
reliait  en  lui  l'homme  d'état  et  le  pen- 
seur, et  dominait  l'un  et  l'autre.  Cette 
soutane  rouge  dont  il  couvrait  tout ,  c'é- 
tait l'unité  religieuse  à  laquelle  il  rap- 
portait tout.  Il  fit  partout  la  monarchie  ^ 
c'est-à-dire  le  pouvoir,  non  d'un  seul,» 
mais  de  l'unité  :  il  fit  la  monarchie  et 
parlant  il  nomma  la  France.  Il  eut  la 
gloire  de  vouloir  avec  la  société  ce  dont 
la  société  avait  le  T|)ressentiment  et  le  dé- 
sir,- mais,  comme  tout  homme  de  génie, 
il  sut  vouloir  plus  fortement  et  plus  long- 
temps qu'elle.  De  là  ,  tant  de  résistances 
à  briser.  Car,  pour  nous  borner  à  ce  qui 
concerne  la  langue  ,  partie  constitutive 
de  la  trilogie  sociale  déroulée  à  celte 
époque  ,  le  cardinal  eut  à  fouler  aux 
pieds  des  obstacles  ridicules.  H  lui  fallut 
imposer  au  parlement,  ce  contrôleur  im- 
portun et  sans  mandat  de  toute  grande 
pensée,  l'enregistrement  des  lettres  pa- 
tentes qui  consacraient  par  l'institution 
de  l'Académie,  le  principe  de  l'autorité 
en  matière  de  langage.  Les  enyieux  et 


PAR  M.  MOREAU. 


305 


les  ennemis  du  cardinal ,  au  rapport  de 
Pélisson ,  calomniaient  ce  dessein  :  t  Ils 

<  accusoient  l'Académie  d'inventer  des 
t  mots  nouveaux....  de  vouloir  imposer 
«  des  lois  à  des  choses  qui  n'en  pouvoient 

€  recevoir  (1) Je   sais  bien,    ajoute 

€  l'historien,   que  les  esprits  des  Fran- 

<  cois  ne  sont  pas  nés  pour  la  servitude.  t> 
Toujours  l'objecticn  puérile  et  tapa- 
geuse, toujours  ce  môme  point  en  litige: 
celte  question  éternellement  débattue 
entre  le  nous  et  le  tnoi.  Comme  si  le  be- 
soin de  l'autorité  était  une  condamnation 
à  la  servitude ,  et  non  l'instinct  même  de 
la  conservation  publique.  Car  l'autorité 
est  indispensable  au  maintien  de  l'unité, 
et  l'unité  est  la  condition  de  la  vie.  Or 
l'unité  sociale  qui  se  rapprocherait  le 
plus  de  l'unité  individuelle  serait  l'état 
social  par  excellence. 

Qu'est-ce  en  effet  que  l'unité  de  la  foi, 
l'unité  de  la  langue,  l'unité  du  pouvoir 
che«  un  peuple,  sinon  rhartnonieuse  et 
divine  identité  de  la  volonté,  de  la  pen- 
sée et  de  la  parole  dans  l'individu  ? 

Mais  cette  sublime  harmonie  ne  sau- 
rait exister  que  par  l'humble  adhésion 
de  la  raison  humaine  aux  conditions  na- 
turelles du  temps  et  du  fini  dans  l'espé- 
rance de  la  réintégration  glorieuse.  Celte 
adhésion  ,  cette  espérance  ,  tel  est  le  de- 
voir imposé  ,  tel  e>t  le  droit  permis  à  la 
créature  déchue  et  rachetée.  Mais,  pour 
être  légitimes ,  ce  devoir  et  ce  droit  veu- 
lent être  la  raison  réciproque  l'un  de 
l'autre.  Accepter,  pour  mériter  l'espé- 
rance j  espi'rer,  pour  avoir  la  force  et 
la  persévérance  d'accepter.  L'espérance 
n'est  point  vraie  sans  la  résignation  ;  la 
résignation  n'est  point  vraie  sans  l'espé- 
rance. La  résignation  est  la  sci«nce  de 
l'état  de  Thomme;  cette  science  esL  la 
foi  et  la  révélation.  Accepter,  c'est  se 
connaître.  Mais  incomplète  est  cette  con- 
naissance j  servile  ou  superbe ,  cette  ac- 
ceptation ,  sans  l'attente ,  sans  le  désir 
des  félicités  promises.  Foi ,  espérance  , 
tels  sont  les  deux  pôles  spirituels  par 
lesquels  doit  passer  l'axe  de  la  vie  hu- 
maine. La  foi  justifie  l'espérance  ;  l'espé- 
rance ne  peut  naître  légitimement  que 
de  la  foi.  Les  secrets  élans ,  les  enthou- 
siasmes intérieurs ,  les  prophétiques  as- 

(i)  Histoire  de  l'Académie  française. 
TOMB  IT.  —  H'*  82.  1837. 


pirations  de  l'âme  sont  vrais,  comme  le 
mérite  de  ses  larmes,  comme  l'angoisse 
de  ses  soumissions.  Car,  selon  la  parole 
d'un  grand  mystique,  «  l'homme  est  vé- 
«  riiablement  un  composé  de  temps  et 
«  d'éternité  (1).  »  Dieu  patiente  parce 
qu'il  est  éternel  j  l'homme  doit  être  pa- 
tient pour  la  vie  ,  en  vue  de  l'éternité. 
Que  si  cette  patience  ,  ou  faculté  de  souf- 
frir, dégénère  en  révolte  contre  le  pré- 
sent, si  elle  s'établit  dans  des  joies  ou- 
blieuses de  l'avenir ,  l'harmonie  est  dé- 
truite, l'homme  s'égare,  sa  vie  se  trou- 
ble et  dérive  au  gré  de  tous  les  courans. 
Que  ce  soit  l'orgueil  de  la  raison  qui  se 
soulève  contre  les  bornes  du  temps  et  du 
fini,  que  ce  soit  l'orgueil  des  sens  qui 
se  soulève  contre  l'éternité  et  l'infini ,  la 
loi  vitale  est  également  violée.  Là,  c'est 
l'esprit  qui  s'exalte  par  dédain ,  ici  c'est 
la  chair,  par  terreur.  L'état  normal ,  c'est 
l'humble  concert  de  la  chair  et  de  l'es- 
prit reliés  par  la  foi.  Ce  concert  est 
l'homme  même.  Il  faut  donc  que  ses  pen- 
sées, il  faut  que  ses  œuvres  intellec- 
tuelles, pour  être  vraiment  humaines, 
reproduisent  cette  merveilleuse  union. 
Il  faut  qua  le  Ferbe  se  fasse  chair ^  que 
la  parole  s'incarne,  qu'elle  se  range  aux 
limites  du  temps,  qu'elle  réfléchisse  les 
couleurs  du  monde  sous  l'action  du  divia 
soiL-il  ;  il  faut  que  les  langues,  vivant  se- 
lon ce  dualisme  adoiirable,  consentent, 
comme  l'homme,  à  n'être  7ii  ange ^  ni 
bêle;  car,  pour  elles  comme  pour  l'hom- 
me ,  faire  L'ange ^  c'est  faire  la  bête;  que 
L'ange  ne  convoite  pas  contre  la  bcte ,  ni 
la  béte  contre  L'ange;  qu'ils  demeurent 
l'un  et  l'aulre  dans  la  fidélité  de  leiirs 
rapports,  dans  la  réalité  de  I«ur  con- 
couis.  La  beauté,  la  paix,  l'unité  et  la 
vérité  de  la  parole  ,  comme  la  beauté  ,  la 
paix,  l'unité  et  la  vérité  de  la  vie  repo- 
sent sur  ce  religieux  équilibre  qui  pro- 
tège la  chair  contre  les  dédains  de  1  es- 
prit, et  l'esprit  contre  les  invasions  de  la 
chair. 

C'est  par  cette  large  et  puissante  con- 
ciliation des  deux  principes,  que  la  lan- 
gue du  siècle  de  Louis  XIV  nous  paraît 
l'une  des  plus  belles  expressions  du  :,%?« 
nie  de  l'homme,  et  la  parole  la  pins 
vraie ,  selon  la  foi ,  la  plus  chrétienne- 


(1)  Tauler. 


ao 


306  VIE  DE  SAir^T   HUGUES, 

ment  humaine  que  la  civilisation  fran- 
çaise ait  énoncée.  Kous  nous  en  tenons 
donc  à  cette  parole,  comme  au  type, 
jusqu'à  présent  le  plus  parfait,  qui  puisse 
déterminer  nos  comparaisons  et  décider 
de  nos  jugemens  ;  car  sa  conformité  à  la 
vérité  de  notre  croyance  est  l'irrécusable 
critérium  àQ  sa  beauté.  Or,  c'est  à  Balzac 
que  nous  devons  rapporter  presque  tout 
rhonneur  d'avoir  fait  cette  langue  que 
Pascal  et  Bossuet  n'ont  eu  qu'à  parier, 
d'avoir  trempé  ce  glaive  avec  lequel  nos 
immortels  écrivains  ont  conquis  l'Eu- 
rope. Aussi  vouions-nous  réhabiliter  (en 
tant  que  possible  à  notre  insufiisance)  la 
mémoire  de  ce  glorieux  enfant  perdu  du 
grand  siècle,  qui  a  dépensé  en  efforts 
inouis  pour  soumettre  la  prose  française  à 
l'exacte  discipline ,  pour  l'accoutumer 
à  la  précision,  à  la  sûreté  des  évolutions 
syntactiques,  autant  de  facultés  et  de 
puissance  qu'il  en  eût  fallu  pour  créer 
des  chefs-d'œuvre  ,  et  qui  toutefois  a 
trouvé  le  loisir  de  tracer  les  plus  belles 
pages  peut-être  qu'on  puisse  lire  avant  et 
depuis  Bossuet.  Homme  supérieur  à  sa 


mission  ,  s'il  pouvait  exister  une  mission 
plus  grande  que  celle  d'être  utile 5  mais, 
celle-là  du  moins,  il  faut  qu'il  l'ait  bien 
remplie,  car  il  en  a  recueilli  le  produit 
assuré  «  la  déchéance  de  la  gloire ,  l'in- 
différence ,  l'oubli.  »  C'est  précisément 
par  la  nature  des  services  qu'il  a  rendus 
que  l'interdit  est  tombé  sur  son  œuvre, 
et  que  son  nom  se  trouve  flétri  par  je  ne 
sais  quel  ingrat  dédain  qui,  dit  «  Balzac 
et  Voiture  » ,  voulant  bien  accorder  un 
souvenir  railleur  au  grand  épistolier , 
pour  laisser  en  sérieuse  oubliance  l'au- 
teur d'Aristippe  et  du  Socrate  chrétien. 
Cependant  on  n'a  pas  laissé  de  protester 
jusqu'à  nos  jours  (1)  contre  cette  injus- 
tice ,  et  «  il  y  a  beaucoup  d'apparence, 
«  au  sentiment  de  Bayle,  que  les  siècles 
d  à  venir  iui  feront  raison  du  décri  où 
8  ses  productions  ont  été  tenues  pendant 
4  si  long-temps.  5 

L.  MOREAD. 


(0  Voyez  Pensées  de  Balzac ,  par  Mersan  ,  1807  , 
in-I2,  el  OEuvres  choisies  de  Balzac,  et  une  préface 
par  M.  Malitourne  (édit.  Trouyé  ,  â  volumes  in-8"  ; 
1822). 


VIE  DE  SAINT  HUGUES,  ÉYÈQUE  DE  GRENOBLE, 

PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS,  ancien  magistrat  (1). 


administration  temporelle  de  saint  Hugues. —  Em- 
bellissemens  el  au.éliorations  dont  Grenoble  lui 
est  redevable.  —  Des  bâtisseurs  d'églises  et  pon- 
listes  du  moyen  âge.  —  Antiquités  ecc.lésiasliqueg 
de  Grenoble.  —  Racbat  du  droit  de  Leyde. 

Saint  Hugues  avait  pacifié  son  dioc^fe  avant 
même  que  Calixle  II  n'eiit  lacifié  l'Ef^lise.  Ce- 
pendant il  faut  reconnaître  qu'il  dut  iieul-ôtre 
en  partie  la  tranquillité  dont  il  continua  de 
jouir,  à  l'influence  salutaire  que  produisirent 
sur  l'Europe  chrétienne  les  sages  concessions 
que  s'étaient  faites  le  pape  et  l'empereur  pour 
conclure  un  traité  dcfnilil.  Le  bref  protecteur, 
que  l'évèque  de  Grenoble  avait  obtenu  de 
Rome  ,  contribua  aussi  à  lui  conserver  le  res- 
pect du  comte  d'Albon  eldjs  seigneurs  du  Grai- 
sivaudan,  tant  était  grande  à  cette  époque  aj)- 
peléo  barbare  la  puisi-ance  d'une  sauve-garde 
qui  consistait  dans  queUpirs  lignes  d'écriture  et 
dans  le  sceau  d'uu  vieillard. 


Saint  Hugues  put  alors  résider  à  Grenoble 
sans  disconlinuation  et  sans  trouble,  et  s'occu- 
per coiiuue  admiiiisiratcur  du  bonheur  de  ses 
sujets,  comme  évcque  de  la  saictilicalion  de  ses 
ouailles.  C'est  dans  ce  temps,  yuivant  toute  ap- 
parence ,  qu'il  fonda  ou  i;erleclionna  plusieurs 
établisscmens  uîiles  dans  sa  ville  épiscopale. 

On  a  fait  au  clergé,  dans  le  dernier  siècle, 
l'absurde  reproche  d'être  l'eniiemi  des  lumiè- 
res ,  des  lettres  et  des  arts  :  ces  accusations  sont 
aujourd'hui  à  peu  près  réduites  à  leur  juste  va- 
leur, iniiis  quelques  personnes  sont  encore  im- 
bues du  préjugé  que  le  clergé  el  le  Christia- 
nisme liii-moMie  ne  sont  pas  el  n'ont  jamais  été 
favorables  aux  dévelopiiemens  de  1  in>iu^trie. 

Laissons  à  la  haule  expérience  el  à  la  science 
é  evéc  de  M.  de  Villeneuve,  à  la  profondeur  et 
à  la  puissante  logii|ue  de  M.  de  <.oux,  le  soin 
de  prouver  (jne  notre  religion  csl  un  auxiliuic 
nécessaire  à  tous  les  perfeclionnemenssociauv. 
(^uant  à  nous,  contenions-nous  d'exposer  i<i 


(1)  L'artirlc  que  nous  piiiilioiis  ici  forme  un  des  rhapitrcs  d(!  rct  iniporlanl  ouvrage.  Nous  on  avions 
dcj.i  publié  la  l'nface  historique  dans  lo  n"  11 1  lomc  u ,  pago  GUI.  —  1  vol.  in-U",  chez  DiijiùcouHT, 
libraire,  l'rix  ;  ^  Ir.  liO  c. 


un  des  faits  nombreux  que  l'histoire  du  moyen 
âge  nous  fournit  à  l'appui  de  cette  thèse ,  que 
Je  clergé  fit  faire  à  celle  époque  de  grands  pas 
à  la  scieuce  administrative  (1) ,  qui  n'est  aulre 
chose  que  l'économie  politique  mise  en  prati- 
que dans  ce  qu'elle  a  de  vraiment  applicable  à 
la  société. 

Pendant  que  les  seigneurs  féodaux  n'élevaient 
d'autres  monumens  que  des  châteaux  et  des 
places  fortes ,  pendant  qu'ils  entravaient  l'in- 
dustrie eu  tyrannisant  les  artisans  des  villes,  et 
en  rançonnant  sans  pillé  les  marchands  qui  pas- 
saient dans  les  campagnes,  les  évêques  proté- 
geaient les  marchands  et  les  ouvriers  en  les 
réunissant  en  corporations  ;  et  non  seulement 
ils  élevaient  des  éghses  et  des  monastères,  mais 
ils  présidaient  encore  à  toutes  les  constructions 
qui  pouvaient  contribuer  à  la  commodité  du 
plus  grand  nombre  des  habilans,  à  l'embellis- 
sement de  leurs  villes  et  au  soulagement  de 
toutes  les  souffrances. 

C'est  ainsi  que  saint  Hugues,  après  avoir  fait 
rendre  à  son  peuple  les  privilèges  que  Gui- 
gnes III  leur  avait  confisqués  pendant  quelque 
temps,  parvint  à  faire  exécuter  beaucoup  d'ou- 
vrages d'art  dont  l'utililé,  sous  le  rapport  même 
purement  administratif ,  ne  saurait  être  con- 
testée. 

Jusqu'au  temps  de  l'épiscupat  de  saint  Hu- 
gues, le  faubourg  de  Saint-Laurent ,  où  quel- 
ques auteurs  ont  placé  l'ancien  Cularo ,  et  où 
l'évêque  Humbert  avait  fondé  un  monastère  et 
une  église,  ne  communiquait  que  par  des  bar- 
ques avec  la  ville  principale  située  sur  la  rive 
gauche  de  l'Isère. 

Tant  qu'on  fut  exposé  aux  invasions  des  Bar- 
bares ,  on  ne  se  soucia  pas  de  créer  des  commu- 
nications qui  auraient  eu  pour  résultat  de  rendre 
les  moyens  de  défense  plus  difficiles;  mais  quand 
les  Hongres  eurent  été  anéantis ,  les  Sarrasins 
refoulés  vers  le  Midi,  les  Normands  incorporés 
à  la  nat'on  française,  on  vit  cesser  les  grandes 
migrations  de  peuples ,  et  les  ravages  qu'elles 
entraînaient  à  leur  suite.  Alors,  malgré  les  bri- 
gandages partiels  des  seigneurs,  la  sociabilité 
reprit,  pour  ainsi  dire,  son  cours;  on  chercha 
moins  à  s'iï'oler  et  à  s'entourer  d'infranchissa- 
bles barrières. 

(i)  L'abbé  Suger,  prieur  du  monastère  de  Saint- 
Denis ,  gouverna  la  France  avec  la  plus  haute  sa- 
gesse; il  fut  le  conseil  de  Louis-le-Gios,  appelé  le 
grand  affranchisseur  des  communes  ,  et  le  régent 
du  royaume  pendant  la  croisade  de  Louis  VH.  Ce 
fut  un  des  plus  illustres  ministres  de  notre  monarchie. 
C  ilixle  II  et  d'autres  papes  du  uième  temps  se  mon- 
trèrent plus  habiles  administrateurs  dans  le  gouver- 
nement de  rÉglisc  que  les  rois  leurs  contemporains 
dans  le  gouvernement  de  leurs  États. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS.  Wî 

Le  commerce ,  qui  avait  déjà  relevé  la  tête 
avant  les  croisades,  dut  à  ce  grand  événement 
une  forte  impulsion  morale  et  un  puii-sant  es- 
sor; il  réclama  alors,  au  moins  dans  les  villes, 
des  accès  plus  faciles  et  plus  multipliés.  Saint 
Hugues  alla  donc  au  devant  des  désirs  de  ses 
concitoyens  et  des  besoins  nouveaux  du  temps 
où  il  vivait,  en  formant  l'entreprise  d'étiblir 
un  pont  entre   Saint -Laurent  et   Grenoble. 
Privé,  pendant  une  partie  de  sa  vie,  de  ses  re- 
venus ecclésiastiques  et  territoriaux,  employant 
ensuite  ceux  qu'il  avait  recouvrés  à  réparer  ses 
églises,  son  palais  épiscopal,  ses  manoirs  ru- 
raux, à  dédommager  les  membres  de  sou  clergé 
de  tout  ce  qu'ils  avaient  soufferts  pour  sa  cause, 
à  indemniser  son  peuple  des  taxes  onéreuses 
qu'avait  créées  le  comte  d'Albon ,  resté  seul  sei- 
gneur de  Grenoble  pendant  plusieurs  années, 
comment  notre  grand  évêque  put -il  encore 
subvenir  à  tant  de  dépenses  d'administration 
civile?  comment  put-il  achever  la  construction 
du  grand  pont  de  pierre,  qui  de  deux  villes 
n'en  faisait  plus  qu'une  seule?  comment  créa- 
t-il  encore  d'autres  édifices,  pour  des  élablis- 
semens  de  charité ,  ainsi  que  nous  le  verrons 
tout  à  l'heure  !  Certes ,  il  n'avait  alors  aucune 
des  ressources  que  la  civilisation  moderne  met 
à  la  disposition  des  maires  et  des  préfets  de 
nos  jours. — Ce  singulier  phénomène  a  dû  fixer 
notre  attention  et  devenir  l'objet  de  nos  recher- 
ches; nous  n'avons  pu  en  trouver  l'explication 
que  dans  l'esprit  religieux  de  ces  temps  recu- 
lés. C'était  un  puissant  levier  pour  qui  savait  le 
mettre  en  œuvre.  A  cette  époque,  la  foi ,  sui- 
vant la  parole  de  l'Evangile,  transportait  réel- 
lement les  montagnes,  car  elle   tra.'sformait 
leurs  flancs  de  marbre  et  de  granit,  en  cathé- 
drales gothiques,  masses  grandioses,  où  son  gé- 
nie inspirateur  éclatait  de  toutes  parts,  vérita- 
bles -poèmes  épiques  en  pierres,  comme  l'a  dit 
un  écrivain  moderne  ;  et  quaud  nous  disons 
que  la  f(  i  opérait  ces  merveilles,  nous  nous  ser- 
vons d expressions  littéralement  exactes,  ainsi 
que  nous  allons  le  démontrer. 

Au  temps  des  croisades,  tous  les  fidèles,  même 
ceux  qu'animait  une  piété  ardente  et  sincère , 
n'allèrent  pas  au  delà  des  mers  et  ne  prirent 
pas  part  à  la  conquête  du  tombeau  de  Jésus- 
Christ  ;  mais  soit  pour  se  racheter  aux  yeux  de 
l'opinion  de  leur  pacifique  inertie ,  soit  pour 
satisfaire  aux  désirs  de  leur  conscience,  qui, 
stimulée  par  l'enthousiasme  général,  leur  re- 
prochait de  ne  rien  faire  pour  Dieu ,  tandis  que 
tant  d'autres  allaient  se  dévouer  au  martyre  sur 
les  lires  du  Jourdain  ,  les  chrétiens  d'Europe, 
restés  dans  leur»  foyers,  formèrent  de  saintes 
confréries  qui ,  pour  contribuer  au  moins  indi- 
rectement au  succès  de  la  guerre  sainte,  se 


308 


VIE  DE   SAINT  HUGUES, 


mirent  à  construire  des  ponts  et  des  chemins 
destinés  à  faciliter  les  communications  ,  ainsi 
que  des  hospices  où  les  croisés  et  les  pèlerins 
étaient  reçus  :  d'autres  ,  surtout  après  la  pre- 
mière croisade  ,  se  consacrèrent  à  bâtir  des 
églises.  Laissons  parler  ici  monseigneur  l'évèque 
de  Belley,  qui  dans  un  ouvrage  plein  de  science 
et  de  talent  (1),  a  habilement  résumé  tous  les 
documens  du  moyeu  âge  relatifs  à  ces  pieuses 
associations. 

I  Les  souverains  pontifes ,  qui  ne  voyaient 
c  pas  d'aussi  bon  œil  qu'on  le  dit  oommuné- 
(  ment,  ces  guerres  d'Orient,  attachèrent  les 
«  mêmes  indulgences  à  ces  constructions  utiles, 
tt  qu'au  pèlerinage  de  la  Terre-Sainte  et  à  la 
«  conquête  qu'on  voulait  en  faire.  Dès  lors  ,  il 
c  se  forma  des  associations  d'ouvriers  dans  tous 
c  les  genres,  qu'on  appela  bâtisseurs  d'églises, 
(  pontifes  ou  pontistes  ,  etc. 

«  Ces  confréries  avaient  pris  naissance  à 
(  Chartres ,  et  de  là  elles  s'étaient  répandues 

<  dans  les  autres  diocèses ,  principalement  en 

<  Normandie.  Pour  en  faire  partie ,  il  fallait 
c  s'être  confessé  et  s'être  réconcilié  avec  ses  eu- 
(  nemis  ;  condition  extrêmement  importante  à 
c  cette  époque,  où  chaque  province  et  quelque- 
1  fois  chaque  commune  était  en  guerre. 

«  Dès  que  les  confrères  étaient  avertis  qu'il 
t  y  avait  quelque  part  une  église  à  bâtir,  ils  s'y 
c  rendaient  en  troupe  de  tous  les  diocèses  voi- 
c  sins,  après  avoir  pris  la  bénédiction  de  leur 

<  évêque,  et  ils  se  mettaient  au  travail  avec  une 
«  ardeur  incroyable.  Le  chef,  appelé  Maître 
(I  de  VÀrt,  employait  chacun  selon  «on  talent 
t  et  ses  forces.  Ainsi  les  uns  taillaient  la  pierre, 
(  les  autres  coupaient  et  façonnaient  les  bois, 
f  brojaieut  le  ciment ,  maninient  la  truelle  ou 
c  faisaient  fonction  de  manœuvre,  en  transpor- 
c  tant  les  matériaux  ou  les  provisions  de  bouche, 
t  C'était  un  spectacle  inoui ,  de  voir  des  mili- 
<  taires,dos  nobles,  des  riches,  des  hommes  de 
c  paisir  s'attacher  à  un  char  eu  esprit  de  péai- 
c  lence  ,  et  voiturer  eux-mêmes  le  sable  ,  la 

chaux,  les  bois,  les  pierres  et  les  autre-,  ma- 
tériaux nécessaires  pour  l'édifice  sacré,  et  se 
faire  les  serviteurs  et  les  manœuvres  des  ou- 
vriers; mais  ce  qui  élait  plus  étonnant  en- 
core ,  c'était  l'harmonie  ,  la  subordination  et 
le  silence  religieux  qui  régnaient  dans  ces 
vastesateliersoù  se  trouvaient  réunies  tant  de 
c  personnes  différentes  ,  jilus  accoutumées  à 
«  commander  qu'à  obéir.  Les  ecclésiastiques 
<  donnaient  l'exemple  et  faisaient  de  temps  en 

(i)  Manuol  de  Connaissances  ulili^s  aux  ecclésias- 
tiques sur  divers  ohjels  iPail ,  par  inonseiijncur  l'é- 
Têque  lie  Belley  ,  «  liei  l'ellai;au.l ,  Lesuc  cl  Crozel, 
successeur»  de  Uu»aQd,  à  Lyon,  ittSfl. 


«  temps  des  exhortations  pour  inviter  à  la  pé- 
«  nitence  et  au  souvenir  de  la  présence  de  Dieu, 
(£  pour  la  gloire  duquel  on  s'était  rais  au  travail. 
«  Ces  bons  »entimens  étaient  entretenus  par  le 

<  chant  des  hymnes  et  des  cantiques  à  l'hon- 

<  neur  de  la  sainte  Vierge  et  des  Saints.  S'il 
(  s'élevait  quelque  difficulté  ,  on  se  bâtait  de 
ï  l'apaiser,  et  on  chassait  de  l'atelier  ceux  qui 
d  refusaient  de  vivre  en  paix  et  de  pardonner 

<  à  leurs  ennemis.  De  si  saintes  dispositions  ne 
d  pouvaient  qu'attirer  les  bénédictions  du  Ciel 
«  et  des  grâces  abondantes  sur  tous  les  as- 
it  sociés. 

ï  Hainion ,  abbé  de  Saint-Pierre  de  Dives  en 
t  Normandie,  dans  une  lettre  écrite  la  même 
«  année  1145,  aux  religieux  de  l'abbaye  de 
«  TuUebury  en  Angleterre  ,  leur  tient  le  même 
c  langage  et  raconte  avec  admiration  l'empres- 
i  sèment  avec  lequel  les  hommes  puissans  et 
i  fiers  de  leur  naissance  et  de  leurs  richesses, 
ï  accoutumés  à  une  vie  molle  et  voluptueuse, 
«  s'attachaient  à  un  char  pour  transporter  es 
ï  pierres,  des  bois,  du  sable,  etc.,  pour  la  con- 
i  struction  des  églises.  Haimon  ajoute  que,  pen- 
ce dant  la  nuit,  on  allumait  des  cierges  sur  les  cha- 
i  riots  qui  a  valent  servi  à  ces  transports,  et  qu'on 
«  veillait  en  chantant  des  hymnes  et  des  canti- 
ï  qucs.  Enfin,  il  dit  aussi  que  cette  pieuse  as- 
ti sociation  avait  commencé  à  Chartres  à  l'oc- 
ï  casion  des  travaux  de  la  cathédrale  ;  que  peu 
«  de  temps  après  il  s'en  forma  une  à  Saint- 
ï  Pierre  de  Dives,  pour  la  construction  de  l'é- 
«  glise  de  cette  abbaye  où  il  demeurait;  que 
c  d'autres  se  formèrent  dans  toute  la  INorman- 
({  die  ,  et  surtout  dans  les  lieux  où  se  construi- 
d  salent  des  églises  à  l'honneur  de  la  sainte 

<  Vierge.  (Voyez  V Histoire  des  Archevêques  de 
ï  liouen ,  par  un  bénédictin  de  Saint-Maur, 
(  in-fol. ,  page  331  ;  les  Annales  de  l'itrdre  de 

<  Sainl-Benoit,  tom.  vi,  n"  67,  p.  394.) 

«  IVobert  Dumont,  dans  sa  Continuation  de 
(  Siycbcrt ,  Duchesne ,  dans  sa  Chronique  de 
K  Normandie  ,  confirment  tous  les  détails  édi- 
(1  fiaiis  que  nous  venons  de  rapporter,  et  les 
1  faveurs  spirituelles  et  temporelles  que  le 
a  Tout-Puissant  faisait  éclater  en  faveur  de  ces 
«  associations.  IJn  vieux  parchemin  de  l'aa 
ï  1213,  (lui  existe  dans  les  archives  «le  (ienève, 
((  fait  mention  d'une  confrérie  du  même  genre, 
I  fondée  par  un  de  ses  évéques,  et  ^\m  prenait 
«  soin  de  l'église  de  Saint-Pierre.  Le  même 
ï  évêijuc  en  avait  formé  une  pour  la  construc- 
u  tion  d'un  pont.  (Voyez  l'Histoire  de  Genève, 
il   par  Spon,  t.  ii,  p.  240.) 

(1  Plusieurs  associations  de  maçons  et  de  tail- 
(  leurs  <lc  pierre  s'étaient  aussi  formées  à  Stras- 
t  bourg  à  l'occasion  des  travaux  exécutés  h  la 
<  cathédrale ,  et  (lotaïuiucat  de  rérecUuu  de  la 


PAR  M. 

flèche  ;  Dotzinger,  architecte  de  cette  église, 
vers  l'an  1430 ,  profita  de  son  ascendant  pour 
les  réunir  en  un  seul  corps ,  dont  les  rami- 
fications s'étendaient  dans  toute  l'Allemagne, 
ety  formaient  des  ateliers  ou  /ogies  qui  avaient 
un  chef,  appelé  Blattre.  Une  assemblée  gé- 
nérale eut  lieu  à  Ratisbonne  en  1459  ;  on  y 
fit  dei  règles  pour  la  réception  des  apprentis, 
des  compagnons  et  des  maîtres ,  et  on  con- 
vint de  signes  secrets  par  lesquels  on  pouvait 
se  reconnaître.  Cette  association  fut  confir- 
mée par  les  empereurs  d'Allemagne;  elle 
avait  tant  de  réputation,  que  le  duc  de  Milan 
1  demanda,  en  1481,  un  architecte  qui  en  était 
c  membre ,  pour  diriger  la  construction  de  sa 
i  magnifique  cathédrale  (1). 

ai  C'est  donc  par  les  travaux  de  ces  sortes  de 
c  confréries ,  que  furent  bâties  les  églises  de 
I  Saint-Denis  ,  de  Chartres  ,  d'Amiens  ,  de 
c  Beauvais  ,  de  Strasbourg,  de  Cologne,  d'Au- 
i  tun  ,  de  Vienne  en  Dauphiné  ,  de  Lausanne 
«  en  Suisse,  de  Genève,  et  la  plupart  des  belles 
«  églises  de  Normandie,  du  nord  de  la  France, 
n  de  la  Belgique  et  de  l'Angleterre  ;  la  cathé- 
i  drale  de  Clermont ,  le  dôme  de  Milan,  et 
c  plusieurs  autres  églises  ,  sans  être  bâties  par 
c  des  associations ,  furent  dues  au  désir  de  ga- 
c  gner  les  indulgences  ou  d'autres  faveurs  qui 
c  étaient  accordées  par  les  papes  ou  les  évê- 
f  ques.  Les  religieux  de  Citeaux,  au  nombre 
«  de  quatre  cents,  bâtirent  entièrement  l'église 
c  et  le  monastère  des  Dunes  :  maçonnerie , 
c  charpente,  ferrure,  tout  fut  leur  ouvrage;  les 
c  mêmes  religieux  construisirent  plusieurs  égli- 
c  ses  de  la  Flandre.  » 

Ces  confréries  d'ouvriers  dont  parle  monsei- 
gneur l'évêque  de  Belley,  accomplissaient  de 
merveilleux  travaux,  sans  faire  une  grande  brè- 
che au  budget  d'un  évêque  ou  d'une  munici- 
palité. Us  se  logeaient  et  se  nourrissaient  chez 
les  habitans  qui,  animés  de  la  même  émulation 
pieuse ,  s'empressaient  de  contribuer  de  cette 
manière  à  la  construction  des  églises  ou  des 
édifices  utiles  qui  devaient  embellir  leur  ville  : 
et  ainsi  se  révélait  dans  le  moyen  âge  un  ma- 
gnifique mouvement  d'industrialisme  religieux, 
dont  le  saint-simonisme  nous  a  donné  de  nos 
jours  une  impuissante  et  ridicule  parodie.  Il 
n'a  jamais  appartenu  qu'au  Christianisme  d'im- 
primer une  force  vitale  à  de  vastes  associations 
d'ouvriers,  et  de  leur  faire  produire  des  œuvres 
marquées  du  sceau  de  sa  grandeur  et  de  Kon 
éternité. 
Nous  n'avons  trouvé  aucun  document  l'ositif 


(1)  Quelques  personnes  croient  que  c'est  celle  as- 
sociation dégénérée  qui  a  formé  plus  tard  les  logos 
maçonniques. 


ALBERT  DU  BOYS.  309 

sur  la  manière  dont  fut  construit  le  ront  ^^ 
pierre  de  Grenoble;  mais  la  citation  que  nous 
venons  de  faire  servira  à  résoudre  le  problème 
historique  que  nous  nous  étions  posé  plus  haut. 
S'il  n'y  avait  pas  alors  à  Grenoble  d'association 
de  poncistes  ou  pontifes  ,  pontifices,  saint  Hu- 
gues ,  dans  la  pénurie  de  son  trésor  matériel, 
dut  tirer  de  son  trésor  spirituel  une  ample  dis- 
tribution d'indulgences  pour  exciter  le  zèle  de» 
ouvriers  qu'il  employait.  Pour  rebâtir  ce  même 
pont  détruit  par  l'inondation  de  1219,  le  même 
iroyen  fut  enis)!oyé  avec  succès  par  son  succes- 
seur, Jean  de  Sasscuage,  ainsi  que  cela  résulte 
d'un  mandement  que  nous  avons  conservé  de 
cet  illustre  évêque. 

Certes ,  aujourd'hui ,  aucune  indemnité  mo- 
rale ne  saurait  remplacer  pour  des  ouvriers  les 
salaires  en  argent  ;  les  salaires  ,  cette  pierre 
d'achoppement  de  l'industrie  moderne ,  cette 
question  qu'on  ne  pourra  plus  remuer  désor- 
mais sans  ébranler  le  corps  social  jusque  dans 
ses  fondemens.  Autrefois  tous  les  travailleurs, 
soit  au  moyen  des  confréries,  soit  au  moyen  des 
corporations,  étaient  disciplinés  par  la  religion  ; 
grâce  à  elle ,  les  plus  nombreuses  associations 
n'offraient  que  des  avantages  à  ceux  qui  en  fai- 
saient partie,  sans  avoir  de  dangers  pour  la  so- 
ciété :  les  rapports  du  maître  et  de  l'ouvrier, 
loin  de  se  présenter  sous  des  rapports  conti- 
nuellement hostiles,  prenaient,  sous  l'influence 
de  la  charité  rhrétienne  ,  quelque  chose  de 
bienveillant  et  de  patriarcal.  La  domination' 
était  sans  tyrannie  ,  l'opulence  sans  orgueil  ; 
l'obéissance  et  la  paiivreté  s'ennoblissaient  par 
la  résignation.  En  vérité,  nous  ne  voyons  pas 
quels  progrès  on  a  fait  faire  à  la  dignité  de 
l'homme  et  à  la  sécurité  sociale  en  isolant  l'in- 
dustrie des  sages  directions  du  Christianisme. 

Maintenant  on  veut  que  les  récompenses  re- 
ligieuses «oient  nulles ,  on  n'r^tache  plus  de  va- 
leur aux  titres  et  aux  décorations,  cette  mon- 
naie de  l'ancienne  monarchie  ,  si  peu  coûteu«e 
pour  le  trésor.  On  ne  demande ,  on  iie  donne 
que  de  l'argent  pour  la  rétribution  de  tous  les 
genres  de  service  :  que  l'on  ne  s'étonne  donc 
pas,  que  l'on  ne  se  plaigne  pas  que  notre  admi- 
nistration soit  si  dispendieuse ,  notre  budget  si 
onéreux,  nos  impôts  si  accabians.  Les  progrès 
du  siècle,  en  ce  genre  ,  s'accroîtront  à  mesure 
que  s'affaibliront  les  idées  de  moralité  et  d'hon- 
neur, dans  toutes  les  classes  de  la  société. 

Heureusement  ,  saint  Hugues  n'en  était  pas 
réduit  de  son  temps  A  ce  seul  mobile  d'ac- 
tion, et  sans  faire  de  grandes  dépenses,  qui  au- 
raient dépassé  fcs  facultés,  il  put  non  seulement 
faire  construire  un  pont  do  pierre ,  mais  en- 
core des  hôpilaui. 

Il  est  hors  de  doute  qu'il  arait  été  établi  avant 


310 


VIE  DE  SAINT  HUGUES, 


lui ,  et  depuis  fort  long-temps ,  un  édifice  des- 
tiné à  recevoir  les  pauvres ,  malades  ou  infir- 
mes. Dans  les  premiers  temps  du  Christianisme, 
dès  qu'une  église  avait  des  biens  assurés ,  elle 
fondait  des  maisons  de  charité,  et  elle  assignait 
sur  les  produits  de  ses  terres  une  dotation  an- 
nuelle pour  le»  indigens.  D'après  les  décrets  de 
plusieurs  conciles,  les  chanoines  devaient  don- 
ner, à  cet  effet ,  la  dîme  de  leurs  revenus  ;  en 
récompense,  ils  avaient  la  direction  de  ces  éta- 
blissemens,  et  ils  choisissaient  l'un  d'entre  eux 
pour  en  régler  le  temporel.  Le  premier  hos- 
pice de  Grenoble  fut  construit  près  de  la  porte 
Troine  ou  Traîne ,  c'est-à-dire  au  bas  de  la 
Grand-Rue  :  Domus  quœ  fuit  eleemosynaria 
ad  portam  Trioriam  ,  est  d»  Gratianopoli, 
eanonicis  (deuxième  Cartul.,  act.  39).  Mais  soit 
que  ce  local  ne  fût  pas  commode ,  soit  que  les 
chanoines  ,  dans  le  temps  de  leurs  désordres , 
eussent  oublié  leurs  devoirs  envers  les  pauvres, 
cette  maison  n'avait  pas  conservé  sa  destination 
première.  Saint  Hugues  en  fit  construire  une 
autre  sur  les  bords  de  l'Isère,  derrière  le  Palais« 
Delphinal,  sur  le  terrain  occupé  aujourd'hui 
par  la  place  des  Cordeliers.  Cet  hôpital  fut  d'a- 
bord nommé  Hôpital  de  la  Madeleine ,  à  cause 
de  son  église  qui  était  dédiée  à  cette  sainte.  On 
l'appela  plus  tard  Hôpital  Saint-Hugues.  Il  fut 
administré  par  un  chanoine  et  deux  prêtres  ; 
le  chanoine  avait  le  titre  de  prieur.  Cet  édifice 
fut  cédé  aux  frères  mineurs  à  l'époque  où  le 
connétable  de  Lesdiguières  s'empara  de  l'an- 
cienne maison  de  ces  religieux  ;  enfin ,  il  fut 
démoli  au  commencement  de  la  révolution  de 
1789. 

Un  autre  hospice,  destiné  aux  lépreux,  paraît 
également  avoir  été  fondé  au  temps  des  pre- 
mières croisades  ,  et  par  conséquent  de  l'èpis- 
copat  de  saint  Hugues.  Depuis  les  pèlerinages 
et  les  expéditions  en  Palestine,  la  lèpre  avait 
fait  en  France  d'étonnans  ravages.  Suivant  Ma- 
thieu Paris,  il  y  eut  en  Europe,  dans  le  dou- 
zième siècle,  jusqu'à  dix-neuf  raille  léproseries 
ou  maladreries.  Comme  les  lépreux  devaient 
toujours  être  séparés  du  commerce  des  autres 
hommes,  on  plaçait  leurs  hôpitaux  hors  des 
Tilles  cl  dans  un  endroit  isolé.  A  Grenoble,  on 
choisit  pour  y  fonder  un  établissement  de  cette 
nature  ,  le  local  fini  a  été  occupé  depuis  par 
l'hôpital  de  la  Providence  ,  dans  la  rue  Per- 
rière :  ce  local  était  en  dehors  de  la  ville  qui 
finissait  près  du  pont  construit  par  saint  Hu- 
gues. Du  côté  opposé,  le  rocher  de  Rabot  s'a- 
vançait jusque  dans  l'Isère.  Cette  maladrerie 
est  appelée  rlan»  les  anciens  titres,  Maladrerie 
d'Essonne  ,  à  cause  de  la  montagne  au  pied  de 
la'iuellc  elle  était  située.  Le  chapitre  de  Gre- 
noble eut  d'abord  l'admimslratiuu  de  celle  ma- 


ladrerie ,  et  fut  vraisemblablement  chargé  de 
la  doter.  Plus  tard,  elle  fut  cédée  aux  religieux 
de  Saint-Antoine,  qui  vinrent  réclamer  là  leur 
glorieux  privilège  de  servir  l'humanité  frappée 
d'un  de  ses  plus  terribles  fléaux. 

Certes ,  saint  Hugues  ,  en  créant  de  pareils 
établissemens ,  laissa  de  glorieuses  traces  de 
son  administration  aux  habitans  de  Grenoble. 
JNous  devons  tous ,  sous  ce  rapport ,  fussions- 
nous  utilitaires  ou  benthamistet,  décerner  à  sa 
mémoire  des  hommages  reconnaissans.  Il  y  a 
même  à  faire  à  cet  égard  celte  singulière  re- 
marque, que  ce  saint  évêque  ne  fit  faire  à  Gre- 
noble que  des  constructions  à' utilité  publique  , 
dans  le  sens  donné  à  ce  mot  par  les  adminis- 
trateurs modernes,  qui  ne  comprendraient  pas 
dans  une  pareille  catégorie  des  églises  et  des 
couvens.  Il  ne  fit  queutretenir  et  réparer  les 
édifices  religieux ,  bâtis  avant  son  épiscopat. 
Suivant  M.  le  chanoine  Barthélémy,  qui  avait 
fait  à  ce  sujet  de  profondes  recherches,  la  cha- 
pelle de  Saint-Vincent  (aujourd'hui  de  Saint- 
Hugues  )  remonterait  ,  non  à   Charlemagne , 
comme  on  l'a  prétendu ,  mais  aux  premiers 
temps  de  l'établissement  du  Christianisme,  et 
la  cathédrale  aurait  été  construite  par  l'évêque 
Isaac  ,  ou  même  par  un  de  ses  prédécesseurs. 
Ainsi ,   quand  saint  Hugues  désigne  l'évêque 
Isarn  comme  ayant  été  le  fondateur  de  cette 
cathédrale,  il  aurait  voulu  dire  seulement  qu'I- 
sarn  en  aurait  été  le  restaurateur  après  les  in- 
vasions et  les  ravages  des  Sarrasins  (l).  Quant 
au  prieuré  de  Saint-Laurent,  il  est  certain  qu'il 
fut  fondé  par  l'évêque  Humbert,  en  1020  ;  l'é- 
glise était  un  peu  antérieure  (2).  Le  goût  com- 
mençait alors  à  se  perfectionner  ;  le  dixième 
siècle  ,  celte  espèce  de  nuit  passagère,  où  s'é- 
clipsèrent presque  entièrement  les  lettres  et  les 
arts,  avait  fait  place  à  celui  que  les  croisades 
devaient  illustrer,  et  dont  l'aurore  commençait 
à  dissiper  les  nuages  de  la  barbarie.  L'église 
de  Saint-Laurent  fut  probablement  construite 
par  ces  ouvriers  lombards  qui,  à  cette  époque, 
commençaient  à  se  répandre  dans  le  midi  de  la 
France;  cette  église  était  bâtie  à  deux  étages  : 
le  plus  élevé  était  consacré  à  la  réunion  des 
fidèles;  l'étage  souterrain  servait  aux  assem- 
blées i)arUculières  des  religieux.  Dans  le  bâti- 
ment  supérieur ,    on    remarque    extérieure- 

(f)  Voir  la  liste  chronologique  des  évoques,  aa 
mot  Isarn  ,  dans  Pouvrago. 

(2)  L'opinion  Av  plusieurs  architectes  el  artiste» 
distingués,  tels  que  M.  Paulet  de  Lyon  et  M.  Sappey 
de  Grenoble,  esl  que  cet  édifice  no  remonlc  pas  an 
delà  du  dixième  siècle;  en  fait  de  construclions  el 
d'ornemcns  sculptés  ,do  pareilles  autorités  ont  biea 
1  quelque  poids. 


PAR  M.  ALBERT  DU  BOYS. 


311 


meàt  (1)  une  rotonde  d'enTiron  trente  pieds 
avec  trois  fenêtres»  cintrées  ;  elle  est  construite 
en  pierres  blanches  avec  un  entablement  en 
briques;  le  souterrain  (2)  est  en  forme  de  croix 
et  orné  de  dix-huit  colonnettes  d'un  travail 
assez  remarquable.  L'ensemble  de  cet  édifice 
et  les  ornemens  qui  le  décorent  se  rapportent 
à  ce  style  architectural  qui  servit  de  transition 
entre  le  bysantin  et  le  gothique.  Il  est  difficile 
de  juger  dans  ce  iiiomeiU  si  les  proportions  en 
sont  exactes ,  et  si  les  détails  sont  bien  coor- 
donnés. L'entrée  ressemble  à  celle  d'une  cave 
abandonnée,  et  le  pavé  de  la  nef  est  recouvert 
de  plusieurs  pieds  de  sable  depui"?  le*?  dernières 
inondations  de  l'Isère,  de  façon  qu'on  ne  voit 
guère  que  les  chapiteaux  des  colonnes,  et  qu'on 
risque  de  se  casser  la  tête  contre  les  voûtes  de 
ce  monument,  quand  on  se  décide,  pour  ie  vi- 
siter, à  affronter  tous  les  obstacles.  11  serait 
digne  de  l'autorité  religieuse ,  à  qui  appartient 
la  jouissance  de  ce  précieux  chef-d'œuvre  du 
moyen  âge,  de  donner  plus  de  soin  à  sa  conser- 
vation. Espérons  que  nos  plaintes  d'artistes  ar- 
riveront jusqu'aux  pieds  du  vénérable  pontife 
qui  gouverne  ce  diocèse,  et  que  son  goût  éclairé 
fera  cesser  une  négligence  qu'il  ne  pourra  plus 
excuser  quand  il  l'aura  connue. 

Un  acte  conservé  par  saint  Hugues,  nous  ap- 
prend qu'il  y  avait  encore  anciennement  une 
église  sous  le  vocable  de  saint  Pierre ,  hors  la 
porte  Troine,  près  des  murs  de  la  ville  :  Infra 
civitatem  et  exteriùs  ubi  est  ecclesia  Sancti 
Pétri.  Une  portion  de  la  dîme  du  territoire  de 
Grenoble  appartenait  à  cette  église  qui  était 
desservie  par  des  chanoines  de  Saint-Martin  de 
Miséré. 

Enfin,  ce  même  chapitre  de  Saint-Martin  de 
Miséré  avait  encore  deux  autres  églises  dans 
l'intérieur  de  la  ville ,  l'une  sous  le  vocable  de 
saint  Jean  de  Porta  :  De  porta  Trivoriâ  sictit 
pergit  via  vêtus  ad  Sanctum  Joannenij  l'autre, 
sous  le  vocable  de  saint  André ,  tout  près  de 
celle  de  Saint-Jean  ,  etc.  La  cathédrale  était  la 
seule  église  paroissiale  de  la  ville. 

Le  palais  épiscopal  était  bâti  eu  grosses  bri- 
ques, les  murs  en  étaient  très  épais,  et  il  s'é- 
tendait depuis  l'église  Saint-Vincent  jus'ju'aux 
deux  tours  qui  flanquaient  la  Porte-Romaine. 
Les  prisons  épiscopales  étaient  dans  la  tour  qui 
faisait  l'angle  de  la  rue  Chenoise.  Ces  bâtimens 

(1)  Intérieurement  tous  les  ornemens  ont  été  dé- 
truits, ou  bien  se  trouvent  masqués  par  le  boisage 
(lu  chœur  de  l'cgliBe  actuelle  de  baiol-Laurent. 

(2)  Voir  la  lithographie  qui  représente  ce  souter. 
rain,  dans  l'Album  du  Daupliiné,  première  année, 
et  la  description  qu'en  fait  M.  Pilol,  dont  je  n'a- 
dopte pas  l'opinion  relalivemenl  au  caractère  romain 
at  à  l'antiquité  qu'il  attribue  à  cet  édifice. 


avaient  plutôt  l'air  d'une  forteresse  que  d'un 
palais.  Ils  ont  été  démolis  au  mois  de  février 
1803. 

Les  chanoines  logeaient  dans  les  cloîtres  ob- 
scurs qui  régnaient  autour  de  l'église  et  qui 
étaient  bâtis  en  partie  sur  les  anciens  murs  de 
la  ville. 

Le  cimetière  public  était  dans  le  principe 
hors  de  la  Porte-Romaine  ,  derrière  l'église  de 
Saint-Vincent ,  lorsque  dans  la  suite ,  les  lois 
qui  défendaient  les  inhumations  dans  l'enceinte 
des  villes,  furent  tombées  en  désuétude  ,1e  ci- 
metière fut  placé  (1)  sur  le  devant  de  l'église  ; 
il  était  clos  d'un  mur,  et  contre  ce  mur  étaient 
adossées  de  petites  baraques  dont  le  chapitre 
disposait  en  faveur  des  pauvres  artisans.  Ces 
misérables  demeures,  rangées  le  long  des  tom- 
beaux, aux  pieds  d'un  château-fort  et  d'une 
église,  semblaient  être  une  représentation  vi- 
vante du  moyen  âge  tout  entier. 

11  y  avait  encore  très  anciennement  une  es- 
pèce de  cimetière  supplémentaire  près  de  la 
montée  de  Chalemont,  autour  d'une  chapelle, 
sous  le  vocable  du  Purgatoire,  dépendant  de  la 
cathédrale.  Des  actes  du  quatorzième  siècle 
donnent  les  ruines  de  cette  chapelle  pour  con- 
fins ;  diverses  inscriptions  tumulaires  y  ont  été 
trouvées  :  il  était  naturel  de  désirer  d'être  in- 
humé près  d'une  église  spécialement  consacrée 
aux  prières  pour  les  morts. 

On  nous  pardonnera  cette  courte  digression 
sur  l'état  monumental  de  Grenoble  au  temps 
de  saint  Hugues.  Nous  ne  devons  pas  finir  ce 
chapitre  principalement  destiné  au  tableau  de 
l'administration  temporelle  de  ce  grand  évê- 
que,  sans  dire  quelque  chose  du  droit  de  leyde 
qu'il  avait  sur  le  marché  de  Grenoble  en  qua- 
lité de  Prince  ou  seigneur  de  cette  ville. 

Le  droit  de  leyde  était  un  impôt  aussi  gênant 
pour  le  commerce  de  blé ,  que  peut  l'être  au- 
jourd'hui celui  des  droits  réunis  pour  le  com- 
merce du  vin.  Avait-il  eu  son  principe  dans  le 
despotisme  de  la  conquête ,  ou  bien  était-ce 
une  contribution  volontairement  accordée  par 
les  Grenoblois  à  leur  évêque,  pour  subvenir  aux 
dépenses  qu'il  serait  obligé  de  faire  comme  leur 
défenseur  politique  et  leur  premier  magistrat  ? 
L'obscurité  liist  rique  la  plus  profonde  enve- 
loppe l'origine  de  cette  redevance;  quoi  qu'il 
en  soit,  la  plus  grande  partie  de  la  leyde  appar- 
tenait à  l'évcque  de  Grenoble ,  et  le  reste  au 
sire  de  Corenc.  Saint  Hugues  avait  inféodé  la 
portion  de  ce  droit  qu'il  possédait,  à  deux  sei- 
gneurs, Dodon  et  Guignes,  frères;  la  perception 
de  la  leyde  pouvait  donner  lieu  aux  abus  les 

(1)  Mannscrit  de  l^abbé  Barthélémy  lur  Tbistolre 
de  Grenoble. 


312 

plus  crians.  Pendanl  les  troubles  que  suscitèrent 
les  violences  du  comte  d'Albon  contre  le  clergé 
de  Grenoble  et  contre  «on  vénérable  chef.  Do- 
don  et  Guignes  commirent  toutes  sortes  d'exac- 
tions et  de  violences  dans  l'exercice  du  droit  de 
ley«!e.  Ils  augmentèrent  le  droit  proportionnel, 
et  usèrent  de  force  pour  faire  reconnaître  cette 
augmentation.  Quand  «aint  Hugues  fut  de  re- 
tour de  son  long  exil ,  on  lui  dénonça  les  abus, 
et  il  résolut  de  les  faire  cesser.  En  consé- 
quence, il  racheta  au  prix  de  dl4  sols  d'argent. 
la  poriion  du  droit  de  leyde  qu'il  avait  autrefois 
aliénée  ;  il  fit  aussi  l'acquisition,  au  prix  de  cinq 
eo!s.  du  droit  de  leyde  (1)  que  le  sire  de  Corene 
ava  t  pendant  quatre  jours  de  l'année.  D'après 
le  prix  que  nous  venons  de  mentionner,  il  lut 
convenu  que  Dodon  et  son  frère  Guignes  re- 
melLraient  à  saint  Hugues  tous  les  droits  qu'ils 
avaient  sur  le  marché  de  Grenoble,  et  sembla- 
blcmf-nt  (2)  est-il  dit  dans  l'acte ,  ils  ont  aban- 
donné toute  la  rapine  et  violence  qu'ils  avaient 
aecriutumé  de  faire  audit  marché. 

Or,  à  cette  époque,  deux  seliers  de  blé  se 
payaient,  prix  moyen,  trois  sous  d'argent.  Le 
prix  donné  par  saint  Hugues  ne  représentait 
donc  alors  guère  plus  de  quatre-vingts  setiers 


;  î)  Outre  l'impôt  en  blé  ,  saint  Hugues  acquit 
aussi  La  sixième  partie  des  langueg  de  bœuf  dont  la 
chair  était  exposée  en  vente. 

(2)  Similiter  dimiserunt  omnem  rapinam  et  vio- 
lentiam ,  quam  inmereato  faeere  $olebant. 


STATISTIQUE  DE  LA  FRANCE. 

de  blé,  et  cette  somme  paraît  modique  ;  mais  le 
droit  lui-même  était  alors  de  très  peu  de  valeur. 
Grenoble  avait  une  population  peu  considéra- 
ble ;  presque  tous  les  habilans  de  la  ville  et  de» 
campagnes  d'alentour  vivaient  du  produit  de 
leurs  terres  ou  de  leurs  albergemens  ,  et  le 
droit  de  leyde  ne  s'exerçait  que  sur  les  marchés 
publics,  qui  n'étaient  ni  si  abondans,  ni  si  fré- 
quens  qu'ils  l'ont  été   depuis.   D'ailleurs  ,  en 
abandonnant  cette  inféodation ,  Dodon  et  son 
frère  se  dégageaient  peut-être  de  droits  de  vas- 
salité fort  onéreux.  Au  reste,  pour  se  faire  une 
idée  de  l'accroissement  progressif  que  prit  le 
revenu  tiré  de  cet  impôt,  il  suffira  de  dire  que 
peu  de  temps  après  saint  Hugues  ,  les  évêques 
de  Grenoble  l'aliénèrent  au  prix  d'une  rente 
de  quarante  setiers  ,  et  que,  dans  le  dix-hui- 
tième siècle,  il  rendait  de  15  à  20  mille  livres 
par  au. — Il  fut  supprimé  sous  Louis  XVI,  avant 
la  révolution  de  17S9. 

Saint  Hugues  n'avait  pas  le  droit  de  faire  une 
suppression  semblable  et  d'abandonner  une 
partie  des  revenus  de  son  église  ;  mais  il  fit 
cesser,  en  rachetant  le  droit  de  leyde,  toutes  les 
rapines  et  to^lles  les  violences  que  s'étaient  per- 
mises Dodon  et  Guignes  dans  la  perception  de 
cet  impôt,  et  qu'il  ne  craignit  pas  de  qualifier 
ainsi  dans  l'acte  même  qu'il  passa  avec  eux  : 
espèce  de  flétrissure  publique  dont  il  les  mar- 
qua aux  yeux  de  leurs  concitoyens,  trop  long- 
temps victimes  de  leur  oppression. 


STATISTIQUE  DE  LA  FRANCE.  -  TERRITOIRE  ET  POPULATION. 


Archives  statistiques  du  Ministère  des  Travaux  publics,  de  l'Agriculture  et  du  Commerce, 


Nous  devons  h  M.  Martin  du  IVord.  mi- 
nistre du  commerce  .  la  publication  de 
ces  deux  volumes  qu'il  a  bien  voulu  nous 
communiquer.  L'un  est  le  commence- 
irent  de  l'œuvre  immense  dont  IVl.  Du- 
cbAtel  avait,  en  18.35.  donnt^  un  spécimen. 
Il  contient  to\il  ce  qui  concerne  le  ter- 
ritoire et  la  population  :  c'est  le  premier 
volume  d'une  statistique  générale  qui 
doit  offrir,  suivant  les  expressions  de 
ISI.  le  minisire  du  commerce  dans  son 
r.'ppoil  au  roi ,  «  l'exposé  de  tous  les 
faits  (jui ,  susceplildcs  d'(Mr(!  exprimés 
p;;r  des  nombres,  témoif:;noiil  de  l'état  de 
la  civilisation  ,  de  la  riciiesse  et  de  la 
force  de  la  société  française  actuelle , 


comparée  avec  la  société  française  des 
époques  antérieures.  »  — Le  second  con- 
tient différens  tableaux  dressés  dans  les 
bureaux  du  ministère  à  la  tôte  duquel 
se  trouve  aiijourfrhui  M.  Martin  du  INord. 
On  y  trouve  des  documens  pleins  d'inté- 
rôtrur  le  prix  du  froment  à  différentes 
époques,  sur  les  produits  du  sol  français 
et  la  consouimnlion  présumé*^  de  ses  ha- 
bitans.  sur  l'clal  de  l'agriculture  en  gé- 
néral. 

On  s'est  demniulé.  à  l'occasion  de  ces 
publications,  si  réellement  la  statistique 
était  utile.  Kn  vérité,  nous  ne  compre- 
nons pas  qu'une  pareille  question  ait  pu 
ôlre  posée  avec  réflexion ,  encore  moios 


TERRITOIRE  ET  POPULATION. 


313 


qu'elle  ait  reçu  une  réponse  nf^gative  de 
la  part  de  plus  d'un  écrivain.  Les  recher- 
ches statistiques ,  sur  le  territoire  et  la 
population,  par  exemple,  ont  un  résul- 
tat clair  et  positif  :  elles  sont  indispen- 
sables dans  notre  état  social  actuel.  Com- 
ment ,  en  effet ,  répartir  équitableoaent 
la  contribution  foncière,  si  l'on  ne  con- 
naît pas  l'étendue,  la  nature,  le  produit 
des  différentes  espèces  de  terrain  qui 
composent  le  sol  de  la  France?  Comment 
asseoir  la  conlribuiion  personnelle  qui 
ne  se  paie  que  par  les  individus  remplis- 
sant certaines  conditions  d'âge,  de  posi- 
tion, de  for î une,  si  l'on  n'a  pas  d'abord 
dénombré  la  population  et  connu  l'état 
civil  de  chacun  de  ceux  qui  la  compo- 
sent ?  Aucun  homme  sensé  ne  saurait 
donc  aujourd'hui  nier  l'utilité  de  la  sta- 
tistique qui  est  un  instrument  nécessaire 
au  pouvoir  et  à  ses  agens. 

Au  lieu  de  se  demander  si  la  statistique 
en  général  avait  quelques  résultats  avan- 
tageux ,  il  fallait  dire  :  •■  Les  documens 
statistiques  ,  publiés  par  M.  le  ministre 
du  commerce,  ont-ils  quelque  utilité?  » 
Question  particulière  tout-à-fait  indé- 
pendante de  la  question  générale.  Voici 
en  peu  de  mots  ce  que  nous  en  pen- 
sons. 

Pour  la  plupart  de  ceux  entre  les  mains 
de  qui  ces  documens  peuvent  tomber,  ils 
ne  seront  qu'un  objet  de  pure  curiosité. 
Ceux-là  chercheront  quelle  a  été  depuis 
le  siècle  dernier  l'accroissement  de  la 
population,  quelles  sont  maintenant  l'é- 
tendue des  terres  labourables,  la  division 
des  propriétés,  combien  de  mûriers  exis- 
tent en  France  ,  combien  de  fabriques 
de  sucre  de  belleravcs,  etc.  Ils  y  verront 
l'état  de  la  civilisation  française  dans 
tout  ce  qui  est  susceptible  d'être  exprimé 
par  des  nombres.  Qu'ils  puissent  ensuite 
comparer  cet  état  à  celui  de  la  France 
d'autrefois  ,  c'est  ce  qui  ne  nous  paraît 
guère  possible,  quoi  qu'en  dise  M.  le  mi- 
nistre. Car  il  faudrait  avoir  sur  les  temps 
anciens  des  documens  aussi  positifs. 
au<!si  précis  ,  aussi  complets  que  c<ux 
qu'il  nous  présenle  lui-ui6me  aujour- 
d'hui, pour  établir  la  comparaison  sur 
des  bases  exactes  et  juger  en  connais- 
sance de  cause. 

Quelques  personnes,  en  petit  nombre, 
il  faut  le  reconnaître,  aiment  à  se  rendre 


compte  de  tout  ce  qu'elles  voient.  Les 
documens  statistiques  seront  pour  elles 
la  source  d'une  foule  de  ces  questions 
que  le  lec'eur  s'adresse  en  parcourant 
un  livre,  et  dont  il  ne  trouve  pas  la  solu- 
tion dans  le  livre  môme.  Ils  attireront 
leur  attention  sur  tel  ou  tel  sujet  curieux 
ou  utile,  mais  il  ne  faut  pas  leur  deman- 
der davantage  ;  et  c'est  déjà  beaucoup. 
Ainsi,  ouvrez  la  Statistique  de  la  France, 
à  l'endroit  où  sont  consignées  les  nais- 
sances des  enfans  légitimes  et  des  enfans 
naturels  de  1800  à  1835  ,  vous  verrez  l'ac- 
croissement des  naissances  légitimes  sui- 
vre constamment  celui  de  la  population, 
et  même  rester  un  peu  au  dessous  du 
chiffre  proportionnel   qu'il  devrait  at- 
teindre. D'un  autre  côté,  cependant,  le 
nombre  des  enfans  naturels  augmente  de 
près  de  moitié  dans  le  même  espace  de 
temps ,   et   dépasse   ainsi   considérable- 
ment la  population.  D'où  vient  cette  dif- 
férence? quelles  en  sont  les  causes?  Les 
Documens  statistiques  ne  répondent  pas, 
ne  peuvent  pas  répondre  à  cette  ques- 
tion. Mais  ils  la  présentent  à  votre  esprit 
en  vous  dénonçant  le  fait.  Il  vous  appar- 
tient ,   par  des  éludes   ultérieures  ,  de 
chercher  remède  à  cette  plaie  dont  les 
documens  tous  montrent  la  profondeur. 
Telle  est  l'utilité  des  documens  publiés 
par  31.  le  ministre  du  commerce.  Objet 
de  curiosité  pour  les  uns ,  ils  éveillent 
dans  l'esprit  des  autres  le  désir  de  s'oc- 
cuper de  graves  et  belles  questions  d'é- 
conomie sociale.  Nous  avons  pensé  que 
plusieurs  des  chiffres  qu'ils  contiennent 
pourraient  intéresser  nos  lecteurs  :  nous 
les  donnons  brièvement. 

I.  TERRITOIRE.  La  superficie  totale  de 
la  France  est  de  52,768,618  hectares  88 
ares  72  centiares,  ou  26,714  lieues  car- 
nes 230  millièmes.  Près  de  la  moitié  de 
celte  surface  est  en  terres  labourables; 
un  dixième  est  en  prés,  1/25  en  vignes, 
près  de  1/7  en  bois;  un  autre  septième  est 
en  landes  ,  pâtis  et  bruyères.  Les  pro- 
priétés bAiies  couvrent  le  1/218  du  sol. 
Le  r'Ste  se  compose  de  vergers,  pépi- 
nières, cseraies,  étangs,  cultures  diver- 
ses, et  des  propriétés  non  imposables, 
telles  que  routes,  rivières,  forêts  de  l'É- 
tat, cimetières,  églises,  etc. 

La  récolte  des  céréales  en  1835,  com- 
prenant le  froment ,  le  méteil ,  le  seigle, 


314  STATISTIQUE  DE  LA  FRANCE. 

Torge,  le  sarrasin,  le  millet  et  maïs,  l'a- 
voine ,  les  légumes  secs  et  autres  menus 
grains,  a  donné  204,165,194  hectolitres  , 
dont  71,697,484  en  froment.  Elle  paraît  a- 
voir  étéera  ployée  à  peu  de  chose  près  dans 
les  proportions  suivantes  :  Les  hommes 
ont  consommé  un  peu  plus  de  la  moitié 
du  total  des  grains ,  et  en  particulier  les 
cinq  sixièmes  du  froment.  Les  animaux 
domestiques  ont  consommé  un  cin- 
quièmcj  un  septième  a  été  absorbé  par  les 
semences  ;  1/75  par  l?s  brasseries  ,  distil- 
leries ,  etc.  Le  dixième  restant  du  total 
des  grains  a  été  serré,  perdu  ou  exporté. 
En  1815,  nous  étions  obligés  de  recourir 
à  l'importation  :  la  récolte  totale  des 
grains  était  alors  de  132,094,470  hectol., 
dont  en  froment  39,460,971.  On  voit  que 
l'agriculture  a  fait  de  grands  progrès  de- 
puis lors  :  l'usage  des  pommes  de  terre 
s'est  répandu  de  plus  en  plus.  En  1815, 
558,965  hectares  étaient  ensemencés  en 
pommes  de  terre  :  on  en  comptait  en 
1835,  803,854  hectares. 

Culture  des  mûriers.  Les  pieds  de  mû- 
riers cultivés  en  France  en  1820,  s'éle- 
vaient à  9,631,674  :  en  1834 ,  à  14,879,404. 
De  plus  .  quelques  départemens  ont  es- 
sayé cette  culture,  et  pendant  cette  mê- 
me année  1834  ,  886.668  mûriers  ont  été 
plantés,  particulièrement  dans  la  Côte- 
d'Or  et  dans  Seine-et-Oise.  —  Le  produit 
de  la  récolte  de  cocons,  en  1820,  a  été  de 
5,229,896  kilogr.  ;  en  1834,  de  7,294,365; 
en  1835 .  de  9.007,967.  Le  prix  moyen  du 
kilogramme  de  cocons  a  été.  en  1820,  de 
3  fr.  43  c.  ;  en  18.34,  de  4  fr.  12  c.;  en  1835, 
de  3  fr.  82  c.  —  Les  soies  grèges,  c'est-à- 
dire  les  soies  séparées  du  cocon  ,  ont 
fourni,  en  1820,  453,770  kilogrammes,  au 
prix  moyen  de  46  fr.  14  c.  le  kil.:  en  1834, 
639,040  kil.  au  prix  moyen  de  61  fr.  3  c; 
en  18.35,  876,016,  au  prix  moyer!  de58fr. 
64  c.  La  récolte  de  l'année  1834  n'avait 
pas  été  bonne. 

Sucre  de  bciicraves.  On  comptait,  en 
France,  de  1835  à  18.36,  581  fabriques  de 
suci  e  indigène,  dont  542  en  activité  et  39 
en  construction.  La  quantité  de  bettera- 
ves^ mises  en  fabrication,  a  été,  pour  18.35, 
de  668.9S6.762  kilogrammes  ;  et  pour  1836, 
par  évaluation,  de  1.012  770, .589  kil.  Ta 
fabrication  a  produit  .30, .349. 340  kil.  de 
sucre  brut  ;  en  18.35,  cl  en  18.36,  par  éva- 
luation, 48,968,805  kil. 


Propriétés  de  l'Etat.  La  valeur  appro- 
ximative des  propriétés  de  l'Etat  en 
France,  est  de  1,277,295,629  fr.  Parmi  ces 
propriétés,  se  trouvent  comprises  celles 
relatives  au  service  des  cultes,  qui  se  ré- 
partissent ainsi  : 

74  évêchés ,  dont  la  superficie  est  de 
550,577  mètres,  et  la  valeur  en  capital , 
de  10,258.895  fr. 

86  séminaires  :  superficie,  978,012  m.  ■ 
valeur,  16,050.078  fr. 

31  Ecoles  secondaires  ecclésiastiques  : 
superficie.  171.436  m.;  valeur,  1,526,600. 

15  Ecoles  tenues  par  des  prêtres  ou 
des  religieuses  :  superficie,  73,271  m.  ; 
valeur,  2,863,000. 

39  Communautés  religieuses  et  autres 
propriétés,  4,458,415  m.  de  superficie;  va- 
leur, 2,349.000. 

Propriétés  des  communes.  Les  revenus 
des  propriétés  des  communes  se  sont  éle- 
vés, en  1833,  pour  les  37,187  communes 
qui  composent  la  France,  et  contenaient 
alors  une  population  de  32,569^223  habi- 
tans,  à  la  somme  de  25.828,817  f.  67  c.  Ces 
revenus  ,  s'ils  étaient  répartis  entre  tous 
les  Français  ,  donneraient  à  chacun  une 
somme  de  0,78  centimes.  Un  pareil  résul- 
tat fait  mieux  comprendre  que  tous  les 
raisonnemens  l'utilité  des  biens  commu- 
naux gérés  par  une  administration  gra- 
tui'e  et  appliquée  aux  besoins  généraux 
du  pays.  Si  une  commune  n'a  pas  de 
propriétés,  et  que  pour  obtenir  les  amé- 
liorations que  son  état  matériel  réclame, 
on  soit  obligé  d'imposer  les  liabitans,  les 
plus  graves  difficultés  surgiront  lorsqu'il 
s'agira  de  répartir  et  de  lever  les  con- 
tributions nécessaires.  Une  partie  des 
fonds  sera  nécessairement  g<ispillée  ;  et 
pour  pouvoir  affecter  aux  travaux  d'uti- 
lité générale  uiie  somme  effective  de  0,78 
centimes  par  habitant,  il  faudra  deman- 
der le  double  à  chacun  de  ceux-ci.  Dans 
beaucoup  d'endroits,  on  supplée  à  l'ab- 
sence ou  ù  l'insuffisance  de?  revenus  im- 
mobiliers par  des  impôts  indirects,  mis 
le  plus  souvent  sur  les  objets  de  con- 
sommation ,  par  les  octrois  établis  aux 
portes  des  villes.  Ces  impôts  gAnent ,  et 
les  habitans  de  la  ville  et  ceux  de  la  cam- 
pagne. Ils  font  peser  en  partie  sur  ces 
derniers  les  dépenses  de  la  ville:  dont  ils 
ne  dépendent  point,  occasionnent  sou- 
vent des  murmures ,  des  soulèvcmens , 


TERRITOIRE  ET  POPULATION. 


315 


et  de  temps  à  autre,  dans  les  momens  de 
trouble  et  d'effervescence  populaire,  on 
voit  les  paysans  armés  arriver  en  foule , 
pour  briser  les  portes  ,  lacérer  les  regis- 
tres de  l'octroi ,  et  introduire  désormais 
à  l'aise  le  produit  de  leurs  vergers  ou  de 
leurs  champs. 

Propriétés  particulières.  Le  nombre 
des  cotes  de  la  contribution  foncière  et 
leur  quotité ,  peuvent  nous  indiquer  jus- 
qu'à quel  point  les  propriétés  sont  divi- 
sées en  France,  et  quelle  progression  suit 
cette  division. 

En  1815,  1826  et  1835,  d'après  les  rele- 
vés de  l'administration  des  contributions 
directes,  on  comptait  pour  la  première 
de  ces  années,  10,083,751  cotes;  pour  la 
seconde,  10,296,693  ;  et  pour  la  troisième, 
10,893,528.  Ces  résultats  accusent-ils  en 
réalité  une  plus  grande  division  des  pro- 
priétés en  1835  qu'en  1815  ?  Nous  le 
croyons  ;  l'augmentation  du  nombre  des 
propriétés  imposables,  au  moyen  du  dé- 
frichement ,  est  trop  peu  considérable 
pour  avoir  seule  produit  l'élévation  du 
dernier  chiffre.  Il  est  d'ailleurs  à  la  con- 
naissance de  tous ,  que  des  propriétés 
considérables,  payant  des  contributions 
très  élevées ,  ont  été  séparées  en  une  in- 
finité de  lots  pour  être  vendues  plus 
avantageusement  par  leurs  maîtres  à  de- 
mi ruinés,  ou  par  des  spéculateurs  qui 
voyaient  dans  ce  commerce  de  biens  une 
source  de  fortune  pour  eux-mêmes.  Mais 
de  la  grande  division  des  propriétés .  il 
ne  faut  pas  conclure  à  l'augmentation 
du  nombre  des  propriétaires:  le  nombre 
des  cotes  ne  répond  pas  à  un  nombre 
égal  de  ces  derniers.  Le  même  individu 
peut  posséder  plusieurs  pièces  de  terre 
distinctes,  ce  qu'en  termes  d'adminis- 
tration on  appelle  des  parcelles  .  dont 
chacune  est  cotée.  Or.  lors  du  démem- 
brement d'anciennes  et  grandes  pro- 
priétés ,  il  est  rare  que  ceux  qui  achètent 
ne  possèdent  pas  déjà  quelques  mètres 
de  terrain.  En  général,  ici-bas,  ceux  qui 
ont  seulement ,  peuvent  encore  avoir  ; 
la  richesse  suit  la  richesse.  11  y  a  bien 
peu  d'exceptions  à  celle  règle  ,  et  les 
hommes  qui  font,  comme  on  dit,  leur 
fortune  ,  dans  toute  la  rigueur  du  mot , 
sont  rares.  La  seule  conclusion  générale 
qu'on  puisse  légitimement  tirer  de  la 
plus  grande  diTÏsion  actuelle  de  la  pro- 


priété ,  paraît  être  celle-ci  :  C'est  que  la 
propriété  foncière  se  trouve  aujour- 
d'hui un  peu  moins  inégalement  répartie 
qu'elle  ne  l'était,  il  y  a  vingt-ans,  entre 
les  mêmes  (sauf  quelques  exceptions)  pro- 
priétaires. 

Voyons  maintenant  dans  quelle  pro- 
portion les  terres  sont  divisées  d'après  la 
quotité  des  cotes.  On  compte  5,205,411 
cotes  au  dessous  de  cinq  francs,  c'est-à- 
dire  5,205,411  propriétés  ou  parcelles , 
payant  une  contribution  foncière  de 
moins  de  cinq  francs.  1.751,994  payant 
de  cinq  à  dix  francs  ;  — 1,514,251,  de  dix 
à  vingt  ;  —  739,206,  de  vingt  à  trente  ;  — 
684,165,  de  trente  à  cinquante; — 553,230, 
de  cinquante  à  cent;  —  341,159,  de  cent 
à  trois  cents  ;  —  57,555 ,  de  trois  cents  à 
cinq  cents;  —  33,196 ,  de  cinq  cents  à 
mille;  — 13,361,  mille  francs  et  au  dessus. 
—Total,  10,893,588.  Les  propriétés  payant 
seulement  moins  de  cinq  francs  de  con- 
tribution foncière  ,  forment  donc  près 
de  la  moitié  du  nombre  total  des  pro- 
priétés cotées  en  France.  Une  terre  qui 
paie  cinq  francs  de  contribution  a  une 
valeur  d'environ  six  cents  francs  en  ca- 
pital. L'inégale  répartition  des  impôts,  à 
laquelle  on  n'a  pas  encore  remédié,  ne 
permet  pas  de  fixer  plus  exactement 
cette  valeur.  Les  cotes  de  mille  francs 
et  au  dessus  donne>tt  13,361  propriétés 
d'une  seule  pièce,  dont  les  moindres  sont 
d'une  valeur  d'environ  cent  vingt  mille 
francs. 

Voies  de  communication.  Le  cours  des 
rivières  navigables  de  la  France  est  de 
8,964,408  mètrefi  :  la  longueur  des  ca- 
naux, de  3,699,931  m.  Le  nombre  de  ces 
derniers  était  de  74  au  commencement 
de  1837. 

Le  nombre  total  des  routes  royales , 
en  1824,  était  de  598,  sur  un  développe- 
ment de  32,077,061  mètres.  Il  estaujour- 
d'hu  i  de  630,  et  leur  parcours  de  34,51 1 ,876 
mètres;  un  peu  plus  du  dixième  de  cette 
étendue  est  pavé;  les  trois  quarts  sont 
en  empierrement ,  dont  la  majeure  par- 
tie bien  entretenue.  Le  reste  est  en  la- 
cune. 

Les  routes  départementales,  au  nom- 
bre de  1381  ,  parcourent  une  étendue  de 
36,578,563  mètres.  11  y  a  en  outre  468,257 
chemins  vicinaux  qui  parcourent  771, 
458,790  mètres. 


316  STATISTIQUE  DE  LA  FRANCE, 

L'étendue  totale  des  communications 
par  terre  ,  roules  royales  ,  départe- 
mentales et  chemins  vicinaux .  est  fie 
842,549,229  mètres,  ou  216,145  lieues 
moyennes.  0,51  millièmes.  L'étendue  to- 
tale des  communications  par  eau,  est  de 
12,664,339  m.,  ou  3,248  lieues  moyennes, 
870  m.  —  Total  général,  par  teiie  et  par 
eau.  en  kilomètres,  855.213  kil.  568  m.; 
en  lieues  moyennes,  219.393  l.  921  iï  ill. 

Les  routes  départementales  traversent 
18,188  ponts  et  ponceaux.  En  outre.  4  504 
de  ceux-ci  sont  en  coîistruclion.  Le  nom- 
bre des  ponts  existant  en  France,  et  ayant 
vingt  mètres  ei  pins  de  longueur  entre 
les  cultes,  est  de  1663.  dont  1189  en 
pierre  ;  296  partie  eu  pierr^^ ,  parlie  en 
bois  ;  93  en  bois  ;  85  en  fer.  Leurs  arches 
ou  travées  sont,  en  tout,  au  nombre  de 
7,825. 

Les  chemins  de  fer  existant  en  1836,     moyen  des  naissances  anni.elies,  M.  Nec- 
étaient  au   nombre  de  six.  Ce  sont  les     ker  a  évalué  le  nombre  des  Français  à 


drézieux.  Le  premier  et  les  deux  der- 
niers seulement  étaient  alors  en  pleine 
activité.  Les  autres  n'avaient  jusque  là 
vécu  que  d'espérances;  à  quoi  bon  les 
faire  figurer  dans  ce  volume  avec  des  ti- 
tres aussi  poopeux  et  dans  un  tableau 
séparé? 

IL  Population.  Le  dénombrement  de 
1836  a  donné  33,540,910  babitans  à  la 
France.  Voici  ians  quelle  proportion  la 
population  s'e>t  accrue  depuis  le  com- 
mencement du  dix-huitième  siècle.  En 
1700.  d'après  le  dénombiemcat  fait  par 
les  intendans  de  provinces ,  la  France 
comptait  19,669.320  babitans.  c'est-à-dire 
740  par  lieue  cari  ée  ;  eo  1762,  d'après  les 
dénombremens  individuels  et  ceux  des 
feux,  on  tioîive  21,769,103  hahitans,  soit 
819  par  lieue  carrée  ;  en  1784  ,  en  calcu- 
lant  ia   population   d'après  le  nombre 


chemins  de  Saint-Etienne  à  Lyon,  d'Alais 
à  INîmes,  d'Epinal  au  canal  de  Bourgo- 
gne, de  Montpellier  à  Cette,  de  Saint- 


Etienne  à  Andrézieux,  de  Roanne  à  Au-     ainsi  qu'il  suit 


24,800,000  ,  soit  936  babitans  par  lieue 
carrée.  Depuis  l'année  1801,  l'augmenta- 
tion successive  de  la  population  a  eu  lieu 


inées  1801 

27,349,033  habitans. 

soit 

1,024 

par 

lieue  carrée 

-   1806 

29,107,425 

— 

)> 

— 

-    1811 

j  i   » 

— 

1,089 

— 

—   1821 

30,461,875 

— 

1,140 

— 

-    1826 

31,858,937 

— 

» 

— 

—    1831 

32,569,223 

— 

1,219 

— 

1836 

33,540,910 

— 

1,256 

— 

De  1801  à  1835.  lenombre  total  des  nais- 
sances a  été  dc33.226,422,  dont  17,135,441 
du  sexe  masculin,  e!  16  090,978  du  exe 
féminin.  Celui  des  décès,  dans  le  même 
espace  (le  temps,  3  été  de  27,901,362,  dont 
14,228.3.39  pour  les  hommes,  et  13,673,023 
pour  les  femms.  Il  naît  17  hommes  con- 
tre 16  40/100  femmes;  il  en  meurt  26 
contre  25  62/l(;().  11  devrait  donc  se  trou- 
ver, à  l'époqiu;  des  recensemcus  ,  plus 
d'hommes  (jue  de  femmes.  Cependant  le 
recensement  de  1S.36  donne;  16,460.701 
hommes  coidre  t7,(»80.209  femmes.  Ce 
résultai  singulier  ne  peut  s'expliquer 
qu'en  ;iduu:tlant  lémigialiou  d'un  graïul 
nombre  d'hommes  ou  leur  dérès  en  pays 
étranger,  décès  re^té  inconnu  en  France, 
et  qui ,  s'il  avait  éié  porté  sur  nos  regis- 
tres de  l'Etal  civil ,  montrerait  (jue   le 


chiffre  de  la  mortalité  pour  les  hommes 
est  bien  plus  élevé  que  celui  de  26  ;  25 
62/100.  Durant  les  guerres  de  l'empire, 
combien  d'hommes  sont  morts  à  l'étran- 
ger sans  que  jamais  ,  depuis  ,  leurs  fa- 
milles en  aient  reçu  aucunes  nouvelles! 
le  nombril  en  est  plus  élevé  qu'on  ne  le 
croirait  atx  premier  abord.  Autrement, 
comment  exidiquer  cette  différence  énor- 
me dans  le  total  des  individus  de  chacun 
des  deux  sexes,  que  l'on  trouve  aux  re- 
censemcus de  1806  et  de  1821?  Le  pre- 
mier offre  en  [)lus  ,  pour  les  femmes, 
4*9,000;  le  second,  878  898.  Comment 
cela  se  fait  il.  pni.squ'il  est  né,  dans  l'in- 
tervalle de  1800  h  1821,  plus  d'hommes 
que  de  femmes?  11  faut,  qu'entre  ces  deux 
époques  ,  il  ait  péri  plus  de  cinq  cent 
mille  français  sur  la  terre  étrangère. 


TERRITOIRE  ET  POPULATION.  3W 

A  l'époque  de  chacun  des  recensemens  j  naissances,  décès  et  mariages,  au  nombre 
généraux ,  voici  quel  a  été  le  rapport  des  |  total  des  habitans  : 

1801  une  naissance  sur  29  habitans  0,77.  Un  décès  sur  35  42.  Un  maria,  sur  134,78 


1806 
1821 
1826 
1831 
1836 


31,77 
31,55 
32,11 

33,00 
33.75 


37,23 
41.09 
38,04 
40,69 
41,08 


138,72 

136,79 
128,76 
132,58 
121,74 


Ce  tableau  paraît  confiimer  ce  qu'on  a 
remarqué  souvent  de  pu  isu  a  certain  nom- 
bre d'années,  que  le  nombre  des  naissan- 
ces diminue  bien  que  celui  des  mariages 
augmente.  En  effet,  on  ne  voit  plus  guère 
de  ces  nombreuses  famil'es  comme  en 
élevaient  nos  pères.  Est-c  '.  un  effet  de 
l'affaiblissement  des  races  ou  celui  de  la 
prévoyance  ?  Effrayés  des  théories  de 
Mallhus ,  les  pères  craindraient  ils  que 
les  subsistances  vinssent  à  manquer  un 


jour  à  leur  postérité,  si  celle-ci  devenait 
trop  nombreuse?  Question  délicate  que 
nous  ne  voulons  pas  traiter;  constatons 
seulement  le  f?it  qui  est  curieux  et  peut 
donner  à  réfléchir. 

Le  nombre  des  naissances  d'enfans  na- 
turels s'est  réparti  de  la  manière  sui- 
vante ,  durant  les  années  déjà  citées. 
Nous  mettons  en  regard  le  nombre  des 
naissances  légitimes. 


Années  1801 

—  1806 

—  1821 
1826 

—  1831 

—  1835  (1) 


802,052  Enfans  légitimes, 
808,970  — 

89r,ll7  — 

020,167  — 

y  î  5,504  — 

919,106  — 


41,635  Enfans  naturels. 
47,209  — 

68,247  - 

72,099  — 

71,339  — 

74.727  — 


On  conçoit  parfaitement  l'augmenta- 
tion successive  du  nombre  des  enfans  lé- 
gitimes, puisque  la  popuh;tion  s'accrois- 
sait aussi.  Mais  comaieni  s'expliquer 
celle  des  enfavis  naturels?  Pendant  que 
le  nombre  des  naissances  li^gitimes  se 
trouve  accra  iVun  dix-huilihme  au  bout 
de  trente-cinq  «ns,  celui  J.es  naissances 
d'enfans  naturels  l'est  de  ^.rès  de  moitié. 
Disproportion  flagrante  ,  qui  ne  témoi- 
gne pas ,  à  coup  sur,  du  progrès  de  la 
moralité  dans  notre  pays  ! 

Le  chiffre  des  suicides  s'est  augmenté 
du  quart  dans  l'espace  de  neuf  ans  ;  il 
était  de  1,542  en  1827  ;  eu  1835,  il  est  de 
2,235;  encore  ne  s'agit-il  t(ue  des  suicides 
connus  du  ministère  public.  Combien 
d'autres  qui  restent  cachés,  que  la  dou- 
leur des  familles  enseyelit  dans  un  si- 


lence éternel  ou  couvre  d'un  triste  et 
pieux  voile  !  Et  cependant,  2,235  suicides 
dénoncés  aux  procureurs  du  roi  ,  dans 
l'espace  d'une  année! 

Les  exécutions  par  suite  de  condam- 
nations à  mort,  qui  ont  été  de  80  en  1827, 
ne  sont  plus  que  de  41  en  1835.  Les  morts 
accidentelles  ,  au  nombre  de  4,744  en 
1827  ,  se  montent ,  en  18.35,  à  5,859.  Les 
travaux  de-;  mines  ,  des  chemins  de  fer, 
etc.,  n'ont  pas  peu  contribué  à  ce  résul- 
tat, qui  doit  appeler  l'attention  de  l'au- 
torité et  renîre  plus  active  sa  surveil- 
lance. 

Tels  sont  quelques  uns  des  chiffres  les 
plus  importans  contenus  dans  les  deux 
publications  de  M.  Martin  du  Nord. 

F.  L. 


(1)  A  la  place  de  183C  qui  ne  se  trouve  pas  dans  le  tableau  du  \oIume  de  Statistique. 


==3000^=*- 


315 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES 


LE   COUVENT   DE   SAINT-LAZARE  A  VENISE  ,  ' 
PAR  M.  Eugène  Bore  ,  membre  de  l'Académie 
arménienne  de  Saint-Lazare  et  du  Conseil  de  la 
Société  asiatique  de  Paris  (l). 

Voici  d'abord  une  note  exacte  de  ce  livre  ,  pu- 
bliée sous  forme  d''Âverlissemenl ,  dans  l'ouvrage 
même  ,  par  le  frère  de  l'auteur,  M.  Léon  Bore  ,  ac- 
tuellement professeur  d'histoire  au  collège  de 
Juilly. 

«  Quelques  explications  de  la  part  de  l'éditeur  ne 
«  seront  pas  ici  hors  de  propos.  Généralement,  avant 
«  de  s'engager  dans  la  lecture  d'un  livre,  on  aime  à 
«  savoir  quelque  chose  des  idées  et  des  circonstan- 
«  ces  qui  ont  présidé  à  sa  composition. 

«  Nous  déclarons  donc  tout  d'abord  que  le  présent 
«  volume  n'est  pas  une  oeuvre  fondue  d'un  seul  jet, 
«  mais  la  réunion  de  plusieurs  travaux  déjà  publiés 
«  séparément.  Nous  avouerons  même  qu'en  réalité  , 
«  car  il  faut  tout  dire  ,  Vauleur  ne  participe  à  cette 
«  publication  que  par  un  consentement  arraché  avec 
«  peine,  et  que  la  juxtà-position ,  comme  la  colla- 
«  tien  des  différons  textes ,  est  uniquement  le  fait 
a  de  Védileur.  Or,  voici  par  quels  motifs  celui-ci 
«  s'est  laissé  diriger. 

((  L'élude  des  littératures  orientales,  dont  l'his- 
(c  toire  et  la  philosophie  religieuse  peuvent  tirer 
«  tant  de  profit ,  n'est  malheureusement  le  partage 
«  que  d'un  peiit  nombre  d'initiés,  auxquels  le  Jour- 
«  nal  asialjijue  sert  de  feuille  officielle.  Mais  parmi 
«  ceux  qu'intéressent  les  résultats  chrétiens  de  ces 
«  explorations  de  l'Orient,  combien  qui  n'ont  pas 
«  à  leur  disposition  le  Journal  asiatique  !  C'est 
«  donc  rendre  service  à  cette  respectable  classe  de 
«  lecteurs,  que  de  reproduire  ailleurs  pour  eux  les 
«  articles  di;;ncs  de  leur  attention.  C'est  aussi  ce 
«  que  nous  avons  fait,  en  annexant,  sous  la  rubri- 
«  que  de  huitième  et  de  neuvième  chapitre,  deux 
«  importantes  dissertations  à  ropusciile  intitulé  :  /.r 
M  Coweiil  (le  Sainl-Lazare. 

«  Pour  ce  qui  est  de  l'opuscule  mémo  ,  fruit  d'im 
«  séjour  de  M.  Eu /.ène  Uiirè  à  Venise  dans  l'auîoninc 
«  de  IB.'.J,  il  fut  l.iissé  parle  jeune  professeur-snp- 
«  plèant  au  supérieur  îles  Mèthitaristcs  ,  comme  un 
«  ga  c  bien  faible,  si  Ion  lui,  de  son  affection  et  de 
«  sa  reconnaissance.  Et  non  scMlcmenl  le  manuscrit 
«  a  été  jUj'.è  digne  d'èlre  imprimé  aux  frais  cl  avec 
«  les  car  ctèrts  du  couvent  ;  il  a  de   plus  valu  à 

(1)  Un  Vol.  ln-12  de  2G0  pages  ,  chez  Debécourt , 
69 ,  rue  des  Sainls-l'èrcs }  prix  1  fr. 


«  l'auteur  le  titre  de  membre  honoraire  de  l'Acadé- 
«  mie  de  Saint-Lazare.  Mais  l'impression  s'étant 
«  faite  sans  que  M.  Eugène  Bore  put  revoir  les 
((  épreuves,  il  en  est  résulté  une  multitude  de  fautes 
«  typographiques,  dont  plusieurs  blessent  le  sens 
«  et  d'autres  la  langue.  Celte  raison  suffisait,  à  elle 
«  seule  ,  pour  faire  désirer  une  nouvelle  édition  ; 
'c  nous  ne  disons  pas  à  l'auteur,  que  sa  modestie 
(t  désintéresse  trop  complètement  dans  tout  ce  qu'il 
«  écrit ,  mais  à  ses  amis  et  admirateurs  nom- 
«  breux  ,  en  tète  desquels  l'éditeur  a  droit  de  se 
(c  placer.  Indépendamment  de  ce  motif,  en  quelque 
«  sorte  tout  personnel,  l'intéressante  nouveauté  des 
(C  renseignemens  sur  la  Société  des  Méchitarisles , 
«  réclamait  un  public  plus  nombreux  que  celui  des 
«  voyageurs  qui  achètent  la  Notice  au  couvent 
«  même. 

«  Mais  le  lecteur  trouvera  dans  ce  volume  plus 
«  que  l'histoire  toujours  si  curieuse  de  l'établisse- 
«  ment  d'un  ordre  religieux.  Il  y  trouvera,  en  grand 
a  nombre ,  des  doeumens  sur  les  croyances  primi- 
«  tives  de  l'Arménie  et  l'action  du  Christianisme 
(C  dans  ces  contrées  ,  doeumens  d'autant  plus  prê- 
te cieux  ,  qu'aujourd'hui  encore  ,  cette  portion  de 
(t  l'Eglise  d'Orient  esl,  pour  ainsi  dire,  inconnue 
«  parmi  nous. 

«  A  toul  ceci,  enfin,  l'on  a  cru  devoir  joindre  un 
«  extrait  d'une  description  de  rArmènie,  publiée 
(C  également  par  M.  Eugène  Bore,  dans  VUnivers 
«  pittvresque  de  Didot,  et  que  peuvent  consulter, 
«  en  son  lieu ,  ceux  qui  désirent  plus  de  détails.  » 
C'est  bien  là  une  sorte  de  table  des  matières  : 
mais  il  faut  lire  le  livre  même ,  si  l'on  veut  savoir 
rc  qu'il  renferme  d'idées  neuves  et  de  faits  ignorés. 
L'Arménie,  comme  il  a  été  dit  plus  haut,  étant  pour 
nous  une  terre  à  peu  près  inconnue,  M.  Eugène 
Doré  a  pris  à  lâche  de  nous  la  montrer  sous  toutes 
ses  faces.  Ainsi ,  sans  parler  d'une  statistique  com- 
plète de  ce  pays  ,  lacinelle  n'occupe  pas  moins  de 
2U8  colonnes  ,  dans  l'immense  collection  éditée  par 
Didot,  sous  le  litre  A'I'nicers  ititloresqtic;  outre  la 
traduction  presque  achevée  d'un  ouvrage  historique 
du  patriarche  Jean  VI,  où  so  trouvent  résumées  les 
anli(iues  traditions  arméniennes,  et  où  les  faits  re- 
ligieux et  pol.liqucs  du  neuvième  siècle  sont  racon- 
tés avec  délai!,  rinfaligahle  arménianislc  a  encore 
éi-rit  le  livre  (|ue  nous  annonçons  et  qui  comprend 
tant  de  choses!  El  le  \u\\i\  ,  à  peine  ûgé  de  vingt- 
huit  ans  ,  le  voilà  parti  seul,  à  l'heure  qu'il  esl,  pour 
1(|u(lque  nioiiastère  de  la  Terre-Sainle ,  où  il  s'enfer- 
mera duraul  une  année ,  durant  plusieurs  pcul-ètrc, 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


319 


pour  couronner  d'immenses  travaux  sur  la  lilléra- 
ture  chrétienne  de  l'Orient,  depuis  long-temps  com- 
mencés I  l^ue  le  Ciel  bénisse  ,  qu'il  prolé^je  surtout 
ce  périlleux  et  lointain  pèlerinage,  entrepris,  nous 
le  savons,  avec  encore  plus  d'amour  pour  la  religion 
que  pour  la  science  ! 

VOYAGE  DE  M.  CYPRIEN  ROBERT  EN  RUSSIE. 

Puisque  nous  en  sommes  au  chapitre  de  nos  amis 
en  voyage ,  nous  sommes  sûrs  de  faire  plaisir  aux 
lecteurs  de  VUniversilé Catholique,  en  leur  commu- 
niquant le  fragment  suivant  d'une  lettre  de  M.  Cy- 
prien  Robert,  qui  a  courageusement  consacré  sa  vie 
à  étudier  tout  ce  qui  concerne  les  différentes  parties 
de  l'art  chrétien. 

Moscou  ,  14  août  1337. 

((  ...c.  Me  voilà  maintenant  établi  à  Moscou,  au 
<(  moins  pour  deux  mois  ,  et  si  je  me  laissais  aller, 
«  je  crois  que  je  m'y  fixerais  pour  deux  ans,  tant 
«  ce  sanctuaire  de  l'Orient  chrétien  a  pour  moi  de 
«  charmes  !  Ce  n'est  pas  Rome  ;  mais  après  Rome  , 
«  je  ne  connais  pas  de  ville  qui  ait  un  attrait  plus 
«  puissant  que  celle-ci.  Le  Kreml  est  le  Campo 
a  Santo  de  l'art  byzantin.  Tout  ce  que  j'y  trouve 
K  réalise  complètement  mon  attente  :  il  y  a  là  un 
«  monde  d'art  et  de  symbolique  à  révéler.  J'y  passe 
«  tous  les  jours  quatre  heures  à  prendre  des  notes , 
((  que  je  rédige  ensuite.  J'ai  déjà  beaucoup  de  cho- 
«  ses  prèles,  et  aussitôt  que  tu  voudras,  je  pourrai 
«  te  les  envoyer.  Je  désire  aller  passer  l'hiver  à 
«  Constantinople,  pour  en  rechercher  l'étal  monu- 
«  irental  d'avant  l'invasion  tartare,  et  faire  ainsi  la 
u  comparaison  des  deux  capitales,  l'une  primitive, 
«  l'aulre  plus  récente  de  TEglise  d'Orient.  La  lillè- 
«  rature  sacrée  des  Slaves,  dans  laquelle  je  pénétre 
«  peu  à  peu ,  est  remplie  de  légendes  délicieuses,  et 
(t  les  rapports  de  leur  liturgie  avec  la  gnose  an- 
«  cienne ,  et  même  avec  la  cabale  judaïque  ,  sont 
«c  extrêmement  curieux  à  étudier.  Car  tout  ici  est 
«  symbolique  comme  dans  l'aniiquité.  Moscou  est 
«  plein  d'énigmes  ;  c'est  un  hiéroglyphe  qu'on  ne 
«  peut  expliciucr  qu'avec  la  science  des  mythes  de 
«  l'Asie,  et  que  le  vulgaire  des  voyageurs,  qui  le 
•<  jugent  avec  le  réalisme  européen,  trouve  bizarre 
«  et  capricieux  ,  lantlis  qu'au  contraire  tout  y  est 
<(  mathémaliquemenl  hiératique..,.  » 


NOUVELLES  ARCHIVES  HISTORIQUES  ,  PHILO- 
SOPUIQIKS  ET  LITTÉRAIRES,  REVUE  TUI- 
MESTIîll  LLE  ,  PUBLIÉE  PAR  PLUSIEURS 
MEMBRES  DE  L'UNIVERSITÉ  DE    GAND. 

Cette  entreprise  appelle  doublement  raltcnlion  et 
par  le  mérite  des  collaborateurs  à  en  juger  sur  la 
première  livraison  (avril  1857),  et  par  le  dévelop- 
pement que  l'indépendance  des  Bels^cs  semble 
donner  à  leur  litlèruturc.  Il  est  vrai  qu'ils  emprun- 
tent notre  limga^^o  et  le  concours  mèine  de  plu- 
sieurs Français.  iMais  (pii  doit  s'en  étonner  moins 
que  nous  i  et  sans  trop  nous  vanter  de  cette  espèce 


d'avantage,  remercions-les  d'accueillir  en  frères 
ceux  que  nous  n'avons  pas  su  retenir  parmi  nous  et 
félicitons-aous  de  leurs  succès  qui  accroissent  les 
nôtres.  M.  lluet ,  à  qui  ses  triomphes  d'écolier 
avaient  déjà  fait  une  véritable  réputation  dans  Tuni- 
versité  de  Paris ,  se  trouve  en  fort  bonne  compagnie 
à  l'université  de  Gand ,  où  il  est  chargé  de  l'ensei- 
gnement de  la  philosophie.  Les  Nouvelles  Archives 
nous  prouvent  que  MM.  d'Hane ,  Lenz  et  Moite  sont 
des  littérateurs  distingués  ,  et  une  telle  collaboration 
doit  remplir  le  dessein  qu'elle  se  propose  ,  de  com- 
mencer enfin  une  litléiature  nationale  en  Belgique , 
et  de  répandre  dans  les  esprits  le  goût  des  études 
sérieuses  et  fortes.  Cette  revue  contiendra  des  arti- 
cles originaux,  soit  théoriques,  soit  critiques,  sur 
des  points  importans  d'histoire ,  de  philosophie , 
d'économie  politique  ,  de  philosophie  du  droit  et  de 
haute  littérature.  En  laissant  de  côté  les  questions 
personnelles  et  les  intérêts  trop  mobiles  de  la  poli- 
tique présente ,  on  se  réserve  cependant  le  droit  de 
discuter  les  principes  et  les  institutions  qui  se  rap- 
portent à  l'instruction  publique  du  pays. 

L'Etat  de  Borne  sous  ses  derniers  rois,  morceau 
a-sez  étendu  qui  ouvre  le  recueil,  a  pour  objet 
d'éclaircir  les  antiquités  romaines ,  et  de  rechercher 
la  force  naissante  de  Rome,  dans  un  développe- 
ment commercial ,  d'après  les  données  statistiques 
que  nous  ont  conservées  divers  documens.  Il  fau- 
drait avoir  lu  le  traité  de  M.  Moke  moins  rapide- 
ment que  je  n'ai  fait,  pour  admetlre  ou  rejeter  ses 
observations  et  ses  conclusions  ;  mais  il  n'a  pas 
moins  soulevé  une  question  tout-à-fait  neuve,  cu- 
rieuse; il  la  discute  habilement,  et  je  regrette  de 
n'avoir  pas  connu  ce  travail  avant  de  publier  la 
seconde  édition  de  mon  histoire  romaine. 

M.  Huet,  dans  un  premier  article,  examine  l'ouvra- 
ge posthume  de  de  Maislre  sur  le  chancelier  Bacon. 
Le  talent  de  style  n'est  pas  la  seule  chose  a  remar- 
quer dans  cet  article  ;  ce  jeune  écrivain  avec  une 
grande  indépendance  regarde  et  juge  l'illustre  chan- 
celier et  son  rude  jouteur;  et  tout  en  improuvant 
les  boutades  aristocratiques  de  de  Maislre,  en  ren- 
dant toute  la  justice  possible  à  Bacon  ,  il  convient 
franchement  que  le  philosophe  anglais  est  réelle- 
ment fort  au  dessous  de  sa  réputation.  Il  promet  un 
second  article  ,  qui  doit  avoir  une  pli  s  haute  vue 
sur  la  méthode  de  Bacon  ,  et  sur  l'importance  des 
méthodes  en  général ,  que  l'on  a  trop  exagérée  de- 
puis Condillac.  Je  crois  cela  comme  lui;  mais  peut- 
être  en  examinant  aussi  de  plus  prés  l'Esprit  des 
Lois  et  le  Contrat  social,  changera-t-il  d'avis  sur  la 
profondeur  et  l'ulililé ,  beaucoup  trop  vantées,  de 
tels  rroiiumens.  l'eut-èlre  reviendra- l-il  à  l'avis  de 
de  Maislre,  sauf  les  boutades  encore,  qui  pourtant 
sont  si  plaisantes. 

Les  recherches  de  M.  Lenz  sur  l'état  moral  de  la 
Flandre  au  XVl"^  siècle,  en  vengeant  les  Gaulo's 
de  reproches  fort  injustes,  donnent  (|uelquo  idée 
de  la  vie  intérieure  des  comnuines  de  Flanilre;  des 
rcciuMclus  de  ce  genre  maintenant  surtout  sont 
d'un  (;rand  intérèl. 


320 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


Enfin  M.  d'Hane,  administrateur-inspecteur  de 
l'université  de  Gand,  dans  le  dernier  article  de  ce 
numéro  nous  fait  connaître  quelle  est  la  liberté 
d'enseignement  en  Belgique.  Les  nouvelles  archives 
de  Gand  seront  lues  avec  plaisir  en  France,  si  elles 
continuent  comme  elles  ont  commencé.         E.  D. 


MONUMENS  DE  L'HISTOIRE  DE  SAINTE  ELISA- 
BETH ,  DUCHESSE  DE  THLK1N<JE;  RECUEIL- 
LIS PAR  LE  COMTE  DE  MONTALEMBERT , 
PAIR  DE  FRANCE,  ET  PUBLIÉS  PAR  ACHILLE 
BOBLET. 

A  une  époque  où  la  régénération  catholique  de 
l'art  semble  avoir  quelques  chances  de  s'effectuer, 
après  trois  siècles  d'égaremens ,  il  semble  qu'on  ne 
puisse  rendre  de  meilleur  service  aux  amis  de  l'art 
chrétien  que  de  leur  faire  connaître  à  la  fois  et  les 
monumens  élevés  par  les  grands  artistes  des  siècles 
catholiques,  et  les  nobles  tentatives  de  ceux  qui,  de 
nos  jours ,  ont  résolu  de  purifier  les  sujets  religieux 
trop  long-temps  profanés.  L'histoire  de  sainte  Eli- 
sabeth offre  une  occasion  toute  naturelle  de  concou- 
rir à  ce  but ,  puisqu'elle  a  fourni  des  inspirations  à 
plusieurs  peintres  célèbres  des  anciennes  écoles  d'I- 
talie et  d'Allemagne  ,  en  même  temps  qu'aux  ar- 
tistes les  plus  distingués  de  cette  nou>elle  école  al- 
lemande ,  qui  renferme  en  elle  tous  les  germes  de 
salut  pour  l'art,  et  qui  est  encore  presque  totalement 
inconnue  en  France. 

M.  Boblet  a  donc  résolu  de  publier  sous  le  titre 
de  Monumens  de  VHisloire  de  sainle  Elisabeth  , 
une  collection  de  gravures  tant  au  trait  que  termi- 
nées ,  qui  reproduiront  les  différenles  œuvres  de 
peinture  et  de  sculpture  qui  ont  été  consacrées  à  la 
gloire  de  la  chère  Sainte.  Cette  collection  sera  pré- 
cédée d'une  Introduction  sur  Vétat  actuel  et  les  des- 
tinées de  l'art  religieux. 

I.  Kcoi.ES  ANCIENNES.  La  figute  de  sainte  Elisa- 
beth, telle  qu'elle  a  été  représentée  par  Fra  Angelico 
da  Fiesole,  Taddeo  Gaddi,  André  Orgagna  ,  Sandro 
Bottirelli ,  un  anonyme  de  l'école  de  Cologne,  Lucas 
de  Leyde  et  Ilans  Henmieling. 

II.  ÉCOLE  Ai.LKMANDE  MODERNE.  Lc  Miracle  des 
Roses,  par  Frédéric  Owerbeck ,  dessin  fait  exprés 
par  co  célèbre  peintre  pour  notre  collection.  La 
Sainte  distribuant  des  aumônes,  par  Frédéric  Millier, 
de  Cassel  ;  plusieurs  sujets  par  A.   Flalze,  peintre 


tyrolien  établi  à  Rome.  Enfin  une  série  de  douze 
sujets  tirés  de  la  vie  de  la  Sainte  par  Octave  Uauser, 
jeune  artiste  qui  marche  avec  un  talent  précoce  sur 
les  traces  d'Owerbeck.  Voici  l'indication  de  ces  su- 
jets : 

lo  Elisabeth  déposant  sa  couronne  au  pied  de  la 
croix,  ch.  m; 

2"  Elisabeth  recevant  un  gairoir  de  son  fiancé, 
ch.  IV  ; 

5°  Mariage  de  Louis  et  d'Elisabeth ,  ch.  iv  ; 

40  La  Sainte  assistant  les  malades,  ch.  vm; 

S»  Elle  met  un  lépreux  dans  le  lit  de  son  mari, 
ch.  vni  ; 

6»  Un  ange  lui  apporte  un  manteau  et  une  cou- 
ronne ,  ch.  XI  ; 

^°  Retour  du  duc  Louis  après  la  disette  ,  ch.  xiv  ; 

8»  La  Sainle  découvre  la  croix  des  croisés  dans 
l'aumônière  de  son  mari ,  ch.  xv  ; 

90  Adieux  de  la  Sainte  et  de  son  mari.  ch.  xv; 

10»  Elle  est  chassée  de  la  Wartbourg,  ch.  xviii  ; 

Ho  Des  ambassadeurs  du  roi  de  Hongrie  viennent 
la  trouver,  ch.  xxv; 

12"  Sa  mort ,  ch.  xxix. 

m.  SCULPTURE.  La  châsse  delà  Sainte,  sa  statue 
à  Marbourg>  le  bas-relief  de  son  tombeau  et  ceux 
en  bois  des  autels  de  son  église  de  Marbourg.  —  Le 
Miracle  des  Roses ,  par  H.  Schwanthaler,  chef  do 
l'école  catholique  de  sculpture  à  Munich. 

IV.  Un  grand  vitrail  de  la  cathédrale  de  Cologne 
qui  représente  la  Sainte  ;  diverses  médailles  ;  mi- 
niatures d'anciens  manuscrits ,  etc. 

V.  Vues  du  château  de  Wartbourg  et  de  la  Tille  de 
Marbourg  ,  entre  lesquels  elle  a  partagé  sa  vie. 

Eafin  ,  un  frontispice  très  orné  reproduisant  le  pi- 
gnon de  la  façade  principale  de  l'église  de  Marbourg, 
dont  le  grand  portail  sera  en  outre  représenté  sur  la 
couverture. 

Conditions  de  la  souscription. 

La  collection  aura  au  moins  trente  planches  sur 
quart  colombier  ;  chaque  planche  aura  une  feuille  de 
texte  explicatif. 

Le  prix  de  chaque  livraison,  contenant  trois  plan- 
ches ,  sera  de  tkois  francs  sur  papier  de  Chine. 

La  première  livraison  paraîtra  le  1"^  décembre 
prochain  ,  et  les  suivantes  do  vingt  jours  en  vingt 
jours  jusqu'à  la  lin  do  la  publication. 

A  Paris  ,  A.  Boblet  ,  éditcMir,  quai  des  Augus- 
tins,  37  ;  Debécourt,  lib.,  ruo  des  Saints-Pères,  61). 


►f-O-f- 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


I  •r,;Xi\,m',m\mm  iW 


Mm^$  M^0cx(xU$. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE 

POLITIQUE. 


TREIZIÈME  LEÇON  (1). 

De  ^Économie  politique  en  France  et  en  Europe 
pendant  le  règne  de  Louis  XVI  (1774  à  1793). 


Des  causes  de  la  réTolution  française. — Causes  po- 
litiques et  financières.  —  La  noblesse  et  le  clergé. 

—  Leurs  privilèges  et  leurs  charges.  —  Abus  dans 
leur  sein  et  dans  la  magistrature.  —  Importance 
du  tiers-état.  — Réformateurs  philosophes.  — Af- 
faiblissement des  croyances  dans  la  génération 
nouvelle.  —Catastrophe  imminente. — Louis  XVI 
et  ses  qualités. —  Malesherbes,  Turgot  et  Necker. 

—  Leurs  réformes  et  leurs  fautes.  —  Indépen- 
dance des  États-Unis.  —  Joly  de  Fleury  et  de  Ca- 
ionne.  —  Désordre  dans  les  finances. 

Nous  sommes  arrivés  à  l'époque  fatale 
où  la  France  devait  voir  substituer  vio- 
lemment le  dogme  absolu  de  la  souverai- 
neté du  peuple  à  ses  traditions  de  mo- 
narchie tempérée;  un  système  de  nivel- 
lement et  d'égalité  universelle  h  son 
antique  classement  hiérarcliique  ;  la 
déclaration  des  droits  du  citoyen  à  la 
pratique  de  ses  devoirs  ;  rindifférence ,  le 
mépris  et  la  haine  de  toute  religion  à  l'in- 
fluence si  long-temps  lutélaire  du  ca- 
tholicisme ;  et ,  par  une  conséquence 
naturelle,  les  abstractions  d'une  philo- 
sophie bornée  à  l'existence  matérielle  de 
l'homme  aux  lois  morales  sur  lesquelles 
s'appuyaient  les  théories  économiques 
des  sociétés. 

(I)  Voir  la  12«  leçon  dans  le  dernier  n"  ci-dessus, 
p.  iM. 

tO«B.  ly.—  ii«  23.  183». 


Un  événement  aussi  immense  que  la 
révolution  de  1789  ne  pouvait  être  l'effet 
de  causes  simples  et  instantanées,  pas 
plus  que  l'œuvre  de  quelques  hommes  et 
d'une  génération.  Cette  explosion  formi- 
dable, dont  nos  jeunes  années  ont  été 
les  témoins  et  qui  a  couvert  le  monde 
entier  de  ruines  et  de  débris,  a  une 
origine  éloignée  et  des  causes  de  diverse 
nature  qu'il  importe  de  rechercher,  bien 
que  déjà  peut-être  nous  les  ayons  fait 
suffisamment  pressentir. 

En  effet,  si  l'on  doit  attribuer  au  dé- 
veloppement de  l'élément  catholique  les 
premiers  progrès  de  la  société  française 
et  sa  tendance  constante,  d'une  part 
vers  le  perfectionnement  moral  et  phy- 
sique de  l'humanité  qui  constitue  la 
véritable  civilisation,  et  de  l'autre  vers 
la  consécration  de  l'égalité  des  citoyens 
devant  la  loi ,  qui  renferme  les  véritables 
libertés  publiques;  si  l'on  considère  que 
le  monopole,  les  privilèges  abusifs,  la 
cupidité,  le  despotisme,  l'usurpation 
des  droits  des  peuples  sont  aussi  opposés 
à  lesprit  du  catholicisme  que  la  licence, 
l'insubordination,  la  révolte  et  l'anar- 
chie; et  si  l'on  reconnaît,  enfin,  que  la 
société  française  était  régie  par  des  prin- 
cipes d'où  dérivaient  les  droits  et  les 
devoirs  de  tous,  rois  ou  peuples,  magis- 
trats ou  citoyens,  pontifes  ou  fidèles,  on 
aura  facilement  aperçu  dans  la  déviation 
et  l'affaiblissement  de  ces  principes  les 
véritables  causes  de  la  maladie  morale 

21 


322 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


qui  a  ruiné  les  bases  de  la  monarchie ,  et 
a  fini  par  plonger  la  nation  entière  dans 
les  convulsions  d'une  terrible  agonie. 

Un  des  plus  heureux  et  des  plus  infail- 
libles résultats  du  développement  libre 
et   naturel  de   Télément   catholique   en 
France,  eût  été  sans  doute  de  conduire 
par  degrés  et  avec  sagesse  le  royaume 
aux  conditions  d'une  monarchie  tempé- 
rée, où  les  intérêts  de  toutes  les  classes 
sociales  se  fussent  trouvés  équitablemmt 
garantis  et  représentés.  Or  l'élude  de  nos 
annales  historiques  nous  montre  la  mar- 
che de  cet  élément  civilisateur  constam- 
ment entravée,  arrêtée  ou  délournéit  au 
profit  d'intérêts  égoïstes  et  au  préjudice 
des  droits  de  la  couronne  et  des  différens 
ordres  de  l'Etat.  Les  antiques  constitu- 
tions de  la  monarchie  sont  alternative- 
ment reconnues,  contestées,   retirées  et 
mises  en  oubli,  selon  les  hommes  et  les 
circonstances.  A  l'usurpation  de  la  féo- 
dalité succède  celle  des  communes .  et 
ensuite  des  assemblées  des  notables  et 
des  états  généraux.  La  puissance  dan„'e- 
reuse  des  grands  vassaux  de  la  couronne 
est  remplacée  par  le  despotisme  sanglant 
de  Richelieu,    et   les   prétentions    sans 
bornes  et  infinies   des   parlemens.    L<^s 
divers  pouvoirs  de  l'État  n'ayant  plus  de 
limites  fixes  et  déterminées  ,  se  trouv.  ut 
incessamment  dans  un  état  de  luf.e  que 
la  sagesse  ou  la  force  arrêtent  pour  un 
temps,  mais  qui  recommence  plus  ani- 
mée et  plus  fatale,  alors  que  le  ministère 
sage  disparaît  ou  que  la  main  du  niaitre 
s'entr'ouvre  ou  s'affaiblit. 

C'est  ainsi  que,  depuis  des  siècles, 
les  pouvoirs  publics  et  les  généra- 
lions  s'étaient  légué  les  fautes  et  leurs 
amères  conséquences,  et  que  tous,  plus 
ou  moins  directement,  ont  concouru  à 
détruire  l'ouvrage  d'autres  siècles  en 
arrêtant  les  améliorations  que  l'esprit 
religieux,  les  besoins  progressifs,  les 
lumières  et  It-s  vœux  de  la  nation  s'accor- 
daient pour  indiquer  et  pour  réclamer. 

Nous  n'a>ons  pas  besoin  de  signaler  un 
fait  saillant  et  qui  ressort  de  toutes  les 
pages  de  notre  histoire  moderne.  C'eU 
que  presque  toutes  nos  diverses  réactions 
politiqu«.s  ont  pour  origii.c  des  quesiions 
financières.  Or  c'est  surlout  Tinégaiité 
de  la  répartition  des  charges  publiques 
qui  a  toujours  donné  naissance  ou  servi 


de  prétexte  au  mécontentement  des  peu- 
ples et  à  l'opposition  des  ordres  de 
l'État  et  d;  s  parlenaens. 

Ici  nous  n'hésitons  pas  à  avouer  que 
cette   inégalité  ^*ait   condamnée  .   dans 
son    principe  .    par    l'esprit    catholique 
dont  l'essence  est  la  jpstice  et  la  charité. 
Toutefois,   nous   ne  condamnerons   pas 
légèrement  le  clergé  ni  la  noblesse  de 
France  .  qui ,  propriétaires  primitifs  du 
sol  et  premiers  ordres  de  l'État,  avaient 
concédé  leurs  propriétés  à  des  conditions 
d'où  dérivaient  le  privilège  de  l'exemp- 
tion de  quelques  impôts  ,  et  celui  de  ne 
conlribuer  aux    charges  publiques  que 
sous  des  formes  et  dans  une  proportion 
différente  de  cel  es  des  autres  citoyens. 
L'ancienne  noblesse  avait  pour  pre- 
mière prérogative  celle  de  répandre  son 
sang  pour    la   défense    de   l'État.    Elle 
avait  à  sa  charge  une  partie  de  l'adminis- 
tration de    la  justice  ,    l'entretien  des 
prisons  et  celui  des  enfans  trouvés;  dans 
le  ressort  des  juridictions  seigneuriales, 
le  service  militaire  n'était  guère  récom- 
pensé que  par  des  distinctions  purement 
honorifiques.  C'est  par  ces  motifs,  autant 
que  par  esprit  de  corps  et  antiquité  de 
possession,  que  la  noblesse  se  montrait 
jalouse  de  ses  privilèges  en  matière  d'im- 
pôt .  et  l'on  voit ,  par  leur  origine,  qu'ils 
étaient  fondés  en  raison  et  en  justice. 

Toutefois,  il  faut  bien  reconnaître  qu3 
depuis  long-temps  le  principe  glorieux 
et   utile  He   l'institution  de  la  noblesse 
avait  été  profondément  altéré.  Les  let- 
tres  d'anoblissement    prodiguées    sans 
mesure,  la  concession  des  privilèges  de 
la  noblesse  à  une  muliitude  d'cojploisde 
magistrature   et    de   finances   acquis    à 
prix  d'argent  (1),  et  surtout  la  transfor- 
mation de  la  noblesse  guerrière  en  no- 
blesse de  cour,  opérée  par  Louis  XIV, 
avaient  détruit  tout  le  prestige  attaché 
jadis  à  cette  portion  gardieniu^  et  toute 
chevaleresque  de  la  société  ;  le  jentiiuent 
d'admiration  etde  reconnaissance  qu'elle 
avait  pu  inspirer  jadis  s'était  insensible- 
ment éteint.  La  hauteur,  la  morgue,  et 
la  vie  oisive  et  inutile  à  l'État  de  plu- 
sieurs de  ses  membres,  avaient  jeté  sur 
le  corps  tout  entier  une  défaveur  dont  k 


(t)  Oo  en  compUil  prù#  de  40,000  ftoiu  L/uiit 

xiir.  "  '  ;  ' , 


PAR  M.  DE  VILLENEDVE-BARGEMONT. 


323 


peine  quelques  grands  noms  historiques 
pouvaient  se  garantir.  Or  l'origine  glo- 
rieuse et  légitime  du  privilège  n'étant 
plus  réveillée  dans  les  esprits,  on  ne 
s'apercevait  que  de  l'abus:  et  la  noble- se, 
en  temps  de  paix,  et  lorsqu'il  s'agissait 
d'augmenter  les  charges  publiques,  n'ap- 
paraissait plus  aux  yeux  de  la  partie  la 
plus  nombreuse  de  la  nation  que  comme 
une  caste  hautaine,  oppressive  et  oné- 
reuse,  c'est  à-dire  une  superfétalion  inu- 
tile de  l'arbre  social  (1). 

Le  clergé  catholique  trouvait,  dans  la 
nature  même  de  son  institution  et  dans  la 
destination  de  Si  fortune,  la  justilication 
de  ses  privilèges  et  l'obligation  de  les 
4éfendre.  Les  biens  qu'il  possédait  à  titre 
de  liefs  concédés  par  les  rois  de  France, 
à  titre  de  donations  pieuses  ou  enfin 
d'acquisitons  légales,  devaient  subvenir 
à  la  fois  aux  besoins  du  culte,  à  1  entre- 
tien et  à  l'enseignement  de  ses  ministres 
et  au  soulagement  des  pauvres.  Exclusi- 
vement  chargé  de  ces  brsnches  de  dé- 
penses publiques,  le  clergé  français  ne 
se  refusait  pas  à  contribuer  aux  autres 
nécessités  de  l'État  :  mais  il  croyait  de- 
voir le  fdire  de  son  plein  gré,  sous  la 
forme  d'un  don  gratuit,  et  non  comme 
accomplissement  d'une  obligation  rigou 
reuse  et  légale. 

Ce  n'est  pas  que  le  clergé  ni  la  noblesse 
fussent  totalement  exempts  a'impôts  pu- 
blici.  Ces  deux  corps  n'y  contribuaient 
pas  également  l'un  et  1  autre,  et  aucun 
d'eux  n'y  contribuait  dans  une  propor- 
tion égale  à\<'C  le  reste  de  la  nation, 
que,  dans  la  division  hiérarchique  fe^ 
éials  généraux  du  royaume,  on  appelait 
le  tiers-état.  Mais,  cependant,  ils  sup- 
portaient tous  les  deux  beaucoup  de 
chargf^s;  ils  n'étaient  exenipls  ni  des 
taxes  prélevées  sur  les  consommations, 
ni  des  dioits  de  douanes,  ni  des  autres 
droils  indirects.  La  noblesse  payait  la 
capilation  et  les  vingtihmts  qui  sont 
inontés  quelquefois  au  douzième  de  son 
revenu. 

(1)  Il  existait  en  France,  eu  1789,  60,000  fiefs  et 
SCîSjOOO  familles  nobles  (  environ  1,800,000  indivi- 
dus), dont  4,120  seulement  d^ancienne  noblesse. 
Il  y  avait  en  outre  UOO  secrétaires  du  roi  et  -iti  se- 
crétaires honoraires,  dont  les  brevets  procuruicol  la 
PobUâse  à  U  géoéruUoa  suivante.  | 


Le  clergé  de  pays  conquis ,  c'est-à-dire 
d'environ  le  huitième  de  la  France  ea 
étendue  et  en  richesse ,  payait  la  capita- 
tion  et  les  vingtièmes  au  même  taux  que 
la  noblesse.  Dans  les  autres  provinces  le 
clergé  ne  payait  pas  la  capitation  :  mais 
c'est  parce  qu'il  l'avait  rachetée  par  une 
somme  de  vingt-quatre  millions.  Il  était 
également  exempt  des  vingtièmes  ;  mais, 
indépendamment  des  dons  gratuits ,  dans 
les  temps  de  détresse  ,  il  contractait  des 
dettes  pour  venir  au  secours  de  l'État.  Il 
était  soumis  à  une  partie  des  autres 
charges  publiques  ,  de  sorte  que  sa  part 
habituelle  aux  dépenses  générales  était 
un  peu  plus  du  treizième  de  son  revenu, 
c'est-à-dire  à  peu  près  un  million  de 
moins  que  l'ordre  de  la  noblesse.  Mais , 
ainsi  que  nous  l'avons  fait  remarquer 
déjà  ,  il  était  chargé  de  l'entretien  du 
culte  ,  des  établissemens  d'instruction 
ecclésiastique,  et  du  soulagement  de  l'in- 
digence et  du  malheur. 

On  évalue  à  142  millions  les  revenus 
du  clergé  français  catholique  en  1789,  et 
le  nombre  de  ses  membres,  séculiers  ou 
réguliers  des  deux  sexes ,  à  418,195  (1);  ce 
qui  donnait  à  chacun  d'eux  un  revenu 
oioyen  de  340  francs. 

^lais  la  dotation  ecclésiastique  était 
loin  d'être  répartie  avec  justice,  et  ici 
nous  sommes  forcés  de  faire  remarquer 
une  grande  et  profonde  déviation  du 
principe  catholique.  Par  l'effet  d'une  di- 
vision bizarre  et  inégale  que  la  succession 
des  siècles  et  beaucoup  de  circonstances 
diverses  avaient  contribué  à  faire  naître, 
il  existait  une  énorme  différence  dans  les 
revenus  assignés  aux  différens  sièges 
épiscopaux  et  à  la  plupart  des  autres  di- 
gnités et  fonctions  ecclésiastiques.  D'un 
autre  côté,  des  irrégularités  graves  s'é- 
taient glissées  dans  la  dispensalion  des 
bénéfices  dont  la  royauté  avait  la  nomi- 
nation. Trop  souvent  on  accordait  à  la 
sollicitation  et  à  la  faveur  ce  qui  eût  été 
dii  au  mérite  ou  à  la  justice.  Tandis  que 
la  généralité  des  évoques  et  du  clergé 
donnait  l'exemple  de  la  régularité  des 
mœurs,  du  désintéressement  et  d'une 
ardente  et  active  charité,  plusieurs  di- 

(I)  En  1789,1a  France  était  divisée  en  18  pro- 
vinces ecclésiastiques  ,  dont  la  circonscription  for- 
ittaU  un  wcbevèché.  11  y  avail  118  évêclié» ,  pias 


324  COURS  S0tl  L'HISTOIRE  DE 

gnitaires  ecclésiastiques,  pourvus  de 
riches  bénéfices  ,  négligeaient  les  devoirs 
qui  leur  étaient  confiés,  étalaient  dans 
Paris  un  luxe  inutile  et  blâmable ,  et  ne 

s  évèques  titulaires  dans  Pile  Je  Corse,  et  6  évèchés 
inparlibus.  On  comptait  3  cardinaux  parmi  lesarche- 
Tèques  et  évêques.  Il  existait  à  la  même  époque: 

Individus. 
IG    Maisons ,  chefs  d'ordre  et  de  congréga- 
tion ,  renfermant 1,120 

62S  Abbayes  d'hommes  en  commende.  .  6,000 
113  Abbayes  d'hommes  en  règle.     .     .     .       1,200 

2o3  Abbayes  de  filles 10,120 

64     Prieurés  de  filles.  . 2,S60 

24     Chapitres  de  chanoinesses 600 

633  Chapitres  de  chanoines 11,833 

Bas-Chœur 13,000 

Enfans  de  chœur 3,000 

Prieurs  ou  chapelains 27,000 

40,000  Paroisses ,  curés 40,000 

Vicaires 30,000 

178  Commanderies  de  Malte 178 

Chevaliers  de  Malle ^      300 

2      Couvens  de  religieuses,  chevalières  de 

Malte. 28 

Ecclésiatiques  sans  bénéfices  ni  fonc- 
tions   spéciales 100,000 

Religieux  reniés 32,000 

Religieux  anciens  mendians  ,  presque 

tous  reniés 13,000 

Carmes  ,  Augusiins  et  Jacobins  réfor- 
més  0,300 

Capucins  ,  Récollels  et  Picpus  ,  réfor- 
més sans  revenus 21,000 

Minimes 2,300 

Ermites  sans  revenus 300 

Religieuses  Augustines 13,000 

Religieuses   Bénédictines 8,000 

Religieuses  de  l'ordre  de  Citeaux.  .  10,000 
Religieuses  de  l'ordre  de  Fonlcvrault.  1,300 
Religieuses  de  Sainl-Uominique.  .  .  4,000 
Religieuses  de  Sainte-Claire.     .     .     .     12,300 

Religieuses  Carmélites 300 

Religieuses  UrsuUnes î),0G0 

llcligieusc'S  Visilandincs 7,000 

Religieuses  vivant  d'aumônes.  .    .     .      2,000 


418, 103 

Revenus  du  clergé  *n  1780. 

Emolamcos  des  curés  et  vicaires.  .     .  60,000,000 

Revenus  des  arclievècliés   et  évôchés.  3,000,(»00 

Revenus  des  abbayes  d'hommes.     .     •  3,000,000 

Revenus  de»  abbayes  de  femmes.  .     .  2,000,(M)0 

Lfl  dime  était  évaluée  .'i 7(t,O00,00O 


152,000,000 

000 
38,173 


Moyenne  du  revenu  dci  curés  et  vicaires 

idem,      des  archev.  et  évêques. 

Nota,  yuand  TAssembléc  consliliiaiile  supprima 

l«fi  ordre»  religivu^  vt  déclara  |c*  l^ieus  du  cKrijé 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 

s'occupaient  que  des  moyens  d'obtenir 
de  nouvelles  faveurs.  Cependant  les 
prêtres  les  plus  précieux  et  les  plus  la- 
borieux, les  curés,  cette  portion  si  res- 
pectable et  si  émitiemment  utile  du 
clergé,  n'avaient,  pourla  plupart,  qu'un 
traitement  modique  et  incertain. 

Ces  abus,  car  on  ne  saurait  appeler 
autrement  l'excessive  inégalité  de  la  ré- 
partition des  revenus  du  clergé,  ces 
abus,  disons-nous,  frappaient  vivement 
les  regards,  et  n'avaient  pu  qu'affaiblir 
par  degrés,  aux  yeux  des  peuples,  les 
sentimens  de  respect  et  de  confiance  que 
pendant  des  siècles  ils  étaient  habitués 
à  porter  à  un  ordre  vénérable  et  si 
dij^ne  d'être  vénéré.  La  nation  avait  fini 
par  ne  plus  comprendre  la  justice  et  la 
nécessitédes  privilèges  et  desexemptions 
dont  il  demeurait  investi. 

L'interruption  de  la  réunion  des  états 
généraux,  depuis  plus  d'un  siècle  et 
demi ,  avait  aussi  contribué  à  enlever  à 
la  noblesse  et  au  clergé  une  grande  par- 
tie de  leur  importance  politique.  Le  sou- 
venir des  services  qu'ils  avaient  rendus 
à  la  cause  populaire,  et  à  des  intérêts 
communs  à  tous  les  ordres  de  l'État , 
s'était  perdu ,  et  il  ne  restait  que  l'image 
présente  et  odieuse  du  privilège  et  de  la 
supériorité. 

La  magistrature ,  ce  sacerdoce  de  la 
justice,  bien  que  toujours  composée 
d'hommes  graves,  de  mœurs  sévères  et 
d'une  haute  probité,  avait  aussi  dégé- 
néré de  son  institution  première.  Depuis 
la  suspension  des  états  généraux,  le 
corps  des  magistrats,  et  particulièrement 
les  parlemens,  avaient  réuni  à  l'obliga- 
tion de  rendre  la  justice  au  nom  du  roi , 
d'autres  droits  et  d'autres  prétentions. 
Le  Parlement  de  Paris,  surtout,  qui 
voyait  quelquefois  siéger  dans  son  sein 
les  pairs  du  royaume  ,  ne  mettait  aucune 
borne  h  l'étendue  de  sa  juridiction  et  de 
sa  puissance.  11  croyait  avoir  remplacé, 
dans  la  constitution  du  royaume,  l'as- 
semblée des  piinces  et  barons  qui  sié- 
geait jadis  auprès  de   la  personne  des 

propriétés  «ationatos  ,  on  nscrivit  sur  les  registres 
du  trésor,  comme  ayant  droit  à  la  pension  accordée 
en  échange  de  ces  biens,  IM,(KlO  ecclésiastiques, 
paruii  lesquels  19,000  religieux  o(  52,000  reU|;>C'U$eii 
do  luu3  K'3  ordres. 


MT 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


325 


rois,  et,  à  ce  titre,  devoir  connaître 
exclusivement  des  lois,  édits  ,  ordon- 
nances ,  création  d'offices ,  traités  de 
paix,  enfin  de  toutes  les  affaires  impor- 
tantes du  royaume,  en  examiner  le  mé- 
rite et  y  apporter  en  toute  liberté  les 
modifications  convenables. 

Ces  prétentions  n'avaient  jamais  reçu 
une  sanction  fixe  et  précise  ;  elles  ne 
s'appuyaient  que  sur  des  précédens  tels 
qu'il  est  toujours  facile  d'en  trouver 
dans  une  histoire  aussi  confuse  que  celle 
des  premiers  temps  de  la  monarchie 
française.  Toutefois  ,  elles  avaient  reçu 
une  sorte  d'autorité  de  la  constante  pra- 
tique d'envoyer  au  parlement,  pour  y 
être  enregistrées,  toutes  ordonnances  et 
déclarations  en  matières  de  finances  et 
de  législation  :  mais  voici  la  raison  de 
cet  usage. 

Les  différentes  provinces  du  royaume, 
à  mesure  qu'elles  avaient  été  réunies  à 
la  couronne,  avaient  stipulé  des  privi- 
lèges et  des  droits.  Les  douze  parlemens 
établis  dans  les  provinces  eurent  pour 
première  mission  l'administration  de  la 
justice,  et ,  en  second  lieu,  de  vérifier 
si  les  édits  des  rois  (qu'ils  avaient  la 
faculté  d'enregistrer  ou  de  ne  pas  enre- 
gistrer), étaient  ou  non  d'accord,  soit 
avec  les  traités  particuliers  faits  par  les 
provinces  réunies,  soit  avec  les  lois  fon- 
damentales du  royaume.  Dans  le  prin- 
cipe, ils  s'étaient  bornés  à  rendre  la 
justice  et  avaient  même  déclaré  demeu- 
rer étrangers  aux  affaires  du  gouverne- 
ment. Plus  tard  ils  réclamèrent  de  plus 
hautes  attributions,  et  l'empereur  Char- 
les-Quint dut  envoyer  môme  deux  am- 
bassadeurs au  parlement  de  Toulouse 
pour  s'assurer  de  la  ratification  du  traité 
conclu  avec  François  l^^. 

Mais  le  droit  d'accorder  ou  de  refuser 
l'enregistrement  aux  lois  et  aux  édits  du 
monarque,  et  par  conséquent  d'empê- 
cher leur  exécution,  avait  paru  exorbi- 
tant à  la  royauté.  Aussi ,  dans  beaucoup 
de  circonstances,  il  fut  enjoint  aux 
parlemens  d'enregistrer  par  le  comman- 
dement exprès  du  roi  et  malgré  les 
remontrances  (1).  Ces  ordres  étaient  sou- 
vent signifiés  dans  un  lit  de  justice ,  c'est- 

(i)  C'est  ce  qu'on  appelait  trregUlrer  par  lettres 
de  JM$$ion, 


à-dire  dans  une  séance  du  parlement  h 
laquelle  le  roi  assistait  en  personne.  On 
a  vu  que  la  résistance  était  quelquefois 
punie  de  l'exil. 

Ces  refus  d'enregistrement  n'étant 
guère  appliqués  qu'aux  édits  portant 
création  de  contributions  nouvelles,  les 
luttes  des  parlemens  et  de  la  royauté 
s'étaient  multipliées  nécessairement  de- 
puis l'interruption  des  états  généraux  du 
royaume.  La  résistance  des  parlemens 
les  avait  rendus  populaires.  Mais  trop 
souvent  elle  avait  été  dictée  par  des  cal- 
culs d'amour-propre  de  corps,  ou  d'é- 
goïsme  individuel,  et  la  popularité  des 
magistrats  était  toujours  acquise  aux 
dépens  de  la  majesté  et  de  la  puissance 
de  la  couronne. 

La  partie  la  plus  nombreuse  de  la 
nation,  nommée  le  tiers-état ,  avait  ac- 
quis ,  depuis  le  règne  de  Louis  XIV,  un 
grand  accroissement  de  lumières,  de  for- 
tune ,  et  par  conséquent  d'importance 
sociale  et  politique.  La  banque ,  le  com- 
merce, l'industrie,  les  capitavxx  ,  les  ri- 
chesses mobilières  lui  appartenaient. 
Elle  avait,  outre  le  privilège  de  la  science 
du  droit  civil,  celui  d'exercer  des  pro- 
fessions utiles  et  lucratives,  et  de  nom- 
breux emplois  dans  toutes  les  parties  de 
l'adminisîration. 

De  son  sein  étaient  sortis  la  plupart 
des  écrivains  financiers,  économistes, 
publicistes  ou  hommes  de  lettres  qui 
dirigeaient  l'opinion  publique  de  Paris  et 
des  provinces.  C'était  aussi  dans  cette 
classe  de  citoyens  que  les  nouvelles 
doctrines  philosophiques,  politiques  et 
économiques,  propagées  par  Voltaire, 
ses  disciples  et  les  auteurs  de  l'Encyclo- 
pédie ,  trouvaient  le  plus  grand  nombre 
de  sectateurs  et  de  partisans. 

Au  milieu  d'un  bien-être  matériel  inoui, 
et  de  tous  les  élémens  de  paix  et  de 
bonheur,  une  ambition  vague  et  inquiète 
était  cependant  devenue  la  disposition 
dominante  et  la  maladie  morale  de  cette 
époque.  L'affaiblissement  des  bonnes 
mœurs  et  des  croyances  dans  les  classes 
les  plus  distinguées,  l'exemple  funeste 
de  la  cour  de  Louis  XV,  et  la  diffusion 
du  luxeetdel'esprit  de  cupidité,  avaient 
allumé  dans  les  Ames  un  désir  insatiable 
de  richesses  et  de  jouissances.  La  vanité 
n'était  pas  moins  excitée  que  Vanjour  du 


S26 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 


bien-être.  Après  la  richesse ,  on  aspirait 
à  la  conside'ration,  à  l'influence,  aux 
honneurs  et  au  pouvoir.  Nul  ne  pouvait 
se  contenter  de  sa  condition.  Agrandir  à 
tout  prix  son  existence  était  l'objet  de 
tous  les  vœux  et  le  but  de  tous  les  efforts. 
A  côté  des  classes  privilégiées  s'étaient 
formés  dans  l'État  de  nouveaux  ordres, 
de  nouvelles  puissances  qui  rivalisaient 
avec  les  grands,  et  voulaient  s'élever 
jusqu'à  eux  ou  les  rabaisser  à  leur  ni- 
veau. L'argent  avait  éclipsé  les  titres  et 
obtenait  une  considération  plus  géné- 
rale. Peu  à  peu  les  rangs  s'éi aient 
moralement  confondus,  et  une  sorte  d'é- 
galité s'était  introduite  dans  les  relations 
sociales.  Toutefois  ,  et  peut  ôtre  par  ce 
motif  même,  les  distinctions  héréditaires 
devenaient  plus  odieuses.  Les  beaux  es- 
prits, lessavans,  les  écrivains  surtout 
ne  pouvaient  supporter  une  prééminence 
qui  semblait  injurieuse  à  leur  mérite.  Or, 
ils  occupaient  alors  dans  le  monde  intel- 
lectuel l'empire  jadis  exclusif  du  clergé 
catholique.  Par  l'abus  des  sciences  ma- 
thématiques ,  physiques  et  métaphysi- 
ques, ils  avaient  accoutumé  les  esprits  à 
soumettre  toute  chose,  même  la  politique 
et  la  religion,  au  raisonnement  et  au 
calcul;  ils  aspiraient  à  une  domination 
universelle.  Raynal  avait  proclamé  ,  aux 
applaudissemens  de  tous  :  «  Qu'un  écri- 
«  vain  de  génie  était  magistrat  né  de  sa 
«  patrie,  et  que  son  droit  était  son  ta- 
«  lent.  » 

On  comprend  que,  dans  une  telle  dis- 
position des  esprits,  l'attention  se  porla 
avec  empressement  sur  toutes  les  ques- 
tions relatives  aux  imperfections  et  aux 
lacunes  de  la  vieille  constitution  natio- 
nale. Tandis  que  les  publicisies  réforma- 
teurs, à  l'aide  de  déductions  historiques 
et  derapprochemensavec  la  constitution 
anglaise  ,  jetaient  le  blûme  sur  toutes  les 
institutions  civiles  et  religieuses  ,  et  de 
mandaient  le  changement  total  de  notre 
organisation  politique  ,  des  hommes 
graves  et  éclairés  assuraient  qu'il  y  avait 
en  J-'rahce  des  lois  fond;imenta!es  qu'il 
s'agissait  seulement  de  fair:^  revivre;  .'t 
leurs  yeux  c'était  la  lihtMté  cjui  était  an 
ciennc,  le  despolisire  était  nouveau,  ils 
affirmaient  :  que  par  les  siiints  comli- 
tionnels  delà  monarchie  les  rois  n'avaient 
pas  le  droit  do  faire  des  lois  et  de  leVer 


des  impôts  sans  le  consentement  des 
états  généraux;  de  distraire  aucun  Fran- 
çais de  ses  juges  naturels  ;  de  rien  ordon- 
ner sans  leur  conseil  ;  —  que  tous  les 
Franc  is  étaient  accessibles  à  tons  les 
emplois;  —  que  la  profession  des  armes 
anoblissait  ;  —  que  les  communes  avaient 
droit  d'être  régies  par  des  administra- 
teurs de  leur  choix  ;  —  que  le  retour  fixe 
des  états  gén<^raux  faisait  partie  de  la 
constitution  monarchique  de  la  France; 
—  ils  reconnai'^saient  enfin  que,  par  des 
usurpations  successives,  toutes  les  liber- 
tés et  garanties  avaient  été  enlevées  à  la 
ration,  ou  étaient  tombées  en  désué- 
tude, ce  qui  résultait  uniquement  de 
rinterrupîion  des  états  généraux.  En 
effet ,  ces  assemblées  n'avaient  été  convo- 
quées que  dix -sept  fois  depuis  1302 
jîisqu'en  1G14 ,  époque  de  leur  dernière 
réu)iion  :  et  cependant  elles  auraient  dû 
l'être  au  moins  à  cluque  fois  que  l'Etat 
exigeait  de  nouvraux  impôts. 

Les  parlemens;  qui  se  disaient  les  gar- 
diens des  lois  du  royaume  et  les  hi^ritiers 
dn  pouvoir  des  états  généraux,  ne  niaient 
point  cependant  l'autorité  absolue  de  la 
couronne  ,  puisqu'ils  obéissaient  aux  let- 
tres de  jussion  et  aux  oidres  étnanés  des 
lits  de  justice.  La  noblesse  et  le  clergé 
reconnaissaient  de  même  le  pouvoir  ab- 
solu du  monarque,  sauf  en  ce  c(ui  tou- 
chait les  immunités  et  les  privilèges 
inhérens  à  leurs  ordres. 

Ainsi ,  en  droit  et  par  la  tradition  ,  il 
existait  une  constitution  en  France  : 
m  lis,  on  lésait,  tout  était  soumis  à  l'arbi- 
traire Or  il  était  naturel  de  conclure  de 
celte  sitnation  irrégulière  et  fausse  que 
le  temps  était  arrivé  de  mieux  définir 
It  s  pouvoirs,  les  droits  eî  les  devoirs  de 
tous  les  membres  de  la  société,  et  de 
régulariser  l'institution  politique  par 
laquelle  les  intérêts  de  chacun  devaient 
être  légalement  garantie  et  représentés. 

Cette  conviction  tacite  .  se  coinmtihi- 
qljatit  de  proche  en  [)rochft,  produisait 
une  révolution  inlellecluelle  q\ii  n'altcn- 
d.iit  pi  s  qu'un  événement  pour  se  dé 
veloppe-  avec  éiJergie,  non  seulement 
en  Frahc.  mais  dans  le  reste  d^  l'Europe 
où  lés  houvelles  maximes  sociales  et 
p()lilii||ie';  .'iv.Meii!  pi^nélré. 

Le  gouvernemenl ,  pai'  de  sages  pré- 
cautions, par  d«sconcessious  opportunes, 


}\UÇ 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


3îif 


par  un  retour  sincère  aux  antiques  con- 
stitutions de  l'Étal,  et  par  des  transac- 
tions amiables  et  faciles  avec  les  corps 
privilégiés  pour  le  rachat  de  leurs  immu- 
nités en  matière  d'impôt,  aurait  pu 
empêcher  le  progrès  d'une  fermentation 
accumulée  de  longue  main.  I>iais  on  a  vu 
à  quel  point  le  régent  et  Louis  XV  avaient 
méprisé  les  averlissemens  de  lopinion 
publique ,  et  méconnu  les  règles  de  la 
justice  et  de  la  piudence.  Les  fautes  de 
ces  deux  règnes  ,  la  corruption  et  le 
désordre  qu'ils  avaient  amené-;  dans 
l'administration  des  finr.nces  et  dans  les 
mœurs,  tout,  j'.isqu'aux  efforts  du  gou- 
vernement pour  accélérer  le  mouvement 
rapide  qui  entraînait  le  siècle  vers  les 
progrès  matériels  de  la  société,  rendait 
imminente  une  révolution  politique.  Or. 
pour  éviter  les  dangers  d'un  semblable 
événement  sans  se  priver  des  avantages 
résultant  d'un  perfectionnement  écono- 
mique, il  n'existait  qu'un  seul  remède. 
(Tétait  de  revenir  aux  p'incipes  immua- 
bles d'ordre,  de  justice  et  de  probité 
appliqués  au  gouvernement  des  peuples , 
et  de  préparer  une  réaction  puissante  et» 
faveur  d<i  l'élément  religieux  par  l'édu- 
cation de  la  génération  à  venir. 

Mais  déjà,  peut-être,  n'était  il  plus 
possible:  à  aucune  force  humaine  d'op- 
poser cette  dij^ue  au  désordre  moral  qui 
envahissait  la  nation.  Lorsque  Louis  XV 
mourut,  les  vieillards  et  la  hommes 
mûrs  dataient  de  la  fin  du  règne  de 
Louis  XIV  ou  de  la  régence.  Ils  avaient 
par  conséquent  vf'cu  sous  l'influi  nce  de 
la  philosophie  voitairienn»  dontpiusieurs 
membres  émincns  du  clergé  et  de  la  no- 
blesse étaient  imbus.  La  génération  qui 
allait  siiccesiivement  h  s  l'cmplacer  sur 
la  scène  politique  .  avait  ^té  témoin  des 
troubles  excité;;  par  les  luttes  liriaucières 
et  parlementaires  du  règne  de  Louis  XV, 
et  par  l'expulsion  du  célèbre  institut  qui 
avait  contribué  fi  long-temps  à  l'éclat  de 
l'enseignement,  à  l'illustrai  ion  l'es  scien- 
ces, à  la  propagation  de  la  foi  (1).  Elle 

(l)  A  tous  les  service»  rendus  à  la  ci-vilisation 
par  les  Jésuites,  on  doit  ajouter  celui  d'avoir  offert 
au  luunde  le  plus  l.'cau  modèle  de  forg^misation 
d'une  société  poliliciue  chrétienne,  par  leurs  élablis- 
semens  au  Paraguay. 

CaUO  contrée  —i  un  grand  «l  fertile  paya  o  tourà 


avait  été  nourrie  des  principes  philoso- 
phiques et  politiques  propagés  par  VEn- 
cydopédie  et  le  Contrat  social.  Voltaire, 
Diderot ,  d'Alembert  étaient  près  de  leur 
fin;  mais  ils  laissaient  des  disciples 
chargés  de  continuer  leur  oeuvre  des- 
tructive. Ainsi  se  trouvaient  déjà  prépa- 
rés les  clémens  de  Y  Assemblée  consti- 
tuante et  de  la  Convention.  La  main  de 
Dieu  pouvait  donc  seule  détourner  cette 
conséquence  logique  ,  quoique  cruelle  , 
des  principes  et  des  faits.  Mais  elle  laissa 
faire  pour  donner  sans  doute  au  monde 
de  hautes  et  terribles  leçons ,  et  cette 
fois  encore  .  le  sacrifice  d'une  victime 
pure  devint  nécessaire  pour  éclairer  les 
peuples  et  les  rois. 

Louis  XVI  était  à  peine  âgé  de  vingt 
an-:  lorsqu'il  ceignit  la  couronne  périssa- 
ble qu'il  devait  échanger  |un  jour  con- 
tre celle  du  martyre.  Son  âme  fran- 
che avait  été  de  bonne  heure  ouverte  à 
tonslessentimens  vertueux,  et  son  esprit 
juste  ,  droit  et  sérieux,  s'était  appliqué  à 
toutes  les  connaissances  utiles.  Il  aimait 
la  justice  .  l'ordre,  l'économie,-  son  no- 
ble cœur  allait  au  devant  de  tout  ce  qui 

des  rivières  Paraguay  et  Parana,  qui  en  font  une  es- 
pèce  de  presqu'île.  Découvert  en  lois  ,  il  fut  long- 
temps célèbre  par  les  missions  qu'y  avaient  établies 
les  Jésuites.  Ces  religieux,  par  leur  zèle,  par  le  dé- 
vouement que  la  cliarité  chrétienne  peut  seule  ins- 
pirer,  étaient  parvenus  à  réunir  un  nombre  consi- 
dérable d'Indiens  encore  sauvages  et  épars  dans 
leurs  forêts  ;  d'hommes  sans  règle  et  adonnés  à 
toute  sorte  de  vices ,  ils  en  avaient  fait  un  peuple 
discipliné  et  vertueux.  Ils  les  avaient  répartis  en 
bourgades  nommées  Doclrinet.  Chacune  d'elles  était 
habitée  par  une  peuplade  heureuse  où  l'on  ne  con- 
naissait ni  besoins  ni  superlluilês  ;  un  religieux, 
sous  le  nom  touchant  de  Père  ,  n'y  commandait  que 
pour  l'avantage  de  ceux  qui  lui  étaient  assujéiis  ; 
totit  le  monde  travaillait;  tout  était  réglé  comme 
dans  un  monastère.  Ces  sauvages  étaient  devenus 
de  bons  agriculteurs  et  môme  de  bons  manufactu- 
riers :  point  de  querelles  parmi  eux;  tout  était  mil 
en  commun  et  on  pourvoyait  aux  besoins  de  toui. 
On  avait  pris  soin  qu'ils  n'eussent  aucune  commu- 
nication avec  les  Espagnols,  pour  les  conserver  dans 
la  pureté  de  l'institution.  Rien  peul-clre  depuis  les 
temps  apostoliques,  n'avait  été  plus  parfait,  comme 
peupkde  religieuse  ;  rien  n'avait  été  plus  sage 
comme  peuplade  politique.  Cependant  ces  ètablisse- 
mens,  infiniment  supérieurs  à  tous  ceux  qu'avaient 
jamais  formés  les  législations  les  plus  célèbres  ,  fu- 
rent calomniés  et  ont  été  «lélriùli  aTcc  Tordre  dei 
JésaitM, 


328 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE 


était  humain,  noble  et  généreux.  Il  avait 
surtout  besoin  d'aimer  son  peuple  et  d'en 
être  aimé.  Disposé  à  consulter  et  à  ac- 
cueillir les  vœux  de  l'opinion  publique  , 
sa  candeur  ne  lui  permettait  pas  de  sup- 
poser que  la  vérité  lui  fût  jamais  dégui- 
sée ni  que  ses  intentions  pussent  être 
méconnues.  Heureuse  la  France,  heureux 
cet  excellent  prince  ,  s'il  avait  dû  régner 
dans  ces  temps  où  les  vertus  seules  du 
monarque  décident  de  la  félicité  des  su- 
jets !  Mais  au  moment  où  il  était  appelé 
à  la  souveraine  puissance  ,  des  vertus  ne 
pouvaient  plus  suffire.  Il  aurait  fallu  à 
Louis  XVI  ce  qu'il  ne  pouvait  avoir  ac- 
quis encore  :  une  grande  expérience  des 
hommes  et  des  choses,  une  appréciation 
approfondie  de  l'état  moral  de  la  socié- 
té; il  lui  aurait  fallu  réunir,  à  plus  de 
confiance  dans  ses  propres  lumières, 
une  fermeté  et  une  résolution  de  carac- 
tère propres  à  le  préserver  de  toute  hé- 
sitation dans  les  circonstances  difficiles. 
Mais  ces  qualités  manquaient  absolument 
au  jeune  roi  qui  se  trouva  ainsi  livré 
sans  défense  aux  périls  de  la  situation  la 
plus  difficile  et  la  plus  fatale  qui  fut  ja- 
mais. 

Les  premiers  actes,  comme  les  pre- 
miers choix  de  Louis  XVI ,  furent  mar- 
qués par  une  extrême  déférence  pour  ce 
qu'il  considérait  comme  le  vœu  général 
de  la  nation.  Il  rappela  les  parlemens 
alors  entourés  d'une  grande  popularité, 
et  fit  entrer  dans  son  conseil  3IM.  Turgot 
et  de  Malesherbes  que  les  économistes  et 
les  philosophes  désignaient  comme  les 
plus  dignes  et  les  plus  capables  de  secon- 
der les  vœux  d'un  monarque  éclairé  et 
bienfaisant. 

ïurgot  s'était  acquis  une  grande  répu- 
tation par  son  administration  dans  l'in- 
tendance de  Limoges  où  il  avait,  en  ef- 
fet, essayé  et  réalisé  un  grand  nombre 
d'améliorations  remarquables.  Be  nou- 
velles routes  créées,  la  largeur  inutile 
des  chemins  supprimée,  des  ateliers  de 
cUarilé  et  d'abondantes  aumônes  pendant 
la  disette,  la  judicieuse  et  beureuse  pro- 
pagation de  la  pomme  de  terre  introduite 
par  le  savant  et  modeste  Parmenticr,  des 
cours  publics  d'accouchement ,  un  ser- 
vice de  santé  pour  les  épidémies,  l'éta- 
blissement d'une  société  d'agriculture,  la 

fontlaiiou  de  concours  jiœporiaus,  des 


L'ÉCONOMIE  POLITIQUE , 

distributions  des  meilleures  semences  et 
d'outils  aratoires  perfectionnés,  l'essai 
d'un  nouveau  cadastre ,  la  suppression 
des  corvées  et  la  régularisation  de  la  le- 
vée des  impôts  et  delà  milice,  furent  dus 
au  zèle  de  cet  administrateur.  Mais  plein 
de  conhance  dans  ses  talens  et  dans  ses 
théories  d'économie  politique  ,  mélange 
éclectique  du  système  de  Quesnay  et  de 
Gournay  ,  il  n'avait  aucun  égard  aux  rè- 
gles tracées  par  l'autorité  suprême  pour 
l'administration  générale  du  royaume  ; 
s'isolant  des  intendans  ses  voisins  et  ses 
collègues  ,  ne  sachant  point  faire  la  part 
des  obstacles  et  paraissant  ignorer  qu'en 
administration  pratique  il  est  certains 
usages  locaux  dont  il  est  plus  dangereux 
de  vouloir  réformer  subitement  les  abus 
que  de  tolérer  les  inconvéniens,  il  se  di- 
rigeait exclusivement  d'après  les  maximes 
absoluesqu'il  s'étaitcréées.  Lorsqu'il  vou- 
lut établirdansle  Limousin  le  système  de 
Letrosne  sur  la  libre  circulation  des 
grains,  ses  vues  contrariées  par  les  pré- 
jugés locaux  et  par  les  mesures  prohibi- 
tives prises  par  les  autres  intendans,  oc- 
casionèrent  des  révoltes  fâcheuses  qu'il 
fallut  réprimer  avec  sévérité.  Ce  fut  à 
cette  occasion  qu'il  adressa  à  l'abbé  Ter- 
ray,  contrôleur  général  des  finances, 
plusieurs  mémoires,  sur  la  question,  alors 
fort  débattue,  de  la  liberté  du  commerce 
des  grains.  Le  ministre  les  admira,  les 
indiqua  aux  autres  intendans  comme 
modèle,  et  cependant  il  détruisit  l'édit 
de  17G4  qui ,  avec  des  restrictions  à  la  vé- 
rité assez  sévères,  permettait  l'exporta- 
tion des  grains  de  province  à  province. 
En  général,  tout  en  rendant  hommage  aux 
talens  de  Turgot,  les  hommes  d'expé- 
rience pratique  lui  reprochaient  de  ne 
pas  assez  respecter  les  droits  acquis  et 
les  formes  établies,  et  de  sacrifier  trop 
souvent  au  désir  de  faire  prévaloir  son 
système,  la  justice  et  l'humanité,  M.  de 
Saint-Priest,  intendant  du  Languedoc  à 
cette  époque,  administrateur  connu  par 
son  habileté  et  sa  longue  habitude  des 
affaire-;,  disait  qut>,  si  M.  Turgot  faisait 
précéder  ses  rapports  de  préambules  su- 
blimes dans  l'esprit  de  Puffendorff  et  de 
(iiotius,  s(!s  conclusions  étaient  la  plu- 
part du  liMups  injustes,  et  il  ajoutait  ces 
maximes  remarquables  :  «  Dans  une  aud- 
<  iiaichic  llorissante  qui  jouit  du  repos,  la 


aUçriTAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


329 


«  désobéissance  des  magistrats  à  des  lois 
«  précises,  en  faveur  d'un  droit  qui  leur 
a  paraît  plus  saint,  est  un  crime;  et  de 
«  tous  les  abus  d'un  grand  État,  le  plus 
«  condamnable  estdevouloirsans  mesure 
«  le  réformer.  »  On  reprochait  encore  à 
Turgot  d'avoir  contribué  à  surcharger 
d'écritures  inutiles  l'administration  , 
auparavant  fort  simple,  des  intendans. 

M.  de  Malesherbes ,  ami  de  Turgot, 
avait  à  la  fois  des  vertus  antiques  et  des 
opinions  nouvelles.  Dans  ses  fonctions  de 
directeur  général  de  la  librairie,  il  avait 
favorisé  avec  trop  d'indulgence  l'impres- 
sion ou  l'introduction  des  ouvrages  les 
plus  hardis.  Sans  lui,  dit-on,  V Encyclo- 
pédie n'aurait  pas  osé  paraître.  Comme 
premier  président  de  la  cour  des 
Comptes,  il  s'étaitopp»sé  vigoureusement 
à  l'établissement  de  nouveaux  impôts. 
Économiste  de  l'école  de  Gournay  et  de 
Turgot,  il  était  partisan  zélédes réformes 
et  des  suppressions  :  mais  il  connaissait 
peu  les  hommes,  et  cet  homme  illustre 
avoua  trop  tard  et  avec  une  rare  candeur, 
qu'il  ne  les  avait  étudiés  que  dans  les  li- 
vres. 

La  secte  philosophique  voltairienne 
applaudit  avec  transport  au  choix  de 
Turgot,  qu'elle  se  plaisait  à  compter 
parmi  ses,  adeptes,  et  que  Voltaire  avait 
fort  goûté  dans  un  voyage  qu'il  avait  f-iit 
àFerney(l).D'Alembert,  Condorcet,  Mar- 
montel,  La  Harpe,  Condillac,  Bailly, 
Thomas,  l'abbé  Morellet,  eu  un  mot  tous 
les  hommes  en  possession  de  diriger  l'o- 
pinion publique,  proclamaient  depuis 
long-temps  l'intendant  de  Limogescomme 
le  seul  homme  qui  put  raffermir  la  mo- 
narchie ébranlée  et  opérer  les  réformes 
qu'exigeaient  les  besoins  et  les  lumières 
du  siècle. 

Turgot  fut  un  mois  seulement  au  mi- 
nistère de  la  marine,  et,  le  24  août  1774, 
il  passa  au  contrôle  général  deslinances. 
j  Dans  un  entretien  qui  précéda  sa  nomi- 
nation, Louis  XVI  lui  avait  dit:  «  Surtout 
«  point  de  banqueroute,  point  d'augmon- 
ï  tations.pointd'emprunts;  pour  remplir 
c  ces  trois  points,  il  n'y  a  qu'un  moyen  : 

(l)  B'Alcmbcrt  le  lui  avait  rccoininandt-  romino 
un  philosophe  circonspect.  «  Si  vous  avez'plusicurs 
«  sages  do  cetlo  espèce  dans  volro  série ,  lui  ré- 
«  pondit  Voltaire  ,  je  tremble  pour  Vinfdme,  Elle 
«<  c«t  perduç  dooi  la  bonne  compagoie.  » 


«  c'est  de  réduire  la  dépense  au  niveau 
fi  de  la  recelte,  et  même  au  dessous  pour 
I  pouvoir  économiser  chaque  année  une 
«  vingtaine  de  millionsetles  employer  au 
«  remboursement  des  dettes  anciennes.  > 
Ces  sages  paroles,  qui  attestent  si  bien  la 
rectitude  et  la  pureté  des  vues  du  mo- 
narque ne  pouvaient  manquer  d'être  en- 
tendues d'un  ministre  dont  elles  résu- 
maient tout  le  système  financier,  et  qu'a- 
nimait d'ailleurs  un  désir  sincère  de  con- 
tribuer à  la  gloire  du  prince  et  à  la 
prospérité  de  son  pays. 

De  son  côté,  Louis  XVI,  naturellement 
porté  à  l'économie,  et  auquel  aucun  sa- 
crifice personnel  ne  pouvait  coûter  lors- 
qu'il s'agissait  de  soulager  ses  peuples, 
entra  avec  empressement  dans  les  plans 
du  nouveau  ministre,  et  commença  son 
règne  par  des  retranchemens  sur  ses  dé- 
penses, par  la  remise  au  peuple  du  droit 
de  joyeux  avènement ,  et  se  proposa 
toutes  les  réductions  qui  honorent  la  mo- 
dération d'un  souverain  lorsqu'elles  ne 
coûtent  à  la  royauté  aucun  sacrifice  sur 
ses  droits  et  sur  sa  dignité. 

En  entrant  au  ministère,  Turgot  an- 
nonça à  ses  confidens  l'accomplissement 
des  plus  vastes  desseins.  L'abolition  des 
corvées  partout  le  royaume  ,  la  suppres- 
sion des  droits  les  plus  tyranniques  de  la 
féodalité,  la  conversion  du  dixième  des 
récoltes  en  un  impôt  sur  la  noblesse  et 
le  clergé,  l'égale  répartition  de  l'impôt 
foncier  assuré  par  le  cadastre,  la  liberté 
de  conscience,  le  rappel  de  tous  les  pro- 
testans,  la  suppression  de  la  plupart  des 
monastères,  le  rachat  des  rentes  féodales 
combiné  avec  les  droits  de  la  propriété, 
un  seul  code  civil  pour  tout  le  royaume, 
l'unité  des  poids  et  mesures,  la  suppres- 
sion des  jurandes  et  maîtrises,  des  ad- 
ministrations provinciales  créées  pour  dé- 
fendre les  intérêts  municipaux,  le  sort 
des  curés  et  des  vicaires  amélioré,  les 
philosophes  et  les  gens  de  lettres  appelés 
à  fournir  au  gouvernement  le  tribut  de 
leurs  lumières,  un  nouveau  système  d'in- 
struction publique,  l'autorité  civile  ren- 
due entièrement  indépendante  de  l'auto- 
rité ecclésiastique,  tels  étaient  les  plans 
de  Turgot. 

On  voit  que  la  pensée  de  ce  ministre 

embrassait  à  la  fois  toutes  les  améliora- 

Uions  conçues  par  jLhospital,  Sully,  Gol- 


iso 


COURS  Stm  L'fîlSTOIiftE  DE  L'ÉCONOMIE  POtîTIQUE, 


bert,  et  par  les  économistes,  publicis- 
tes  et  philosophes  modernes.  La  pin- 
part,  sans  doute,  étaient  très  désira- 
bles, mais  il  est  aisé  de  comprendre 
qu'elles  ?vaient  besoin  d'être  mûries  et 
amenées  par  le  temps  et  une  sage  pré- 
voyance. Les  promettre  imprudemment 
était  appeler  une  révolution.  Turgot.  ce- 
pendant, s'empressait  d'entasser  projets 
sur  projets.  Il  était,  disait- i!,  d'une  fa- 
mille où  l'on  ne  vivait  pas  au  dflà  de 
cinquante  ans,  <  t  il  voulait  jouir  de  ses 
œuvres.  Mnis,  connaissant  mieux  If  s  li- 
vres et  les  théories  que  les  hommes,  trop 
impatient  d'arriver  à  son  but,  et  iticapa- 
ble  de  fléchir,  même  dans  les  détails  in- 
différens,  pour  assurer  le  succès  d'une 
mesure,  il  indisposa  la  cour  et  les  parle- 
mens,  et  ne  recueillit  de  tant  de  travaux 
que  le  blâme  d'avoir  promis  beaucoup 
pour  tenir  peu.  et  sortit  dumiuistèn^  en 
1776,  avec  h  réputation  d'avoir  su  faire 
aussi  mal  le  bien  que  son  prédécesseur ^ 
l'abbé  Terray ,  faisait  bien  le  mal. 

Toutefois  on  doit  à  Turgot  la  réduc- 
tion des  droits  qui  pesaient  sur  la  cou- 
sommation  et  l'industrie  de  la  classe  ou- 
vrière, l'adoucissempnt  de  la  perception 
de  l'impôt,  l'abolition  de  la  contrainte 
solidaire  pour  les  contribuables  d'une 
même  commtme.  l'institution  de  la  So- 
ciété royale  de  Médecine,  la  protection 
accordée  aux  travaux  si  utiles  de  Par- 
mentier  et  de  l'abbé  Rosier,  et  quelques 
autres  intitutions  ou  réformes  utiles. 
Mais  ces  mesures  paitielles,  dignes  d'*^- 
loges,  sans  dout»-,  ne  purent  balancer 
•es  conséquences  de*;  fautes  nombreuses 
qui  signalèient  la  marche  général;^  de 
l'administration  Le  ministèie  d^Turgol 
offrit  un  exemple  remarquable  des  dan- 
gers de  l'application  brusque  et  sans  pré- 
paration (tes  théories  nouvelles,  à  un  état 
soumis  à  d'anciennes  couiumes,  et  de  la 
nécessité  de  niOiliCier  la  rigueur  des  prin- 
cipes suivant  es  emps,  les  lieux,  les 
mœurs,  les  habitudes  et  les  instit\itions 
établies.  Turgot  voulut  en  toutes  choses 
-'devano»'r  le  fenp  .  DaiK  son  intendance 
'de  Liuiogf-s  (I  agit  comme  si  toute  la 
Fraïicft  était  déjà  nivelt  c  selon  le  système 
des  éco  omiitt'S,  et  ses  mesures,  entra- 
vées l\  rha<|ue  pas,  fiiicnr  s.iivi«'s  souvent 
de  résuKats  funestes.  A  1  »  ifie  d»;s  finan- 
ces, il  ne  tint  aucun  compte  ni  de  la  si- 


tuation, ni  des  obstacles  produits  par  la 
force  des  choses.  Il  ne  sut  ou  ne  voulut 
pas  voir  que  la  France  avait  une  con- 
stitution politique  particulière,  et  qu'elle 
se  composait  d'une  agrégation  succes- 
sive de  diverses  provinces  qui  avaient 
stipulé  la  conservation  de  leurs  privi- 
lèges et  de  leurs  usages  et  coutumes.  Par 
là,  les  intentions  b's  meilleures  et  les 
j.lus  pures  devaient  nécessairement 
échouer  dans  la  direction  de  l'adminis- 
tration intérieure  du  royaume. 

Quoi  qu'il  en  soit,  de  tout  le  ministère 
de  Turgot  l'événement  qui  a  laissé  le  plus 
de  souvenirs  est  la  fameuse  révolte  sur- 
venue à  l'occasion  du  commerce  des  blés, 
au  mois  de  mai  1775 ,  et  qui  fut  le  pré- 
lude des  effrayantes  scènes  de  1789.  Le 
moment  choisi  pour  accorder  la  libre 
circulation  des  grains  dans  l'intérieur, 
parut  peu  favorable,  attendu  la  modicité 
de  la  récolte.  Mais  le  véritable  tort  du 
lîiinistre  fut  d'avoir  avancé,  dans  le 
préambule  de  ses  édits ,  des  principes 
vrais  en  droit  rigoureux,  mais  présentés 
d'une  manière  dure  et  faite  pour  effrayer 
les  citoyens  qu'il  s'ag^s^ait  d'éclairer. 
Ainsi,  par  exemple,  alors  que  les  an- 
goisses du  besoin  se  faisaient  le  plus  vi- 
vement sentir,  il  réclamait,  pour  le 
commerçant  de3  grains .  'un  droit  de 
propriété  tellement  absolu  sur  sa  denrée 
qu'il  put  à  son  gré  l'enlever  à  la  circu- 
lation ,  et  même  la  laisser  perdre  et  ava- 
rier. Dans  d'autres  arrêts  du  Conseil, 
Turgot  déclar  il  :  (7«e  le  blé  était  né- 
cessairement cher  et  qu'il  devait  toujours 
rester  à  haut  prix.  Quelquefois  on  y 
trouvait  des  vérités  triviales  à  force  de 
simplicié  ;  mire  autres,  dans  l'édit  con- 
cernant la  circulation  des  grains,  il  était 
dit  :  Que  le  blé  ne  valait  qu'autant  qu'il 
est  semé. 

La  révolte  étant  devenue  générale  et 
sérieuse,  Turgot  prit  les  mesures  de 
répression  les  plus  énergiques  et  fit 
preuve   même   de    courage    personnel. 

Mais  l'armement  militaire  déployé  à 
cet;e  occason  coûta  un  million  à  l'Etat, 
et  laissa  dans  l'esprit  du  peuple,  .sur  les 
opérations  relatives  au  commerce  des 
grains,  des  impressions  funestes  dont  il 
u(î  fui  que  trop  facile,  plus  lard,  de  se 
servir  pour  attaquer  l'autorité  royale. 

Dans  cette  occasion  i  Turgot  suivait 


.Hl 


MR  M.  DE  VILLENEUVÉ-BAftGSMOWT.    '  ÎOO  W 

^ret  en  voyant  que  les  intentions  les  plus 
pures,  une  passion  vraie  PO'^r  *«  ^on^^^;^ 


sans  doute  les  vrais  principes  de  l'éco- 
nomie politique  :  sa  faute  fut  seulement 
de  n'avoir  pas  mûri  davantage  et  appli- 
qué en  temps  plus  opportun  un  projet 
devant  lequel  Colbert  avait  cru  devoir 
reculer.  Cette  opération  fut  cependant 
l'objet  de  nombreuses  critiques.  M.  ÎS'ec- 
ker,  directeur  de  la  compagnie  des  Indes, 
qui  dès-lors  aspirait  au  contrôle  g<^néral 
des  finances,  pul)lia  sur  le  commerce 
des  grains  un  écrit  devenu  célèbre, 
mais  dans  lequel  il  reprochait  au  mi- 
nistre des  toris  que  celui  ci  n'avait  pas 
eus;  car  il  le  combattait  comme  ayant 
permis  l'exportation  hors  du  royaume, 
tandis  qu'il  n'avait  fait  qu'établir  la 
libre  circulation  dans  l'intf'rieur.  On 
remarqua  avec  plus  d'exactitude  que  dans 
ses  mesures  Turgot  s'étuit  mis  en  con- 
tradiction avec  lui-même;  car.  tandis 
qu'il  proscrivait  tout  magasin  de  blé 
pour  le  compte  du  gouvernement ,  le 
peuple  de  Paris  était  nourri  avec  les  blés 
emmagasinés  par  l'abbé  i'erray  ;  et,  tan- 
dis qu'il  censurait  les  moyens  de  finances 
employés  par  son  prédécesseur,  il  pour- 
voyait à  l'acquit  des  dépenses  avec  l'ar- 
gent obtenu  par  ce  moyen. 

Turgot  aurait  voulu  abolir  la  con- 
framfeparcor/?^  en  matière  commerciale, 
et  ne  céda  qu'à  regret  aux  représenta- 
tions et  à  l'effroi  d^s  hommes  spéciaux 
qui  voyaient,  dans  cette  mesure,  la 
ruine  du  commerce  dont  la  sécurité  et  la 
confiance  reposent  sur  cette  j  irispru- 
dence  exceptionnelle. 

L'édit  relatif  à  la  suppression  des  cor- 
vées dans  le  royaume .  au  moyen  de  la 
création  d'un  impôt  pour  en  tenir  lieu  , 
celui  qui  abolissiiit  les  jurandes  et  maî- 
trises ^  furent  rendus  en  même  temps  et 
éprouvèrent  une  vive  opposition. 

Le  parlement .  blessé  de  la  hauteur 
tranchante  de  Turgot.  en  refusa  l'enre- 
gistrement. Il  fallut  recourir  à  un  lit  de 
justice.  Mais  ce  fut  le  dernier  triomphe 
du  ministre  économiste.  Il  se  retira  au 
mois  de  mai  1770.  Louis  XVI  avait  ap- 
précié ses  intentions.  On  rapporte  qu'en 
le  voyant  résolu  à  quitter  les  affaires  il 
lui  dit  :  «  Il  n'y  a  que  vous  et  moi  qui 
«  aimions  véritablement  le  peuple-.  «Un 
tel  éloge,  dans  une  telle  l)0ucli<^.  doit 
honorer  à  jamais  la  vie  de  cet  liooime 
d'État.  Mais  on  n'éprouve  que  plui  de  re- 


de  Ihumanité .  tant  de  connaissances,  de 
méditations ,  d'efforts  et  même  de  vertus 
privées  n'aient  inspiré  que  ues  projets 
inexécutables  et  qui  ont  commencé  la 
défior^'anisation  de  l'Etat. 

Après  sa  disgrâce  .  et  loin  que  ia  triste 
expérience  de  son  .idiiiinistrciiion  eût  re- 
froidi sa  conliance.  Turgot  redoubla 
d'enthousiasme  pour  les  principes  des 
publicistes  philosophes.  Mais  chez  lui, 
du  moins,  les  ifiées  rhilaniropiques  n'é- 
taient pas  de  vaines  abstr.ctions.  Du 
reste,  s'il  n'a  pas  hvWU  comme  homme 
dEtat,  il  mérite  un  rang  élevé  parmi  les 
écrivains  d'économie  lolitique,  et  nous 
aurons  plus  tard  à  revendiquer  en  sa  fa- 
veur une  sorte  de  priorité  surSmilh, 
relativement  h  la  féconde  théorie  de  la 
division  du  travail. 

Après  Turgot,  M.  de  Clugny  et  ensuite 
M.  Taboureau  des  Reaux(airec  M.Necker 
pouradjoint,  sous  letitredeConseillerdes 
finances  et  de  Directeur  du  trésor  royal), 
occupèrent  le  contrôle  général  des  finan- 
ces. Ce  fut  sous  l'administration  de  M.  Ta- 
boureau que  fut  créée  une  loterie  perpé- 
tuelle au  caft\ta\  de  yingi-quawe  millions. 
IVi  l'un  ni  l'autre  de  ces  ministres  n'était 
propre  à  relever  le  crédit  public  et  à  ré- 
tablir les  finances.  Sur  la  démission  de 
M.  Taboureau ,  le  contrôle  général  fut 
donné,  en  1777.  au  directeur  du  trésor 
royal,  M.  Necker,  qui,  sous  le  règne  de 
Louis  XV,  avait  été  .'i  la  tête  de  la  com- 
pagnie des  ludes  .  et  jouissait  d'uns  haute 
réputation  de  capacité  et  de  lumières  en 
matière  de  finances,  d'administration  et 
de  commerce.  L'écrit  qu  il  avait  publié 
contre  l'application  des  théories  abstrai- 
tes de  Tui  got  sur  le  commerce  des  grains, 
l'avait  avantageusement  fait  connaître 
comme  économiste  pratique.  Une  grande 
fortune,  des  relations  étendues,  unepro- 
bité  sévère,  des  mœuri  régulières  et  un 
noble  penchant  à  la  bienfaisance,  le  fai- 
saient regarder  comme  'homme  le  plus 
capable  d'attirer  1 1  confiance  publique 
et  de  ramener  Tordre  dans  tout  s  les  par- 
ties de  l'administration  des  linances.'J'ou- 
tefoiiI>LNeckf;r.  à  cette  époque  du  moins, 
était  plutôt  habile  comptable  qu'homme 
d'Etal.  Ses  habitudes  et  ses  préjugés  de 
citoyen  de  Genève  et  de  banquier  ie  dii- 


532 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 


posaient  à  envisager  le  gouvernement 
d'un  vaste  royaume  comme  celui  d'une 
petite  démocratie,  et  l'administration 
des  finances  d'un  grand  Etat  comme  les 
registres  d'une  maison  de  banque.  Un 
amour-propre  facile  à  exalter  et  à  irri- 
ter, un  trop  grand  désir  de  popularité, 
beaucoup  d'éloignement  pour  les  distinc- 
tions sociales  autres  que  celles  de  la  ri- 
chesse et  des  lumières,  et  un  penchant 
marqué  pour  les  institutions  politiques 
-anglaises,  ne  pouvaient  manquer  d'ail- 
leurs, dans  les  circonsiances  où  l'on  se 
trouvait  alors,  de  nuire  aux  vues  les  plus 
droites  et  les  plus  sages. 

M.   Kecker  trouva ,   dit-il ,    un  déficit 
annuel  de  25  millions  dans  les  recettes 
du  royaume.   Dans  son  système  des  ré- 
formes   et    des    économies    en    temps 
de  paix,    et  des   emprunts    habilement 
combinés   pendant  la  guerre  ,   étaient  le 
seul  moyen  assuré  de  ramener   l'équili- 
bre entre  les  revenus  et  les  dépenses.  Mais 
il  fut  bientôt  entraîné  à  abuser  lui-même 
des  ressources  indéfinies   qu'il    plaçait 
dans  le  crédit.  Au  moment  où  il  prenait 
en  main  la  direction  suprême  des  finances 
du  royaume,  un  grand  événement  pré- 
dit par  Kaynal  et  par  Turgot,  allait  faire 
éclater  la  guerre  dans  les  deux  mondes. 
A  la  paix  de  1763,  l'Angleterre ,   pour 
amortir  la  dette   énorme  que  lui  avait 
léguée  sa  lu-tte  victorieuse  avec  la  France 
(3,750,000,000  f.  ) ,    avait  voulu  mettre  la 
moitié  de  cette  somme  à  la  charge  de  ses 
colonies  du  nord  de  l'Amérique.   Les  re- 
montrances de  celles-ci  contre  le  prin- 
cipe et  la  quotité  de  cette  taxe  furent  in- 
utiles;  des  troupes  vinrent   soutenir  les 
ordres  de  la  métropole  et  assurer  l'exé- 
cution d'un  billassujétissant  à  l'usage  du 
papier  timbré  tous  les  contrats  et  actes 
passés   dans   les  colonies.   Ces  mesures 
excitèrent  une  sédition  dans  la  ville  de 
Boston  ,  qui  rompit  toute  espèce  de  com- 
munication avec  l'Angleterre.  Les  autres 
colonies  suivirent  cet  exemple.   Un  con- 
grès tenu  à  Plii'.'KJelphie  organisa  la  con- 
fédération des  douze  Klats  particuliers. 
L'enthousiasme  d»;  la  liberté  souleva  tous 
les  habilans.  Ils  noninicrenlWashington 
commandant  en  chef  des  armées  et  pro- 
clamèrent leur  indépendance  de  l'Augle- 
terre.  Les   nouveaux  Elait-'Unis,  cher- 
chant à  se  faire  des  alliés,  envoyèrent  d«3 


ambassadeurs  aux  cours  de  France  et 
d'Espagne.  Ce  fut  à  cette  occasion  que  le 
célèbre  Benjamin  Franklin  vint  à  Paris. 
M.  Kecker,  qui  souhaitait  au  fond  de 
son  cœur  le  triomphe  des  Américains , 
engagea  cependant  le  roi  à  ne  point  se 
mêler  de  cette  querelle,  et  lui  adressa  de 
fortes  représentations  en  faveur  du  main- 
tien de  la  paix.  Il  ne  croyait  pas  permis 
(dit  Mme  de  Staël)  d'entreprendre  la 
guerre  sans  une  nécessité  positive  ,  et  il 
était  convaincu  d'ailleurs  qu'aucune 
combinaison  politique  ne  vaudrait  à  la 
France  les  avantages  qu'elle  pouvait  re- 
tirer de  ses  capitaux  sagement  employés 
dans  l'intérieur.  Le  cœur  droit  et  le  bon 
sens  du  monarque  s'accordaient  à  lui 
faire  envisager  aussi  cette  guerre  comme 
injuste  et  impolitique.  La  France  alors 
n'avait  pas  à  se  plaindre  de  l'Angleterre. 
Les  principes  de  la  monarchie  ne  per- 
mettaient pas ,  d'ailleurs,  d'encourager 
et  surtout  d'appuyer  par  les  armes  ce 
qui  devait  être  considéré  comme  une 
révolte.  La  véritable  politique  conseillait 
de  laisser  l'Angleterre  s'épuiser  sans  sou- 
mettre les  colonies  ,  ou  les  épuiser  pour 
les  soumettre.  En  s'engageant  dans  cette 
lutte  étrangère ,  la  France  ne  pouvait 
manquer  de  réveiller  une  haine  irrécon- 
ciliable dont  l'équivoque  amitié  des 
Américains  ne  saurjiit  balancer  les  dan- 
gers. Elle  s'exposait  d'ailleurs  à  la  conta- 
gion des  idées  de  liberté  et  d'égalité 
démocratiques  ,  destructives  du  principe 
de  l'ancienne  monarchie.  Mais  ces  graves 
considérations  ne  purent  prévaloir,  dans 
le  conseil ,  contre  la  vive  sympathie 
témoignée  par  la  France  à  la  cause  des 
Américains  ,  et  contre  l'opinion  de  Paris, 
toujours  avide  de  nouveautés  et  d'émo- 
tions. Une  jeune  noblesse ,  imbue  des 
idées  nouvelles ,  fut  la  première  à  ré- 
pondre aux  cris  de  liberté  poussés  au 
delà  de  l'Atlantique  et  à  solliciter  comme 
une  faveur  la  permission  d'aller  com- 
batlre  dans  les  rangs  des  colons  insurgés 
contre  la  métropole  suprême.  Au  mépris 
du  principe  monarchique  qui  place 
Ihonneur  dans  l'obéissance,  le  marquis 
de  Lafayette  donna  l'exemple  de  la  ré- 
sistance aux  ordres  du  roi,  en  allant  so 
joindre  aux  Américains  avant  même  que 
le  gouvernement  français  eût  pris  parti 
pour  eux  ;  et  cependant  il  reçut  les  ap- 


PAR  M.  DE  VILLENEUVE-BARGEMONT. 


333. 


plaudissamens  de  la  cour  et  de  la  ville. 
Tout  céda  à  cet  entraînement  irréfléchi  : 
on  ne  vit  que  l'occasion  favorable  d'hu- 
milier un  empire  rival.  L'Europe  ne  fut 
pas  assez  alarmée  de  cette  grave  infrac- 
tion aux  maximes  de  son  droit  public. 
Plus  tard  on  s'aperçut ,  mais  sans  re- 
mède, de  la  haute  imprudence  commise 
en  déclarant  :  «  Que  les  Américains 
«  étaient  libres  du  jour  où  ils  avaient 
«  proclamé  leur  indépendance.  »  IV'était- 
cepas  en  effet  mettre  en  question  l'ordre 
politique  européen  tout  entier  ? 

Toutefois,  cette  guerre  et  les  expédi- 
tions que  la  France  eut  à  soutenir  en 
même  temps  dans  l'Inde,  relevèrent  son 
pavillon  aux  yeux  de  l'Europe.  La  France 
combattit  souvent  atec  avantage  et  ne 
succomba  jamais  sans  gloire.  Mais  sa  ma- 
rine et  celle  de  l'Espagne,  notre  alliée, 
éprouvèrent  des  pertes  considérables,  et 
les  finances  de  l'État  ressentirent  né- 
cessairement une  grave  perturbation. 
M.  Kecker  ne  put  faire  face  aux  frais  de 
la  guerre  qu'à  force  d'emprunts.  Il  créa 
18  millions  de  rentes  viagères  sur  une  ou 
plusieurs  têtes,  et  autant  de  huit  à  dix 
pour  cent.  Ce  moyen  d'attirer  les  capi- 
taux fut  blâmé  comme  favorisant  le  pen- 
chant de  beaucoup  de  pères  de  famille  à 
consumer  d'avance  la  fortune  qu'ils  de- 
Taient  laisser  à  leurs  enfans,  On  évalue  à 
733  millions  l'accroissement  de  la  dette 
publique  occasionée  par  la  guerre  d'A- 
mérique. Mais  une  partie  de  ce  l'ésultat, 
constaté  à  la  paix  de  1784,  n'appartient 
pas  à  l'administration  de  ÏM.  JNecker  qui 
s'était  retiré  depuis  trois  ans.  Pendant 
son  ministère,  on  avait  remboursé  24  œil- 
lions  de  dette  exigible,  50  millions  de  la 
dette  constituée,  et  28  millions  d'antici- 
pations. 

En  1781 ,  le  contrôleur  général  avait 
présenté  au  Pioi  et  publié  d'après  les 
ordres  de  S.  M.  un  compte  rendu  de  sa 
{gestion  des  finances.  Il  avait  pour  but  de 
suppléer  ainsi ,  de  quelque  manière,  aux 
débats  de  la  chambre  des  communes 
d'Angleterre.  En  faisant  connaître  à  tous 
le  véritable  état  des  finances  ,  il  voulait 
aussi  obtenir  plus  de  réserve  dans  la  dis- 
tribution des  grâces  et  faveurs  pécuniai- 
res. Dans  ce  document ,  le  premier  de 
ce  genre  livré  à  la  publicité  par  l'ordre 
d'im  Roi  de  France,  M.  Kccker  établis- 


sait qu'après  cinq  années  de  ministère , 
parti  d'un  déficit  de  34  millions  et  ayant 
suffi  jusqu'à  ce  moment  à  la  dépense  de 
la  guerre  sans  établir  un  seul  nouvel  im- 
pôt .  il  était  parvenu  à  obtenir,  dans  les 
recettes ,  un  excédant  annuel  de  dix 
millions  sur  les  dépenses  ordinaires.  En- 
tre autres  renseignemens  importans  et 
curieux ,  ce  travail  faisait  connaître 
qu'il  existait  en  France  deux  milliards 
de  numéraire. 

Le  compte-rendu  excita  dans  sa  nou-f 
veauté  un  grand  intérêt  et  les  plus  vifs 
applaudissemens  de  la  multitude  ,  mais- 
beaucoup  d'intérêts  menacés  s'alarmè- 
rent et  un  examen  réfléchi  affaiblit  le  pre- 
mier enthousiasme.  La  prédilection  du 
ministre  pour  les  emprunts  et  les  capita- 
listes parut  dangereuse,  on  trouva  qu'il 
y  avait  plus  de  vanité  que  de  convenance 
à  faire  l'apologie  officielle  de  sa  propre 
administration,  et  les  critiques  de  toute, 
espèce  ne  furent  point  épargnées  au  mi- 
nistre qui  avait  ouvert  l'ère  de  la  discus- 
sion publique.  Cette  circonstance  ne  fut 
pas" cependant  le  motif  de  sa 'retraite. 
Plus  d'une  fois  il  avait  mécontenté  la 
susceptibilité  jalouse  du  premier  minis- 
tre Maurepas.  Un  mémoire  confidentiel 
sur  l'établissement  des  administrations 
provinciales,divulgué  parla  malveillance, 
lui  avait  aliéné  les  parlemens  ,  les  inten- 
dans  et  une  partie  du  ministère.  Pour 
obtenir  plus  d'influence  et  d'après  l'in- 
sinuation même  de  M.  de  Maurepas,  il 
demanda  l'entrée  au  conseil  que  sa  qua- 
lité de  protestant  ne  permettait  pas  alors 
de  lui  accorder.  Le  refus  de  celte  faveur 
et  la  conviction  du  piège  que  lui  avait 
tendu  le  vieux  courtisan  ,  l'engagèrent  à 
remettre  au  Roi  le  contrôle  générai  des 
finances. 

Plusieurs  mesures  sages  et  utiles  avaient 
marqué  le  premier  ministère  de  M.  JNec- 
ker.  On  peut  citer  dans  le  nombre  :  la 
suppression  du  droit  de  mainmorte  et 
d'un  reste  de  servitude  territoriale  dans 
les  domaines  royaux  (1);  l'établissement 
d'une  école  gratuite  et  publique  de  bou- 
langerie j  l'abolition  de  la  torture  ou 
question  judiciaire  avant  la  condamna^ 

(1)  Celte  serrilude  territoriale  n'existait  plus  en 
fait  depuis  long-temps  dans  les  domaines  ro'jaux  de 
Franclie-Comté  ,  les  seuls  ou  elle  subsistât  encore 
CI)  droit.  Les  écri  valu»  ptiilo$opiiislci  e^  «cononiistt^» 


Les  pays  d'états  jouissaient  de  grands 
avantages.  ]Non  seulement  ils  payaient 
moins,  mais  la  somme  exigée  était  ré- 
partie par  des  propriétaires  justes  et  zé- 
lés appréciateurs  des  intérêts  locaux.  Le^ 
routes  et  les  établissemens  de  ces  pro- 
vinces étaient  mieux  soignés  et  les  con- 
tribuables traités  avec  plus  d'équité  et  de 


3S4  COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE, 

tion  (sévérité  à  peu  près  tombée  en  dé- 
suétude) et  enfin  l'édit  dein  d  humanité 
et  de  sag-sse  d'après  lequel  les  malades 
de  l'Hôtel-Dieu  de  Paris  devaient  être 
couchés  seids  et  placés  dans  des  salles 
séparées  suivant  le  genre  des  maladies. 
Mais  l'acte  le  plus  anportant  de  tous  -t 
celui  dont  les  conséquences  pouvaient 
êlre  les  plus  étendues  ,  était  sans  doute 
la  généralisation  des  administratiqi^s 
provinciales  des  pays  d'état  dont  Féne- 
lon  avait  jadis  conçu  la  pensée,  d'après 
l'étude  qu'il  en  avait  fàte  en  Languedoc, 
que  Turgot  voulut  essayer  et  dont  il  ap- 
partint à  M.  INecker  seul  de  réaliser  la 
première  application  en  France.  Ces  ad- 
ministrations furent  établies  dans  les 
provinces  du  Berry  et  de  la  haute  Guyen- 
ne, et  reçurent  un  commencement  d'exé- 
cution dans  la  généra  aie  de  Moulins. 
Elles  se  formaient  d'assembl^îe^ ,  ou  con- 
seils, composées  des  plus  grands  pro- 
priétaires de  chaq  le  province ,  dans  les- 
quelles on  devait  discuter  la  répartitif^n 
des  impôts  et  les  divers  intérêts  du  pays. 
De  grands  avantages  paraissaient  ijl^- 
chés  à  cette  forme  d'administration.  Le 
premier  éiaii  l'arriver  à  obtenir  graduel- 
lement la  suppression  des  iï.tigalilés  cho- 
quâmes et  des  disparates  qui  exis. aient 
dans  les  impôts .  les  privilèges  ,  le^  rela- 
tions de  province  à  province   La  Fraice 

était  alors  divisé*^  en  provinces  soumises 
entièrement  a  l'autorité  royale,  etenp^/* 

d'étals,  c'est  àrdire  en  provinces  qui 
réunies  tardivement  et  par  des  tra  tés  à 

la  couronne  ,  telles  que  le  Langued.  c,  ia 

Bourgogne  .  la   Bretagne,  eic,  s'étaient 

réservé    le  droit    d'êne  lé^^ies    par  une 

ass-niblée  composie  des  liois  oidres  de 

la  piovince.  Le  Roi  fixait  la  somme  to- 
tale d'in)pôts  qu'il  exigedit.  m  is  les.  tats 

en  faisaient  la  ré,jartiliun.  Ces  provinces 

se  maintenaient  dans  le  droit  de  relus*  r 

cerlaiiies  taxes  dont  ell<;s  prétend,»ienl 

être  exempt»  s  par  bs  traités  de  réunion. 

De  là  venaient  bs  i.iCgalilés  du  syslème 

d'imposition,  les  occusi.ns  multipliées 

de  contrebande  de  province  à  province  et 

l'établiis  ment  des  douanes  ù  l'intérieur. 


galuèrcnl  (l<;s  plus  pompeux  (■•lo!;fS  l'affrancliissc- 
meiil  (l'un  droit  ffodal  doiil  lu  plupart  n'avaient 
jamais  cnleudu  parler,  parce  qu  il  u'cn  était  luit  au- 
cua  UM|;«. 


ménagemens.  La  plupart  des  assemblées 
d'états  étaient  présidées  par  un  arche- 
vêque ou  évêque  ,  ce  qui  donnait  une 
puissante  garantie  des  lumières  et  de. 
l'esprit  de  justice  et  de  charité  qui  diri- 
geaient leurs  délibérations.  On  en  avait 
pour  témoignage  l'excellente  administra^ 
tion  provinciai^e  du  Languedoc  ,  qui  avait 
excité  à  juste  tij.re  l'admiration  de  Féne- 
lon  et  des  intçgd^ns  les  plus  habiles  et 
les  plus  éclairés. 

Le  Boi  n'avait  jamais  admis  que  les 
états  eussent  le  droit  de  consentir  l'im- 
pôt .  mais  ils  agissaient  comme  s'il  leur 
était  réellement  acquis.  Ils  ne  refusaient 
pas  le  contingent  demandé  ,  seulement, 
ils  l'appelaient  don  gratuit  et  à  titre  de; 
bénévolence.  , 

Dans  les  provinces  qui  n'étaient  point 
pays  d'étals,  les  intendans  jouissaient 
d'une  au  oriié  à  peu  près  sans  limites 
et  sans  contrôle  et  à  peine  contenue  par 
les  parlemens.  On  avait  donc  senti  la 
justice  et  l'utilité  de  régulariser  et  d'é- 
tendre à  (ont  le  royaume  l't'tablissement 
des  administrations  provinciales. 

Un  aure  motif  non  moins  puissant, 
en  faveur  de  ces  institutions,  était  l'a- 
vantage déjà  vivement  apprécié  à  cette 
époque,  dri  diminuer  la  prodigieuse  in- 
Ihie'ice  'e  Paris  sur  le  reste  de  la  Frtince. 
Il  était  naturel  de  penser  que  les  grands 
propriétaires  intéressés  à  l'administra- 
tion de  leurs  provinces,  auraient  été  na- 
turellement portés  à  vivre  dav;in!age  sur 
l''ur>  terres  ;  qu'ils  auraient  acquis  par 
degrés  la  science  dj»  l'adminislraiion  et 
des  affaires  publiques,  et  qu'ils  auraient 
cherché  à  primer  par  les  lumières  comme 
jadis  f.ar  leui-  épée.  Associés  au  clergé 
et  au  tiers-état  dans  la  missian  douce 
et  pacifique  de  contribuer  a»  bonlieur  do 
leur  pays,  on  pouvait  espérer  qu'il  ré- 
sulterait de  leurs  rapports  et  de  leurs 
travaux  mutuels  une  bienveillance  et  une 
estime  réciproques  (pii  effaceraient  les 
préventions ,  les  préjugés  et  les  jalousies 


-y.yr^ARM.  DE  VILLENEUVE  BARGEMONT. 


33â 


de  classe  el  de  rang.  C'était  enfin  au  j  tre.  Les  fauler.  qu'il  aTait  pu  commettre 
moyen  de  cette  éducation  administrative  j  et  celles  plus  graves,  qui  plus  tarddevin- 
que  les  trois  ordres  de  l'État  pouvaient     rent  si  funestes  à  la  royauté  ne  sauraient 


être  appelés  plus  utileraent  à  discuter 
un  jour  en  commun ,  et  sous  la  forme 
d'états  généraux,  les  affaires  publiques 
du  royaume. 

M,  JNecker  composa  les  administrations 
provinciales  du  Bs'rry  et  de  la  Haute- 
Guienne  à  peu  près  comme  le  furent  les 
états  généraux  de  1789,  c'est-à-dire  moi- 
tié de  gentilshommes  ou  ecclésiastiques, 
çt  moitié  du  tierg-état,  qui  obtenait  ainsi 
une  double  représentation  divisée  en  dé- 
putés des  villes  et  en  députés  des  cam- 
pagnes. Le  nombre  des  membres  dé- 
libérans  était  de  52.  Pour  le  complé- 
ter, Je  Roi  avait  d'abord  nommé  seize 
propriétaires  les  plus  connus  et  les  plus 
en  réputation,  dont  trois  étaient  pris 
dans  le  clergé  ,  cinq  dans  l'ordre  de  la 
noblesse  et  huit  parmi  les  habitans  des 
villes  et  campagnes.  S.  M.  autorisa  ces 
propriétaires  à  en  élire  trente-six  autres 
en  observant  les  mêmes  proportions 
quant  à  l'étal  des  personnes. 

Placées  sous  la  présidence  de  l'arche- 
vêque de  Bourges  et  de  l'évêque  de  Rho- 
dez  (i) ,  les  administrations  provinciales 
du  Berry  et  de  la  Haut^-Guienne  obtin- 
rent des  succès  remarquables  qui  tirent 
regretter  leur  abandon  ,  après  la  retraite 
de  M.  jNeckeret  l'ajournement  des  projets 
conçuspour  l'application  du  même  systè- 
me au  Bourbonnais,  au  Dauphiné,  et  suc- 
cessivensent  aux  aunes  parties  du  royau- 
me. Il  avait  été  sérieusement  question  , 
dans  le  sein  des  assemblées  du  Berry  et 
de  la  Hauie-Guieane  ,  de  renoncer  aux 
privilèges  de  la  noblesse  et  du  clergé  en 
matière  d'impôts. 

Ainsi  que  nous  l'avons  dit,  le  mémoire 
confidentiel  présenté  au  Roi  eu  1777  par 
M.  Kecker,  sur  la  création  des  adminis- 
trations provinciales,  et  imprimé  furtive- 
ment en  1781  par  un  abus  de  confiatice 
ou  une  adroite  perfidie  de  IVÎ.  de  Maure- 
pas,  avait  indisposé  les  cours  souve- 
raines et  les  intendans  contre  le  système 
des  nouvelles  institutions  et  contre  leur 
auteur.  Ce  fui  une  des  principales  causes 
qui  amenèrent   la  retraite  de  ca  tuinis- 

(1)  M.  de  Cicé,  depuis  archevêque  de  Bordeaux, 
«t  garde-des-iceaux  •«  i7iM)»  (aor(  arcb«Tèq[ue  d'Aix 


empêcher  de  rendre  justice  à  des  inten- 
tions que  tout  annonce  avoir  été  droites 
et  pures  ni  à  un  désintéressement  bien 
rare.  Dans  ses  deux  ministères  ,  M.  Nec- 
ker  refusa  le  traitement  et  les  divers 
droits  attachés  à  ses  emplois,  c'est-à-dire 
à  plus  de  260,000  fr.  par  an.  U  ne  prit 
ssicune  part  ou  intérêt  à  aucune  spécu- 
lation, s'abstint  de  placer  aucun  de  ses 
parens  à  des  emplois  publics,  el  pour  fa- 
ciliter l'approvisionnement  du  royaume , 
il  déposa  au  trésor  royal  2,400,000  fr. 
comme  garantie  personnelle  d'un  mar- 
ché fait  avec  la  maison  Iloppe  d'Amster- 
dam (1).  On  doit  ajouter  à  ces  actes  gé- 
néreux, les  nombreux  exemples  de  bien- 
faisance philantropique  que  M.  el  ma- 
dame ]Necker  ne  cessèrent  de  donner. 

Dans  l'espérance  d'obtenir  l'appui  du 
parlement  de  Paris  el  dt^s  autres  cours 
souveraines  ,  M.  Joly  de  Fleuri ,  conseil- 
ler d'État,  frère  de  deux  membres  du  par- 
lement, fut  appelé  à  succéder  à  M.  Kec- 
ker. La  compagnie  le  détermina  à  se 
charger  du  contrôle  général  en  lui  pro- 
mettant une  grande  con.lescendance  pour 
ses  opérations,  et  cette  assurance  devint 
la  règle  de  l'administration  du  nouveau 
ministre.  Oblig'^ ,  comme  son  prédéces- 
seur, de  tirer  du  crédit  !es  principales 
ressources  que  la  guerre  nécessitait,  mais 
étranger  au  maniement  des  ressorts  par 
lesquels  M.  Is'ecker  avait  commandé  la 
coniiiince,M.  de  Fleuri  voulut  asseoir  sur - 
rawgi;;entation  du  revenu  public  les  em- 
prunts qu'il  continuait  et  ceux  qu'il  al- 
lait ouvrir.  La  nécc-ssilé  surmonta  la  ré- 
pugnance du  Roi  pour  la  création  de 
noiiveaux  impôts.  Un  édit  ordonna  la 
levt'e  de  dcu.i-  yingtic/nes  pend  mt  sept 
ans.  La  loi  fut  vérifiée  sariS  observa  ions, 
et  le  parlement,  fidèle  à  ses  promesses, 
enregistra  successivement  divers  em- 
prunts en  perpéiui'l ,  en  viager,  el  à  pri- 
me par  loterie,  pour  environ  dix  millions 
de  renie  el  à  im  taux  plus  élevé  que  les 
précédens.  Celte  circonsli^nce,  favorable 
aux  préteurs,   et  la  création  des   deux 

[1)  Cette  somme,  conlisquce  par  tes  ('Vi-nemcns 
do  la  révotulion,  a  été  rendue  à  madame  la  baronne 
de  SUcI  p«  la  génçr«u»o  juiUc«  d«  LquIi  XYill« 


336 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE  , 


vingtièmes  dont  on  évaluait  'e  produit  à 
trente  millions  ,  assura  la  réalisation  des 
emprunts. 

Moins  d'un  an  après,  on  établit  un  troi- 
sième vingtième  des  biens  fonds,  pen- 
dant la  guerre,  et  trois  ans  après  la  signa- 
ture de  la  paix.  Le  gouvernement  s'occu- 
pait alors  de  la  restauration  de  la  ma- 
rine. A  cette  occasion ,  des  provinces ,  des 
villes,  les  communautés  d'arts  et  métiers 
de  la  capitale  et  la  compagnie  des  rece- 
veurs généraux  ,  versèrent  au  trésor  plu- 
sieurs millions  produit  de  souscriptions 
patriotiques.  Le  clergé  offrit  au  roi ,  en 
don  <^ratuit  extraordinaire,  seize  mil- 
lions'dont  un  million  pour  les  veuves  et 
orphelins  des  matelots  tués  pendant  la 
guerre. 

Maîtres  de  forces  navales  supérieures 
a  celles  de  l'Angleterre,  la  France  et  ses 
alliés  se  disposaient  à  attaquer  avec  vi- 
gueur les  établissemens  de  cette  puis-i 
sance  en  Europe ,  en  Amérique  et  dans 
les  Antilles ,  lorsqiie  la  reconnaissance 
de  l'indépendance  des  Américains  mit 
fin  aux  hostilités.  Depuis  six  années  la 
France  supportait  la  plus  grande  partie 
des  frais  de  la  guerre:  cependant  elle  ne 
retira  pour  elle  aucun  fruit  de  ses  sacri- 
fices, et  Ton  verra  bientôt  combien  elle 
eut  à  souffrir  du  nouveau  traité  de  com- 
merce que  l'Angleterre  parvint  à  arra- 
cher à  sa  bonne  foi. 

Toutefois,  la  paix  fqui  ne  fut  déliniti- 
vemcnt  signée  que  le  20  janvier  1784) 
<5tant  conclue  par  le  traité  du  3  septem- 
îjre  1783  (1),  lecontrôleur  général  voulut 
ïiiellre  des  bornes  à  divers  genres  de  dé- 
pense et  notamment  aux  fonds  énormes 
que  continuait  à  demander  le  ministre 
de  la  marine.  Contrarié  dans  ses  inten- 
tions, iM.  de  Fleuri  quitta  sans  regret 
xine  place  qu'il  n'avait  acceplée  qu'avec 
répugnance.  Après  lui ,  M.  d'Ormesson  , 
jeune  conseiller  diktat,  appartenant  aussi 
à  une  famille  p.urlementaire,  marqua  son 
passage  au  ministère  par  des  fautes  qui 
^l<»nalèrent    une    complète     impéritie. 

(1)  Ce  traité  effaça  la  laclie  do  celui  de  17G.">.  La 
France  rt'<leviut  propriclain;  des  îles  Sainl-I'iorre  et 
Wi(iunlon,  d<t  Sainte-Lucie,  de  Taljago,  du  Sini-cal, 
de  f^orée  ,  de  l'ondicliiry  l'I  de  ses  anciennes  pos- 
sessions dans  riinle  ;  elle  reprit  ses  anciens  droits 
de  souveraineté  aur  Dunkcniue,  tl  lo  Uruil  de  pùclie 
à  Ter^e-^cuTe, 


Pressé  par  les  besoins  du  trésor,  il  cassa 
le  bail  des  fermes  et  fit  ordonner  sa  con- 
version en  régie.  En  même  temps  il  ti- 
rait secrètement  six  millions  de  la  caisse 
d'escompte  pour  les  dépenses  urgentes. 
Cette  distraction  de  fonds ,  immédiate- 
ment connue,  compromit  le  crédit  delà 
caisse,  qui  se  trouva  alors  dans  l'impos- 
sibilité de  satisfaire  à  tous  les  rembour- 
semens  demandés.  Par  une  mesure  [peu 
propre  à  rétablir  la  confiance  et  qui 
prouvait  les  embarras  du  trésor,  la  caisse 
d'escompte  fut  autorisée  à  donner  en  paie- 
ment de  ses  billets ,  des  effets  de  com- 
merce, en  bonifiant  l'escompte,  et  la 
même  décision  défendit  aux  porteurs 
des  billets  de  faire  aucune  poursuite 
avant  trois  mois  pour  en  obtenir  la  con- 
version en  argent.  Plusieurs  services 
souffrirent  du  ralentissement  subit  qu'é- 
prouva la  circulation  des  espèces  :  le 
paiement  des  arrérages  des  rentes  fut 
même  sur  le  point  d'être  suspendu. 
Dans  cette  situation  alarmante  pour  la 
caisse  d'escompte  et  pour  le  trésor  royal, 
une  intrigue  conduite  par  le  banquier 
de  la  cour,  porta  au  contrôle  général  des 
finances  M.  de  Calonne,  intendant  de 
Metz,  qui  aspirait  depuis  long-temps  à 
ce  poste  élevé.  Homme  aimable  et  spiri- 
tuel, mais  léger,  frivole,  courtisan  ha-" 
bile  bien  plus  qu'administrateur  et  hom» 
me  d'État ,  personne  moins  que  lui  n'é- 
tait propre  à  diriger  les  finances  dans  les 
conjonctures  difficiles  où  l'on  se  trou- 
vait alors  placé. 

La  paix  avec  l'Angleterre  ayant  été  si- 
gnée à  Versailles  peu  de  temps  après  I{| 
nomination  de  M.  de  Calonne  ,  le  pre- 
mier soin  du  contrôleurgénéralfut  de  li-' 
quider  le  restant  des  dépenses  de  la' 
guerre  et  de  la  marine  et  d'établir  la  vé- 
ritable situation  du  trésor.  L'arriéré  s'é- 
levait à  390  millions 3  de  plus  176  mil- 
lions d'anticipations  et  un  déficit  de  80 
millions  sur  l'année  1783,  portaient  la 
masse  des  dettes  exigibles  à  (îîG  millions. 
Les  revenus  do  l'Et-it,  dont  la  totalité 
produisait  M'j  millions  ,  étaient  grevés 
de  205  millions  de  prélèvemens  pour  le 
paiement  des  rentes  constituées  et  des 
intérêts  des  fonds  re<;iis  à  tilicî  d'avances 
ou  de  caulionneniens.  JjCs  300  millions 
restant  présentaient  une  somme  qui  d'il 
été  à  peu  près  suffisanlc  pour  les  dépcn- 


PAR-M.  DE  VÎLLENEUVE-BARGEMONT. 


337 


ses  à  la  charge  du  gouvernement ,  si  les 
emprunts  en  annuités  ou  en  loterie  rem- 
boursablesàôterme  fixe,  n'avaient  absor- 
bé chaque  année  un  capital  de  45  mil- 
lions, ce  qui  produisait  une  insuffisance 
d'égale  somme  dans  les  revenus. 

Cette  situation  fâcheuse  que  ne  devait 
pas  faire  présager  le  compte-rendu  de 
M.  Necker,  ni  l'ouvrage  célèbre  de  ce 
ministre  sur  V administration  des  finan- 
ces ,  qui  parut  en  1784  et  dont  quatre- 
vingt  mille  exemplaires  furent  enlevés  en 
quelques  semaines,  ne  parut  point  inti- 
mider le  nouveau  contrôleur  général. 
Son  système  était  de  déguiser  la  détresse 
du  trésor  et  de  prendre  l'atlilude  de  la 
prospérité  et  de  la  confiance.  Il  dédai- 
gna la  ressource  des  économies,  solda 
l'arriéré  du  moment  par  de  nouveaux 
emprunts,  soutint  les  effets  publics  par 
des  avances  secrètes  ,  rapprocha  le  paie- 
ment des  rentes  sur  l'État ,  obtint  des 
bonifications  considérables  sur  les  taux 
des  formes  et  des  régies,  assura  le  crédit 
de  la  caisse  d'escompte,  projeta  des 
fonds  d'amortissement  et  se  confiant  aux 
résultats  de  la  paix  osa  même  exécuter 
une  refonte  des  monnaies  d'or  comme 
dans  un  temps  de  sécurité  et  d'abon- 
dance (1). 

Les  espérances  que  l'on  avait  pu  con- 
cevoir du  développement  du  commerce 
extérieur  et  par  conséquent  dans  l'aug- 
mentation des  produits  de  quelques  bran- 
ches du  revenu  public  ne  tardèrent  pas 
malheureusement  à  s'évanouir.  M.  le 
comte  de  Vergennes,  ministre  des  affaires 
étrangères,  nommé  président  du  conseil 
des  finances  à  la  paix  de  1784,  eut  la 
pensée  de  conclure  un  traité  de  commerce 
avec  l'Angleterre.  Les  écrits  des  écono- 
mistes et  les  instances  du  ministère  an- 
glais ,  lui  avaient  représenté  le  système 
protecteur  des  douanes  comme  propre  ù 
perpétuer  les  haines  nationales  ,  et  à  dé- 
praver les  populations  respectives  en  of- 
frant une  sorte  de  prime  à  la  fraude  ,  au 
détriment  de  la  perfection  des  fabriques 

(l)  A  celte  occasion  ,  M.  de  Calonne  évalua  la 
quanlilé  du  numéraire  en  or,  du  royaume  ,  à  80O 
millions,  et  celle  de  l'argent  à  1200  milliQns  :  et  il 
établit  que  l'augmentation  du  numéraire  en  France, 
depuis  la  régence,  avait  été  de  1,340,000,000  fr. 
ïOMR  jv.  -r  N.  2ô,  I&57. 


et  au  profit  de  la  vieille  routine.  Il  se 
flatta  que  la  liberté  des  échanges  réci- 
proques des  productions  des  deux  pays 
augmenterait  nécessairement  nos  riches- 
ses. Mais  il  n'avait  ipas  calculé  que  les 
immenses  capitaux  de  la  Grande-Breta- 
tagne  lui  permettaient  de  faire  momen- 
tanément des  sacrifices  à  l'aide  desquels 
elle  pourrait  en  peu  d'années,  anéantir 
notre  industrie  et  faire  fermer  nos  ma- 
nufactures. Il  oublia  que  les  Anglais 
étaient  déjà  liés  avec  le  Portugal ,  pour 
leurs  approvisionnemens  devins  et  d'au- 
tres denrées  ,  par  le  traité  de  Méthuen. 
Enfin  il  avait  trop  présumé  de  l'esprit 
national  de  la  société  française.  Aussi, 
tandis  que  la  nouveauté  ,  ^insouciance 
et  la  frivolité  engageaient  les  Français 
à  n'employer  que  des  étoffes  anglaises,  les 
Anglais,  au  contraire  ,  préféraient  cons- 
tamment les  vins  du  Portugal,  les  soieries 
et  les  huiles  d'Italie  ,  et  ne  tiraient  guère 
de  la  France  que  son  argent.  Ce  traité 
qui  devint  l'objet  de  vives  controverses, 
tant  en  Angleterre  qu'en  France,  fut  si- 
gné le  30  janvier  1786,  etson  exécution^a 
laissé  encore  insoluble  la  question  de  la 
possibilité  d'un  traité  de  commerce  entre 
les  deux  pays.  Sous  l'apparence  d'une 
parfaite  égalité,  tels  furent  les  résultats, 
et  des  stipulations  avantageuses  que  sut 
se  ménager  l'Angleterre,  et  de  la  manière 
dont  elle  exécuta  celles  qui  nous  étaient 
favorables,  que  les  transactions  commer- 
ciales, qui  précédemment  avaient  été  à 
peu  près  balancées  entre  les  deux  puis- 
sances ,  enlevèrent  chaque  année  à  l'in- 
dustrie agricole  et  manufacturière  de  la 
Franceune  valeur  de  vingt-cinq  millions, 
formes  de  l'excédant  des  importations 
de  l'Angleterre  en  France  sur  nos  expor^ 
tationsdans  la  Grande-Bretagne  (1). 

(1)  M.  Necker,  dans  sa  réponse  à  M.  de  Calonne, 
fait  remarquer  que,  jusqu'au  dernier  traité  de  com- 
merce avec  rAnglelerre  ,  la  balance  du  commerça 
était  si  fort  à  l'avantage  de  la  France,  que  pendant 
dix  années,  de  1771  à  1781,  on  avait  frappé  -55  mil- 
lions par  an  en  monnaie  d'or  et  d'argent,  cl,  corama 
on  n'avait  pas  mis  en  ouvrage  d'orfèvrerie  ou  do 
bijouterie  moins  de  7  raillions  par  an,  il  en  résul- 
tait que  la  France  avait  gagné  ^00  millions,  ce  qui 
démontrait  combien  il  était  avantageux  pour  ella 
d'être  on  paix  avec  ses  voisins. 

Le  conte  dq  YergennQs  fui  plus  )ieurca\  dans 


COURS  SUR  L'fflSTOIRE  DE  L'ÉCONOMIE  POLITIQUE. 


338 

Lps  premières  opérations  de  M.  de  Ca- 
lo  me  n'avaient  été  que  des  ressources 
momentanées  dont  le  prestige  disparais 
sait  à  la  moindre  réflexion.  La  dette  de 
l'Etat  ne  reposait  sur  aucun  gage  asuiré; 
le  vida  du  trésor  devenait  de  plus  en  plus 
■alarmant.  Un  nouveau  système  de  con- 
tribution parut  pouvoir  seul  aider  à  com- 
bler le  gouffre,  et  le  contrôleur-général 
le  proposa.  Les  deux  leviers  principaux 
étaient  l'établissement  de  la  subvention 
territoriale,  ou  contribution  foncière, 
payable  en  iiature^ei  l'extension  de  l'im- 
pôt du  timbre.  Il  se  flattait  d'y  trouver 
le  double  avantage  d'une  augmentation 
de  revenu  et  d'une  répartition  plus  égale 
entre  les  contribuables.  Mais  ce  plan 
(adopté  depui>,  à  l'exception  du  paiement 
en  nature  reconnu  impraticable)  pri^sen- 
tait  alors  de  grandes  difficultés.  Il  fallait 
arracher  au  clergé  et  à  la  noblesse  des 
sacrifices  inusités  jusqu'alors.  On  redou- 
tait d'ailleurs  l'opposition  des  parlemens, 
indisposés  par  l'extension  politique  que 
MM.  Turgot  et  ^ecker  avaient  voulu  don- 
ner aux  assemblées  provinciales,  et  dont 
les  intérêts  étaient  d'ailleurs  les  némes 
que  ceux  des  corps  priviléf^iés.  D'un  autre 
côté,  on  était  effrayé  à  la  pensée  d'ap- 
pe'er  intégralement  la  représentation 
nationale  qui  aurait  pu  tenter  de  se 
mettre  à  la  place  de  toute  autorité.  Dans 
cette  situation  difficile,  M.  de  Galonné 
demanda  au  roi  la  convocation  d'une  as- 
semblée de  notables,  choisis  parmi  les 
membres  les  plus  distingués  des  deux 
premiers  ordres  de  l'État,  de  la  magis- 
trature et  dans  les  chefs  des  principales 
municipalités.  C'était  une  réunion  pure- 
ment consultative,  et  qui  n'avait  aucun 
■  caractère  pour  délibérer,  mais  qui  pou- 
vait, croyait-on,  disposer  favorablement 
l'opinion,  lever  beaucoup  d'obstacles  et 
seconder  de  son  influence  la  marche  du 
gouvernement.  Les  notables  furent  donc 

le  traité  commercial  quMt  fil  conclure  avec  la  Russie 
en  1787;  néanmoins  quelques  avantages  résultèrent 
de  notre  rapproctieinenl  avec  l'.\nglclerre  ;  et,  dès 
17î!0,  les  modèles  des  mécaniques  à  filer  le  coton  et 
les  autres  machines,  découvertes  ou  perfectionnées 
p::r  James  Walt  et  Iliclurd  Arcktwrigt  ,  étaient 
introduites  en  France.  C'est  do  cette  époque  que 
datent  les  principales  matiufacluros  établies  en 
Normandie,  en  l'icardio  i  dans  la  Mandrc-Fran- 
^aise,  etc.,  etc. 


réunis  à    Versailles   le  22  février  1787. 

M.  de  Calonne  leur  présenta  la  situa- 
tion des  finances  avec  adresse  et  ména- 
gement ;  mais  il  ne  put  dissimuler  l'exis- 
tence d'un  déficit  annuel  de  1 15  millions, 
dont  il  iit  remonter  l'origine  jusqu'au  mi- 
nistère de  l'abbé  Terray  ;  ce  déficit,  selon 
le  contrôleur-général,  était,  dès  lors,  de 
40  millions.  A  s'était  augmenté  d'une 
somme  égale,  de  1766  à  1783,  et  il  con- 
vint de  l'avoir  accru  lui-même  de  35  mil- 
lions jusqu'à  la  fin  du  1786. 

Ces  calculs  étaient  dans  une  contra- 
diction trop  manifeste  avec  ceux  que 
M.  Necker  avait  établis  dans  son  compte- 
rendu,  et  desquels  il  résultait  qu'à  sa 
sortie  du  ministère  les  revenus  surpas- 
saient les  dépenses  de  10  millions  par  an, 
pour  ne  pas  attirer  une  réponse  très  vive 
de  la  part  de  cet  ancien  ministre.  Cet 
écrit,  imprimé  et  publié  malgré  les  or- 
dres du  roi.  fit  exiler  M.  Necker  à  qua- 
rante lieues  de  Paris.  Mais  de  nombreux 
amis  se  liguèrent  en  sa  faveur.  MM.  de 
Fleuri  et  d'Ormesson.  appelés  en  témoi- 
gnage, affirmaient  l'exactitude  desasser- 
tions de  M.  Necker.  On  reprocha  géné- 
ralement à  M.  de  Calonne  d'avoir  attendu 
.trois  ans  entiers  pour  dresser  un  état  de 
situation  aussi  alarmant.  On  l'accusa 
mêm<i  d'en  avoir  exagéré  ie  triste  tableau, 
qui  contra  tait  si  péniblement  avec  les 
illusions  précédentes,  et  enfin  d'avoir 
confondu  et  bouleversé  toute  la  compta- 
bilité antérieure  dans  le  dessein  de  cou- 
vrir ses  propres  malversations.  Le  mar- 
quis de  La  Fayette  se  porta  a,  la  tête  de 
ses  accusateurs. 

D'un  autre  côté,  l'assemblée  des  nota- 
bles, à  laquelle  il  n'appartenait  pas, 
d'ail'eurs,  de  rien  décider,  avait  peu 
goûté  les  allégalionset  les  plans  de  finan- 
ces de  M.  de  Calonne.  Après  avoir  pro- 
posé quelques  projets  utiles  et  soulevé 
des  questions  délicates  et  inopportunes, 
les  notables  discutèrent  longuement  sans 
pouvoir  conclure,  ce  qui  est  toujours 
dangereux  de  la  part  d'une  assemblée 
politique  qui  agite  ainsi  l'opinion  sans 
lui  donner  aucune  issue  Le  principal  ré- 
sultatde  cette  réunion, occupée  en  grande 
partie  par  une  vaine  dispuiede  chiffres 
cl  de  finances  entre  MM.  JNecker  et  Ca- 
lonne, fut  d'exciter  un  tel  soulèvement 
contre  le  contrôleur-général,  que  le  roi 


M.  ERNEST  DE  MOY. 


339 


crut  devoir  l'éloigner  et  donner  même  à 
sa  retraite  l'apparence  d'une  disgrâce  et 
d'une  punition.  M.  de  Galonné  fut  exilé 
en  Lorraine,  et  l'on  désigna,  pour  le  rem- 


placer temporairement,  M.  de  Four- 
queux,  conseiller  d'État. 

Le  vicomte  Alban  de  Villeneuve  • 
Bargemont. 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT. 


SEPTIÈME    LEÇON    (1). 

Du  Droit  ecclésiastique.  —  De  l'Organisation 
de  l'Église. 

Nous  avons  vu  que  l'union  de  l'huma- 
nitéavecDieu  etenelle-méme  étant  le  but 
essentiel  de  l'Église,  l'unité  forme  aussi  le 
caractère  fondamental  et  indispensable 
de  sa  constitution-  que  c'est  pour  pro- 
duire cette  unité  que  tous  les  pouvoirs 
de  l'enseignement,  des  choses  saintes  et 
de  la  discipline,  lui  sont  confiés,  et  que, 
celte  unité  étant  primitivement  et  exclu- 
sivement l'œuvre  du  Christ,  ceux  qui  sont 
constitués  les  organes  et  les  supports  de 
l'unité  de  l'Église, doiventêtreconsidérés, 
selon  toute  la  rigueur  du  terme,  comme 
les  représentans  et  les  vicaires  de  Jésus- 
Christ.  Comme  tels,  ils  sont  aussi  les 
organes  et  la  source  de  tout  pouvoir  dans 
l'Église,  et  cela  d'autant  plus,  que  tous 
ces  pouvoirs  ne  reçoivent  leur  sanction 
que  par  l'unité  pour  laquelle  ils  sont 
constitués.  Ceux  à  qui  Jésus-Christ  remit 
ses  pouvoirs,  qu'il  envoya  dans  le  monde 
comme  il  y  avait  été  envoyé  lui-même 
par  le  Père ,  ont  donc  nécessairement  été 
dès  l'origine  constitués  selon  le  principe 
d'unité  en  un  corps  organisé  d'une  ma- 
nière conforme  aux  fonctions  qu'ils 
avaient  à  remplir. 

Mais  ici  nous  abordons  des  mystères 
que  nous  ne  saurions  avoir  la  prétention 
d'éclaircir.  Qu'il  nous  soit  permis  seule- 
ment d'indiquer  quelques  idées  qui , 
toutes  vagues  et  chancelantes  qu'elles 
sont,  serviront  du  moins  à  faire  deviner 
la  nature  du  problème  qu'il  ne  s'agit  pas 
pour  nous  de  résoudre. 

L'union  de  l'homme  avec  Dieu,  opérée 
et  consommée  en  Jésus-Christ,  les  apô- 
tres furent  chargés  de  la  perpétuer  et  de 
l'étendre  à  l'humanité  entière,  ou^  pour 
mieux  dire,  le  renouvellement  de  l'hu- 

(1)  Voir  la  sixième  leçon  dans  le  n<>  16,  tom.  m, 
p.  246. 


manité  commencé  par  Jésus-Christ,  l'aîné 
d'entre  ses  frères,  devant  s'opérer  par 
eux ,  ils  nous  apparaissent  comme  les 
pères  ou  les  chefs  d'une  race  nouvelle  des 
enfans  de  Dieu,  qui  dérive  de  Jésus-Christ 
et  tire  de  lui  sa  vie  par  l'organe  des  apô- 
tres, moyennant  l'enseignement  et  les 
sacremens  institués  à  cet  effet. 

Cette  race  nouvelle ,  ce  peuple  de  Dieu 
image  fidèle  du  Créateur,  ne  saurait  être 
une  masse  irrégulière ,  sans  forme,  nom- 
bre, ni  qualités  déterminés.  Elle  doit  au 
contraire  correspondre  à  tous  ces  égards 
à  l'Etre  suprême  dont  elle  est  destinée  à 
représenter  l'image,  et,  placée  entre  le 
monde  matériel  et  le  monde  spirituel 
auxquels  elle   sert  de  médiateur,   elle 
doit  avoir  des  organes  et  des  ordres  cor- 
respondant aux  ordres  constitutifs  de  ces 
deux  autres  parties  de  la  création  (1). 
Tout  ce  que  le  temps  est  chargé  de  dé- 
velopper à  cet  égard  a  dû  être  déposé  en 
germe  et  fondé  dans  les  apôtres,  pour 
être  transmis  avec  développement  pro- 
gressif à  leurs  successeurs,  de  même  que 
les  destinées  de  tout  le  peuple  d'Israël 
se  trouvent  résumées  dans  les  bénédic- 
tions  diverses  données   par  Jacob  aux 
chefs  de  sa  race  ;  et  il  n'y  a  pas  jusqu'aux 
noms  des  apôtres  dont  la  signification 
mystérieuse  rapportée   à   ce  que  nous 
connaissons   de  leurs   œuvres,   ne   pût 
fournir  matière  à  ces  méditations  que 
nous  sommes  obligé  de  nous  interdire 
ici.  Cependant,  en  nous  rappelant  que 
selon  les  saintes  Écritures,  le  monde  ma- 
tériel a  été  élevé  par  six  degrés,  jusqu'au 
jour  du  Seigneur  où  les  trois  personnes 
de  la  Divinité  vinrent  se  reposer  dan» 
leur  œuvre ,  et  que ,  selon  la  tradition    le 
monde  spirituel  se  partage  en  plusieurs 
chœurs  dont  six  inférieurs  et  trois  supé- 
rieurs, nous  pensons  que  là  pourrait  se 
trouver   la   clé   pour    l'explication   da 

(i)  I,  Corinthient,  i-12,  27-31. 


340 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT. 


nombre  mystérieux  de  douze,  que  nous 
rencontrons  partout,  dans  l'antiquité, 
comme  le  nombre  constitutif  et  fonda- 
mental de  la  société  humaine.  Il  va  sans 
dire ,  que  ce  ne  sont  là  que  de  pures  sup- 
positions auxquelles  il  serait  peut-être 
même  dangereux  d'attacher  une  impor- 
tance bien  sérieuse  et  qui  ne  peuvent 
préjudicier  en  rien  aux  explications  di- 
verses que  d'autres  combinaisons  sont 
dans  le  cas  de  suggérer.  (1). 

Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  évident  que 
Je  nombre  des  douze  apôtres ,  que  la 
raison  ne  nous  permet  pas  de  regarder 
comme  indifférent,  embrasse  et  recèle 
les  vertus  nécessaires  à  l'accomplisse- 
ment de  l'œuvre  divine  de  l'Église,  et 
qu'il  y  a  là  au  fond  une  organisation 
profondément  combinée ,  dont  les  desti- 
nées postérieures  de  l'Église  ne  sont  que 
le  développement  et  dont  il  n'a  jamais  pu 
,ctre  permis  de  s'écarter. 
,.  S'il  était  permis  de  scruter  les  mystères 
de  cette  organisation  ou  de  hasarder 
quelques  mots  du  moins  sur  les  points 
fondamentaux  sur  lesquels  elle  nous  pa- 
raît reposer,  nous  ferions  remarquer 
que  l'œuvre  du  salut,  qui  est  la  tâche 
de  l'Église,  consistant  dans  l'union  de 
l'homme  avec  Dieu  selon  l'esprit,  l'âme 
et  le  corps,  les  trois  vertus  cardinales 
qui  y  correspondent,  la  foi,  l'espérance 
et  la  charité,  nous  paraissent  représen- 
tées d'une  manière  frappante  dans  l'esprit 
simple  mais  plein  de  vigueur  de  saint 
Pierre ,  l'âme  ardente  et  énergique  de 
saint  Paul ,  la  tendresse  sympathique  et 
virginale  de  saint  Jean  (2).  En  poursuivant 
cette  idée,  les  nombres  de  trois  églises 

(1)  Si  l'on  a  cru  trouver  quelque  chose  de  inys- 
tlquf,  et  par  conséquent  une  arme  contre  te  Cliris- 
tianisme ,  dans  la  comparaison  de  Jésus-Christ  et 
«le  ses  douzi!  apôtres  avec  le  soleil  et  les  douze  si- 
jjncs  du  zodiaque,  c'est  que  Ton  n''avait  aucune  idéo 
ni  di's  lois  secrètes  sur  lescpielles  repose  l'organisa- 
tion de  TEi^lise,  ni  des  relations  de  notre  monde  et 
de  noire  histoire  avec  le  reste  de  la  création  et  ses 
«léveloppemens  ,  ni  cnlin  do  cette  loi  ^jénérale  ,  d'a- 
-|)rrs  la(iueiIo  tout  personnage  et  tout  événement 
<]ui  surgit  sur  le  tlié.ilre  de  notre  activité,  outre  ce 
«lu'il  est  en  lai-mémO,  est  encore  l'expression  on  le 
«ymboie  d'uni;  idée  appartenant  à  une  autre  spiiéro 
itu  à  un  autre  ordre  de  choses. 

(2)  Tour  obvier  à  tout  malentendu,  nous  ferons 
cibservcr  en  passant,  (lue  l'ànic  iiiiniaine  une  et  im- 
tnorleVe ,  unie  ix  \i\  iialurç  p»i  l'j  corps ,  associée  au 


fondées  par  saint  Pierre  et  de  sept  églises 
fondées  ou  gouvernées  du  moins  par 
saint  Jean  ,  qui  sont  les  nombres  cardi- 
naux affectés  ordinairement  aux  opéra- 
tions de  l'esprit  et  aux  formations  du 
monde  phénoménal,  nous  offriraient  ma- 
tière peut-être  à  des  rapprochemens 
curieux.  Les  circonstances  de  la  vie  et  de 
la  mort  de  saint  Paul  qui,  après  avoir 
fondé  avec  saint  Pierre  le  siège  de  Rome , 
fut  exécuté  simultanément  avec  lui  et 
quitta  la  terre  de  même  que  l'âme  aban- 
donne le  corps  avec  l'esprit  qui  s'enfuit, 
pourraient  encore  être  cités  à  l'appui  de 
cette  même  idée. 

Et  pour  prouver,  enfin ,  que  rien  dans 
les  destinées  de  l'Église  n'est  l'effet  du 
hasard ,  que  tout  au  contraire  repose  sur 
des  rapports  profonds  et  mystérieux, 
il  ne  serait  pas  sans  intérêt  peut-être 
d'observer  que  les  trois  langues  em- 
ployées dans  l'inscription  de  la  croix  et 
adoptées  ensuite  par  l'Église,  répondent 
aux  mêmes  points  cardinaux  que  nous 
venons  d'indiquer  et  peuvent  s'appeler,  le 
latin ,  à  cause  de  sa  mâle  simplicité  et  de 
sa  nerveuse  concision,  la  langue  de  l'es- 
prit et  de  la  foi ,  l'hébreu  ,  à  cause  de  sa 
pompe  et  de  sa  construction  particulière, 
qui  ne  connaît  que  le  passé  et  le  futur, 
mais  point  de  présent  ^  la  langue  de  l'âme 
et  de  l'espérance,  et  le  grec  enfin,  à 
cause  de  la  variété  et  de  la  mobilité  de 
ses  formes  et  de  l'harmonie  flatteuse  de 
ses  sens,  la  langue  de  la  charité  cares- 
sante et  de  la  tendre  amitié.  Mais  ces 
observations,  si  elles  ne  nous  paraissent 
pas  tout-à-fait  indignes  de  l'intérêt  du 
philosophe,  ne  peuvent  être  considérées 
tout  au  plus  que  comme  des  sons  epars 
et  vagues  d'une  harmonie  lointaine  pr.- 

royaume  des  esprits  par  l'ange  gardien,  a  une  ac- 
tion triple  sur  la  nature  ,  sur  l'esprit  et  sur  elle- 
même,  et  que,  selon  sa  direction  sur  l'une  ou  l'autre 
de  ces  sphères  d'action  ,  elle  est  eu  sensuelle  ,  ou 
spirituelle,  ou  intelligente  et  volontaire.  Do  mémo 
l'Kglise,  une  et  indivisible,  en  se  dirigeant  sur  les 
choses  spirituelles,  sur  les  choses  terrestres  ou  sur 
la  contemplation  ,  In  pénitence  et  les  œuvres  <iui  y 
correspondent ,  reçoit  et  développe  des  (|ualités  dif- 
férentes ,  et  forme  les  trois  ordres  ,  qui  cependant 
ne  sont  ensemble  ([u'un  seul  et  môme  tout.  L'Ame 
humaine,  malgré  la  Iriplicité  de  son  action,  est  uno 
créalure  simple  ;  rÉglisc  ,  malgré  son  unité  essen- 
tielle ,  se  diviiit;  péu«;tH»<iireuienl  ^un^  Icj  (rui;ii  orU(es 
indiijuég. 


TIO 

près  à  charmer  quelques  instans  de 
loisir,  mais  peu  faits  pour  établir  des 
doctrines  certaines  dont  il  ne  nous  serait 
pas  donné  de  saisir  l'ensemble. 

Une  chose  seulement  qui  est  assez  uni- 
versellement reconnue  par  tous  ceux  qui 
ont  médité  le  jNouveau  Testament,  c'est 
que  saint  Pierre  y  paraît  surtout  comme 
le  représentant  de  la  foi.  Or  c'est  la  foi 
en  Jésus-Christ  qui  constitue  l'unité  de 
l'Église  ;  de  même  donc  que  l'esprit  qui 
est  l'organe  de  la  foi  constitue  l'unité  de 
notre  être  dans  sa  conscience  intime,  et 
dirige  nos  actions,  de  même  aussi  c'est 
au  représentant  et  à  l'organe  de  la  foi 
dans  l'Église,  à  saint  Pierre  et  à  ses  suc- 
cesseurs, de  maintenir  l'unité  de  l'Église 
et  sa  conscience  intime ,  et  de  diriger  ses 
actions.  La  suprématie  de  saint  Pierre  et 
du  siège  de  Rome  repose  donc  sur  une 
loi  organique  de  l'humanité  régénérée  à 
laquelle  l'individu  ne  peut  se  soustraire 
que  pour  son  plus  grand  malheur.  C'est 
cette  unité  qui  constitue  la  vie  spirituelle 
de  l'Église  et  la  sainteté  de  l'épiscopat. 

Aussi  la  consécration  d'un  évêque  sup- 
pose-t-elle  toujours  sa  soumission  préa- 
lable envers  le  centre  et  le  chef  de 
l'Église,  et  un  acte  d'alliance  avec  lui 
exprimé  par  la  confirmation,  ainsi  que 
par  le  pallium  des  archevêques.  Les 
pouvoirs  et  les  devoirs  de  l'évêque  em- 
brassent la  doctrine  et  la  discipline  dans 
l'Église  entière  en  même  temps  que  le 
maintien  de  son  troupeau  dans  l'unité 
avec  les  autres  membres  de  la  catholicité. 
C'est  à  cette  dernière  fin  qu'il  est  chargé 
de  corriger,  de  réprimer  et  d'anéantir  au 
besoin  dans  son  diocèse  tout  esprit  de 
particularisme  qui  tendrait  à  s'écarter 
de  la  vraie  doctrine ,  du  véritable  usage 
dessacremens,  ou  des  règles  essentielles 
de  la  vie  chrétienne,  d'exercer  en  un 
mot  le  pouvoir  de  juridiction  qui  est 
confié  à  l'Église  comme  conséquence  né- 
cessaire et  partie  intégrante  des  pouvoirs 
de  l'enseignement  et  de  l'administration 
dessacremens,  pouvoir  qui  revient  né- 
cessairement à  celui  qui  est  constitue 
centre  et  chef  de  l'Église  entière,  relati- 
vement aux  évoques  et  à  tous  les  mem- 
bres de  l'Église ,  comme  il  appartient  aux 
évoques  relativement  à  leurs  diocèses  et 
à  tous  les  membres  de  leurs  troupeaux 
particuliers. 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY.  i^OOD  '341 

L'épiscopat  est  dans  l'Église  ce  que 
Jésus-Christ  est  dans  le  monde  et  à  la 
nature  humaine.  L'humanité  entière  doit 
s'unir  à  lui  pour  arriver  à  Dieu  par  lui. 
Or,  de  même  que  l'homme  à  la  nature 
duquel  s'est  uni  le  Yerbe  éternel  se  com- 
pose d'un  esprit,  d'une  âme  et  d'un, 
corps ,  de  même  aussi  l'Église  se  forme  et 
se  développe  en  trois  ordres  distincts  à 
la  vérité ,  mais  qui  ne  forment  cependant 
qu'un  tout  intimement  uni  :  l'ordre  clé- 
rical à  qui  est  confié  le  dépôt  de  la  foi  et 
de  la  doctrine  divine ,  l'ordre  laïc  dont 
la  tâche  est  de  réaliser  et  de  faire  valoir 
en  tous  sens  cette  doctrine  dans  le  corps 
social ,  et  enfin,  par  la  correspondance 
de  ces  deux  ordres, la  prédication  et  la 
pratique  des  doctrines  évangéliques ,  s'al- 
lume cet  amour  profond  de  Dieu  qui 
élève  l'âme  au  dessus  d'elle-même  et 
l'absorbe  en  Dieuj  le  troisième  ordre  de 
l'abnégation  ,  de  la  retraite  et  de  l'obéis- 
sance, que  nous  appelons  l'ordre  régu- 
lier, indiquant  par  là  même  l'état  dans 
lequel  l'âme  devrait  toujours  se  tenir 
devant  Dieu.  Le  clergé  représente  donc 
dans  l'Église  l'élément  spirituel ,  l'état 
laïc,  l'élément  naturel  ou  corporel,  et 
l'état  régulier,  qui  se  compose  de  clercs 
et  de  laïcs,  représente  l'âme  dont  on  peut 
dire  ,  qu'elle  est  le  résultat  de  l'union  des 
deux  autres  élémens  :  spiratur  ah  utro- 
quc  :  au  dessus  de  ces  trois  ordres  siège 
l'épiscopat,  les  maintenant  tous  trois  dans 
l'unité  et  les  faisant  participer  à  la  vie 
universelle  de  l'Église  et  aux  dons  du 
Saint-Esprit,  comme  Jésus-Chrit ,  en  s'u- 
nissantà  l'homme,  l'a  fait  participer  à  la 
vie  divine. 

Cependant  l'unité  de  l'Église,  qui  est  le 
principe  de  sa  vie,  ne  subsiste  pas  seule- 
ment dans  l'espace  ;  elle  subsiste  aussi 
dans  le  temps  et  pour  l'éternité.  L'Église 
est  une  création  nouvelle;  mais  préparée 
dès  le  commencement  de  ce  monde ,  dès 
le  moment  de  la  chute  ,  elle  est  la  restau- 
ration de  l'humanité  entière  dans  son 
unité  primitive;  et  Jésus-Christ,  placé 
dans  le  milieu  des  temps,  embrasse  le 
passé  et  l'avenir  j  il  est  le  salut  des  géné- 
rations éteintes  comme  des  générations 
futures.  L'Église  c'est  donc  l'humanité 
rachetée  tout  entière,  vivant  de  l'amour, 
de  la  foi  et  de  l'espérance,  au  ciel ,  sur  la 
lerre  et  dans  le  purgAloirç  ;  appartenant 


Z42 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


à  réternité  et  image  de  l'élemité,  elle 
réunit  le  passé  et  l'avenir  dans  le  présent  ; 
et  ce  qui  fait  le  lien  des  générations  ac- 
tuellement vivantes  est  aussi  le  lien  des 
générations  passées  avec  les  générations 
futures,  le  lien  du  monde  inférieur  ou  du 
purgatoire  avec  le  ciel. 

Le  pouvoir  ecclésiastique ,  sur  lequel 
est  fondée  cette  unité,  embrasse  donc  le 
salut  des  générations  passées  et  futures, 
et  se  prolonge  dans  l'éternité.  C'est  là 
cette  puissance  formidable  des  clefs  re- 
mise aux  Apôtres  pour  ouvrir  ou  fermer 
les  sources  et  les  voies  de  la  vie  et  de  la 
félicité. 

Jetons  encore  un  coup  d'oeil  rapide 
sur  les  institutions  de  l'Eglise,  relatives 
à  la  foi  et  à  l'enseignement ,  à  l'adminis- 
tration des  sacremens  et  au  maintien  de 
la  discipline. 

Relativement  à  la  doctrine .  ces  institu- 
tions ont  le  double  objet,  d'abord  d'as- 
surer sa  pureté  et  son  intégrité,  ensuite 
de  la  répandre  d'une  manière  sûre  et  ef- 
ficace. Quant  au  premier  point,  il  ne  nous 
faudra  plus ,  après  tout  ce  que  nous  avons 
développé  jusqu'ici ,  entasser  preuve  sur 
preuve,  en  avançant,  comme  une  vérité 
incontestable,  qu'il  est  de  toute  impos- 
sibilité d'admettre  comme  vraie  ou  juste 
une  proposition  quelconque  qui  mettrait 
l'Eglise  en  contradiction  avec  elle-même, 
c'est-à-dire ,  dans  ses  organes  essentiels, 
les  évoques  et  leur  chef,  le  pape.  Le  cen- 
tre de  l'unité,  le  pape,  ne  saurait  être  le 
jouet  des  majorités,  à  moins  de  cesser 
d'être  ce  qu'il  est.  Il  n'y  a  donc  point  de 
concile  au  dessus  du  pape,  et  il  ne  peut 
rien  s'enseigner  dans  l'Eglise  contre  l'aveu 
du  pape.  Mais  le  pape ,  de  son  côté,  ne 
peut  rien  enseigner  qui  soit  contraireaux 
enseignemens  de  ses  prédécesseurs  et  de 
la  majorité  des  évêques  contemporains. 
De  cette  sorte,  le  pape  et  les  évoques  se 
servent  réciproquement  de  contrôle  el  de 
frein;  mais  la  garantie  qu'ils  fournissent 
par  là  pour  la  pureté  de  la  doctrine 
ecclésiastique,  est  toute  négative  :  le  mo- 
ment positif  de  leur  accord  ne  peut  être 
que  l'effet  de  l'inspiration.  Tous  les  dons 
viennent  du  ciel,  l'honime  n'a  qu'à  se  te- 
nir en  garde  pour  ne  pas  les  altérer.  Quant 
au  soin  de  répandre  la  doclriiK;,  il  ap- 
partient (l'abord  aux  évêques,  mais  en- 
suite à  tous  les  chrétiens  dans  la  subor- 


dination sous  leurs  évêques.  Ceux-ci  ont 
à  veiller  au  maintien  de  l'accord  avec  le 
pape  et  le  reste  de  l'épiscopat  ;  c'est  pour 
cela  que  les  autres  membres  sont  tenus 
de  n'adopter  et  denecroirequecequiest, 
par  l'évêque ,  reconnu  comme  conforme 
à  la  doctrine  universelle  de  l'Église. 

Voilà  pourquoi  personne  ne  peut  et 
ne  doit  être  cru  ,  à  moins  qu'il  n'enseigne 
avec  l'autorisation  de  l'évêque.  Mais  la 
sentence  de  l'évêque  lui-même  n'est  pas 
sans  appel  :  elle  n'est  sûre  qu'autant 
qu'elle  est  approuvée  par  les  autres  évo- 
ques et  par  le  pape.  Il  ne  peut  être  ques- 
tion dans  l'Eglise  de  ce  qu'on  appelle  la 
liberté  de  conscience;  car  l'Eglise  est  le 
juge  suprême  et  la  garantie  unique  rela- 
tivement à  toutes  les  vérités  nécessaires 
au  salut,  et  elle  est  telle  par  son  unité. 

Nul  ne  peut  donc  rester  dans  l'Eglise, 
à  moins  de  se  conformer  à  cette  unité , 
et  nul  ne  peut  donner  ou  demander  une 
preuve  plus  irréfragable  d'une  vérité  re- 
ligieuse quelconque  que  celle  du  témoi- 
gnage de  l'Eglise.  Mais  la  volonté  n'en 
reste  pas  moins  libre,  et,  sous  ce  rapport, 
il  est  permis  à  chacun  de  se  séparer  de 
l'Eglise  pour  se  jpter  dans  les  voies  du 
hasard  et  de  la  perdition.  D'un  autre 
côté,  comme  c'est  par  la  volonté  que  l'on 
est  uni  à  l'Eglise,  des  erreurs  partielles 
ne  sont  rien,  tant  que  cette  volonté  sub- 
siste. 

Les  sacremens  répondent  par  leur  in- 
tention et  dans  leur  application  succès 
sive  aux  momens  divers  de  l'œuvre  du 
salut.  Le  premier  moment  c'est  celui  de 
lapréparation  pour  la  venue  du  Seigneur 
par  la  purification  du  corps  et  de  l'âme, 
par  les  sacremens  du  Baptême  et  de  la 
Pénitence.  Le  second,  c'est  celui  où  le 
Verbe  fait  chair  vient  s'identifier  avec 
l'homme  par  le  sacrement  d'Eucharistie. 
A  cette  union  du  Christ  avec  l'homme, 
succède  la  venue  du  Saint-Esprit  que 
nous  recevons  dans  le  sacrement  de  la 
Confirmation.  Animés  par  l'Esprit  saint, 
nous  sommes  appelés  à  opérer  la  propa- 
gation du  royaume  de  Dieu ,  soit  du  côté 
de  la  chair,  soit  du  côté  de  l'esprit,  par 
les  sacremens  du  Mariage  et  de  l'Ordre. 
Eprouvés  dans  l'œuvre  du  Seigneur,  nous 
sommes  préparés  par  le  sacrement  de  l'Ex- 
trême Onci  ion  à  entrer  comme  citoyens 
dans  le  r<)yaume  spirituel  de«  cieux. 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY 


L'Eucharistie  forme  ainsi  le  centre  de 
tous  les  sacremens  qui,  du  reste,  comme 
il  est  aisé  de  le  voir,  se  rapportent  avec 
leurs  dons  différens,  tantôt  à  la  nature, 
tantôt  à  l'âme,  tantôt  à  l'esprit  (1). 

Leur  administration  se  rattache  plus 
ou  moins  directement  à  la  personne  de 
l'évêque ,  parce  que  ce  sont  des  forces 
dont  la  communication  ne  peut  partir  que 
du  centre  de  la  vie,  et  que  la  vie  ne  ré- 
side que  dans  l'union  des  élémens  de  l'ê- 
tre représentée  et  maintenue  pour  le 
corps  de  l'Eglise  par  la  personne  de 
l'évêque.  Cependant  il  suffit  que  l'union 
avec  l'évêque  soit  maintenue  en  général, 
pour  que  chaque  membre  de  ce  corps 
puisse  agir  librement,  dans  la  sphère  à 
laquelle  il  a  été  élevé,  pour  la  propaga- 
tion de  la  gloire  de  Dieu.  C'est  ainsi  que 
chaque  chrétien  peut,  au  besoin,  admi- 
nistrer le  Baptême  que,  selon  une  opi- 
nion presque  générale  aujourd'hui  et 
approuvée  par  le  Saint-Siège  (2),  les 
membres  laïcs  de  l'Eglise  s'administrent 
eux-mêmes  réciproquement  le  sacrement 
du  mariage ,  et  que  le  prêti-e  administre, 
dans  certaines  bornes  qui  lui  sont  pres- 
crites, la  parole  dévie,  les  sacremens 
de  la  Pénitence ,  de  l'Eucharistie  et  de 
l'Extrême  Onction,  et  certaines  bénédic- 
tions. Mais  à  l'évêque  seul  est  réservée  la 
communication  des  dons  du  Saint-Espnt 
et  des  pouvoirs  commis  aux  Apôtres, 
parce  que  ce  n'est  que  du  siège  immédiat 
de  la  vie  et  de  l'esprit  de  l'Eglise  que  ces 

(1)  Pour  rendre  c«tle  idée  plus  claire,  nous  nous 
permettrons  de  l'exprimer  par  une  figure. 

Mariage.  Ordre. 


SPllÈRIi  NATURELLE 


(2)  L'approbation  de  celte  doctrine  résulte  des 
mesures  prises  par  le  Saint-Siège  relativement  aux 
mariages  mixtes  entre  catl)olii|ues  et  protestans , 
dam  les  itats  de  la  GonfédéralioD  Germanique. 


344 

dons  et  pouvoirs  peuvent  émaner.  Les 
sept  dons  du  Saint-Esprit  conférés  par  la 
Confirmation ,  embrassent  tout  ce  qui  est 
caractéristique  à  chacun  des  sept  sacre- 
mens (i),  et  les  sept  degrés  de  l'ordre  sa- 
cerdotal résument  en  quelque  sorte  les 
sept  sacremens  en  un  seul,  et  correspon- 
dent admirablement  aux  différens  mo- 
mens  de  l'élévation  de  l'âme  à  l'union 
avec  Dieu. 

Pour  arrivera  cette  union,  l'âme  doit 
commencer  par  fermer  en  elle  l'accès  à 
toute  impureté  et  à  tout  ce  qui  est  mon- 
dain ;  c'est  le  premier  degré,  celui  de 
Vostiaire.  Puis  elle  doit  se  livrer  à  l'é- 
tude et  à  la  méditation  des  révélations 
divines;  c'est  le  second  degré,  celui  du 
lecteur.  Réglée  et  fortifiée  par  ces  sain- 
tes doctrines,  l'âme  qui  tend  vers  Dieu 
s'occupera  à  vaincre  sa  chair  et  à  en  ex- 
pulser les  appétits  mauvais;  troisième 
degré ,  celui  de  V exorciste.  Dans  l'âme 
ainsi  purifiée  s'allumera  pour  lors  cette 
flamme  ardente  de  l'amour  du  Seigneur, 
qui  la  fera  briller  comme  un  flambeau 
dans  le  cercle  de  ses  sœurs;  quatrième 
degré,  celui  de  Vacolyte.  Préparée  de 
îa  sorte ,  cette  âme  choisie  pourra  être 
admise  à  participer  à  l'œuvre  du  Seigneur 
en  lui  servant  d'organe,  d'abord  comme 
apprenti,  puis  comme  aide.  La  voici 
parvenue  aux  degrés  supérieurs  du  sous- 
diacre  et  du  diacre.  Éprouvée  enfin  dans 
ces  fonctions  subordonnées,  elle  sera 
admise  à  l'alliance  intime  qui  la  trans- 
formera en  organe  immédiat  du  Seigneur 
dans  lequel  demeurera  le  Seigneur  avec 
sa  vertu.  Tel  est  l'ordre  le  plus  élevé, 
l'ordre  du  sacerdoce.  Il  ne  peut  y  avoir 
d'ordre  au  dessus  de  celui-là. 

La  consécration  de  l'évêque  n'est  pas 

(1)  La  Sagesse  est  l'apanage  des  cœurs  purs  et 
dctacliés  des  biens  de  ce  monde  ;  Vlnlelligence  des 
clioscs  célestes  suppose  celle  de  la  misère  et  de  la 
faiblesse  bumaine  ;  le  Conseil  ou  la  Prudence  ap- 
partient à  celui  qui  a  trouvé  dans  l'union  avec  lo 
Seigneur  la  véritable  source  de  la  vie  dont  il  ne  so 
départira  plus  ;  lo  Courage  distinguera  celui  dont 
les  résolutions  seront  confirmées  par  l'esprit  du  Sei- 
gneur ;  la  Seience,  la  seule  véritable,  celle  do  la  va- 
nité des  choses  de  ce  monde ,  sera  le  profit  de  relui 
qui  so  sera  établi  dans  ce  monde  avec  un  cœur 
chrétien  ;  l'esprit  de  Vêrilé  sera  dans  la  bouclio  du 
prêtre  qui,  pour  l'amour  do  Dieu,  so  sera  dévoué  i 
la  vigne  du  Seigneur;  et  la  crainte  du  Seigneur 
•era  la  garde  do  l'Âme  au  momcQt  do  soa  trépas. 


344 


COURS  SDR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT, 


une  ordination  nouvelle ,  mais  la  con- 
centration de  tous  les  pouvoirs  épars 
dans  les  différens  membres  de  l'Eglise  en 
un  foyer  commun  préparé  pour  les  opé- 
rations du  Saint-Esprit.  C'est  leur  éléva- 
tion dans  le  centre  de  la  vie  de  l'Eglise 
pour  participer  à  la  sanctification  du 
monde.  C'est  l'unité  à  laquelle  ils  sont 
initiés  par  leur  évêque ,  qui  fait  de  ces 
membres  un  corps  vraiment  saint  ;  car 
quiconque  ne  rassemble  pas  avec  le  Sei- 
iieur,  disperse.  Que  la  vie  serait  belle,  si 
le  sentiment  de  cette  unité  était  vif  et  ac- 
tif, comme  il  devrait  l'être  en  nous  tous, 
et  que  nous  agissions  vraiment  tous  dans 
l'esprit  de  notre  vocation! 

Cependant  le  Dieu  miséricordieux  a  eu 
soin  que  les  moyens  du  salut  qu'il  nous  a 
légués  subsistassent  du  moins  indépen- 
dans  de  la  faiblesse  humaine,  de  sorte 
que  l'indignité  fortuite  de  ceux  qui  sont 
chargés  de  leur  administration  ne  pût 
préjudicier  en  rien  à  leur  efficacité.  Les 
sacremens  sont  des  forces ,  des  dons  ve- 
nant du  Christ,  et  dont  il  a  doté  son 
Eglise ,  pour  agir  sur  l'âme  par  le  moyen 
du  corps,  et  nourrir  celui-ci  d'alimens 
purs  et  de  forces  vitales  pour  l'éternité, 
lis  consistent  dans  des  actions  corporel- 
les, c'est-à-dire  qu'ils  ont  une  base  cor- 
porelle avec  un  moment  actuel  d'esprit 
ou  de  volonté  (  c'est  ce  que  l'on  appelle 
la  matière  et  la  forme),  et  qu'il  leur  faut 
un  organe  (  le  ministre)  qui  manifeste  la 
volonté  de  l'Eglise  agissant  en  eux ,  et 
serve  à  celle-ci  de  médiateur  dans  son 
action  sur  la  matière.  Car  des  forces  cor- 
porelles n'agissent  que  par  des  organes 
corporels.  Mais  qui  dit  organe  désigne 
par  là  une  force  qui  se  dévoue  à  accom- 
plir ce  qu'exige  la  volonté  qu'elle  doit 
servir.  11  faut  donc  que  le  ministre,  en 
faisant  une  action  sacramentelle,  ait  la 
volonté  de  faire  ce  que  fait  l'Eglise ,  c'est- 
à-dire  ,  d'agir  comme  membre  de  l'Eglise 
à  qui  ce  don  de  la  grâce  a  été  confié. 
JMaisen  même  temps  sa  personne  est  en- 
lièrement  indifférente,  parce  qu'il  ne 
s'agit  nullement  de  l'emploi  d'une  force 
qui  vienne  de  lui,  mais  seulement  de 
l'emploi  d'une  faculté  qui  ne  lui  est  point 
donnée  par  lapporlà  lui  en  premier  lieu, 
mais  bien  plus  par  rapport  aux  autres. 
Le  ministre  qui  officie  ne  donne  rien  du 
sien:  peu  iinporlc  donc  ce  qu'il  est  en 


lui-même.  Le  sacrement  administré  par 
un  ministre  indigne  ne  perd  pas  plus  de 
son  efficacité  ,  qu'une  vérité  quelconque 
ne  devient  un  mensonge  en  passant  par 
la  bouche  d'un  incrédule,  quoiqu'elle 
n'eût  pas  été  prononcée  par  lui,  s'il  ne 
l'avait  voulu.  Voilà  la  raison  des  régle- 
mens  de  l'Eglise  sur  les  sacremens. 

Quant  à  la  discipline,  elle  repose  sur  le 
pouvoir  de  juridiction  confié  à  l'aposto- 
lat comme  conséquence  nécessaire  des 
pouvoirs  de  l'enseignement  et  de  l'admi- 
nistration des  sacremens,  afin  de  mainte- 
nir dans  l'un  et  les  autres  l'unité  qui  en 
fait  la  sanction  définitive,  selon  cette 
parole  de  Jésus-Christ  :  quiconque  ne 
rassemble  pas  avec  moi  disperse  (1).  Tant 
pour  le  maintien  de  cette  unité  que  pour 
l'efficacité  de  ce  pouvoir,  l'Église  entière 
vient  se  grouper  autour  du  pape,  comme 
les  membres  de  chaque  diocèse  se  rangent 
autour  de  leur  évêque.  L'existence  et  la 
vie  de  chaque  église  particulière  n'étant 
que  dérivée  de  celle  de  l'Église  univer- 
selle ,  il  faut  admettre  nécessairement 
une  hiérarchie  des  trois  ordres  indépen- 
dante des  liens  et  rapports  diocésains  et 
élevée  au  dessus  de  ces  derniers,  qui  n'en 
sont  qu'une  dérivation  et  pour  ainsi  dire 
une  répétition  en  petit.  Dans  cette  hié- 
rarchie universelle  les  évoques  ne  sont 
que  les  chefs  et  les  représentans  de  l'or- 
dre sacerdotal;  et,  de  même  que,  dans 
chaque  diocèse ,  l'évêque ,  pris  dans  les 
rangs  du  clergé  et  ne  cessant  de  lui 
appartenir,  est  investi  de  la  plénitude  du 
pouvoir  ecclésiastique  et  élevé  au  dessus 
de  tous  par  cela  seul  qu'il  est  devenu  le 
centre  d'unité  pour  tous  et  consacré 
comme  tel,  de  même  le  pape,  pris 
dans  les  rangs  de  l'épiscopat ,  se  trouve- 
t-il ,  comme  centre  d'unité ,  élevé  au  des- 
sus de  tous,  en  honneur  et  en  pouvoir, 
et  l'épiscopat  tout  entier,  ainsi  que  les 
chefs  des  deux  autres  ordres,  laïc  et  ré- 
gulier, viennent  se  grouper  autour  de  lui 
et  se  ranger  sous  son  autorité  dont  la 
leur,  quant  à  l'Église  et  à  la  vie  chré- 
tienne, n'est  et  ne  peut  être  qu'une  dé- 
rivation. 

Le  pape  exerce  sur  eux  l'autorité  qui 
émane  pour  lui  de  la  loi  suprême  de  l'u- 
nité de  l'Eglise,  et  il  «st  élevé  et  sanctifié 

(1)  5ain(  Lue,  ch.  xi  ,  t.  25. 


par  dessus  tous ,  parce  que  l'Eglise  elle- 
même  n'est  sainte  qu'autant  qu'elle  est 
une.  C'est  à  lui  qu'il  incombe  de  mainte- 
nir avant  tout  les  évêques  dans  l'unité  de 
la  doctrine  et  de  l'usage  des  sacremens, 
de  régler  leurs  rapports  avec  les  princes 
et  les  puissances  du  siècle,  et  de  veiller 
sur  les  relations  de  l'un  et  de  l'autre  de 
ces  deux  ordres  avec  l'ordre  régulier,  le 
tout  moyennant  son  pouvoir  de  juridic- 
tion qui  s'étend  sur  l'Eglise  entière.  Il  est 
par  là  le  juge  suprême  de  toutes  les 
consciences,  et  tout  ce  qui  peut  influer 
sur  l'unité  de  l'Eglise  est  nécessairement 
soumis  à  son  jugement. 

C'est  ainsi  que  s'élèvent  graduellement 
vers  lui  tous  les  pouvoirs,  formant,  cha- 
cun dans  sa  sphère,  de  distance  en  dis- 
tance ,  des  points  d'unité  dont  les  cercles 
vont  sans  cesse  en  s'élargissant,  tandis 
que  de  l'autre  part  les  organes  de  son 
pouvoir  se  répandent  partout  dans  l'E- 
glise et  la  pénètrent  en  tout  sens.  Du 
maintien  de  ces  rapports  dépend  ,  avec 
l'unité  de  l'Église,  le  salut  du  genre  hu- 
main. 

Cette  unité  ,  par  laquelle  seule  l'Église 
peut  représenter  dans  l'humanité  l'image 
de  Dieu  ,  est  tellement  la  loi  essentielle 
inhérente  àtoute  son  organisation,  qu'au- 
cun des  trois  ordres  de  l'Église  ne  peut 
exister  sans  supposer  ou  requérir  la  co- 
existence des  deux  autres  ;  le  clergé  ayant 
besoin ,  pour  l'exercice  de  ses  fonctions  , 
de  Tordre  laïc,  celui-ci  ne  pouvant  at- 
teindre sa  destination  sans  le  premier, 
et  tous  deux  ne  pouvant  arriver  à  un  ac- 
cord parfait ,  à  une  union  complète  sans 
qu'il  en  résulte  cette  exaltation  de  la  vie 
intérieure  de  Tâme  vouée  à  Dieu,  qui  fait 
naître  le  troisième  ordre,  celui  des  régu- 
liers, lequel  représente  la  sanctification 
de  l'homme  dans  l'union  parfaite  avec 
Dieu ,  et  fait  seulement  connaître  aux 
deux  autres  le  véritable  but  de  leurs  ef- 
forts réunis. 

De  là  résultent  pour  les  trois  ordres  , 
dans  leurs  rapports  mutuels ,  des  lois 
d'amour,  de  respect,  de  soins  et  de  se- 
cours réciproques  ,  et  les  réglemens  de  la 
vie  particuliers  à  chacun  selon  sa  desti- 
nation et  ses  fonctions. 

Au  clergé  il  convient  que,  voué  tout 
entier  à  l'étude  de  la  doctrine  divine  et 
à  son  enseignement ,  à  la  célébration  des 


PAR  M.  ERNEST  DE  MOY.  345 

saints  mystères  et  à  l'administration  des 
sacremens,  il  mène  une  vie  pure,  sérieuse 
et  détachée  des  liens  de  la  terre ,  dans 
l'abstinence  et  le  célibat,  parce  que  l'or- 
gane par  lequel  le  Yerbe  fait  chair  s'in- 
corpore à  l'humanité,  ne  peut  être  en 
même  temps  l'organe  de  la  concupis- 
cence et  servir  à  la  propagation  charnelle 
de  l'homme  matériel.  Ce  serait  une  pro- 
fanation et  un  sacrilège.  Yoilà  pourquoi 
dans  l'Église  l'abstinence  a  toujours  été 
jointe  à  la  célébration  du  sacrifice.  Re- 
présentant de  l'élément  spirituel  dans 
l'Église,  ce  n'est  que  par  la  parole  et  les 
sacremens  que  le  clergé  doit  engendrer. 
L'Église  est  l'épouse  du  prêtre,  à  laquelle 
il  est  fiancé  par  l'ordination  ,  et  ses  en- 
fans,  ce  sont  les  fidèles  qu'il  introduit 
dans  le  royaume  des  cieux  à  la  vie  spiri- 
tuelle. 

Aux  laïcs  appartient  ce  qui  a  rapport 
à  la  vie  terrestre.  Ils  représentent  l'élé- 
ment naturel  dans  l'Église  :  à  eux  donc 
la  propagation  selon  la  chair ,  la  vie 
de  famille  ,  le  gain  et  la  jouissance  des 
biens  de  la  terre  avec  les  combats  et  les 
adversités  qui  en  sont  inséparables.  Le 
sacrement  du  mariage  est  pour  eux  ce 
que  l'ordination  est  pour  le  clergé  :  c'est 
la  consécration  de  leur  vie  à  la  propaga- 
tion du  royaume  de  Dieu  ,  au  renouvel- 
lement de  l'acte  de  la  Rédemption  et  à 
la  sanctification  de  la  vie  humaine  par  sa 
conformation  à  la  vie  divine.  De  même 
que  la  vocation  du  prêtre  est  irrévocable 
et  imprime  un  caractère  indélébile,  de 
même  le  lien  du  mariage  est  indissoluble. 
Les  époux  sont  appelés  à  se  racheter  et 
à  se  délivrer  réciproquement  des  liens 
de  la  chair  et  de  l'égoïsme,  en  se  sacri- 
fiant librement  et  par  amour  l'un  pour 
l'autre.  C'est  là  une  véritable  répétition 
de  l'acte  de  la  Rédemption;  elle  n'est 
possible  que  par  leur  union  dans  l'amour 
commun  du  Sauveur,  dans  lequel  seul  ils 
peuvent  puiser  la  puissance  d'amour  et 
la  liberté  de  cœur  nécessaires  à  l'accom- 
plissement d'un  tel  sacrifice.  Il  faut  pour 
cela  une  grâce  particulière,  qui  ait  sa 
source  dans  le  sacrifice  du  Christ  pour  la 
glorification  de  son  Père,  dans  l'amour 
et  les  souffrances  du  Sauveur  pour  son 
Église  ;  et  c'est  cette  grâce ,  fondée  sur  la 
déclaration  des  époux  de  vouloir  vivre 
dans  le  mariage  selon  la  loi  de  Dieu,  au 


346 


COURS  SUR  LA  PHILOSOPHIE  DU  DROIT. 


sein  de  l'Église,  que  nous  appelons  le  sa- 
crement du  Mariage.  Les  époux  chrétiens, 
en  se  dévouant  à  renouveler,  h  l'égard 
l'un  de  l'autre  j  le  grand  acte  de  la  Ré- 
demption par  lequel  Jésus  Christ  délivra 
le  monde  et  lui  donna  sa  paix,  et  ayant 
la  volonté  de  faire  ce  que  fait  TÉglis^', 
sont  les  ministres  de  ce  sacrement  et  se 
l'administrent  réciproquement  par  l'ac- 
ceptation de  cette  promesse,  faite  en  face 
de  l'Eglise.  Si  un  tel  lien  est  nécessiire- 
ment  indissoluble,  il  est  évident  aussi , 
d'un  autre  cAté,  qu'une  telle  union,  ne 
pouvant  s'accomplir  que  par  l'union  avec 
Dieu,  moyennant  l'union  avec  l'Église, 
la  loi  de  l'indissolubilité  du  mariage  ne 
peut  se  réaliser  que  dans  l'Égiise.  Mais 
les  époux  ,  unis  de  la  sorte  par  un  dé- 
vouement sans  réserve,  verront  avec  joie 
se  reproduire  dans  leurs  enfans  les  qua- 
lités qui  les  ont  rendus  aimables  l'un  à 
l'autre,  et  !es  soins  qu'ils  se  donneront 
pour  les  cultiver  it  les  développer  seront 
autant  d'hommages  qu'ils  se  r;  ndront  ré- 
ciproquenjent;  les  careses  et  les  succès 
de  leurs  ei.faiis  seront  autant  de  fruit:. 
délicieux  qu'ils  recueilleront  de  h  urs  sa- 
crifices passés,  et  c'est  ainsi  que  dans  la 
famiile  .•  ègneront  une  paix  et  un  bonheur 
qui  en  fc;iont  une  vérilrble  image  de 
l'ineffable  félicité  de  ia  Divinité  dans 
l'harmonie  de  ses  trois  personnes. 

Quanta  l'éla;  régulier,  c'est  un  éiatd'ab. 
négation  et  de  renonciation  de  l'homme 
à  lui-même  pour  arriver  à  la  sanctifica- 
tion de  sa  vie  par  l'union  complète  de  sa 
volonté  avec  la  volonté  divine.  Cet  ordre 
représente  dans  l'Église  l'élément  moral, 
ou  la  volonté  qui  doit  se  tenir  vis-ù-vis  de 
Dieu  dans  une  soumission  entière  et  un 
dévouement  parfait.  Il  est  l'âme  de  l'É 
glise,  et  de  même  que,  placé  entre  les 
deux  autres  ordres  qui  en  représentent 
l'esprit  et  le  corps  ,  il  achève  la  furrae 
ternaire  de  l'Église,  de  même  aussi  re- 
produit il  cette  foi  me  ternaire  en  lui- 
même,  par  sa  triple  direction  sur  la  con- 
templation, r<'ns(;igt:em(!nt  et  les  œuvies 
de  la  Cliarité.Son  priiicijie,  c'est  l'amour 
du  Seigneur  et  le  désir  de  s'unir  à  lui, 
que  lAme  clicrche  à  satisfaire,  tantôt  en 
s'ablmanl  dans  la  méditation  des  ineffa- 
bles perfections,  tantôt  en  se  vouant  i  la 
glorification  du  Seigneur  par  la  parole 
ou  les  œuvret.  Cet  amour  (jui  ne  peut 


trouver  de  bonheur  que  là  ,  suppose  né- 
cessairement la  fidélité  du  dévouement, 
et  c'est  ce  qui  fait  de  celte  vocation  par- 
ticulière un  état  à  part  dans  l'Église,  que 
l'on  embrasse  d'une  manière  irrévocable. 
Sa  règle ,  c'est  l'abnégation  de  la  chair, 
de  l'esprit  et  de  la  volonté ,  par  la  chas- 
teté, la  pauvreté  et  l'obéissance ,  et  la  vie 
de  communauté  est  le  résultat  naturel  et 
presqiic  nécessaire  de  cette  résolution  de 
ne  rien  avoir  à  soi,  ni  de  particulier. 
Dans  la  communauté .  le  religieux  re- 
trouve l'image  de  ia  famille,  de  même 
que  la  prononciution  de  ses  vœux  est  une 
image  du  mariage ,  image  sublime  ,  qui 
consiste  dans  l'union  de  i'âme  avec  Jésus- 
Christ  ,  auq'.îf  l  le  religieux  s'abandonne 
comme  le  Fils  de  Dieu  s'abandonne  au 
Père,  comme  la  femme  s'abandonne  au 
mari  ,  en  renonçant  librement  et  par 
amour  à  toute  volonté  propre. 

C'est  ainsi  que  l'organisation  et  la  vie 
de  l'Église  reposent  sur  une  triple  union, 
celle  de  l'homme  individuel  avec  un  autre 
individu,  celle  de  l'homme  avec  l'Église, 
celle  de  l'houime  avec  Dieu  ;  et  ces  trois 
unions  ne  sont  qu'r;utant  d'images  de  l'u- 
nion étemelle,  dans  laquelle  s'embras- 
sent les  trois  personnes  de  la  Divinité. 

Des  rapports  mutuels  d'assistance  et 
de  secours  entre  ces  divers  membres  de 
l'Église  ,  même  quant  aux  conditions  ma- 
térielles de  leur  existence  terrestre,  sont 
la  conséquence  nécessaire  de  celte  orga- 
nisation de  l'Église.  Il  en  résulte  des 
droits  matériels  de  possession ,  de  pro- 
priété, de  services  et  de  rétributions.  Ce- 
pendant le  caracière  dominant  du  droit 
ecch'^siastiqiie  ,  même  relativement  à  ces 
objets  matériels ,  reste  toujours  le  même, 
celui  du  dévouement  libre  de  la  part  de 
l'individu,  et  de  la  destination  de  tous 
pour  le  bitn  conimun.  Le  droit  relatif 
aux  choses  ecclésiastiques  (res  ecclesias- 
ticœ)  repo.se  tout  entier  sur  la  supposi- 
tion de  secours  et  de  services  libres  de  la 
part  des  différens  ordres  en  faveur  les 
uns  des  au  res,  et  de  la  drbliuation  irré- 
voc.'ble  de  ce  qui  a  été  donné  de  la  sorte 
pour  les  besoins  de  l'É^jUse,  sous  l'em- 
pire suprême  de  ses  chefs. 

C'est  là  dessus,  et  sur  l'idée  que  la 
terre  tout  entière  est  au  Seigneur  et  que 
ses  fruits  sont  un  hommage  qui  lui  est 
dû,  que  sont  confondues  toutes  les  loii 


M.  DESDOUITS. 


347 


relatives  aux  rétributions  des  diverses 
fonctions  ecclésiastiques,  aux  aumônes, 
donations,  fondations,  aux  successions 
des  prêtres  et  à  l'inaliénabilité  des  biens 
ecclésiastiques.  Elles  sont  la  plupart  des 
conséquences  nécessaires  du  principe  de 
l'unité  de  l'Église  ,  qui  exclut  parioiit  le 
particularisme ^el  leur  effet  est  que,  tous 
possédant  comme  s'ils  ne  possédaient  pas, 
selon  la  parole  de  saint  Paul,  parce  que  l'u- 
sufruit est  à  tous,  la  propriété  à  personne, 
le  bien-être  de  chacun  résulte  nécessaire- 
ment de  la  riciiesse  de  tous.  D'après  cela 
rien  ne  peut  être  pire  évidemment  que  de 
convertir  de  nouveau  en  propriété  parti- 
culière, et  de  faire  servir  de  nouveau  à 
l'avarice  et  à  la  cupidité  des  individus  ce 
qui  a  une  fois  été  voué  à  la  communauté 
et  à  la  jouissance  du  plus  grand  nombre 
et  des  plus  nécessiteux. 

Si  c'est  par  ses  rapports  avec  Dieu  et 
en  servant  à  sa  manifestation  que  la  créa- 
tion est  sanctifiée  et  qu'elle  répond  à  sa 
destination,  selon  la  sainte  volonté  du 
Seigneur,  il  est  juste  d'appeler  raintet 
de  regarder  c  ni  me  11  ^out  ce  qui  sert  à 
manifester  !a  réd^^îiiplion  de  l'homme  , 
l'incarnaliou  du  Ve-bect  son  union  avec 
nous.  Les  biens  ecclésiastiques  sont  saints 
et  sacrés  dans  ce  sens,  et  cela  d'autant 
plus,  qu'ils  servent  plus  immédiatement 
aux  saints  actes  par  lesquels  s'effectue  et 
se  manifeste  la  délivrance  et  la  sanctifi- 
cation de  l'homme. 

La  prise  de  possession  par  l'Église  des 
temples,  cimetières,  cloches,  vases  et 
meubles  servant  à  l'office  divin  est  donc 
une  véritable  sanctification  par  laquelle 
ces  objets  deviennent  les  organes  et  con- 


ducteurs matériels  des  forces  sanctifian- 
tes et  salutaires  du  Seigneur.  Toute  ac- 
tion de  l'esprit  dans  ce  monde  est  insé- 
parable d'une  pareille  médiation  ;  et  si 
c'est,  d^ine  part,  dans  l'idée  divine  qui 
se  manifeste  en  elles,  de  l'autre,  dans 
leurs  rapports  avec  Dieu,  que  sont  la  vé- 
rilabh-  nature  et  l'essence  de  toutes  cho- 
ses, il  est  indubitable  que,  par  une  telle 
destination  effectuée  selon  le  pouvoir  et 
la  mission  émanée  du  Seigneur,  ces  ob- 
jets changenl  ïCL^ilemeiil  de  nature,  et 
qu'il  n'y  a  dorénavant  qie  la  volonté  de 
l'Église  qui  puisse  légitimement  les  pri- 
ver de  la  qualité  qu'ils  ont  reçue  et  les 
détacher  du  corps  à  l'unité  duquel  ils  ont 
été  agrégés.  De  là  Vexsécraiion  et  les  lois 
sur  l'emploi  des  biens  de  l'Église  à  des 
fins  avitrcs  que  celles  de  l'Église  même. 
Après  avoir  montré  de  la  sorte  les 
principes  fondamentaux  sur  lesquels  re- 
jiosent  les  institutions  les  plus  impor- 
tantes de  l'Église  ,  on  nous  dispensera 
d  entrer  dans  le  détail  des  causes  secon- 
daires qiîi.  par  suite  des  différences  des 
temps  et  des  lieux  .  produisent  dans  les 
formr-s  de  ces  institutions  dt  s  variations 
i :  finies.  Nous  sommes  persuadé  que,  dans 
cette  variété  même,  rien  n'est  accidentel, 
ni  l'effet  du  hasard  ;  mai^  nous  réservons 
à  iin  autre  travail  d'en  établir  la  preuve, 
impatient  que  nous  sommes  maintenant 
de  passer  à  l'investigation  du  Droit  civil 
et  politique,  Aont  l'étude  n'offrira  pas, 
nous  l'espérons  ,  moins  d'intérêt  que 
celle  du  Droit  ecclésiastique. 

Ernest  de  Moy, 
Professeur  de  droit  à  rUaiversité 
de  Mnnicb. 


§^<m<^$  f  r)lj$i0i00i(|tt^$,  f>i:i\\$x<\\m^X  M(XX^im\X\(:\u$* 


CULiKS  l)'ASTU0N031li: 


SECONDE   LEÇON    (1). 

Suile  de  VintroducHon. 

L'astronomie  indienne  nous  offre  des 
traits  d'une  science  véritable  bien  auire- 

(1)  Voir  la  1"^  leçon  dans  le  dernier  n»  ci-dessus, 
pag.  27». 


ment  caractérisés  que  les  prétendues 
profondeurs  des  mythes  égyptiens.  Mais 
ce  sont  des  conquêtes  sans  histoire,  des 
conclusions  sans  prémisses.  Les  savansde 
l'Inde  possèdent  des  formules  singulières 
appartenant  à  une  science  faite;  mais 
l'origine,  mais  les  développemens  divers 


348 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


de  cette  science,  mais  la  filiation  de  ses 
principes, mais  la  raison  de  ses  résultats, 
nous  manquent  entièrement,  et  man- 
quent aux  brahmes  eux-mêmes  qui  s'en 
servent  comme  nos  manœuvres  se  ser- 
vent du  levier  et  de  la  roue  sans  s'inquié- 
ter le  moins  du  monde  du  principe  de 
leur  puissance.  Les  brahmes  calculent 
les  éclipses  avec  une  exactitude  ,  et 
surtout  une  facilité  remarquables  ,•  et 
leurs  formules  qu'ils  manient  avec  beau- 
coup de  dextérité,  sont  d'une  composi- 
tion étrange  dont  nous  ne  posséderons 
peut-être  jamais  le  secret.  En  tous  cas, 
ce  ne  seront  pas  les  brahmes  qui  nous  en 
donneront  la  clef;  leur  complète  igno- 
rance à  cet  égard  est  encore  au  dessous 
de  leur  insouciance  à  pénétrer  les  prin- 
cipes de  leurs  calculs.  Mais  cette  insou- 
ciance même  et  cette  ignorance  longue- 
ment traditionnelles  nous  reportent 
précisément  à  une  époque  fort  éloignées, 
si  nous  envisageons  celle  où  ces  formu- 
les prirent  place  dans  l'astronomie  in- 
dienne. Il  est  à  remarquer  que  les  deux 
calculs  d'éclipsés,  suivant  la  méthode 
des  brahmes  que  nous  a  transmis  Legen- 
til,  sont  également  en  erreur  sur  les  vé- 
ritables momens  observés  et  calculés 
par  nos  méthodes  de  22  minutes  de 
temps;  ce  qui  semblerait  indiquer  que 
depuis  que  la  méthode  indienne  a  été 
établie,  les  résultais  accumulés  de  quel- 
que inégalité  sidérale  auront  produit 
des  différences,  et  exigé  des  corrections 
que  la  décadence  de  la  science  astrono- 
mique des  brahmes  ne  leur  aura  pas  per- 
mis de  calculer. 

Les  hypothèses  sur  l'origine  et  la 
source  de  l'astronomie  indienne  ont 
conduit  Ips  savans  à  des  résultats  fort 
opposés,  llailly  reporte  cette  origine  à 
celle  du  Calyougam,  qui  date  de  l'an  3 102 
avant  notre  ère;  et  il  est  difficile  de  ne 
passe  rendre  à  ses  nombreux  argumens. 
D'un  autre  côté,  Anquetil  Duperron  at- 
tribue celle  astronomie  aux  Arabes,  et 
ses  raisons  paraissent  pour  le  moins  aussi 
concluantes ;d'aulanl  plus  que  les  brah- 
mes eux-mêmes  conviennent  que  leur 
astronomie  leur  est  venue  d'un  peuple 
étranger.  La  théorie  d'Anquetil  paraît 
confirmée  par  les  calculs  de  Laplace, 
fondés  sur  des  formules  plus  exactes  et 
plus  récentes,  et  qui  contredisent  ceux 


de  Bailly,  en  assignant  au  ciel  un  état 
différent  à  l'époque  du  Calyougam.  Ce- 
pendant les  formules  indiennes  n'ont 
nullement  les  caractères  de  l'astronomie 
arabe,  ni  d'aucune  autr»  qui  ait  pu  être 
importée  sur  les  rives  du  Gange.  Il  y  a  là 
une  énigme  dont  nous  n'aurons  sans 
doute  jamais  le  mot. 

L'astronomie  chinoise  nous  offre  des 
résultats  plus  positifs,  et  une  histoire  as- 
sez suivie,  dont  les  commencemens,  s'ils 
participent  à  l'incertitude  de  l'histoire 
même  du  céleste  empire,  offrent  néan- 
moins quelques  points  de  repères  pour- 
vus d'un  certain  degré  d'authenticité. 
Tout  s'accorde  à  nous  montrer  l'astrono- 
mie chinoise  comme  précédant  de  beau- 
coup celle  de  tous  les  autres  peuples.  Le 
Chou-king  met  beaucoup  de  travaux  as- 
tronomiques sur  le  compte  de  l'empe- 
reur YaOj  qui  commença  à  régner  2357 
ans  avant  notre  ère.  Il  est  vrai  que  les 
prescriptions  que  le  Chou-king  xael  dans 
la  bouche  à'Yao,  réglant  les  travaux  de 
ses  astronomes,  Zfi-^c/io«g-  et  Hitchou, 
sont  on  ne  peut  pas  plus  absurdes  ;  que 
l'histoire  des  astronomes  Hi  et  Ho  sous 
l'empereur  TcJwng-kong ,  un  de  ses  suc- 
cesseurs ne  l'est  pas  beaucoup  moins;  ce 
qui  prouve  que  Confucius  n'entendait 
pas  grand'chose  à  la  matière.  Mais  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  la  tradition 
s'accorde  à  placer  sous  ces  princes  des 
travaux  astronomiques  qui  semblent 
même  jouer  un  rôle  important  dans  l'his- 
toire de  cette  époque;  les  Chinois  au- 
raient déjà  connu  la  position  des  colures, 
et  auraient  su  calculer  passablement  les 
éclipses.  Or  tout  cela  ayant  lieu  au  vingt- 
deuxième  siècle  avant  notre  ère,  il  fau- 
drait accorder  un  ou  deux  siècles  de  plus 
à  l'astronomie  chinoise,  et  en  reporter 
l'origine  au  vingt-qualrième  siècle,  sinon 
plus  haut. 

Mais  des  faits  plus  importans  que  le 
témoignage  et  les  traditions  obscures 
du  Chou-king,  ce  sont  deux  observations 
fameuses  dans  les  annales  chinoises,  et 
dont  la  discussion  a  beaucoup  occupé 
nos  savans.  Ces  annales  constatent  l'ob- 
servation d'une  éclipse  de  soleil,  en  2155 
avant  J.-C,  sous  le  règne  de  l'empereur 
Tchonç^-kang ,  qui  jugea  à  propos  de  con- 
damner à  mort  les  deux  astronomes  of- 
liciels  m  et  IIo,  par  la  raison  ou  sous  le 


PAR  M.  DESDOUITS. 


349 


prétexte  qu'ils  ne  l'avaient  pas  prédite. 
Déplus  ces  mêmes  annales  font  mention 
d'une  conjonction  de  cinq  planètes  ob- 
servée sous  l'empereur  Ttchouen-hio  en 
2459  avant  notre  ère.  Si  le  fait  de  ces  ob- 
servations était  bien  constaté,  il  s'ensui- 
vrait que,  dans  le  vingt-cinquième  siècle 
avant  J.-C,  les  Chinois  possédaient  déjà 
une  astronomie  quelconque,  puisqu'ils 
auraient  connu  les  planètes ,  en  les 
distinguant  des  éloiles.  Or  le  fait  de 
la  conjonction  des  cinq  planètes  à  cette 
époque,  nié  d'abord  par  Cassini  d'après 
ses  calculs,  a  été  postérieurement  con- 
firmé par  d'autres  calculs  faits  sur  des 
élémens  plus  précis  ,  et  est  maintenant 
hors  de  doute.  On  a  objecté  que  cette 
conjonction  planétaire  pouvait  avoir  été 
placée  à  cette  époque  de  l'histoire  chi- 
noise, par  une  fiction  proleptique  fon- 
dée sur  un  calcul  rétrograde.  Mais  cela 
est  absolument  impossible:  car,  pour 
qu'un  pareil  calcul  donne  un  résultat 
exact,  c'est-à-dire  vrai  à  l'époque  où  le 
fait  est  placé,  il  devrait  être  fondé  sur 
des  élémens  très  précis  comme  ceux  que 
possède  notre  astronomie  perfectionnée; 
une  précision  médiocre  ferait  aboutir  le 
calcul  à  une  date  très  différente.  Or  cette 
précision  médiocre  est  encore  fort  au 
dessus  de  la  science  chinoise,  surtout  à 
l'époque  où  Je  fait  en  question  était  con- 
signé dans  le  Ouaï-ki.  Il  y  a  donc  peu 
de  faits  historiques  aussi  bien  constatés 
que  cette  observation  chinoise  qui  a  sa 
date  au  milieu  du  vingt-cinquième  siècle 
avant  l'ère  chrétienne  (1). 

(1)  Quelques  uns  de  nos  lecteurs  pourront  s'éton- 
ner (le  cette  adoption  d'une  date  qui  sort  des  limites 
de  la  chronologie  reçue  ,  puisque  le  déluge  ne  re- 
monte ,  d'après  cette  chronologie  ,  qu'à  l'an  23.;7, 
qui  se  trouve  précisément  celui  du  commencement 
du  règne  de  l'empereur  Yao.  Nous  leur  ferons  re- 
marquer que  ces  dates  de  l'histoire  chinoise  s'accor- 
dent avec  la  chronologie  des  Seplanle  qui  place  le 
déluge,  suivant  les  meilleurs  manuscrits,  en  5100 
environ  avant  J.-C.  En  adoptant  les  dates  chinoises, 
nous  adhérons  donc  formellement  à  la  chronologie 
des  Septante  ,  que  nous  sommes  loin  de  considérer 
seulement  comme  une  concession  à  faire  à  certaines 
prétentions  philosophiques  ,  mais  qui  nous  parait 
d'une  autorité  intrinsèquement  très  supérieure  à 
celle  de  la  chronologie  vulgaire  ,  qui  a- sa  source 
dans  le  texte  hébreu  actuel.  Cette  question  intéres- 
sant à  un  haut  degré  celle  de  la  véracité  de  l'Écri- 
lure  ,  nous  croyons  devoir  présenter  ici  le  résumé 


Mais  des  observations  de  ce  genre  ne 
sont  pas  de  la  science  astronomique 
même  à  un  degré  médiocre;  ce  sont  des 
souvenirs  d'enfance  d'un  vieux  peuple 
qui  s'occupait  à  loisir  du  spectacle  des 
cieux  dans  un  but  peut-être  étranger  à 
la  science  véritable.  Il  serait  peu  raison- 
nable de  prendre  au  sérieux  les  rensei- 
gnemens  donnés  par  le  Chou-king  sur 
les  travaux  astronomiques  de  l'époque  de 
Yao;  renseignemens  donnés  après  dix- 
huit  siècles  par  un  historien  dont  la  ré- 
daction même  prouve  la  profonde  igno- 
rance. Encore  une  fois,  il  est  vraisembla- 
ble qu'on  s'occupait  alors  beaucoup  du 
soleil  et  des  étoiles;  mais  rien  ne  prouve 
qu'on  connût  tout  ce  que  suppose  Con- 
fucius  ;  et  cela  est  incompatible  avec  l'é- 
tat d'enfance  où  se  trouvait  encore  la 
nation  chinoise.  Il  est  à  croire  qu'elle 
n'était  guère  plus  avancée  sur  ce  point 
que  les  Égyptiens  ou  les  Chaldéens  à  la 
même  époque.  Mais  peut-être  les  Chinois 
ont-ils  devancé  les  autres  peuples  dans 
les  voies  de  la  science  véritable.  Car  nous 
trouvons,  bien  des  siècles  plus  tard  il  est 
vrai,  mais  encore  1100  ans  avant  notre 
ère,  une  observation  astronomique  rai- 
sonnée  et  habilement  faite  par  Tcheou- 
koung,  frère  de  l'empereur  Wou-wang. 
Ce  prince  observa,  dans  la  ville  de  Loyang 
(aujourd'hui  Honan-fou),  l'obliquité  de 
l'écliptique,  par  les  longueurs  méri- 
diennes des  ombres  solsticiales ,-  et  le 
résultat  de  ses  calculs  s'accorde  par- 
faitement avec  ce  que  nous  savons  au- 
jourd'hui  de  la  diminution  de    l'obli- 

des  raisons  qui  militent  en  faveur  de  la  chronologia 
des  Septante  ,  et  que  nous  avons  exposées  avec  dé- 
tail dans  une  dissertation  sur  ce  sujet. 

l"  Les  auteurs  de  la  version  grecque,  n''ayanl  ei» 
aucun  intérêt  pour  changer  la  chronologie  de  l'É* 
criture  ,  et  leur  version  ayant  été  reçue  comme  fi- 
dèle et  aulhonlique,  sans  qu'aucune  réclamation  sa 
soit  élevée  contre  elle  ,  comme  l'attestent  tous  les 
historiens,  il  est  évident  que  les  traducteurs  ont  dà 
écrire  les  chiffres  qu'ils  avaient  sous  les  yeux.  Donc, 
ou  le  texte  hébreu  a  été  altéré  en  ce  point  depuis 
cette  époque,  ou,  ce  qui  est  plus  vraisemblable,  il 
existait  déjà  plusieurs  exemplaires  en  désaccord  sur 
quelques  points  du  texte.  Dans  ce  cas ,  la  qucstioa 
reviendrait  à  savoir  lequel  iloit  être  préféré.  Or» 
l'exemplaire  suivi  par  les  Septante  a  été  jugé  1« 
plus  pur,  par  l'autorité  juive  qui  l'a  choisi  pour 
base  de  la  version  à  faire  ;  or,  celle  autorité  était 
ayant  J.-C,  loul-à-fait  coropélcntg  pour  décider 


350 


COURS  D'ASTRONOMIE, 


quité  de  l'écliptique.  Un  c^ilcul  rétro- 
grade aurait  été  enco»  e  chose  impossible, 
par  les  mêmes  raisons  que  nous  avons 
signalées  plus  haut.  C'est  là  un  monu- 
ment astronomique  plus  ancien  que  ce 
que  peuvent  produire  en  ce  genre  tous 
les  autres  peuples.  Tcheou  koung  était 
contemporain  du  prophèle  Samuel,  et 
postérieur  de  moins  d'un  siècle  à  la 
guerre  de  Troie. 

Depuis  le  commencement  du  qua- 
trième siècle  3v:-nt  noire  ère,  on  trouve, 
en  Chine,  des  observations  suivies  de 
solstices,  d'éclipsés,  d'apparitions  comé- 
taires,  ce  qui  indique  une  science  cons- 
tituée. Vers  l'ère  chré;ienne  on  publie 
des  traités  d'astronomie  encore  exislans. 
En  164,  paraît  un  cataloj^ue  de  trois  mille 
cinq  cents  étoiles,  plus  riche  que  celui 
de  Ptolém^'e,  dont  le^  travaux  sont  con- 
temporains. Dans  le  troisième  siècle  Fa- 
cette question.  On  n'en  peut  dire  autant  de  la  Syna- 
gogue postérieurement  à  Pétai)lissemeut  du  Chris- 
tianisme. Le  texte  suivi  par  les  Septante  est  donc 
plus  authentique  que  celui  conservé  par  les  rabbins, 
et  qui  est  le  texte  hébreu  actuel  ; 

2°  Le  texte  Samaritain,  en  désaccord  sur  presque 
tout  le  resie,  soit  avec  Phébreu  ,  soit  avec  les  Sep- 
tante ,  s'accorde  avec  ceux-ci  sur  l'intervalle  com- 
pris entre  le  déluge  et  Abraham.  Cet  accord  est  né- 
cessairement l'expression  de  la  vérité;  car  s'il  y 
avait  eu  collusioD  ,  ou  que  l'un  des  textes  eût  été 
calqué  sur  l'autre,  l'accord  régnerait  aussi  bien  dans 
tous  les  autres  chiiTres  ,  taiiiiis  que  la  dissidence  a 
lieu,  soit  pour  les  temps  antéiiiluviens ,  soit  pour  la 
durée  des  vies  patriarcales  postdiluviennes  après 
la  naissance  des  enfuns  ,  s. -il  au  sujet  du  second 
Cainan  que  le  texte  Samaritain  a  passé  sous  silence. 
L'accord,  là  où  il  est,  serait  donc  inexplicable,  s'il 
n'était  l'expression  de  la  vérité;  or,  il  existe  préci- 
sément dans  la  question  qui  nous  occupe; 

5"  Le  plus  savant  des  Juifs,  Flavius  Joséplie  ,  a 
suivi  dans  tous  ses  ouvrages  la  chronologie  des  Sep- 
tante. 11  compte  09:i  ans  entre  le  déluge  et  la  nais- 
sance d'Abraham  ,  en  négligeant  le  second  Cainan  , 
ce  qui  prouve  qu'il  n'a  pas  adhéré  servilement  à  la 
version  grectiuo.  Il  compte  en  tout  plus  de  .iiOO  ans 
de  la  création  à  lére  chrétienne  ,  ce  qui  est  bien 
éloigné  de  la  chronologie  vulgaire.  Or,  Joséphe  a 
composé  ses  ouvrages  sur  le  lexle  hébreu  du  tem- 
ple ;  donc  le  lexlo  officivl  de  la  nation  était  ton- 
forme  ;i  rcxcmplaire  suivi  par  les  Septante,  ce  qui 
décide  encore  la  question  tui  Taveur  du  celui-ci; 

4"  On  sait  que  les  citations  de  rKcrilure  faites 
par  J.-C.,  les  Apôtres  cl  les  Évangélisleg,  sont  pres- 
que toujours  conformes  à  la  version  grecque,  là  où 
elle  est  différente  de  l'hébreu  actuel.  Donc  J.-C.  et 
hi  ApOlrcg  oui  cootidérù  cutuiuo  lo  piuï  pur,  celui 


hi  découvre  le  mouvement  éqiiinoxial 
qu'il  fait  de  1°  en  cinquante  ans  et  cal- 
cule des  éclipses.  Au  commencement  du 
huitième  siècle,  l'astronome  Y-hang  me- 
sure la  terre;  opération  dont  nous  ne 
pouvons  apprécier  le  mérite  par  suite 
de  l'incertitude  ou  nous  sommes  de  la 
valeur  du  ly  à  cette  époque.  Enfin,  au 
treizième  siècle,  paraît  le  fameux  Co- 
cheou-king  qui  élève  l'astronomie  chi- 
noise à  son  point  culminant.  Mais 
celui-ci  a  pour  maître  les  Arabes;  et  la 
trigonométrie  sphérique,  bast;  de  raslro- 
noraie  véritable,  dont  on  lui  attribue 
l'invention,  était  venue  avec  ces  conqué- 
rans  à  la  suite  de  Khoubilaï-khan. 

Co-cheou-king  avait  épuisé  les  forces 
du  génie  chinois.  A  partir  de  là  la 
science  du  ciel  ne  fait,  dans  le  céleste 
empire,  que  des  pas  rtîtrogradesj  et  les 
Jésuites  n'eurent  qu'à  se  montrer,  avec 
leur  astronomie  encore    imparfaite   au 

des  deux  textes  que  les  Septante  avaient  préféré 
pour  faire  leur  traduction.  Or,  c'est  précisément  ce- 
lui qui  présente  la  chronologie  étendue; 

S°  La  chronologie  des  Septante  est  suivie  una- 
nimement par  tous  les  Pères  et  écrivains  ecclésias- 
tiques des  premiers  siècles.  Si  les  Apôtres  ,  qui  de- 
vaient avoir  une  opinion  sur  ce  point,  eussent  adhéré 
à  la  chronologie  de  l'hébreu  actuel,  ou  que  la  ques- 
tion eût  été  seulement  litigieuse  à  leur  époque,  elle 
aurait  continué  de  l'èire  après  eux.  Or,  depuis  les 
temps  apostoliques,  la  chronologie  des  Septante  rè- 
gne seule  dans  l'Eglise;  et  de  telle  sorte  que  les 
écrivains  des  premiers  siècles  semblent  ne  pas  soup- 
çonner qu'il  puisse  exister  une  opinion  différente. 
Lue  telle  unanimité  est  complètement  inexplicable, 
si  elle  ne  représente  l'opinion  des  temps  apostoli- 
ques et  des  Apôtres  eux-mêmes  ; 

6"  A  ces  raisons  intrinsèques  et  décisives,  il  faut 
ajouter  ()ue  la  chronologie  authentique  de  plusieurs 
peuples  est  incompatible  avec  les  chiffres  de  l'hé» 
breu ,  et  s'accorde  parfaitement  bien  avec  la  chro- 
nologie des  .Septante.  L'autorité  de  la  Vulgate  est 
nulle  eu  ce  point,  malgré  l'authenticité  de  cette  ver- 
sion, comme  tout  le  monde  reconnaît  ;  aussi  la  chro- 
nologie contraire  a-t-elle  été  formellement  adoptée 
par  plusieurs  conciles  ,  et  en  particulier  par  le  se- 
cond concile  général  de  Nicéc.  Il  est  à  remarquer 
que  la  cour  de  Kome  a  autorisé  les  Jésuites  à  consi- 
dérer la  chronologie  chinoise  comme  authentique  , 
en  lixant  le  régne  de  Yao  à  l'an  'iôlî?  avant  J.-C, 
ce  qui  serait  précisément  l'année  du  déluge,  suivant 
la  chronologie  vulgaire. 

Voir  pour  plus  de  détails  la  dissertation  que  nous 
avons  insérée  dans  le  tome  m  des  Cours  complets 
d'Écriture  Sainte  el  de  Théologie  qui  so  publient  en 
ce  moment. 


PAR  M.  DESDomrs. 


351 


dix-septième  siècle,  pour  évincer  If  s  sa-  | 
vans  en  titre  chez  un  peuple  jaloux  et 
très  fier  de  ses  connaissances.  On  sait 
que,  depuis  cette  époque,  ils  ont  con- 
servé le  sceptre  de  la  science,  et  la  di- 
rection exclusive  du  ministère  des  affai- 
res astronomiques. 

Rentrons  sur  notre  continent  euro 
péen,  et  demandons  à  la  Grèce  son  con- 
tingent de  découvertes.  Laissons  Typhys 
l'Argonaute  et  le  centaure  Chiron  auquel 
on  a  voulu  attribuer  notre  zodiaque; 
laissons  Homère  et  Hésiode,  et  arrivons 
à  Thaïes.  Ce  philosophe  connut,  dit-on, 
la  rondeur  de  la  terrr»,  l'obliquité  de  l'é- 
cliplique,  et  prédit  une  éclipse.  Il  est 
difficile  de  dire  ce  que  surent  et  ensei- 
gnèrent ses  disciples  Anaximandre,  Ana- 
ximène  et  Anaxagore,  tant  sont  obscures 
les  sources  de  leur  histoire.  L'ignorance 
des  historiens  dans  la  matière  dont  ils 
parlent,  nous  empêche  également  de  con- 
naître la  nature  et  l'étendue  de  l'astro- 
nomie Pythagoricienne  si  p;ofonde  et  si 
vantée,  mais  qu'on  est  porté  à  jugpr  peu 
favorablement  sur  les  échantillons  de 
TiTiée  de  Locres.  A  l'époque  de  la  guerre 
du  Péloponnèse,  paraît  Méton,  inventeur 
ingénieux  du  fameux  cycle  luni-solaire 
de  dix-neuf  ans,  qui  servit  aux  Athéniens 
à  régler  leur  calendrier.  Un  demi-siècle 
plus  lard  on  vit  briller  Eudoxe,  l'ami  de 
Platon,  et  l'élèvf^  des  Egypti^'ns,  mais 
ignorant  comme  ses  maître-;  auteur  ou 
plutôt  descripteur  d'une  sphère  céleste 
toute  différente  de  celle  de  son  époque  ; 
copie  incomprise  d'une  sphère  antérieure 
altérée  posiérieurement  par  le  mouve- 
ment équinoxial.  La  sphèrti  d'Eudoxe 
fut  popularisée  par  les  beaux  vers  d'Ara- 
tus  de  Soles,  courtisan  d'Antigone  Go- 
natas,  dont  le  poème  traduit  en  vers  la- 
tins par  Ciccron  et  Germanicus ,  et 
illustré  par  les  commentaires  de  trente- 
huit  auteurs,  a  fourni  une  citation  à 
saint  Paul  parlant  devant  l'Aréopage 
d'Athènes  (1). 

La  fondation  du  musée  d'Alexandrie 
donna  une  impulsion  puissante  à  l'astro- 
nomie grecque.  Arystille  et  Timocharis 
firent  les  premières  observations  d'ascen- 
sion droite  et  d<^  déclinaison  sidérales. 
Arislarque  de  Samos  ressuscita  le  sys- 

(l)  Toi/  yà.f  -/.cl)  y«»oc  ia-uîv.  Poème  d'Aratus , 
V.  8,  À«f,  ((et  ApOlr.,  ch.  xTxi,  t.  28. 


tèmft  pythagoricien  du  mouvement  de  la 
terre,  et  imagina  une  méthode  ingé- 
nieuse pour  mesurer  les  distances  rela- 
tives du  soleil  et  de  la  lune  à  la  terre. 
EratosOienes  mesura  la  circonférence  du 
méridien;  mais  le  résultat  de  son  opé- 
ration nous  est  inconnu  par  l'incertitude 
oîi  nous  sommes  de  la  valeur  du  stade 
employé. 

Cent  soixante  ans  avant  noire  ère  pa- 
rut HipparquCj  le  plus  grand  astronome 
de  l'antiquité;  observateur  habile,  cal- 
culateur patient,  inveslig.teur  infatiga- 
ble, il  eut  tout  ce  qui  constitue  le  génie 
qui  invente  jusqu'aux  instrumens  qui 
peuvent  le  conduire  à  son  but.  Nous  de- 
vons à  Hipparque  la  trigonométrie,  et 
même  la  géographie,  puisqu'il  imagina 
de  fixer  la  position  des  lieux  par  leurs 
latitudes  et  longitudes;  celles-ci  déter- 
minées p3r  les  éclipses  de  lune.  Il  re- 
connut les  parallaxes,  et  inventa  les 
moyens  de  s'en  servir  pour  déterminer 
les  distances  des  corps  célestes  à  la  terre. 
C'est  lui  qui  découvrit  le  mouvement 
équinoxial,  sur  des  données  incomplètes, 
en  laissant  à  ses  successeurs  le  soin  de 
confirmer  sa  découverte.  Enfin  il  osa 
compter  les  étoiles  et  en  faire  un  cata- 
logue qui  en  contenait  enviiv>n  huit  cents 
déterminées  par  leurs  ascensions  dioiies 
et  leurs  déclinaisons  Rem  ausus  Deo 
improhamf  s'écrie  Pi  me,  plus  de  deux 
siècles  après  le  succès  de  cette  merveil- 
leuse entreprise. 

L'établissenit^nt  du  calendrier  Julien 
doit  faire  un  médiocre  honneur  à  l'astro- 
nome Sosigènes,  s'il  n'a  pas  indiqué  la 
correclioi  ^  faire  au  sys  èm.'  de  ses  bis- 
sexli  es  qui  suppose  l'antii^e  de. 3G5  jours  et 
6  heures  ;  résultat  grossier  dont  l'erreur 
était  connue  depuis  long-temps,  puisque 
Hipparque  avait  fixé  l'année  à  365  jours 
5  heures  et  5-3  minutes. 

Vers  le  milieu  du  second  siècle,  après 
l'ère  chrétienne,  paraît  Ptolémée.  Riche 
des  observations  de  tous  ses  devanciers, 
et  de  ses  propres  travaux  continués  as- 
sidûment pendant  quarante  ans,  cet 
homme  célèbre  se  sentit  le  courage  et  la 
force  de  construire  un  système  du  monde 
qui  en  représenlAt  les  résultats.  Il  décou- 
vrit plusieurs  des  inégalités  célestes,  et 
inventa  pour  expliquer  les  mouvemens  si 
bizarres  en  apparence  des  masses  plantf- 


3&2 


COURS  D'ASTROWOMIE , 


taires  l'ingénieux  système  des  épicycles. 
Il  consit^na  toute  sa  science  astronomi- 
que dans  un  grand  ouvrage  qu'il  intitula 
lui-même  ■«  p-Eftir/i  aûvTa^i?  {la  grande  con- 
struction), dont  le  premier  mot,  passant 
par  la  bouche  des  Arabes,  est  devenu  ce- 
lui dC Alniageste  sous  lequel  cet  ouvrage 
est  connu.  Mais  il  faut  être  bien  versé 
dans  l'astronomie  pour  juger  cette  œuvre 
puissante,  quoiqu'elle  repose  sur  une 
base  erronée.  Bien  des  gens  ne  connais- 
sent du  systhne  de  Ptolémée  rien  autre 
chose,  sinon  qu'il  suppose  la  terre  immo- 
bile et  le  soleil  en  mouvement,  ce  qui 
n'exige  pas  grands  frais  d'imagination  : 
mais  ce  n'est  là  qu'un  point  de  départ; 
et  ce  point  de  départ  était  convenable  à 
une  époque  où  les  lois  de  la  mécanique, 
encore  ignorées,  laissaient  sans  solution 
les  objections  puissantes  qu'on  opposait 
à  l'hypothèse  du  mouvement  de  la  terre. 
A  partir  de  là,  Ptolémée  éleva  son  édifice  ; 
la  construction  en  est  pénible  et  embar- 
rassée, parce  que  ce  n'est  pas  le  système 
de  la  nature;  mais  dans  toutes  ses  parties 
brillent  l'art,  la  science  et  le  génie. 

VAlniageste  fut  la  science  tout  en- 
tière pendant  plusieurs  siècles.  On  ne 
trouve  plus  rien  chez  les  Grecs  après 
Ptolémée  ;  et  l'astronomie  ne  fait  pas  un 
seul  pas  en  avant  jusqu'à  l'époque  où  les 
Arabes,  las  de  leurs  conquêtes,  héritent 
de  la  civilisation  et  de  la  science  des 
peuples  vaincus.  Les  califes  se  font  livrer 
les  écrits  d'Aristote  et  l'Almageste  ;  le 
philosophe  de  Stagyre  crée  d'autres  phi- 
losophes; Ptolémée  enfante  plusieurs 
générations  d'astronomes.  On  mesure  un 
arc  du  méridien  dans  les  plaines  de  la 
Mésopotamie.  En  880,  le  célèbre  Jlbate- 
nius  publie  son  livre  de  Scicntid  Sietla- 
ruiii  où  il  ose  rectifier,  en  quelques 
points,  le  catalogue  des  1022  étoiles  de 
Ptolémée. 

L'astronomie  repasse  en  Europe  sans 
faire  de  progrès  véritables  pendant  plu- 
sieurs siècles,  malgré  les  encouragcmcns 
de  l'empereur  Frédéric  II,  les  soii's  zélés 
d'Alplionse-le-Sagc,  et  les  travaux  de  son 
académie  juive  de  Tolède.  On  connaît  le 
fameux  propos  tenu  par  ce  prince  rebuté 
derétrangecomplicaliondtismouvemens 
planétaires;  propos  qu'on  a  pris  à  tort 
pour  un  blasphème,  et  (|ui  n'était  (ju'une 
X^pigraiumc  toulre  le  syiilOiuc  de  l'iplé- 


mée.  Mais  il  était  plus  aisé  de  blâmer 
que  de  détruire;  et  surtout  que  de  con- 
struire. Cette  grande  œuvre  était  réservée 
à  un  chanoine  prussien,  immortalisé  à 
jamais  pour  avoir  attaché  son  nom  au 
vrai  système  du  monde;  mais  ce  n'est 
qu'après  trente-six  ans  d'études,  d'obser- 
vations et  de  calculs,  que  Copernic  se 
hasarda  à  publier  son  ouvrage;  et  Co- 
pernic répondait  mal  à  certaines  objec- 
tions ,  réellement  insolubles  à  une  épo- 
que où  les  premières  lois  de  la  mécani- 
que étaient  encore  ignorées.  Ce  furent 
ces  objections  combinées  avec  les  certi- 
tudes palpables  de  la  théorie  de  Copernic 
qui  donnèrent  naissance  au  système  de 
Tjcho-Brahé ;  astronome  studieux  et  ha- 
bile, qui  du  reste  enrichit  la  science  d'une 
foule  d'observations  précises,  et  de  plu- 
sieurs découvertes  telles  que  celle  de  la 
variation  lunaire  et  de  l'équation  an- 
nuelle. On  a  dit  que  Tycho-Brahéii'avait 
imaginé  son  système,  qui  conservait  le 
mouvement  du  soleil,  que  par  la  crainte 
des  rigueurs  de  cette  inquisition  romaine 
qui  condamna  Galilée.  Malheureusement 
pour  cette  savante  hypothèse,  Tycho  était 
Luthérien,  et  fort  à  l'abri  en  Danemarck 
des  censures  de  l'inquisition:  et  déplus 
il  était  mort  long-temps  avant  qu'il  fût 
question  de  l'astronome  florentin  et  de 
son  système. 

Ce  fut  Galilée  qui  mit  la  dernière  main 
à  la  théorie  de  Copernic,  et  la  dégagea 
des  ombres  où  l'avaient  retenue  les  ob- 
jections des  péripatéticiens.  L'invention 
ou  du  moins  le  perfectionnement  des 
premiers  télescopes,  le  mit  à  môme  de 
faire,  dans  le  monde  planétaire,  des  dé- 
couvertes fameuses  qui  ouvrirent  un 
nouveau  champ  à  la  science.  En  même 
temps  Kepler^  génie  plus  puissant  en- 
core, posait,  après  d'immenses  recher- 
ches, les  bases  du  système  physique  de 
l'univers;  et  ses  trois  découvertes  ont 
mérité  de  conserver  le  nom  de  lois  de 
Kepler.  Bientôt  apparaît  le  principe  de 
la  gravitation  universelle;  Ncwion,  à 
l'aide  d'une  géométrie  sublime,  dérobe 
à  la  nature  son  secret.  Les  mouvemens 
des  planètes  n'ont  plus  de  mystères;  non 
seulement  les  puissances  qui  les  enchaî- 
nent dans  leurs  orbites  sont  révélées  à 
l'astronome;  mais  ces  nombrc'uses  iné- 
galil<Î5  qui  avaient  fait,  depuis  i'ofigiiie 


PAR  V..  DESDOUITS. 


353 


de  la  science,  le  tourment  des  snv.ms. 
sont  expliquées,  analysées,  calculées.  On 
découvre  l-'S  causes  el  les  lois  de  la  pré- 
cession des  équinoxes,  du  mouvement 
des  absides,  de  celui  des  lignes  nodales, 
des  perturbations  pi  inét.iires,  de  la  nu- 
tation  de  l'axe  teirestre,  du  flux  et  du 
reflux  de  l'Océan.  La  df'cou verte  de  la 
propagalion  successivede  la  lumière,  par 
Roèmer j  celle  de  l'aberration  due  à 
Bradley  ,  confirment  le  mouvement  de 
translation  de  notre  globe.  Les  travaux 
des  Eul'^r.  des  Clairaut.  des  d'Alembert, 
des  Lagrange  et  des  Laplace,  nous  lais- 
sent à  peine  quelque  cbose  à  désirer  dans 
la  connaissance  du  ciel.  En  même  temps 
nous  avons  exploré  dans  lous  les  sens 
notre  propre  demeure  ;  nous  l'avons  me- 
surée ;  nous  avons  tracé  sa  figure  pré- 
cise, et  nous  avons  admiré  l'étonnant 
accord  qui  règne  entre  sa  forme  spht^roï- 
dale,  et  les  phénomènes  célestes  qui  en 
dérivent  et  qu'elle  explique. 

Cet  aperçu  rapide  des  phases  diverses 
de  la  science  astronomique  devait  précé- 
der l'exposition  que  nous  allons  Liire  de 
ses  résultats  et  de  ses  méthodes.   Nous 
avons  dû  dire  quelle  place  elle  a  tenu 
dans  l'histoire  de  l'intelligence  humaine, 
soit  pendant  les  siècle.-,  de  sa  longue  en- 
fance, soit  dans  l'ûge  plus  heureux  de  sa 
virilité.  Partout  l'homme  l'a  interrogée 
avidement,  soit  au  profit  de  ses  bes.  ins 
matéiiels,  comme  p  ur  connaître  sa  po- 
sition dans  les  déserts  de  l'Océan,  soit 
pour  satisfaire  les  nobles  instincts  de  son 
inte.ligence.  A  ce  double  litre,  et  à  ce 
dernier  sui  tout,  l'astronomie  a  des  droits 
sur  les  loibirs  des  esprits  élevés  :  quelques 
heures  d'étu,<e,  quelques  regards  dirigés 
vers  les  cieux  à  la  suite  des  feux  brillans 
qui  les  sillonnent  dans  leurs  cours,  quel- 
ques coups  d'oeil  bienveillaus  donnés  aux 
figures  qui  représentent  dans  un  petit  es- 
pace 1-  s  harmonies  célestes,  tout    cela 
est  une  dette  de  l'homme  envers  la  na- 
ture ;  car  en  le  ci  éani  intelligence,  et  dé- 
ployant sur  sa  tète  ce  vasie  champ  de 
merveilles.  Dieu  a  voulu  que  sa  p  usée 
s'appliquût  à  le  comprendre  ;  cette  pensée 
de  l'homme,  si  inquiète,  si  cuiieiise,  si 
active,  plus  puissante  que  ses  yeux^.  plus 
vaste  que  ces  obje  .s  immenses  qu'elle  em- 
brasse ;  c  tte  peuiée,  œu\rc  divine,  plus 
belle  encore  et  plus  grande  que  ces  mil- 

TOMS  IV.  —  K«  '2Z.  1837. 


liers  de  mondes  que  Dieu  a  semés  dans 
l'espace  ;  elle  manquerait  sa  destinée  si 
el'e  se  détournait  de  ce  but  oîi  quelque 
labn-ur,  il  est  vrai,   mais   aussi   tant  de 
grandeur  et  de  magnificence  l'appellent. 
Long-temps  ce   livre   de    l'univers    fut 
feimépour  l'homme;    longtemps  tout 
fut  mystère  pour  sa  neuve  intelligence 
dont   les  simples  impressions  des   sens 
éclairaient  mal   les  pas  incertains.   Au- 
jourd'hui le  voile  est  déchiré.  Une  expé- 
rience de  plusieurs  siècles,  aidée  parles 
progrès  des  sciences  et  des  arts,  a  con- 
quis le  secret  des  mouvemens  célestes; 
l'homme  voyait;  aujourd'hui  il  comprend 
et  voit  tout  ensemble;  et  pour  pénétrer 
dans   ce  sanctuaire    où   l'œuvre    divine 
s'exerça  long  temps,  silencieuseet  incom- 
prise, la  route  est  ouverte  à  tous  les  es- 
prits. Malheur  et  honte  à  qui  néglige  ou 
dédaigne  de  la  parcourir! 

En  nous  y  engageant  avec  les  lecteurs 
de  Y  Université  catholique,  nous  avons  à 
nous  défeîidre  d'un  double  écueil  que 
nous  devons  d'abord  signaler.  11  est  diffi- 
cile de  traiter  la  matière  qui  va  nous  oc- 
cuper sans  aller  quelquefois  au  delà  des 
connaissances  de  la  plupart  des  lecteurs, 
ou  de  rester  au  dessous  de  leur  intelli- 
gence. Is'ous  devons  donc  nous  abstenir 
d'une  théorie  trop  relevi  e,  qui  laisserait 
souvent  les  lecteurs  en  arrière;  mais 
aussi  il  ne  nous  faut  pas  oublier  que  nous 
parlons  pour  des  auditeurs  d'élite,  à  qui 
ii  faut  quelque  chose  de  ,  lus  que  desim- 
pies élémens.  D'un  autre  côté,  comme  ils 
possèdent  à  des  degrés  fort  divers  les 
1  connaissances  mathématiques  néces- 
saires pour  comprendre  les  théories 
astronomiques,  il  semble  impossible  de 
suivre,  dans  l'application  de  ces  princi- 
pes, un  système  qui  puisse  convenir  à  tout 
le  monde. 

Cependant  il  nous  a  paru  facile  d'élu- 
der cette  difficulté.  jN'ous  nous  proposons 
de  donner  un  texte  principal  destiné  à 
tous  les  Iccteu!  s,  à  la  portée  de  toute  in- 
telligence virile,  môme  très  peu  initiée 
aux  principes  maihémaliques.  Une  se- 
conde partie  en  petits  caractères,  et  sous 
forme  e  notes,  coniiendra  les  dévelop- 
pt'mi  ns  el  dciuon-traliot  s  de  certaines 
théories,  à  l'usage  de  ceux  des  lecteurs  à 
qui  des  connaissances  plus  étendues  per- 
mettront d'approfondir  la  matière.  Nous 

ta 


354 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


nous  proposerons  surtout  de  faire  coai- 
prendre  l'esprit  des  méthodes  asîrono 
miques  ^  car  l'intelligence  de  ces  raéiho- 
des  est  le  plus  souvent  indépendante  des 
formules  mathématiques  appliquées  par 
les  astronomes.  Les  méthodes  sont  aux 
formules  ce  que  l'art  est  à  rinstrument. 


C'est  par  l'instrument  que  l'art  se  mani-    ques  nuages  est  une  œuvre  difficile,  mais 


feste  et  se  résout  en  réalité  matérielle 
mais  ses  conceptions  existent  libres  et 
indépendantes.  Néanmoins,  la  géométrie 
seule  peut  féconder-  les  élémens  que  four- 
nit l'observation;  c'e^t  elle  qui  donne  à 
l'astronomie  sa  vie  réelle  et  active  ;  et 
les  progrès  qu'on  peut  faire  dans  la  con- 


naissance du  ciel  ont  pour  mesure  l'éten- 
due d-^s  richesses  mathématiques  dont 
l'astronome  dispose.  Nous  en  userons 
avec  sobriété  et  dans  ure  juste  mesure  ; 
ipt  remploi  en  sera  toujours  réglé  parle 
besoin  du  sujet.  Traiter  sérieusement 
cette  matière  sans  laisser  après  soi  quel- 


à  défaut  d'un  succès  complet,  il  y  a  un 
bien  possible  ;  et  ce  possible,  nos  efforts 
tendront  sans  cesse  à  le  réaliser. 

L.-M.  Desdouits, 
Professeur  de  ptiysique  au  Col- 
lège Slanislas. 


%mxi^$  a  %xx$. 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE 

DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 


NEUVIÈME   LEÇON   (1). 

Dfi  la  Sculpture  chez  les  premiers  chrétiens. 

PARTIE    DESCRIPTIVE. 

Uausolées  des  groUes  vaiicanes.  —  Sarcopliages  de 
saint  Pierre  ,  saint  Paul ,  saint  Laurent ,  saint  Ca- 
lixte  et  sainte  Agnès.  —  Histoires  sculptées  sur 
chacun  d'eux.  —  Types  du  Clirist  et  de  la  Vierge 
d'après  ces  bas-reliefs.  —  Observations  sur  cer- 
tains usages.  —  Description  d'un  monument  sin- 
gulier du  Vatican.  —  Résumé  sur  le  style  chrétien 
et  les  allégories  de  cette  époque. 

La  catacombe  de  St-Pierre  ,  appelée 
aussi  grottes  vaticanes ,  est  un  des  lieux 
les  plu8  historiques  du  monde  ,  puisque 
là  se  sont  passés  les  principaux  événe- 
mfîns  de  l'Eglise  primitive ,  et  que  depuis 
on  y  a  trouvé  les  plus  anciens  monumens 
authentiques  de  l'art  chrétien.  On  y  des- 
cend par  l'escalier  du  pilier  de  Ste-Yéro- 
nique,  l'un  des  quatre  qui  portent  l'é- 
tonnante coupole  de  Michel-Ange.  Ses 
longues  nefs,  mêlées  d'étroits  corridors, 
qui  forment  sous  le  vaste  temple  de 
St-Pierre  comme  une  basilique  soulei- 

(1)  Voir  la  8*  leçon  dans  I«  dernier  nnméro, 
p.  288. 


raine ,  se  divisent  en  grotte  vecchie  et 
grotte  nuove;  les  vieilles  grottes,  longues 
de  200  palmes,  larges  de  80,  offrent  trois 
nefs  de  9  arcades  chacune,  portées  sur 
deux  rangée»  de  piliers  ;  les  grottes  nou- 
velles derrière  les  premièrt's  sont  lon- 
gues de  260  palmes.  Une  grande  partie  de 
ce  qui  a  échappé  à  la  destruction  de  l'an- 
cienne basilique  et  du  vieux  Vatican  est 
là  renfermé  pôle  mêle  :  primitive  église, 
moyen-âge,  temps  modernes  y  sont  con- 
fondus. 

Le  nombre  des  sarcophages  tirés  de  ces 
souterrains  et  dont  la  plupart  sont  main- 
tenant au  Muséum  Christianum ,  s'élève 
à  25  ou  30. 

Mais  le  plus  impoi  tant  d'entre  eux,  et  le 
plus  ancien  dont  on  ail  la  date,  celui  de 
Junius  Bassus.  mort  catéchumène  en  358, 
est  resté  dans  la  caliconibe  (1).  Le  vaste 
cl  magnifique  mausolée  de  ce  préfet  de 
Rome,  de  la  puissante  famille  des  Ani- 
cius,  l'une  des  premières  d'Italie  qui 
aient  embrassé  le  Christianisme,  offrit 

(1)  Il  a  11  palmes  1/4  do  longueur,  6  de  largs, 
vl  \%  2/.%  de  liaulcur;  celui  do  Probus  Anicius  est 
long  de  10  pulmci  l/'i  SU!  i)  d'éiêTftlioi» ,  Cl  3  seu- 
lement de  largeur. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


3S5 


sur  sa  façade  principale  deux  bandes  de 
bas-reliefs,  où  règne  encore  beaucoup  de 
simplicité  et  de  repos,  quoiqu'il  n'y  ait 
plus  nulle  expression.  Les  diverses  scènes 
historiques  y  sont  divisées  par  des  co- 
lonnes surmontées  d'arcades  à  voûtes 
pleines  d'arabesques.  On  croit  voir  Joseph 
vendu  par  ses  frères  dans  les  personnages 
qui  suivent  Abraham  prêt  à  frapper  Isaac 
de  son  glaive.  Au  centre  du  bas-relief,  le 
Sauveur  en  jeune  homme  et  en  docteur 
assis  entre  saint  Pierre  et  saint  Paul,  avec 
un  papyrus  en  main,  a  pour  marche-pied 
le  ciel,  figuré,  comme  sur  les  monumens 
païens,  par  un  homme  qui  se  couvre  la  tête 
d'un  voile  en  demi-cercle  (1).  Un  autre 
sarcophage  de  cette  catacombe  (2)  offre 
le  même  symbole  exprimé  par  une  femme 
au  sein  nu  ,  dont  on  ne  voit  que  le  buste. 
L'histoire  du  Sauveur  se  poursuit:  il  est 
emmené  captif  et  présenté  devant  Pilate 
qui  le  livre  à  la  mort,  en  se  lavant  les 
mains.  Cinq  autres  scènes  correspondent 
à  celles-ci  dans  la  bande  inférieure  j  elles 
se  rangent  autour  d'une  scène  centrale  , 
représentant  l'entrée  royale  du  Chnst  à 
Jérusalem  !e  jour  des  palmes. 

Les  quatre  scènes  latérales  sont  Job  souf- 
frant sur  son  fumier  les  injures  de  sa 
femme,  en  regard  de  Daniel  priant  entre 
deux  lions,  et  la  chute  de  nos  premiers 
parens  couvrant  de  feuillage  leur  nudité 
au  pied  de  l'arbre  de  vie,  en  opposition 
avec  Jésus  saisi  après  ses  angoisses  au 
mont  des  Oliviers  et  conduit  à  la  mort. 

Des  agneaux  ornent  le  bas  et  les  angles 
de  ce  monument  historique,  dont  les 
faces  latérales  représentent  les  quatre  sai- 
sons, où  la  moisson  et  les  vendanges  sont 
encore  entièiement  païennes. 

Immédiatement  après  ce  mausolée  de 
Bassus ,  et  presque  d'une  importance 
aussi  grande  pour  l'art,  vient  le  sarco- 
phage en  marbre  de  Paros  de  Probus 
Anicius,  mort  préfet  du  prétoire  en  395, 
et  qui ,  après  avoir  servi  de  fonts  baptis- 
maux à  la  vieille  basilique  vaticane ,  est 
relégué  dans  une  chapelle  de  la  basilique 
moderne  ,  dite  chapelle  délia  corona 
santa.  Tout  alentour ,  sous  des  arcades 
que  portent  des  colonnes  cannelées  à 

(1)  Voir  Denis,  inonumiinla,  cryp^çiTt  Vatican., 
avec  pi. 


chapiteaux  barbares,  sont  sculptés  les  dis- 
ciples debout,  environnant  le  Sauveur, 
jeune  et  imberbe,  le  livre  de  la  révéla- 
tion dans  une  main,  dans  l'autre  la  croix, 
et  placé  sur  le  rocher  d'où  sortent  les 
quatre  fleuves  des  évangiles.  A  ses  côtés 
se  tiennent  saint  Pierre  et  saint  Paul.  Sur 
le  flanc  postérieur  du  mausolée,  entre 
des  cannelures  ondulantes,  Probus  et 
Proba  se  donnent  la  main  comme  les 
époux  sur  les  tombeaux  païens,  tandis 
qu'au  dessus  d'eux  des  couples  de  co- 
lombes, symbole  d'amour  fidèle,  bec- 
quèlent  des  raisins  dans  des  vases.  Mais 
les  sculptures  grimaçantes  de  ce  second 
sarcophage  sont  pleines  d'agitation.  Déjà 
l'art  est  considérablement  tombé  de  l'état 
où  on  l'a  vu  d'abord. 

Dans  la  même  basilique,  près  du  bas> 
relief  d'Attila  de  l'Algarde,  la  chapelle 
dite  de  la  madone  de  la  colonne  j  est  un 
autre  sarcophage  très  antique  où  reposent 
ensemble,  et  l'un  sur  l'autre,  les  os  des 
saints  papes  Léon  II,  Léon III  et  Léon IV. 
Sous  un  portique  à  arcades  très  ornées 
s'y  tiennent  10  apôtres  entourant  Jésus, 
debout  comme  eux,  et  devant  qui  sont  à 
genoux  deux  époux,  bien  plus  petits  que 
les  saints  et  qui  sont  probablement  les 
primitifs  possesseurs  du  sépulcre.  Deux 
palmiers,  sur  l'un  desquels  est  le  phénix, 
emblème   de   résurrection ,    ombragent 
saint  Pierre  et  saint  Paul.  Des  ceps  à 
feuillages    ornés   de    fruits ,    de    génies 
païens  et  d'oiseaux,  remplissent  le  fond 
de  la  scène  ,  et  aux  deux  extrémités  se 
tiennent   deux  petits  génies,    peut-être 
l'amour  et   l'espérance,   mais  dans  un 
style  toujours  païen,  et  dont  l'un  joint 
les  mains ,  pendant  que  l'autre  tient  un 
flambeau.  Au  dessous   de   ce   bas-relief 
court  une  rangée  d'agneaux,  qui  sortent 
de  Jérusalem  et  de  Bethléem.  Sur  les  deux 
faces  latérales  sont  le  sacrifice  d'Isaac  et 
l'assomption  d'Élie  jetant  son  manteau  à 
Elisée  :  car,  disent  les  pères,  «  il  faut  que 
ceux  qui  espèrent  en  lui  rejettent  tout  ce 
qui  est  terrestre  (1).  «Personnifié  en  dieu 
de  fleuve  païen  avec  son  urne,  le  Jour- 
dain est  au  dessous  des  quatre  chevaux  de 
feu  du  prophète. 
Le  pape  Marcel  II  git  dans  un  qua- 

(1)  Terrena  cuocta  abjicienda  iis  qui  ad  cœluiu 
aspirant. 


356 


courts  DMIISTOIRE  MOMMii^-TALlv 


tri^me  sarcopha^'f ,  égah-mi'tjt  pnmi- 
tif(l),où  est  sculpté  le  Christ  sur  le  rocher 
accoutumé,  mais  d'où  sortent  seulement 
deux  fleuves.  Le  livre  à  la  main,  il  ex- 
plique sa  doctrine  à  deux  apôtres 
jeunes  et  imberbes  comme  lui,  saint 
Jacques  et  saint  Jean,  tandis  que  saint 
Pierre  et  saint  Paul  à  longue  barbe,  déjà 
vieux  initias,  se  tiennent  aux  deux  extré- 
mités de  l'urne. 

Quant  au  grand  tombeau  d'Adrien  IV, 
placé  comme  les  précédens  auxgrottesva- 
ticanes,ce  n'f  slqu'une  belle  urne  païenne. 
de  granit  rouge,  avec  des  masques  sur  le 
couvercle  ,  et  divers  animaux  entourés 
d'arabesques  sur  le  devant.  C'fsl  ainsi 
que  desfragmens  de  frises  antiques,  avec 
les  figures  d'Apollon,  des  mu^es  et  au- 
tres dieux,  qui  déccr^ient  bizarrement 
la  vieille  ba'>iiiqtie  valicane  ,  se  trouvent 
maintenant  dans  ces  cryptes. 

Celle  qu'on  appelle  encore  chapelle  de 
Sainte-Hélène  offre  de  nofiibr<'Ux  res'es 
d'anciens  bas-reliefs  bibliques  et  mêmi? 
plusieurs  statues  d'apôtres  des  temps 
barbares  ;  seulement  les  plus  curieux 
débris  ont  été  transportés  au  Muséum 
Christianum,  au  nombre  de  15  à  18  sar- 
cophages, décrits  en  détail  par  Aringhi 
et  Boltari. 

Sur  tous  ces  reliefs  ,  le  Christ  reparaît 
à  chaque  instant  avec  une  figure  nouvelle 
et  un  caractère  différent  j  très  rarement 
on  lui  voit  de  la  barbe,  car  il  est  pres- 
que toujours  représenté  en  adolescent , 
plein  de  calme  et  de  sérénité,  ordinaire- 
ment avec  la  longue  chevelure,  mais  sans 
nuls  traits  hiératiquesetsacrés.Sur  l'un  de 
ces  monumens  (2)  il  a  le  front  ceint  d'une 
couronne  de  fleurs,  et  l'on  voit  sur  un 
des  côtés  latéraux  ,  près  du  bon  pasteur, 
le  Jourdain  personnifié  tenant  un  sceptre 
de  roseaux  ,  le  coude  appuyé  sur  son 
urne,  et  regardant  Elie  qui  dans  Sun  char 
de  flamme  monte  rajeuni  vers  le  ciel. 
Ainsi  alternativement  triomphent  l'élé- 
ment chrétien  et  l'élément  païen.  On 
aime  à  contempler  l'épanoui  sèment  de 
l'amourdansl'un  des  pluspiirs  de  ces  bas- 
reliefs  représentant  au  dessous  du  médail- 
lon où  sont  les  bustes  des  deux  époux,  le 
bon  pasteur  qui  rêve  tendrement  à  son 

(!)  Botlari,  \A    17». 

(9)  ÀringM,  0<  tarcoph.  de  ceKt  catac. 


troupau,    reniant  n^i^^  son  compagnon 
trait  l'une  de  ses  brebis  (I). 

Après  le  type  du  bon  pasteur,  le  pre- 
mier qui  commence  à  se  développer  dans 
ces  sculptures  est  celui  de  la  Vierge.  On 
la  voit  très  souvent  en  matrone  romai- 
ne (2)  offrant  l'Enfant-Dieu  à  l'adoration 
des  Mages,  qui  sans  doute  ,  en  leur  qua- 
lité de  barbares  et  par  suite  d«>s  préjugés 
grecs-romains,  sont  toujours  d'un  dessin 
très  grossier,  quelquefois  horrible. 

Mais,  même  dans  cette  catacombe , 
dont  les  monumens  sont  incontestable- 
ment les  plus  anciens  restes  qui  existent 
de  la  sculpture  chrétienne,  domine  la 
plus  grande  inégalité  de  style;  quelque- 
fois il  descend  jusqu'à  la  barbarie  totale. 
Au  lieu  du  repos,  l'agitation  règne  sur 
les  figures;  les  scènes  s'entassent  de  plus 
en  plus  les  unes  sur  les  autres,  et  ten- 
dent à  se  confondre.  Dans  l'une  d'elles  , 
Jésus  debout  entre  les  deux  villes,  sur  le 
roc  de  l'antique  sagesse,  a  l'air  d'un 
vieillard  décrépit  et  délirant  (3). 

Le  visage  humain  y  devient  de  plus  en 
plus  sombre  et  froid  ,  jusqu'à  ce  qu'en- 
fin son  regard  se  glace,  et  que  le  geste 
comme  l'expression ,  tout  s'arrête  pétri- 
fié (4). 

Qnaut  à  ce  qui  regarde  la  partie  ar- 
chitecturale elle  est  généralement  mo- 
notone, et  témoigne  d'une  grande  déca- 
dence. La  colonne,  très  souvent  torse, 
qui  porte  les  arcades  ou  leseniablemens 
rectilignes  des  portiques,  a  son  fût  sur- 
charg!^  d'arabesques,  de  ceps  de  vigne  , 
de  feuilles  et  de  raisins  parmi  lesquels  se 
jouent  des  génies  nus  dans  toutes  sortes 
de  poses  grotesques;  tel  est  déjà  ce  fond 
de  la  scène  sur  le  sarcophage  de  Junius 
Bassus.  Ailleurs  ce  sont  diverses  plantes 
avec  leurs  fruits  et  qui  sortent  de  vases  à 
fleurs  sculptés  à  la  base  des  colonnes  (5); 
le  fond  des  arcades  très  surbaissées  est 
rempli  par  des  coquilles  marines  où 
s'encadre  la  tête  des  saints. 

Quelquefois,  au  lieu  de  colonnades, 
c'est  le  rempart  d'une  ville  crénelée  dont 

(1)  Aringhi,  tom.  i",  page  291 ,  4'  tarcoph.  de 
cetlc  calac. 

(2)  Id.  17<cl  19- sarcoph.  de  cettecatae. 
(."i)        Id.  it'  sarcopli.,  7»  iiein. 

(4)        Id.  10'  el  11"  sarcoph. 
(iS)        Id,  IS"  sarcopb. 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


357 


les  portes  s'ouvrent  les  unes  près  des  au- 
tres pour  contenir  les  af  ôtresj  c'est  ainsi 
qu'est  le  sarcophage  de  Juliana  et  du 
guerrier  son  époux  (!)•  derrière  Jésus  de- 
bout sur  le  roc  aux  quatre  sources,  s'é- 
tendent les  fortes  murailles  de  la  nou- 
velle cité  de  Dieu  ,  aux  douze  portes,  de- 
vant lesquelles  se  tiennent  en  gardiens 
les  douze  apôtres,  suivant  ce  que  dit 
l'Ecriture:  «  (La  Nouvelle-Jérusalem) 
«  avait  une  muraille  grande  et  hauleavec 
«  douze  portes...  La  muraille  de  la  ville 
•t  avait  douze  fondennens  ,  et  sur  eux  les 
m  douze  noms  des  douze  apôtres  de  l'A- 
«  gneau...  et  la  ville  était  bâtie  en  cai  r»*... 
■  etses  portes  ne  se  fermeront  point  (2).  » 

Sur  le  côté  postérieur  de  ce  monument 
est  le  bon  pasteur,  beau  jeune  homme  , 
avec  deux  brebis  dansune  espèce  de  forêt, 
signifiant  sans  doute  que  Jésus  mène  les 
âmes  dans  la  solitude  pour  les  y  enivrer 
d'amour. 

Sur  les  flancs  latéraux  se  voient  le  sa- 
crifice d'Isaac  et  le  prophète  Elie  .  qui , 
enlevé  au  ciel  sur  un  char  par  quatre  che- 
vaux de  feu,  resplendit  comme  un  soleil 
nouveau ,  tandis  qu'au  bas  dans  l'ombre 
son  disciple  Elisée  ,  la  face  encore  em- 
preinte des  ténèbres  humaines,  paraît 
beaucoup  plus  vieux  que  lui.  Au  dessous, 
personnifié  comme  les  dieux  des  fleu- 
ves helléniques,  le  Jourdain  est  couché, 
le  front  ceint  des  palmes  de  Judée.  Çà 
et  là  dans  le  fond  se  déiachent  des  édifi- 
ces figurant  des  rotondes  chrétiennes,  et 
des  basiliques  oblongues  ,  à  façades  sur- 
montées du  triangle  et  de  la  croix  ,  avec 
deux  étages  de  ft-nêtres  doubles,  compo- 
sées de  comparlimens,  et  des  voiles  pen- 
dus à  ces  fenêtres  et  aux  portes  d'entrée, 
où  l'on  monte  par  des  degrés  toujours 
nombreux.  Ainsi  les  temples  s'élevaient 
encore;  comme  dans  l'antiquité  sur  des 
area  ou  hauts  lieux,  tant  naturels  que 
factices. 

Peu  à  peu  les  palmiers  symétrique- 
ment rang(*s  remplacent  les  colonnes  et 
leurs  portiques,  et  témoignent  du  retour 

(i)  Boltari,  pi.  2iî'. 

(2)  Habebal  murum  magnum,  habentem  portas 
duodecim....  et  murus  civitatis  habens  fundamenta 
duodecim  ,  et  in  ipsis  duodecim  nomina  duodecim 
apostolorum  ..  Et  civitas  in  quadro  posita  est...,  el 
porta  ejus  non  claudentur.  Apocalyp$«,  cb.  xxi, 
T.  i%  «1  lUiT. 


de  l'art  vers  Byzancc  et  l'Orient  ;  mais 
long-temps  encore  on  voit  ces  arbres  se 
marier  aux  arcades  architecturales.  L'un 
des  sarcophages  de  la  calacombe  qui 
nous  occupe  (1)  offre  le  Christ  sous  un 
palmierd  où  pendent  trois  fruits  mûrs. et 
de  chaque  côté  des  oiseaux  becquètent 
d'autres  fruits  au  haut  des  colonnes.  Un 
autre  bas-relief  (2)  présente  sept  histoires 
bibliques  ombragées  par  huit  palmiers  , 
au  centre  desquels  une  prière,  en  ma- 
trone romaine  ,  étend  ses  bras  en  croix 
ayant  à  ses  pieds  d'un  côté  le  vase  où  est 
peut-être  conservée  l'Eucharisie,  et  que 
couve  la  colombe  divine,  et  de  l'autre 
côté  les  deux  livres  de  l'ancien  et  du 
nouveau  Testament  ;  ainsi  la  double  al- 
liance accompagne  l'âme  qui  prie. 

Tels  sont  les  u  onumens  qui  vinrent, 
dans  le  cours  des  quatre  premiers  siècles, 
entourer  la  tombe  de  saint  Pierre  ,  et  qui 
plus  tard  se  sont  co  fondus  avec  les  mo- 
numens  féodaux  d'une  foule  de  rois  et  de 
princes  avides  de  placer  It^urs  cendres 
sous  la  protection  de  l'apôtre  (6). 

Sarcophages  de  la  catacombe  de  saint 
Paul. 

Bien  moins  riche,  la  crypte  de  saint 
Paul  n'a  fourni  que  trois  sarcophages , 
mais  qui  méritent  une  description,  bien 
qu'ils  ne  puissent  être  antérieurs  à  Con- 
stantin. 

Le  meilleur  est  mutilé  :  il  représente 
les  douze  apôtres  debout,  deux  à  deux 
entre  des  colonnes  ,  et  entourant  Jésus, 
qui  se  tient  sur  le  rocher  des  Qualre- 
Sources,  ayant  près  de  lui  l'agneau  de- 
bout qui  lève  sa  tête,  surmontée  d'une 
croix  latine.  Il  porte  des  sandales,  mais 
ses  disciples  ont  les  pieds  nus. 

Le  même  style,  seulement  avec  moins 
de  repos  el  de  clarté  ,  se  trouve  sur  le 
second  sarcophage,  maintenant  dans  l'é- 
glise de  Sainte-Marie,  sur  le  mont  Aven- 
tin.  Les  sujets  sont,  d'un  côté,  le  péché 
d'Adam  ,  le  sacrifice  de  Caïn  et  d'Abel 
par  l'offrande  d'un  raisin  et  d'un  petit 
agneau ,  à  Jehovah ,  vieillard  sévère  assis 

(1)  Boltari,  pt.  24. 

(2)  Id.,  pi.  19. 

(5)  Àringhi,\i\.  II,  cliap.  ï*  sur  celte  catacombe 
el  la  biographie  des  hommes  illustre»  qui  y  «ont 
enievelii. 


358 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE , 


sur  un  rocher;  de  l'autre  c6té  sont  la 
guérison  du  paralytique,  de  l'aveugle, 
et  la  résurrection  de  Lazare  à  la  prière 
de  Marthe.  Au  centre  une  matrone  voilée, 
le  livre  en  main,  figure  sans  doute  la 
prière.  Toujours  les  personnages  sup- 
plians  ou  guéris  sont  petits  et  en  chaus- 
sures ,  tandis  que  les  héros  de  l'apostolat 
r.it  des  sandales.  Pourtant,  sur  un  des 
côtés  latéraux,  Jésus,  multipliant  les 
pains ,  a  les  pieds  complètement  cou- 
Terts. 

Le  troisième  monument,  qu'on  voit 
aujourd'hui  dans  Sainte-Marie-Majeure  , 
à  l'autel  des  SS.-Innocens,  dont  il  repré- 
sente le  massacre  (1) ,  est  déjà  très  bar- 
bare. Hérode  y  est  assis  sur  un  même 
siège  avec  son  assesseur  ,  et  couronné  de 
lauriers,  ainsi  que  celui  qui  lui  verse 
de  l'eau  pour  se  laver.  Il  se  détourne  de 
peur  de  voir  couler  le  sang  d'un  enfant 
qu'on  décapite  devant  lui ,  observant  en 
ceci  la  coutume  romaine  qui  voulait  que 
les  juges,  censés  les  pères  du  peuple,  se 
voilassent  la  tête  ou  du  moins  se  cachas- 
sent le  visage  au  moment  de  l'exécu- 
tion ;  de  même  qu'on  voilait  les  statues 
des  Augustes  dans  les  amphithéâtres  le 
jour  où  des  condamnés  devaient  être 
livrés  aux  bêtes.  Le  siège  d'Hérode  et  des 
magistrats ,  dur  et  sévère  comme  la  jus- 
tice humaine,  est  toujours  sans  bras  et 
sans  ornemens.  Le  bas-relief  inférieur 
représente  des  miracles,  et  parmi  les 
figures  quatre  Juifs  ont  sur  la  tête  des 
bonnets  aplatis  et  saillans  qui  semblent 
préparer  le  turban. 

Du  reste  Jésus,  le  plus  souvent  comme 
un  jeune  Romain,  n'a  sur  ces  sarco- 
phages aucun  type  particulier. 

Sarcophages  du  cimetière  de  Sainte- 
Agnes. 

Cette  catacombe  paraît  avoir  été  sous 
Constantin  le  principal  lieu  de  sépul- 
ture de  la  cour  5  plusieurs  membres 
même  de  la  famille  Auguste  y  eurent  des 
mausolées.  Les  huit  sarcophages  de  mar- 
bre (lu'on  y  a  déterrés  sont  les  plus  au- 
thentiques témoins  du  cette  résurrection 
de  la  sculpture  par  la  cour  chrétienne 
contre  les  défenses  des  conciles  d'alors. 

(I)  Àringhi,fa\',.  42S,  tom.  1". 


Sur  deux  de  ces  sarcophages  on  voit , 
au  centre  de  plusieurs  scènes  de  mira- 
cles, une  entrée  triomphale  de  Jésus 
dans  Jérusalem  ,  suivi  de  deux  ou  trois 
disciples,  avec  Zachée  grimpant  sur  son 
arbre  pour  voir  par  dessus  la  foule 
absente  ,  ou  représentée  tout  au  plus  par 
un  seul  homme  étendant  un  tapis  devant 
l'ânesse,  qui,  sur  un  bas-relief,  lesoreilles 
dressées,  les  deux  pieds  de  devant  en 
l'air,  s'élance  comme  un  ardent  cour- 
sier, pendant  que  sur  l'autre  relief  elle 
baisse  tristement  la  tête ,  suivie  de  son 
ânon.  Sur  ce  même  bas-relief,  près  d'un 
massacre  des  innocens  couchés  aux  pieds 
d'un  gros  et  grand  homme  ,  à  large  face, 
au  front  comprimé,  au  regard  où  l'on 
devine  du  sang,  et  qui ,  vêtu  en  raagis- 
gistrat,  tient  à  la  maîn  un  poignard  dans 
son  fourreau,  se  voit  une  prière  les 
mains  étendues,  un  manteau  par  dessus 
sa  tunique  traînante  ,  qui  la  couvre  jus- 
qu'aux pieds  dont  on  ne  voit  que  la 
pointe,  couverte  d'une  chaussure,  un 
long  voile  autour  de  son  cou  et  de  sa 
tête,  mélancoliquement  penchée  vers  un 
livre  ouvert,  déjà  dans  la  forme  des 
nôtres,  qu'elle  tient  d'une  main.  La  pose 
et  l'expression  de  cette  femme  sont  déjà 
d'une  tendresse  chrétienne. 

Au  contraire,  la  prière  soutenue  par 
deux  hommes  sur  le  sarcophage  suivant, 
qu'on  voyait  au  temps  d'Aringhi  dans 
les  jardins  pontificaux  du  mont  Quiri- 
nal,  bien  qu'elle  présente  absolument  le 
môme  motif  que  la  précédente,  retombe 
pour  l'expression  dans  le  style  payen, 
mais  sans  en  conserver  les  beautés. 

Bien  meilleure  ,  quoique  également 
antique,  est  la  prière  qui  orne  le  qua- 
trième sarcophage.  De  taille  élancée,  sa 
longue  chevelure  séparée  en  deux  par 
une  boucle  de  cheveux  qui  se  relève  en 
hautdela tête,  elle  laisse  tomber  sesdeux 
bras  en  croix,  sur  les  plis  accoutumés 
du  long  manteau  grecj  sa  robe  llotlante 
lui  cache  les  pieds. 

Les  cinquième  et  sixième  sarcophages 
offrent  deux  médaillons  en  forme  de  co- 
quilles, avec  les  bustes  des  époux  ,  dont 
les  deux  femmes,  la  main  posée  sur 
l'épaule  de  leurs  maris ,  portent  des 
colliers  au  cou,  un  manteau  par  dessus 
leur  tunique,  et  chacune  une  coiffure 
différente.  Quatre  fois,  sur  ces  bas-reliefi, 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


359 


on  revoit  des  Juifs  avec  un  bonnet  rond 
et  aplati,  qui,  le  plus  souvent,  ne  leur 
couvre  que  le  haut  de  la  léte,  se  préci- 
piter avidement  pour  boire  l'eau  du 
rocher  frappé  par  Moïse.  Une  fois  Jeho- 
vah  y  paraît  en  vieillard,  assis  sur  un 
siège  couvert  de  draperies  grecques  , 
dont  le  luxe  remplace  au  second  âge  la 
simplicité  des  sièges  romains  de  marbre 
sans  ornemens  ;  il  reçoit  les  offrande» 
d'Abel  et  de  Gain. 

Les  septième  et  huitième  sarcophages 
offrent  d'abord  une  Adoration  des  mages, 
à  bonnets  phrygiens  beaucoup  plus  aplatis 
que  de  coutume,  presque  en  forme  de 
casque,  mais  qui  laissent  échapper  les 
longues  tresses  de  leur  chevelu»  e.  Der- 
rière chacun  d'eux  paraît  la  tête  bridée 
de  son  cheval  qui  remplace  le  chameau 
accoutumé.  Marie ,  sans  autre  coiffure 
que  son  voile,  assise  sur  un  siège  au 
dossier  arrondi,  commence  déjà  à  mon- 
trer son  beau  caractère  de  maternité 
divine.  L'autre  monument  offre  le  Christ 
en  vieillard,  sous  le  manteau  philoso- 
phique ,  debout  entre  deux  rideaux 
ouverts,  et  retenus  par  un  nœud,  comme 
ceux  des  sièges  épiscopaux.  Sa  barbe 
courte  se  divise  en  deux  pointes,  comme 
sa  chevelure  en  deux  longues  tresses  , 
dont  les  anneaux  roulent  sur  ses  épaules; 
à  ses  pieds  tiennent  des  sandales.  Devant 
lui  une  cassette  ronde,  dont  le  couvercle 
est  levé,  contient  huit  rouleaux  de  papy- 
rus; et  lui-même  tient  en  main  un  livre 
carré  comme  les  nôtres.  Il  y  a  dans  son 
regard  et  sa  face  un  profane  ressouvenir 
du  Jupiter  olympien. 

Mausolée  de  la  catacombe  de  Saint- 
Laurent. 

Des  colombaires  écroulés  de  ce  cime- 
tière ont  été  tirés  quelques  sarcophages 
empreints  du  même  caractère  que  ceux 
du  quatrième  siècle,  déjà  décrits.  L'un 
d'eux  (1)  représente  Jonas  jeté  à  la  ba- 
leine par  les  matelots  très  affligés,  et 
dont  nul  ne  paraît  cruel  ;  il  y  en  a  même 
un  qui  prie  les  mains  étendues;  on  de- 
vine que  c'est  l'antique  fatalité  qui  coui- 
mande.  A  un  angle  du  sarcophage  brisé 
est  un  grand  et  beau  masque  païen.  Ce 
monument  se  voyait  au  temps  d'Aringhi 


(i)  Àri^qM,  pag«  61T. 


au  palais  Mattel,  ainsi  que  le  suivant,  à 
peu  près  du  même  style  (l)où  sont  sculp- 
tés les  trois  mages,  avec  l'étoile  octo- 
gone, adorant  l'enfant  qui  est  couché 
comme  une  momie  dans  un  grand  ber- 
ceau en  ovale  alongé,  abrité  par  le  toit 
de  retable ,  d'où  s'avancent  le  bœuf  et 
l'âne.  Marie  est  assise  en  matrone ,  voilée 
d'une  longue  mantille. 

Sur  un  autre  où  l'on  voit  Jésus  faisant 
des  miracles,  les  Juifs  se  distinguent  par 
leurs  bonnets  de  fourrure ,  ronds  et  plats 
comme  les  turbans,  mais  sans  ren- 
flure. 

Aux  cimetières  des  saintes  Félicité, 
Basille  et  Priscilla  ont  été  trouvés  quel- 
ques tombeaux  à  sculptures,  mais  qui 
par  leur  style  déjà  plus  original,  ou  bien 
complètement  barbare ,  appartiennent 
soit  à  la  seconde  époque ,  soit  aux  siècles 
de  la  complète  décadence. 

Citons  encore  une  dernière  catacombe, 
dont  les  monumens  semblent  servir  de 
passage  du  premier  âge  au  second. 

Sarcophages  du  cimetière  de  S.-Calixte. 

Auîour  de  Saint-Sébastien  ont  été  dé- 
terrés plusieurs  sarcophages.  Les  quatre 
principaux ,  décrits  et  gravés  dans  Arin- 
ghi ,  quoique  assez  barbares,  doivent  ce- 
pendant être  anciens.  Sur  celui  qui  fut 
placé  long-temps  au  portique  du   Pan- 
théon on  toit  le  Sauveur  jeune,  entre 
Adam   et  Eve ,   les  consoler  après  leur 
chute.  Au  centre^  dans  un  médaillon  en 
forme  de  coquille  ,  qui  par  en  bas  se  re- 
courbe sur  elle-même,  sont  les  bustes  des 
époux.  Ce  genre  de  portraits  qu'on  re- 
trouve très  fréquemment   sur  les  tom- 
beaux,  offre  ordinairement   la    femme 
coiffée  d'un  bonnet  presque  semblable  à 
ceux  des  Juifs,  et  qui  rappelle  à  demi  celui 
des  portraits  de  Raphaël. La  même  calotte, 
ronde  et  plate,  se  voit,  mais  sur  des  têtes 
juives  ,   autour  d'un  autre   sarcophage 
déposé  au  temps  d'Aringhi  à  la  villa  Bor- 
ghcse,  hors  de  la  porta  Finciana ,  où  sont 
sculptés  plusieurs   miracles  du  Christ, 
d'un  siyle  encore  assez  pur  :  partout  s'y 
maintiennent  la  draperie,  les  caractères 
et   les  poses  de  la  sculpture  antique.  Et 
néanmoins  parmi  tous  ces  ressouvenirs 
païens  est  au  centre  une   vierge  dont 

(1)      Id.,  page  «12. 


«60  COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE. 

l'expression  sainte  ,  contrastant  avec  les 
autres  figures,  prouve  que  l'élément  qui 
a  précédé  tous  les  autres  dans  le  déve- 
loppement de  la  vie  et  de  l'art  chrétien, 
est  la  virginité  ou  Icxpression  du  chaste 
amour.  Celte  pieuse  matrone  dont  les 
■mains  levées  semblent  demander  secours 
au  ciel,  est  ou  une  al'égoriede  la  Prière, 
ou  une  Suzanne  entre  les  deux  vieillards 
barbus  qui  la  regardent  en  effet  d'un  air 
assez  lubrique  (1). 

La  pierre  qui  recouvre,  comme  un 
couvercle,  ce  mausolée  oblong,  est  pro- 
bablement postérieure;  l'Adoration  des 
magHs  qui  s'y  voit  est  d'un  style  déjà  bar- 
bare. Chacun  d'eux  s'avance,  ayant  der- 
rière lui  la  têie  de  son  chameau  :  de 
chaque  côté  de  la  table,  couverte  d'une 
nappe  pendante,  sur  laquelle  est  déposé 
l'enfant  emmaillollé,  deux  bergers  de- 
bout tenant  leurs  houlettes  recourbées, 
mais  grosses  comme  des  massues,  sem- 
blent des  sentinelles  ,  et  recunnaissent 
leur  Créateur;  le  liœuf  et  l'âne  avancent 
latêlepour  le  réch-iuffer  de  leur  souffle. 
Au  centre  deux  génies  païens  avec  des 
ailes  et  un  lanibeau  de  draperie  floltanl 
sur  leur  corps  nu  sont  d'un  tout  autre 
style  ;  ils  tiennent  un  carré  vide  ,  qui  de- 
vait contenir  sans  doute  le  portrait  du 
défunt  ou  de  l'acheteur  du  tombeau  ,  et 
prouvent  que  chez  les  anciens  il  y  avait, 
comme  chez  nous,  des  entrepreneurs  de 
sépultures  ,  fabriquant  d'avance  des  sar- 
cophages ,  lesquels  n'étaient  quelquefois 
achetés  que  long-temps  après  ,  quand  les 
générations  nouvelles  avaient  changé  de 
•vie,  de  mœurs  et  d'art. 

Parmi  les  sarcophages  inédits  jusqu'à 
lui,  d'Agincourt  en  a  publié  un  découvert 
en  1780  dans  la  catacombe  des  saints 
Marcellin  et  Pierre,  présumé  du  qua- 
trième siècle,  et  où  l'on  voit  également 
des  masques  païens  aux  angles,  et  môme 
un  Cupidon  avec  l'syché  (2). 

Enfin  pour  terminer  le  tableau  descrip- 
tif de  ce   premier    âge  de  l'art    flottant 
comme  une  ûme  en  peii.e  entre  diMix  mon- 
des ,  qui  tons    deux  lui  demeurent  inler 
dits,  parlons  d'un  des  sarcophages  où  se 


(1)  Aringhi,  lora.  l",  pa;;.  Cliî.— Plancbes  de  la 
catac.  de  S.  Culixte. 

(2)  llùtoir»  4t  l'Art,  planclie  1«  des  sculptures, 
DO*  3,  4.  *,  ê. 


révèle  de  la  manière  la  pins  frappante  ce 
tris'e  caractère.  C'est  celui  qui  se  voyait 
du  temps  de  Bottari  (1)  au  jardin  de  la 
^^'i/la  Alédicis.  Il  offre  loutf'  l'histoire  de 
Jonas  comni<^  image  prophétique  du  Sau- 
vriur.  Au  milieu  de  la  tempête,  dans  la 
vieille  barque  du  monde,  dont  la  voile 
est  toute  garrottée  de  cordages,  les  ma- 
telots coiisternés  et  regardant  le  ciel, 
lancent  à  la  mer  l'envoyé  de  Dieu,  que 
le  monstre  à  longue  queue  de  serpent 
recourbée,  engloutit  dans  sa  gueule 
énorine.  A  travers  les  nuages  perce  le 
regard  de  la  lune,  à  tête  humaine,  cou- 
ronnée de  rayons  ,  et  qui  ,  souriant 
comme  le  génie  mauvais  de  l'orage, 
semble  réclamer  la  victime  ;  derrière  elle 
un  génie  païen  déployé  ses  ailes  et  sem- 
ble exciter  les  vents.  Cependant  sur  la 
rive  un  pêcheur  debout,  image  du 
Christ,  enlève  dans  son  fi!et  beaucoup  de 
petits  poissons  et  Levia'han  lui-même, 
qui  rend  le  prophète  sain  et  sauf.  On  le 
voit  alors  couché  .'.ous  la  plante  aux  con- 
co!i;bres,  se  reposant  en  \ue  de  la  vaste 
mer;  il  semlde  rêver  aux  grands  desseins 
de  Dieu  sur  les  peuples. 

Dans  le  long  vestibule,  rempli  de  mo- 
numens  sépu'craux  ,  qui  mène  à  la  gale- 
rie des  antiques  du  Vatican,  gît  con- 
fondu parmi  les  tombfaux  païens,  un 
sarcophage  singulier,  auquel  les  anti- 
quaires ne  paraissent  pas  avoir  jusqu'ici 
fait  attention.  Son  couvert  le  est  sans  sculp- 
tures ;  mais  sur  sa  façiule  très  alongi  e  se 
voient  quatre  champs  de  bas-reliefs  :  une 
prière  en  longue  tunique  et  les  mains 
étendues  ;  un  bon  pasteur  rapportant  sa 
b:ebis  perdue  ,  au  milieu  des  sept  autres 
qui  sont  étagées  coiisme  hiérarchique- 
ment sur  les  rochers  ombragés  d'aihres, 
un  berger  tenant  un.-^  chèvre  par  les  cor- 
nes, pendant  que  son  compagnon  assis 
la  trait  ;  »  nlin  la  quatrièine  scène  repré- 
s»ntc  le  char  des  moissons,  traîné  par 
des  bœufs  que  des  hommes  conduisent. 
Ces  personnag'  s  ,  quoique  posant  d'une 
manière  un  peu  gauche  ,  uni  la  plupart 
quelque  chose  de  doux  et  de  naïf  qui  in- 


dique lesmœurschri'tienncs;  maisil  n'y  a 
pas  trace  de  la  croix  ni  d'aucun  symbo'e 
du  (Christianisme  sur  ce  monument;  et 
une  chasse  aux  sangliers  et  aux  loups, 

(1)  Piltur,  0  scult.  «agr„  tom.  l",  p|.  12. 


M.  DOUHAIRE. 


m 


sculpt<*e  dans  la  frise,  autoriserait  à  le 
croire  païen  ,  s' l'on  pouvait  prouver  par 
d'autres  témoignages  que  la  si  blime  pa- 
rabole du  bon  pasteur  et  l'allégorift  de 
la  prière  étaient  connues  avant  Jésus- 
Christ. 

On  trouve  très  fréquemment  sur  ce  bas- 
reliefs  des  traces  de  couleur,  de  fonds 
bl'  us  .  de  vêtemens  d:rés  ;  preuve  que  la 
sculpture  d'alors  admettait  la  polychro 
mie.  Du  reste ,  en  reproduisant  par  le 
dessin  les  chefs-d'œuvre  de  la  toreii- 
tique  et  de  la  statuaire  chryséléphantine 
des  Grecs,  M.  Quatremère  de  Quincy  a 
montré  que  de  ce  mélange  des  couleurs 
peut  résulter  une   parfaite  beauté. 

Plusieurs  sarcophages  ,  quand  on  les  a 
découverts  ,  avaient  déjà  été  enlevés  de 
leur  place  primitive.  Tel  est  celui  qu'on 
déterra  l'an  1607  ,  en  réparant  la  basi- 
lique de  Sainte-Marie  majeure,  et  où 
étaient  sculpté-,  des  miracles  de  Jésus  (1). 
Un  grand  personnage  du  moyen  âge  en 
avait  remplacé  les  premières  cei^dr^s, 
eu  attendant  que  les  siennes  en  fussent 
ôlées  à  leur  tour.  Ainsi  les  siècles  se 
prennent  mutuellement  leurs  tombes. 

]Nous  laisserons  à  d'au're:^  le  soin  de 
flirt'  00  naîire  ,  pius  qu'elles  ne  l'ont  été 
jusqu'ici ,  les  caiacombei  du  reste  de 
l'Italie. 

Du  reste  le  même  caractère  qui  ani- 


(I)      Ib.,  lom,  I,  p.  621. 


mait  alors  les  artistes  de  Borne  semble 
avoir  diiigé  tous  ceux  du  monde  romain. 
On  en  voit  une  preux  e  dans  le  grand  sar- 
cophage du  quatrièine  siècle  qui  sert  de 
base  à  la  chaire  de  Saint-Ambroise  à  Mi- 
lan ,  et  qui  a  renfermé  les  os  de  Stilicoa 
ou  de  l'empereur  Gratien.  Le  Christ  im- 
berbe ,  assis  sur  l»"  rocher  de  TEf^lise  ,  y 
est  environné  de  ses  douze  apôtres  de- 
bout qu'il  dépasse  de  toute  la  télé.  D'au- 
trps  personnages  ornant  les  façades  laté- 
rales. Toutes  ces  sculp'ures,  où  pf'rce  çà 
et  là  quelque  simple  et  doux  regard  d'a- 
mour .  qui  trahit  l'apparition  d'une  vie 
nouvelle,  sont  en  général  empreintes  de 
la  calme  immobilité  antque  .  quand  l'ap- 
proche d'un  stjlr  plus  barbare  ne  les  fnit 
pas  grimacer.  Mais  au  milieu  des  imita- 
tions païennes  du  "^tyle,  l'art  commence 
lentenienl  à  se  transformer.  La  décompo- 
sition du  beau  idéal  antique  pioduil  des 
poses,  d's  draperies,  des  expressions 
pleines  encore  de  gmclierie  monacale  , 
mais  naïves  et  nouvelles.  Ces  b  «s- reliefs 
téraoig!  eut  d'un  art  de  transition,  dont 
ies  allégories  monotones  ne  peuvent  et 
ne  doivent  plus  revenir,  mais  n'en  méri» 
lent  pas  moins  la  vénér.ition;  car  c'est 
de  celte  tombe  féconde  que  sont  sortis 
tous  les  élans  d'amour  de  l'art  go  hique, 
toutes  les  conceptions  audacieuses  de 
l'art  moderne. 

Cyprien  Robert. 


-HO^ 


%xtthatxm. 


COURS  SUR  L'HISTOIRE  DE  LA  POESIE  CHRÉTIENNE. 


CYCLE  DES  APOCRYPHES. 


INTRODUCTION. 

Coup  d'oeil  sur  les  études  archéologiques  de  nos 
jours.  —  La  poésie  chrclienue  oubliée.  —  De  la 
poésie  dans  le  Chrisiianisme.  —  Des  léycnJes  apo- 
cryphes.—  Leur  oiiijine.— Leurpropa;;aliun  dans 
le  monde  chrétien.  —  On  les  retrouve  dans  les 
liturgies  de  l'Église, —  dans  les  produciious  de 
l'art,  —  dans  les  œuvres  dramatiques. 

Malgré  les  nombreux  travaux  de  litté- 


rature et  d'art  entrepris  en  ce  temps  sur 
le  moyen  âge,  et  les  liriliantes  découvertes 
qui  eu  ont  été  le  résultat,  nous  croyons 
qu'il  y  a  place  encore  autour  de  telle 
époque  pour  d'auhvs  investigations. 

Jusqu'ici  en  ef,et  les  recherches  de 
l'aichéo.ogie  ne  nous  feiubleit  gucie 
s'éire  poriées  que  sur  deux  espèces  de' 
monumens,  ceux  de  l'art  ecclésiastique 
et  ceux  de  la  poésie  féodale.  C'est  à  quoi' 


362 


POÉSIE  RELIGIEUSE.  — 


dumoins  se  sont  bornées  les  exhumations 
et  les  réhabilitations  célèbres.  Devenues 
tout  à  coup  l'objet  d'un  enthousiasme 
de  tête  et  d'un  engouement  de  bon  ton , 
les  cathédrales  de  nos  pères  ont  été  visi- 
tées ,  décrites  et  dessinées  des  fonde- 
mens  aux  combles.  Leur  histoire  et  leur 
appréciation  laissent  encore  beaucoup  à 
désirer  j  mais  les  éludes  ont  pris  cette 
direction,  et  peu  à  peu  elles  porteront 
des  fruits. 

Moins  ardemment  recherchées,  les 
œuvres  poétiques  de  nos  anciens  maîtres, 
les  seigneurs  et  châtelains  du  royaume 
de  France,  rencontrent  cependant  de 
zélés  explorateurs.  Un  homme  ,  dent  la 
mort  a  clos  assez  récemment  les  longs 
travaux,  a  évoqué  les  Troubadours  du 
Midi  qu'on  ne  connaissait  que  de  nom, 
et  qui  ne  mourront  plus.  Un  autre,  que 
la  mort  a  depuis  peu  aussi  arraché 
à  ses  manuscrits ,  a  rappelé  de  leur 
tombe  les  Trouvères  et  les  Jongleurs 
du  Psord  ,  qu'une  injuste  opinion  avait 
dépouillés  de  leurs  richesses  poétiques. 
Un  troisième  enlin ,  que  l'âge  a  blan- 
chi sans  l'affaiblir  ,  secoue  d'une  main 
puissante  la  poussière  qui  recouvre  les 
épopées  des  deux  régions  de  la  France, 
et  travaille  à  nous  rendre  les  grandes 
Iliades  du  cycle  CarlovLngien ,  et  les  ro- 
manesques Odyssées  du  cycle  de  la  Table- 
Ronde.  Que  Dieu  lui  prête  vie  et  santé, 
que  l'éiat,  qui  prodigue  l'or  aux  excur- 
sions sentimentales  de  nos  inspecteurs 
artistes,  consente  à  venir  à  son  aide,  et 
nous  verrons  se  lever  de  leur  poudre  sé- 
culaire les  rudes  Pairs  de  Tempereur 
Charlemagne  et  les  aventureux  compa- 
gnons du  roi  Arthur. 

Sur  les  pas  de  MM.  Raynouard ,  de  La 
Rue  et  Fauriel  se  pressent  mille  fure- 
teurs de  bibliothèques,  avides  de  pro- 
duire au  jour,  qui  sa  Ballade,  qui  son 
Mystère,  qui  sa  Moralité-,  troupe  intré- 
pide et  sans  chef,  qui  va  poussant  au 
hasard  des  reconnaissances  curieuses , 
mais  qui  ne  ramasse  qu'un  bi  tin  incohé- 
rent et  sans  grande  portée  pour  l'his- 
toire. 

Ainsi  des  églises  rendues  à  l'art,  des 
poésies  princières  rendues  au  jour,  des 
comédies  pieuses  et  des  vers  de  toute 
sorte  tirés  de  l'obscurité,  tels  sont  jusqu'à 
ce  jour  les  fruits  de  nos  expéditions  ar- 


CYCLE  DES  APOCRYPHES, 

chéologiqiies.  C'est  déjà  une  admirable 
moisson  sans  doute,  mais  ce  n'est  pas 
tort  ce  qu'il  y  avait  à  recueillir  dans  le 
champ  où  Ton  a  récolté. 

Il  est  une  chose  qui  tient  dans  le  moyen 
âge  une  grande  place  ,  et  qu'on  semble  à 
peine  avoir  apeiçue  encore,  c'est  la 
Poésie  religieuse j  cette  poésie  issue  de  la 
foi,  dont  s'animait  le  temple,  dont  s'at- 
tendrissait le  foyer  domestique,  que  le 
maçon  sculptait  sur  les  murs  des  églises, 
que  Vimaigier  peignait  à  leurs  vitraux, 
que  le  jongleur  profane  encadrait  dans 
ses  rimes  ,  et  dont  chaque  enfant  rêvait 
dans  son  berceau.  Cependant  les  monu- 
mens  de  cette  poésie  sont  nombreux. 
Sans  compter  les  portails,  les  verrières, 
les  votâtes,  les  aiguilles  des  cathédrales 
où  elle  s'est  répandue  sous  mille  formes, 
on  la  trouve  dans  l'hymne  des  prêtres, 
dans  Vépitre  farcie  qu'Us  chantaient  au 
jubé,  dans  le  mystère  où  ils  jouaient 
entre  messe  et  vêpres ,  dans  la  légende 
que  le  peuple  se  racontait  en  pèlerinage, 
et  avec  laquelle  il  charmait  les  amer- 
tumes de  sa  vie  de  vilain.  Qui  saurait 
voir  et  sentir  en  découvrirait  partout  les 
traces.  Malheureusement  on  voit  peu  le 
moyen  âge  et  on  le  sent  encore  moins.  La 
naïveté,  qui  fut  son  caractère  principal, 
nous  manque;  et  la  foi,  qui  fut  sa  vie, 
nous  est  encore  plus  étrangère. 

Nonobsiant  cette  disposition  peu  en- 
courageante ,  nous  essaierons  de  tracer, 
dans  une  série  d'études  épisodiques , 
l'hisoire  de  cette  poésie  fi  méconnue  et 
si  peu  comprise  jusqu'ici.  Si  un  senti- 
ment profond  de  ses  beautés  et  quelques 
études  consciencieuses  sur  ses  dévelop- 
pemens  et  ses  sources  sont  des  titres  à  la 
bienveillance,  nous  osons  la  réclamer. 

Le  sujet  que  nous  abordons  est  tout 
nouveau,  t/idée  d'écrire  l'histoire  de  la 
poésie  chrétienie  n'eut  pu  venir  au  siècle 
précédent;  le  dix-septième  siècle  lui- 
même  ,  malgré  sa  foi  profonde  et  ses 
habitudes  de  vie  religieuse,  ne  l'aurait 
pas  conçue.  Bien  loin  qii'on  pût  songer 
alors  à  faire  l'histoire  de  la  poésie  du 
Christianisme,  on  n'admettait  même  pas 
que  !e  Christianisme  eût  une  poésie.  Les 
vers  si  connus  de  Roileau  témoignent  de 
la  conviction  de  ses  contemporains  à  cet 
égaid  : 

De  la  foi  d'un  ebrétioD  tes  uiytléres  terriblei 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


363 


D'ornemens  égayés  ne  sont  point  susceptibles  : 
L'Évangile  à  l'espril  n'offre  de  tous  cùtés, 
Que  pénitence  à  faire  et  lourniens  mérités  (1). 

Boileau,  il  est  vrai,  paraît  dans  ce 
passage  comprendre  assez  médiocrement 
la  poésie,  qui  n'a  jamais  eu,  que  nous 
sachions,  la  mission  à^égayer  ni  de  di- 
vertir; mais  c'était  l'opinion  qu'on  s'en 
formait  de  son  temps. 

Cette  opinion  venait  de  plus  loin. 
L'empire  de  la  scholastique,  à  la  fin  du 
moyen  âge ,  et  sa  façon  étroite  et  maté- 
rielle d'entendre  toute  cbose ,  avait  déjà 
altéré  sensiblement  les  notions  de  la 
poésie.  La  renaissance,  plus  tard,  la 
faussa  davantage  en  la  déclarant  une 
affaire  d'inspiration  profane.  Le  jansé^ 
nisme  du  siècle  de  Louis  XIV  était  peu 
propre  à  ramener  les  esprits  sur  ce  point, 
et  moins  encore  la  corruption  du  rè^ne 
de  Louis  XV.  Aussi  tel  fut  le  progrès  que 
fit  depuis  lors  cette  déplorable  concep- 
tion de  la  poésie,  que,  sous  l'Empire,  et 
malgré  la  réaction  déjà  tentée  par  M.  de 
Chateaubriand  ,  des  hommes  éminens 
par  l'esprit,  et  familiarisés  avec  tous  les 
monumens  de  la  poésie  du  moyen  âge, 
MM.  Ginguené  et  Bouterweck  (2),  dai- 
gnaient à  peine  mentionner  ceux  qui 
appartiennent  à  la  poésie  chrétienne,  ou 
n'en  pariaient  que  pour  les  déclarer  in- 
dignes de  l'attention  de  la  critique. 

Ce  qui  aurait  fait,  il  y  a  trente  ans,  un 
sujet  de  paradoxe  et  de  scandale,  n'est 
plus  même  aujourd'hui  capable  d'éton- 
ner. La  manière  franche  dont  nous  ex- 
posons nous-mêmes  notre  projet  est  la 
mesure  de  la  révolution  d'idées  qui  s'est 
faite  sur  ce  point  parmi  nous.  Cette  ré- 
volution, depuis  déjà  long-temps  remar- 
quée, révèle  de  grands  changemens  dans 
les  opinions  et  dans  les  mœurs  ;  elle  ne 
fait  pas  naître  seulement  une  question  de 
littérature  et  de  goût,  elle  en  réveille 
beaucoup  d'auties  qui  tiennent  à  l'his- 
toire de  la  société.  JNous  n'essaierons  pas 
de  les  approfondir;  nous  constatons  seu- 
lement celte  compréhension  plus  haute 
et  plus  large  des  œuvres  du  passé,  qui 
semble  être  le  caractère  particulier  de 


(1)  Arl  Poéliq.,  liv.  III,  V.  199. 

(2)  Uist.  lut.  d'Italie,  II,  272.  —  Hùt.  de  la  Utt. 
espagnole,  1,  19S. 


notre  époque,  et  nous  en  faisons  notre 
point  de  dépai  t. 

Il  y  a  peu  d'années  encore  qu'en  trai- 
tant un  sujet  tel  que  celui-ci ,  l'usage 
nous  eût  fait  un  devoir  de  débuter  par 
une  profession  de  foi  littéraire  et  par  une 
définition  de  la  poésie.  On  était  alors 
dans  toute  la  ferveur  des  discussions  es- 
thétiques; quiconq'ie  prenait  une  plume 
devenait  soldat  et  entrait  dans  un  camp. 
C'était  dès  fors  une  nécessité  de  lever  sa 
vi>ière ,  de  découvrir  sa  devise,  de  se 
faire  reconnaître.  Les  manifestes  préli- 
minaires ne  sont  plus,  grâces  à  Dieu.' 
d'ob  igation  aujourd'hui.  La  division  a 
cessé  ,  !a  lutte  est  finie  ;  un  traité  tacite 
a  été  signé  entre  les  écoles  belligérantes^ 
on  s'entend  à  demi  mot.  Les  choses  jadis 
en  litige  n'ont  qu'à  se  nommer  pour  être 
comprises.  La  poésie  ,  objet  de  tant  de 
disputes  ,  ne  se  présenle-t-elle  pas  à  l'es- 
prit de  chacun  comme  l'expression  la 
plus  élevée  d^s  idées  et  des  passions  de 
l'homme  ;  comme  la  manifestation  de  ces 
états  mystérieux  de  l'âme,  où,  affranchie 
des  préoccupations  grossières  de  la  vie 
terrestre ,  elle  plane  dans  une  sphère 
plus  pure  et  plus  haute  que  celle  de 
l'existence  réelle  ?  ]N'est-il  pas  évident 
qu'elle  émane  plus  abondante  du  Chris- 
tianisme ,  religion  de  l'esprit  et  du  cœur, 
que  des  autres  croyances,  cultes  de  la  ma-' 
tière  et  des  sens  ? 

Toutefois,  ces  id-^es  étant  pour  nous 
fondamentales,  et  nos  appréciations  de- 
vant dépendre  de  notre  manière  de  con- 
cevoir la  poésie  en  elle-même  et  dans  ses 
rapports  avec  la  religion,  nous  croyons 
devoir  donner  sur  ce  point  quelque  dé- 
veloppement à  notre  pensée. 

Il  n'est  pas  un  homme  qui ,  une  fois  au 
moins  dan-;  sa  vie.  n'ait  ressenti  une  de 
ces  vagues  aspirations  vers  un  bonheur 
en  dehors  de  sa  portf^e,  qui  n'ait  tres- 
sailli d'aise  à  la  contemplation  d'une 
grande  nature,  d'un  chef-d'œuvre  de 
l'art ,  d'une  action  héroïque.  Alors  une 
existence  supérieure  s'est  révélée  en  lui, 
une  harmonie  pleine  d'émotion  et  de 
charme  a  inondé  son  âme,  et  il  a  éprou- 
vé un  besoin  impérieux  d'exprimer  son 
enivrement  en  termes  mélodieux  et  spleni- 
dides.  De  ses  lèvres  se  sont  échappée» ^ 
presque  à  son  insu ,  des  accens  iuattftn- 
dus  dont  il  s'est  étonné  lui-môme;  deceê 


864 


POÉSIE  RELIGIEUSE.  -  CYCLE  DES  APOCRYPHES, 


accens  qui  remuent  les  entrailles  de  ce- 
lui qui  les  profère  et  troublent  tout  d'a- 
bord celui  qui  les  entend.  Eh  bien  !  celui 
qui  a  été  ainsi  visité  par  l'enthousiasme 
a  été'  poète,  et  les  paroles  qui  se  sont 
alors  épanchées  de  son  sein  étaient  de  la 
poésie. 

Mais  ces  illuminations  ardentes  et  fé- 
condes, qui  pénètrent  les  plus  stt^riles 
existencts,  ne  sont-elles  pas  im  i.idice 
que  la  patrie  de  l'hoinme  est  ailleurs,  et 
que,  triste  exilé,  il  n'a  que  de  rares  coin  • 
munications  avec  son  primitif  séjour? 
Ah!  sans  doute  c'est  le  souvenir  de  C'tte 
vie  meilleure  qui  se  réveil'e  aux  initdns 
où  nous  voulons  puiser  des  consolations 
dans  le  passé,  chargé  par  notre  im.igiiia- 
tion  des  plus  attrayantes  couleurs,  ou  de- 
Tiner  le  secret  des  peines  in  iuies  dont 
nous  ne  voyons  pas  la  source  app.i rente  ; 
c'tst  lui  qui  parle  puis>amin<'nt  lorsque 
nous  éprouvons  pour  un  obj  ^t  inconnu 
la  plus  chaleureuse  affection  ou  la  plus 
vive  répugnance  ,  ou  lorsque  nous  enten- 
dons une  vérité  nouvelle,  retrouvée  dans 
un  recoin  oub'ié de  nolie  intelligence;  lui 
enfin  qui  avait  dicté  aux  anc  ens  ce  my- 
the touchant  de  l'âge  d'or,  idée  inspira- 
trice reproduite  par  tous  les  poèt^^'s,  qui. 
plus  que  les  autres  hommes,  possèdent 
cette  révélation  obscure  mais  vivilianle 
du  passé. 

Si'Ion  ces  idées,  la  poésie  serait  toute 
paiole  puissnnte  à  produire  les  ravisse- 
mens  qiiifont,  par  intervalles,  ^ivre  l'Ame 
de  la  vie  d'en  haut  ;  sa  source  résiderait 
au  delà  de  la  réalité  terrestre  ;  le  beau 
idéal  qu'elle  cherche  serait  l'existence 
antérieure  de  l'homme,  telle  qu'elle  lui 
apparaît  dans  l'inspiration  ;  enfin  lœu- 
vre  du  poète  consisterait  à  rappeler  l'Iiu- 
maniléà  ce  type  ineffdçable,  loin  duquel 
l'entraîne  le  poids  de  sa  déchéance. 

Ces  principes  admis,  les  rapports  du 
Christianisme  et  de  la  poésie  deviennent 
évidens.  On  comprend  qu'une  religion 
dont  les  dogmes,  le  culte,  les  pratiques 
tendent  à  relever  l'homme  de  son  abais- 
sement originel,  est  nécessairement  une 
religion  féconde  en  inspirations  poéti- 
ques, et  que  le  caractère  de  ces  inspira- 
tions doit  avoir  quelque  ch.se  de  cé- 
leste. 

Il  est  un  autre  point  sur  lequel  il  nous 
importe  encore  de  noub  expliquer. 


Le  mot  de  poésie  a  deux  acceptions  » 
selon  qu'où  l'entend  dans  un  sens  large 
ou  dans  un  sens  i  igoureux.  Dans  le  lan- 
gage des  rhéteurs,  les  œuvres  littéraires 
qui  méritent  le  nom  de  poèmes ^  sont 
celles  seulement  qui  unisient  à  l'éléva- 
tion de  la  pensée  le  rhythme  du  langage  et 
certaines  formes  déterminées.  Dans  l'u- 
sage ordinaire,  le  mot  de  poésie  a  une 
signification  moins  restreinte  ;  on  l'em- 
ploie, en  général,  pour  désigner  toute 
œuvre  intellectuelle  dont  l'effet  sur  l'âme 
est  graîid ,  qui  exalte  la  pensée  ,  dilate  la 
poitrine  ou  fait  jaillir  les  larmes. 

S'il  fallait  s'en  tenir  aux  déftiàtionsde 
l'école,  <'t  si  les  formes  classiques  étaient 
de  l'e.'-sence  de  la  poésie,  noire  tâche  se- 
rait courte.  La  poésie  proprement  dite 
occupe  en  effet  peu  de  place  dans  le  re- 
cueil des  productions  littéraires  du  Chris- 
tianisaie.  La  raison  en  est  facile  à  conce- 
voir ;  le  génie  chrétien  a  eu  affaire,  durant 
quinze  siècles  ,  ou  à  des  langues  mou- 
rantes auxquelles  il  ne  pouvait  rendre  la 
vie,  ou  à  des  idiomes  barbares  qu'il  ne 
lui  éiait  pas  donné  d'ass"uplir  avant  le 
temps.  Le  latin  ecclésiastique  lui-même, 
bien  qu'éminemment  doué  d'énergie  et 
de  suavité ,  mdnquait  essentiellement  des 
qualités  harmoniqueset  pittoresques  des 
langues  adulies.  «  Le  moyen  âge,  dit  un 
«  illustre  écrivain  ,  n'est  pas  le  temps  du 
«  style,  mais  c'est  le  temps  de  l'expres- 
«  sion  pittoresque,  de  la  peinture  naïvt*, 
«  de  l'invention  féconde.  »  Aussi  sa  poé- 
sie ne  rcssemble-t-elle  en  rien  à  la  poésie 
des  âges  civiLsis,  qui  a  son  vocabulaire 
à  part,  sa  marche  à  elle,  sa  place  mar- 
quée dans  l'ensemble  des  cho  es  de  la 
vie.  La  poésie  du  moyen  âge  est  en  tout, 
elle  est  tout ,  c'est  la  vie  même.  Plus  elle 
est  iutet  se  ,  et  moins  elle  se  manifeste 
par  des  formes  distinc'es;  ce  n'est  qu'en 
se  scindant ,  en  se  localisant,  en  s'affai- 
blissant  en  un  mot ,  qu'elle  revêt  un  ca- 
ractère propre  et  s'a^ipelle  d'un  nom  par- 
ticulier. 

Les  classifications  de  la  rhétorique  et 
ses  prescriptions  ne  sont  donc  point  ap- 
plicables à  la  pcésie  du  moyen  âge  en 
général ,  et  surtout  à  la  poésie  religieuse 
de  tette  époque  :  c'est  d'un  autre  poitit 
de  vue  qu'il  faut  la  juger.  Pour  la  com- 
prendre, il  faut  se  dépouiller  de  ses  ha- 
bitudes d'école,  de  ses  préoccupaUou» 


PAR  M.  DOUHAîRE. 


365 


de  collt^p;-^,  se  faire  sim;le  d'e-prit  et 
s'en  tenir  au  sHniiment  spontané  de  la 
naUire,  qui  trompe  rarement  dans  l'ap- 
préciation de  la  grandeur  et  de  la  beauté 
naïves. 

Ces  préliminairps  établis,  il  convient 
de  préciser  l'objet  de  notre  travail  et 
d'en  indiquer  la  marcbe. 

Nous  avons  dit  que  nous  nous  propo- 
sions d'esquisser,  djns  une  série  d'études 
épisodiques,  l'histoire  de  la  poésie  reli- 
gieuse au  moyen  âge.  Cette  énonciation, 
même  dans  sa  forme  restreinte  ,  paraî- 
trait encore  bien  audacieuse,  si  nous  ne 
nous  hâtions  d'expliquer  les  réserves 
qu'elle  contient. 

D'abord,  nousji'avons  point  eu  la  pen- 
sée d'écrire  l'histoire  de  la  poésie  reli- 
gieuse dans  son  ensemble;  c'est  un  snjet 
immense,  auquel  il  nous  était  impossible 
de  songer.  11  faudrait  une  science  plus 
vaste  que  la  nôtre,  et  un  courage  plus 
grand  que  notre  courage ,  pour  essayer 
de  suivre  dans  leur  développement .  et 
du  point  de  vue  de  leur  unité  d  inspira- 
tion, les  trois  \itl^,ra\ures  sacerdotale , 
monastique  et  populaire^  et  tous  les  ra- 
meaux secondaires  de  la  gran  'e  source 
poétique  sortie  du  pied  de  la  Croix.  En 
second  lieu  ,  ce  n'est  point  une  liistoire 
propiement dite  que  nous  avons  promise, 
mais  (le  simples  études,  dont  le  travail 
fera  tout  le  méri'eet  la  conscience  toute 
la  prétention.  Troisièmement,  ce  n'est 
que  par  une  sérii  de  travaux  isolés,  et, 
comme  on  dit  en  Allemagne,  par  une 
suite  de  monographies ,  que  nous  comp 
tons  remplir  notre  tâche. 

L'histoire  de  la  poésie  religieuse  du 
moyen  âge  permet,  p'us  que  toute  autre 
histoire,  cette  marche  fragmentée.  Ben 
qu'en  effet  il  y  ait  dans  ses  élémens  une 
homogénéité  parfaite,  ses  monumens  se 
pariagent  en  groupes  très  distincts. 

Ces  groupes  sont  au  nombre  de  trois 
principaux. 

Le  premier  comprend  tons  les  monu- 
mens (if  la  poésie  s-cerdotaîe,  hymnes, 
liturgies,  chants  hiératiques,  formules 
rhythmiques  et  cérémonielles  des  of- 
fices. 

Le  second  renferme  tous  les  ouvrages 
qui  portent  le  sceau  de  l'inspiration  mo- 
nastique, et  qui  sont  marqués  de  cetle 
empreinte  frappante  qui  fait  distinguer 


entre  lo'  s  les;  nioniimens  de  l'art  ceux 
des  commonaulés  religieuses. 

Le  troisième,  plus  riche  et  plusfécond, 
contient  1  immense  et  multiple  recueil 
des  égendes  populaires  :  poésie  humble 
et  douce  ,  qui  a  sa  physionomie  propre 
et  son  parfum  particulier. 

Cette  division  n'est  point  arbitraire,* 
elle  se  trouve  vivement  accusée  dans  les 
monumens  deTart  religieux,  qui  se par- 
t.'gent  aussi  en  trois  scellons.  Qu'on  S3 
transporte  dans  quelqu'une  de  nos  gran- 
des >illes  religieuses,  où  le  marteau  ré- 
volutionnaiie  a  moins  biisé  qu'ailleurs, 
où  les  églises  du  moyen  âge  sont  encore 
debout ,  et  on  se  convaincra  sans  peine 
de  cette  Iriplicilé  de  style  et  de  c  rdctére 
dans  l'unité  d'inspiration.  A  Rouen  .  par 
exemple,  quand,  au  sortir  de  la  somp- 
tueuse cathédrale,  de  la  pompeuse  église 
des  arthetèques,  vous  vous  rendez  à 
Saint-Ouen,  vous  éprouvez  une  impres- 
sion parlicu  ière  à  la  vue  de  ce  grand  et 
noble  édiiice,  oùbiillela  beauté  sobre 
et  la  correcte  élégance  de  la  vie  monasti- 
que. IMais  si  de  Saint-Ouen  vous  vous 
écartez  vers  Saint  Patrice,  Saint- Vincent , 
Saint-Maclou,  ou  telle  autre  de  ces  peti- 
tes églises  paroissiales,  construites  avec 
une  grâce  si  n^ïve,  si  variée  ,  si  coquette, 
c'est  une  autre  sensation.  Yous  n'avez 
plus  là  devant  vous  la  majesiueu-e  et 
splendide  grandeur  des  archevêques,  ni 
\a  haute  tt  calme  puissance  des  moines  j 
ce  qui  vit  et  respire  sous  vos  yeux,  c'est 
le  peuple  avec  ses  libres  et  pieuses  ima- 
ginations. 

Ce  qui  e^t  vrai  des  monumens  des  arts, 
l'e  t  aussi  des  monumens  des  lettres, et, de 
même  qu  il  y  a  trois  espèces  d'égli  es,  il  y 
a  aussi  trois  espèces  de  poésies  religieuses. 

JNotre  iniention  n'est  point  de  nous  oc- 
cuper en  ce  moment  de  la  poésie  sacer- 
dotale, ni  de  la  poésie  monastique;  nos 
travaux  commenceront  par  la  poésie  po- 
pulaire. 

Celle-ci  se  divise  en  trois  branches  se- 
condaires, dont  l'une  renferuie  les  lé- 
gendes relatives  aux  personnages  évan- 
géliques,  l'autre,  les  légendes  qui  serap* 
ponent  aux  Saints  de  l'Eglise  y  et  la 
troiNième,  les  légendes  qui  concernent 
les  personnifications  imaginaires,  sous 
lesquelles  le  moyen  â^e  a  voilé  parfois 
ses  conceptions  les  plus  chères. 


3G6  POÉSIE  RELIGIEUSE.  — 

Le  fonds  de  toutes  ces  légendes  est  en 
général  très  uniforme.  Semblables  à  ces 
traditions  héroïqiies  de  la  Grèce,  qui 
dataient  de  Tt^tablissement  des  Hellènes 
en  Europe,  et  qui,  durant  cinq  siècles, 
défrayèrent  l'ode,  le  drame,  la  chanson, 
toutes  les  formes  de  la  poésie,  lespo;  sies 
populaires  du  moyen  âge,  les  poésies  re- 
ligieuses surtout,  se  composent  d'une 
fable  assez  simple,  qui  remonte  le  plus 
souvent  aux  premiers  temps  de  l'Eglise, 
et  que  le  génfe  de  la  foule  a  successive- 
ment embellie  et  transformée. 

De  ces  légendes,  quelques  unes  se  tien- 
nent et  forment  une  sorte  d'unité.  Telles 
sont  principalement  les  Irgendes  relatives 
aux  personnages  de  l'Evangile.  Ces  légea- 
des  se  développent  toujours  simultané- 
ment, et  foriT'.ent  ainsi  un  ryc/e  véritable 
que  nous  appellerons  cycle  évangéU- 
que. 

Les  deux  autres  corps  de  légendes  dont 
nous  a\onsparléplushaut,  quoique  moins 
homogènes,  méritent  cependant  aussi  le 
nom  de  cycles.  C'est  de  ce  nom  que  nous 
nous  servirons  pour  les  désigner.  Nous 
appellerons  cycle  hagiologique  le  réper- 
toire des  l-gendes  composées  sur  la  vie 
des  Saints,  ei  cycle  symbolique  le  recueil 
de  celles  qui  sont  consacrées  aux  êtres 
imaginaires,  tels  que  le  Juif-Errant^  la 
Tarasque ,  la  Gargouille  ,  etc. 

Le  mot  (ie  cycle,  que  nous  emploie- 
rons souvent,  est  emprunté  i!e  la  langue 
des  critiques  allemands,  chez  lesqueL 
il  désigne  l'ensemble  des  compositions 
faites,  aux  difféi entes  époques,  sur  un 
même  sujet.  Voici  comment  l'un  d'eux 
en  expose  l'origine  et  la  signification  .- 
«  Long-temps  après  homère,  un  siècle 
«  peut-êiro,  quand  les  poésies  publiées 
*  sous  son  nom  étaient  chantées  dans 
f  toute  la  (]r(èce,  une  foule  de  poètes 
«  commencèrent  à  chanter  à  fon  exem- 
I  pie  les  traditions  de  leur  paysj  les 
I  guerres  d<'s  dieux  et  des  hommes,  la 
(  naissance  du  monde  ,  e'c.  ).e  c*  rcle  de 

<  leurs  excursions  s'étendait  de  l'origine 

<  du  monde  aux  dernières  courses  d'U 
f  l}sse,  et  renfermait  ainsi  toute  l'éi.o- 

<  qu(!  mythique  de  la  Grèce.  Ces  poètes 
«  furent  ap])elés  cycliques,  de  l'espace 
f  circonscrit  d;ins  IfqiK;!  ils  prenaient 
i  leurs  sujets,  et  le  recueil  d»;  leurs  poé- 
I  liies  reçut,  pour  la  môme  raison,  lu  nom 


CYCLE  DES  APOCRYPHES, 

«  de  cycle.  Il  y  eut  deux  cycles,  le  cycle 
î  mythique  et  le  cycle  troyen.   i 

Ces  paroles  de  Heyne  sur  le  développe- 
ment de  la  poésie  grecque  peuvent,  à 
beaucoup  d'ég;u'ds  ,  s'appliquer  au  déve 
loppement  de  la  poésie  chrétienne.  Ce 
qu'il  dit  des  récits  homériques,  nous  pou- 
vons le  dire  des  récits  légendaires  :  tant 
que  dura  le  moyen  âge ,  la  poésie  n'eut 
pas  d'autie  champ. 

De  toutes  les  légendes,  celles  qui  jouè- 
rent alors  le  plus  grand  rôle,  furent  les 
légendes  du  cycle  évangélique.  C'est  aussi 
par  elles  que  nous  commencerons  nos 
travaux. 

Dans  la  littérature  ,  les  légendes  du 
cycle  évangélique  portent  le  nom  d'Apo- 
cryphes. Cette  dénomination,  par  la- 
quelle on  désigne  parfois  toute  espèce 
de  récit  controuvé,  s'applique  spéciale- 
ment à  un  recueil  de  documens  fabuleux 
sur  les  personnages  de  l'Évangile,  qui 
n'a  qu'une  valeur  très  contestable  en  his- 
toire, mais  qu'on  doit  considérer  comme 
le  premier  monument  de  la  poésie  chré- 
tienne. Les  légendes  qu'il  contient  por- 
tent généralement  le  nom  d'Evangile. 
Que'ques  unes,  en  plus  petit  nombre, 
ont  un  autre  titre  :  soit  celui  d histoire  , 
soit  celui  dactes.  Les  unes  et  les  autres 
sont  l'œuvre  naïve  de  la  foi  populaire.  Il 
ne  faut  point  les  confondi'e  avec  les  li- 
vres publiés  sous  les  même  litres  par  les 
hérésiarques  des  premiers  siècles.  In- 
ventions ténébreuses  et  perfides,  ceux-ci 
furent  composés  pour  défendre  de  faus- 
ses doctrines  et  leur  servir  de  véhicule. 
On  y  prêtait  à  Jésus-Christ  et  aux  apôtres 
des  actions  et  des  discours  qui  n'étaient 
point  historiques,  mais  qu'on  espérait 
faire  passer  pour  tels,  à  l'aide  du  silence 
des  Evangiles  ,  sur  plusieurs  points  et 
sur  plusieurs  époques  ,  et  qu'on  suppo- 
sait propres  à  appuyer cerlainesopinions 
auprès  du  peuple.  Depuis  Simon  jusqu'à 
Vlarcion  ,  il  n'est  pas  un  chef  de  secte  un 
peu  remarquable  qui  n'ait  eu  son  Nou- 
veau-Testament à  lui.  Les  évéques  or-, 
thodoxes ,  les  saint  Pèies,  les  Papes 
mirent,  dès  le  principe,  beaucoup 
d'ardeur  à  dévoiler  ces  machinations  de 
l'erreur  et  du  mensonge ,  et  à  en  détruire 
les  monumens.  Leur  zèle  a  souvent  réus- 
si. 11  nous  reste  en  effet  très  peu  de  ces 
apocryphes  systématiques;  et,  de  ceux 


PAR  M.  DOUHAIRE. 


36T 


qui  ont  survécu ,  aucun,  que  nous  sa- 
chions ,  ne  nous  est  parvenu  intégra- 
lement. 

Si  l'histoire  de  ia  philosophie  y  a  per- 
du certains  docuniens  importans  sur  les 
erreurs  orientales  de  l'époque  chrétienne, 
la  littérature  n'y  a  aucun  regret.  Com- 
positions abstraites  par  le  fond  ,  résultat 
des  préocupations  dogmatiques  de  quel- 
ques gnostiques  bâtards,  la  sécheresse  en 
faisait  lecaractère  principal,  et  l'on  y  sen- 
tait bien  plus  la  polémique  que  la  poésie. 
Il  n'en  est  pas  ainsi  des  légendes  du 
cycle é\'angélLq lie  propreinentdit.  Celles- 
ci  sont  de  simples  traditions^  peut-être 
un  peu  trop  crédules  et  un  peu  trop 
puériles,  mais  qui  assurément  n'ont  pas 
été  faites  à  mauvaise  intention.  La  bon- 
homie et  la  candeur  y  brillent  à  chaque 
page,  et  il  y  a  une  telle  conformité  dans 
quelques  uns  de  leurs  récits  avec  ceux 
de  l'Evangile  ,  que  la  critique  a  incliné  à 
les  regarder,  sur  plusieurs  points,  comme 
un  complément  authentique  de  la  narra- 
tion des  apôtres.  Nous  ne  réveillerons 
pas  néanmoins  les  discussions  qui  se 
sont  élevées  sur  ce  point  ;  il  importe  peu 
à  notre  objet  de  connaître  le  degré  de 
confiance  qu'il  convient  de  leur  accorder: 
ce  n'est  point  comme  documens  d'his- 
toire posiiive,  que  nous  les  envisageons, 
mais  comme  témoignages  d'histoire  mo- 
rale. Leur  valeur,  qui  serait  là  fort  pro- 
blématique, est  ici  incontestable.  Ces 
récils  familiers  et  anecdotiques  laits  au 
foyer,  sous  la  tente,  aux  champs  .  dans 
les  haltes  des  caravanes  ,  contipunent  un 
vivant  tableau  des  mœurs  populaires  de 
l'Église  naissan'.e.  Là.  mieux  que  par- 
tout ailleurs,  se  peint  la  vie  iniérieure 
de  la  société  chrétienne.  Nulle  part  on 
n'étudiera  mieux  la  transformation  qui 
s'opéraitalors,  sous  l'influence  du  Chris- 
tianisme, dans  les  rangs  inférieuis.  La  ri- 
che source  d'idées  el  de  sentimens, ouverte 
par  le  nouveau  culie  sy  épanche  avec 
abondance  et  liberté.  Il  se  peut  que  ce 
que  ces  livres  nous  racontentde  la  sainte 
\ierge  et  de  ses  parens ,  de  Jésus  et  de 
ses  apôtres  ne  soit  point  très  exact,  cela 
même  est  probable  ;  mais  les  usages,  les 
pratiques,  les  habitudes  qu'ils  révèlent 
involontairement  sont  véritables.  Evi- 
demment ils  prêtent  aux  personnages  sa- 
crés de  rÉvangile  des  discours  qu'ils 


n'ont  jamais  tenus  ;  mais  s'ils  leur  ont 
prêté  telle  conduite,  telle  démarche, 
telle  parole ,  c'est  qu'elles  étaient  dans 
l'esprit  du  temps  ,  c'est  qu'on  les  croyait 
dignes  de  ceux  auquels  on  les  attribuait. 
Ces  légendes  sont  donc,  à  vrai  dire,  un 
commentaire  populaire  de  l'Evangile,  et 
le  mensonge  même  en  est  vrai. 

Si  nous  voulons  rechercher  la  cause  de 
leur  incroyable  faveur  et  de  leur  éton- 
nante multiplication,  nous  la  trouverons 
d'abord  dans  ce  besoin  de  merveilleux 
qui  dévorait  la  nouvelle  société,  malgré 
la  gravité  et  la  sévérité  de  ses  croyances. 
Ces  néophytes  nouvellement  ramenés» 
des  superstitions  poétiques  du  paganis- 
me ,  ne  pouvaient  si  vite  vaincre  leur 
ancien  penchant  aux  fables.  11  fallait  un 
aliment  nouveau  à  ces  imaginations  veu- 
ves des  mythes  chéris  de  leur  enfance. 
D'ailleurs  tant  de  prodiges  réels  avaient 
ébranlé  les  esprits ,  que  la  disposition  à 
croire  aux  fausses  merveilles  devait  être 
générale.  S'il  n'est  pas  de  grand  homme 
qui  n'ait  eu  sa  mythologie  ;  si  déjà  nous 
voyons  se  former  comme  un  cycle  de  lé- 
gendes napoléoniennes  autour  du  tom- 
beau à  peine  fermé  du  grand  général  et 
de  ses  invincibles  armées,  que  ne  devait- 
il  pas  arriver  d'une  vie  divine  dont  tant 
de  miracles  avaient  marqué  le  passage 
sur  la  terre. 

Le  petit  nombre  des  chrétiens,  leur 
dispersion,  leur  isolement,  le  peu  de 
relations  d-  s  églises  entre  elles  étaient 
encore  autant  de  causes  de  merveilleux. 
Dans  les  premiers  temps ,  les  chrétiens 
n'nvaient  pas  encore  de  livres  écrits; 
l'enseignement  dogmatique  et  historique 
du  nouveau  culte  était  exclusivement 
oral. 

Donc  s'il  arrivait ,  dit  avec  justesse  un 
écrivain  modems,  qu'un  apôtre,  ou  un 
disciple  des  apôtres,  dans  quelque  petite 
ville  d'Orient  ou  d'Occident,  adressât  à 
ses  frères  «es  paroles  d'encouragement 
et  d'espérance  j  qu'il   leur   racontât  du 
Sauveur  et  de  ses  disciples  les  paroles  ou 
les  actions  dont  il  avait  été  témoin  ou 
qu'il  avait  apprises ,  les  simples  haran-' 
gués  passaient  de  bouche  en  bouche  dans 
tout  l'empire  ;  chaque  chrétien  y  ajoutait  ' 
quelque  chose,  quelque  chose  de  sa  foi' 
et  de  son  cœur.  Ce  n'était  plus  le  langage 
d'un  homme  seulement,  c'était  le  coiu«*  ' 


368 


POÉSIE  RELIGIEUSE. 


mun  lai;jï<if;e  de  la  chid  irilé.  Aini. 
naturell«-inent .  simplement,  .s.ms  paiti 
pris  d'avance,  on  omit  ,  on  embellissait 
de>  fails  \éiitjbles,  d^^s  discours  réels: 
on  compl  tait  spontanément  et  presque 
involoniaii  emen'  desrapportsimparfii  s 
ou  liâlifs  qui  provoquaient  l'imagindlion 
sans  la  satisfa  re  enlièiemcnt. 

Quandoii  ne  les  regirderaii  que  comme 
des  productions  isolées  au  milieu  de 
l'époque  qui  les  vit  naître,  et  sans  in- 
fluence sur  les  temps  postérieurs,  ces 
légendes  de  l'Église  naissant'^  seraient 
déjà  l'un  des  monnmens  liil<^raires  les 
plus  curieux  à  éli-dier.  Mais  leur  impor- 
tance grandit  singulièrement  si  l'on  vient 
àcon-idt'ier  que  ,  bit^n  loin  d'être  restées 
sté'iles,  elles  ont  eu  sur  le  développe- 
ment de  la  poésie  des  siècl«-s  suivais 
l'ac  ion  la  plus  puissante  et  la  plus  fé- 
conde; qu'elle-)  ont  fourni  à  l'épopée,  au 
drame,  à  la  peinture,  à  la  î'Culptnredu 
moyen  âge  i^nc  source  inépuisable  de 
sujets;  que  toutes  les  nations  chrélien- 
nns ,  jusqu'au  seizième  siècle,  y  o»Jt 
puisé  leurs  inspirations  les  plus  belles, 
et  que  la  poésie  musulmane  elle-même  a 
été  leur  tributaire.  C'est  un  fait  peu 
connu  que  ce  rayonnement  générateur 
des  types  évangéliques  :  nous  espi^rons 
dans  la  suite  de  ce  travail  en  montrer  la 
réalité. 

La  marche  que  nous  suivrons  sera 
simple  :  le  d' veloppement  du  cjcle 
évangélique  étant  parallèle  au  développe- 
ment de  la  société  chrétienne,  dont  il 
n  flèle  de  sièrle  en  siècle  la  l'hysionomie, 
nous  ne  pouvons  mieux  faire  que  de  nous 
lai  ser  conduire  par  l'histoire. 

Quoique  nos  rech'rc'ies  (ioivent  porter 
spécialement  sur  le  nioyenûge.  la  nature 
de  notre  s:ijet  et  de  notre  plan  nous 
oblige  à  prendre  de  plus  haut.  L"s  lé- 
gendes évangéliques  datent  en  eflel  des 
premiers  jours  du  Christianisme.  iNces 
dans  le  berceau  de  l'Eglise,  elles  gran- 
dissent et  se  proi)ageiit  avec  elle.  Du 
premier  auqii.  triéme  siècle  elles  se  for- 
ment silenciiîuseniciit,  se  coordornient 
et  se  disiribncnt  en  groupes.  Lestiaces 
de  ce  travail  intérieur  sont  sensibles 
encore  dans  celles  qui  nous  sont  v  nu»-s 
de  ce  l»'  époque.  De  1 1  Judét; ,  leur  source 
pnmiîive  ei  leiii-  foyer  cuiiunnn  ,  e  les  se 
répandent  dans  la  kjyt  ie ,  dans  l'Arabie , 


CYCLE  DES  APOCRYPHES, 

dans  tout  l'Orient.  De  la  langue  hébraï- 
que ell  s  pa-îsent  dans  les  langues  de 
lAsie.  La  Grèce  commence  à  les  con- 
naître: elles  apparaissent  à  l'Occident 
av(  c  le  cinquième  siècle.  Ces  fables  y 
causent  d'aliord  quelque  scandale,  mais 
finissent  par  dompter  ses  répugn  nées. 
jNon  seul;  meni  la  poésie,  mais  la  scul- 
pture et  la  peinture,  s'en  emparent;  à 
Constantino})le  comme  à  Rome,  les  lé- 
gendes de  Marie  et  de  Jésus  décorent 
l'intéri*ur  des  églises,  et  se  glissent  déjà 
timidement  dans  les  formes  dr-matiques 
des  lituigies.  Cependant  le  règne  de  la 
littérature  classique  e!  érudite  en  relarde.' 
le  triomphe. 

Rome  succombe,  les  barbares  arrivent 
et  emportent  le  resie  de  la  civilisation. 
L'étude  des  lettres  païennes  cesse,  les 
ténèbres  se  répandent.  Mais  cette  grande 
débâcle  a  été  favorable  au  Christianisme  ; 
toutes  les  nations  sont  venues  dans  son 
sein,  et  les  peuplesvainqueursavec  elles. 
Mais  ces  nations  déchues,  ces  peuples 
grossiers,  il  faut  les  instruire,  il  faut  les 
intéresser,  les  attacher  par  les  yeux,  les 
oreiPes,  le  cœur.  Que  feraient  sur  leur 
âme  dégradée  ou  encore  sauvage,  les  en- 
seignemens  abstraits  de  la  foi  ?  La  pi  édi-  • 
cation  savante  des  siècles  précédens 
n'enfanterait  que  l'ennui,  llenfrtutdonc 
une  autre.  LEglise  le  compiend.  Elle  se 
tourne  alors  vers  ces  légendes  naïves 
dont  elle  n'avait  point  fait  cas  jusque  là, 
et  leur  demande  pour  ses  solennités  des 
scènes  dram. tiques,  et  pour  ses  ensei- 
gnemens  des  récits  accessibles  et  capti- 
vans. 

Dans  toute  celte  période  qui  sépare  le 
cinquième  ^iècle  du  onzième  le  rôlr  des 
légendes  évangéliques  devient  iuunense. 
Les  liturgies  des  gr..n  les  fêles  en  sont 
d'abord  une  véritable  mise  en  scène.  A 
JNoél.  au  d'but  de  l'année  ecclésiastique, 
V Evangile  de  l' Knfance  du  Sauveur  et 
le  PruU'vangiU  de  saint  Jacques,  sont 
mis  à  contribution  pour  composer  les 
cérémonies  du  Prœscpc  ou  de  la  Crèche  ; 
^  l'EpipItanie.  on  piend  encore  à  IJtvan- 
gilc  de  L'Enfance  et  à  V Evangile  de  JVi- 
codinie  ,  le  fond  de  l'office  de  V Etoile  où 
les  mages  figurent  en  grande  pompe  ;  à 
Pâques,  l'oflice  du  Scpulcre,  des  Trois 
lUagcs,  du  Point  du  Jour,  est  la  copie 
des  jicles  de  rUate.  JNou^  ne  parlons,  ni 


PAR  M.  DOBeAIKE. 


6» 


des  fêtes  de  l'Ascension  et  de  la  Pente- 
côte, ni  de  celles  de  la  Sainte-Vierge  et 
des  Apôtres,  dont  les  élémens  avaient  élé 
tirés  des  apocryphes. 

Après  les  liturgies  ,  c'est  l'art  qui  em- 
prunte le  plus  aux  légendes  apocryphes. 
Jusqu'au  sixième  siècle,  l'art  avait  répu- 
gné à  puiser  à  cette  source:  il  s'était 
créé,  dans  les  catacombes  et  les  églises, 
une  sorte  de  symbolisme  à  lui.  Mais,  à 
dater  de  celte  époque,  c'est  aux  légendes 
qu'il  s'adresse  de  préférence.  Le  pinceau 
ei  le  ciseau  ne  font  en  quelque  sorte  que 
les  traduire. 

Mais  ce  n'est  pas  seulement  dans  les 
solennités  du  temple  et  sur  ses  parois 
que  les  légendes  du  Cycle  évangélique  se 
déploient.  Beaucoup  d'entre  elles  vien- 
nent se  placer  dans  les  divertissemens 
semi-profanes  du  cloître.  La  Blanche  Rose 
du  c  uvent  de  Goudersheim,  l'abbesse 
Horswita,  fait  jouer  par  ses  religieuses 
ces  merveilleuses  histoires  quin'avaient 
guère  été  jusque  là  que  figurées  dans  des 
mimes  sacrés  ,  ou  dans  de  mystérieuses 
représentations.  Ce  sera  pour  nous  un 
curieux  sujet  de  comparaison,  que  ces 
drames  ébauchés  mis  en  regard  des  ré 
cils  primitifs  d'où  ils  sont  sortis. 

Cette  seconde  transformation  des  lé- 
gendes évangéliques,  qui  date  du  dixiè- 
me siècle,  présage  une  révolution  qui 
s'accoaaplira  au  treizième,  alors  que  la 
légende  sortira  du  sanctuaire,  montera 
sur  des  planches  profanes  et  se  séculari- 
sera, mais,  avant  d'en  venir  là,  elle  se  dé- 
roulera long-temps  encore  en  rites  si- 
lencieux et  en  muets  hiéroglyphes. 

Dès  le  onzième  siècle,  elle  commence 
à  prendre  plus  généralement  la  forme 
dramatique  :  c'est  le  signe  de  la  vie  à  la- 
quelle commence  à  se  rattacher  le  monde. 
Quatre  Mystères  de  cette  époque,  que 
nous  ferons  connaître,  nous  montrent  la 
légende  évangélique  transformée  di'jà  de 
narration  en  dialogue.  De  ces  quatre 
Mystères,  deux  sont  déjà  des  monumens 
pleins  d'intérêt.  La  légende  continue  à 
se  développer  par  le  drame  durant  tout 
le  onzième  siècle.  Les  Mystères  de  la 
JSaLssance  et  des  Rois,  de  la  Passion  et  de 
la  Résurrection,  se  multiplient  'r  cette 
époque  dans  toutes  les  contrées ,  en 
France,  en  Angleterre,  en  Italie,  Des  mo- 

T.  IT.   —  N"  23.   18Û7. 


numens  nombreux,  édités  ou  manuscrits, 
nous  fourniront  les  moyens  d'apprécier, 
sans  quitter  notre  sujet,  l'état  des  esprits 
et  des  lettres.  Yient  le  tr  izième  siècle, 
et  la  grande  explosion  religieuse  qui  le 
caractérise;  les  représentations  scéni- 
qiies  sont  un  besoin,  et  les  légendes 
évangéliques  en  font  presque  tous  les 
frais.  Partout  s'organisent  les  sociétés 
dramatiques.  Le  drame  de  la  Passion 
devient,  à  Padoue  et  à  Paris,  l'objet  d'une 
confrérie  spéciale  qui  se  propage  dans 
toutes  les  grandes  villes.  Ce  mystère  cé- 
lèbre est  le  dernier  période  du  dévelop- 
pement dramatique  du  cycle  évangéli- 
que. Là,  la  légende  avait  atteint  la  forme 
la  plus  élevée.  Le  Mystère  de  la  Passion 
était  la  mise  en  scène  de  tout  le  cycle 
évangélique.  Il  s'ouvrait  par  la  pastorale 
touchante  de  Joachim,  connue,  dans  les 
apocryphes,  sous  le  nom  d'Evangile  de 
la  Nativité  de  la  sainte  Vierge,  et  se  ter- 
minait à  la  résurrection,  c'est-à-dire  avec 
V Evangile  de  Nicodème.  Les  autres  évan- 
giles apocryphes  composaient  le  corps 
de  l'ouvrage. 

Kous  donnerons  une  ample  analyse  de 
ce  monument  colossal,  qui  n'existe  qu'en 
manuscrit,  et  qui  n'est  pas  moins  curieux 
pour  l'histoire  générale  de  la  littérature 
que  pour  celle  du  Cycle  évangélique  ea 
particulier.  Tsul  ouvrage  n'a  joui  d'un 
plus  beau  etpluslong  triomphe.  Pendant: 
deux  siècles,  il  fut  joué  d'un  bout  de  la 
France  à  l'autre,  au  milieu  des  larmes  et 
des  applaudissemens  de  la  foule. 

Tandis  que  la  légende  évangélique  s'é- 
levail  dans  le  Mystère  de  la  Passion  pres- 
que à  la  dignité  d'une  œuvre  littéraire, 
elle  grandissait  proportionnellement 
dans  l'épopée.  Mais  la  renaissance  appro- 
chait. Le  seizième  siècle  se  leva,  et  avec 
lui  celte  littérature  quasi-païenne  qui 
fut  aux  lettres  ce  que  le  protestantisme 
de  la  même  époque  fut  à  la  religion. 
Après  avoir  jeté  un  vif  éclat  dans  le  Pa- 
radis  perdu,  la  tradition  légendaire  s'é- 
teignit. On  la  croyait  morte  pour  la 
poésie,  quand  elle  illumina  tout-à-coup 
les  derniers  chants  du  poème  prolestant 
de  Klopslock.  Cette  clarté  inattendue 
était,  hélas  !  la  clarté  du  flambeau  qui 
s'éteint. 

P.  DouiiAinE. 


M 


370 


SIECLE  DE  DANTE , 


REVUE. 


ÉTUDES  SUR  DANTE.  —  ORIGINES  DE  L\  DIVLNE  COMÉDIE. 

CHAPITRE  1. 


SIÈCLE  DE   DANTE.    —   SUITE   (1). 


III 


La  planète  que  nos  pieds  foulent  ac- 
complit dans  sa  course  à  travers  IVspace 
deux  mouvemens  simultanés,  l'un  de  ré- 
volution annuelle  autour  du  soleil  im- 
mobile, l'autre  de  rotation  diurne  sur 
son  axe.  Ainsi,  tandis  que  l'humanité 
chrétienne  poursuivait  le  cours  de  S'^s 
destinées  religieuses  dans  le  cercle  des 
révélations  dont  Dieu  est  le  foyer  éternel, 
elle  tournait  aussi  ses  efforts  sur  elle- 
même,  et  s'agitait  pour  la  satisfaction 
légitime  de  ses  besoins  terrestres.  Le  pre- 
mier besoin  des  hommes  réunis  en  so- 
ciété est  de  réaliser  entre  eux  matériel- 
lement et  par  la  contrainte  des  volontés 
indociles ,  les  rapports  qu'ils  conçoi- 
vent comme  nécessaires  pour  le  bien 
commun  ,  c'est  de  donner  au  droit 
la  sanction  de  la  force.  Le  droit  com- 
prend et  la  force  sanctionne  trois  séries 
de  rapports  :  internationaux,  publics  et 
civils.  Les  notions  diverses  du  droit  , 
l'emploi  varié  de  la  force  mise  à  son  ser- 
vice, déterminent  le  caractère  poliiique 
d'une  époque. 

On  ne  saurait  trouver  en  Europe  au 
commencement  du  moyen  âge  un  système 
de  rapports  internationaux  proprement 
dits  :  alors  il  n'y  avait  pas  même  des 
nations.  Sur  les  débris  de  la  civilisation 
antique  et  de  la  barbarie  brisées  et  con- 
fondues dans  leur  choc ,  la  féodalité  com- 
mençait à  s'élever,  lorsque  pour  la  cou- 
ronner dignement  fut  conçue  l'institution 
d'une  monarchie  universelle,  dont  relè- 
veraient toutes  les  royautés  avec  leurs  vas- 
saux grands  et  petits.  Héritière  des  con- 
quêtes de  la  vieille  Rome,  dépositaire  des 

(1)  Voir  lo  n»  17  mai,  lom.  lu,  p.  5iiU. 


bf'nédictions  de  Rome  nouvelle,  réconci- 
liant tous  les  souvenirs  du  passé  et  toutes 
les  espérances  de  l'avenir,  elledevait  s'ap- 
pler  le  Saint  Empire  Romain  (I).  Cette 
vaste  conception  avait  été  réalisée  le  jour 
où  le  pape  Léon  III  avait  salué  Charle- 
magne  du  titre  d'Auguste.  Et  si  la  fai- 
ble'^se  et  l'extinction  rapide  de  la  race 
carlovinsiienne  laissèrent  échapper  à  la 
souveraineté  de  l'Empire,  l'Espagne,  l'An- 
gleterre et  la  France  (2i ,  ces  pertes 
avaient  semblé  se  réparer  lorsque  autour 
du  trône  germanique  noblement  occupé 
par  les  empereurs  de  la  maison  de  Saxe  se 
rallièrent  les  hommages  de  l'Italie  et  des 
jeunes  royaumes  de  Danemark  ,  de  Bo- 
hême de  Hongrie  et  de  Pokgne.  Mais  en- 
suite les  dynasties  de  Franconie  et  de 
Souab"  (3),  en  cherchant  à  s'appuyer  sur 
la  tyrannie  et  l'impiété,  perdirent  les  sou- 
tiens qu'avaient  trouvés  leurs  devanciers 
dans  la  loyauté  cbevaleresque  et  le  dé- 
voînnent  chrétien  de  leurs  sujets .  Les 
deux  ligues  lombardes,  les  conquêtes 
des  princes  d'Anjou  et  d'Aragon,  l'ac- 
croissemeni  des  républiques  et  la  multi- 
plication des  seigneuries  indépendantes 
ne  laissent  plus  aux  empereurs  en  llalie 
que  des  honneurs  sans  autorité  (4).  A  la 

(1)  Thi'îorie  (lu  S.  Empire,  Danle,  Paradis,  cant.  vi; 
id.  de  Monarrhiâ. — Scardius  de  imper iali  juriadic- 
tione.  —  de  Ulérode  el  de  Bcauforl ,  de  l'Espril  de 
vie  el  de  P  Esprit  de  mort. 

(2)  Les  empereurs  d'Allemagne  prétendirent  long- 
temps exercer  certains  droits  de  souvorainelé  en 
France  ,  notamment  chanter  l'antienne  à  l'abbaye 
de  Saint-Denis  ,  quand  ils  s'y  trouvaient  de  pas- 
sage. 

(.">)  Allusion  aux  trois  empereurs  do  la  maison  do 
Souabc,  Parad.  iii,  in  fine. 
(4)  Afraiblisscmcnt  de  la  puisianco  iiopériale  ea 


PAR  M.  OZANAM. 


faveur  des  désordres  qui  suivent  la  mort 
de  Frédéric  II  (1250) ,  les  rois  de  Dane- 
mark, de  Pologne  et  de  Hongrie  ,  se  font 
libres.  Les  vassaux  de  l'ancien  royaume 
de  Bourgogne  portent  ailleurs  le  tribut 
de  leur  soumission.  La  papauté  elle- 
même  ,  toujours  la  dernière  à  abandonner 
les  pouvoirs  mourans,  se  retire  et  va 
chercher  en  France  un  patronage  plus 
ami.  Et  après  le  grand  interrègne,  quand 
reparaît  dans  Aix-la-Chapelle,  en  la  per- 
sonne de  Rodolphe  de  Habsbourg  (1)  un 
digne  successeur  de  Charlemagne  et  d'O- 
thon-le-Grand  (1273),  il  est  trop  tard,  la 
monarchie  universelle  ,  le  Saint-Empire 
n'est  plus ,  le  nom  seul  se  conserve  ;  il  ne 
reste  à  la  place  de  la  réalité  ,  qu'une  mo- 
narchie germanique,  un  empire  d'Alle- 
magne. 

Ainsi  délivrées  d'une  centralisationlong- 
tempsmenaçante,  lesnationalitésduNord 
et  de  l'Orient  de  l'Europe  se  constituent 
tandis  que  celles  de  l'Occident  sen- 
tent s'accroître  leur  puissance.  Si  la  Kor- 
wége  avait  à  se  plaindre  de  Tun  de  ses 
souverains  (2) ,  l'autre  moitié  de  la  pénin- 
sule Scandinave,  récemment  initiée  aux 
mœurs  chrétiennes,  se  trouve  heureuse 
sous  le  sceptre  de  Magnus  Ladelas,qui  le 
premier  porte  le  titre  de  roi  des  Goths 
et  «les  Suédois.  Les  Danois,  les  Polonais 
et  les  Russes  retrempent  leurs  courages 
dans  de  longues  guerres  civiles.  Les  luttes 
des  rois  de  Bohême  avec  la  maison  d'Au- 
triche ensanglantent  les  bords  de  la  Mol- 
dau  (3)  :  tandis  que  les  Hongrois  vont 
chercher  à  Is'aples  ,  dans  la  famille  de 
Charles  d'Anjou  ,  des  princes  qui  trans- 
plantent et  font  fleurir  aux  lives  du  Da- 
I  ube  la  civilisation  méridionale  (4). 
D'un  autre  côté  la  France  s'élève  à  un 
haut  degré  d'influence  morale  sous  le 
règne  de  saint  Louis ,  vainqueur  à  Taille- 
bourg,  dominant  par  son  intrépidité  dans 
les  fers  les  dominateurs  de  l'Egypte,  ar- 
bitre entre  Henri  III  d'Angleterre  et  ses 
barons,  mourant  à  Tunis  au  milieu  des 

Italie  au  temps  d'Albert  d'Autriche  ,  Purgatorio 
VI ,  97. 

(1)  Rodolphe  de  Habsbourg,  Purgat.  tu,  87. 

(2)  Invectives  contre  Uaquiu  VI,  roi  de  Norwége, 
Parad.  xix,  159. 

(3)  Pv/rgat.  vu,  90}  Parad.  xu,  lia,  12S. 

(4)  AlTaires  de  Qoogrie ,  Par(id,  tui  ,  -S9  ;  xu , 
li2. 


larmes  de  la  chrétienté  (1270).   La  mé- 
moire de  ce  monarque ,  comme  un  voile 
éclatant,  couvre  les  vices  et  les  faiblesses 
de  ses  successeurs  (1)   :  et  les  peuples 
étrangers  s'accoutument  à  regarder  avec 
respect  le  trône  de  nos  rois  devenu  l'au- 
tel d'un  saint.  L'Angleterre  soumet  à  ses 
lois  le  pays  de  Galles,  où  pendant  sept 
siècles  les  restes  de  l'antique  nation  bre- 
tonne bercés  par  les  chants  de  leurs  bar- 
des ,  gardés  par  l'épée   de  leurs  chefs , 
avaient  vécu    dans  une  pacifique  indé- 
pendance. Les  armes  anglaises  se  mon- 
trent pour  la  première  fois   souveraines 
en  Irlande  et  en  Ecosse  (2).  Ainsi  se  pré- 
pare de  loin  l'unité  future  des  Iles  Bri- 
tanniques (1283-1305). 

La  France  et  l'Angleterre  ne  semblent 
ainsi  réunir  leurs  forces  que  pour  les 
mesurer.  Entre  elles  commence  un  com- 
bat qui  durera  sans  interruption  cent 
cinquante  ans,  et  à  la  grandeur  des  coups 
qu'elles  se  portent  on  peut  pressentir 
qu'il  s'agit  peut-être  de  dominer  l'avenir 
du  monde  (3).  Des  trois  couronnes  espa- 
gnoles, celle  de  Navarre ,  portée  quelque 
temps  par  Thibaut ,  comte  de  Champa- 
gne (4) ,  confondue  plus  tard  avec  celle 
de  France  sur  latôte  de  Philippe-le-Hardi, 
passe  et  s'éclipse  enfin  dans  l'obscure 
maison  des  comtes  d'Evreux.  Mais  les 
deux  autres  couronnes  de  Castille  et 
d'Aragon  s'enrichissent,  l'une  des  dé- 
pouilles de  l'Islamisme  (5) ,  l'autre  des  vic- 
toires de  ses  rois  en  Sicile  et  dans  les  îles 
Baléares  ;  ils  y  joindront  bientôt  la  Sar- 
daigne  acquise  par  donation  (6).  Deux  siè- 
cles de  succès  continueront  ainsi  d'aug- 
menter avant  de  les  unir  la  dot  de  la 
grande  Isabelle  et  l'héritage  de  Ferdi- 
nand-le-Catholique. 

A  l'ombre  de  ces  puissantes  sociétés  il 
s'en  forme  de  plus  humbles ,  mais  non 

(1)  Attaque  violente  contre  la  maison  de  France, 
Purgal.  xx,  42. 

(2)  Guerres  do  l'Angleterre  et  de  l'Ecosse,  Parad, 

XIX,  121. 

(3)  Guerres  de  PAngleterre  et  de  la  France,  Purg, 

XX,  64. 

(4)  Souvenir  do  Thibaut,  Infern.  xiii,  82.  Affai» 
res  do  Navarre,  Purgat.  vu,  104. 

(4»)  Alphonse  X ,  roi  de  Castille  ,  Parad.  xix  , 
124. 
(6)  Maison  royale  d'Aragoa ,  Purs-af.  vn,  nn; 


372 

moins  vigoureuses,  comme  au  pied  des 
«Grands  arbrespoussent  de  jeunes  rejetons. 
Le  Portugal  sft  crée  une  existence  isolée 
au  bord  de  l'Océan  dont  il  partagera 
l'empire  un  jour  (i).  On  voit  les  villes 
populeuses  de  Flandre  s'agiter  sous  le 
joug  fiscal  de  Philippele-Bel ,  les  tisse- 
rands de  Bruges ,  égalant  la  renommée 
des  marchands  de  Cartilage  ,  recueillent 
par  boisseaux  sur  le  champ  de  bataille  de 
Courtray  (1302)  ,  les  éperons  d'or  de 
quatre  mille  chevaliers  (2),  Guillaume 
Tell  donne  le  signal  de  l'insurrection  : 
Schweitz  ,  Ury  ,  Unterwalden,  s'unissent 
par  un  serment  vengeur  (1308).  La  ligue 
helvétique  naissante  reçoit  à  Morgaten  , 
où  les  Autrichiens  sont  vaincus,  le  bap- 
tême de  sang  qui  lui  donne  un  nom  parmi 
les  États  libres.  Ce  n'est  pas  ici  le  lieu  de 
redire  les  fortunes  diverses  des  cités  ita- 
liennes, ni  les  longues  rivalités  des  deux 
Siciles  (3).  De  toutes  parts  donc  ,  à  l'épo- 
que qui  nous  occupe  ,  les  nations  obéis- 
sant à  une  impulsion  nouvelle  cherchent 
à  se  faire  leurs  destinées  particulières  au 
milieu  des  destinées  communes;  à  assurer 
l'intégrité  de  leur  territoire  ,  soit  par  la 
guerre ,  soit  par  les  moyens  diploma- 
tiques dont  l'emploi  régulier  conslitue 
le  droit  des  gens.  Elles  préludent  à  ce  sys- 
tème d'équilibre  qui  est  devenu  l'objet 
des  méditations  les  plus  chères  des  poli- 
tiques modernes.  Elles  ne  gravitent  plus 
vers  l'unité  du  Saint-Empire  ,  elles  ten- 
dent à  se  former  en  république  chré- 
tienne. 

Tandis  que  les  divers  États  cherchaient 
ninsi  à  se  coordonner  entre  eux,  un  mou- 
vement analogue  se  faisait  à  l'intérieur 
de  chacun,  et  mettait  en  action  les  élc- 
mens  multiples  dont  ils  étaient  composés. 
De  môme  que  l'Europe  avait  failli  dcve- 
Tiir,  au  temps  desCarlovingiens,  un  vaste 
empire  féodal,  demôme  chaque  royaume 
était  deverm  comme  une  grande  sei- 
gneurie divisée  en  plusieurs  fiefs  im- 
médiats ,  subdivisés  eux-mêmes  en  ar- 
rière-fiefs ,  et  l'aristocratie  guerrière, 
mailrcsse  du  sol,  sembla  l'être  aussi  des 
hommes  et  des  choses  ([u'il  portail.  Mais 


(1)  lnvecllve3  contre  le  roi  (1<;  Portugal  Deoys, 
Parad.  xix,  13U. 

(2)  Purgat.  XX,  W. 

(3)  Ce  sera  le  sujcl  du  chapitre  suÎTant. 


SIÈCLE  DE  DANTE, 

la  féodalité  envahissante  avait  rencontré 
des  droits  préexistans  qu'elle  avait  pu 
opprimer,  non  pas  anéantir.  Si  les  habi- 
tans  des  campagnes  avaient  courbé  la 
tête  sous  la  lance,  et  accepté  le  servage 
des  conquérans ,  les  populations  des 
villes,  plus  éclairées  et  plus  compactes, 
avaient  conservé  quelques  restes  ou  quel- 
ques traditions  de  leurs  anciennes  fran- 
chises. Si  le  clergé  dont  les  conseils 
étaient  nécessaires  et  l'influence  redou- 
table ,  était  habilement  assimilé  à  la  no- 
blesse en  ce  qui  concernait  la  tenure  des 
terres ,  et  enveloppé  peu  à  peu  dans  le 
réseau  des  coutumes  féodales  :  toutefois 
la  conscience  de  sa  mission  morale  ,  l'é- 
ligibilité attachée  à  ses  fonctions,  le  céli- 
bat,  toute  la  législation  canonique,  et 
surtout  l'infatigable  surveillance  des 
papes  le  tenaient  isolé  et  en  faisaient  une 
classe  distincte.  Enfin  le  pouvoir  monar- 
chique, qui  dans  l'origine  n'était  qu'une 
partie  institutive  et  comme  le  point  cul- 
minant du  système  féodal,  impatient  des 
résistances  et  des  agressions  journalières 
que  lui  faisaient  subir  des  vassaux  jaloux, 
eut  des  intérêts  à  part  et  commença  à  se 
détacher  d'une  union  importune.  Ainsi 
en  dehors  et  en  présence  de  la  féodalité 
se  trouvèrent  le  pouvoir  monarchique  , 
le  clergé,  le  peuple  ou  le  tiers-état;  et  ces 
quatre  puissances  rivales  durent ,  selon 
les  circonstances,  s'allier  ou  se  combattre 
avec  des  résultats  inégaux.  Jamais  le  suc- 
cès ne  fut  plus  disputé  qu'aux  treizième  et 
quatorzième  siècles. 

En  Allemagne  l'empire  électif,  ébranlé 
par  les  guerres  des  prétendans ,  discré- 
dité par  les  mauvais  princes,  méconnu 
par  ses  feudataires  étrangers,  laissait  se 
relûcher  l'obéissance  de  ses  vassaux  na- 
turels. A  l'aristocratie  ambitieuse  se  joi- 
gnit le  clergé  mécontent ,  et  les  hauts  di- 
gnitaires des  deux  ordres  ,  en  se  consti- 
tuant au  nombre  de  sept  électeurs  exclu- 
sifs, formèrent  un  confédération  désor- 
mais souveraine.  Le  despotisme  qu'exer(;a 
la  noblesse  sans  maître  provoqua  une 
réaction  dans  le  petiple  opprimé.  Les 
communes  allemande>  s'agitèrent  cl 
obtinrent  de  la  peur  ou  acquirent  à  prix 
d  or  leurs  premières  franchises.  La  Hanse 
'Jcutoniquc  se  forma.  Les  villes  impéria- 
les s'assimilèrent  aux  seigneuries  im- 
médiates, et  leurs  députés  prirent  séance 


PAR  M.  OZANAM. 


373 


à  côté  des  évêques  et  des  barons  à  la  dièle 
germanique  (1293). 

En  France,  au  contraire,  la  royauté 
devenue  rigoureusement  hérédilai  reet 
impartageable  sous  les  premiers  Capé- 
tiens, placée  àperpétuité  entre  des  mains 
viriles  par  une  doub'e  reconnaissance  de  la 
loiSalique(13l6-1322),  réunit  à  son  domai- 
ne, qui  bientôt  sera  déclaré  inaliénable, 
la  Normandie  et  l'Auvergne  ,  les  comtés 
de  Toulouse ,  de  Poitiers  et  de  Champa- 
gne. L'aristocratie  est  ù  la  fois  ménagée 
dans  son  honneur,  attaquée  dans  son 
pouvoir  par  les  ordonnances  de  saint 
Louis  contre  les  duels  judiciaires,  les 
guerres  privées  et  les  monnaies  seigneu- 
riales j  elle  est  atteinte  dans  son  principe 
lorsque  pour  la  première  foisPhiiippe  V 
anoblit  par  simples  lettres  une  famille 
roturière.  Le  clergé,  satisfait  d'une  mo- 
deste part  d'influence  politique,  respecté 
dans  ses  droits  acquis,  hormis  sous  Phi- 
lippe-le-Bel ,  garde  une  attitude  calme 
et  bienveillante.  Le  tieys-état  devient 
l'auxiliaire  empressé  des  rois  qui  ont  en 
quelque  sorte  présidé  à  sa  naissance  ,  et 
qui  dès  son  premier  âge  l'initient  au  gou- 
vernement des  affaires  publiques.  Les 
communes  autrefois  émancipées  sous 
Louis-le-Gros  trouvent  dans  saint  Louis 
un  second  pè^e  ;  Louis  X  affranchit  les 
serfs  de  la  couronne:  Philippe-le-BeI  (1) 
convoque  aux  états  généraux  (1302)  les 
députés  des  villes  déjà  appelés  au  con- 
seil des  barons  par  le  même  saint  Louis 
(1254),  sous  les  auspices  duquel  semblent 
s'être  placées  toutes  ces  institutions  sa- 
ges et  vraiment  libérales  au  milieu  des- 
quelles rajeunissaitnotre  vieille  patrie(2). 
Cependant  le*  épreuves  ne  lui  manque- 
ront pas.  Nous  avons  dit  les  champs  de 
bataille  où  tomba  la  fleur  de  ses  guer- 
riers. Souvent  son  horizon  s'éclaira  de  la 
sinistre  lueur  des  bûchers  où  tour  à  tour 
la  cupidité  royale  et  la  fureur  populaire 
précipitaient  les  templie  s,  les  juifs  et 
les  lépreux.  Ses  gibets  plièrent  sous  le 
poids  de  deux  ministres  qui  s'étaient  assis 
long-temps  au  pied  du  trône  (.3).  Trois  de 

(1)  Philippe-le-Bel  et  yhilippe-le-Hardi,  Purgat. 
vn,  103. 

(2)  Hénaut,  IIi*i.  de  France  ,  tom.  i. 

(3)  Supplice  de  Pierre  de  la  Brosse ,  ministre  de 
Philippe-ie-Bel,  Purgat.  yi,  19, 


ses  princesses  j  convaincues  d'adultère  , 
périssaient  dans  de  mystérieux  suppli- 
ces (1) ,  tandis,  que  par  un  contraste  re- 
marquable avec  les  accroissemens  de 
l'autorité  monarchique  ,  la  faiblesse  per- 
sonnelle de  nos  derniers  monarques  de 
cette  époque  (1314-1322)  rappelait  triste- 
ment les  jours  des  rois  fainéans. 

D'un  autre  côté,  l'Angleterre  voyait  la 
couronne,  avilie  sur  la  tête  de  Jean  Sans- 
Terre,  d'Henri  111(2) ,  d'Edouard  II,  ral- 
lier contre  elle  les  forces  de  l'Eglise,  de  la 
noblesseet  du  peuple,  divisées  ailleurs,  ici 
conspirant  ensemble  pour  fonder  au  be- 
soin par  la  contrainte,  une  constitution 
libre.  Les  lords  spirituels  et  temporels 
en  stipulant  pour  eux-mêmes  les  articles 
de  la  Grande  Charte  (1215),  avaient  con- 
tracté de  semblables  engagemens  en  fa- 
veur de  leurs  propres  tenanciers.  Les 
bourgs  et  les  cités  avaient  obtenu  la  fa- 
culté d'élire  leurs  aldermen.  Leurs  dé- 
putés entrèrent  dans  les  conseils  suprê- 
mes de  l'Etat  à  la  suite  de  l'insurrection 
victorieuse  ie  iSimon  deMontfort,  comte 
de  Leicester;  ils  y  gardèrent  leur  place 
après  l'insurrection  vaincue  ,  et  complé- 
tèrent la  triple  organisation  du  parle- 
ment législatif  (1264-1295)  (3). 

Depuis  lor.S  temps    rien  n'était  plus 
célèbre  que  la  fierté  de  la  noblesse  es- 
pagnole ;  on  sait  l'orgueilleux  serment 
prêté  parles  seigneurs  d'Aragon  au  sacre 
de  leurs  rois.  Mais  dans  ses  luttes  contre 
les   Maures  la  nation  tout    entière   s'é- 
tait   anoblie  ,•  les  communes  belliqueu- 
ses ne  voulaient  obéir  qu'à  des  magis- 
trats élus;  elles  envoyaient  leurs  procu- 
reurs aux  cortès  générales  ,  elles  étaient 
unies  entre  elles  par  les  lois  d'une  étroite 
fraternité  qui  fut  long-temps  respectée 
sous  le  nom  de  SantaHermandad  (1260) . 
Des  choses  pareilles  se  passaient  chez  les 
autres  peuples  de  moindre   renom.  En 
sorte  que  deux  faits  généraux  se  repro- 
duisent dans  la  plupart  des  contrées  de 
l'Europe  et  modifient  leur  droit  public  : 
1"  la  formation  d'assemblées  représentati- 
ves nommées  États,  Diètes,  Cortès,  Parle- 

(1)  Souvenir  de  Clémence,  que  Louis  X  épousa 
après  le  supplice  de  Marguerilc,  sa  première  fcmme^ 
Parad.  ix,  I. 

(2)  Henri  III  d'Angleterr«,  Purgat.  vu,  130. 
(5)  Lingard,  Hitt,  d'Angleterre,  tom,  ni. 


374 


SIÈCLE  DE  DANTE , 


mens  ,  et  composées  de  trois  ordres  :  le 
clergé  en  qui  reposent  les  intérêt^  mo- 
raux delà  société,  la  noblesse  à  q,,i  ap- 
partient la  garde  héréditaire  du  sol ,  le 
tiers-état  qui  réclame  la  satisfaction  des 
besoins  locaux,  l'inviolabilité  des  biens 
acquis  par  le  travail,etla  liberté  des  per- 
sonnes. L'intervention  progressive  du 
tiers-état  dans  les  affaires  publiques  ,  la 
multiplication  des  franchises  municipa- 
les, tous  les  signes  d'une  virilité  prochai- 
ne des  nations  qui  sortant  de  la  tutelle  de 
la  féodf  lité  entreront  dans  l'exercice  rai- 
sonnjwb^e  de  leurs  droits. 

De  iiiéme  que  le  droit  des  gens  était  né 
des  guerres  et  des  traités,  et  qu'un  droit 
public  était  sorti  des  discordes  intestines 
et  des  chartes  imposées  ou  obtenues;  de 
même  le  droit  civil  changea    de   forme 
sous  la  double  influence  des  législations 
qui  furent  rédigées ,   et  des  débats  qui 
s'agitèrent  devant  des  tribunaux  plus  sta- 
bles et  plus  savans.  D'une  part ,  les  cou- 
tumes multiples  et  flexibles  au  gré  des 
juges  virent  s'élever  aut  our  d'elleslare 
doutable  concurrence  du  Droit  romain, 
immuable  dans  son  antiquité,  et  des  or- 
donnances royales,  uniformes  da.is  leur 
application.  En    même  temps  que    les 
Pandectes doctement  commentées  recon- 
quéraient en  Occident  une  autorité  qu'en 
Orient  elles  n'avaient  plus,  saint  Louis 
dictait  ces  Etablissemens  qui  suffiraient 
pour  l'immortaliser,  Alphonse  X  donnait 
à  la  Castilie  le  Code  des  Sictc  Partidas , 
la  Sicile  recevait  ses  lois  de  Frédéric  II. 
l'Allemagne  avait  les  siennes  dans  le  Sa- 
chsenspiegel  et  le  Sch'wabenspiegel  ou  se 
réfléchissait   aussi  la   simplicité   de  ses 
mœurs;  Edouard  I  était  honoré  du  nom 
de  Justinien  anglais.  D'une  autre  part, 
l'administration  de  la  justice,  jusque  là 
considérée  comme  une  des  atiributions 
delà  puissance  féodale,commençades'en 
détacher.  La  juridiction   des    suzetains 
s'étendit  aux  dépens  de  celles  des  vas- 
saux, elle  fut  exercée  non  plus  par  des 
pairs  et  des  barons  ,  mais  par  des  con- 
seillers clercs;  elle  fut  distincte  des  au- 
tres pouvoirs  publics  ;  elle  eut  un  siège 
fixe  et  un  ressort  déterminé.  Ainsi,  pour 
ne  pas  multiplier  les  exemples,  le  parle- 
ment ambulatoire,  créé  par  snint  Louis, 
recruté  de  légistes  roturiers,  fortifié  par 
l'établissemeat;  du  ministère  public ,  fut 


fixé  à  Paris  par  Philippe-le-Bel  (1).  Ainsi 
encore  la  cour  des  Plaids-Communs  de- 
viiit  sédentaire  à  Westminster  aux  ter- 
mes de  la  Grande  Charte  anglaise,  et 
plus  tard  chaque  comt<^  eut  tes  assises,  et 
sur  tous  les  points  importans  du  royaume 
britannique  se  lit  l'admirable  création 
des  juges  de  paix  (2).  Mais  parce  que 
toute  chose  humaine  ,  même  excellente, 
portsen  soi  le  principe  de  sa  corruption, 
les  nouvelles  institutions  législatives  et 
judiciaires  ne  demeurèrent  pas  exemptes 
d'abus,  INous  avons  vu  les  notions  du 
Droit  romain  évoquées  par  des  légistes 
pour  flatter  l'orgueil  des  mauvais  prin- 
ces. Dans  Id  suite  on  verra  le  parlement 
de  France  se  laisser  investir  des  fonc- 
tions des  états  généraux  ,  et,  resserrant 
ainsi  la  résistance  légale  sur  un  plus 
étroit  espace,  se  prêter  aux  envahisse- 
mens  du  l'absolutisme. 

IV 

Les  grands  événemens  politiques  sont 
comme  les  grands  phénomènes  de  la  na- 
ture, ils  sollicitent  la  raison  à  rechercher 
leurs  lois  et  leurs  causes,  ils  ébranlent 
ia  senhibililé ,  fécondent  l'imagination. 
Dans  ces  jours  de  tumulte  social ,  le  gé- 
nie se  montre  plus  puissant  et  plus  beau  ; 
soit  que  cherchant  à  se  dégager  des  agi- 
tations du  monde  extérieur  qui  le  frois- 
sent et  l'importunent,  il  trouve  dans 
cette  résistance  même  une  énerj^ie  inac- 
c  utumée;  soit  que,  se  livrant  à  toutes  les 
impulsions  des  choses  qui  l'entourent , 
plein  de  sensations,  d'émotions,  de  con- 
ceptions qu'il  ne  sait  plus  contenir,  il  se 
crée  pour  épancher  au  dehors  l'exu- 
bérance de  ses  pensées  un  langage  plus 
qu'humain.  Pareil  à  l'aigle  qui  se  plaît 
au  milieu  des  tempêtes,  soit  qu'il  s'élève 
au  dessus  de  la  région  des  orages  pour 
planer  dans  des  hauteurs  sereines,  seul 
et  fixant  le  soleil  ;  soit  qu'il  demeure  au 
sein  même  des  nuages  et  se  joue  avec  la 
foudre.  Aubsi  la  période  qui  nous  occupe 
fut-elle  comme  un  orageux  printemps  où 
les  intelligences  effervescentes  se  dére- 
loppèrenl  avec  bonheur.  Elle  vit  vrai- 
ment rénal, le  toutes  les  sciences  dignes 
de  remplir  les  loisirs  des  hommes,  bien 

(1)  llénuiilt,  lom.  i. 
^  I     ipt^arU,  lom.  u. 


PAR  M.  OZANAM. 


375 


qu'une  autre  époque  ait  orgueilleusement 
usurpé  ce  glorieux  nom  de  Renaissance. 
La  philosophie  perdue  dans  les  ombres 
qui  couvrirent  l'occidenl  après  la  mort  de 
Charlemagni'  av.iit  jepaiu  vers  la  fin  du 
onzième  siècle.  Elle  avait  trouvé  dans  les 
cloîtres  un  premier  asile.  Elle  y  avait  do- 
cilement reç.i  les  dogmes  de  la  théologie 
chrétienne,  et,  niise  ainsi  en  possession 
des  vérités  premières ,  objet  des  veilles 
souvent  stériles  de  la  sagesse  antique,  il 
ne  lui  restait  plus  qu'à  en  dédi-ire  les 
conséquences  pour  arriver  aux  vérités 
d'un  ordre  inférieur.  Pourtant,  c'ans  l'in- 
certitude des  premières  tentatives,  plu- 
sieurs écoles  s'étaient  formées.  L'une, 
espérant  tout  des  forces  de  la  raison, 
croyait  pouvoir  conclure  des  conceptions 
logiques  de  l'esprit  humain  à  des  réalités 
correspondantes  dans  la  naluie,  et 'ce 
furent  les  Réalistes ,  modernes  reproduc- 
teurs de  l'idéalisme  platonicien.  L'autre 
pensait  trouver  dans  les  sensations  ve- 
nues du  dehors  le  critérium  de  toutes  les 
notions  qui  peuplent  l'entendemeut ,  et 
ce  furent  les  Nominaux ^  qui  rappelèrent 
le  sensualisme  de  Zenon.  Entre  ces  Jeux 
sectes  dont  la  querelle  illustra  si  fort 
Guillaume  de  Cliampeaux  et  Abailard, 
commencèrent  à  s'in'erposer  sous  le 
litiede  Conceptualistes  quelques  hommes 
ii'itiés  aux  doctrines  péripatéticiennes. 
Mais  ceux-ci  <  ussi  bien  que  les  précé- 
dens  se  soumettaient  aux  règles  méiho- 
diques  d'une  dialectique  sévère,  de  l'ob- 
servation desquelles  ils  faisuientdépendre 
l'avenir  de  la  science.  Le  spectacle  de 
leurs  efforts  contradictoires  découragea 
quelques  docieuis,  qui  cherchèrent  des 
voies  nouvelles  et  lenérenl  d»;  parvenir 
à  la  connaissance  des  choses  par  la  com- 
templation  et  à  la  contemplation  par 
l'amour.  Une  école  mystiqi^e  s'éleva  et 
s'honora  de  compter  dans  ses  rangs  Hu 
gués  et  Richard  de  Si -Victor  il).  Le  scep- 
ticisme et  l'athéisme  lui  mênie  s'étaient 
fait  jour  au  milieu  de  cette  agila'ion  gé- 
nérale de  la  pensée.  Mais  au  treizième 
siècle  les  faveurs  et  la  solennité  dont 
l'enseignement  jjhilosophique  commença 
à  jouir  dans  ia  cour  des  papes  el  dans  les 
capitales  des  granls  royaumes  lui  impo- 
li) Richard  et  Hugues  de  St-Viclor,  Parad.  x, 
Ul  ;  XII,  133. 


sèrent  des  altitudes  plus  graves  et  plus 
calmes.  Il  se  distingua  plus  qu'il  n'avait 
fait  juqu'ici  de  l'enseignement  théologi- 
que, el  se  circonscrivant  davantage  dans 
le  domaine  des  questions  libres  ,  il  évita 
les  égaremens  de  l'hétérodoxie.  Les  écrits 
des  philosophes  grecs  et  arabes  furent 
traduilset  multipliés  par  d'irinombrables 
copies,  leur  autorité  prompte  à  s'établir 
interviiit  dans  les  discussions,  et  avec 
l'érudition  se  répandirent  ces  disposi- 
tions sagement  timides  et  conciliatrices 
qui  l'accompagnent  d'ordinaire.  Aux 
luttt^s  des  systèmes  succéda  le  besoin  de 
les  unir  dans  une  savante  harmonie  j  la 
philosophie  rassembla  ces  quatre  puis- 
sances qui  s'étaient  successivement  ma- 
nifestées et  combattues  et  sans  le  con- 
cours desquelles  elle  ne  saurait  atteindre 
à  son  complet  développement  :  la  raison, 
l'expérience  des  sens,  l'intuition,  l'auto- 
rité. El  quatre  célèbres  docteurs  sem- 
blèrent suscités  pour  représenter  ces 
quatre  puissances,  chacun  d'eux  agis- 
sant plus  excellemment  au  nom  de  l'une 
d'elles ,  mais  sans  méconnaître  les  droits 
des  autres. 

Albert  de  Cologne  fut  le  premier 
(1I95-128Q).  Dans  les  commentaires  et 
les  compilations  qui  composent  la  masse 
d  •  ses  œuvres  colossales,  il  sembla  avoir 
I  amassé  toutes  les  connaissances  de  l'an- 
tiquité et  de  l'Orient  pour  les  jeter  avec 
le  poidi  de  son  crédit  personnel  dans  la 
balance  des  controverses.  Ce  vaste  com- 
mtrce  qu'il  entretint  avec  les  âges  an- 
téiieurs  étonna  ses  contemporains  qui 
lui  donnèrent  le  titre  de  grand ^  et  le  fit 
paraître  eiilouré  d'une  auréole  magique 
auxyeuxde  la  postérité  superstitieuse  (1). 
D'un  autre  côté,  dans  un  monastère  ob- 
scur d'Angleterre,  Roger  Bacon  (1214- 
1294),  incompris  et  persécuté,  réclamait 
une  réforme  générale  des  études  acholas- 
liques,  et  lui-même  donnait  l'exemple 
d'une  nouvelle  investigation  des  phéno- 
mènes de  la  nature.  L'usage  de  la  poudre 
à  canon  ,  l'emploi  de  la  vapeur,  la  cons- 
truction du  télescope  se  retrouvent 
comme  autant  de  prophéties  écrites  dans 
ses  livrer,  pour  l'humiliation  des  savans 
uu)dern(  s  devancés  de  plusieurs  siècles 
par  un  pauvre  moine.  En  mûme  temps  et 

(1)  Alberl-le-Grand,  Parais  x,  97. 


376  SIÈCLE  DE  DANTE, 

sous  le  beau  soleil  qui  dore  les  mon- 
tagnes romaines,  était  éclos  un  génie 
tendre  et  pieusement  méditatif  ;  saint 
Bonaventure.  Du  haut  de  la  région  mys- 
tique où  il  s'élevait  sans  effort ,  il  voulait 
communiquer,  par  une  série  de  rapports 
logiques ,  avec  les  dernières  et  plus  hum- 
bles régions  de  la  science.  Il  disposait 
les  connaissances  humaines  comme  des 
degrés  par  lesquels  la  pensée  pouvait  à 
loisir  monter  et  redescendre,  comme  un 
édifice  dont  les  autres  facultés  poseraient 
les  bases  mais  dont  la  contemplation  for- 
merait le  couronnement  lumineux  (1). 
Toutefois  si  les  autres  avaient  semblé 
plus  que  des  hommes,  s'ils  avaient  été 
dans  l'école  comme  des  thaumaturges, 
des  prophètes,  des  génies,  saint  Thomas 
d'Aquin  y  fut  salué  comme  un  ange 
(1224-1274).  Jamais  les  lumières  célestes 
de  la  révélation  ne  cessèrent  d'environ- 
ner cette  intelligence  infaillible^  mais 
nulle  ne  brilla  davantage  des  lumières 
naturelles  et  intérieures  de  la  raison. 
Le  séjour  ordinaire  de  ses  pensées  était  la 
science  la  plus  rationnelle  de  toutes,  la 
métaphysique  ;  c'est  de  là ,  c'est  du  point 
de  vue  de  l'ordre  et  de  l'unité  qu'il  con- 
çut une  synthèse  complète  des  sciences 
morales,  où  réunissant  les  données  de  la 
foi,  de  l'érudition,  de  l'expérience,  de 
l'inspiration ,  il  devait  dire  tout  ce  qui  se 
pouvait  savoir  de  Dieu,  de  l'homme,  et 
de  leurs  rapports;  et  fonder  une  philoso- 
phie vraiment  universelle,  catholique  : 
Summa  toUus  theologiœ.  Ce  monument 
plein  d'harmonie  malgré  l'apparente  as- 
périté de  ses  formes,  domina  de  toute  la 
hauteur  du  Christianisme  les  ouvrages 
des  anciens;  et  surpassa  peut-être  par 
l'immensité  de  ses  proportions  tout  ce 
qui  a  été  tenté  depuis.  Mais  il  demeura 
inachevé;  avant  d'en  avoir  posé  les  der- 
nières pierres,  l'ange  qui  le  construisait 
fut  rappelé  nu  ciel  (1)... 

Le  treizième  siècle  avait  été  l'apogée  de 
la  philosopliift  au  moyeu  âge  :  il  avait  vu 
à  la  fois  ses  docteurs  dominer  toutes  les 
chaires  par  leurs  enseignemens,  et  por- 
tés en  triomphe  sur  les  autels  par  leurs 
vertus.  Le  quatorzième  commença  une 
ère  de  décadence.  Raymond  Lulle  (1244- 


(1)  S.  Bonaventure,  Parad.  xu,  2^, 

(2)  Tljoinas,  Parad,  x,  yi, 


1.315),  Duns  Scott  (1275-1308)  et  Occam 
(  mort  en  1347  )  remirent  en  problème  ce 
que  leurs  illustres  devanciers  avaient 
réduit  en  doctrines.  Les  anciennes  luttes 
se  renouvelèrent.  Les  questions,  les  opi- 
nions se  soulevèrent  comme  la  poussière 
sous  les  pas  des  lutteurs  de  l'école.  Une 
logique  subtile  à  l'excès,  divisant,  distin- 
guant toujours,  fractionna  la  vérité  jus- 
qu'à l'infini  :  de  bruyans  combats  se 
livrèrent  sur  des  atomes.  A  la  métaphy- 
sique se  substitua  peu  à  peu  une  ontologie 
inféconde.  Les  écrivains  de  l'antiquité 
dont  l'autorité  reconnue  sous  la  condi- 
tion d'une  sévère  et  préalable  critique 
pouvait  exercer  une  légitime  influence, 
se  trouvèrent  investis  d'une  sorte  de 
despotisme  intellectuel,  et  le  magister 
dixit ,  redevint  la  dernière  raison  de 
gens  qui  se  disaient  philosophes  chré- 
tiens. Ainsi  la  scholastique,  cette  longue 
éducation  des  esprits  européens,  à  la- 
quelle ils  durent  peut-être  leur  tempéra- 
ment robuste  et  la  rectitude  de  leurs 
dispositions,  dégénérait  en  exercices 
puérils  et  préparait  elle-même  sa  décon- 
sidération future  (1). 

De  même  que  la  philosophie  s'était 
peu  à  peu  dégagée  de  la  théologie  pour 
se  constituer  selon  sa  nature  propre,  les 
autres  sciences  commençaient  à  se  déta- 
cher d'elle,  qui  d'abord  semblait  les 
renfermer  toutes  :  mais  de  part  et  d'autre 
c'était  une  émancipation  et  non  point  un 
divorce  :  un  lien  commun  ne  cessait  pas 
de  les  unir.  Les  matériaux  de  l'histoire 
s'élaboraient  sous  la  plume  de  Villehar- 
doin,  de  Joinvilie,  de  Villani,  de  Snorri 
Sturleson.  Les  récils  d'un  marchand  véni- 
tien, Marco  Polo ,  avec  ceux  des  mission- 
naires Plancarpin  et  Rubruquis  prolon- 
geaient de  cinq  cents  lieues  à  l'orient  le 
monde  connu  ;  tandis  qu'à  l'occident  les 
vaisseaux  de  Gênes  touchaient  les  Cana- 
ries, et  marquaient  le  premier  jalon  de 
la  route  d'Amérique.  L'enseignement  du 
droit  attirait  à  Bologne  et  à  Padoue  une 
jeunesse  nombreuse.  La  médecine  floris- 
sait  aux  écoles  de  Salerne  et  de  Montpel- 
lier, Il  faut  remarquer  surtout  que  les 
recherches  érudites  et  les  longues  médi- 


(I)  De  (léronjo  ,  ll\s(.  (la  Sijstcmet ,  lom.  iv.— 
Précis  de  Vllisl.  de  la  Philosophie,  put)iié  par  MM. 
do  Scorbiac  cl  do  Salim's, 


PAR  M,  OZANAM. 


m 


talions  avaient  cessé  d'être  des  faits  iso- 
lés. La  communauté  des  travaux  devint 
un  principe  d'association.  Les  professeurs 
libres  de  Paris  se  formèrent  en  corpora- 
tion sous  le  titre  d'université  (1200)  :  cet 
exemple  fut  suivi  à  Oxford  (1206),  à  Sa- 
lamanque  (1223),  à  Upsal  (1240),  à  Lis- 
bonne (1290),  à  Rome  (1303).  Autour 
des  chaires  occupées  par  des  maîtres 
illustres,  accourut  la  multitude  des  étu- 
dians  :  sur  les  uns  et  les  autres  descen- 
dirent les  bienfaits  des  papes  et  des 
princes  ;  il  y  eut  une  véritable  république 
des  lettres  avec  son  gouvernement,  ses 
honneurs,  ses  lois,  ses  tribunaux  ;  et , 
dans  ces  temps  qu'on  a  crus  barbares,  la 
science  devint  une  puissance  politique. 
Faut-il  ajouter  que  le  même  âge  assista  à 
l'institution  de  la  Sorbonne,  et  qu'en 
dehors  de  ces  établissemens  récens,  loin 
du  tumulte  des  choses  nouvelles,  des 
milliers  de  monastères  conservaient  les 
doctes  traditions  et  les  habitudes  labo- 
rieuses de  leurs  fondateurs. 


Le  beau  est  la  splendeur  du  vrai  :  les 
premiers  aperçus  de  la  science  et  les  pre- 
mières inspirations  de  l'art  sont  donc  né- 
cessairement contemporains.  3Iais  les 
progrès  de  l'art  sont  plus  rapides,  parce 
qu'il  est  de  la  nature  de  l'esprit  humain 
de  composer  avant  d'abstraire.  Et  c'est 
aussi  pourquoi,  parmi  les  arts,  les  plus 
compliqués  devancent  toujours  dans  leurs 
progrès  ceux  qui  sont  les  plus  simples. 
Ainsi  la  poésie  est  l'avant-courrière  de  la 
prose  ;  et  c'est  à  l'ombre  des  grandes  créa- 
tions architecturales  que  la  peinture  et 
la  sculpture  essaient  obscurément  leur 
premier  essor. 

Jamais,  peut  être,  aucun  siècle  ne  fut 
salué  à  son  lever  de  plus  de  voix  mélo- 
dieuses que  le  treizième.  Les  minsirels 
d'Angleterre  et  les  minnesœnger  d'Alle- 
magne, les  trouvères  de  France  et  les 
troubadours  du  3Iidi ,  formaient  comme 
un  chœur  immense  et  se  renvoyaient  des 
chants  lyriques.  Un  landgrave  de  Thu- 
ringe  avait  couronné  le  poète  vainqueur 
au  combat  académique  de  la  Wartbourg, 
de  joyeuses  compagnies  cultivaient  en 
Provence  le  Gai-Savoir,  et  les  muses  si- 
ciliennes s'étaient  réveillées  pour  mur- 
murer des  paroles  d'amour  dans  une  lan- 


gue nouvelle.  En  même  temps  le  génie 
épique  se  révélait  dans  de  vastes  compo- 
sitions :  c'étaient  des  poèmes  nationaux, 
comme  ceux  du  Cid  et  des  Niebelungen , 
comme   les  Aventures    d'Arthur  et  des 
Chevaliers  de  la  Table-Ronde  ,  de  Char- 
lemagne  et  des  douze  pairs;  c'étaient  des 
épopées  imitées  des  classiques  et  cher- 
chant à  rattacher  aux  souvenirs  de  l'an- 
tiquité les  destins  des  peuples  modernes  : 
telles  furent  celles  qui  prirent  pour  sujets 
le  siège  de  Troie,   les  voyages  d'Énée, 
les  conquêtes  d'Alexandre.  C'étaient  des 
légendes  de  saints,  travaillées  avec  une 
complaisance  infinie  par  des  imagina- 
tions religieuses  :  ainsi  furent  célébrés 
les  miraculeux  exploits  de  saint  Georges, 
la  douloureuse  vie  de  sainte  Elisabeth  de 
Hongrie,  les  pèlerinages  de  saint  Brandon 
et  ces  innombrables  histoires  non  moins 
merveilleuses  qui  passèrent  sans  doute 
des  traditions  populaires  dans  la  rédac- 
tion latine  de  la  Légende  Dorée.  Ces  ou- 
vrages étaient  chantés  et  accompagnés 
des  sons  de  la  rote  ou  de  la  guitare  par 
les  jongleurs,  rapsodes  du  moyen  âge, 
qui  tour  à  tour  attiraient  autour  d'eux  la 
foule  des  places  publiques  ou  allaient 
charmer  les  seigneurs  et  les  nobles  dames 
dans  l'isolement  des  châteaux.  Aussi  le 
génie  ne  manquait-il  ni  de  popularité,  ni 
de  gloire.  Les  noms  d'Arnaud  Daniel  (1), 
de  Chrestien  de  Troyes ,   de  Marie  de 
France ,  de  Gérault  Berneil  (2)  et  d'Ade- 
nès  furent  célèbres  dans  les  provinces  de 
la   langue  d'Oïl  et  de  la  langue    d'Ocj 
ceux  de  Wolfram  d'Eschenbach,  de  Henri 
de  Weldecke  et  de  Henri  d'Afferdingen 
retentissaient,  comblés  de  louanges,  des 
rives  du  Danube  aux  bords  du  Rhin  (3). 
Toutefois,  comme  une  floraison  précoce 
qui  ne  tarde  pas  à  se  flétrir  ,  cette  abon- 
dance poétique  de  la  France  et  de  l'Al- 
lemagne ,  dès  l'approche  du  quatorzième 
siècle,  commençait  à  se  perdre  :  aux  ac- 
cens  spontanés  de  la  lyre ,  à  la  simplicité 
majestueuse   de  l'épopée,   succéda  une 
poésie  didactique  et  satirique  qui  aima 
à  cacher  ses  intentions,  tantôt  méchantes 


(1)  Purgat.  xxvi,  139. 

(2)  Ibid.,  120. 

(5)  Sfhlegcl,  ni$l.  de  la  Littérature,  toni,  n.  — 
KobcrsteiD,  Manuel  de  Ptiùt,  de  la  liltérattire  a{(e- 
mande. 


37S 


SIÈCLE  DE  DANTE, 


et  tantôt  pédatitesques ,  sous  les  voiles  de 
rallégorie,  qui  dut  se  sf^parer  de  la  mu- 
sique et  garda  le  rhylhme  seul.  Ce  fut  l'o- 
rigine  des  fabliaux  et  des  deux  roinais  do 
la  Rose  et  du  Renard^  dont  la  reiiouiniée 
naissante  marque  1;',  décadence  l'e  la  lil- 
térature  chcvalpresqur». 

la  prose  à  son  tour  dérobait  la  parole 
aux  lois  du  rhythme  pour  l'analyser,  et  de 
cette  analyse  déduire  les  élémens  de  la 
grammaire  et  constituer  ainsi  d'une  ma- 
nière durab'e  les  langues  que  nous  de- 
vions parler  un  jour.  Ses  premiers  essais 
étaient  les  ouvrages  législatifs  français, 
germaniques,  espagnols  que  nous  avons 
déjà  signalés.  L'Allemagne  y  joignit  des 
écrits  ascétiques  d'un  grand  mérite,  com- 
me ceux  du  pieux  Tauler.  Les  Proven- 
çaux oubliaient  les  heures  à  tracer  ces 
nombreux  romans  dont  la  faveur  dura 
trois  siècles  encore  (L.  Et  la  vivacité  fran- 
çaise se  joua  dans  les  chroniques  et  les 
mémoires,  entie  lesquels  se  distingue  le 
livre  du  sire  de  Joinville.  — Les  destinées 
littéraires  de  lltalie  se  détachent  ici  de 
celles  de  l'Europe  :  sous  ce  ciel  plus 
beau  il  ne  se  verra  point  de  ces  prin- 
temps trop  courts,  de  ces  subites  st^che- 
ressesqui  se  renconlrent  ailleurs  :  ia  sai- 
son ferlile  qui  produisit  la  Divine  Comé- 
die continuera  jusqu'aux  jours  de  la  Jé- 
rusalem délivrée. 

Parallèlement  aux  arts  de  la  parole  se 
développaie.t  c<*uxdudcssin.  Après  avoir 
longtemps  lutté  contre  la  pesanteur  et 
l'austérité  du  style  byzantin,  l'architec- 
ture gothique  régnait  libre  et  radieuse. 
C'était  elle  qui  seule  avait  entrepris  de 
décorer  la  grande  scèn-  du  moyen-âge 
depuis  les  montagnes  d'Ecosse  jusqu'aux 
mers  qui  baignent  la  Sicile,  depuis  l'Èbre 
et  le  Tage  jusqu'au  Jourdain  reconquis. 
Partout  où  les  besoins  de  la  vie  matérielle 
avaient  rapproch''  les  hommes  et  formé 
une  cité,  au  dessus  de  leurs  chétives  de- 
meures une  basilique  s'élevait  pour  re- 
présenter et  maintenir  parmi  eux  la  su- 
prématie de  la  vie  morale.  la  basilique, 
au  dedans  toute  brillante  des  reflets  de 
ses  rosaces,  tout  harmonieuse  dans  la 
variété  infinie  df  ses  contours,  pleine 
des  pompes  du   culte,  consacrée  par  la 

(1)  .illusion  aux  romanii  i;n  prose,  Purgal.xxyi, 
18. 


présence  de  la  Divinité  ,  était  une  image 
ébauchée  du  ciel  ;  au  dehors ,  ses  murs 
chargés  de  bas- reliefs,  ses  longues  gale- 
ries peuplées  de  statues,  ses  aiguilles 
surmontées  de  saiiits,  et  par  dessus  tout 
son  clocher  portant  à  des  hauteurs  inac- 
cessibles la  Croix  victorieuse ,  s'élevaient 
comme  pour  figurer  la  terre  régénérée 
pt  pour  conjurer  la  colère  d'en  haut  en 
lui  opposant  les  vertus  d'ici-bas.  Qui 
pourrait  dénombrer  ces  milliers  de  mo- 
nastères dont  le  caractère  architectural 
était  aussi  varié  que  l'esprit  des  ordres 
religieux  auxquels  ils  appartenaient ,  ces 
innombrables  sanctuaires,  ces  chapelles, 
ces  oratoires,  toujours  merveilleusement 
construits  selon  les  conditions  pittores- 
ques de  leurs  situations  ,  dans  la  profon- 
deur des  bois ,  à  la  cime  des  rochers ,  sur 
des  promontoires  battus  des  flots?  Les 
édifices  destinés  aux  usages  de  la  vie  ci- 
vile n'étaient  point  oubliés.  Des  voûtes 
r.évères  s'élevaient  pour  recevoir  sous 
leur  ombre  mystérieuse  les  sièges  des 
magistrats.  Les  villes,  dans  l'orgueil  de 
leur  recense  liberté,  se  construisaient 
des  palais,  dont  le  hardi  beffroi  s'élan- 
çait jusque  dans  les  nues.  Les  châteaux 
môme  les  plus  soîiîaires  cherchaient  à 
s'embellir  ;  ils  laissaient  couronner  de 
balustrades  fleuronnées  leurs  tours  me- 
naçantes; percer  des  fenêtres  ogivales, 
enrichir  de  colonnettes  leurs  massives 
façades  .  la  vigne  et  l'acanthe  sculptées 
se  suspendre  autour  des  portes  fermées 
par  des  herses  de  fer.  Plusieurs  sont  en- 
core debout  et  nous  apparaissent  pleins 
de  grâce  et  de  majesté  ,  comme  des  guer- 
riers souriant  sous  leur  s  pesant  es  armures. 
Les  règles  de  ces  constructions  savantes  se 
conservaient  traditionnellement  dans  des 
confréries  d'ouvriers  qui ,  satisfaits  d'a- 
voir glorifié  Dieu  et  servi  les  hommes, 
cachaient  leur  génie  sous  l'humble  litre 
de  tailleurs  de  pirrres.  Toutefois,  le  nom 
d'Eudes  de  Montreuil ,  contemporain  de 
saint  Louis ,  demeura  célèbre  et  déter- 
mine le  moment  où  l'art  gothique  attei- 
gnit son  plus  haut  degré  de  perfection. 
Dès  lors  .  ne  pouvant  devenir  plus  pur, 
il  s'efforça  d'Olre  plus  riche.  Les  édifices 
du  quatorzième  siècle  se  surchargèrent 
d'ornemens.  Dans  la  foule  de  détails 
sculptés  sur  leui  s  murs  ,  le  grotesque  et 
l'allégorie  se  glissèrent  et  remplacèrent 


PAR  M.  OZANÀÀÉ. 


979 


peu  à  pieii  là  simplicité  d'autrefois.  — 
D'un  autre  côté,  en  vertu  de  ces  dispo- 
sitions analytiques  qui  s'emparent  tou- 
jours des  esprits  adultes  ,  la  sculpture  et 
la  peinture  se  dégageaient  lentement  de 
l'art  architectural,  dont  elles  n'avaient 
été  jusqu'ici  que  des  accessoires;  elles  se 
faisaient  ses  auxiliaires  et  ses  égales  ,  et 
s'assuraient  ainsi  une  culture  plus  atten- 
tive et  une  prospérité  plus  grande.  Au 
nord  des  Alpes,  ces  efforts  d'indépen- 
dance restaient  encore  presque  inaper- 
çus. Les  vitraux  et  les  manuscrits  enlu- 
minés étaient  dépositaires  des  timides 
inspirations  du  pinceau  ;  le  ciseau  s'exer- 
ça d'abord  sur  les  pierres  des  tombes  ; 
c'était  d'au  delà  des  monts  que  devait 
venir  l'impulsion  régénératrice  ;  c'était 
cette  même  Toscane  de  qui  Home  avait 
emprunté  les  premiers  types  de  l'art 
païen  ,  qui  devait  maintenant  donner  au 
monde  les  types  nouveaux  de  l'art  catho- 
lique. Elle  commença  d'accomplir  cette 
mission  lorsqu'elle  envoya  un  de  ses  plus 
nobles  enfans,  Gioito  ,  couvrir  d<^  fres- 
ques les  murs  de  la  basilique  de  Saint- 
Pierre  ,  à  la  veille  du  grand  jubilé  (1298)  ; 
puis  à  la  suite  de  la  cour  papale  transfé- 
rée à  Avignon  (1305),  parcourir  les  villes 
de  la  France  méridionale  en  semant  des 
chefs-d'œuvre  sur  ses  pas. 

VI. 

Il  reste  à  constater  sommairement  les 
progrès  qui  se  faisaient  alors  dans  les 
arts  plus  modestes  destinés  à  satisfaire 
les  nécessités  physiques  de  la  nature  hu- 
maine, c'est-à-dire  l'agriculture,  Tindus- 
trie  et  le  commerce. 

L'agriculture,  encouragée  déjà  par  le 
changement  de  l'esclavage  en  servage 
qui  avait  détaché  l'homme  de  la  chaîne 
pour  l'attacher  à  la  glèbe,  fut  encore  fa- 
vorisée par  le  changement  du  sei  vaj;;e  en 
vasselage,  qui,  en  attribuant  au  vassal  le 
domaine  utile  de  la  terre,  l'intéresse  puis- 
samment i  son  exploitation.  Aux  procé- 
dés traditionnels  des  cultivateurs  vul- 
gaires, se  joignirent  les  méthodes  ration- 
nelles de  quelques  hommes  sagement 
novateurs.  Crescenzi,  citoyen  de  Bologne 
(né  en  1230),  écrivit  un  traité  d'agrono- 
mie long-temps  estimé.  Les  rapports  que 
les  croisades  firent  naître  entre  l'Orient 
et  l'Occident,  fournirent  à  l'industrie  de 


somptueux  modèles.  Elle  trouva  des  for- 
ces dans  les  corporations  d'artisans  qui 
se  formèrent  sous  les  auspices  de  la  reli- 
gion, dans  les  institutions  communales, 
dans  les  concessions  politiques  obtenues 
par  les  populations  laborieuses.  Elle  eut 
part  aux  lumières  des  scien;:t  s,  et  s'enri- 
chit de  plusieurs  découvertes,  comme 
celle  du  papier  de  linj^e.  de  la  distillation 
de  l'eau-de-vie,  des  lunettes,  etc.  Elle 
profita  du  perfectionnement  de  celte  fa- 
culté délicate  qu'on  appelle  le  goût  ;  et 
qui  dans  les  objets  qu'on  trouve  façonnés 
pour  nos  usages,  déguise  l'utilité  sous 
l'élégance,  et  fait  oublier  l'inlirmilé  de 
notre  nature  en  embellissant  les  choses 
nécessaires.  Enfin  ce  fut  pour  elle  un 
honneur  insigne  d'avoir  occupé  lessaintes 
et  royales  pensées  de  Louis  IX  lorsqu'il 
dictait  ses  Etablissemens  des  métiers.  La 
multiplication  des  richesses  agricoles  et 
industrielles  ne  pouvait  manquer  d'en 
rendre  l'échange  plus  actif.  Sous  les  pa- 
villons de  la  Croix  .  le  commerce  aborda 
aux  rivages  du  Levant  et  y  plaça  les  pre- 
miers anneaux  d'une  chaîne  qui,  faisant 
mille  détours,  passait  par  les  principaux 
ports  de  laMéditerranée,  se  prolongeait  à 
travers  la  Flandre  et  l'Allema^sne,  et  abou- 
tissait en  Angleterre.  Lescommunications 
pacifiques  des  EuropéensaveclesTartares 
ouvrirent  aux  marchands  des  routes  con- 
tinentales qui  les  conduisaient  jusqu'aux 
portes  de  la  Perse  et  de  l'Inde  (1).  Les  ré- 
publiques maritimes  du  midi  se  couvri- 
rent d'illustration  (2),  tandis  que  les  cités 
marchandes  du  Psord  savaient  conquérir 
et  garder  leurs  libertés.  Alors  on  vit  aussi 
un  phénomène  mémorable.  En  dehors 
des  lois  civiles  diverses  dans  chaque  con- 
trée, sous  le  concours  des  pouvoirs  poli- 
tiques, un  Droit  commercial,  institution 
inconnue  aux  anciens,  s'établit  à  peu 
près  uniforme  entre  toutes  h  s  places  de 
l'Europe ,  maintenu  par  la  seule  force 
de  la  coutume,  se  distinguant  par  un  es- 
prit singulier  de  bonne  foi.  de  justice  et 
de  miséricorde,  et  montrout  ce  que  peut 
faire,  même  dans  la  région  des  intérêts 
matériels,  l'influence  du  Christianisme. 

(1)  Commerce  d'étoffes  avec  les  Tarlares  et  les 
Turcs,  Inferno  xvil,  17. 

(2)  Prospérité  navale  de  Venise  ,  son  arsenal , 
/n/ern.  xxi,  7. 


380 


SIÈCLE  HE  DANTE, 


VII. 


L'heure  de  nous  anêler  est  venue.  Il 
ne  nous  est  pas  permis  de  pénétrer  plus 
avant,  de  nous  asseoir  au  foyer  des  fa- 
milles, de  franchir  le  seuil  des  palais,  de 
nous  attacher  à  la  suiîe  des  personnages 
illustres.  Tout  l'intérêt  dramatique  nous 
échappe.  Mais  c'est  assez  pour  nous  si 
nous  avons  reconnu  les  événemens  géné- 
raux, les  révolutions  qui  changèrent  la 
face  de  la  société  chrétienne  ;  si  nous 
avons  compris  l'intérêt  philosophique 
de  cette  péiiode  de  l'histoire;  si  nous  sa- 
vons la  place  qu'elle  occupe  dans  les 
desseins  providentiels. 

I\ous  avons  vu  hnir  le  temps  des  croi- 
sades, où  l'Europe  avait  débordé  sur  l'A- 
sie; Japhet,  selon  la  prophétie  du  pa- 
triarche, s'était  dilaté  et  avait  habité  en 
vainqueur   sous  les    tentes   de   Sem  (I). 
Maintenant  ses  pavillons  s'étaient  triste- 
ment repliés  loin  des  murs  de  Jérusalem. 
La   désolation  était    rentrée  aux   lieux 
saints  :  les  armes  de  Godefroy  de  Bouil- 
lon    demeurèrent    au    Saint- Sépulcre 
comme  les  dépouilles  de  la  chevalerie, 
milice  religieuse,  propagande  guerrière, 
désormais  déchue.  Nous  avons  assisté  en- 
core une  fois  à  ces  assauts  que  la  pa- 
pauté soutint  dans  l'arène  politique  pour 
la  liberté  des  nations  :  à  l'ombre  de  cette 
théocratie  protectrice,  elles  sont  deve- 
nues à  l'avenir  capables  de  lutter  elles- 
mêmes.  Le  vaste  édifice  du  Saint-Empire 
s'est  écroulé  devant  nous,  et  sa  féodalité 
a  chancelé  sur  ses  bases.  Les  anciennes 
coutumes  s'oublient  déjà,  car  déjà  elles 
s'écrivent.  Les  compositions  savantes  qui 
se  font  lire  remplacent  les  chants  de  la 
poésie  primitive  qui  ont  cessé  de  se  faire 
entendre.  Et  nous  avons  cru  reconnaître 
les  derniers  jours    d'un    âge   héroïque j 
c'est-à-dire  d'un  ûge  de  force  (2)  mais 
non  de  force  brutale,  de  violentes  mais 
généreuses  passions;  dans  lequel  toutes 
Jes  facultés  humaines  se  développèrent 
d'une  manière  énergique,  mais  souvent 
exorbitante  et   désordonnée;   dont    les 

(1)  Genèse  ix,  27. 

(2)  ftpw;  ,  Àv^.;,  ^If-.  «'n  latin  tlerux;  dans  les 
langues  gcrroani(|ucs, //err,y</irtnioHn  ,-  en  hébreu, 
Art  avec  le  sens  de  Lion;  en  sanscrit.  Il  ara,  le 
puitiant,  suroowdc  Siva,  toujours  Vidée  de  Force. 


œuvres  furent  grandes,  mais  près  tou- 
jours inachevées,  parce  que  le  loisir 
manqua  à  ceux  qui  les  conçurent,  l'in- 
telligence et  la  persévérance  à  ceux  qui 
en  héritèrent.  Or  cet  âge  héroïque,  qu'on 
peut  faire  dater  de  Charlemagne,  avait 
succédé  à  l'âge  barbare  commencé  à 
Constantin,  quand  la  société  antique  s'é- 
tant  réconciliée  avec  Dieu,  par  un  bap- 
tême tardif,  à  l'heure  de  sa  mort,  Dieu 
se  tourna  d'un  autre  côté,  et  voulut 
créer  une  société  meilleure,  à  l'état  d'en- 
fance, d'ignorance  et  de  simplicité,  afin 
qu'elle  grandit  pure  et  docile  sous  ses 
yeux. 

Isous  avons  aussi  vu  les  peuples  euro- 
péens reconquérir  pied  à  pied  leurs  fron- 
tières septentrionales  et  méridionales,  et 
assurer  en  que'tque  sorte  le  terrain  de  la 
civilisation  :  l'Eglise  se  retirer  avec  hon- 
neur dans  le  domaine  des  consciences 
pour  y  exercer  un  empire  non  moins  glo- 
rieux, peut-être  plus  efficace  qu'auti-e- 
fois  :  les  diverses  nationalités  se  former, 
se  limiter,  et  faire  respecter  leur  mu- 
tuelle indépendance  :  nous  avons  consi- 
déré l'affranchissement  progressif  de 
cette  classe  d'abord  composée  d'esclaves, 
puis  de  serfs,  maintenant  roturière  en- 
core, mais  déjà  tiers-état,  et  qui  devait 
être  l'état  tout  entier  un  jour;  les  lois 
formulées,  les  sciences  émancipées,  les 
langues  modernes  cherchant  à  se  fixer, 
des  sources  inconnues  de  prospérité 
s'ouvrant  aux  hommes  pour  leur  prodi- 
guer tout  ce  qui  peut  faire  l'aisance  et 
l'ornement  de  la  vie  ;  et  nous  avons  cru 
apercevoir  les  premiers  signes  d'un  âge 
plus  proche  de  la  maturité,  d'un  âge  or- 
ganique, si  nous  pouvons  le  nommer 
ainsi,  dans  lequel  le  Saint,  le  Juste,  le 
Vrai,  le  Beau,  l'Utile,  tous  les  élémens 
essentiels  de  la  vie  sociale  devaient  se 
coordonner  entre  eux  ;  et  la  chrétienté, 
rassemblant  ses  forces,  se  fairp  une  cons- 
titution inaltéi'able.  Plus  tard,  enfin,  se- 
i*ait  venu  pour  elle  un  âge  de  prosély- 
tisme éclairé  et  de  conquêtes  civilisatri- 
ces, où  s'avançant  hors  de  ses  anciennes 
limites,  mais  celte  fois  pour  ne  plus  re- 
culer,'elle  aurait  embrassé  les  continens, 
les  îles  infidèles,  et  le  monde  entier 
dans  une  immense  effusion  d'amour.  Ces 
magnifiqties  destinées  semblèrent  à  la 
veille  d©5C  consommer  au  temps  qui  vit 


PAR  M. 

finir  le  grand  schisme  d'occident,  sous 
les  mémorables  pontificats  de  Nicolas  Y 
et  de  Pie  II,  sous  les  beaux  règnes  de 
Louis  XII,  de  Ferdinand  et  d'Isabelle, 
aux  jours  de  Gultemberg  et  de  Michel- 
Ange,  de  Vasco  de  Gama  et  de  Christo- 
phe Colomb.... ,  si  deux  causes  surtout 
ne  fussent  venues  troubler  l'économie  du 
plan  divin  :  d'une  part  l'obstination  du 
schisme  grec  qui  amena  l'islamisme  à 
Constantinople,  et  la  corruption  byzan- 
tine en  Italie,  dans  les  arts,  dans  les 
mœurs,  jusque  dans  la  cour  romaine: 
d'une  autre  part  la  prétendue  Réforme 
qui  posa  théologiquement  le  principe  de 
l'égoïsme,  d'où  résultèrent  ces  inévita- 
bles conséquences,  les  doctrines  absolu- 
tistes au  service  des  rois,  les  passions 
anarchiques  parmi  les  peuples  ;  un  détour 
de  trois  siècles,  par  des  chemins  pleins 
de  larmes  et  de  sang,  dans  la  marche  de 
l'humanité. 

V  Entre  cet  âge  héroïque  qui  touche  à 
son  terme  et  cet  âge  organique  qui  va 
s'ouvrir;  entre  le  monde  qui  finit  et  celui 
qui  commence,  nous  avons  vu  beaucoup 
de  confusion,  de  vide  et  de  mouvement, 
et  comme  une  image  du  chaos.  A  côté 
des  ruines  qui  viennent  de  se  faire  se 
montrent  des  constructions  récentes,  et 
quelquefois  de  vastes  lacunes  :  dans 
l'ordre  politique  des  institutions  qui  res- 
tent debout,  tandis  que  s'élèvent  des 
institutions  contraires^  d'autres  qui  sont 
tombées  et  que  rien  ne  remplace  :  dans 
le  domaine  intellectuel  les  notions  ad- 
mises jusque  là  se  décomposent  sous 
l'effort  de  l'analyse,  et  déjà  la  synthèse 
élaborant  d'autres  conceptions  plus  com- 
plexes :  dans  la  plupart  des  esprits  la 
lassitude  de  ce  qui  doit  bientôt  n'être 
plus,  l'impatience  de  ce  qui  va  être;  des 
regrets  inutiles,  des  espérances  qui  se- 
ront trompées,  une  inquiétude  univer- 
selle. Et  nous  avons  conclu  que  le  siècle 
que  nous  venons  de  décrire  est  un  siècle 
de  transition,  une  de  ces  époques  où  la 
nécessité  se  fait  sentir  d'abandonner 
l'ordre  social  existant  devenu  trop  étroit 
pour  le  développement  de  l'activité  gé- 
nérale, et  d'en  fonder  un  autre  sur  des 
proportions  plus  savamment  calculées; 
où  ces  tendances  instinctives  qui  gouver- 
nent la  multitude  à  son  insu,  et  qui  sont 
la  manifestation  des  volontés  du  ciel , 


OZANAM.  381 

ont  changé  la  direction.  Alors  s'il  était 
permis  de  soulever  les  voiles  de  l'invi- 
sible et  d'assister  au  conseil  éternel,  on 
entendrait  comme  le  prophète,  celui  qui 
est  assis  sur  le  trône,  proférer  ces  pa- 
roles :  «  Yoici  que  je  fais  toutes  choses 
nouvelles.  » 

Or,  une  telle  époque  pleine  d'imposans 
spectacles,  de  douleurs,  de  joies,  de 
craintes  et  de  désirs  devait  être  vue, 
comprise  ,  exprimée  ;  elle  devait  rencon- 
trer une  ou  plusieurs  intelligences  d'élite 
qui  eussent  conscience  d'elle  et  lui  ren- 
dissent témoignage.  Car  la  société  a 
besoin  du  génie  comme  la  création  a 
besoin  de  l'homme  pour  se  réfléchir  en 
lui  et  parler  par  sa  voix.  D'ailleurs,  au 
moment  où  disparaissaient  les  œuvres  du 
passé,  il  fallait  qu'au  moins  s'en  conser- 
vassent les  souvenirs  ,  afin  que  la  chaîne 
morale  qui  unitles  générations  entre  elles 
ne  fût  pas  rompue  ,  afin  de  satisfaire  au 
devoir  de  cette  piété  filiale  sans  laquelle, 
pour  les  nations  comme  pour  les  familles, 
il  n'y  a  pas  de  longue  vie.  Et  si  ces  sou- 
venirs étaient  héroïques,  s'ils  étaient  des 
exemples  et  des  enseignemens,  il  fallait 
qu'ils  fussent  préservés  avec  soin  non 
seulement  de  l'oubli,  mais  plus  encore 
de  la  dégradation  qu'ils  pouvaient  subir 
dans  les  réminiscences  des  hommes  vul- 
gaires. Aux  approches  d'un  avenir  labo- 
rieux il  était  bon  que  les  vagues  pres- 
sentimens  répandus  dans  la  foule  se  for- 
mulassent en  sages  prévisions,  et  que, 
annoncées  d'avance,  les  épreuves  inspi- 
rassent moins  de  terreur,  les  succès  moins 
d'orgueil.  Il  étîit  bon,  quand  la  face 
extérieure  des  événemens  allait  changer, 
de  rappeler  qu'il  y  a  des  idées  et  des 
sentimens  qui  ne  changent  pas,  et  qui 
demeurent  le  point  de  ralliement  des 
âmes  généreuses. 

Ces  fonctions  sont  excellemment  celles 
de  la  poébie,  surtout  de  cette  poésie  que 
les  anciens  nommaient  Epique  et  que 
nous  appelons  Sociale.  Les  Muses  du  pa- 
ganisme étaient  filles  de  la  Mémoire;  ses 
poètes  (yales)  lisaient  dans  l'avenir.  Leur 
langage  était  une  sainte  et  primitive  phi- 
losophie :  (c  Fuit  hœc  sapientia  qiion- 
darn  (1).  »  Le  Christianisme  n'attribue 
pas  à  la  poésie  une  moins  noble  destina- 

(I)  Horace,  Art  poét. 


382 


tion.  Elle  n'est  pas  pour  lui  un  écho  mé- 
lodieux, mais  servile  ,  des  voix  qui  ré- 
sonnent à  l'entour,  l'expression  flatteuse 
des  passions  et  des  opinions  contempo- 
raines. C'est  la  forme  humaine  la  plus 
parfaite  du  Verbe,  qui  éclaire  quiconque 
vient  en  ce  monde.  C'est  un  mode  d'ins- 
piration inférieur,  mais  analogue  à  celui 
des  prophètes,  qui,  du  haut  de  la  région 
des  vérités  éternelles,  découvre  à  la  fois 
les  temps  accomplis  ,  présens  ou  futurs, 
et  les  rapproche  dans  une  confusion  su- 
blime pour  immortalifer  les  premiers  , 
expliquer  les  seconds  ,  instruire  les  au- 
tres. C'est,  pour  ob'ir  à  cette  inspira- 
tion ,  une  parole  harmonieuse ,  énergi- 
que ,  rapide  à  se  propager,  facile  à  s'en- 
raciner dans  la  mémoire  de  ceux  qui  l'en- 
tendent :  ille  ne  craint  ni  ie  fer  ni  la 
flamme  qui  renversent  les  monumens  ,  ni 
la  vétusté  qui  flétrit  les  plus  éblouissantes 
peintures  et  qui  mutile  les  marbres  ani- 
més par  le  ciseau;  elle  ne  craint  que  le 
silence  ,  qui  jamais  ne  se  fera  copjplf^te- 
ment  sur  la  terre  qu'après  le  dernier  sou- 
pir du  dernier  homme.  C'est,  enfin,  une 
puissance  qui  est  forte,  parce  qu'elle  est 
douce  .  qui  s'empare  aisément  des  cœurs 
et  conlrainl  les  raisons  les  plus  allières 
à  se  rendre  captives  ;  qui  sait  fane  aimer 
et  croire,  et  qui  f  it  le  mal  si  elle  n'opère 
le  bien. 

Donc  la  poésie  a  sa  mission  à  remplir 
ici-bas.  à  des  heures  que  la  Providence  a 
marquées  :  une  de  ces  heures  solennelles 
se  rencontra  à  l'époque  dont  nous  avons 
fait  l'his'oire.  Le  treizièuie  siècle  qui 
passait, et  lequatorzièmequi  ôllait  venir, 
semblaientdire  tous  deux  :  «  Qu'un  grand 
poète  soit  !  »  e!  Dante  fut. 

Et  maintenant  se  présente  'e  lui-même 
un  rapprochemeiil  qui  no  manque  ni 
d'intérêt  ni  de  grandeur.  Ces  quatre  ûges 
de  la  chrétienté  dont  nous  avons  rapide- 
ment tracé  la  succession  ,  l'.mliquité  les 
parcourut  aussi  ,  quoiqu'en  un  cercle 
plus  étroit  el  sous  des  auspices  moins 
iicurcux.  Après  donc  l'ûge  barbare  el 
l'âge  héroïque  ,  il  y  eut  un  temps  où  la 


SIÈCLE  DE  DANTE,  PAR  M.  OZANAM. 

Grèce ,  satisfaite  d'avoir  essayé  ses  forces 
dans  sa  première  lutte  avec  l'Asie,  au 
siège  de  Troie,  s'était  repliée  sur  elle- 
même  :  le  pouvoir  théocratique  n'avait 
plus  qu'une  faible  part  dans  le  gouverne- 
ment des  peuples  ;  les  monarchies  com- 
mençaient à  chanceler  sous  l'effort  du 
génie  républicain;  l'art  était  perdu  de 
ces  gigantesques  constructions  cyclo- 
péennes  dont  les  restes  nous  étonnent  ; 
les  derniers  poètes  de  l'école  d'Orphée 
étaient  morts  sans  laisser  de  disciples. 
Mais  alors  aussi  les  jours  n'étaient  pas 
loin  qui  devaient  voir  naître  Lycurgue, 
Thaïes,  Hésiode,  Tyrtée  ;  oîi  commence- 
rait un  âge  d'organisation  politique,  de 
travaux  scientifiques,  de  créations  artis- 
tiques et  littéraires  par  lesquelles  la 
Grèce  se  préparait  une  ère  de  conquêtes 
sous  Alexandre,  et  de  domination  intel- 
lectuelle sous  les  Plolémée.  Il  y  eut  donc 
une  époque  de  transition.  Il  fallait  qu'elle 
fût  représentée  par  un  homme  qui  se 
constituât  l'héritier  des  générations  étein- 
tes et  l'initiateur  de  générations  nouvel- 
les ,  qui  conservât  à  sa  jeune  patrie  la  mé- 
moire de  ses  ancêtres  célébrant  leurs  ex- 
ploits, et  peut-être  la  liberté  de  ses  enfans 
en  les  ralliant  par  une  communauté  de 
traditions  glorieust  s  pour  combattre  un 
jour  l'invasion  de  la  tyrannie  persane; 
qui,  au  milieu  de  la  corruption  croissante 
des  dogmes  primitivement  révélés  à  l'hu- 
manité, sauvât  quelques  unes  des  croyan- 
ces communes  aux  populations  asiatiques, 
grecques  et  italiennes,  et  du  moinsquel- 
ques  préceptes  épar.i  de  la  morale  éternel- 
le, seule  garantie  de  la  durée  des  sociétés; 
qui  fût,  en  un  mot,  ie  poète  théologien  de 
l'antiquilépaïenne:  Homère  se  rencontra. 
Il  est  donc  permis  de  dire  que  Dante 
es!  l'Homère  du  Christianisme. Toutefois, 
nous  ne  comparons  ici  que  la  destina- 
tion qui  leur  fut  donnée,  non  la  manière 
dont  ils  l'accomplirent.  JNous  avons  dit 
la  place  que  le  poète  devait  tenir  dans 
son  siècle,  nous  dirons  ailleurs  la  place 
que  le  siècle  tint  dans  le  poème. 

A.  F.  OzANAM, 


Mtoai  ■ 


M.  DE  LA  GOURNERIE. 


383 


L'ITALIE  LITTERAIRE. 

PREMIER  ARTICLE. 


Avant  de  parler  des  auteurs  italiens  et 
de  leurs  ouvrages,  il  est  naturel  de  pré- 
senter en  perspective  un  aperçu  de  l'Ita- 
lie, avec  son  caractère,  ses  mœurs,  ses 
arts,  le  développement  de  sa  littérature, 
de  grouper  les  accidensdu  tableau,  afin 
que  le  personnage  qui  vous  occupe,  au 
lieu  d'apparaître  isolé,  trouve  de  suite 
sa  place  dans  cet  harmonieux  ensemble. 
Les  œuvres  d'un  peuple  se  tiennent  tou- 
tes ;  elles  ont  toutes  cette  expression 
commune  qui  fait  reconnaître  les  mem- 
bres d'une  même  famille.  S'parez-les  les 
unes  des  autres,  et  beaucoup  des  traits 
qui  les  distinguent  seront  à  peine  com- 
pris. Une  tour  antique,  un  vieux  donjon 
présentent  un  tout  nouvel  intérêt,  lors- 
qu'on apprend  les  événemens  dont  ils  fu- 
rent le  théâtre,  et  l'histoire  de  leur  go 
thique  architecture. 

Ce  qui  fait  à  l'Italie  une  position  sin- 
gulièrement élevée  en  Europe,  c'est  son 
ancienne  primauté  dans  toutes  sortes 
d'arts  et  de  sciences.  Elle  marcha  cons- 
tamment à  la  tête  de  la  civilisation  au 
moyen  âge;  morcelée  en  pelitsÉtats,  on 
la  vit  éclipser  les  plus  vastes  pays  par  la 
multitude  de  ses  palais  ei  l'éclat  de  ses 
richesses;  champ  de  bataille  ouvert  à 
l'ambition  des  grandes  puissances,  elle 
communiqua  aux  ennemis  qui  la  dévas- 
taient le  goût  des  nobl  -s  travaux  et  les 
secrets  de  ses  découvertes^  ;  esclave,  vain- 
cue, dépouillée,  réduite  à  envoyer  ses 
enfans  quêter  leur  pain  dans  les  cours 
étrangères,  ce  fureiit  c»-s  eiifans,  ces 
émigrés  qui  donnèrent  partout  l'éveil 
aux  intelligences,  attisèrent  partoui;  le 
feu  sacré  de  l'élude,  enseignèrent  les 
arts,  la  jurisprudence,  la  navigation,  les 
mathématiques,  et  conquirent  même  des 
royaumes  aux  souverains  qui  les  sou- 
doyaient. C'est  chose  remarquable,  en 
effet,  que  non  seulement  l'Amérique  ait 
été  découverte  et  nommée  par  des  Ita- 
liens, mais  encore  que  les  trois  princi- 
pales dominations  qui  s'y  établirent  y 
aient  été  implantées  par  des  Italiens: 
celle  de  l'Espagne,  par  CliristopUe  Co- 


lomb de  Gênes  ;  celle  de  la  France,  par 
Jean  Verazzani  de  Florence;  et  celle  de 
l'Angleterre,  par  les  deux  Cabotti  de 
Venise.  C'était  déjà  à  un  Italien,  à  Gioja 
d'Amalfi,  si  l'on  croit  une  vieille  tradi- 
tion, qu'était  due  l'invention  de  la  bous- 
sole; c'était  à  un  Italien  qu'on  rapportait 
la  découverte  des  lunettes;  et  Copernic, 
Galilée,  n'étaientce  pas  des  Italiens? 

Dans  une  autre  partie  des  connaissan- 
ces humaines,  qui  ne  sait  la  célébrité  de 
l'école  de  Salerne ,  et  des  Musandinus, 
des  Maurus,  les  médecins  les  plus  illus- 
tres ,  dignes  précurseurs  des  Morgagni  et 
des  Fiillope?  Au  douzième  et  au  trei- 
zième siècle,  on  venait  de  tout  pays  à 
Salerne  ;  c'est  !à  que  notre  fameux  Gilles 
de  C'jrbeil  avait  été  ini  ié  aux  mystères 
de  son  art,  et  que  de  fois  ne  se  plut-il 
pas  à  épancher  dans  ses  vers  le  souvenir 
de  Salerne  ,  dont  la  beauté  brillait  par 
tout  le  monde,  ville  peuplée  de  docteurs 
régie  par  des  docteurs  ,  et  embaumée  du 
parfum  de  mille  plantes  qu'y  avait  as- 
semblées dans  de  rians  jardins  le  culte 
delà  médecine/ 

Cujus  forma  nitet  lalè  diffusa  per  orbem  , 
Quam  medicinalis  ralio,  quam  physicus  ordo 
Incolit  alque  régit,  quam  noslra;  providus  artis 
Culius  odoriferis  specierum  imbalsamal  hortis. 

Rappellerai-j?  maintenant  les  universi- 
tés de  Pise,  de  Padoue,  de  Pavie,  de  Pé- 
rouse,  mais  surtout  celle  de  Bologne,  la 
plus  ancienne,  la  plus  renommée,  qui  ne 
reconnaissî'.it  d'aînée  que  r^otre  tant  cé- 
lèbre univeisité  de  Paris?  C'est  ià  ,  c'est 
dans  ces  enceintes  sacrées  que  retenti- 
rent les  voix  du  professeur  Azzo,  autour 
duquel  se  pressaient  dix  mille  élèves;  du 
glossateur  Accurse;  du  spirituel  Odo- 
fredo  ;  de  Bartole  et  de  Baldos,  les 
géans  de  la  jurisprudence;  de  Sigoniusj 
d'Alciat;  de  Pancirole,  et  de  tous  cessa- 
vans  dont  la  seule  gloire  suffirait  pour  il- 
lustrer leur  patrie.  L'université  de  Paris 
vit  même  souvent  alors  des  Italiens  oc- 
cuper ses  chaires  de  théologie  et  de  droit 
civil  j  elle  s'enorgueillit  long-temps  d« 


384  L'ITALIE  LITTÉRAIRE, 

pouvoir  offrir  à  ses  élèves  les  leçons  de 
Pierre  Lombard,  l'auteur  du  Livre  des 
Sentences;  d'Anselme,  de  Lanfranc,  de 
Saint-Thomas,  de  Saint-Bonaventure ,  du 
bienheureux  Gilles  Colonne,  d'Anni- 
baldi ,  de  Beroalde.  La  France  accueillait 
noblement  ces  étrangers  comme  un  prêt 
de  l'Italie,  sauf  à  le  lui  rendre.  Ce  n'est 
pas,  en  effet,  sans  un  certain  sentiment 
d'orgueil  national  que  nous  voyons  à 
celte  époque  les  troubadours  de  la  Pro- 
vence faisant  bégayer  leurs  chants  aux 
muses  encore  timides  de  la  Lombardie 
et  de  la  Romagne.  Les  écoliers  de  Bolo- 
gne applaudissaient  déjà  aux  graves  en- 
seignemens  de  Guillaume  Durant,  évo- 
que de  Mende;  et  le  temps  devait  venir 
où  les  échos  de  la  vieille  Rome  se  fati- 
gueraient à  redire  les  louanges  prodi- 
guées par  l'enthousiasme  italien  à  Marc- 
Antoine  Muret,  notre  savant  compa- 
triote. 

Il  est  bien  regrettable  que  les  jalousies, 
que  les  rivalités  de  peuple  à  peuple,  les 
empêchent  souvent  de  se  rendre  justice 
les  uns  aux  autres.  Ainsi,  la  plupart  des 
critiques  italiens,  en  exaltant  quelque- 
fois outre-mesure  les  talens  et  les  chefs 
d'œuvre  des  écrivains,  des  artistes  de 
leur  pays,  déprécient  ceux  de  la  France 
avec  une    outre-cuidance  d'amonr-pro- 
pre  qui  peut  nous  paraître  étrange,  mais 
ne  saurait  certainement  nous  blesser.  La 
position  de  la  France  est  faite ,  et  elle  est 
telle  que  nous  n'aurions  aucun  intérêt  à 
dissimuler  les  mérites  de  nos  voisins  ou 
de  nos  ennemis.  Si  iious  n'avons  pas  été 
les  premiers  à  porter  le  flambeau  de  la 
science  de  par  le  monde,  peut-être  nous 
accordera-ton  qu'une  fois  saisi,  nous  en 
avons  fait  jaillir  de  plus  vives  étincelles  : 
si  on  nous  oppose   Dante,  Arioste,  Le 
Tasse,  qui  aura-t  on  à  nous  citer,  lorsque 
nous  nommerons  Labruyère,  L^fontaiiic. 
Corneille,    Pascal,    Molière,    Buffon  et 
notie  grand  l'iossuet?  Soyons  donc  fiers 
réciproquement  de  nos  succès,  de  nos 
triomphes,  mais  (jue   ces  triomphes  ne 
nous  éblouissent  pas  au  point  de  nous 
cacher  ceux  des  rivaux  qui  luttent  avec 
nous  dans  la  carrière. 

Avant  de  jjarler  de  la  littérature  ita- 
lienne, une  question  se  présente  :  Quelle 
a   été   l'origine  de    la    langue    toscane? 

étail-ce  la  languQ  du  pçupic  sou»  la  lè- 


publique  et  les  empereurs  romains, 
comme  l'ont  prétendu  Bruni-l'Arétin,  le 
Quadrio  et  le  cardinal  Bembo?  n'est-ce 
qu'une  dérivation  simple  et  naturelle  du 
latin  ,  corrompu  et  modifié  par  les  âges  ? 
serait-ce  un  amalgame  de  l'idiome  de 
Rome  avec  ceux  des  Barbares  qui  se  dis- 
putèrent l'Italie?  Bruni  et  ceux  qui  par- 
taient son  opinion  s'appuient  sur  ce  fait, 
que  les  comédies  de  Plaute  et  de  Té- 
rence ,  où  le  poète  a  mis  en  scène  des 
personnes  du  peuple,  présentent  des  ex- 
pressions et  des  formes  de  langage  tout 
italiennes .  Mais,  pour  en  conclure  que  le 
toscan  fût  dès  lors  le  patois  vulgaire,  il 
faudrait  que  Piaule  et  Térence  eussent 
fait  parler  leurs  Darus  et  leurs  Syrus  non 
point  en  mauvais  latin ,  mais  en  bon  tos- 
can, de  même  que  Molière  a  mis  du  gas- 
con dans  la  bouche  de  quelques  uns  de 
ses  valets,  et  Goldini  du  vénitien  dans 
celles  de  ses  arlequins  et  de  ses  Colom- 
bine. 

L'observation  de  Bruni  n'est  pas  ce- 
pendant sans  intérêt  et  sans  quelque  vé- 
rité. Il  est  certain  que  le  latin  des  rues 
avait  plus  d«  rapport  avec  l'italien  que  le 
latin  des  écoles.  Le  peuple  aime  généra- 
lement les  comparatifs,  les  diminutifs, 
les  mots  composés  enfin  qui  changent 
d'expression  par  la  terminaison  qu'on 
leur  donne:  avec  une  extrême  vivacité 
dans  les  idées,  il  aime  que  sa  parole  soit 
souple  et  élastique  comme  ses  idées, 
pour  en  rendre,  si  je  puis  dire,  toutes 
les  sinuosités  et  tous  les  contours.  Or, 
c'est  là  un  des  caractères  qui  distinguent 
éminemment  la  langue  toscane,  et  révè- 
lent tout  d'abord  son  origine  popu- 
laire (I).  Qu'il  y  a  de  grâce  et  de  finesse 
dans  ces  transformations  d'un  mot  prêt  à 
se  plier  aux  impressions  les  plus  délica- 
tes, en  pivotant  sur  sa  racine:  Ragazzo, 
garçon  :  j-agazzotlo,  petit  garçon  ,•  ragaz- 
zino ,  gentil  petit  garçon;  ragazzanio , 


(l)  (ju'on  prenne  garde  ici  à  ma  pensée  :  toutes 
les  langues  ont  sans  duute  une  origine  populuire  , 
mais  lorsque  les  Acuiiéniies  s'en  sont  emparées  et 
ont  prétendu  les  faire  passer  au  lit  de  Procusle,  il 
se  forme  alors  un  patois  vulgaire  qui  se  différencio 
surtout  de  la  langue  re\'ue  par  les  caractères  que 
j'ai  signalés.  .Si  le  patois  \ieiii  i  prendre  le  dessus  et 
à  dominer  long-temps  sans  principes  et  sans  règle  , 
il  conserve  nécessairemenl  ensuite  quelques  uns  de 
ses  caractv'rv3  primiiirii. 


PAR  M.  DE  LA  GODRNERTE. 


38S 


mauvais  girçon.  IVVsl  ce  pns  là  le  peuple 
dénaturant  les  mois  suivant  ses  besoins, 
mais  de  sorte  à  6lre  toujours  faciltmenl 
compris? 

Une  autre  remarque,  c'est  que'e  peu- 
ple affectionne  singulière  i  ent  les  pro- 
noms :  ils  donnent  plus  de  personnalité, 
plus  d'importance  aux  discours.  Aussi  les 
voit  on  beaucoup  plus  u-ilés  dans  l^^s  co- 
méd'es  de  Tt-rence  que  d<ins  les  bisloires 
de  Tacite  ;  or.  les  pronoms  sont  d'un  em- 
ploi infiniment  plus  fréquent  dans  la 
langue  toscane  que  d^ns  le  lalin. 

Enfin,  le  peuple  aime  les  désinencfs 
sonores,-  car  le  peuple  crie,  et  Ion  sait 
que  t:>us  les  mots  italiens  se  terminent 
par  des  voyelles,  ^'e  scrail-il  doi  c  pas 
possible  qu'au  milieu  des  guerres,  des 
ruines,  de  la  tiispcr^ion  de>  écoles  qui 
signalèrent  l'invasion  des  B.n  bar."s  el  les 
siècles  suivans,  la  langue  du  peuple  ait 
empiété  de  jour  en  jour,  se  diversitiant . 
se  mcdifiant  en  raison  même  du  plus 
grand  abandon  dans  lequel  gisait  'a  lan- 
gue primitive?  Car,  i  our  croire  que  b  s 
Huns,  les  H*^rules,  les  Lombards  aient 
fourni  leur  contingent  de  mots  du  nord 
à  cette  langue  éclose  parmi  les  fleurs  du 
midi,  il  faudrait  supposer  que  cette  lan- 
gue nouvelle  fût  plus  rude,  moii.s  bar- 
monieuse  que  la  latine,  puisquelle  se 
serait  allée  aux  idiomes  âpres  el  sifflans 
des  contrées  septentrionr.les.  Or,  c'est 
précisément  le  contraire  qu'on  observe  : 
le  latin  a  perdu  de  son  énergie,  de  sa 
concision ,  de  sa  vigueur,  en  se  métamor- 
pbosant,  pour  acquérir  plus  de  grâce, 
de  redondance  et  de  mélodie.  Pse  devrait- 
on  pas  d'ailleurs  trouver  dans  litalien 
des  rudimens  des  langues  du  nord,  si  ces 
langues  avaient  participé  à  sa  forma- 
lion? 

J'en  reviens  donc  à  l'opinion  déjà  émise 
par  le  savant  Maffei ,  que  l'italien  est  le 
latin  vulgaire,  modifié,  dénaturé  par 
huit  siècles  de  barbarie  el  d'ignoranc  e. 
Ces  modifications  n'eurent  point  lieu  de 
front,  si  je  puis  dire,  et  elles  ne  se  firent 
point  uniformément j  cbaque  province, 
cbaque  ville  y  mit  du  sien,  et  eut  son 
diabcle  à  part,  dialecte  incult-^,  cban- 
geant ,  sans  règles  et  sans  principes.  Les 
Provençaux  fu.  ent  bs  premiers  à  "avoir 
un  idiome  fixe,  et  ils  duient  cet  avan- 
tage aux  poètes  que  firent  surgir  tout-à- 

TOMR  IV.  —  RO  2Ï.   i857. 


coup  les  libéralités  de  leurs  petits  prin- 
ces. Dès  le  commencement  du  douzième 
siècle,  Foulques  de  Marseille  et  Bernard 
de  Ventad  ur  écrivaient  des  canzoni  à 
rbonn<iur  de  la  belle  Adélasie  de  Barrai 
et  de  la  datiie  de  Salures.  Ces  canzoni 
étaient  lifr.éc  s.  usage  renouvelé  des  der- 
niers temps  de  la  littérature  roma-ne;  et 
ce  qui  était  plus  remarquable,  au  lieu 
de  la  cadence  métrique  produite  par  l'a- 
gincenient  des  longues  et  des  brèves  qui 
consliîuait  le  vers  grec  et  latin,  elle» 
présentaient  une  poésie  nouvelle,  repo- 
s  nt  foute  dans  le  nombre  des  syllabes  et 
dans  des  repos  voulus,  que  soutenait 
hiureusement  l  barmonie  de.  consonan- 
ces. C'était  là  un  système  de  versification 
tout  neuf,  se  prêtai  t  d'ailleurs  merveil- 
leusement biin  au  cbant et  à  l'expression 
des  pensées  douces  et  suaves.  Un  sir- 
vente,  une  cnnzone  à  couplets  égaux  .  aux 
rimes  sonores,  cbantés  le  soir  par  un  gai 
troiibadour,  avec  accompagnement  de 
rebec  ou  de  citliare,  étaient  faits  pour 
cbarmer  davantage  bs  imaginations  che- 
valeresques de  l'époque,  que  les  odes 
latines  et  les  églogues  virgiliennes  que 
soupiraient  encore  quelques  avortons  des 
éco'es. 

Aussi  le  succès  des  troubadours  fut  il 
immense;  ils  allaient  de  ville  en  ville,  de 
palais  en  palais  ,  choyés,  fêtés,  célébrant 
el  courtisant  les  belles,  et  ne  bornant 
pas  leur>  prouesses  au  royaume  d'.\rles, 
au  comté  de  Toulouse ,  et  aux  cours  d'a- 
mour de  Romanin  et  de  Pierrefitte.  L'Ila- 
lirt,  avec  ses  grands  seigneurs  opulens, 
généreux,  avec  ses  nobles  dames  qui  se 
souvenaient  cnc(  re  des  belles  (ormes  ro- 
maines, avec  son  peuple  amoureux  de 
mé'odie  et  de  plaisir,  était  pour  eux  ua 
champ  faci  e  à  exploiter.  Ou  les  vit,  en 
effet,  s'y  répandre  en  fouie.  Durant  tout 
le  treizième  siècle,  les  cours  des  comtes 
de  Savoie,  des  marquis  de  Montferrat  et 
d'Esie,  applaudirent  aux  défis  qu'ils  se 
portaient  les  uns  aux  autres  et  à  leurs 
joules  solennelles.  Azzo  VIT  d'Esté  lesap- 
pelait  à  Ferrare,  les  comblait  d'hon- 
nturs,  et  les  troubidours  acquittaient  la 
d  lie  de  la  reconnaissance  en  odes  hé- 
roïque i  et  en  cliants  d'amour. 

E.KC'tés  par  les  joyeuses  aventures,  par 
les  succès,  par  les  triomphes  de  ces  fils 
du  Gai  Savoir,  Ips  Italiens,  sans  idiome 

'SI, 


386 


formé,  sans  littérature,  se  prirent  à 
chanter  eux  aussi  sur  le  mode  de  la  Pro- 
vence. ]Nicolet(o  de  Turin,  Boniface 
Calvi,  Albert  Malespina,  Percivalle  Do- 
ria,  mais  surtout  Sordello  de  Man'oue, 
devinrent  de  célèbres,  d'illustres  rivaux 
des  Raimbaud  de  Vaqueyras,  des  Ray 
mond  d'Arles,  des  Aymar  de  Péguilain, 
qui  avaient  long-temps  fait  les  délices 
des  cours  de  Saluées,  de  Turin  et  de  Fer- 
rare.  Mais  il  est  à  remarquer  que  ce 
mouvement  d'enthousiasme  pour  la  poé- 
sie provençale  resta  concentré  dans  les 
provinces  septentrionales  de  l'Italie  : 
Florence,  Rome,  Naples  et  la  Sicile, 
plus  éloignées  du  centre  de  celte  littéra- 
ture exotique,  y  demeurèrent  étrangères. 
Leurs  dialectes  continuèrent  donc  à  se 
développer,  à  se  perfectionner,  tantôt 
par  l'influence  des  cours  et  la  générosité 
des  souverains,  tantôt  par  les  luttes  de 
la  tribune.  Frédéric  II  régnait  à  INaphs; 
prince  incrédule,  despote,  mais  qui 
portait  dans  son  amour  pour  la  science 
et  les  lettres  toute  la  passion  qui  le  do- 
minait contre  ses  ennemis  et  principale- 
ment contre  l'Eglise.  Avec  l'aide  de  son 
célèbre  chancelier,  Pierre  Desvignes,  il 
fondait  des  écoles,  encourageait  les  no- 
bles études  et  récompensait   les  succès. 

<  L'empereur  Frédéric,  est-il  dit  dans 
«  une  antique  nouvelle,  fut  un  très  noble 
f  seigneur,  et  la  foule  de  ceux  qui 
4  avoient  quelque  bonté  venoit  à  lui  de 
t  toutes  parts  ;  car  l'homme  donnoit 
«  moult  volontiers  et  faisoit  toujours 
f  bon  visage  ,  et  qui  avoit  talenî  quelcon- 

<  que  venoit  à  lui,  trouvères,  sonneurs, 
«  beaux  parleurs,  hommes  d'art,  joû- 
«  teurs,  comédiens,  gens  de  toute  es- 
(  pèce.  > 

Cependant  la  poésie  vulgaire  avait  fait 
son  apparition  en  Sicile  vers  la  fin  du 
douzième  siècle.  Frédéric  l  encouragea  ; 
lui-même  et  Pierre  Desvignes  ciiantèrent 
sur  le  nouveau  modej  et,  comme  la  cour 
devint  le  sanctuaire  de  celle  littt'ralure 
naissante,  on  rappela  sicilienne,  nom 
que  plus  tard  la  gloirn  de  Pétrarque, 
Dante  et  IJoccace  lit  changer»  n  celui  de 
toscane.  Ces  ébauciies  grossières  <'t  cel- 
les pli:s  heureuses  de  (iui.  iscelli,  de  Ca- 
valcanli,  de  (liiiltore  d'Arczzo  et  dt^ 
saint  François  d'Assises,  eurent  cet  in»- 
uiens»'  efn  du  délorminer  ^(mi  a  },eii  une 


L'ITALIE  LITTÉRAIRE, 

langue  commune,  pocliqae,  littéraire, 
au  milieu  de  tous  les  dia'ectes,  et  de  la 
faire  profiter  des  beautés  de  chacun 
d'eux. 

Yoilà  où  en  était  l'Italie  ,  au  commen- 
cement du  quatorzième  siècle,  et  c'est  ici 
qu'apparaît  la  grande  figure  du  Dante; 
Dante  Alighieri  saisit  cet  idiome  à  peine 
formé;  il  le  modifia,  l'agrandit,  le  fa- 
çonna dans  sa  main  comme  de  la  cire. 
Arcfent  républicain,  il  sut  donner  de  l'é- 
nergie et  de  la  concision  à  la  langue  la 
pius  redondante  et  la  plus  harmonieuse; 
théologien,  philosophe,  ii  lui  fit  exprimer 
les  idées  les  plus  abstraites  avec  majesté 
et  avec  grandeur;  poète  à  l'étrange  mais 
sublime  imagination,  il  la  rendit  élo- 
quente pour  l'amour  comme  pour  la 
haine,  pour  la  pitié  comme  pour  la  ter- 
reur. La  Divine  Conicdie  deyiul  dès  lors 
le  lexique  de  la  langue  nouvelle  :  car  il 
n'y  avait  plus  rien  à  retrancher  ni  à  ajou- 
ter apiès  un  tel  génie  et  une  telle  œu- 
vre (I). 

Pétrarque  vint  alors;  nu!  homme  ne 
jouit  davantage  de  sa  renommée  et  ne  la 
savoura  à  plus  longs  traits  que  Pél  rarque  ; 
mais,  chose  bizarre  !  même  depuis  la  Di- 
i'ine  Comédie,  les  poésies  en  langue  vul- 
gaire n'f'taient  considérées  encore  que 
comme  des  jeux  d'esprit,  bons  tout  au 
pius  pour  des  adolescens  ,  et  Pétrarque 
ne  vil  dans  les  siennes  qu'une  folie  de 
jeunesse.  Il  y  avait  dans  les  universités 
naissantes,  et  parmi  Us  littérateurs  sa- 
vans,  une  recrudescence  d'amour,  de 
culte  pour  le  latin.  C'était  en  latin  que 


(1)  Je  ne  sais  ce  que  les  Italiens  pensent  des  vers 
suivans  de  Lamartine. 

Ta  langue  modulant  des  sons  mélodieux 
A  perdu  fàpreté  de  les  rudes  aicux  ; 
Douce  comme  un  lliitteur,  fausse  comme  un  escIOTe, 
Tes  fers  en  ont  usé  facceul  nerveux  et  grave; 
El  semblable  au  serpenl  dont  les  nœuds  assouplis 
Du  sol  fangeux  qu'il  couvre  imitent  tous  les  plis  , 
Façonnée  à  rauqx-r  par  un  long  esclavage, 
Elle  se  prostitue  au  plus  scrvilo  usage; 
Et,  s'exlialanl  sans  force  en  stériles  accens  , 
Ne  fait  qu'amollir  l'dme  cl  caresser  les  sens. 

Ces  vers  ,  il  faut  le  dire  ,  sont  mis  dans  la  l)ouclio 
de  Byron ,  mais  (juellc  qu'en  soit  l'origine,  je  les 
iKiUve  exagérés  et  injustes.  Que  la  langue  italienne 
ail  pour  priii(i[)iiiix  raiactércs  la  grilce,  la  redon 
dance,  la  méluncolie,  ccst  chose  incontestée  :  qu'elle 
soit  di/ucf  comme  uti  pniKmr,  cela  pcul-^trc^  uiaii 


PAR  M.  DE  LA  GOURNERIE. 


387 


Pétrarque  correspondait  avec  Guillaume 
de  Paslrengo,  avec  le  roi  Robert,  avec 
Jacques  Colonne  ;  c'était  en  îalin  qu'il 
écrivait  ses  But  cliques  et  son  Epopée  de 
VJfrica  qui  lui  valut  la  couronne  de 
lauriers  au  Capitule.  L'amour  de  Pétrar- 
que pour  Laure  le  servit  mieux  que  ses 
inclinations  de  savant  :  c'est  par  lui  qu'il 
devint  un  des  pères,  un  des  modèles  de 
la  langue  italienne;  qu'il  donna  à  cette 
langue  une  élégance,  une  suavité,  une 
morbidesse  égales  à  la  force  et  à  la  puis- 
sance qu'elle  tenait  de  l'Alighieri;  et 
qu'il  obtint ,  après  sa  mort ,  CPtte  célé- 
brité que  lui  avaient  valu,  dura.it  sa  vie, 
quelques  (..of^sies  latines  sans  verve  tt 
sans  f)  aîcheur. 

Or,  pendant  que  la  poésie  acquérait 
ainsi,  presque  d'un  seul  coup,  toule  sa 
perftction,  la  prose  au  dessus  du  patois 
vulgaire  s'anoblissait,  s'assoupli  sait  en- 
tre les  mains  de  Boccace,  esprit  peu 
étendu,  conte jr  cynique,  mais  spirituel 
et  enjoué ,  qui  connaissait  d'ailleurs  son 
siècle,  et  savait  qu'il  l'intéresserait  tou- 
jours en  lui  présentant  le  tableau  de  ses 
aventures  de  ruelles  avec  une  apparente 
ingénuité  et  une  moqueuse  bonhomie. 

Je  viens  de  citer  trois  grands  noms, 
trois  de  ces  noms  qui  suffisent  à  la  gloire 
d'une  époque;  el  cependant,  que  d'autres 
retentirent  alors,  influens,  considéré», 
possédant  au  plus  haut  degré  la  vertu  de 
dominer  les  masses.  Il  y  avait  une  ému- 
lation générale  que  les  rivalités  de  ville  à 
ville,  de  piince  à  prince,  s'étudiaient  à 
activer.  L  Ita'ie  était  morcelée  dès  lors 
comme  elle  l'est  à  p/ésent,  comme  elle 
le  sera  toujours.  Ce  morcellement  tient 
à  deux  Ciusesqui  ont  agi  simultanément 

fausse  comme  «n  esclave,  mais  rampante  comme  un 
serpent  sur  un  sol  fangeux,  mais  sans  force  ,  sans 
accent  nerveux  et  grave  ,  ne  faisanl  ([\x'amuUir  fdme 
el  caresser  tes  sens}  je  le  dcniaDilc,  où  Byron  a-l-il 
■vu  cela  i*  est-ce  liaiis  le  Dante  ,  dans  Machiavel , 
dans  les  combals  du  Tasse  el  de  l'Ariosle  ,  dans  les 
traités  de  Bccraria  ,  dans  les  pièces  républicaines 
d'Alfiuri'r'  —  El  s'il  ne  veut  parler  que  des  temps 
actuels ,  est-ce  dans  Foscolo  ,  Monti ,  dans  le  Carma- 
gnola  el  les  Hymnes  Sacrées  de  Mauzoni  ,  dans  les 
histoires  do  IJotla  ,  dans  les  tragédies  de  Niccolini  ? 
—  Quant  à  moi,  je  trouve  (ju'il  est  merveilleux  de 
Toir  la  langue  la  plus  moelleuse  de  riiurope  avoir 
produit  des  ouvrages  aussi  forts ,  d'un  accent  aussi 

grave  et  nerc^ux,  qu'»UCUn«  AUUO  kuguo  qui  soil 

«a  £uropct 


dès  le  jour  de  l'établissement  du  trône 
impérial  à  Constanlinople.— La  position 
géographique  de  l'Italie,  et  le  genre  d'ad- 
miHJstialion  auquel  la  plupart  de  ses 
villes  avaient  été  soumises  sous  l'empire. 
—  Quelle  unité,  quelle  force  pouvait  avoir 
l'Italie  avec  ses  frontières  menacées  par 
les  plus  puissantes  nations  de  l'Europe 
et  son  immense  littoral ,  du  moment  que 
les  Alpes  n'étaient  plus  une  barrière  in- 
franchissable, et  que  les  peuples  voisins 
avaient  acquis  cette  civilisation,  cette 
instruction,  cette  tac'ique  dont  l'absence 
les  avait  livrés  pieds  et  poii  gs  liés  aux 
armes  de  Rome!  L'Italie  est  acculée  à  la 
mer  ;  elle  l'est  de  tout  le  poids  de  l'Alle- 
magne et  de  la  France  :  pays  plus  éten- 
dus. plu:i  peuplés  qu'elle  ne  peut  l'être. 
Il  lui  faudrait  donc,  pour  exister  comme 
Etal  indépendant,  d'immenses  armées  et 
d'immenses  flottes  :  car  ses  champs  fer- 
tiles, ses  villes  florissantes  irritent  l'am- 
bition; Cor  la  réunion  de  toutes  les  pro- 
vinces sous  une  seule  couronne  la  ren- 
drait inquiétante  par  les  alliances  qu'elle 
pourrait  forQ>er  avec  l'un  de  ses  voisins, 
afin  daccabler  l'autre. 

Le  vice  de  la  position  géographique 
de  l'Italie  se  révéla  du  mom^^nt  que  le 
fantôme  de  la  puissance  romaine  n'en 
imposa  plus  aux  rois  et  aux  peuples.  Les 
barbares  fondirent  sur  cette  terre  pro- 
mise comme  sur  une  proie;  ils  se  la  par- 
tagèrent comme  un  riche  butin  ,  et  il  y 
eut,  en  quelques  années,  trois  et  quatre 
principa  ilés  différentes  dans  la  Pénin- 
sule :  principautés  subdivisées  à  leur 
tcur  entre  une  foule  de  chefs  qui,  ne  te- 
nant au  centre  coaimun  que  par  les  liens 
assci  relâchés  du  vasselage,  gouvernèrent 
despoliqutmr^nt  les  villes  et  y  trônèrent 
avec  magnificence. 

Les  villes  italiennes  avaient  pres^que 
toutes  été  mrin/c//;e*  sous  l'empire,  c'est- 
à  dire  qu'i^iUs  s'administraient  elles-mé- 
nuseï  qu'elles  jouissaient  d'une  liberté 
et  d'une  indépeiidanC'?  bien  auiie  que 
celle  qui  était  accordée  aux  provinces 
gouvernées  par  des  proconsuls.  Cette 
habitude  d'isolement  les  avait  assez  pré- 
parées, sous  quelques  rapports,  à  l'exis- 
tence à  part  que  leur  fit  la  féo  lalilé  ;  mais 
d'un  autre  côlé  les  souvenirs  qui  leur 
restaient  du  n'gime  populaire ,  de  leurs 
réglomens  couseutis,  de  Icurt»  subsides 


388 


L'ITALIE  LITTÉRAIRE,  PAR  M.  DE  LA  GOURNERIE. 


librement  vot(*s.  dpvaient  maintenir  cliez 
ollts  une  ff^rment;  tion  continue.  De  là 
les  révolutions  si  fréquentes  dans  celle 
foule  de  petits  domaines  de  là  leurs  fac 
lions  ,  leurs  luttes  intestines,  leur  pros- 
cription en  masse  ;  de  là  aussi  ,  de  celte 
existence  individuel'e,  les  haines  qu'ils 
nourrissaient  les  uns  les  autres  et  les  ja- 
lousies de  pui>sance,  de  préséance  qui 
sans  cesse  les  divisaient.   Ces  jalouNies, 
ces   haines  ne  se  taisaient  que  lor^que 
l'ennemi  commun,  descendant  du  haut 
des  Alpes  noriques,  envahissait  de  ses 
légions  les  provinces  du  nord;  et  alors 
même  con«bien  de  fois  ne  vit-on  pas  le> 
inimitiés  de  familles  remporter  sur  l'in- 
térêt commun,  et  des  I  aliensouvrir  traî- 
treu-  ement  les  portes  de  la  patrie  à  l'am- 
bition de  l'iHrar'g  r!  C'est  à  C!  tle  eau  e 
qu'appariienrent  les  grandes  querelles 
des  Guelfes  et  des  Gibelins;  les  Gibelins 
étdi.'nt  vendus  à  lempereur.  le>  Gu^-ifes 
combattaient,  sous  la  bannière  ponlili- 
cale,  pour  la  liberté  et  l'indépendance  de 
riiaie. 

A  la  fin  du  douzième  siècle,  le  triom- 
phe des  Guelfes  «^tait  complet;  lempe- 
reur ne  conservait  plus  qu'un  vain  droit 
de  suzeraineté  sur  les  réf)iibl  ques  lom- 
bardes ;    mais    ces    républiques    livrées 
à   leur  action  intérieure,  ou  bitn  ayant 
besoin  de  chefs  pour   se  combattre   les 
unes  les  auires,   devinrent,    en   peu  de 
temps,  le  patrimoine,  sinon  avoué  du 
moins  réel,  de  qutlqiies  familles.  Rome 
et  Naples  continuèrent  seules  à  être  l<^, 
siège  de  royaumes  un  peu  étendus;  la 
Toscane   était  peup  ée    de    républiques 
envieuses  et  lurbalenles;  Bologne  se  ré- 
gssait  par  des  réglemens  municipaux  , 
sous  l'influence  de  que'ques  maisons  pré- 
pondérantes; et  puis,  dans  le  nord,  en 
mettant  de   côté    les  deux  républiques 
maritimes  de   Gênes  et  de  Venise,  qui 
n'avaient  pas  encore  beaucoup  propagé 
leur  domination  sur  la  t'-rre  ferme,  la 
puissance  se  partageait  entre  les  marquis 
de  Montferrat,  les  Visconti  ei  les  Este. 
Mais  le  morcellement  ne  s'arrêta  pas  là  : 
du  moment  que  Ferrare,  que  Alilan.  que 
Casai  se  constituaient  en  thcfslieux  et 
prétendaieulavoir  leurs  cours  bril  anies. 
It'urs  palais  splcndid<'s,  eu  du  moins  leiir 
administratioii  propre,  el  peui-êlre  icur 
tribune  aux  harangues,  il  n'y  avait  pas  de 


raison  pour  que  les  autres  cités  re  cher- 
cliassent  à  suivre  leur  exemple  :  et  c'est 
ainsi  que  la  Pt^ninsnle  s'enfonça  de  plus 
en  plus  dans  celte  anarchie  gouverne- 
ment^.le  qui  fait  de  son  hi  toire  un  véri- 
table chaos.  A  Milan,  les  Torriani  dispu- 
tent la  seigneurie  aux  Visconti  ;  à  Plai- 
sance, ce  sontlesScolti  qui  commandent^ 
à  Lodi,  les  Filiroga  ;  à  Côme,  les  Rusca  ;  à 
Pavie  ,  !es  Langoschi  ;  à  Verceil ,  les  Av- 
vociti;  à  Kovare,  les  Brnsati:  à  Biescia  , 
les  Maggi  ;  à  Parme  ,  les  Correggi-sthi  ;  à 
Vérone,  les  Sca'igeri;  à  Forli ,  les  Orde- 
laffi;  à  Rimini,  les  Malatesla  :  c'est  une 
confuion  sans  égale.  —  Un  fait  seul  est 
à  noter  ici  :  l'élévation   des  Gonzague  à 
la  seigneurie  de  Maiitoue  :  élévation  qui, 
absiraclion  faite  des  crimesqui  la  signa- 
lèrent,  fut  une  source  de   prospérités 
réelles  pour  le  pays,  et  eut  une  haute  in- 
flueice  sur  les  arts  et  la  lit'érature. 

En  g*^néral,  tous  ces  petits  seigneurs 
qui.  de  simples  citoyens  qu'ils  étaient  la 
veille,  se  uouvaient  toul-à-coup  chefs  de 
leur  ville,   tenaient  à  profiler   de   leur 
royauté  en  rois.  Ils  voulaient  comman- 
der, trôner,  éclipser  par  leisr  éclat  et 
par  celui  de  leur  capitale  les  autres  roi- 
telets dont  ils  étaient  environnés  ;  et  aus- 
si ôt  on  appelait  des  ai  tistes,on  bâtissait 
de  grands  palais;  on  faisait  de  la  cour 
une  réunion  de  beaux  esprits,  de  poètes, 
d  improvisateurs.  Cet  amour-propre  des 
seigneurs  était  partagé  par  les  républi- 
ques et  par  le  peuple;  on  était  fier  de 
soi  et  des  siens,  de  sa  gloire  et  de  celle 
de  son  université,  de  son  académie,  de  sa 
ville.  On  se  faisait  la  guerre  les  uns  aux 
autres,  non  seulementpar  les  armes,  mais 
encore  par  un  zèle  aident  à  se  surpa  ser 
dans  les  arts  de  la  pa-x,  à  se  disputer  les 
savans,  les  littérateurs  ;  à  les  capter  par 
plus  d  honneurs,  par  de  plus  gros  salai- 
res. On  trouve  dans   l'Histoire  de  Panci- 
rcle  de  singuliers  faits  à  cet  égard;  j'y  ai 
surtout   rem  rqué   la  délibéiation   sui- 
vante des  chefs  de  l'université  de  Bologne. 
«  Vctude  de  celte  \ille,   y  esl-il  dit, 
ayant  été  bouleversée  par  de  grands  trou- 
bles, et  les  professeurs  qui  avaient  cou- 
tume d'y  tenir  école,  l'ayant  ab.u'donnée 
pour    d'.iiilres  clucies    où    l'on  s'efforce 
d'attirer   l  s   plus  savans  docte. rs,  afin 
d'eutraînir  les  élèves  à  leuriuite,  nous, 
recteurs  et  conseillers,  voulaut  que  nolr« 


M.  OJNÊSYME  LE  ROT. 


univ<*rsilé  non  seulement  ne  soit  pas  vain- 
cue par  les  antres,  mais  qu'elle  les  sur- 
passe, avons  réfléchi  aux  moyens  qui  se 
peuvent  user  pour  y  renouvelf  r  el  y  ppr- 
feclionner  l'enseignement  des  sci^îiic  s, 
et  empêcher  que  la  malice  d'aulnii  amène 
rotre  ruine.  Nous  sommes  convenus  que 
si  Jacques  de  Eelviso.  excellent  profes- 
seur de  lois,  dont  le  crédit  et  la  raison 
gouvernent  tout  à  l'université  de  Péruse, 
était  appelé  à  Bo'ogne,  tous  Its  élèves  qui 
sont  actuellement  à  Péruse  ,  raccomp.;- 
gneraient  et  beaucoup  d'aulr'  s  encore. 
iVous  vous  supplions  donc,  seigneurs, 
capitaines,  anciens  et  sag>s.  de  décréter 
que  ledit  Jacques  puisse  et  doive  venir 
avec  son  lils  tenir  école  h  Bologne,  sans 
péril  pc  ur  eux  ni  pour  leurs  descendans; 
et  que,  s'il  refuse  ,  il  soit  procédé  con're 
lui  à  la  volonté  des  recteurs,  Connaissnl 
les  avantages  dont  il  jouit  dans  les  autres 
villes,  nous  ne  voulons  point  lui  causer 


époque  à  laquelle  l'Italie  apparaissait 
comme  un  bri  lant  phénomène  avec  ses 
poètes,  si's  phi  osophps.  ses  jurisconsul- 
tes au  milieu  de  l'ignorance,  et  de  la 
barbarie  gén<^ra'es.  A  ors  régnaipnt  cher 
nous  Philippe  de  Valois,  Je.n  II.  Char- 
les V  ;  alors  nous  en  étions,  pour  les  ou- 
vrages d'esprit,  aux  lunettes  des  princes  ^ 
et  nous  avions  plus  d'un  siècle  à  traver- 
ser pour  arriver  à  Amyot  et  à  Montaigne. 
Mais  alors  aussi,  car  il  faut  tout  dire  , 
s'élevaient  i  os  vastes  b  isiîiques  .  Notre- 
Dame  de  Chartres,  Si  Gratien-deTours  , 
St-Etiennede  Bourges,  monnusens  auda- 
cieux, gigantesques  ;  créations  neuves  et 
spontanées,  pari  .nt  au  cœur,  agrandis- 
sant l'imagination,  véritables  inspirations 
delà  foi  catholique;  tandis  que  l'Ilalie 
n'a  presque  jamais  consacré  à  son  Dieu 
que  des  temples  aux  formes  païennes, 
aux  proporiions  mi  ^utieusement  symé- 
tr  qiies,  aux  décor  tions  pou'peuses  et 


de  dommage,  mais  nous  demandons  au  |  théâtrales,  lemp'es  éclal.ms  comme  des 
conlraiie    qu'on    lui    accorde   de    plus  j  bazars,  froids  comme  des  musées! 
grands  privilèges...  »  Eugène  de  Là  Gournerie 

Ceci  se  passait  au  quatorzième  siècle  ,  | 


ÉTUDES  SUR  LES  MYSTÈRES,  MONUMENS  HISTORIQUES  ET  LITTÉRAIRES,  LA  PLU- 
PART INCONNUS,  ET  SUR  DIVERS  MANUSCRITS  DE  GERSON,  Y  COMPRIS  LE  TEXTE 
PRIMITIF  FRANÇAIS  DE  L'IMITATION  DE  JÉSIS-CURIST,  RÉCEMMENT  DÉCOUVERT 

PAR  ONÉSYME  LE  ROY  (1). 

Celata  dudum  jam  decet 

Vulgare  nos  mysteria. 

Santolics  ,  de  Trantf. 

de  ses  traducteurs,  «  paraissait  encore 
un  mystère  fait  pour  confondre  notre 
curiosité,  »  L'extension  donnée  aux  vers 
de  Santeuil  en  fait  une  épigraphe  d'autant 
plus  heiireuse  qu'elle  embrasse  toutes  les 
parties  de  l'ouvrage,  et  qu'elle  indique 
aussi  que  lelcmpsétait  \cnu  de  lepublier. 

€  Loin  «le  moi  pourtant,  dit  !VL  Le  Roy, 
l'idée  d'avoil-  voulu  faire  une  œuvre  de 
circnstance  !  Il  n'en  est  point  de  no» 
niystcres  coin  me  de  res  meubles  du 
nioyei  âge  .  que  la  mode  exalte  aujour- 
d'hui ,  et  que  demain  peut  élre  cllo 
brisera.» 

Quoique  curieux  que  soent  ces  vieux 
moniimens  ,  l'adeur  des  Etudes  ne  se 
borne  pas  à  y  rechercher  les  noœtirs  d« 


Cet  ouvrage,  dont  nous  avons  donné 
un  important  extrait,  avant  qu'il  fût  pu- 
blic (2),  doit  jeter  une  lumière  profonde 
sur  les  mœurs  et  la  vie  intime  de  nos  an- 
cêtres. Dans  le  mot  înystcres.  M.  O.  Le 
Roy  comprend,  non-sculenent  lesdrames 
saintsqtie  représentaient  des  cOirtmuniu 
tés  re  igieuses  ,  el  qui  nous  é'aient  li 
p'upart  inconnus,  mais  encore  des  ser- 
m'ns  inédits  de  Gfrson  sur  h  passion, 
et  la  découverte  de  l'auteur  de  r/w/7<-/^/o«, 
dont  le  nom,  suivant  l'observation  d'un 

(1)  Un  fort  vol.  in-S",  clicz  L.  Ilaclictte  <  lib.  de 
riniversité  ,  rue  Pierre  -  Sarrazin  ,  12;  \m\  br., 
7  fr.  50  c. 

(2)  Voir  U  Dumiro  IS ,  t.  m ,  p.  472. 


390 

nos  pères  ,  les  origines  de  notre  langue 
et  plusieurs  sources  inconnues  de  iiolre 
histoire,  il  nous  montre  aussi  quelle  était 
la  religieuse  philosophie  et  souvent  le 
génie  artistique  de  ces  hommes  si  long- 
temps dédaignés.  INoti-e  siècle  qui  croit 
avoir  tout  créé,  ne  se  doutait  pas  qu'au 
fond  de  quelques  abbayes  et  de  quelques 
châteaux  dont  on  sait  à  peine  aujour- 
d'hui les  noms,  se  jouaient,  il  y  a  cinq 
ou  six  cents  ans ,  des  ouvrages  dont  la 
conception  et  l'exécution  étonnent  quel- 
quefois. 

Dès  le  X"  siècle,  une  religieuse  alle- 
mande composait  (1),  et  faisait  jouer  par 
ses  sœurs  ,  et  jouait  elle-même  de  pieux 
drames  latins  ,  que  l'on  va  imprimer  ,  et 
dont  M.  Le  Roy  donne  l'idée  la  plus  pi- 
quante. 

Mais  passant  au  règne  de  saint  Louis, 
il  y  trouve  ,  dans  un  manuscrit  de  la  Bi- 
bliothèque royale,  une  tragédie  fran- 
çaise, écrite  et  jouée  vers  1250,  sur  le 
massacre  des  chrétiens  à  la  funeste  jour- 
née de  Mansoura,  où  Robert  d'Artois, 
frère  de  Saint  Louis,  périt  viciime  de  son 
courage.  Rien  de  plus  intéressant  que 
l'analyse  de  cet  ouvrage  et  lesrapproche- 
mens  qu'il  offre  avec  notre  expédition 
d'Alger. 

De  1250  à  1340,  une  grande  lacune  dans 
nos  mystères  ,  ou  plutôt  dans  l'cuvrige 
de  M.  Le  Roy,  car  nous  avons  peine  à 
croire  avec  lui  que  notre  musa  tragique, 
quoique  en  son  berceau,  sesoitendormie 
quatre-vingt-dix  ans.  Kous  ei  gageons 
l'auteur  à  ne  pas  s'endormir,  lui.  dans 
son  succès,  et  à  combler  un  jour  celte  la- 
cune ,  si  la  chose  est  possible. 

Cette  muse  si  long-temps  perdue  ,  no- 
tre explorateur  la  retrouve  enfin,  vers 
1340  ,  dans  deux  manuscrits  de  la  biblio- 
thèque royale  qui  contiennent,  entre  au- 
tres drames,  IcUaptc/iiede  Clovis,  Saint- 
Remi,  Théodore,  la  Marquise  de  Cau- 
dina,  lioberl-leDiahLe,  et  Saint  Lam- 
bert. Les  analyses  et  les  citations  deces 
pièces  sont  d'un  grand  inlérùt  et  jettent 
sur  plusieurs  points  obscurs  de  notre 
histoire,  ainsi  qu;j  sur  les  confréries  qui 
ont  représenté  ces  drames,  une  vive  lu- 
mière.  JNous  reprocherons  seulement  h 

^1)  SecunJUm  facullalcm  ingeniuli  mei    di(-clle 
avec  aulaot  do  ^tàco  quu  du  luodckiie. 


ÉTUDES  SUR  LES  MYSTÈRES, 


M.  Le  Roy  de  ne  pas  toujours  développer 
assez  ses  idées,  et  de  supposer  quelque- 
fois ses  lecteurs  trop  instruits.  C'est  un 
tort,  aujourd'hui  surtout. 

De  1340  à  1402,  nouvelle  lacune  dans 
les  mystères  écrits  ;  mais  l'auteur  la  rem- 
plit par  des  détails  curieux,  quoique  trop 
abrégés  encore ,  sur  certaines  représen- 
tations qui  avaient  lieu  à  cette  époque  , 
et  dont  quelques  historiens  se  sont  oc- 
cupés. 

Enfin  nous  arrivons  à  l'année  1402  oîi 
une  société  pieuse  obtint  de  Charles  YI 
la  permission  de  représenter  à  Paris  le 
mystère  de  la  Passion,  d'où  elle  prit  le 
nom  de  Confrérie  de  la  Passion.  On  ne 
connaissait  aucun  manuscrit  de  cet  ou- 
vrage ;  celui  qu'a  découvert  à  Valen- 
ciennes  M.  Le  Roy  nous  en  donne  l'idée 
la  plus  complète.  Ce  n'est  pas  pourtant 
la  correction  du  dessin,  ni  les  mœurs 
juives  qu'il  faut  y  chercher,  mais  la  vé- 
rité de  l'expression  et  les  mœurs  de  nos 
pères  au  XV"  siècle. 

Bayle  et  Voltaire  se  sont  moqués  du 
style  et  des  anachronismes  de  quelques 
fragmens  àcmystères  venus  jusqu'à  eux. 
M.  Le  Roy  répond  à  ces  critiques  étroites  : 
«  Dans  un  village  reculé  du  Hainaut  où 
«  j'ai  été  élevé,  se  trouvait  (je  le  vois  en- 
te core)  un  calvaire  dont  les  grandes  fi- 
«  gures  peintes  grossièrement,  mais  avec 
«  énergie  ,  excitaient  en  nous  ,  pauvres 
«  enfans,  une  impression  que  je  ne  puis 
«  décrire.  Quelqu'artiste  serait  venu  nous 
«  dire  : — Vous  avez  bien  tort  d'admirer: 
«  ne  voyez  vous  pas  que  le  bras  de  ce 
«  Christ  manque  de  contour  et  de  faire  ; 
«  que  les  pleurs  de  cette  femme  sont  trop 
«  peu  nuancés  ;  que  le  fusil  de  ce  soldat 
«  est  un  anachronisme? — De  semblables 
«  critiques  n'auraient  point  détourné 
«  de  leur  attention  des  enfans. ..Eh  bien  ! 
K  pour  entrer  dans  le  génie  de  nos  pères. 
«  tAclions  aussi ,  suivant  le  conseil  de 
V  l'Evangile,  de  nous  faire pe^i'/j?  avec  les 
«  petits,  de  nous  reporter  dans  l'enfance 
a  de  l'art  et  chez  ce  peuple  enfant,  que 
K  nous  entendrons  tout  ù  l'heure  criant 
«  JS'oi'l  et  pleurant  de  joie  ,  à  des  repré- 
«  scntations  q>ii  feraient  pouffer  de  rire 
«  notre  maturité.  » 

A  en  juger  par  les  citations  de  M.  Le 
Roy,  notre  maturité  n'a  pourtant  rien  de 
plus  imposant  que  ce  drame  sacré,  si 


DE  M.  ONÉSIMB  LE  ROY. 


501 


nous  voulons  nous  le  figurer  représenté 
par  des  acteurs  et  devant  un  public 
dignes  de  le  comprendre. 

Analyser  l'analyse  serrée  qu'en  fait 
M.  Le  Roy,  cela  n'est  pas  possible  :  il  sera 
mieux  d'y  renvoyer  nos  lecteurs,  après 
avoir  cilé  quelques  vers  qui  donneront 
une  idée  du  style. 

Lazare,  homme  dissipé,  long-temps 
livré  à  toutes  ses  passions  ,  est  mort,  il 
est  enseveli ,  on  l'a  descendu  dans  la 
tombe  :  rien  ne  semble  pouvoir  l'en  tirer  ; 
à  la  prière  de  ses  sœurs  ,  Jésus  le  ressus- 
cite. Lazare,  alors  revenu  de  loin ,  car  il 
a  été  jusqu'aux  enfers  (ce  qui  n'est  pas 
très  orthodoxe) ,  raconte  à  ses  sœurs  ce 
qu'il  a  vu. 

Il  peint  d'abord  le  purgatoire,  où  les 
justes,  qui  n'ont  pas  expié  leurs  fautes , 
languissent 

D'estre  ainsi  privés  de  leur  bien , 

Car  qui  n'a  son  Dieu,  il  n''a  rien. 

Là  sont  en  piteuse  ordonnance 

Les  âmes  des  bons  trespassés, 

Pour  par  acomplir  la  penance 

P^aucuns  de  leurs  vices  passés. 

Là  sont  leurs  torments  amassés  , 

Selon  que  leurs  offenses  sont  : 

La  peine  au  délict  correspond. 

La  peinture  de  l'enfer  est  plus  éner- 
gique : 

Au  plus  bas  est  le  hideux  gouffre 
Tout  de  désespérance  taint, 
Où  sans  fin  ard  [brûle)  Péternel  souffre 
Du  feu  qui  jamais  n'est  estaint... 
Hydenx  puis,  abismes  parfons , 
Remplis  de  pécheurs  jusqu'au  fons, 
Qui  là  reçoivent  leurs  souldées  ; 
Là  crient  les  âmes  dampnées. 
En  leur  Créateur  blasphémant... 
Leurs  regrets  sont  mort  pardurable  , 
Et  leurs  cris,  de  piteux  hélas  ; 
Leurs  torments  ,  paine  intollérable  , 
Sans  jamais  espoir  de  soulas... 
Là  sont  condampnés  et  jetés 
Ceulx  qui  meurent  en  griefz  péchés. 
Mal  reposent  les  mal  couchés. 
Là  sont  leurs  âmes  tourmentées, 
Abreuvées  de  l'ire  de  Dieu, 
Et  très  asprement  a-gitées  ,  etc. 

M.  Le  Roy ,  après  avoir  remarqué  l'ef- 
fet que  ce  sermon  devait  produire  sur  les 
sœurs  de  Lazare  ,  et,  par  contre-coup, 
sur  l'auditoire  ,  relève  ces  belles  expres- 
sions teinl  de  désespérance ,  abr.eui>é  de 
Vire  de  Dieu  ;  ce  vers  : 

Où  sans  fin  ard  l'élerml  gouffre  ; 


enfin  ces  mots  plus  frapans  encore  par 
leur  proverbiale  moralité  : 

Mal  reposent  les  mal  couchés. 

Ce  volume  est  si  plein ,  que  nous  ne 
pouvons  nous  arrêter  sur  les  mystères  si 
curieux  ou  si  pathétiques  de  Saint  Mar- 
tin, de  Saint  Crépin  et  saint  Crépi- 
nien,  sur  les  Moralités  des  Blasphéma- 
teurs, des  Théolog astres,  etc. 

Mais  de  tous  les  drames  manuscrits  dé- 
couverts par  M.  Le  Roy,  le  plus  précieux 
sans  contredit  est  celui  en  têie  duquel  on 
lit:  «  Cy  comance  la  vie  de  monseigneur 
«  Saint-Loys,  composée  par  Pierre  Grin- 
«  gore,  à  la  requeste  des  raaistres  et 
«  gouverneurs  de  la  dicte  confrairie  du 
«  dict  Saint-Loys,  fondée  en  leur  cha- 
«f  pelle  de  Saint-Biaise,  à  Paris.  « 

Les  détails  que  donne  M.  Le  Roy  sur 
l'auteur  de  ce  drame  ,  sur  la  confrérie 
qui  le  représenta  dans  le  palais  même  de 
saint  Louis  ,  aujourd'hui  Palais  de  Jus- 
tice ;  enfin  les  citations  qu'il  en  fait  sont 
d'un  intérêt  que  nous  craindrions  d'af- 
faiblir en  les  abrégeant. 

Nous  devons  d'ailleurs  nous  étendre 
sur  les  deux  derniers  chapiti  es.  L'un  est 
relatif  à  l'auteur  de  V Imitation ,  Vautre 
aux  origines  de  notre  langue. 

Le  premier  contient  sur  Gerson  et  sur 
ses  ouvrages  inédits  des  renseignemens 
d'un  haut  intérêt,  que  Vauleur  des  Etudes 
a  puisés  aux  véritables  sources,  dans  une 
lettre  latine  d'un  frère  de  Gerson,  mais 
surtout  dans  un  manuscrit  de  la  biliothè- 
que  de  Valenciennes  où  se  trouvent 
d'abord,  deux  sermons  «moult  solemp- 
«  nellement  (sic)  prouonchez  en  l'église 
«  S.-Bernard  à  Paris  par  vénérable  et  ex- 
«  cellent  docteur  en  théologie  maistre 
«  Jean  Jarson,  chancelier  de  Nostre- 
«  Dame-de-Paris. 

A  la  suite  de  ces  deux  sermons  se 
trouve  Y Internelle  consolation ,  le  tout 
grosse  l'an  1402  par  David  Aubert,  et 
par  commandement  du  duc  de  BourgO; 
gne,  Philippe  T^.  Ces  divers  écrits  sont 
précédés  d'admirables  miniatures  repré- 
sentant Gerion  dans  diverses  circon- 
stances de  sa  vie. 

L'Jnternelle  consolation  n'est  autre 
chose  que  l' Imitation  deJ.-C,  composée 
d'abord  en  français,  et  en  trois  livres 
seulement,  par  Gerson,  pour  ses  sœurs 


â»2  ÉTUDES  SUR  LES  MYSTÈRES , 

de  Reîtns  ,  et  tin^t  ans  plus  tard  en  la- 
tin et  en  qiialre  livres  pour  les  Cclctins 
de  Lyon  où  il  était  retiré.  Lts  preuves 
que  M.  i.e  Roy  donne  de  ces  fait<  sont 
tellemcril  développées  que  nous  ns  pou- 
vons toutes  les  n^pioduire.  Elles  seront 
comp!«*tées  par  la  pubiica'ion  de  c  texte 
primitif  français  de  V Imilalion,  dont  il 
ne  nous  offre  encore  que  quelques  échan- 
tillons, ce'ui-ci,   par  exemp'e  : 

«  Il  ne  le  sera  besoin  de  mettre  en 
•  homme  ton  espoir,  pour  cft  que  les 
«  lioranics  se  muent  tantôt  etdéfaîsjent 
«  hastivement.  mais  INosIre  Seigneur  per- 
«  maint  éternellement,  ei  accompagne 
f  fermement  jusques  en  la  iin.  î\Ielz  donc 
«  en  Dieu  toute  la  fiance.  Tu  n'as  point 
«  icy  la  cité  permanente  ;  et  en  quelquvi 
«  lieu  que  tu  sois  ,  tu  y  es  estrangier  et 
"  pellerin,  et  n'auras jà  repos,  se  eu  toy- 
«  mesme  tu  n'es  uni  à  noslre  Seigneur 
«  Dieu.» 

«  Il  est  difficile  .  dit  M.  Le  r>oy.  de  ne 
pas  reconnaître  ici  l'auteur  du  Tcsta- 
menlum  PeregrinitidcVImiialion,  dont 

voici  lej,  passages  corrispondan!>://o/«i- 
nes  citb  mulaiitur  et  deficiunl  velociter  ; 

Christus  aiitcin  innnel  in  œtemiiin  ,  et 
stat  nsqitc  in  finem  firniilèr.  Pone  totnni 
fiduciani  in  Deo.  Non  habes  lue  nianen- 

teni  civitatem  ,  et  iibicuinqne  fueris ^  cx- 

traneus  es  et  peregrinns.  » 
Gerson,  outre  son  Tcstainentum  Pere- 

grini,  où  l'on  retrouve  plusieurs  phrases 

de  V Imitation  j  s'était  fait  peindre  au-si 

en  pèlerin,  par  allusion  aux  traverses  de 

sa  vie  et  à  son  nom  qui,  en  hébreu. 

signifie  étranger.  Lui-môme  a  décrit  son 

costume  dans  des  vers  latins  rappelés  par 

M.  Le  Roy. 
Quand  on  voit  déj^  ,  dans  les  citations 

de  ce  volume  d'Etudes  ,  que  Vlntcmcile 

consolation ,  pre^que  en  tout  conforme 

à  V Imitation  ,  n'en  a  pas  encore  certains 

traits,   les  plus  beau.x  ,  on  ne  peut  guère 

douter  que  le  lexte  fraiiçais  ne  soit  l'ori- 

gin.il.  Dans  le  pai>sa;4e  que  nous  venons 

de  citer,  par  cxeinple  ,   «  n   us  n'avo  .s 

«  pas  retrouvé,  dit  W.  Le  Roy,  I'.  qui\a- 

«  Ici.t  de  ()uclqu(;s  cxp  essicns  >'A    iia- 

«  bics  .!e  V Imitation  l..liii  •.  où  I  '  péle- 

«  nu  ,  qui  n.   f  .il  (lui;  p  is^ci-  ici  -  b.is  .  a 

«  soin    d'envoy-r    devant    lui  ,    \a)\\    se 

«  grands  vipiipagcs ,  (Omrne  disait  Foii- 

*    tef.elle  ,  mais  ce  qui  6cra  un  peu  plus 


«  utile  là  haut,  sesbonnes  œuvres,  aliqnid 
«  boni  prœmittere  ,  mot  inapprécidble  , 
«  qui  vaut  un  code  de  morale.  » 

L'.i!)  ence  de  semb  ables  passages  dans 
le  text'^.  franc  lis  en  prouve,  disons-nous, 
l'anlérior.l»^.  !\lais  Î\L  Le  Roy  a  devers  lui 
taut  d'autres  preuves  ,  qu'il  néglig'^  un 
peu  ce  le-là,  pour  s'occuper  àç.%Strmon^ 
inédiis  de  Gerson  ,  dans  lesquels  il  re- 
trouve encore,  il  est  vrai,  l'auteur  de 
Vlmitation.  Dans  celte  apostrophe  à  Pi- 
late  ,  par  exemp'e:  «Que  fais -tu,   Py- 

«  late? Tu  te  laves  comme  la  cor- 

«  nei  le  :  toute  l'eau  de  la  grant-mer  ne 
«  pourroit  ester  le  sang  du  bt^noist  Jhésus 
«  de  tes  mains,  né.ni  plus  que  la  noire 
«  coulei.'r  de  la  corneille.  »  M.  Le  Roy 
met  en  note  de  cette  citation  ce  passage 
rie  limitation  :  Si  j  ad  instar  maris ^  la- 
crymas ,  etc. 

La  péroraison  du  sermon  sur  la  Pas- 
sion, qui  et  très  belle  ,  est  citée  en  en- 
ti'r  dans  ces  Etudes ,  et  rapprochée  , 
presque  à  chaque  ligne,  de  quelque  pas- 
sage de  Vlmitaiion.  Cela  prouve  ,  dira- 
t-on.que  Germon  aval  lu  V Imitation, 
et  non  qu'il  en  soit  l'auteur.  I\L  Le  Roy 
répond  que  Ge  son  ,  si  exact  à  citer  ses 
autorités,  na  jamais  mentionné  Vlmita- 
tion  ,  mèm^-  dans  le  long  catalogue  des 
livres  pieux  dont  il  recommande  la  lec- 
ture, et  Ion  prctend  que  Y  Imitation  lui 
est  bien  anérieure  ! 

Pourquoi ,  enfin,  n'y  a-t-il  pas  mis  son 
nom  ? 

La  lettre  du  frère  de  Gerson,  tiiée  de 
l'oubii  où  elle  é'ait  restée  et  traduite 
par  M.  Le  Ixoy,  répond  ,  de  la  manière 
ia  plus  intéressante,  à  celle  objection, 
rsous  y  vojons,  dix  ans  ,  Geison  dans 
la  soliinde  du  cloître,  y  expanl  sa  gloire 
passée  ,  dont  il  est  te  lement  désabusé  , 
que,  quand  son  génie  veut  l'élever  aux 
plus  hautes  contemplatious  ,  craignant 
que  le  soufllrt  des  vanités  ne  vienne  l'é- 
bianl  r.  vi  e  il  descend  de  ces  hauteurs 
au  plus  profond  de  la  vallée  ,  et  s'y  met 
en  i.eu  sur  ;  suivani  moraleniint  l'exem- 
ple du  lici-i>son  ,  qui,  aux  attaques  de 
son  e  .ncuii,  se  ivcuei  le,  en  se  r  pliant 
loul  e>  tee  sur  li.i  md^mQ:  :\îorc  spirilua- 
lis  iiinacci,  lolnin  se  in  se  cun-aiido  re- 
coltigit,  dit  l  texte  de  la  lettre  que  M. 
Le  hcy  cile  aussi. 

Cette  lettre,  si  intéressante,  nous  ap- 


prend  encore  que  Gerson,  rollicité  par 
son  frère  et  par  les  religieux  de  leur  com- 
poser quelque  ouvrag»^  propre  à  les  enn 
duire  dans  les  voies  du  salut  .  les  ren- 
voy  il  modestement  aux  écrils  de  saint 
Augustin ,  de  saint  Bernard  el  à  beaucoup 
d'autres  aulei;r'i  plus  récens  qu'il  cite, 
sans  rien  dire  de  Vlniilnlion  ,  quoiqu'il 
composât  un  traiîésur  ces  n;o's  :  Vaiez 

a  mol,  vous   tous    qui    ctts    affligés 

mots  par  lesque'scommencepréciéiiient 
ce  quatrième  livre  de  VlmUaiion  qui 
manque  ,  non  seulement  à  i'iniei iicllc 
consolation ,  mais  au  plus  ancien  manus- 
crit latin  de  ["Iniilation  ,  décril  par  les 
Bénédictins,  et  dont  M.  Le  Ruy  a  fait  à 
Gand  l'acquisition. 

Forcf^  d'indiquer  à  peine  bs  matières 
de  ce  fécond  volume  ,  nous  nous  anéte- 
rons  sur  une  imporlanle  amélioration 
qu'y  provoque  l'auteur  dans  l'instruction 
de  la  jeunesse  .-  il  prouve  d'abord  .  par 
une  fou  e  d'exemples  (  et  cette  opiniou 
était  celle  de  feu  hajnouard),  que  notre 
langue,  d'origine  toute  Irtliiic.  n'a  ja- 
mais été  plus  rationne  le,  ))  us  pure, 
plus  naïve  qu'au  temps  de  saiiil  Lo  -is; 
il  ne  doute  point  qut^.  l'invasion  de>  let- 
tres,  des  mœurs  et  d-^s  sopliismes  de  la 
Grèce,  h  l'époque  du  protestantisme, 
n'ait  altéré  tout  h  la  fois  l'unité  fran- 
çaise, l'unité  calbolique  et  les  moenis 
de  nos  pères  que  l'on  a  dédaignées  pour 
se  jeter  dans  les  p'us  bizarres  imitations 
de  l'anti  ^uiié  profan»". 

Mrtigré  son  admiration  pour  les  grands 
écrivains  du  paganisme,  ce  n'est  point 
chez  eux  que  M.  Le  Roy  veut  que  nous 
allions  chercher  nos  origines.  «  Nous  b^s 
retrouvons,  dit-ii ,  dans  !a  latinité  du 
moyen  âge  ,  fécondée  par  le  Christianis- 
me ,  et  devenue  la  mère  des  plus  belles 
langues  de  l'Europe. 

«  Cette  latinité,  quoiqu'elle  date  de  la 
décadence  -'e  'empir-.  n'est  \>o\n\.ba.<;>e 
quiindellepréside  aux  destiné  s  du  mon- 
de et  quelle  est  l'instrument  île  sa  irno- 
valion.  Qu'on  l'étudié,  on  y  découviir.i 
des  richesses  dont  on  peut  se  f  ire  une 
idée  ,  si  l'on  considère  combien  d--  f,'é- 
nies  ,  dans  toutes  les  parties  du  monde  , 
durant  tant  de  sièc'cs,  depuis  Tertuilien, 
Laclance  ,  Prudence,  saint  Aviie.  jus- 
qu'à Ger.-on  et  plus  loin  ,  ont  écrit,  dans 
le  noble  but  de  glorifier  la  religion,  fai- 


(DE  M.  ONÉSYME  LE  ROT.  393 

sant  servir  l'idiome  de  Cîcêron  et  de 
Tacite  à  la  défendre  et  à  la  propiger  , 
en  forçant  la  muse  de  Lucrèce  et  d'Ho- 
race à  céléb  er  les  grandeurs  infinies  de 

Deu 

«  Le  premier  mérite  du  latin  ecclésias- 
ti'ine  ,  qii  était  chargé  de  porter  la  lu- 
mière aux  peuples,  c'est  la  clarté.  Les 
hommes  auxquels  il  s'adressait  étant  peu 
sensibles  à  l'harmonie,  surtout  dans  le 
Nord  .  n'y  cherchez  pas  la  période  cicé- 
ronienne.  Le  nombre  et  la  quantité  , 
même  dans  les  vers,  sont  négligés;  mais 
on  y  a  substitué  la  rime,  qui,  en  frap- 
pant l'oreille,  imprime  dans  l'esprit  les 
grandes  vérités  qu'il  importe  de  retenir. 
Ainsi,  un  orateur  chrétien  veut-il  faire 
entendre  à  son  auditoire  que  l'on  meurt 
ordinairement  comme  on  a  vécu  ,  il  ne 
dit  pas  :  Mors  est  écho  vitœ  ,  «  la  mort 
est  l'écho  «^ela  vie  ;  »  maisdansces  mots: 
TaLis  K'ila  ,  finis  ila ,  il  fait  retentir  cet 
écho  que  ne  reproduit  pas  notre  adage  : 
Telle  vie,  telle  fin.  Les  piosjteurs  latins 
modernes  ,  jusqu'à  l'auteur  de  Vlmita^ 
lion ,  sont  pleins  de  ces  mots  énergiques 
et  (le  ces  effets  de  style  ,  dont  Virgile, 
Horace  ,  Cicéron  ,  Ovide  ,  offrent  quel- 
ques exemples. 

«  Nous  avons  des  mystères  latins  du 
douzième  f-iècle  tout  en  rimes  ,  mais 
bien  inférieurs  aux  grandes  proses  de 
l'Eglise,  sur  ou'  à  ce  Dies  irœ  que  la 
musique  de  Mozart  a  rendu  plus  terrible 
encore  et  plus  consolant. 

«  Pour  goûler  tout  ce  que  la  langue 
des  Romains  a  de  plus  harmonieux,  de 
pi  us  pur,  lisonset  relisons  encore  Cicéron, 
Vr^ile,  Horace,  Tite-Live,  e  c.  ,  etc.  ; 
mais  voulons-nous  entrer  dans  l'esprit 
et  les  mœurs  de  nos  pères ,  dans  îes  sour- 
ces de  notre  histoire  et  d'une  infinité 
d'usages ,  enfin  dans  les  origir.es  de  notre 
langue  nationale  ,  le  latin  ecclésiastique 
en  est  'a  vi  ritahle  cl-  f.  » 

Le  latin  ouvre  aussi  la  porte  ai:x  scien- 
ces div  nés,  et  IM.  Le  Roy  aurait  pu  lui 
ippliquer  la  belle  expression  de  claviger 
cœli ,  créé'  pour  exprimer  la  puissance 
q  e  saint  Pier  e  et  ses  successeurs  ont 
lecjuedeDiMi.  L'auteur  des  /•'tudes^s'ap- 
p;  ya't  de  l'autorité  de  l'illustre  el  sage 
,i.ar(iuise  de  Lam  icrl  et  d'un  [)jssage  de 
ses  let;resci  sa  fille,  voudrait  que  les  fem- 
mes même  ne  fus&ent  pas  étrangères  à  ia 


394 


ÉTUDES  SUR  LES  MYSTÈRES,  DE  M.  ONESYME  LE  ROY. 


langue  de  l'Eglise ,  qu'un  pitoyable  pré- 
jugé a  voulu  leur  défendre.  Après  avoir 
rappelé  de  quelle  utilité  cette  langue 
peut  être  partout,  principalement  dans 
les  pays  de  l'Europe  latine,  combien 
son  étude  est  facile  et  demanderait  peu 
de  temps  aux  jeunes  gens  forcés  de  brus- 
quer leurs  études,  M.  Le  Roy  demande 
formellement  que  le  lai  in  moderne  soit, 
chez  les  chr(^tiens,  la  base  de  toute  ins- 
truction. 

«  Outre  l'avantage  qu'ils  retireraient , 
dit-il,  d'une  langue  usuelle,  presque  sans 
inversions,  sans  ellipses,  et  type  de  la 
nôtre,  les  jeunes  gens,  fortifiés  par  la 
vérité  qu'ils  auraient  puisée  dans  ses 
sources  ,  pourraient  alors  sans  danger 
se  livrer,  les  uns  à  l'aridité  des  sciences 
exactes,  les  autres  aux  études  de  l'anti- 
quité profane.  Les  erreurs  anciennes  , 
les  sophismes  modernes,  seraient  sur  eux 
sans  prise.  Loin  de  dédaigner  la  religion, 
parce  que  son  berceau  fut  humble  et  sou- 
mis à  toutes  les  misères  humaines,  elle 
en  serait  pour  eux ,  ce  qu'elle  est  en  effet, 
plus  belle  et  plus  miraculeuse.  Les  vers 
les  plus  hostiles  de  Voltaire  contre  le 
Christ ,  glisseraient  sans  aucuu  doute 
sur  l'esprit  affermi  où  serait  imprimée, 
par  exemple  ,  quelqu'une  de  ces  hautes 
et  philosophiques  penséesde  la  moindre 
des  hymnes  de  San  euil  au  Christ  : 

Divine  crescebas  puer, 
Crescendo  discebas  puli. 
Qui  fecil  xternas  domos  , 
Domo  lalet  sub  paupere... 

Cœlum  roanus  quie  suslinenl 
Fabriie  conireclant  opus. 
Supremus  asirorum  faber,  etc. 

«  Tout  en  croissant,  enfant  divin  ,  lu 
«  préludais  à  la  Passion  et  nous  appre- 
«  nais  à  souffrir  (discebas  pati  expiime 
«  tout  cela).  Le  Créateur  des  demeures 
a  élernelles  est  caché  sous  le  toit  du 
«  pauvre.  Ces  mains  qui  soutiennent  les 
«  cieux  ne  déda  giient  point  Thumble 
I  rabot;  et  le  grand  architecte  df  s  mon- 
te des,  le  fahricaleur  souverain....  » 

<  Mais  celle  expicssu  n  môme  de  La 
Ponlaine  ne  rend  |).is  le  fabcr  asirorum. 
Tout  Santeuil  est  intraduisible  ,  comme 
VJinilalion.  Sachons  donc  la  langue  de 
Gerson  cl  de  Santcuil.  » 

JNous  avons  cilé  en  entier  l'opinion  de 


M.  Onésime  Le  Roy  sur  cette  question, 
parce  que  nous  la  partageons  entière- 
ment ,  et  que  nous  n'avons  pas  la  pré- 
tention de  la  mieux  exprimer. 

J.  V. 


NOTES  SUPPLÉMENTAIRES. 

Nous  ajoutons  à  cet  article  sur  l'ouvrage  de  M. 
Onésime  Le  Roy,  les  notes  suivantes  qui  nous  sont 
transmises  par  un  de  nos  rédacteurs,  qui ,  ne  sa- 
chant pas  qu'un  article  était  prêt ,  avait  commencé 
un  travail  sur  le  même  ouvrage.  Nous  pensons  que 
nos  lecteurs  ,  surtout  M.  Onésime  Le  Roy,  nous 
sauront  gré  de  leur  avoir  communiqué  ces  otiser- 
Tations. 

Page  69  de  son  Traité  des  Mystères  , 
M.  Onésime  Le  Roy  dit  :  «  Aucun  monu- 
«  ment  de  sculpture  ne  donne,  à  notre 
«  connaissance,  la  scène  de  l'immersion 
«  dans  le  lavacrum  et  du  drap  figuratif 
«  dont  le  néophyte  était  enveloppé.  •> 

Je  suis  fondé  à  croire  cette  assertion 
inexacte.  En  effet  je  possède  une  épreuve 
d'un  diptyque  sculpté  en  ivoire  repré- 
sentant le  baptême  de  Clovis.  On  y  voit 
1°  le  roi  plongé  dans  le  lavacrum  jusqu'à 
la  poitrine  ;  2"  un  évêque,  sans  doute 
saint  Vaast ,  qui  tient  le  drap  figuratif 
dont  il  s'apprête  à  couvrir  le  néophyte  ; 
S'*  on  y  voit  sainte  Clotilde  derrière  le 
saint  évêque,  et  sa  présence  ne  peut  être 
contestée  .  car  elle  porte  une  couronne  ; 
4"  saint  Remy  tient  un  livre  d'une  main 
et  l'autre  est  posée  sur  le  front  du  roi. 
Le  Saint-Esprit  descend  sur  sa  tête.  Dans 
une  bande  au  dessus  de  ce  sujet,  on  voit 
saint  Remy  à  genoux  devant  un  autel  sur 
lequel  une  main  entourée  de  nuages  pose 
la  s'iinte  ampoule. 

Celle  sculpture  doit  être  bien  an- 
cienne, car  l'architecture  de  l'église  de- 
vant laquelle  a  lieu  le  baptême  est  en 
style  b}zantin  à  p'ein  -  cintre  ,  avec  le 
zig-zag  anglo-saxon.  Les  tuiles  qui  ser- 
vent de  couvoïlure  sont  en  dos-d'âne 
comme  les  tuiles  des  monumens  romaif)s. 
Les  fonds  de  baptême  sont  hors  de  l'é- 
glise ,  ce  qui  est  très  ancien.  Les  person- 
nages sont  chaussés  du  <v///^'^(j',  chaussure 
des  soldats  romains  qui  servaient  dans 
l'armée  de  Clovis,  suivant  que  nous 
l'apprend  Procope.  Autre  preuve  de  l'an- 


tiqnité  de  cette  sculpture  ,  c'est  que  les 
prélats  n'ont  ni  mitres  ^  ni  crosses  ,  ni 
pallium,  tous  objets  qui  ne  furent  en 
usage  que  vers  le  dixième  siècle. 

Page  xiij  de  la  préface,  l'auteur  dit  en- 
core «  :  Au  bas ,  sur  la  grande  porte  qui 
«  par  malheur  a  été  remplacée,  on  voyait 
«  les  tombeaux  ouverts,  etc..  »  il  y  a  ici 
erreur,  la  scène  des  tombeaux  ouverts 
n'existait  pas  sur  la  porte  ,  mais  bien 
sculptée  en  pierre  dans  la  dernière  bande 
du  beau  tympan  qui  orne  l'ogive  du 
grand  portail.  On  y  voyait  aussi  la  scène 
curieuse  de  \à  PsfcJiostasie  ou  Pesée  des 
âmes.  Tous  ces  beaux  et  curieux  détaiis 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES.  395 

ont  été  barbarement  détruits  par  un  ar- 
chitecte de  lEmpire,  qui  a  commis  un 
des  plus  gratids  actes  de  vandalisme  qu'il 
soit  possible  de  commettre  ,  et  le  tout 
pour  y  substituer  une  mauvaise  ogive 
qui  sent  le  dix-huitième  siècle  et  toutes 
ses  profanations.  Sans  les  vieilles  gra- 
vures; tout  serait  perdu  sans  ressources, 
car  la  \  ierge  et  la  figure  hideuse  figurant 
l'enfer,  sculptées  sur  le  pilier  qui  parta- 
geait cette  porie  en  deux  parties,  tout  a 
été  détruit  :  ce  qui  fait  une  lacune  irré- 
parable dans  cette  Iliade  de  la  poésie 
chrétienne. 

GUE>EBAULT. 


BULLETINS  BIBLIOGUAPIIIQLES. 


LE  CATHOLIQUE  DE  SPIRE. 

Livraison  de  septembre. 

I.  Du  principe  de  l'obéissance  dans  l'État  et  dans 
l'Église. 

il.  Exhortation  aux  élèves  d'un  séminaire  qui  al- 
laient recevoir  le  Diaconat. 

III.  Logique  des  Proleslans. 

(Revue  très  curieuse  de  divers  passages  des  jour- 
naux protestans  qui  prouvent  leurs  bizarres  con- 
tradictions entre  eux,  et  l'effronterie  de  leurs  ja- 
gemens  sur  l'Eglise  catholique.) 

IV.  La  Puissance  de  l'amour  chrétien  ,  démontrée 
par  la  vie  et  les  fondations  pieuses  du  chanoine 
Friest,  surnommé  le  Vincent  de  Paul  de  la  Bel- 
gique. 

Revcf.  1.  Manuah  Rilualis  Passaviensis  jussu  et 
auclorilate  Rvdmi  DD.  episcopi  Passaviensis  no- 
viler  edilum,  1037. 

(Mgr.  révèque  de  Passau ,  en  Bavière,  a  voulu 
ramener  son  rituel  à  l'unité  du  rituel  romain  ,  en 
conservant  toutefois  plusieurs  des  anciens  usages 
du  diocèse.  —  Le  Catholique  réclame  avec  force  en 
faveur  de  beaucoup  de  ces  usages  qui ,  loin  d'être 
en  contradiction  avec  le  rituel  Romain,  ne  sont  que 
des  additions  précieuses  par  leur  antiquité  et  les 
traditions  locales  qui  s'y  rattacJient.  —  Il  cite  plu- 
sieurs prières  d'une  admirable  beauté  ;  il  combat 
avec  autant  de  chaleur  que  de  science  ce  funeste  es- 
prit qui  a  bouleversé  la  liturgie  ,  comme  dans  la 
plupart  des  diocèses  de  France  ,  pour  s'éloigner 
également  de  l'unité  Romaine  et  des  monumeos  tra- 
ditionnels des  divers  diocèses. 

2.  Pèlerinage  à  Jérusalem  et  au  mont  Sinaï  ;  par 
l«  pèr«  M.  J.  dt  Gêramb  ,    traduction    allemande. 


3.  Sur  l'état  actuel  de  l'instruction  publique  en 
Prusse;  par  M.  Seul,  professeur  au  Gymnase  de 
Cûblentz. 

(Observations  d'un  écrivain  catholique  sur  la  fa- 
meuse dénonciation  portée  par  le  docteur  Lorinser 
contre  le  système  prussien  si  vanté  en  ce  moment , 
et  qui ,  selon  ce  savant  protestant,  est  aussi  funeste 
à  la  santé  du  corps  qu'à  celle  de  Vdme.) 

4.  OEuvres  choisies  du  B.  Louis  de  Blois,  y  et 
vi<:  volumes. 

3.  De  prœnuncialo  novi  fœderis  seu  Missm  sa- 
crificio  in  princis  valibus;  dissertatio  exegetico- 
dogmatica  quam  scripsit,  J.  M.  A.  Loehnis,  SS.  theo- 
logiae  doctor,  etc. 

G.  Sermons  de  M.  Nickel,  curé  de  la  cathédrale  à 
Mayence. 

7-  Journal  trimestriel  de  l'instruction  publique 
en  Bavière;  par  MM.  Ueim  et  Vogl,  prêtres. 

8.  Livres  de  prières  par  Bernard  Galura,  prince- 
évèque  de  Trente,  et  autres. 

9.  Fin  tragique  de  la  Chartreuse  de  Londres  ; 
fragraens  de  l'histoire  de  la  réforme  en  Angleterre; 
par  Odilo. 

(On  cite  un  récit  touchant  de  l'effroyable  supplice 
que  le  despote  hérétique  fit  subir  au  prieur  Nou- 
thon  et  aux  deux  autres  chefs  de  la  Chartreuse.) 

10.  (luirlande  d'Homélies;  par  Jean  Emmanuel 
Veith  (le  plus  célèbre  prédicateur  de  TAllemagna 
actuelle). 

1 1 .  La  Passion  de  N.-S.  en  cinquante  médita tiouâ  ; 
par  li;  II.  P.  Thomas  de  Jésus,  augustin,  pejodant^a 
rupiiviiè  chez  les  Maures. 

Appendice.  —  Faits  et  pièces  relative»  à  la  rejfi- 
gion. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


Livraison  d'oclobre. 

I.  De  TEpiscopal  ;  Lettre  pastorale  de  Mgr  Gelssel, 
é^êque  de  Spire  ,  pour  sa  prise  de  possession. 
(On  remarque  dans  ce  inandemenl  une  éloquente 

description  de  la  grande  cathédrale  de  Spire,  comme 
symbole  de  l'Église  et  de  ses  institutions.  Le  nou- 
veau prélat  s'est  fait  connaître  autrefois  par  une  sa- 
Tante  histoire  de  cette  même  cathédrale,  en  trois 
Tolumes.) 

II.  Vie  et  fondations  pieuses  du  chanoine  Friest 
(suite  et  fin). 

m.  Que  doit  faire  un  pasteur  dépourvu  de  Tappui 
de  Tautorité  civile,  pour  faire  observer  extérieu- 
rement les  dimanches  et  fêtes? 

IV.  Logique  des  Protestans  (suite  et  fin). 

Revub.  1.   Manuel  du  Rituel  de  Fassau  (suite 

et  fin  ). 

2.  Histoire  de  sainte  Elisabeth  de  Hongrie;  par 
le  comte  de  Montalemi>ert,  traduction  allemande  de 
M.  Sladler,  Aix-la-Chapelle,  183G. 

3.  Histoire  de  Perd  nand  M,  empereur  d'Allema- 
gne; par  J.  P.  Silherl,  Vienne,  1856, 

(Réhabilitation  d'un  des  plus  grands  souverains 
catholiques,  indignement  calomnié  par  les  historiens 
philosophes.) 

4.  Ordo  divini  officii  juxla  rubricas  Breviarii 
Bomin>,  curavil  Dr  J.  E.  Stadler,  collegii  Geor- 
giani  suhregens,  Monachii ,  1857. 

5.  Essai  d'une  histoire  de  la  littérature  armé- 
nienne; par  C.  F.  Neumann,  Leipzig,  183G. 

6.  Divers  livres  d'éducation  et  de  piété  pour  la 
jeunesse. 

7.  L'Université  Catholique  :  livraisons  de  juillet 
et  août. 

8.  Censure  d'une  traduction  de  V Imitation  de 
J.-C.  ;  par  le  Consistoire  catholique  du  royaume  de 
Saxe. 

Appendicf.  —  Faits  et  pièces  relatives  à  la  reli- 
gion.—On  y  remarque  la  discussion  des  certes  d'Es- 
pagne sur  l'abolition  des  ordres  religieux  qu'on  s'é- 
tonne de  n'avoir  encore  vuedans  aucun  des  journaux 
français. 

Livraison  de  Novembre. 

I.  De  l'Episcopat.  Suite  de  la  lettre  pastorale  de 
Mgr  l'évoque  de  Spire  (suite  et  fin). 

II.  De  l'enseignement  de  l'Histoire  dans  les  gym- 
nases. 

(Excellentes  réflexions  sur  l'esprit  protestant  et 
philosophi(|ue  qui  préside  à  l'enseigiiemint  de  l'his- 
toire, tel  qu'il  est  donné  aux  catholi(iues  partout, 
en  France  comme  en  Allemagne.) 

III.  De  la  bénédiction  des  relevailles  pour  les  fem- 
mes qui  vivent  en  mariai;»'  "'"xte. 

(Examen  d'une  des  questions  qui  donnent  lieu 
aux  nombreuses  vexations  huxciucIIcs  li;  culte  ca- 
tholique est  soumis  dans  les  états  protesiaiis  d  Alle- 
magne.) 

IV.  De  l'Election  de  l'archevêque  actuel   de  Fri- 
bouig,  Mgr  Denieler. 

V.  Lctlras  da  Mgr  Duhoi»,  ivègu*  de  Nevr-Tork,  i 


un  des  rédacteurs  do  Catholique,  8nr  l'état  des 

missions  d'Amérique. 

Revue.  1.  Histoire  de  l'étal  passé  et  présent  de 
tous  les  ordres  religieux  d'Orient  et  d'Occident,  au 
nombre  de  481,  etc.;  par  Ferdinand,  baron  de  Bie- 
denf^ld ,  2  vol.,  Weimar,  1857. 

2.  (Considérations  sur  les  Evangiles  des  diman- 
ches; par  M.  Herz,  doyen  de  Sigmaringen. 

5.  Voyage  d'un  gentilhomme  saxon  à  la  recher- 
che de  la  vraie  religion;  par  le  docteur  Rheiuwald, 
professeur  de  théologie  protestante  à  Bonn. 

(•l'est  la  contrepartie  du  célèbre  Voyage  d'un  gen- 
tilhomme irlandais  ,  par  Thomas  Moore,  qui  a  porté 
au  protestanii.-me  allemand  un  coup  presque  aussi 
fatal  que  le  Symbolique  de  Mœhler.) 

4.  Divers  Recueils  de  sermons  et  homélies,  1836 
et  1857. 

i>.  Cœlestina  ;  almanach  pour  les  femmes  et  les 
vierges  chrétiennes,  .Aschaffenburg,  1858. 

(Heureuie  application  de  l'esprit  catholique  à  un 
genre  de  publication  très  répandu  en  Allemagne  : 
nous  y  remarquons  une  traduction  du  travail  de 
M.  l'abbé  Gerbel  ,  intitulé  Marie,  et  inséré  dans  le 
Livre  des  Saintes.) 

G.  Histoire  de  Marie  5tuart;  par  J,  Nelk ,  1836, 
Ratisbonne. 

7.  Philosophie  de  l'Enfance,  1856. 

8.  Histoire  de  la  Réforme  protestante  dans  le  can- 
ton de  Berne  ;  par  Charles  Louis  de  Halltr,  Lu- 
cerne  ,  1856. 

(Cet  excellent  ouvrage  a  été  déjà  traduit  en  fran- 
çais ,  et  doit  être  connu  de  beaucoup  de  nos  lec- 
teurs.) 

Appendice.  —  Nouvelles  ecclésiastiques. —  Belle 
discussion  de  la  Chambre-Haute  de  Bavière,  à  la 
S!iite  de  laquelle  cette  assemiplée  a  rejeté  les  résolu- 
tions de  la  Chambre  des  Députés  contre  les  couvens. 
—  Renseignemens  sur  la  restauration  récente  de  la 
cathédrale  de  Bamberg,  entièrement  conforme  à  son 
architecture  primitive  :  on  a  même  fait  disparaître 
tous  les  mausolées  modernes  de  style  classique. 


ANNALES  DES  SCIENCES  RELIGIEUSES  PU- 
BLIÉES  A  ROME  ,  N"  DE  SEPTEMBRE-OCTO- 
BRE 1837. 

I.  Essai  Historique  sur  les   tendances  catholiques 
qui  se  manifestent  chez  une  partie  des  théologiens 
nnglicans  de  nos  jours  ,  par  Mgr  Wiseman. 
(On  trouve  dans  cet  article  les  di-tails  les  plus  cu- 
rieux  sur  la  décomposition   toujours  croissante  du 
protestantisme  an|;lais,  et  sur  la  reconnaissance  du 
be.^oin  de  l'uutor  lé  et  de  la  tiadition,  trop  tardivi.- 
ii;ent  proclamée  par  les  tliéol  gietis  anglicans.) 

II.  Suite  du  (idiirs  ue  i^lgr  IKùmia/i  sur  l'accord 
des  sciences  avec  la  révélation  chiélienne;  Cin- 
(lU'ènie  Conférence  sur  les  science»  naiurcllei. 
1"'  |iariie  :  .MeJe  ine.  Géologie. 

(Nos  lecteurs  apprendront  avec  salisfaction  que 
I*  savant  et  célèbre  auteur  aui^e  une  place  tati- 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


397 


nenle  parmi  les  témoignages  rendus  à  la  religion 
par  la  religion  moderne,  au  programme  de  noire 
collaborateur,  M.  Blargerin.) 

III.  Suite  et  fin  de  l'analyse  des  PrœUctiones  Théo- 
logicœ  du  P.  Perron,  de  la  Société  de  Jésus,  par 
M.  D.  Breschi. 

IV.  Analyse  du  Irailc  de  Itomano  Ponllfice ,  de 
M.  Gualco  ,  professeur  do  droit  canon  cl  d'iiis- 
loire  ecclésiastique  à  rCuiversilê  de  Turin  ,  par 
M.  D.  Bruschelli. 

Appendice.  I.  Décret  de  la  Congrégation  de  l'Index, 

du  4  juillet  1857. 

Séances  de  ^Académie  de  lareliyion  catholique  d 
Rome.  Dissertation  du  R.  P.  OiinVri,  dominicain , 
commissaire  du  Saint-Office ,  sur  les  Discussions  ré- 
centes élevées  dans  le  sein  de  l'Église  ,  au  sujet  de 
la  régie  de  certitude  et  de  la  ph.losophio  en  gé- 
néral. 

^On  remarque  dans  ce  travail  une  Réfutation  sa- 
vante du  système  de  M.  de  La  lUenuais  sur  le  sens 
commun.) 

Disse,  talion  du  11.  P.  jYoto  ,  assistant  général  des 
écoles  pies  ,  sur  le  devoir  qui  existe  pour  la  puis- 
sance civile,  de  prohiber  les  livres  Cuudaionés  par 
l'Église. 

Dissertation  du  R.  P.  De  Sanctis ,  de  l'ordre  des 
ministres  des  Infirmes,  sur  la  Différence  des  mis- 
sionnaires catholiques  et  du  missionnaire  hété- 
rodoxe. 

Dissertation  du  R.  P.  Pupgileoni ,  mineur  con- 
Tenluel ,  consullcur  de  la  S.  Congréga.ion  des  rils , 
sur  un  errata  à  faire  au  Dictionnaire  des  reliques  et 
des  images,  par  Collin  de  Plancy. 

Académie  archéologique  de  Rome.  Extrait  d'une 
Dissertation  de  Son  Em.  le  cardinal  Giustiniani  , 
préfet  de  la  Congrégalion  de  l'Index,  intitulée  la  Di- 
vinité de  J.-C.  reconnue  par  l'empereur  Tibère. 

Extrait  d'un  discours  sur  la  Beauté  de  l'Art  chré- 
tien au  moyen  âge ,  par  le  professeur  Minardi,  pré- 
sident de  l'Académie  de  S. -Luc. 

(Cet  artisie,  qui  occupe  à  Rome  la  première  place 
dans  son  art,  professe  les  mêmes  doctrines  que  no- 
tre collaborateur,  M.  Rio.) 

Supplément  à  l'histoire  de  Pie  VII ,  du  chevalier 
Artaud,  par  l'abbé  Barola,  professeur  de  théologie 
à  l'Université  de  Rome. 

Réfutation  d'une  assertion  de  M.  Geoffroy  Saint- 
Hilaire  ,  sur  l'expression  de  Spirilus  corporeus , 
faussement  attribuée  par  lui  à  S.  Augustin. 

Réhabilitation  d'Aiberl-le-Grand  par  la  science 
moderne. 

Continuation  des  Aela  Sanclorum  des  BoUan- 
distes. 

Supplément  à  la  Bibliographie  italienne  de  185G. 

Bibliographie  française  de  I83U-57. 

Les  titres  seuls  des  travaux  dont  nous  venons  de 
donner  l'énuinération  ,  suffisent  pour  montrer  com- 
bien le  goût  des  études  religieuses  est  vivacc  à 
Rome,  et  combien  tout  le  clergé,  depuis  les  pre- 
miers rangs  jus>iu'aux  derniuri,  y  veille  avec  scru- 
pule au  dépôt  sacré  des  iradilioua  et  de  l'auliquité 
•MlMiutiqnM. 


SOCIÉTÉ  DE  L'HISTOIRE  DE  FRANCE.  —  AN- 
NUAIRE DE  1837.  —  LECTURES  HISTORI- 
QUES. 

Depuis  que  nous  avons  perdu  les  Bénédictins  et 
avec  eux  (ant  d'excellent. s  publications  de  textes, 
tant  d'éditions  vraiment  scientifiques,  tant  d'oeuvres 
consciencieusemcnlélaboréis,  nous  ne  saurions  trop 
encourager  les  institutions  liitéraires,  destinées  à 
combler  la  lacune  que  l'absrnce  regretlable  et  dou- 
loureuse de  ces  I  elitjieux  de  la  congrégalion  de  Sainl- 
Maur  lai^se  dans  les  travaux  inachevés  de  l'histoire 
naiiuna  e. 

La  Suciélê  de  P Histoire  de  France  ,  depuis  plu- 
sieurs années,  consacre  généreusement  sts  efforts  à 
nous  rendre,  en  partie  du  moins,  ce  que  nous  avons 
perdu.  C'est  dans  ce  but  qu'elle  sest  proposé  de 
pub  iei,  1°  les  documens  originaux  relatifs  à  fhis- 
loire  nationale,  pour  les  lemps  anlérieurs  aux  états 
généraux  de  1789  ;  "i"  des  traductions  de  ces  mêmes 
documens,  lorsque  Sun  Conseil  le  reconnaît  ut.lcj 
5»  un  compte-rendu  annuel  de  ses  travaux  et  de  sa 
situation  ;  i»  un  annuaire.  Enfin,  elle  délivre  gratis 
à  SOS  membres  t  ules  ses  publiculions ,  entretient 
des  relations  avec  les  savans  qui  se  livrent  à  des 
travaux  analogues  aux  siens,  et  nomme  des  associés 
correspondans  parmi  les  étrangers. 

Une  des  améliorations  les  plus  remarquables  dont 
elle  offre  l'exemple  aux  autres  sociétés  savantes,  et 
dont  elle  est  chaque  jour  à  même  de  retirer  les  plus 
heureux  résuUals,  c'est  l'obligation  imposée  à  son 
conseil  de  nommer,  pour  chaque  ouvrage  à  publier 
un  commissaire  responsable,  chargé  d'en  surveiller 
l'exécution.  Aucun  volume  ne  peut  paraître  sous  lo 
nom  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France,  s'il  n'est 
accompagné  d'une  déclaration  de  ce  commissaire  , 
portant  que  le  travail  lui  a  paru  digne  d'être  publié  ■ 
et  l'on  conçoit  tout  ce  qu'il  doit  y  avoir  d'émulation 
et  de  profil  pour  l'éditeur,  à  être  contrôlé  par  un 
ami  qui  conserve  dans  son  examen  toute  l'impar- 
tialité du  juge.  Deux  hommes  de  lettres,  deux  sa- 
vans recommandables  en  face  l'un  de  l'autre  , 
comprennent  toujours  leur  mission.  C'est  ainsi  que 
M.  Hase  et  31.  Champollion-Figeac  ont  ouvert  la 
série  des  travaux  de  la  Société,  en  publiant  sous  le 
titre  de  Vlsloire  de  li  Nurmant,  la  traduction  fran- 
çaise inédite,  remontant  au  commencement  du  qua- 
torz'ème  siècle  ,  d'une  chronique  latine  du  moine 
Aimé  ,  antérieure  de  plus  de  200  ans  ,  et  relative  à 
l'établissement  des  Normands  en  Italie  et  dans  la 
Sicile.  M.  Champollion  a  été  l'éditeur  de  cet  ouvrage 
qui  mérite  d  être  signalé  parmi  les  bonnes  édition» 
scientifiques  dont  noire  époque  est  si  avare.  Let 
Protcgoviùnes  de  M.  Cliampollion  sont  un  vrai  mo- 
dèle de  critique  historique.  Toutes  les  questions, 
soulevées  par  l'examen  de  la  Chronique  de  li  Nor- 
mant ,  y  sunl  résolues  avec  une  mélliode,  une  clarté 
et  une  précision  dont  on  ne  saurait  faire  trop  d'é- 
loges au  publ.c  et  il  l  éditeur. 

La  Société  a  ensuite  publié  les  Lettret  également 
inédites  du  cardinal  ilazarin  ,  roncornanl  les  troa« 


388 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


blés  de  la  Fronde,  l'exil  du  cardinal  (1631-2)  et  ses  *  de  France.  Ceux  qui  se  sont  occupés  un  peu  sérieu 
intimes  et  affectueuses  relations  avec  la  mère  de 
Louis  XIV;  publication  confiée  à  M.  Ravenel. 

Les  1"^"^  2''  et  5'  volumes  du  texte  et  de  la  traduc- 
tion de  VUistoire  Ecclésiastique  des  Francs,  par 
Grégoire  de  Tours,  édition  nouvelle  due  aux  soins 
de  MM.  Guadet  et  Taranne ,  et  publiée  sous  la  sur- 
Tciliance  d'un  menabre  de  l'Iuatiiut,  M.  Guérard, 
commissaire  responsable,  se  recommande  surtout 
aux  hommes  studieux,  par  ses  annotations  savanti-s 
et  la  collection  exacte  des  plus  importans  manus- 
crits. 

Il  en  est  de  même  de  la  Chronique  de  Villehar- 
douin,  dont  l'édition,  préparée  par  M.  Paulin  Paris 
sur  un  manuscrit  nouveau  qu'il  a  découvert ,  n'a 
été  retardée  jusqu'ici  que  par  d'autres  travaux  de 
l'éditeur.  Hàtons-nous  de  dire  pourtant  que  l'im- 
pression en  est  presque  achevée,  et  que  sa  publica- 
tion ne  peut  plus  souffrir  de  retard. 

Le  conseil  de  la  Société  ,  réuni  sous  la  présidence 
de  M.  le  marquis  de  Fortia  et  de  M.  Fauriel ,  s'est 
encore  occupé  du  choix  de  plusieurs  ouvrages  à  pu- 
blier pour  l'année  1858;  nous  aurons  soin  d'en  par- 
ler quand  le  moment  sera  venu.  Faisons  connaître 
aujourd'hui  VÂnnuaire  historique  de  1857,  pour  le- 
quel nous  demandons  pardon  à  nos  lecteurs  d'être 
en  relard.  La  meilleure  manière  de  réparer  noire 
tort,  sera  de  leur  rendre  compte,  aussitôt  qu'il  aura 
paru,  de  l'Annuaire  de  1858. 

L'Annuaire  de  la  Société  de  l'Histoire  de  France 
contient  des  tablettes  ,  des  notices  et  des  extraits 
destinés  à  servir  d'éclaircissement  aux  historiens 
originaux  ,  dont  la  publication  forme  l'objet  princi- 
bal  des  travaux  de  la  Société.  On  y  traite  alternati- 
vement de  la  géographie,  de  l'histoire,  de  la  litté- 
rature et  des  arts  de  la  France;  et  dans  chacune  de 
ces  parties,  ou  a  toujours  soin  de  procéder  du  gé- 
néral au  particulier.  Par  exemple,  dans  la  partie  de 
la  littérature  et  des  arts,  aux  pièces  publiées  cette 
année  et  propres  à  donner  une  idée  générale  de  Té- 
tât de  la  langue  et  de  la  musique  à  différentes  épo- 
ques, succéderont  des  tables  destinées  à  faire  con- 
naître les  écrivains  et  les  artistes,  ainsi  que  les  pro- 
ductions les  plus  remarquables  de  chaque  siècle.  En 
un  mol, l'Annuaire  de  la  Société  devra  former  comme 
un  répertoire  de  l'IIistoire  de  France,  et  présenter 
Un  précis  de  tous  le»  renseignemens  qui  se  peuvent 
tirer  de  la  réunion  de  nos  cinq  grands  ouvrages  his- 
toriques ,  savoir  :  h\irl  de  Vérifier  les  Dates,  le 
CalUa  Chri\tiana  ,  VUistoire  Littéraire,  les  Mou- 
temens  dp  la  Monarchie  française  et  la  Bibliothèque 
de  la  France. 

Dès  son  liébut,  l'Annuaire  de  la  Société  s'est  placé, 
pour  l'histoire,  sur  le  même  rang  que  le  célèbre  Al- 
manarh  du  Uureaii  des  Longitudes,  pourlesscienres 
physiqties  cl  niiilhéuiali<)ues.  Il  nous  a  paru  surtout 
remar(iuable  et  utile  par  un  travail  géographitiue 
lUr  les  anciens  pagi  ou  pay»  tic  la  France  dû  aux 
techerches  si  exactes  île  M.  (îuérard  ,  membre  de 
l'Institut,  et  par  celui  que  le  secrétaire  de  la  Société, 
M.  J.  l)esiioyei>,  a  donné  sur  les  ouvrages  les  plus 


yroptc»  il  faciliter  le»  élude»  r<:lativeg  à  l'histoire      Prix  12  Ir.  1857 


sèment  des  questions  historiques  ,  savent  combien 
d'embarras  on  rencontre  sur  le  terrain  des  moindres 
recherches,  et  combien  on  est  heureux  de  pouvoir 
s'aider  des  ressources  de  toute  espèce  que  l'érudi- 
tion des  deux  derniers  siècles  nous  a  léguées.  Eh 
bien!  c'est  pour  mettre  ces  ressources  à  la  portée  de 
tous  les  hommes  laborieux  de  notre  époque  ,  c'est 
pour  déblayer  tous  les  obstacles  qui  couvrent  trop 
souvent  les  champs  de  l'érudition  nationale  que 
M.  Desnoyers  a  résumé  et  exposé  méthodiquement, 
dans  son  excellente  notice  ,  les  travaux  qui  ont 
exercé  la  patience  et  le  savoir  de  tous  nos  devan- 
ciers. 

Il  distingue  avec  soin,  dans  l'examen  des  sources 
de  l'histoire  de  France  et  des  travaux  qui  en  faci- 
litent l'emploi,  d'abord  les  moyens  généraux  d'étude, 
tels  que  les  catalogues  de  docamens  originaux,  les  re- 
cueils bibliographiques  et  biographiques ,  les  grands 
glossaires,  les  tiaités  de  paléographie ,  de  géogra- 
phie historique  ,  de  généalogie,  de  numismatique, 
les  recueils  de  mémoires  d'érudition  historique  ;  et 
en  second  lieu,  les  principales  collections  de  docw- 
mefis  originaux. 

Or,  celles-ci ,  à  cause  de  leur  nombre ,  ne  pour- 
raient être  indiquées  qu'avec  choix  ,  d'autant  plus 
qu'il  fallait  laisser  une  place  à  l'analyse  et  à  l'appré- 
ciation des  plus  importantes.  C'est  ce  qu'a  fait  M. 
Desnoyers  pour  la  plus  grande  facilité  des  recher- 
ches et  le  plus  grand  bien  des  études  historiques 
nationales  ;  ajoutons  que  sa  Notice  n'est  qu'une  par- 
tie de  l'introduction  ou  de  la  table  d'un  travail  de 
patience  et  de  dévouement,  dont  M.  Guizot  lui  a 
confié  la  rédaction,  sur  l'appréciation  des  sources  de 
l'histoire  de  France  et  des  nombreux  travaux  d'é- 
rudition positive  qui  ont  eu  notre  histoire  pour 
objet. 

Dans  un  des  prochains  numéros,  nous  insérerons 
une  lecture  de  M.  Guérard,  sur  les  Causes  de  la  po- 
pularité du  Clergé  sous  les  deux  premières  races. 


HISTOIRE  DU  PAPE  GRÉGOIRE  Vil  ET  DE  SON 
SIÈCLE  ,  D'APRÈS  LES  MONUMENS  ORIGI- 
NAUX ;  par  J.  Voir.T,  professeur  à  VUnicersilé 
de  Uall;  traduite  de  l'allemand,  augmentée  d'une 
introduction,  etc., par  M.  l'abbé  Jager,  chanoine 
honoraire  do  Nancy,  etc.  (l). 

'L'Université  catholique  doit  wn  travail  spécial  à 
ce  beau  livre  :  elle  le  lui  consacrera.  Pour  le  mo- 
ment, nous  ne  pouvons  que  siijnalerson  apparition 
comme  l'une  des  meilleures  preuves  que  la  régéné- 
ration des  éludes  historiques,  depuis  si  long-temps 
florissante  en  Allemagne  ,  commence  à  se  propager 
en  France.  Ce  noble  témoignage  rendu  par  un  pro- 
testant A  un  saint  pape,  objet  de  tant  d'atroces  ca- 
lomnies, vient  à  propos  nous  consoler  des  vieilles 
rancunes  philosophiques  et  gallicanes,  qui  ont  élé 
ressuscilées   et   résumées  dans  Vhistoire   de  Gré- 

(1)2  vol.  in  8"  ;  Paris,  chez  Vaton,  46  ruo  du  Bac. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


399 


goire  VII ,  par  M.  de  Vidaillan  ,  comme  aussi  de 
l'absence  prolongée  du  livre  que  prépare  M.  Ville- 
main,  sur  le  même  sujet,  el  que  nous  allendions  avec 
impatience,  depuis  qu'on  nous  avait  assuré  qu'un 
esprit  de  justice  et  de  réparation  devait  présider  à 
celle  œuvre,  depuis  si  long-temps  annoncée.  Mais 
quel  heureux  changement  ne  s'est-il  donc  pas  effec- 
tué dans  les  esprits,  puisque  dans  tontes  les  opinions 
des  hommes  éminens  sont  d'accord  pour  admirer  et 
étudier  la  vie  d'un  homme  que  Fleury  nous  avait 
appris,  même  à  nous  catholiques,  à  regarder  avec 
une  sorte  d'horreur,  el  dont  un  arrêt  du  Parlement 
(du  20  juin  1729)  nous  avait  interdit  de  reconnaître 
la  canonisation.  On  verra,  dans  l'Histoire  de  M.  Voigt, 
tout  ce  que  Dieu  avait  mis  de  grand  et  de  beau 
dans  Pâme  du  plus  illustre  et  du  plus  méconnu  de 
ses  vicaires.  Mais  dès  à  présent  nous  devons  un  juste 
tribut  d'éloges   à  l'excellente  introduction  du  sa- 
vant traducteur.  Il  y  a  tracé  avec  autant  de  cou- 
rage  que  d'éloquence   l'apologie  de  la  vie  et  des 
idées  de  Grégoire  :  il  nous  montre  l'asservissement 
el  les   malheurs   de  l'Église  ,   lorsque  Hildebrand 
commença    sa  lutte   victorieuse  contre  le  pouvoir 
temporel  ;  le  but  du  grand  homme  ,  qui   était  non 
seulement  l'indépendance  de  l'Église  ,  mais  encore 
la  réforme  de  la  société  par  l'Église  ;  puis  la  patience, 
la  douceur,  la  sensibililé  qu'il  a  déployée  dans  toute 
sa  carrière;  il  réduit  en  poussière  toutes  les  décla- 
mations contre  l'ambition  de  Grégoire  el   ses  em- 
piétemens  sur  les  royaumes  temporels  ,   en  mon- 
trant, par  le  témoignage  irrécusable  de  toute  l'an- 
tiquité ecclésiastique,  de  tous  les  écrivains  contem- 
porains des  événemens,  par    l'aveu   unanime  des 
souverains  compromis,  par  celui  des  plus   savans 
protestans  des  siècles  modernes,  que  la  suzeraineté 
du  pape  sur  les  rois  était  un  droit  universellement 
reconnu  ;  que  les  princes  ne  pouvaient  plus  soutenir 
leur  dignité  sans  la   protection   des  papes,    que  le 
pouvoir  de  déposer  les  souverains  indignes,   exercé 
soit  par  les  papes,  soit  par  les  états,  était  inhérent 
à  la  constitution  du  moyen  âge. 

«  Voyez,  dit  l'auteur,  l'harmonie  admirable  de  ces 
témoignages  ;  leur  ensemble  forme,  selon  nous,  la  dé- 
monstration la  plus  complète  du  pouvoir  des  papes  au 
moyen  âge.  Ce  pouvoir  était  alors  ce  que  sont  nos  cens» 
litutions  modernes;  il  servait  d'équilibre  à  l'autorité 
souveraine  et  de  base  à  la  liberté  civile.  «  Le  fonde- 
«  ment  de  la  liberté  allemande,  dit  M.  Voigt,  repo- 
«  sait  sur  l'autorité  du  pape  et  des  princes,  qui, 
«  réunis,  mettaient  un  frein  à  la  puissance  impé- 
«  riale  (Ij.  »  Le  pouvoir  des  papes,  stipulé  par  les 
peuples,  reconnu  et  accepté  par  les  souverains,  fai- 
sait partie  de  la  constitution  des  états  ;  il  entrait , 
pour  me  servir  de  cette  expression,  dans  la  charte 
du  moyen  âge  ;  jamais  pouvoir  ne  l'ut  donc  plus  lé- 
gitime. » 

(1)  Denn  darin  lag  die  Grundfeste  der  deutschen 
Frelheit,  das  durch  den  Papsl  und  dit;  Fursten  die 
Kaisermacht  im  ziigel  gehalien  ward.  (  Hildebrand  , 
und  sein  zeitaller,  p.  401.  Ouvrasic  dont  nous  don- 
nons la  traductiou.) 


Il  relève  les  contradictions  où  est  tombé  le  beau 
génie  de  Bossuet  qui,  après  avoir  reconnu  les  prin- 
cipes qu:  autorisaient  la  conduite  de  Grégoire,  n'a  pas 
craint  de  le  condamner,  et  se  figurait  que  la  France 
avait  toujours  été  à  part  dans  la  chrétienté.  Mais 
M.  Jager  est  surtout  admirable ,  lorsqu'il  s'adresse 
à  ces  prétendus  libéraux  qui  ont  fait  du  saint  pon- 
tife l'objet  de  leur  haine. 

«  Et  comment  donc,  Grégoire  ne  peut  trouver  grâce 
devant  vous  !  Cependant  que  voulait-il  en  définitive  ; 
oui,  que  voulait  ce  fougueux ,  cet  impitoyable  Gré- 
goire dont  vous  vous  faites  une  peinture  si  noire? 
l'honneur,  rindépendance  de  l'Église.  Que  voulait-il 
encore  ?  la  liberté  des  peuples,  les  droits  de  Phuma- 
nité,  un  frein  au  pouvoir  absolu  qui  avait  dégénéré 
en  tyrannie  :  et  vous  ne  pouvez  lui  pardonner,  vous 
qui,  dans  des  circonstances  bien  différentes,  avez 
versé  des  torrens  de  sang  pour  les  mêmes  principes, 
et  qui  avez  porté  en  triomphe  ceux  qui  vous  avaient 
aidés  à  les  conquérir!  Et  l'on  sait  avec  quelle  admi- 
ralile  douceur  vous  avez  traité  les  rois  que  vous 
croyiez  opposés  à  vos  sentimens.  Mais  voire  rigueur 
et  vos  contradictions  ne  nous  étonnent  pas;  quand 
il  s'agit  d'un  prêtre  et  surtout  d'un  pape,  on  ne  lui 
lient  compte  de  rien.  Si  Grégoire  avait  été  un  phi- 
losophe politique,  et  qu'il  eût  fait  ce  qu'il  a  fait ,  il 
n'y  aurait  pas  eu  d'éloges  qu'on  ne  lui  eût  prodigués. 
On  l'aurait  proclamé  immortel,  le  grand  bienfaiteur 
de  l'humanité,  peut-être  le  défenseur  des  droits  de 
l'homme,  et  on  lui  aurait  érigé  une  statue  sur  la 
place  publique.  Mais  non,  Grégoire  est  prêtre,  il  est 
pontife,  cela  suffit  pour  le  flétrir.  » 

Voici  comment  M.  l'abbé  Jager  résume  la  question  : 
«  Il  me  semble  qu'il  faut  envisager  les  choses  de 
plus  haut.  Il  est  impossible  de  relever  une  société 
de  sa  ruine  sans  troubles  ,  sans  guerre  ,  sans  com- 
bats. «  Les  choses  humaines  ne  vont  pas  autrement, 
(c  dit  un  célèbre  écrivain.  Jamais  aucune  consli- 
(t  lution  ne  s'est  formée,  jamais  aucun  amalgamo 
«  politique  n'a  pu  s'opérer  autrement  que  par  le 
■(  mélange  de  différens  élémens  qui,  s'étant  d'abord 
«  choqués,  ont  fini  par  se  pénétrer  et  se  tranquilli- 
«  ser(l).))  Les  grands  hommes  qui  paraissent  dans  ces 
momens critiques,  instrumens  delà  Providence, tra- 
vaillent non  pas  précisément  pour  l'époque  oùils 
paraissent,  mais  pour  l'avenir.  Ils  laissent  quelques 
troubles  sur  leur  passage,  troubles  affreux  sans  doute, 
quand  on  les  considère  isolément,  mais  qui  ne  sont  rien 
dans  l'histoire  générale  de  l'humanité.  La  postérité 
vient  jouir  de  leurs  efforts  et  de  leurs  travaux. 
L'ordre  qui  renaît  de  ses  cendres,  l'anarchie  qui 
rentre  dans  le  néant,  les  institutions  solides  qui  s'é- 
tablissent, sont  des  avantages  qui  font  le  bonheur 
des  siècles  uuivans.  Ceci  s'applique  à  Grégoire  ;  car, 
malgré  tous  les  obstacles,  malgré  tous  les  efforts  de 
la  puissance  impériale,  il  meurt  vain(iueur;  seule- 
ment il  ne  jouit  pas  de  sa  victoire  :  (Juiberl  l'anti- 
pape ne  montera  pas  sur  le  trône  pontifical,  Henri 
ne  mourra  pas  empereur  ,  les  investitures  seront 
abolies,  l'Église  aura  de  dignes  ministres,  une  nou- 

(1)  Du  pape ,  par  le  comte  do  Maisirc,  1.  ii,  c.  7^ 


400 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


Telle  ère  renaîtra  ;  c'est  le  douzième  siècle,  époque 
si  remarquable  dans  Ihisu.ire.  11  est  enticn-incnl 
Touvrage  de  Giégoire  ,  car  quand  on  conipaie  le 
dixième  siècle  avec  le  doiizièine,  on  yoit  le  passage 
d'un  grand  homme.  Ce  grand  homme  est  Grénore  , 
c'eslTHercule  du  moyen  ûge,  il  a  enchaînéles  mons- 
tres, il  a  écrasé  Thydre  fé  dale  ,  il  a  sauvé  TEuripe 
de  là  barbarie  ,  el,  ce  qui  est  encore  pli:s  beau  ,  il  a 
illustré  la  société  chrétienne  par  ses  vertus.  L'Ej^lise 
reconnaissante  lui  a  dressé  des  autels ,  et  jamais 
hommage  n'a  été  mieux  mérité;  car  Grégoire  est 
couvert  d'une  gloire  immortelle  :  gloire  pure  et 
sans  tache,  qui,  malgré  toutes  les  préventions ,  a 
toujours  trouvé  des  appréciateurs  et  qui,  comme  on 
le  rapporte  ,  faisait  dire  au  plus  illustre  capitaine  de 
nos  temps  modernes  :  «  si  je  n'étais  pas  Napoléon  , 
«  je  voudrais  être  Crégoire  VU.  » 

En  voilà  assez  pour  prouver  que  ce  livre  mérite 
une  place  dans  la  bibliothèque  de  tout  ecclésiastique, 
de  tout  chrélieu  qui  s'intéresse  au\  destinées  de  lÉ- 

M.  Jager  a  établi  avec  beaucoup  de  perspicacité 
le  lien  qui  unit  la  lutte  soutenue  par  saint  Gré- 
goire VU  au  onzième  siècle,  avec  les  triomphes  de 
l'Église,  au  duuz'émc  siècle.  Quand  M.  de  i>!onta- 
lembert  aura  terminé  Vhisloire  de  sainl  Bernard  el 
de  son  époque  ,  qu'il  prépare  en  ce  moment ,  nous 
pourrons  avoir  une  idée  complète  de  deux,  des  plus 
beaux  siècles  de  TÉglise. 


ARCHIVES  CURIEUSES  ,  RECUEIL  PUBLIE  PAR 
MM.  CIMDER  ET  DANJUU  {.). 

Le  quinz'èmo  volume,  qui  Tient  de  paraître,  ter- 
mine l.)  piemicre  série  de  ce  recueil.  Il  contient  seize 
pièces;  une  des  premières  est  \e prrcès  i!e  Itavaillac; 
les  deux  suivantes,  le  via-.ifale  de  I  agarde  et  ce- 
lui de  la  demoiselle  d'Esc-man ,  se  rapportent  à  la 
prétent'ue  conspiration  dont  liavalllac  aurait  été 
rinstrumenl.  Si  je  ne  me  trompe  ,  ce  sont  là  les 
seuls  indices  de  complicité  secrète  ;  el  Tinvraisera- 
blance  de  ces  ileux  mémoires  ou  dépositions  ,  res-, 
sort  davantage  (juand  on  les  lapproche  du  procès. 
Ie>-  comp'es  et  dépenses  de  Henri  IV  portent  une 
somme  de  ô,'iaO  livres  (  lo  ou  20  mille  francs  do 
notre  monnaie  actuelle)  donnée,  eu  i(!02,  à  Lafia , 
qui  dévoila  la  dernière  conspiration  de  Biron;  et, 
en  1C07  ,  une  autre  somme  bien  plus  extraordi- 
naire, de  574,000  fr.  pour  ceux  de  la  religion,  c'est- 
à-dire  pour  les  Calvinistes.  Je  crois  devoir  avertir 
nos  lecleuis  que  la  relation  de  la  morl  heureuse  de 
Murnaii,  est  fort  démentie  par  ses  actions  publi- 
ques. Les  Mémoires  de  Sully  suffiraient  pour  ap- 
prendre ce  qu'on  duit  penser  de  ce  fameux  réformé. 
Un  autre  morceau  plus  intéressant,  est  la  vie  el  tré- 
pas du  duc  de  Mayenne  ,  qui  peut  redresser  bien  des 
erreurs  sur  ce  chef  de  la  Ligue.  Les  Mémoires  et 
réglemeiis  p.iur  les  pau  res  en  fermés  offrent  des  do- 
cumens  très  curieux  d'économie  politique  et  d'admi- 
nistration de  charité.  £.  D. 

(l)  Voyei  VUnicersilé  Catholique  ,  n"  de  mai 
dernier. 


f-O-l- 


L'UNIVERSITÉ 

CATHOLIQUE. 


Mxmt$  mdHUn$^$  et  f  i^Uo^oi^^î^ttt^^. 


COURS  SLR  LA  RELIGION 

CONSIDÉRÉE  DANS  SES  BASES  ET  DANS  SES  RAPPORTS  AVEC  LES  OBJETS 
DIVERS  DES  CONNAISSANCES  HUMAINES. 


SIXIÈUE  LEÇON  (Ij. 

La  raison  des  rapports  qui  unissent  les  hommes  dans 
l'ordre  extérieur,  matériel,  se  trouve  dans  les  rap- 
ports primitifs  qui  existent  entre  eux  dans  l'ordre 
de  la  pensée.  —  Constitution  de  la  sociéié  des  in- 
telligences :  un  double  élément ,  la  foi  ;  principe 
nécessaire  d'unité  ;  la  science  ,  élément  de  liberté. 
—  Union  naturelle  de  la  foi  et  de  la  science  ;  rap- 
ports qui  existent  entre  ces  deux  ordres,  —  Com- 
ment Iharmonit  u  été  troublée. — Lo  dualisme  que 
présente  l'histoire  de  l'esprit  humain,  expliqué  par 
le  péché  originel. 

Nous  avions  commence  à  jeter  un  coup 
d'œil  sur  l'état  du  monde  païen  ,  à  l'épo- 
que où  il  fut  renouvelé  par  le  Christia- 
nisme ;  et ,  pour  compléter  celte  étude  , 
il  nous  restait  à  montrer  comment  la  phi- 
losophie n'avait  pas  moins  contribué  que 
la  superstition  à  démolir  la  base  divine 
de  la  société  temporelle. 

Or,  pour  expliquer  les  erreurs  de  la 
science ,  dans  les  anciens  temps  ,  pour 
reconnaître  les  roules  qui  la  menèrent 
aux  abîmes  où  elle  se  perdit,  entraînant 
avec  elle  toutes  les  vérités  de  l'ordre  mo- 
ral, il  est  nécessaire  do  rechercher  les 
conditions  du  développement  de  l'esprit 
humain. 

Nous  avons  déjà  vu  que  c'est  dans  les 

(1)  Voir  la  S' leçon  dans  le  n''  il,  t.  III ,  p.  09. 
T.  XY.  —  S"  24.  1837. 


régions  de  la  pensée  que  se  forme  le  nœud 
de  l'ordre  e.vtérieur,  matériel  ;  qu'il  exis- 
te, par  conséquent,  une  société  primitive 
d'intelligence,  sans  laquelle  nulle  société 
ne  serait  possible  parmi  les  hommes. 

Or,  deux  élémens  constituent  toute  so- 
ciété :  l'unité j  par  laquelle  subiste  le  lien 
de  ^exi^tonce  commune  ;  et  la  liberté, 
par  laquelle  s'accomplit  le  développe- 
ment des  existences  particulières. 

Cela  posé,  quel  est  d'abord  le  principe 
d'unilé  de  l'invisible  société  des  esprits? 

Ce  principe  ne  peut  pas  être  autre  que 
l'intelligence  infinie  de  Dieu,  manifestée 
par  la  révélation. 

Car,  sans  nous  arrêteràdémonlrer  que 
le  langaj^e  étant  la  forme  nécessaire  de 
toute  idée,  l'instrument  de  toute  con- 
naissance ;  que  l'homme  ne  voyant  rien 
qu'à  la  lumière  de  la  parole ,  il  aurait 
été  enveloppé  d'éternelles  ténèbres,  il 
n'exister<iit  môme  pas,  entant  qu'être 
raisonnable  ,  si  la  parole  révélée  n'avait 
pas  fait  luire  sur  lui  ,  à  l'origine,  un 
rayon  de  la  raison  infinie. 

Sans  aborder  celte  discussion,  qui  tran- 
cherait la  question  qui  nous  occupe, 
supposez  un  moment  l'espèce  humaine 
seule  et  sans  aucunrapport  d'intelligence 
avec  I3ieu,  et  qtie  voyez  -  vous  dans  le 
monJe  des  intelligences  ? 

llien  ,  que  la  triste  image  de  l'état 
sauvage  ;  des  esprits  radicalement  iudc- 

26 


coulis  SUR  LA  RELIGION, 


402 

pendaus  les  uns  des  autres,  entre  lesquels 
il  ne  saurait  exister  aucune  loi  coramune, 
aucun  lien  social.  La  penst^e  d'un  homme, 
la  pensée  même  de  tous  les  hommes  , 
qu'est-ce  ?  l'expression  d'une  raison  finie . 
de  la  même  nature  que  la  mienne  ;  qui 
ne  me  présente  aucun  des  car,  ctères  de 
la  vérilé  absolue  ,  nécessaire,  rien  d'o- 
bligatoire; qui  ne  peut,  par  conséquent, 
sans  une  absurde  usurpation  ,  prétendre 
limiter  ma  liberté  et  s'imposer  en  sou- 
veraine à  ma  pensée.  Donc,  à  moins  de 
remonter  jusqu'à  l'inte'ligence  infinie, 
seul  pouvoir  légitime  de  qui  reièvent  tou- 
tes les  intelligences  ;  à  moins  de  recon- 
naître qu'il  existe  un  ensemble  devériiéa 
qui  empruntent  de  la  raison  de  Dieu,  de 
qui  elles  émanent ,  une  autorité  devant 
laquelle  toutes  les  raisons  finies  doivent 
s'incliner,  on  n'aperçoit  aucune  bse  de 
la  société  des  esprits,  aucun  ordre,  rien 
de  possible  qu'une  irrémédiable  anar- 
chie. 

Mais  les  intelligences  humaines,  unies 
à  leur  racine  et  constituées  en  sccié'é 
dans  le  sein  de  l'intellii'ence  infinie,  doi- 
Tent  avoir  chacune  leur  développcmeii! 
propre  ;  la  liberté  doit  sortir  de  l'u- 
nité. 

Or,  pour  concevoir  en  quoi  consiste 
cet  élément  second  ire,  nous  croyons 
qu'il  est  nécessaire  de  remonter  encore 
une  fois  au  principe  de  notre  mystérieuse 
existence. 

Si  nous  essayons  de  pénétrer,  à  la  lu 
mière  de  la  révélation,  dans  les  ténèbre 
qui  enveloppent  l'origine  de  l'honi"  e  et 
de  l'humanité,  qu'aperc«vons-nous?  l'E- 
tre infini  existant  seul,  lorsque  rien  n'exis- 
tait encore  ;  tous  les  êtres  possib  es  ren- 
fermés en  Dieu  ,  caractérisés,  distincts 
dans  les  idées  divines  comme  dans  leurs 
types.  Dieu  réalise  quelques  uns  de  ces 
types  au  dehors.  L'Être  éternel,  infini, 
sème,  si  j'ose  ainsi  parler,  quelques  unes 
de  ses  pens'^cs  dans  le  temps  et  dans  l'es- 
pace ;  et  voila  la  création. 

Tout  est  donc  sorti  de  Dieu  ;  tous  les 
êtres  finis  sont  d  stincts  de  l'Être  infini , 
mais  ils  ont  en  l"i  leurs  racines. 

Donc  ,  les  modes  merveilleux  de  l'exis- 
Icnce  de  l'hominc  .  qui  conslitiicril  sa 
supériorité  sur  toutes  les  créatures,  ne 
sont  qu'une  participation  plus  parfaite 
aux  modes  même  de  rÉcriturc  divine. 


Donc  .  c'est  dans  l'intelligence  de  Dieu 
qu'il  faut  chercher  la  source  de  l'intelli- 
genc;  humaine. 

Or,  si,  éc'airés  par  la  foi  .  nous  con- 
templons de  nouveau  le  mystère  de  Dieu, 
que  voyons-nous  ? 

Dms  l'uni  é  de  l'Être  divin,  une  ineffa- 
ble, société  ;  le  Père,  qui  éternel 'ement 
engen  Ire  le  Verbe  ,  image  substantielle, 
complète  de  lui-même  ,  lumière  néces- 
saire en  laquele  il  se  voit  et  tous  Ses 
êlres  possibles,  par  la  simplicité  d'un 
I  égard  infiîii. 

D'où  il  suit  que  .  pour  participer  à  la 
connaissance  de  Diî  u.  l'homme  a  dû  être 
tendu  participant  de  son  V  rbe. 

Mais  comment  le  Verbe  éternel,  in- 
fini, se  sera-t-il  communiqué,  dans  le 
temps,  à  la  créature  finie? 

Il  ce  l'a  pu,  évidemment,  qu'en  se  pro- 
portionnant à  elle,  qu'en  se  circonscri- 
vant en  des  limites  ,  en  se  révélant  sous 
une  forme  finie. 

La  parole,  telle  est  la  forme  extéiieure. 
sensible,  adaptéeà  la  nalurede l'homme, 
sous  laquelle  le  Verbe  de  Dieu  s'est  ma- 
nifesté. 

Ici.  dans  l'inexplicable  génération  de 
l'inteilig'  nce  humaine  par  le  Verbe,  se 
présente  h  nous  le  mystère  qui  fait  le  fond 
dt^  tous  les  mystères  du  monde  moral, 
l'unon  du  fini  et  de  l'infini;  car  cette 
parole,  merveilleux  canal  par  lequel  la 
vie  du  Créateur  s'échappe  dans  la  créa- 
ture, lien  ineffable  des  communications 
lie  l'homme  avec  Dieu,  est,  tout  ensemble, 
infinie  du  côlé  de  Dieu,  puisqu'il  y  voit 
ses  infinies  pensées,  et  finie  du  côté  de 
l'homme,  puiqu'elle  ne  lui  représente 
les  pensées  de  Dieu  que  sous  la  forme  fi- 
nie de  son  entendement. 

Ici  se  manifeste  en  même  temps  la 
raison  de  celte  loi  de  progrès  qui  est  une 
des  conditions  essentielles  de  la  vie  de 
l'homme.  Car  la  vérité  que  l'homme 
possède  dans  la  parole  étant  de  sa  nature 
infinie  et  les  bornes  on  elle  est  renfer- 
mée n'étant  que  les  bornes  de  son  en- 
tendement, on  conçoit  que  cette  limite 
puis;>e  reculer,  et  que  la  vie  de  l'inlelli- 
ge  ice  se  développe  ainsi  dans  l'homme 
par  un  dévtîloppemenl  croissant  de  la 
véi  ilé.  (jni  le  rapprochera  incessamment 
de  Dieu. 
I    Mais  ce  développement  en  quoi  con^ 


PAR  M.  L'ABBÉ  t>E  SALIÎilS. 


403 


sisterâ-l-il,  et  comment  concevons  nons 
qu'il  puisse  s'opérer? 

Le  type  où  tend  tout  progrès  de 
l'homme  est  en  Dieu.  Or  Dieu,  principe 
de  tout  ce  qui  existe,  voit  la  raison  de 
toutes  choses  en  lui-même  et  dans  la  iu- 
mière  de  ses  pensées  j  en  Dieu  il  n'y  a 
point  de  foi,  mais  une  science,  une  vi- 
sion infinie.  L'homme,  au  contraire,  qui 
ne  trouve  en  lui-même  la  raison  de  rien, 
pas  même  de  son  existence,  ne  sait  d'a- 
bord que  ce  que  Dieu  lui  révèle,  ne  con- 
naît nen  primitivement  que  parla  parole 
de  Dieu,  et,  ainsi,  la  foi  pn'cède  néces- 
sairement en  iui  toute  science. 

Mais  ce  que  l'homme  a  cru  sur  le  ti- 
moigna^e  de  Dieu  ne  peut-il  pas  s'effor- 
cer de  le  comprendre,  i\f,  peut- il  pas  es- 
sayer de  s'élever  de  !a  foi  à  la  science? 

Il  le  peut  et  il  le  doit.  En  effet,  la  foi 
qui  s'est  présentée  à  nous  comme  quel- 
que chose  d'antérieur  à  la  science,  sup- 
pose cependant  la  science  à  quelque  dé- 
liré; elle  ne  peu!  être  réalisi'e  qu'à  cette 
condition  dans  l'esprit  de  l'iiomiiie.  La 
parole  de  Dieu,  si  l'homme  pouvait  la  re- 
cevoir sans  y  rien  comprendre,  ne  serait 
qu'une  lettre  morte;  il  y  aurait  une  ma- 
nifestation de  la  raison  divine,  il  n'y  u- 
rail  point  de  raison  humaine  à  propre- 
ment parler.  Pour  que  la  raison  humaine 
existe,  il  faut  que  l'activité  de  l'homme 
s'ex'^rcft  sur  le  fond  divin  qdi  lui  est 
fo  rni  pnr  la  révélation,  qu'il  s'assimile, 
qu'il  s'approprie  la  vérité  infinie  qui  lui 
est  manifestée  sous  la  forme  finie  de  la 
parole.  Donc  ce  tiavail  libre  par  lequel 
l'homme  s'efforce  de  concevoir,  autant 
qu'il  est  en  lui,  tout  ce  qui  est  renfermé 
dans  la  parole  de  Dieu,  de  féconder  ainsi 
le  germe  divin  déposé  en  lui  par  la  foi  ;  , 
ce  mouvement ,  ce  progi  es  de  l'esprit 
humain  qui  s'accomplit  par  la  science, 
est  un  devoir  qui  a  sa  raison  dans  les  rap- 
ports primitifs  avec  l'intelligence  infinie, 
d'où  est  née  Tint;  lligence  hum;  ine;  c'est 
un  droit  dont  Dieu  écrivit  lui-même  le 
titre  en  imprimant  en  nous  son  image. 
Car  l'image  de  Dieu,qui  est  dans  l'homme, 
n'est  pas  une  empreinte  passive  comme 
celle  que  reproduit  la  pierre  et  le  bois. 
Cette  image  est  vivante,  elle  est  active, 
elle  a  la  conscience  d'elle-même,  elle  doit 
tendre  par  un  mouvement  libre,  à  deve- 


nir de  plus  en  plus  conforme  au  type  in- 
fini d'où  elle  est  sortie.  La  science ,  ce 
noble  effort  de  l'homme  pour  expliquer 
le  mot  de  Dieu  et  de  l'univers,  qui  lui  a 
été  dit  par  la  révélation  ;  ce  regard  hum- 
ble qui  cherche  à  recueillir  toute  la  lu- 
mièie  qui  s'échappe  des  ténèbres  de  la 
foi  pour  dissiper  quelques  unes  des  om- 
bres répandues  Fur  le  monde  physique  et 
sur  le  monde  moral  ;  cette  investigation 
incessante  qui,  creusant  le  trésor  des  vé- 
rité>   révélées,  découvre  tous  les  jours 
des  richesses  nouvelles  dans  cette  mine, 
dont  il  est  impossible  de  trouver  le  fond, 
caché  dans  l'être  infini  ;  la  science,  com- 
munion mystérieuse  de  notre  intelligence 
avec  l'intelligence  de  Dieu,  par  laquelle, 
sans   jamais  pouvoir  nous  égaler  à  lui, 
nous  lui  devenons  de  plus  en  plus  sem- 
blables, f  st  donc  la  réalisation  de  la  loi 
naturelle  qui  ramène  à   Dieu  tous   les 
êtres  sortis  de  Dieu,  l'accomplissement 
dii  précepte  par  lequel  il  a  été  commandé 
particulièrement  à  l'homme,  né  perfec- 
tible, par  cela  môme  qu'il  est  en  rapport 
avec  l'tti  e  infiniment  parfait,  de  réaliser 
en  lui  toute  la  perfection  que  comporte 
la  conditi  n  de  sa  nature. 

Apre-  tou'  ce  que  nous  venons  de  dire, 
nous  Citrevoyons,  ce  me  semble,  ces 
lois  essentielles  qui  constituent  la  so- 
ciété des  intelligences,  que  nous  recher- 
chions. La  foi  est  le  principe  nécessaire 
d'ui.ité.la  science  est  l'élément  de  liberté 
du  monde  de  la  pensée.  La  foi  pose  en 
Dieu  la  base  commune  de  toutes  les  in- 
telligences finies;  la  science  constitue  le 
développement,  la  vie  propre  de  chaque 
intelligence. 

La  foi  et  la  science  représentent  deux 
ordres  distincts,  mais  essentiellement 
unis.  Les  rapports  qui  existent  entre  ces 
deux  ordres  et  qui  dérivent  de  leur  na- 
ture, constituent  les  lois  fondamentales 
de  l'esprit  humain. 

Ces  lois  nous  paraissent  se  résumer  en 
deux  principales  :  premièrement,  la  foi 
est  le  point  de  départ  naturel,-  seconde- 
ment, la  foi  est  la  règle  nécessaire  de  là 
science. 

Premièrement,  que  la  foi  soit  le  point 
de  dépari  naturel  de  la  science,  cela  ré- 
sulte de  ce  que  nous  avons  vu  que  la  foi 
est  le  lien  primitif  de  la,  société  4es  es^ 


404 


COURS  SUR  LA  RELIGION, 


prits,  l'élément  radical  de  l'intelligence 
del'hoTîme.  Le  développement  doit  naî- 
tre de  l'unité. 

Cela  est  d'ailleurs  d'une  grande  évi- 
dence pour  quiconque  rcfl'chit  un  mo- 
ment sur  l'objet  même  de  toute  connais- 
sance humaine.  Cet  objet  ne  peut  être 
que  1  Être  infini,  les  êtres  finis,  ou  leurs 
rapports.  Or,  de  l'essence  de  l'Être  infini, 
que  notrp  raison  finie  ne  peut  pas.  elle- 
même,  ni  embrasser,  ni  at  eindre,  que 
peut-elle  en  savoir  piimilivement  que  ce 
qui  Ini  en  est  révélé!  L'essence  des  êtres 
jinis  n'est  que  la  pensée  divine  réalisée  en 
chacun  d'eu.x.  Or,  quel  moyen  plus  na- 
turel, quel  autre  moyen  de  connaître 
quelque  chose  de  certain  sur  les  pensées 
de  D  eu  que  sa  parole?  Les  rapports  des 
c'res  étant  déterminés  par  leur  nature, 
il  est  clair  que  c'est  dans  la  révélation, 
qui  nous  manifeste  tout  ce  que  nous  sa- 
vons de  certain  sur  la  nature  des  êtres, 
que  .'^e  trouvent  les  premiers  rayons  a'.ix- 
quels  doit  s'allumer  encore  ici  le  flam- 
beau de  \  '  science. 

Secondement,  la  foi  est  la  régie  né- 
cessiiire  de  !a  science  ;  car ,  la  foi ,  c'est 
ce  qui  est  de  Dieu  ;  la  science  ,  ce  qui  est 
de  riioinme  dans  l'ordre  de  la  pensée  : 
d'une  part,  une  raison  infinie,  et  par  cela 
môme  infaillible  ;  di^  l'auhe,  une  raison 
finie  ,  et  par  cela  même  sujette  à  erreur. 
Donc  ,  toute  tcience  qui  ébranle  une  des 
bases  posées  parla  foi,  ouvre  un  abîme  ; 
toute  pensée  de  l'homme  qui  contredit 
uw.  pensée  de  Dieu  ,  est  une  erreur. 

En  un  mot,  le  progrès  dans  V ordre, 
le  développement  dans  Yunité;  tel  est  le 
mouvement  naturel  d'^  l'esprit  humain  , 
mouvement  dont  les  deux  termes  sont  eu 
Dieu,  rinlelligence  infinie  étant  tout  en- 
semble et  le  principe  nécessare  auquel 
notre  inielligence  finie  tient  par  la  foi. 
et  le  type  qu'elle  tend  sans  cesse  à  riva- 
liser par  la  science,  sans  jamais  pouvoir 
l'atteindre. 

Comment  riiarmonie  de  ce  mouvement 
a-l-elie  été  troublée  ?  Quelle  cause  a, 
originairement  ,  fait  sortir  la  raison  hu- 
maine de  la  route  tracée  devant  elle  par 
Ja  raison  de  Dieu? 

La  lumière  qui  éclaire  celte  question 
sort  des  piofondeurs  d'un  mystère  in- 
explicable pour  l'homme,  «  mais  sans 
lequel .    dit    Pascal ,    riiomme   devient 


un  mystère  plus  inexplicable  encore.  » 

La  foi  nous  montre  ,  après  que  la  puis- 
sance infinie  a  créé  le  ciel  et  la  terre  en 
rejouant,  l'homme  qui  s'échappe  de  son 
sein ,  portant,  pour  ainsi  dire  ,  dans  la 
noble  ressemblance  avec  le  Créateur  dont 
le  reflet  brille  sur  son  front ,  le  titre  de 
sa  souveraineté  sur  toutes  les  créatures. 
Tous  les  êtres  vivans  passent  devant  le 
premier  homme,  et  il  leur  impose  le 
nom  qui  convient  à  chacun,  noms  dans 
le  quels  il  exprime  leur  nature  et  leurs 
diflérences  «  selon  les  racines  primitives 
«  de  la  langue  que  Dieu  lui  avait  appri- 
«  se  (1).  »  Ainsi  ,  dans  le  rayon  de  l'in- 
telligence infinie  que  la  parole  révélée  a 
fait  luire  sur  son  intelligence  ,  l'homme 
voit  la  pensée  réalisée  dans  chaque  créa- 
ture ;  il  commence  à  lire  le  mot  de  l'u- 
nivers; et,  du  monde  visible  s'élevant  au 
Dieu  invisible  que  le  monde  représente  , 
il  gravit  les  routes  de  lumière  par  les- 
quelles sa  science  finie  doit  monter  in- 
cessamment vers  la  science  infinie. 

Mais  la  condition  essentielle  de  ce  pro- 
grès, la  loi  naturelle  de  dépendance  qui 
unit  la  raison  de  l'homme  à  la  raison  de 
Dieu,  dans  son  principe  comme  dans  ses 
développemens  ,  a  son  expression  exté- 
rieure et  son  symbole  dans  un  précepte 
qui  a  été  donné  à  l'homme.  Dieu  lui  a  dit  : 
«  Tu  mangeras  de  tous  les  fruits  du  pa- 
«  radis  ;  mais  ne  mange  pas  du  fruit  de 
a  Varbre  de  la  science  du  bien  et  du  mal  ; 
«  car  au  jour  que  lu  en  mangeras,  tu 
«  mourras  dtî  mort  (2),  > 

El  le  serpent  à  Eve  :  «  Pourquoi  Dieu 
f  Vous  a-t-il  fait  un  commandement  de 
«  ne  pas  manger  du  fruit  de  tous  les  ar- 
«  bres  du  paradis  (3)  ?  » 

Pourt/Hoi.  Dieu  vous  a-t-il  commande  ? 
Pourquoi  une  limite  à  votre  liberté  ?  Ne 
doit-il  pas  suffire  de  savoir  que  cette  li- 
mite existe,  que  c'est  Dieu  qui  l'a  posée? 
L'être  fini  ne  sera-t-il  tenu  d'obéir  à  l'Être 
infini  qu'après  avoir  scruté  ,  et  autant 
qu'il  aura  compris  la  raison  de  son  com- 
mandement ?  Dans  l'insidieux  appel  fait 
à  la  curiosité  de.  la  première  femme,  qui 
ne  voit  le  principe  de  toutes  les  entre- 
prises sacrilèges  par  lesquelles  l'orgueil 

(1)  Bossuot,  Elévations  sur  les  raystùrci. 
l'i)  GcDi'sc,  cap.  li,  V.  lu  e(  17. 
(5)  Genèse,  cap.  m,  t.  I. 


PAR  M.  L'ABBÉ  DE  SALÏNIS. 


405 


a  remué  ,  d'âge  en  âge ,  les  bases  divines 
du  monde  de  la  pensée  ? 

—  «Nous  nous  nourrissons  du  fruit  des 
«  arbres  qui  sont  dans  le  paradis,-  mais 
«  pour  le  fruit  de  l'arbre  qui  est  au  mi- 
«  lieu  du  paradis.  Dieu  nous  a  com- 
i(  mandé  de  n'en  point  manger,  et  de  n'y 
«  point  loucher,  de  peur  que  nous  ne 
f  mourions  (I).  » 

Réponse  qui  n'exprime,  en  apparence , 
que  la  soumission  d'Eve  ;  mais  avoir  écou- 
té le  tentateur  et  entrer  en  discussion 
avec  lui  ;  mais  répondre  à  des  paroles 
qui  mettent  en  doute  la  souveraineté  de 
Dieu ,  qui  invitent  une  raison  finie  à  s'é- 
tablir juge  de  la  raison  infinie  ,  c'est  un 
premier  pas  fait  dans  la  route  qui  con- 
duit à  l'abîme. 

Aussi  le  tentateur,  dont  les  forces  sont 
doublées  par  la  faiblesse  de  îa  femme  : 
«  Assurément,  vous  ne  mourrez  point  de 
«  mort,"  car  Dieu  sait  que  le  jour  où  vous 
«  aurez  mangé  de  ce  fruit,  vos  yeux  s'ou- 
«  vriront,  et  vous  serez  comme  des  dieux, 
«  sachant  le  bien  et  le  mal  (2).  » 

—  «  Vous  mourrez  de  mort.  » 

—  «  Vous  serez  comme  des  dieux.  » 
Eve  se  trouve  placée  entre  ces  deux  té- 
moignages ; 

Le  premier,  sorti  de  la  bouche  de 
Dieu; 

Le  second  qui  part  d'un  esprit  inconnu, 
qui,  pour  se  mettre  en  rapport  avec  elle, 
a  dû  emprunter  la  forme  de  l'un  des  der- 
niers êtres  vivans  que  Dieu  a  mis  aux 
pieds  de  l'homme. 

Mais  une  curiosité  fatale  a  produit  déjà 
le  doute  dans  le  cœur  de  la  femme  ;  sa 
raison  à  demi  détachée  de  la  raison  in- 
finie, se  trouble  et  n'a  plus  la  force  de 
résister  au  rêve  insensé  par  lequel  le 
serpent  a  ébloui  ses  faibles  yeux. 

i  Et  elle  prit  du  fruit  de  l'arbre,  et  elle 
«  en  mangea,  et  elle  en  donna  à  Adam  qui 
"-en  mangea  aussi.  j> 

Je  ne  sais,  mais  il  me  semble  que  de 
toutes  les  circonstances  de  ce  simple  ré- 
cit, de  chacune  des  paroles  de  l'historien 
inspiré,  il  s'échappe  une  merveilleuse 
lumière  qui,  nous  faisant  voir  le  principe, 
nous  montrant  tous  les  degrés,  nous  raa- 

(1)  Geoèse,  cap.  m,  v.  2  et  Z. 

(2)  Genèse,  cap.  m,  v.  4  et  tt. 


nifcstant  toutes  les  nécessaires  consé- 
quences de  la  chute  qui  a  précipité  la 
race  humaine,  rous  dévoile  le  nœud  de 
notre  condition,  «  lequel,  comme  parle 
a  Pascal,  prend  ses  retours  et  ses  plis 
tt  dans  ce  mystérieux  abime.  t 

INous  voyons  comment  l'homm»^,  cette 
image  créée  de  l'Etre  incréé,  ce  dieu  fini 
du  temps  et  de  l'espace,  si  j'ose  ainsi  par- 
ler, qui  était  destiné  à  s'élever  par  un 
progrès  sans  terme  vers  le  Dieu  du  ciel 
et  de  l'éternité,  du  moment  qu'il  brise  le 
lien  de  sa  dépendance,  qu'il  aspire  à  se 
faire  centre  de  lui-môme ,  tombe  des 
splendeurs  de  l'Etre  infini  dans  les  ténè- 
bres et  dans  la  mort.  Comment  il  aurait 
roulé,  pendant  réternité,versle  néant,  si 
l'ineffable  miséricorde  du  Verbe  éternel 
ne  l'avait  pas  recueilli  dans  sa  chute,  si 
l'abaissement  de  Dieu  fait  homme  n'avait 
pas  réparé  le  crime  de  l'homme  qui  avait 
voulu  se  faire  Dieu? 

Et  pour  nous  renfermer  dans  le  point 
de  vue  qui  nous  occupe  dans  ce  moment, 
nous  comprenons  comment  la  raison 
humaine,  née  primitivement  de  Dieu, 
par  le  Verbe,  na  pu  recevoir  que  par  le 
Verbe  une  nouvelle  vie  ;  comment,  par 
conséquent,  le  principe  de  l'existence,  la 
règle  de  tous  les  développemens  de  l'in- 
telligence humaine  et  de  la  société  des 
esprits,  se  trouve,  depuis  le  péché,  dans 
la  révélation  par  laquelle  le  Verbe  de 
Dieu  s'est  manifesté  au  monde  une  se- 
conde fois. 

Les  rapports  entre  la  raison  finie  et  la 
raison  infinie,  en  tant  qu'ils  sont  déter- 
minés par  la  nature  de  l'homme  et  la 
nature  de  Dieu,  n'ont  pu  être  intervertis 
par  le  péché  j  les  lois  de  l'esprit  humain 
que  nous  avons  constatées,  n'ont  pas  été, 
par  conséquent,  altérées  dans  ce  qu'elles 
présentent  d'essentiel. 

Mais,  à  raison  de  l'orgueil  héréditaire 
dont  chaque  homme  porte  le  germe  en 
naissant,  on  conçoit  comme  ces  lois  ont 
été  nécessairement  violées  j  on  trouve 
ainsi  la  racine  du  dualisme  qui  a  divisé, 
dès  l'origine,  le  monde  de  la  pensée,  on 
explique  le  combat  perpétuel  des  deux 
élémensqui  le  constituent,  la  foi  et  la 
science. 

C'est  donc  à  la  double  lumière  qui  s'é- 
chappe du  mystère  de  la  déchéance  ^t 


40& 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE. 


du  mystère  de  la  réparation  qu'il  faut 
étudier  l'histoire  de  l'esprit  humain  et 
des  révolutions  de  la  société  des  intelli- 
gences. C'est  ce  que  nous  essaierons  de 


faire,  pour  les  temps  anciens,  dans  la 
prochaine  leçon. 

L'abbé  de  Salinis. 


M^cUn<e$  i^t$tott(|tt^$. 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE 


HDITIÈME  LEÇON  (1). 

Intasion  et  ravages  des  Barbares  en  Gaule.  —  Im- 
puissance de  l'empire  et  de  l'administratiou  ro- 
maine.—  L'Eglise,  unique  soutien  de  la  société; 
Tigilance  spirituelle  et  charité  effective  du  clergé. 

Si  des  fleurs  de  vertu  chrétienne,  qui 
ornaient  la  Gaule  vers  la  fin  du  quatrième 
siècle  ,  on  se  reporte  aux  indignations 
de  Salvien  contre  les  vices  de  ce  même 
pays,  cinquante  ans  plus  tard,  on  s'é- 
tonne  tristement ,  car  ses  reproches  ne 
s'adressent  qu'aux  chrétiens.  On  se  de- 
mande quel  fut  ce  changement  si  rapide , 
ou  si  les  plaintes  de  Salvien  ne  sont  pas 
exagérées.  Malheureusement,  iescontsui- 
porains  du  pieux  prêtre  de  Marseille  par- 
lent tous  comme  lui,  et  néanmoins  nrus 
ne  manquerons  pas  encore  de  grand  s 
et  douces  admirations  dans  ces  temps 
même  si  déplorables.  Cette  contradic!  ion 
apparente  va  s'expliquer.  Q)u,înd  le  vie.ix 
matérialisme  avait  vu  qu'il  ne  p  »uvaii 
immoler  la  vérité  dans  ses  cirques  .  et 
que  toujours  persécutée  e!'e  finira  i  par 
les  détruire,  il  l'avait  enfin  accejiU'-  pour 
reine  :  il  s'était  mis  à  son  service  ;  et 
dépouillant  ses  affubleniens  olympiens 
pour  revêtir  la  robe  blanche  dr»  néophy  e . 
il  avait  abandonné  ses  temph-s  à  l'Eglise, 
afin  de  garder  ses  cirques  et  ses  théâtres. 
Ainsi,  renonçant  à  l'attaquer  de  fionr,  il 
jugea  plus  expédient  désormais  d'intro 
duire  la  grossière  multitude  de  ses  par- 
tisans ,  et  par  eux  ,  sa  contagieuse  sen- 
sualité parmi  les  chrétiens.  La  religion 
de  charité  ne  devait  pas  repousser  des 


(i)  Voir  la  7«  leçon  dans  le 
pag.  120. 


,  ci  -  dcii^us  , 


ennemis  qui  se  rendaient.  La  prospérité 
lui  amenait  les  faibles  ,  pauvre  et  cher 
troupeau  ,  qu'elle  espérait  sauver.  Elle 
en  accepta  l'épreuve,  en  signalant  sans 
cesse  aux  forts  et  aux  faibles  le  scandale 
journalier  du  relâchement  et  de  la  se- 
ducticn.  La  paix  se  fit  5  l'Eglise  fut  reçue 
dans  l'état,  et  la  nation  fut  reçue  dans 
l'Eglise.  Les  deux  cités  de  Dieu  et  de  la 
terre  s'étant  unies  ,  ce  même  contraste 
de  vertu  et  de  mollesse  qu'elles  présen- 
taient naguère  dans  leur  séparation,  n'en 
continua  ras  moins,  mais  sans  démarca- 
liou  visible  maintenant.  Le  nom  chré- 
tien ,  obtenu  sans  mérite],  perdait  sa  ga- 
rantie d'intégrité  j  et  pendant  que  de 
subîimts courages  se  dégageaient  partout 
de  la  foule  ,  et  brillaient  à  ses  regards 
comme  des  prodiges  vivans  de  la  foi ,  la 
foule  autour  d'eux  se  reposait  follement 
dans  une  oisive  adhésion  et  courait  aux 
fêles  païennes.  La  religion  divine,  livrée 
aux  h'imains  ,  parut  s'affaiblir  ;  et  les 
païens  encore  noinbre\]x,  en  voyant  tou- 
joi-rr;  la  môme  forme  de  vie  politique  et 
civile ,  les  mêmes  plaisirs  publics  avec 
tant  de  conversions  sans  effet,  s'obsti- 
naient davantage  pour  l'ancien  culte  na- 
tional :  ils  ne  pouvaient  se  persuader  que 
le  dieux  romains  ne  reprissent  pas  leur 
place  au  milieu  des  habitudes  romaines, 
et  ils  annonçaient  la  fin  du  quatrième 
siècle  comme  le  t«rme  fatal  du  Christia- 
nisme et  des  magiques  influences  aux- 
quelles ils  attribuaient  son  succès.  Les 
lois  d'Ilonorius  pour  l'abolition  de  l'i- 
dolAtrie  vers  cette  époque  même  (399), 
les  livres  sibyllins  brûlés  par  son  ordre  , 
l'idole  de  Ci'leste  renversée  à  CarlhagCj 
celles  de  Marnas  ,  d'Astarté  et  de  \éous 


PAR  M.  DUMONT. 


Ann 


à  Gaza  ,  à  Sidon,  à  Byblos  ;  les  temples 
démolis  partout  dans  les  campagnes  (I) , 
nécessitant  une  vengeance  plus  éclatante 
des  dieux,  loin  de  dés;ibuser  les  zéla- 
teurs du  pag  n  sme .  ranimait'nl  au  con- 
traire leurs  esp»^rances  et  leur  fureur  se- 
crète contre  les  chrétiens. 

Dieu  couronrlit  de  nouveau  toutes  les 
pensées  dos  lirtnimes  :  il  lâcha  !  nfin  li 
bride  au\  terribles  enfan'î  du  Nord.  Il  ne 
servit  d-  rien  .i  l'Italie  où  résidaiei  t  sur 
tout  ces  z('*l.'!îeur''  «i'avoir  vu  bat're  <\-  \\\ 
fois  Alaric  (4''l-4o3,  .  el  périr  d^  faim  les 
bataillons  de  Radagast  par  les  at  lifici  'v- 
ses  hardiesses  de  Stilicon  (406).  Ahuic  ne 
tarda  pas  à  revenir  plus  redoutable  .  «i 
le  désastre  de  Rada><ast  avait  d-'jà  di-- 
tonrné  sur  la  Gaule  la  masse  des  bar- 
bares. Le  dernier  jour  de  l'aniiée  406. 
Vandales,  Suèves,  Alains  .  forcèrent  la 
frontière  du  Rhin,  malgré  la  valeur  des 
Francs,  alliés  de  l'Empire,  et  laissés  seuls 
à  sa  défense.  Le  ravage  de  la  Gaule  com- 
mença. Pendant  que  les  assaillans  des- 
cendaient le  long  des  provinces  de  l'Est 
pour  tourner  ensuite  vers  les  deux  Aqui- 
taines, les  Allemands,  plus  à  l'aise  par 
l'éloignement  des  autres,  s'étendirent  en 
sens  cou  raiie  sur  les  drux  rives  du  Pihin, 
depuis  Bâie  jusqu'à  Mayence.  Les  Bur- 
gondes,  à  len-  exemple,  s'emparèrent 
de  l'Helvétie,  el  poussant  entre  deux  leur 
marche  transversale  .  péné'rèrent  jus- 
qu'au Jura  (2).  Dès  le  prenii.r-  mo  ;vement 
«te  l'invasion  .  les  lésions  de  la  Grande- 
Bretagne,  séparées  ainsi  du  res'e  de  l'Em- 
pire.  imaginèrent  de  se  donner  un  em- 
pereur (407).  Un  simple  soldat  fut  choisi 
pour  son  nom  de  Cmtanlin:  i  passa  le 
détroit,  et  quoiqu'il  perdit  quelque  temps 
à  recevoir  les  députations  'ie;  provinces 
gauloises  ,  qui  venaient  le  reconnaître 
comme  leur  libérateur,  il  gagn  *  une  ba- 
taille sur  les  barbares  .  d-!n>;  le  pays  des 
Nerviens  •  puis,  au  lieu  de   poursuivre 

(1)  August.,  de  civ.  Dei ,  !8-îj5,  lîl  ;  Theodorel., 
a-25);  Prosp.,  Promis$.,  5-38;  Coi.  Theod.,  liv.  xv, 
lit.  i,et  16-10. 

(2)  Les  principales  sources  de  ce  récit  sont  :  Âl- 
iolia  illustratn;  Grégoire  de  Tours,  liv.  il  ;  Orose , 
liv.  VII  ;  ïotime ,  liv.  v  el  VI  ;  Soiomine ,  liv.  viii 
et  IX  :  Philuslrate,  liv.  xu  ;  l'rocnpe ,  liv.  r^  ;  Jor- 
nandès,ch.  50,  31,  32;  les  Chroniques  de  /'.rospor, 
d'/daUuf  et  de  Marceliinut  ;  saint  Augustin  ,  Cité 
de  Dieu,  liv.  i  et  ili  ;  les  Lellret  de  saint  Jérôme. 


vivement  cet  avantage ,  il  s'en  alla  de- 
mander une  alliance  aux  Francs  et  aux 
Allemands,  et  s'avança  len'ement  vers  le 
IMidi.  C'est  piti":  de  voir  nlors  la  défail- 
l  nce  du  pouvoir,  et  les  ambiiionsins'^'n- 
sées  qui  se  démenaient  à  l'entour,  ne 
considérant  que  la  facilité  de  s'en  saisir; 
sept  usurpateurs  également  frêles ,  pré- 
tendant se  faire  nn  empire  de  quelque 
coin  ruiné  de  l'Empire,  se  parant  super- 
bement dt^s  lambeaux  arrachés  de  la  po'.r- 
pre  souveraine  ;  et  le  véritable  empes  eur, 
encore  en  tute  le  à  vingt  ans  ,  n'ayant 
plus  pour  défense  que  le  titre  à  demi 
effacé  d'une  longue  domination,  défense 
p  us  réelle  toutefois  que  les  remparts  où 
il  se  tenait  caché.  Son  ministre  Stilicon, 
l'auteur  peut-être  de  tous  ces  troubles  , 
ce  demi-barbare  (1),  dont  la  réputation 
est  soriie  plus  douteuse  des  apologies 
modernes  ,  ne  songeant  qu'à  ses  projets 
sur  l'empire  d'Orient,  correspondait  se- 
crètement avec  Alaric,  cantonné  en  Illy- 
rie  .  sans  se  soucier  de  la  Gaule.  L'in- 
quiétude du  jeune  empereur  l'obligea 
^eule  d'y  envoyer  un  corps  d'auxiliaii-es, 
qui,  après  quelques  succès,  fut  contraint 
de  regagner  l'Italie.  Constantin  à  peine 
délivré  de  ce  danger,  au  lieu  de  s'attacher 
la  population  en  continuant  de  la  dé- 
fendre, voulut  d'abord  jouir  d'une  gran- 
deur inespérée.  Il  laissa  Pinvasion  éparse 
piller  sans  obstacle,  pour  créer  autour 
de  lui  une  cour,  des  officiers  ,  nommer 
sjn  fils  aîné  César  et  le  second  Nobilis- 
sime.  Le  choix  d'Apollinaris,  l'aïeul  de 
Sidon ius  ,  pour  préfet  du  prétoire,  était 
d'un  heureux  augure.  Cet  illustre  Gau- 
lois, le  premier  chrétien  de  sa  famille  (2), 
ne  se  distinguait  pas  moins  par  son  mé- 
rite que  par  sa  naissance,  et  il  avait  cette 
gi'néieuse  liberté  d'une  âme  retrempée 
par  la  foi  divine  ,  qui  sait  représenter  le 
devoir  même  à  la  tyrannie  ;  aussi  ne 
resta- 1-  il  pas  long -temps  en  charge.  La 
vocation  du  César  Constant  ,  jusque  là 
moine  inconnu  ,  n'avait  pas  tenu  contre 
la  fortune  de  son  père  ,  qui  le  retira  de 
la  vie  religieuse  pour  lui  donner  la  pour- 
pre ,  une  femme  et  une  armée  ,  et  l'en- 
voya soumettre  l'Espagne.  L'expédition 
réussit,  grâce  à  l'habileté  d'Apollinaris 

(t)  Hicronym.,  Epi$t.  92,  ad  Àgertuhiam. 
(2)  5*4.  Àpoll.,  ep.  5-12. 


408  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

et  du  Breton  Geronlius,  chargés  de  la 
diriger,  et  il  y  eut  même  quelque  gloire. 
Deux  frères  lusitaniens  ,  Didymus  et  Ve- 
rinianus  ,  parens  de  l'empereur  ,  défen- 
dirent courageusement  le  pays.  Vaincus 
aux  Pyrénées,  ils  armèrent  les  colons  et 
les  esclaves,  et  renouvelant  les  guérillas 
de  Sertorius,  ils  battirent  plus  d'une  fois 
les  agresseurs  ;  mais  accablés  par  des 
renforts  nouveaux  ,  ils  furent  pris  à  la 
fin.  Le  César  revenu  glorieux  auprès  de 
son  père  ,  est  fait  Auguste  ,  Apollinaris 
disgracié  ,  les  deux  captifs  sont  mis  à 
mort ,  et  l'usurpateur  profite  du  succès 
et  dissimule  le  meurtre  pour  négocier  un 
accommodement  avec  Honorius(40S;. 

Ce  jeune  prince  se  trouvait  alors  fort 
embarrassé  entre  Stilicon  et  Alaric,  qui 
rusaient  l'un  contre  l'auti-e  en  le  trom- 
pant tous  deux.  Alaric  demandait  des 
subsides  et  offrait  de  marcher  contre 
Constantin  5  Stilicon  après  avoir  obligé 
le  sénat,  non  consulté  depuis  longtemps, 
de  décréter  d'énormes  subsides  pour  le 
barbare,  voulait  entraîner  celui-ci  con- 
tre l'orient,  malgré  la  mort  d'Arcadius, 
laquelle  survenue  au  milieu  de  tout  cela 
était  toute  apparence  de  motif.  D'autres 
ambitieux  découvrirent  la  perfidie,  et, 
dans  l'impuissance  de  punir  un  traître, 
Honorius  le  fit  assassiner.  11  ne  devenait 
pas  plus  fort  contre  l'ennemi  extérieur, 
et  n'eut  plus  qu'à  s'enfermer  dans  Raven- 
ne  lorsque  le  Goth,  ne  recevant  point 
la  somme  stipulée  ,  rentra  en  Italie.  Ro- 
me fut  prise  (409).  Le  vainqueur,  pour  in- 
sulter à  la  puissance  impériale,  se  fit  un 
jeu  de  proclamer  empereur  le  préfet  de 
la  ville  ,  Attalus ,  qui  prit  la  chose  au  sé- 
rieux ainsi  que  les  païens,  se  donna  une 
importance  ridicule  et  fut  déposé  par 
son  prolecteur.  Alaric  mourut  inopiné- 
ment comme  il  se  préparait  à  soumettre 
l'Afrique;  les  Gotlis  restèrent  en  Italie 
sous  le  commandement  royal  de  son 
beau-frère  Ataulf. 

Honorius,  afin  de  sauver  ses  deux  pa- 
rens de  Lusilanie,  s'était  empressé  de 
reconnaître  Conslanlin  pour  collègue; 
ensuiic  il  reçut  sa  justification  touchant 
le  meurtre  de  Didymus  et  de  Yerinianus , 
atcc  des  promesses  de  secours  contre 
Alaric.  L'usurpateur  de  la  Gaule  redou- 
tait une  réconciliation  de  l'empereur  cl 
du  roi  barbare  :  quand  il  vit  qu'il  n'avait 


plus  rien  à  craindre,  il  gagna  un  traître 
pour  se  défaire  d'Ronoritis,  et  s'avança 
jusqu'à  Vérone  dans  l'espérance  de  le 
remplacer  en  Italie.  Ce  lèche  complot 
échoua ,  et  il  revint  en  Gaule  pour  s'y 
voir  lui-même  précipiter  de  sa  grandeur 
insensée.  Son  général Gérontiusen Espa- 
gne, tenté  à  son  tour  par  l'ambition  ou 
par  l'appréhension  de  la  même  disgrâce 
qu'avait  éprouvée  Apollinaris,  avait  sé- 
duit l'armée,  fait  alliance  avec  les  barba- 
res cantonnés  en  Gaule  et  proclamé  aussi 
un  fantôme  d'empereur  à  Tarragone. 
Constant  repasse  vainement  les  Pyrénées, 
les  Suèves  et  les  Vandales  étaient  déjà 
en  Espagne:  Gérontjus  avec  leur  secours 
le  battit ,  le  poursuivit  jusque  dans  Vien- 
ne, où  il  entra  de  force  et  le  tua,  puis  il 
vint  assiéger  Constantin  dans  Arles  (410). 
Alors  Honorius  sut  choisir  un  habile  dé- 
fenseur, rillyricn  Constance,  officier  dis- 
tingué de;  ïhéodose.  Constance  défit  éga- 
lement Geronlius  et  Conslanlin  j  l'un  fut 
tué  par  ses  propres  soldats,  le  second  , 
réduit  à  se  rendre,  si-  fit  ordonner  prê- 
tre pour  sauver  sa  vie  ;  il  fut  envoyé  avec 
son  autre  fils  à  Ravenne,  et  tous  deux 
payèrent  de  leur  tête  le  meurtre  de  Di- 
dymus et  de  Verinianus.  Maxime,  l'em- 
pereur de  Geronlius,  déposé  à  Tarrago- 
ne par  ses  gardes,  reçut  sa  grâce  et  se  re- 
lira chez  les  barbares  j  onze  ans  après  il 
eut  la  témérité  de  reprendre  la  pourpre 
à  la  faveur  d'une  nouvelle  guerre  entre 
les  barbares  et  les  Romains  en  Espagne; 
il  ne  tint  pas,-  on  le  montra  enchaîné 
dans  le  cirque  au  peuple  de  Ravenne, 
avant  de  le  décapiter.  La  Gaule  ne  recou- 
vrait point  la  paix.  La  chule  si  prompte 
des  usurpateurs  n'abattit  point  l'ambi- 
tion. Le  roi  des  Burgondes,  Gondioc  ,  et 
le  roi  d'une  tribu  d'Alains,  Goar,  qui 
avaient  favorisé  Constantin,  suscitèrent 
un  nouvel  empereur  pour  se  préserver  de 
la  vengeance  des  Romains.  Jovinus,  le 
plus  noble  des  Gaulois  du  iVord  ,  prit  la 
pourpre  à  Trêves,  et  ne  sonj^ea  qu'à  sa- 
tisfaire sa  débauche  effrénée;  un  séna- 
teur, dont  il  avait  outragé  la  femme,  ap- 
pela les  Francs  qui  saccagèrent  Trêves  : 
.loviniis  s'enfuit. 

Cependant  le  nouveau  roi  des  Wisi- 
goths,  Alaulf,  avait  repris  les  négocia- 
lions  avec  i'emperei,  i"  de  Ravenne,  et  re- 
montait vers  la  iéivile:  avec  d'autres  pcn- 


PAR  M.  DUMONT. 


409 


sées  que  celles  d'Alaric.ll  ne  ressemblait 
en  rien  à  un  clief  barbare:  à  l'élégance 
naturelle  de  ses  traits  et  de  sa  taille 
peu  élevée,  mais  surtout  à  la  vivacité  de 
son  esprit  on  eût  dit  un  horame  nourri 
dans  les  habitudes  romaines. Il  n'avait  pas 
vu  de  près  l'Italie  sans  apprécier  promp- 
teraent  les  avantages  delà  civilisation.  Il 
comprenait  maintenant  que  ses  Goths 
n'étaient  que  deS  barbares,  bons  sur  un 
champ  de  bataille  j  et  au  lieu  de  fonder 
un  empire  gothique,  comme  il  en  avait 
eu  le  dessein,  sur  les  ruines  de  l'empire 
romain,  il  ne  songeait  plus  en  secret  qu'à 
relever  la  puissance  romaine  (1).  Enfin  il 
s'était  épris  pour  la  belle  Placidie,  sa 
captive,  sœur  d'Honorius,  laquelle  se 
trouvait  à  Rome  lorsque  les  Goths  s'en 
emparèrent.  Il  attaqua  Jovinus  el  Sebas- 
tien, frère  de  Jovinus  et  associé  à  la 
pourpre ,  et  il  eut  aussitôt  renversé  de  si 
faibles  ennemis.  En  même  temps  Con- 
stance s'opposait  à  la  marcIie  des  Bur- 
gondes  vers  la  Loire ,  et  pour  ne  pas  les 
in-iter,  il  conseilla  prudemment  à  Hono- 
rius  de  confirmer  à  Gondioc  la  cession 
que  lui  avait  faite  Jovinus  du  territoire 
des  Eduens  et  des  Sequanes.  A  ce  prix  les 
Burgondes  furent  alliés  et  amis  de  Rome 
(413). 

Ataulf  prenait  aussi  ce  titre .  mais 
Constance,  qui  aspirait  à  la  main  de  Pla- 
cidie, le  traita  en  rival  et  fit  redemander 
la  jeune  princesse  par  Honorius.  Le 
Goth,  amoureux  et  brave ,  se  fâcha,  prit 
Narbonne,  Toulouse  ;  bordeaux  lui  ouvrit 
ses  portes  volontairement  ;  et  pour  ôter 
tout  espoir  qu'il  rendît  jamais  le  gage 
le  plus  précieux  pour  lui  de  la  paix  et  des 
services  qu'il  offrait,  il  obtint  enfin  le 
consentement  de  Placidie.  Les  noces  fu- 
rent célébrées  à  jN'arbonne,  avec  une  ma- 
gnificence digne  de  la  sœur  d'un  empe- 
reur, dans  la  maison  d'un  des  principaux 
habitansde  la  ville.  Tout  le  luxe  romain 
y  fut  déployé  :  l'iacidie  y  parut  vêtue  en 
impératrice,  Ataulf  adopta  le  costume 
romain  et  le  nom  de  Flavius.  Cinquante 
adolescens  admis  à  l'honneur  de  servir 
l'illustre  épouse  lui  présentèrent  chacun 
deux  bassins  remplis  de  mouîiaie  d'or  et 
de  pierreries;  c'étaient  des  dépouilles  de 
Rome.  Altalus,  cet  empereur  d'un  mo- 

fl)  Oroi.,  7-43. 


ment,  chanta  l'épithalame  arant  les  poè- 
tes du  pays.  Une  môme  joie  unissait  les 
Romains  et  les  Goths.  On  appelait  encore 
au  Xlle  siècle  Palais  des  Goths  un  an- 
cien édifice  de  Saint-Gilleç,  autrefois  Hé- 
raclée.  entre  Mmes  et  Arles,  oîi  les 
deux  époux  fixèrent  leur  résidence.  Le 
fi's  qui  naquit  de  ce  mariage  fut  nommé 
Théodose  et  devait  hériter  de  l'empire. 
Le  dépit  de  Constance  n'en  fut  que  plus 
obstiné  à  repous.«er  un  traité  définitif. 
Ataulf  alors  recourut  au  bizarre  expé- 
dient d'opposer  à  Honorius  un  fantôme 
impérial,  il  proclama  de  nouveau  l'im- 
bécille  Attalus,  qui  se  mit  atissitôt  à 
composer  sa  cour,  à  nommer  des  officiers 
parmi  lesquels  il  choisit  le  petit-fils  d'Au- 
sone,  Paulin  d'Aquitaine,*  comme  pré- 
fet du  domaine  à  venir. 

Constance  ne  souffrit  pas  cette  moque- 
rie, il  poussa  assez  vigoureusement  son 
rival  pour  le  déterminer  par  traité  à  pas- 
ser les  Pyrénées  où  il  fut  convenu  qu'A- 
taulf  régnerait  au  delà  de  l'Ebre.  Cet 
échec  déconcertait  vm  peu  les  grands 
projets  du  héros  pacifique;  la  mort  de 
son  Jils  Théodose  fut  pour  lui  un  plus 
triste  mécompte  ,  et  peu  de  temps  après, 
il  périt  lui-même  assassiné  (415),  peut- 
être  par  la  secrète  opposition  des  chefs 
wisigoths,  qui  ne  respiraient  que  la  con- 
quête et  l'humiliation  de  la  nation  poli- 
cée. Il  manquait  d'ailleurs  une  condition 
essentielle  au  succès  d'Ataulf  ;  il  n'avait 
pas  compris  qu'il  devait  d'abord  renon- 
cer à  î'arianisme.  Placidie,  de  son  côté  , 
n'était  qu'une  femme  ordinaire  ;  si  par  la 
douce  puissance  de  la  beauté  et  de  la  vertu, 
elle  eût  attiré  l'ingénieux  barbare  à  la  foi 
catholique,  elle  lui  eût  rallié  ainsi  toute 
la  population  de  l'occident ,  il  n'eût  pas 
perdu  pied  en  Gaule,  et  il  eût  pu  devenir 
plus  heureusement  que  Clovis  le  fondateur 
delà  civilisation  moderne.  Le  plus  grand 
ennemi  d'Ataulf  se  lit  élire  à  sa  place  ; 
on  l'asassina  à  son  tour  au  bout  d'une 
semaine;  Placidie  ,  qu'il  traitait  en  cap- 
tive, recouvra  sa  liberté  par  la  générosité 
du  nouveau  roi  Wallia,  retourna  en  Ita- 
lie et  ne  se  décida  pas  sans  répugnance  à 
épouser  après  Ataulf,  qui  lui  avait  donné 
rang  d'impi^ratrice,  le  parvenu  Cons- 
tance, quoique  Honorius  l'eût  fait  comte, 
patrice  et  consul.  11  fallut  pour  les  con- 
tenter tous  deux  que  le  facile  empereur 


410  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

finît  par  déclarer  Auguste  son  beau-frère; 
Constance  n'y  gagna  que  les  lionneurs 
des  funérailles  impériales,  car  il  n'eut 
pas  le  temps  de  jouir  du  pouvoir  tant  dé- 
siré (421).  Il  laissait  à  l'empire  un  nou- 
veau traité  d'alliance  avec  Wallia,  qui 
l'avait  loyalement  observé,  qui  avait  re- 
pris pour  Rome  aux  Suèves  et  anv  Van- 
dales la  Galice  et  la  Lnsitanie;  mais  où 
était  l'avantage,  puisqu'en  récompense 
de  cpt  service,  on  lui  avait  t.  :!é  la  se- 
conde Aquitaine  .  la  Novenipnpulanie 
et  Toulouse  pour  capitale?  Cela  ;/ap- 
pela  la  Gothie  (419)  K'élait-ce  pas 
une  grande  imprudence  de  ramener 
les  Wisigoths  dans  la  Gaule  pour  ressai- 
sir rEi;pagiie?  On  caignait  peul-êtrt*  de 
perdre  l'Afrique,  qui  n'en  fut  pas  moins 
peidue  dix  ans  après.  La  mort  d'Alaulf 
était  donc  réellement  plus  fâcheuse  aux 
Romains  que  celle  de  Constance,  leur 
défenseur.  Le»  disgrâces  d'Altalus  termi- 
nèrent dignement  i  ette  rapide  représen- 
tation de  fragiles  grandeurs,  qui  tom- 
baient les  unes  sui-  les  auires;  n'étant 
plus  en  sùreié  chez  les  Goths,  après  l'al- 
liance .  il  s'éîait  (  lifui  h  l'avenUire  :  on  le 
prit,  on  le  montra  aussi  au  peuple  dans 
le  triomphe  d'H.  norius  à  Rome,  on  lui 
coupa  deux  doigts  de  la  main  ,  et  on  re- 
légua cet  empereur  de  théâtre  à  Lipari  j 
ce  fut  la  fin  de  son  rôle. 

La  Gaule  et  même  tout  l'empire  se  res- 
sentaient douloureusement  de  tant  de 
rudes  ^ecousses.  Les  premiers  ravages  de:> 

barbares  avaient  été  horribles  :  «  L'Océan 

«  d' bordé  sur  les  Gaule,  eût  fai.  moins 

«  d"  maux.  L.t  ruine  rie  nos  biens  est  peu 

«  de  chose,  dit  un  p  )ète  du  temps,  de- 

«  puis  dix  ans  nous  sommes  la  proie  des 

«  Goths  et  des  Vandales.  Les  montagnes, 

«  les  rivières  ni  les  rocs  n'ont  pu  sauver 

«  les  cités.   Beaucoup  ont  subi  ainsi  la 

«  peine  de  leurs  ciimes  ;  mais  de  jeunes 

Il  enfans    ont   aussi    péri...   Des    tglises 

«  ont  été  biùU'es,  les  vases  <^.,icrés  livrés 

«  à  la  profanation  ,  la  sainteté  et  IVxcel- 

</   lence  des  vierges  ne  les  a  point  préser- 

«  vées.  Les  solitaires  .  qui  n'avaient  d'<iu- 

tt  tre  occupation  que  de  louer  Dieu  dans 

*  leurs  grottes,  n'ont  pas  été  mieux  trai- 

i<   lés   que  les  criminels.   C'est   une  tem- 

«'  pète  qui  emporte  les  bous  et  les  mé- 

«  cbans.  Des  évAques  ont  été  arrachés  ù 

«  leur  troupeau,  avec  leurs  prêtres;  on 


«  les  a  chargés  de  chaînes  et  de  coups , 
«  on  les  a  fait  mourir  dans  le  feu ,  ou 
«  emmenés  captifs.  »  Et  le  poète  lui- 
même  avait  partagé  comme  tant  d'autres 
la  captivité  de  son  vénérable  pasteur  (1). 
A  Mayence,  la  première  ville  prise,  plu- 
sieurs milliers  de  Chrétiens  furent  mas- 
sacrés dans  l'église  avec  l'évêque  Auréusj 
un  long  siège  soutenu  ne  fit  qu'irriter  les 
barbares  contre  Worms;  leur  fureur 
tomba  ensuiie  sur  Spire,  Strasbourg, 
Trêves,  Tournai,  Terouenne,  Arras, 
Amiens,  St-Queniin.  La  forte  assiette  de 
Laon  opposant  aux  ravageurs  une  résis- 
tance imprévue,  les  détourna  sur  Reims, 
dont  l'évêque  ]\icasius  eut  la  tête  tran- 
chée ;  celui  de  Langres,  Desiderius,  celui 
de  Resançon,  Antidius,  subirent  un  sort 
pareil. 

Une  longue  trace  de  désolation  toute 
fumante  de  carnage  et  d'incendie  marqua 
sans  interruption  la  marche  de  l'inva- 
sion .  qui  ne  s'avançait  que  le  fer  et  la 
flamme  à  la  main.  Après  le  saccagement 
de  Râle,  de  Sion .  de  Marseille,  Tou- 
louse n'héuta  pas  à  sed(^fendre,  estimant 
la  famine,  qu'il  fillut  endurer,  moins 
cruelle  que  la  victoire  des.  Vandales.  La 
Gaule  méridionale  ne  commença  de  res- 
pirer un  ppu  que  quand  ils  s'allèrent  jeter 
sur  l'Espagne.  L'iMablissement  des  Rur- 
gondes  fut  au  contraire  un  adoucisse- 
ment pour  les  provinces  où  ils  se  fixè- 
rent. Ils  étaient  depuis  peu  catholiques, 
et  les  seuls  des  Germains  qui  cherchas- 
sent leur  subsist^ince  dans  l'industrie.  Us 
exerçaient  généralement  le  métier  de 
bûcheron  ou  de  charpentier.  Cette  habi- 
tude laborieuse  et  par  suite  leurs  pai- 
sibles relations  avec  l'empire,  les  dispo- 
.'è)  eut  à  recevoir  le  baptême  ;  ils  l'avaient 
demandé  d'un  consentement  unanime, 
ils  avaient  reçu  des  clercs  de  la  Gaule  et 
leur  obéissaient.  Entraînés  donc  par  le 
mouvement  de  la  Germanie,  ils  se  pré- 
sentèrent séparément  non  comme  des 
ennemis,  mais  comme  des  hôtes  et  des 
frères  (2  .  Us  partagèrent  sans  violence, 
avec  les  envahis,  ne  prenant  exactement 
que  les  deux  tiers  des  terres,  et  le  tiers 
(les  esclaves  .  et  respectant  avec  une  sorte 
de  scrupule  les  droits  et  les  usages  des 

(1)  I»oôme  anonyme,  de  providentiâ. 

(•■i)  Prospcr,  ChruH,  ;  Sacral.,  7-aO  ;  O^oi.,  Ï-SH. 


PAR  M.  DDMONT. 

habitans  romains.  Leur  douceur  ressor 


4tl 


lait  plus  agréablement  par  le  contraste 
de  leur  énorme  stature.  Ceux  du  vulgaire 
allaient  bonnement  avec  les  clients  gau- 
lois saluer  le  matin  des  noms  de  père  ou 
d'oncle  l'illustre  sénateur  dont  ils  occu- 
paient la  maison  ou  le  voisinage.  Toute- 
fois, ils  n'étaient  pas  moins  les  maîtres, 
et  après  la  première  gratitude  passée 
pour  cette  modération  inattendue,  la 
délicatesse  romaine  se  fût  volontiers  dis- 
pensée de  cette  hospitalité  importune. 
Elle  ne  supportait  pas  sans  peine  ces 
nouveaux  patrons j  ces  grands  corps 
hauts  de  sept  pieds ^  avec  leur  langage 
rude  et  tronqué,  leurs  chansons  bruyan- 
tes, leurs  touffes  de  cheveux  luisantes  er 
assaisonnées  d'un  beurre  aigre.  «  Heu- 

<  reux,  »  disait  encore  un  demi-siècle 
plus  tard  Sidonius  Apollinaire,  «  heu- 
c  reux  les  yeux  et  les  oreilles  qui  en  sont 
«  loin;  l'odorat  qui  n'a  point  'i  subir 
€  l'ail  et  l'oignon  soulevés  de  leur  !i  r.  Ici  ne. 
•  Heureux  qui,  dès  le  ma'.iu  avant  le 
t  jour,  ne  s'enten  1  pas  saluer  comme  le 

<  vieux  père  de  son  père  on  'e  m,',  i  fi'- 
f  sanourricepar  lafou!eemprtsséedt;ces 

<  géants,  à  laquelle  sufliiait  à  peine  la 
«  cuisine  d'A'cinoûs.  Mais  mn  muse  se 
t  tait....  de  peur  que  quelqu'un  n'appelle 
«  même  ceci  une  satire  (1).  »  Et  le  poète 
se  justifiait  par  ces  ennuis  de  re  point 
composter  d'épithaîame  pour  les  noces  de 
Gatulinus.  Il  est  vrai  qu'à  cette  époque 

(l)  SidOD.,  Epist.,8-9\  Carmen,  12;  alife,  ->■ 

Quid  me  et  si  valeam  p^rare  Carmo.n 
Fesceninicole  juties  UioiK  s  , 
Inter  cirrigeras  siium  calervas 
Bt  Germanica  verba  sustineateai , 
Laudantem  tetrico  subinde  vultu  , 
Quôd  Burgundio  canlat  esculentus  . 
lofundens  acido  comam  buiyro. 
Vis  dicam  libi  quid  pueuia  frangal 


Spernit  seciipedem  slylurii  Thulia 
Et  quos  $eptipedes  videl  palronos. 
Felices  oculos  luos  et  aiiros  , 
Felicemque  libet  vocare  nasum 
Cui  noD  allia  sordidseque  ccpa; 

Ruclant, 

Quem  non  ut  vetulum  paliisparcnlein 
Nutricisque  viruin  die  nec  orlo 
Tôt  taulique  petunt  simul  gigantcs 
Qnot  vix  Alcinoi  culina  ferrct. 

Sed  jam  musa  tacet 

Ne  quigquam  safeiram vocaret. 


les   Burgondes   étaient   devenus  ariens 
par  leurs  relations  avec  les  Wisigoths. 

De  la  part  de  ces  autres  barbares,  qui 
n'avaient  connu  le  Christianisme  que  par 
rhérésie,  c'était  bien  pis.  Alliés  ou  en- 
nemis, ils  agissaient  de  même;  leur  op- 
position hérétique  ajoutait  encore  à  leur 
antipathie  nationale.  Quand  ils  ne  pil- 
laient pas  une  ville,  ils  ne  la  minaient 
pas  moins  par  une  rançon.  Keçus  comme 
amis  à  Bordeaux,  ils  prirent  les  meil- 
Ir-uies  terres  et  les  maisons  les  plus  com- 
modes de  leurs  hôtes.  PaMlin.  malgré  la 
faveur  d'Attalus  et  la  charge  de  préfet 
impérial  dont  cet  empereur  des  Wisi- 
goliis  avait  prétendu  Thonorer,  se  vit 
enlever  ainsi  s^s  possessions.  Il  fut  étran- 
gement surpris .  quan  i  le  guerrier  Goth  , 
qui  choiit  chez  lui  sa  demeure,  s'en  dé- 
clara le  propriétaire  en  lui  comptant 
pour  la  forme  une  modique  somme  d'ar- 
gent 1).  Et  orsqu'Ataulf  avait  enjoint  à 
^o:i  pHup!e  de  quitter  les  cantonnemens 
de  la  Giule  pour  s'établir  en  Espagne, 
ils  firent  leurs  adieux  à  Bordeaux  par  un 
ni'l;.;:^^  el  i  s  se  portèrent  sufcBazas  afin 
d'y  augmenter  leur  butin  de  la  même 
manière.  Avec  eux  ,  ils  avaient  entraîné 
Goar  et  ses  Alains;  et  heureusement  Pau- 
lin, qui  s'était  fait  un  ami  de  ce  guerrier, 
>.'■  trouvait  dans  la  ville.  Les  habitans 
avaient  résolu  de  se  défendre  à  tout  ris- 
que; Paulin  pendant  une  nuit  se  rendit 
auprès  de  Goar;  l'honnête  barbare,  s'ex- 
f•usa^t  (le  ne  pouvoir  s'opposer  aux 
Golhs  trop  p.ombreux,  proposa,  comme 
unique  expédient .  d'entrer  dans  Bazas, 
(,ù  les  Alains  dernè.e  les  remparts  se- 
raient assurés  de  résister;  il  offrait  sa 
femmp  et  son  fils  comme  otages  de  sa  sin- 
c  i  ilé.  Le..  h;.bitans  s'y  confièrent,  Paulin 
conclut  !e  iraité:  l.^s  Al.iins  furent  intro- 
duits, et  les  assiégeans  nespérant  plus 
réussir,  s'en  allèrent  (2  .  Ainsi  la  popu- 
lation romaine  était  impunément  foulée, 
accablée;  pas  un  moment  de  repos  assu- 
ré; plus  de  droit  des  sens;  plus  de  res- 
sources dans  les  trêves  et  les  traités,  nulle 
protection  da^s  l'autorité  impériale ,  que 
fe^  grossiers  ennemis  bravaient  sans 
cesse  ,  même  quand  ils  semblaient  con- 
traints do  céder. 

(1)  Paulin  ,  Eiuharistia. 

(2)  Paulin  ,  ib.;  Orot.,  7-45;  Idat.,  Ckron. 


412  COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

Comment  en  effet  l'auraient-ils  respec- 
tée ?  Toutes  les  mesures  du  gouvernement 

dans   des   circonstances   si  graves ,    ne 

servaient  qu'à  découvrir  sa  détresse  et 

celle  de  l'empire.  Qu'avaient  à  craindre 

les   Barbares  et  les  peuples  à  espérer , 

puisqu'on  avait  appris  par  les  lois  d'Ho- 

norius  (403  et  ^06),  qu'il  n'y  avait  plus  de 

force  militaire?  L'effroi  de  la  seconde 

expédition  d'Alaric  en  Italie,  avait  mis 

la  désertion  dans  l'ai  mée  ;  il   fut  donc 

ordonné  successivement    de  rechercher 

les  déserteurs,  de  ne  point  les  receler, 

sous   peine    de    confiscation ,   et  il  fut 

même  permis  de  courir  sur  eux  et  de  les 

tuer,  si  on  les  surprenait  en  brigandage. 

Ces  mesures  sévères  réparèrent  si  peu  le 

mal ,    qu'au    moment  de    l'invar  ion  en 

Gaule,  une  nouvelle   loi    promit  trois 

pièces   d'or  à    tout   homme   libre    qui 

prendrait    les    armes ,   sept    quand    le 

danger  serait  passé  ,  et  deux  pièces  d'or 

aux  esclaves  avec  la  liberté-  appel  tout 

aussi  inutile  au  patriotisme  qui  n'exis- 
tait plus,  et  qu'on  arait  interdit  par  dé- 
fiance depuis  si  long-temps,  en  prohibant 

tout  usage  des  armes  aux  citoyens  ro- 
mains. D'autres  mesures  d'administration 

intérieure  furent  à  peu  près  semblables. 

On  envoya  (414)  en  Afrique  deux  magis- 
trats extraordinaires  pour  surveiller  la 

perception  des   impôts,    on   abolit  les 

curiosi  ou  agens  de  police,  afin  de  mieux 

prévenir  les  exactions,  et  on  permit  aux 

Africains  de  tuer  eux-mêmes  les  lions  , 
chasse  réservée  jusqu'alors  aux  stations 
des  frontières  pour  les  jeux  publics. 
Justice  partielle  et  tardive  qui  indiquait 
moins  de  bienveillance  que  de  nécessité, 
comme  la  loi  l'avouait  elle-même  en 
faisant  dire  au  prince  :  «  Nous  sommes 
«c  obligés  de  préfé.-'er  le  5alut  de  nos 
«  peuples  à  nos  plaisirs  (1).  » 

Aussi  partout  où  il  restait  quelque 
énergie  ,  la  population  essayait  de  se  re- 
lever et  de  se  défendre,  non  pour  sou- 
tenir l'empire  ,  mais  pour  s'en  séparer. 
Ce  fut  surtout  ce  qui  favoi  isa  momenta- 
nément Constantin  en  Gaule  ;  les  deux 
usurpateursgauloisJovinus  et  Sébastien, 
trouvèrent  encore  par  cette  raison  un 
parti  parmi  les  Arvernes.Ku  même  temps, 
les  plus  malheureux  d'entre  les  Gaulois 


se  firent  de  nouveau  Bagaudes  ;  il  repa- 
rut de  ces  bandes  formidables  sur  divers 
points  ;  elles  aidèrent  à  battre  les  troupes 
d'IIonorius  envoyées  contre  Constantin. 
En  Espagne  l'invasion  réveilla  également 
l'esprit   d'indépendance„   Mais   le  mou- 
vement le  plus  décisif  fut  celui  des  pro- 
vinces gauloises  de  Touest  et  du  nord: 
les  Bretons  donnèrent  l'exemple  ,  et  pro- 
fîtantdes  premiers  succès  de  l'usurpateur 
romain ,  chassèrent   les   magistrats  ro- 
mains j   presque    toutes    les    anciennes 
cités  armoricaines  les  imitèrent,  et  de- 
venues libres  se  constituèrent  en  répu- 
blique fédérative.  Cette  grande  défection 
gagna  des  armoriques  (  tractus  armori- 
canus  )  dans  plusieurs  provinces  de  Tin- 
térieur;  et  il  paraît  que  les  Nantes  Pari- 
siens s'y  joignirent.   Même  avant  cette 
réunion  générale,  les  Barbares  avaient 
rencontré  de  la  résistance  de  ce  côté  (1)  ; 
depuis  leur    tentative  contre  Laon ,  ils 
n'y  revinrent  plus,  eln'osèrent  pas  appa- 
remment s'attaquer  à  la  ligue   armori- 
caine. Dès  qu'on  put  croire  lesWisigoths 
avec  Ataulf  définitivement  éloignés   de 
la  Gaule,  le  gouvernement  impérial  se 
hâta  de  rattacher  à  ses  lois,    s'il  était 
possible,  ces  véritables  Bagaudes ^   ou 
confédérés ,   qu'on  n'osait  pas  nommer 
ainsi,  parce  que  l'orgueil  romain  avait 
fait  de  ce  nom  une  injure  synonyme  de 
rebelles  5  on  leur  envoya  le   préfet  du 
prétoire  des  Gaules,  Exuperantius,  leur 
compatriote,  pour  les  engagera  rentrer 
dans  l'obéissance .   et  l'on  eut  l'air   de 
croire  qu'il  les  avait  persuadés  (4l7).  Peu 
leur   importait  qu'on   les    regardât    au 
moins  comme  alliés  ,  ils  n'en  demeurè- 
rent  pas  moins  indépendans,  et  l'édit 
impérial  de  l'année  suivante  ,  qui  réta- 
blissait les  assemblées  générales  pour  les 
sept  provinces  méridionales  delà  Gaule, 
reconnaissait  tacitement  ci'tte  indépen- 
dance, puisqu'on  n'osait  pas  comprendre 
les  Armoricains  dans  cette  faveur  souve- 
raine (2). 

Celte  faveur  elle-même  était  d'ailleurs 
une  nouvelle  preuve  de  la  faiblesse  du 
pouvoir,  un  aveu  peu  sensé  de  son  des- 
potisme et  de  l'indifférence  profonde  de 
ses  sujets.  Les  magistrats  de  soi.\ante 


(1)  Cod.  Theod.,7-18,  JM2 .  7-4,  C-20. 


(1)  lot.,  6. 

('^)  HuUl.  numani.,  llin$rar. 


PAR  M.  DUMOINT. 


413 


villes,  les  évêques  et  un  certain  nombre 
de  propriétaires  étaient  appelés  à  cette 
espèce  de  représentation  nationale  avec 
le  préfet  des  Gaules  et  les  gouverneurs 
des  sept  provinces.  Ils  y  devaient  inter- 
préter les  lois  du  prince,  exposer  les 
besoins  des  peuples  ,  régler  les  impôts  , 
et  délibérer  sur  les  intérêts  du  pays  ;  et 
comme  si  on  n'eût  pointvoulu  laisser  en 
doute  l'inutilité  de  ce  privilège  ,  et  le 
peudereconnaissance  qu'on  en  attendait, 
on  eut  soin  de  consigner  dans  Tédit  une 
amende  de  trois  et  de  cinq  livres  d'or 
contre  ceux  des  privilégiés  qui  ne  se 
rendraient  pas  à  l'assemblée  (1).  Les  Wi- 
sigoths  dispensèrent  de  payer  l'amende; 
le  traité  de  Wallia,  qui  leur  rendit  pres- 
que aussitôt  un  établissement  en  Gaule  , 
annula  par  le  fait  cet  édit  impraticable 
et  dérisoire. 

Quand  les  ressources  manquaient,  et 
quand  l'administration  elle-même  épui- 
sait tout,  à  quoi  servait  de  délibérer? 
Quel  avantage  eussent  trouvé  les  évêques 
à  des  simulacres  de  discussions  politi- 
ques dans  Arles,  pour  le  soulagement  de 
leurs  troupeaux.  Ils  n'avaient  pas  attendu 
ce  signal  t.e  détresse  pour  venir  au  se- 
cours du  peuple;  depuis  quinze  ans  les 
esprits  les  moins  réfléchis  avaient  pu  voir 
assez  clairement  où  était  le  seul  refuge 
et  la  seule  consolation.  Si  dans  les  mol- 
les habitudes  d'une  servitude  tranquille 
les  riches  ne  pouvaient  se  résoudre  à 
embrasser  la  régularité  sf^vère  et  forie  de 
la  vie  chrétienne  ,  à  suivre  les  généreux 
exemples  que  leur  présentaient  tant  de 
saints  personnsges,  ils  recevaient  main- 
tenant de  plus  intelligibles  leçons  dans 
les  calamités  qui  venaient  fondre  sur  eux 
de  toutes  paris.  Plusieurs  surent  en  pro- 
fiter, et  comprirent  mieux  ou  comprirent 
enfin  quelle  était  la  seule  chose  néces- 
saire et  qui  seule  ne  manque  jamais  dans 
cette  vie  de  passage.  De  nobles  matrones 
de  Gaule,  comme  Algasia,  apprenaient 
par  l'étude  de  l'évangile  et  des  éplilres  de 
saint  Paul  à  mépriser  des  prospérités  si 
faci  es  à  perdre.  D'autres,  comme  llédi- 
bia  et  Artémia,  s'en  allaient  chercher  un 
asile  sur  la  terre  consacrée  par  les  souf- 
frances du  Sauveur,  et  un  adoucissement 
aux  souffrancesqu'elles  éprouvaient  dans 

(1)  Cod,  Thentl. 


leur  patrie.  Une  jeune  veuve,  Agéruchia, 
suivant  les  conseils  que  lui  envoyait  saint 
Jérôme,  renonçait  aux  douceurs  d'un  se- 
cond mariage,  en  présence  des  misères 
publiques  _,  avec  le    bruit   des  clairons 
pour  épithalame.  Paulin  d'Aquitaine  dut 
sa  conversion  à  ses  disgrâces  ;  il  y  recon- 
nut un  châtiment  céleste.  Désabusé  de  ses 
grandeurs  éphémères  et  de  ses  richesses 
enlevées,  il  se  relira  à  Marseille,  n'ayant 
pour  nourrir  sa  famille  que  le  produit 
d'un   petit   champ.   Et  néanmoins  plus 
content  alors  que  dans  son  ancienne  for- 
tune, il  composa  un  poème  pour  en  re- 
mercier Dieu.  «  Plût  a'J  ciel,  »  écrivait 
saint  Jérôme  au  moine  Rusticus,  «  que 
«  ce    fîit  la  volonté,  non  la  nécessité, 
«  qui  nous  retirât  du  siècle  et  que  nous 
«  fussions  pauvres  par  choix!  Et  toute- 
«  fois,  parmi  les   maux  présens  et  les 
«  horreurs  de  la  guerre  de  tons  côtés  fla- 
«  grante,  on  est  encore  assez  riche,  quand 
a  on  ne  manque  pas  de  pain ,  et  assez 
«  puissant  quand  on  n'est  pas  tombé  en 
«  servitude  (1).  » 

Les  monastères  se  remplissaient  et 
s'accroissaient;  car  les  barbares  ne  les 
avaient  pas  tous  saccagés ,  et  ils  n'avaient 
pas  détruit  surtout  l'esprit  de  la  vie  reli- 
gieuse. Ces  silencieux  abris,  élevés  na- 
guère contre  les  délices  du  monde,  s'ou- 
vraient maintenant  pour  les  infortunes. 
Les  alfligés  allaient  y  rejoindra  les  fei'- 
vens;  la  vocation  du  zèle  y  recueillait 
celle  du  dénûment.  Dans  une  commu- 
nauté de  travail,  de  patience  et  de  jjrière, 
ceux  qui  avaient  fui  les  richesses  et  les 
plaisirs,  instruisaient  ceux  qui  les  avaient 
perdus,  à  ne  pas  les  regretter;  et  la  ré- 
signation s'élevait  ainsi  i\  la  perfection 
du  désintéressement.  A  Lerins,  à  Mar- 
seille, Honoratus  et  Cassien  servaient  à 
tous  de  guide,  démodule,  d'appui,  et 
avec  eux  l'illustre  Eucherius  triomphait 
noblement  de  ces  ruines  mondaines,  qu'il 
avait  depuis  long-temps  prévenues,  de 
concert  avec  sa  chère  Galla  ,  par  une 
affectueuse  émulation  des  vertus  du  pre  - 
mier  Paulin  et  de  Therasia.  «  A  peine  le 
1  monde  a-t-il  maintenant  de  quoi  nous 
«  tromper;  *  disait-il  encore  dans  les 
premiers  momens  de  repos  que  laissa 
l'invasion;  «  le  faux  éclat  dont  il  vou- 

(!)  llieron.  ep.  de  8ai  91'.  ;  Paulin,  KiicUar. 


414 

•t  lait  séduire  nos  yeux,  s'est  évanoui. 
«  Il  s'efforçait  uà^nève  de  nous  éblouir 
«  par  de  beaux  dehors,  à  préent  il  ne 
«  peut  plus  même  étaler  cette  brillante 
K  et  vaine  apparence.  Il  n'a  jnmais  eu  les 
«  biî-ns  solides,  il  n'a  nlus  môme  aujour- 
m  d'hui  les  b  eus  f  ux  et  périssables  '!).  « 
Mais  tous  nft  pouvaient  pas  e  réfugier 
danscetie  vie  <;ublime.  Le  pauvre  peuple, 
qui  souffre,  enchaîné  à  sa  misère,  assailli 
à  la  fois  par  toutes  1rs  uéces  i!és  hu- 
maine.s.  a  besoin  d'un  soulagement  hu- 
main ;  il  fiUl  relever  son  corps  'éfaillant. 
pour  réveiller  son  âme  engourdie  p3r 
l'excès  des  maux,  lui  lendre  'a  vie  pour 
l'aider  à  la  supporter.  C  est  ce  que  l'É- 
glise sait  seule  et  ce  qu'elle  sait  admira- 
blement; elle  porte  e  pain  au  pauvre 
avec  la  résignation.  La  famine  s'ajoutant 
aux  fureurs  de  la  ct)nquè  e,  quand  toutes 
les  ressources  ordinaires  manquaient, 
l'Église  ne  manquait  pas.  !>"  saint  évoque 
de  Toulouse,  Exupère.  qui  durant  la 
prospérité,  à  la  veille  de  l'invasion,  avait 
adouci  de  ses  aumô;.e-.  la  disette  d  ^  St- Jé- 
rôme et  des  C'^nob  te  d  Egypte,  sut  en- 
core pourvoir  dans  les  pi  s  tri  tes  joirs 
aui  besons  de  so'i  troupeau.  «  Comme  la 

<  veuve  de  Sarephla  ,  affatné  iui-mê.ne  , 

<  il  nourrissait  les  autres  ;  pâle  et  exté- 
f  nué  de  jeûnes,  il  n'était  tourmenté  que 

<  de  la  faim  <l'autrui  ;  i'  employait  tous 
ses  biens  à  donner  la  subsistance  aux 
entrailles  du  Sauveur,  c'est-à-dire  r  ux 
pauvres.  H  vendait  jusqu'aux  vasts  sa- 
crés, portant  'e  corps  de  Jt'sus-Christ 
dans  une  corbeille  d'osi?r,  et  le  sang 

précieux  dans  un  vase  de  verre, 

beaucoup  d'aulr.s  lui  ressemblaient, 
que  l'épisc  pat   avaient   rendus  linsi 

(  pauvres  et  humbles  (2).  »  Il  en  était 
de  môme  dans  toute  la  Gaule,  on  y  eut 
nomuié  bieii  peu  d'évêques.  qui  ne  fus- 
sent de  vrais  pasteurs  spiritue  s  et  tem- 
porels. Le  clergé  commençait  partout  h 
devenir  l'unique  espérance  du  peuple. 

El,  ce  qui  pourrait  étonner  d'autres 
que  des  catholiques,  car  ceux-là  savent 
bien  qu'il  n'rn  ])eiit  être  autrement,  ces 
soins  temporels  n«  r;\ienlissaient  en  rien 
le  zè!e  pour  le  maintien  de  la  foi  et  de  la 


COURS  D'HISTOIRE  DE  FRANCE, 

discipline.  Les  deux  foudres  de  contro- 
verse, duo  fulmina  helli ,  saint  Jérôme 
et  saint  Augustin,  n'avaient  pas  plus  d'ar- 
deur à  convaincre  l'hérésie ,  que  le  clergé 
et  même  les  simples  fidèles  de  la  Gaule  et 
de  l'Espagne  n'avaient  d'attention  et  de 
persévf^rance  à  la  signaler  et  à  l'étreindre. 
Si  un  prêtre  hypocrite.  Yigilantius,  l'an- 
cien cabaretier  de  Ca'agurris ,  osait 
censurer  le  célibat  ecclésiatisque  et  le 
culte  (Je-  saints,  c'étaient  deux  prêtres  de 
Tarragone  qui  envoyaient  ses  pernicieux 
écrits  au  solitaire  de  Bethléem ,  pour 
qu'il  les  réfutât:  et  le  pieux  moine  de 
Tou'ouse  ,  Sisinnius,  qui  le-î  lui  portait 
avec  les  aumônes  d'Exupére.  La  réponse 
fut  nictée  en  une  nuit  à  Sisinnius,  qui 
revint  aussitôt  la  répandre  en  Gaule,  et 
l'erreur  confondue  ne  trouva  plus  de  par- 
tisans (1).  Si  Pelage  sélevait  contre  la 
grâce  et  niait  le  péché  originel,  sa  con- 
damnation prononcée  par  les  papes  In- 
nocent lei  et  Zosime  était  souscrite  avec 
empressement  par  l'épis' opat  et  le  clergé 
gaulois:  plus  tard,  d^'s  évêques  gaulois 
poursuivront  le  pélagianis,.  ejusquedans 
la  Grande-Bretagi  e  ;  et  l'on  vit  de  simples 
moines,  Cassien  et  Vincent  de  Lérins;  de 
simples  laïques  môme,  Prosper  d'Aqui- 
taine et  Hilaire ,  combattre  avec  le  même 
succès  les  hérésies  de  JNestorius,  des  semi- 
pélagiens  et  des  prédestinatiens. 

31.  Guizot  observe  et  admire  cette  ac- 
tivjié  et  cette  énergi'^  qu'il  ?ppelle  intel- 
iectuclle ,  et  qui  contraste  en  effet  admi- 
rablement avec  la  langueur  mourante 
des  études  littéraires  ;  il  semble  ne  voir 
en  tout  cela  que  de  !a  littérature  reli- 
gieuse ou  civile,  au  lieu  de  reconnaître 
d'un  côté  l'action  de  la  vie  spirituelle  ou 
catholique,  et  de  l'autre  l'intelligence 
engourdie,  épuisée  par  la  prédominance 
des  sens  et  du  système  administratif.  Ap- 
puyant toujours  ses  conclusions  sur  des 
hypothè  es,  que  les  faits  contredisent,  il 
attribue  par  autant  de  paralogismes  cette 
aciivLic  catholique,  aux  sujets  des  ques- 
tions débattues  dans  l'Égiise  et  à  la  liberic 
religieuse  de  l'Église,  alors  en  travail, 
selon  lui ,  de  la  formation  de  sa  doctrine  ; 
i  liberté  intellectuelle  que  la  grossièreté 
I  des  barbares  l'ont  aidée  à  détruire,  > 


(1)  Eacber.  ep.  ad  Vatcrianum. 
(1)  Paulin,  cp.  'il  ;  liicroD*  pracf.  in  Zai:har.,  cp. 
»5iRulii.  itiner. 


(1)  illeroD.  ad  Vigilant  ;  ad  Riparium  \  conlra  Yi~ 
gilitant. 


PAR  M.  DUMONT. 


415 


sans  doute  afin  que  Martin  Luther  et  Jean 
Calvin  eussent  la  gioire  de  la  lui  rendre. 
Voilà  la  conséquence  intime  du  raison- 
nement, comme  si  jamais  i'Église  en  au- 
cun temps  avait  admis  cette  espèce  de 
liberté  inteiieclueile,  et  n'avait  pas  dès  ie 
premier  moiuen'  imposé  sa  doctrine , 
toute  sa  doctrine,  itlle  qu'ele  l'avait 
reçue  de  son  divin  auteur.  L'illustre  écri- 
vain a  développé  toute  cette  théoiie  en 
trois  !eçons  (1);  il  en  prend  occasion  de 
faire  de  la  théologie  philosophique,  schis- 
matique  et  po  itique  sur  les  pél  gieiis  et 
le  libre  arbitre.  Analysant,  avec  toute 
l'habileté  de  son  talent,  l'essence  même 
de  l'âme,  c'est-à-dire  ce  qui,  après  la  na- 
ture de  Dieu  et  des  purs  esprits,  e.Nl  e 
plus  insaisissable  à  l'analyse  ,  comme  les 
philosophes  devraient  bien  le  savoir  au 
bout  de  trois  mille  ans  au  moins,  il  dorme 
raison,  chemin  faisant,  à  saint  Augustin 
contre  Pelage  et  les  Préd.  stinatiensj  et 
pourquoi  cela  ?  C'est  qu'il  découvre  dans 
la  détermination  (Je  saint  Augustin  «  l'in- 
<  conséquence  d'un  esprit  supérieur  ;> 
qui  sent  qu'il  ne  faut  alier  trop  loin  ni 
dun  côté  ni  de  l'autre.  Voilà  où  aboutit 
encore  celte  autre  discussion  doctrinale  : 

Ben  puoi  saper  omai  cbe'l  suo  dir  suona  (2). 

Il  fallait  dire  ceci  pour  ceux  qui  ont 

(1)  Cours  de  civilis.,  leçons  -î»-,  3',  G<^. 

(2)  Dante,  Inferno,  canto  .".  J'aurai  bientôt  occa- 
sion à  mon  tour  de  revenir  sur  ce  curieux  passage 
des  leçons  de  M.  Guizot. 


pu  lire  le  cours  de  ciulisalion  de  M.  Gui- 
zot,  afin  qu'ils  ne  s'étonnent  pas  peut-être 
de  voir  le  pélagianisnie ,  où  il  s'est  arrêté 
si  longuement,  entrer  pour  si  peu  dans 
cette  leçon. 

Je  dois  encore  ici  noter,  seulement 
pour  mémoire,  parce  que  le  célèbre  pu- 
bliciste  n'en  parle  pas,  les  relations  du 
saint  Siège  et  de  la  Gaule;  les  deux  dé- 
crétales  du  pape  saint  Innocent  à  saint 
Victricjus  et  à  saint  Exupère,  les  sen- 
tences du  même  pape  et  <  e  son  succes- 
seur Zosime  conti  e  le  pélagianisme.  L'in- 
•  erventioii  de  jurisdiction  souveraine  de 
Zosime  et  de  son  successeur  Bor.iface 
dans  la  querelle  des  évéques  gaulois  sur 
les  droits  métropolitains  d'Arles,  sont 
des  faits  et  des  monumens  qui,  en  dépit 
de  toutes  les  réticences  et  de  toutes  les 
chicanes  historiques,  constatent  l'auto- 
rité perpîHuelle  du  faint  Siège. 

Ce  qui  m'a  paru  autrement  important 
à  remarquer  que  les  débats  du  pélagia- 
nisme, c'e^t  qu  •  le  zèle  de  la  doctrine, 
uni  dans  le  cergé  à  a  charité  évangéli- 
que ,  al  tachait  surtout  !e  peuple  à  l'Église 
et  à  la  foi  catholique.  La  prédication  de 
la  chariîé  est  le  langage  que  le  peuple 
comprend  le  mieux,  ii  y  sent  une  vérité 
divine,  parce  qu'évidemiuent  la  charité 
ne  vieiit  pas  dtt  l'esprit  de  l'homme,  et  il 
finit  par  croire  et  aimer  la  doctrine  et  la 
loi,  si  sévères  qu'elles  soient,  qui  inspi- 
rent une  si  excelle. iSe  et  si  haute  vertu. 
Edouard  Dumont. 


^<mc^^  Î?^tf$î0(otiiî(tue$,  f>ti\\$^\m  n  mixtfjc\mt\<\\u$. 


COURS  D'ASTR0N03IIE. 


TROISIÈME   LEÇON    (l). 

Aspect  général  du  ciel.  —  Mouvement  commun  de  la 
splicre  éloilée.  —  Distinction  des  astres.  —  Soleil, 
étoiles  ,  planètes.  —  Diverses  sortes  ào.  mouve- 
ment. —  Preuves  du  mouvement  circulaire  et  uni- 
forme des  étoiles.  —  Lignes  de  repères,  cercles 
célestes.  —  Horizon,  équateur ,  méridien ,  cercles 

(1)  Voir  la  S'  l«çoa  dAPs  lo  d«roier  n",  p.  317. 


horaires,  axe,  pôles,  points  cardinaux,  temps  so- 
laire, temps  sidéral.  —  Instrumcns  Je  mesure.— 
Pendule,  cercle  mural,  lunette  méridienne.— Dil- 
férens  procédés  d'orientation. 

1. 11  n'est  personne  qui.  sans  s'être  livré 
à  une  élude  même  légère  des  phénomènes 
célestes,  n'ait  acquis  par  l'expérience 
journalière  des  faits  qui  frappent  si  vive- 
ment nos  yeux,  la  connaissance  non 


416 

moins  grossière  de  quelques  uns  de  ces 
phénomènes.  Je  ne  parle  pas  de  ce  mou- 
vement diurne  du  soleil  qui  partage 
notre  vie  en  périodes  alternatives  de  lu- 
mière et  d'ombre.  Mais  qu'on  suppose  un 
homme  dépourvu  d'instruction  et  de  cu- 
riosité même,  assistant  au  spectacle 
d'une  belle  nuit,  sous  un  ciei  livré  à  la 
seule  clarté  des  étoiles;  son  regard  invo- 
lontairement appelé  à  la  contemplation 
de  cette  voûte  étincelante ,  remarquera 
d'abord  et  apprendra  bientôt  à  recon- 
naître quelques  uns  des  groupes  que  for- 
ment les  plus  brillans  de  ces  points  lu- 
mineux. Ces  constellations  principales 
que  ses  yeux  chercheront  quelquefois 
sur  la  sphère  céleste,  lui  apparaîtront 
sous  des  aspects  qui  varieront  suivant 
l'époque  de  l'année  et  avec  l'beure  de  la 
nuit.  11  ne  tardera  pas  à  reconnaître  que 
les  étoiles  qui  les  composent  sont  douées 
d'un  mouvement  de  transport  semblable 
à  celui  du  soleil  ;  dès  lors  il  observera 
les  instans  où  elles  commencent  ù  pa- 
raître, et  celui  où  elles  s'enfoncent  sous 
son  horizon  ;  dans  l'intervalle  qui  sépare 
ces  deux  époques,  il  les  verra  s'élever 
d'abord,  puis  redescendre  vers  la  terre, 
en  passant  chaque  nuit  par  ce  qui  lui 
semblera  toujours  une  même  route.  Il 
remarquera,  si  son  grossier  observatoire 
est  une  position  fixe,  que  les  constella- 
tions se  lèvent  et  se  couchent  toujours 
aux  mêmes  points  de  l'horizon ,  déter- 
minés pour  lui  par  son  alignement  avec 
quelqu'arbre,  ou  tout  autre  objet  derrière 
lequel ,  ou  à  la  même  distance  duquel  le 
phénomène  se  reproduit  sans  cesse.  Dès 
lors  chaque  étoile  lui  paraîtra  décrire  un 
cercle  comme  le  soleil;  et  l'idenliié  de 
ces  mouvemens  qui  n'altèrent  pas  les  fi- 
gures des  constellations,  lui  présentera 
l'iTiage  d'une  sphère  solide  tournant  sur 
elle-même  en  entraînant  avec  elle  les 
astres  qui  straient  attachés  à  sa  surface. 
2.  Tels  sont  les  résultats  des  premières 
impressions,  et  telles  sont  les  connais- 
sances que  possède  pour  ainsi  dire  essen- 
tiellement l'homme  le  plus  ignorant  et  le 
plus  sauvage.  Complétons  ces  notions 
rudimentaires  en  étendant  le  champ  de 
nos  observations;  et  pour  cela  étudions 
les  aspects  célestes,  et  dans  toute  l'éten- 
due de  la  voûte  où  se  meuvent  les  étoiles, 
et  aux  différentes  époques  de  l'année. 


COURS  D'ASTRONOiMIE, 

période  dont  nous  ne  connaissons  encore 
ni  l'existence  ni  la  durée  astronomique, 
mais  que  caractérise  suffisamment  la  di- 
versité des  saisons. 

3.  Nous  avons  vu  jusqu'ici  les  étoiles  se 
lever  et  se  coucher,  c'est-à-dire  dispa- 
raître pour  un  temps  vers  un  certain 
point  de  l'horizon ,  pour  se  remontrer 
ensuite  au  même  point  où  elles  avaient 
apparu  d'abord.  Mais  si  nous  jetons  les 
yeux  vers  une  ceitaine  région  du  ciel 
opposée  à  celle  où  nous  voyons  le  soleil 
vers  le  milieu  du  jour,  nous  y  remarque- 
rons plusieurs  de  ces  groupes  sidéraux 
qui  tournent  ou  semblent  tourner  autour 
d'un  même  point,  et  de  telle  sorte  que, 
dans  leur  position  la  plus  basse,  elles 
n'atteignent  pas  l'horizon.  Ces  étoiles  ne 
se  lèvent  et  ne  se  couchent  jamais,  du 
moins  pour  le  lieu  de  l'observateur;  mais 
pour  tous  les  points  de  la  terre,  hors  ceux 
qui  sont  situés  sur  la  ligne  équinoxiale , 
il  y  a  toujours  quelques  constellations  qui 
offrent  ce  phénomène.  Ces  groupes  de 
perpétuelle  apparition  manifestent  d'une 
manière  sensible  le  mouvement  circu- 
laire des  étoiles:  ce  sont  des  révolutions 
complètes,  dont  nous  démontrerons  plus 
bas  la  parfaite  régularité  ;  mais  leur 
simple  aspect  nous  conduit  a  conclure 
que  toutes  les  autres  étoiles  décrivent 
aussi  des  cercles  dont  une  partie  seule- 
ment est  visible  ;  l'autre  étant  achevée 
sous  l'horizon  ,  c'est-à-dire  sous  celte 
grande  surface  plane  qui  semble  termi- 
ner notre  vue  ,  que  l'opacité  de  la  terre 
nous  empêche  d'étendre  plus  loin  dans 
l'espace.  De  ce  fait  découlent  deux  con- 
séquences que  voici.  1"  La  terre  n'est  pas 
une  surface  indéfinie  étendue  en  tous 
sens ,  puisque  les  étoiles  pa.=;sent  ou  sem- 
blent passer  par  dessous.  2^  Les  étoiles 
tournent  dans  des  cercles  parallèles  qui 
auraient  leurs  centres  sur  une  même 
ligne  ou  axe  commun  dont  une  partie 
s'élèverait  au  dessus  de  notre  horizon. 
On  conçoit  en  effet  que  dans  cette  hypo- 
thèse ,  les  points  lumineux  de  la  sphère 
céleste  qui  seraient  dans  le  voisinage  de 
l'extrémité  de  cet  axe,  décrivant  des 
cercles  dont  cette  extrémité  serait  le 
centre,  pourront  rester  toujours  au  des- 
sus de  l'horizon.  Il  suffit  pour  cela  que 
leur  distance  à  l'extrémité  de  l'axe  soit 
moindre  que  U  distance  de  ce  point  à 


PAR  M.  DESÏ30UITS, 


417 


l'horizon  lui-même.  Ces  faits  divers  que 
les  premières  observations  nous  révèlent 
ne  sont  encore  que  des  présomptions  ex- 
trêmement vraisensblabies  que  nous  se- 
rons bientôt  en  mesure  de  démonlrer. 

J'ai  dit  que  les  groupes  stellaires  de 
perpétuelle  apparition  variaient  avec  le 
lieu  de  l'observateur,  quoique  partout 
le  même  genre  de  phénomène  se  mani- 
feste. Je  signalerai  parmi  ces  constella- 
tions le  groupe  que  nous  nommons  la 
Grande  Ourse ,  et  qui  est  connu  du 
vulgaire  sous  le  nom  de  Charriât  de 
David.  Les  étoiles  qui  composent  cette 
remarquable  figure  sont  toujours  situées 
au  dessus  de  l'horizon  de  Paris,  et  sont 
toujours  visibles  non  seulement  pour 
cette  ville  et  pour  toute  la  France,  mais 
aussi  pour  toute  l'Europe,  moins  la  moi- 
tié méridionale  de  l'Espagne,  la  Grèce, 
la  Sicile  et  la  pointe  inférieure  de  l'Ita- 
lie. Si  l'on  s'avance  vers  le  sud,  en  allant 
par  exemple  de  Marseille  à  Alger,  on  verra 
disparaître  deux  des  étoiles  de  ce  groupe 
qui  passeront  quelque  temps  sous  l'hori- 
zon ,  et  dont  les  cercles  tronqués  ressem- 
bleront par  h\  à  ceux  de  la  plupart  des 
autres  étoiles;  cercles  que  nous  n'avons 
admis  d'abord  que  par  une  analogie  qui 
se  trouve  ainsi  coniirmée.  Cette  analogie 
reçoit  une  sanction  nouvelle  des  faits 
semblables  que  produit  un  mouvement 
contraire.  Qu'on  s'avance  de  plus  en  plus 
vers  le  nord,  et  l'on  verra  en  entier  plu- 
sieurs des  ceixles  qu'on  ne  voyait-  que 
tronqués  à  la  latitude  de  Paris  :  par 
exemple,  à  Tornéo ,  la  moitié  de  la  cons- 
tellation des  Gémeaux  et  une  partie  de 
celle  du  Lion  sont  dans  un  cercle  de  per- 
pétuelle apparition. 

4.  Mais  on  conçoit  aisément  que  si  la  po- 
sition oblique  de  l'axe  de  rotation  nous 
rend  certains  cercles  sidéraux  perpétuel- 
lement visibles,  il  doit,  ou  du  moins  il 
peut  s'en  trouver  d'autres  que  l'horizon 
nous  cache.  Et  en  effet,  si  l'on  s'avance 
déplus  en  plus  vers  le  sud,  on  verra 
poindre  certaines  étoiles,  et  se  dévelop- 
per certaines  constellations  qu'on  n'avait 
jamais  vues.  Ces  astres  se  meuvent  dans 
des  cercles  de  -perpétuelle  occultation , 
relativement  à  l'horizon  primitif  de  l'ob- 
servateur. Si  l'on  s'avance  jusqu'il  l'un  de 
ces  points  de  la  terre  qui  forment  par 
leur  ensemble  ce  qu'on  app^ilç  \^  ligne 

TOM»   IV.   —   N»   Ul,   (1837. 


équinoxiale,  tous  les  cercles  de  perpé- 
tuelle apparition  et  de  perpétuelle  oc- 
cultation disparaissent;  il  n'y  a  plus  que 
des  cercles  tronqués,  tous  divisés  par 
l'horizon  en  deux  parties  égales,  ce  qu'on 
peut  constater  d'une  manière  assez  vrai- 
semblable, par  l'égalité  de  durée  du 
temps  do  leur  parcours.  Si  l'on  s'éloigne 
encore  dans  le  môme  sens,  les  mêmes 
apparences  se  reproduisent,  mais  dans 
un  sens  inverse.  C'est  vers  le  sud  qu'on 
trouve  des  cercles  de  perpétuelle  appa- 
rition ,  tandis  que  les  étoiles  du  nord  en- 
trent de  plus  en  plus  dans  des  zones  d'oc 
cultation  perpétuelle;  du  reste,  les  phé- 
nomènes sont  exactement  les  mêmes  à 
d'égales  distances  de  la  ligne  équinoxiale. 
Cet  ensemble  de  faits  nous  conduit  à 
considérer  le  ciel  comme  unesplîère  tour- 
nant autour  d'un  de  ses  diamètres ,  qui 
est  coupé  sous  des  angles  variables  par 
un  plan  qui  passe  par  le  centre  ^  et  qui 
varie  lui-même  de  position.  Ce  diamètre 
s'appelle  Vaxe  du  mouvement;  ce  plan 
variable  est  l'horizon  de  chaque  obser- 
vateur ;  quant  aux  étoiles ,  on  ne  les  con- 
sidère que  comme  autant  de  points  de  la 
surface  de  cette  sphère. 

5.  Poursuivons  notre  examen,  et  voyons 
si  cet  aspect  du  ciel  est  constant  dans  un 
môme  lieu.  Supposons  une  constellation 
occupant  à  peu  près  le  milieu  de  son 
cercle  nocturne,  à  une  certaine  heure 
donnée  par  une  horloge  réglée  sur  le 
cours  du  soleil.  Trois  mois  plus  tard  à 
la  même  heure ,  elle  aura  une  position 
très  différente  et  sera  généralement  au 
moment  de  se  coucher;  elle  se  levait  au 
contraire  à  peu  près  à  la  même  heure 
trois  mois  auparavant.  Si  ce  sont  les 
groupes  de  perpétuelle  apparition  que 
l'on  considère ,  ils  offriront  des  phases 
analogues  par  la  variété  de  leurs  posi- 
tions à  la  même  heure.  Les  étoiles  mar- 
chent donc  plus  vite  que  le  soleil ,  dans 
la  direction  coaimune  de  leur  mouve- 
ment qui  se  fait  d'orient  en  occident,  et 
l'on  conçoit  que  cette  accélération  doit 
se  faire  d'une  manière  continue.  Aussi 
a-t-on  constaté  qu'une  étoile  passait  cha- 
que jour  au  méridien  d'un  lieu  environ 
quatre  minutes  plus  tôt(jue  la  veille-  ce 
qui  fait  une  heure  d'avance  tons  les  15 
jours  ;  ou  enfin  24  heures  après  360  jours. 
Au  l^out  de  çfi  ^çmp3,  l'étoile  passe  donc 

37 


«18  COURS  D'ASTRONOMIE, 

au  méridien  à  la  même  heure.  Donc  si 
elle  s'y  trouve  un  certain  jour  en  môme 
temps  que  le  soleil,  après  360,  ou  plus 
exactement  365  jours,  elle  s'y  retrouvera 
encore  en  môme  temps  que  lui.  Yoilà 
donc  une  période  astronomique  fort  re- 
marquable qu'on  conçoit  pouvoir  servir 
d'unité  dans  la  mesure  du  temps  j  et  en 
effet  c'est  d'elle  que  nous  avons  formé 
notre  année  civile. 

Il  résulte  de  ce  nouveau  mouvement 
que  le  ciel  d'hiver  n'est  pas  le  même  que 
celui  d'été;  car  telle  étoile  qui  passait  au 
méridien  à  minuit  à  une  certaine  époque, 
devra  y  passer  à  midi  au  bout  de  six  mois; 
de  sorte  que  les  étoiles  qui  éclairaient  la 
nuit  d'un  certain  jour  de  l'année,  ne  se 
trouveront  sur  l'horizon  après  six  mois 
que  pendant  le  jour  j  remplacées  qu'elles 
seront  par  celles  qui  accompagnaient  le 
soleil  dans  la  première  période.  Cet  écart 
croissant  des  étoiles ,  par  rapport  à  l'as- 
tre qui  mesure  le  temps,  peut  s'expliquer 
également  par  une  accélération  réelle  des 
étoiles  ou  par  un  retard  quotidien  du  so- 
leil. Mais  si  l'on  considère  que ,  dans  le 
premier  cas,  il  faudrait  qu'une  innom- 
brable multitude  d'astres  subît  cette  ac- 
célération,  tandis  que,  dans  le  second 
cas .  il  n'y  a  à  rendre  raison  que  du  mou- 
vement d'un  seul  astre,  il  est  plus  natu- 
rel d'imputer  le  mouvement  à  celui-ci. 
Aussi  conclut-on  des  observations  précé- 
dentes que  le  soleil  a  un  mouvement  de 
translation  rétrograde,  c'est-à-dire  d'oc- 
cident en  orient,  en  sens  contraire ,  et 
comme  en  déduction  de  son  mouvement 
diurne.  D'où  il  résulte  que  le  moment 
cil  il  passe  au  méridien,  ou  l'instant  de 
midi,  rjetarde  chaque  jour  d'environ  qua- 
tre minutes  sur  la  fin  d'une  révolution  de 
la  sphère  céleste.  Ce  mouvement  rétro- 
grade du  soleil  est  rendu  plus  immédia- 
tement sensible  par  la  variation  de  sa 
distance  à  des  étoiles  qui  se  lèvent  ou  se 
couchent  en  môme  temps  que  lui.  Qu'on 
remarque  quelque  belle  étoile  se  cou- 
chant un  certain  jour  en  môme  temps 
que  le  soleil,  le  lendemain  elle  se  cou- 
cheia  quatre  minutes  environ  avant  lui, 
et  se  lèvera  à  peu  près  six  minutes  plus 
lotie  lendemain  malin.  Il  s'en  éloignera 
ainsi  de  plus  en  plus,  et  a  près  .365  jours, 
il  sera  revenu  auprès  d'elle,  CL  sf  couchera 
jle  nouveau  «n  wewfe  temps,  Tel  est  le 


mouvement  annuel  dont  nous  appren- 
drons plus  tard  à  connaître  la  direction 
et  la  durée  précises. 

6.  Mais  une  observation  prolongée  deis 
phénomènes  du  mouvement  général  nous 
fera  bientôt  reconnaître  quelques  excep- 
tions ou  irrégularités  apparentes  mani- 
festées par  un  petit  nombre  d'astres  qu'au 
premier  abord  on  a  confondus  avec  les 
étoiles.  Outre  le  soleil  et  la  lune  qui,  plus 
encore  que  celui-ci,  subit  un  mouvement 
de  translation  en  sens  contraire  du  mou- 
vement diurne,  une  demi-douzaine  d'é- 
toiles semblent  retarder  particulière- 
ment sur  le  mouvement  des  autres;  re- 
tard manifesté  d'une  manière  très  sen- 
sible par  la  variation  des  figures  qui  ré- 
sultent de  leur  position  relative.  Même 
avant  d'avoir  appliqué  à  la  mesure  des 
distances  angulaires  des  étoiles,  les  ins- 
trumens  de  géométrie  qui  en  démontrent 
la  constance,  on  a  conclu  du  simple  té- 
moignage des  yeux  que  ces  distances  re- 
latives ne  variaient  pas  ;  ce  qui  compose 
des  figures  polygonales  toujours  identi- 
ques, dont  les  étoiles  occupent  les  som- 
mets; identité  d'oii  il  résulte  que  ce 
réseau  de  points  brillants  paraît  se  mou- 
voir tout  d'une  pièce. Mais  on  a  fini  par 
reconnaître  que  quelques  unes  de  ces  fi- 
gures subissaient  de  légères -altérations; 
et  que  celles-ci  résultaient  du  déplace- 
ment d'un  seul  des  élémensde  la  figure; 
celui-ci  changeant  de  position  à  l'égard 
de  tout  le  reste,  tandis  que  tous  les  autres 
conservaient  une  position  relative  inva- 
riable. Outre  la  lune  et  le  soleil,  il  y  a 
donc  dans  l'espace  quelques  corps  diffé- 
rens  des  étoiles,  avec  lesquelles  leurs 
propriétés  physiques  extérieures  tendent 
à  les  confondre.  Ces  corps  ont  reçu  le 
nom  de  planètes  ou  étoiles  errantes.  De- 
puis long-temps  distingués  des  fixes  par 
leur  faible  mouvement  propre,  ils  ont 
acquis  des  caractères  plus  tranchés  par 
l'invention  des  lunettes  astronomiques. 
Les  télescopes  grossissent  énormément 
les  planètes ,  et  permettent  de  tracer 
de  leur  surface  des  cartes  très  détaillées, 
tandis  qu'ils  ne  nous  laissent  voir  les  plus 
belles  étoiles  que  comme  de  simples 
points  que  cachent  complètement  des 
iils  d'une  extrême  finesse. 

7.  jNous  avons  donc  acquis  par  lasiœple 
observatioo  des  yeux,  sans  le  s«cours  des 


PAR  M.  DESDOUITS. 


410 


instrumens  que  les  arts  ont  fournis  à  Tas- 
tronome,  la  connaissance  de  trois  sortes 
de  corps  célestes,  et  de  deux  sortes  de 
mouvemens.  Tous  les  astres  ont  une  ré- 
volution diurne  circulaire  et  sensible- 
ment uniforme  ;  mais  les  étoiles  conser- 
vent leurs  positions  relatives  et  leurs 
figures,  tandis  que  le  soleil  et  les  planètes 
ont  un  mouvement  rétrograde  de  trans- 
lation, dont  la  période,  qui  est  d'une  an- 
née pour  le  soleil,  varie  pour  chacune 
des  planètes  dans  des  limites  fort  diver- 
ses. Complétons  maintenant  le  simple 
témoignage  des  yeux  en  établissant,  par 
des  démonstrations  rigoureuses,  la  na- 
ture, la  direction  et  les  auties  propriétés 
du  mouvement  sidéral.  Nous  allons  donc 
démontrer,  par  des  procédés  de  mesure 
précise,  les  quatre  théorèmes  suivans  ; 

V  Les  étoiles  se  meuvent  ou  paraissent 
se  mouvoir  suivant  des  circonférences  de 
cercles; 

2"  Ces  circonférences  sont  situées  dans 
des  plans  parallèles,- 

3°  Les  centres  de  ces  circonférences 
sont  tous  situés  sur  une  même  droite 
perpendiculaire  à  leurs  plans; 

4"  Le  mouvement  des  étoiles  est  uni- 
forme ;  c'est-à-dire  qu'elles  décrivent  des 
espaces  égaux  en  temps  égaux,  et  la  du- 
rée de  la  révolution  de  toutes  les  étoiles 
est  la  même. 

Je  commence  par  la  preuve  expérimen- 
tale de  cette  dernière  proposition  qui 
est  la  plus  simple  des  quatre.  Qu'on  ait 
une  bonne  pendule  marquant  les  minutes 
et  les  secondes;  peu  importe  qu'elle 
avance  ou  retarde  sur  le  mouvement 
moyen  du  soleil,  pourvu  que  son  écart 
journalier  soit  toujours  le  même.  Si  l'on 
dirige  vers  une  étoile  quelconque  l'axe 
d'une  lunette ,  en  notant  à  U  pendule 
l'instant  précis  de  son  passage,  puis  celui 
de  son  retour  dans  l'axe  de  la  lunette, 
on  reconnaîtra  non  pas  peut-être  le 
temps  absolu  écoulé  dans  l'intervalle  des 
deux  passages,  mais  le  nombre  d'oscilla- 
tions isochrones  du  balancier  de  la  pen- 
dule, nombre  représenté  par  le  mouve- 
ment des  aiguilles  qu'on  pourra  lire  sur 
le  cadran  avec  précision.  La  lunette  res- 
tant fixe  ,  et  la  pendule  marchant  d'un 
mouvement  uniforme,  on  reconnaîtra 
au  moment  du  troisième  passage  qu'il  se 
sera  écoulé  le  ta^me  tei»ps  «ntre  celui-ci 


et  le  précédent;  et  le  résultat  sera  tou- 
jours le  même  tant  que  durera  l'expé- 
rience. De  plus,  comme  il  se  trouve  iden- 
tique, quelle  que  soit  l'étoile  vers  laquelle 
on  aura  dirigé  la  lunette,  il  est  donc  d'a- 
bord certain  que  la  durée  de  la  révolu-^ 
tion  diurne  est  une  quantité  constante  et 
la  même  pour  toutes  les  étoiles.  Si  main- 
tenant on  fait  varier  l'origine  du  mou- 
vement en  dirigeant  la  lunette  vers  une 
étoile  dans  ses  diverses  positions  ,  et, 
comptant  son  mouvement  à  partir  de 
chacune,  on  trouvera  que  le  retour  se 
fait  toujours  dans  le  même  temps,  quel 
que  soit  le  point  de  départ;  ce  qui  ne 
saurait  avoir  lieu,  si  la  vitesse  variait 
dans  ses  différentes  parties.  Donc  le  mou- 
vement de  chaque  étoile  se  fait  avec  une 
vitesse  uniforme. 

8.  Voici  maintenant  comment  se  dé- 
montrent les  trois  autres  propositions  : 

FiG.  1, 


Soit  PK'  (lig.  1),  l'axe  de  rotation  du 
mouvement  diurne,  perçant  la  voûte  cé- 
leste aux  deux  points  P,K',  qu'on  appelle 
les  pôles.  Quoique  l'existence  de  cet  axe 
ne  soit  pas  encore  démontrée  pour  nous, 
il  existe  en  fait  une  direction  oP  telle 
qu'en  la  prenant  pour  base  de  l'expér. 
riencc  que  nous  allons  faire,  nous  par- 
viendrons aux  résultats  que  je  vais  signa- 
Içr  :  du  rçstç  nous  tlonneroBs  plus  tard 


420 


COURS  D'ASTRONOMIE. 


le  moyen  de  déterminer  cette  direction. 
Soit  donc  P  le  pôle  austral  que  nous 
voyons  eu  Europe  -,  o  la  position  de  l'ob- 
servateur qu'on  peut  prendre  pour  cen- 
tre de  la  sphère  céleste  ;  e  une  étoile 
quelconque  décrivant  la  courbe  ee'e"u  u. 
Si  l'observateur  dirige  suivant  oP  le  dia- 
mètre fixe  d'un  instrument  à  mesurer  les 
angles  (1),  et  l'alidade  mobile  vers  l'é- 
toile e  dans  ses  diverses  positions  succes- 
sives ,  e,  e',  e",  on  trouvera  que  les  angles 
interceptés,  et  par  conséquent  les  arcs 
Pe,  Pe',  Pe"...  sont  toujours  égaux.  Cette 
égalité  de  distance  angulaire  d'une  série 
de  points  situés  sur  une  sphère  par  rap- 
port à  un  autre  point ,  caractérise  , 
comme  on  sait,  une  circonférence  dont 
le  plan  serait  perpendiculaire  au  rayon 
qui  passe  par  son  centre  et  par  le  point 
P.  De  plus,  la  même  chose  ayant  lieu 
pour  toute  autre  étoile,  la  ligne  Po  est 
donc  perpendiculaire  à  tous  ces  plans  : 
donc  ceux-ci  sont  parallèles.  Donc  il  est 
prouvé  que  toutes  les  étoiles  décrivent  des 
circonférences  parallèles  ^  ayant  leurs 
centres  sur  une  même  droite  perpendicu- 
laire à  tous  leurs  plans. 

9.  Au  lieu  de  mesurer  les  distances  po- 
laires successives  avec  un  graphomèlre 
commun,  dont  il  faudrait  déplacer  con- 
tinuellement  le  limbe  pour  le  placer  dans 
le  plan  mobile  du  pôle  et  de  l'étoile,  on 
se  sert  d'un  instrument  nommé  la  ma- 
chine paraUactique ,  que  la  même  fi- 
gure fera  suffisamment  comprendre. 
Elle  consiste  en  un  axe  solide  qu'on  fixe 
dans  la  direction  o\\  et  une  lunette  mo- 
bile autour  du  point  o  et  de  l'axe  oP. 
Cette  lunette  peut  être  diversement  in- 
clinée a  l'axe,  de  manière  à  être  dirigée 
vers  une  étoile  c.  Comme  elle  est  ap- 
puyée fiur  un  cercle  P  E  H'  K  mobile  lui- 
même  autour  de  l'axe,  on  conçoit  qu'en 
donnant  à  celui-ci  le  mouvement  dont  il 
est  susceptible  et  l'amenant  dans  une  au- 
tre position  Pc'BK,  on  fasse  ainsi  tour- 
ner la  luneUe  autour  de  l'axe j  mouve- 
ment qui  aura  pour  mesure  l'arc  ED  pris 
sur  un  autre  cercle  perpendiculaire  à 
oV.  Or  si  l'étoile  c,  étant  d'abord  dans 
l'axe  delà  lunetle,  passe  ensuite  par  di- 
verses positions  e',  c'..,  séparées  par  des 

(1)  Vcyca  ma  Géométrie  pratique,  2''  édilion, 
pago  J167  et  suiraolcs. 


intervalles  égaux,  on  trouvera  que,  pour 
les  rejoindre  dans  ces  positions  diverses, 
la  lunette  devra  parcourir,  autour  de 
l'r^xe,  des  arcs  égaux  EB,  BD...  D'où  il 
résulte  que  le  mouvement  sidéral  est  uni- 
forme. Dans  ce  mouvement  la  lunette  dé- 
crit la  surface  d'un  cône  droit  dont  le 
sommet,  étant  au  centre  de  la  sphère, 
doit  couper  sa  surface  suivant  un  cercle 
perpendiculaire  à  son  axe.  Si  la  lunette 
marche  d'une  manière  continue,  comme 
celle  de  l'Observatoire  de  Paris,  à  la- 
quelle est  adapté  un  mouvement  d'hor- 
loge, l'étoile  une  fois  dans  l'axe  de  la  lu- 
nette y  restera  toujours;  fait  qui  résulte 
de  l'uniformité  du  mouvement  commun. 

10.  Pour  être  étudiés,  les  mouvemens 
célestes  ont  besoin  d'être  rapportés  à 
certains  points  et  à  certaines  lignes  de 
repères. 

Nous  avons  déjà  remarqué  Vaxe  de  ro- 
tation de  la  sphère,  et  les  pôles  qui  sont 
les  points  où  sa  surface  est  percée  par 
l'axe.  Nous  venons  de  constater  l'exis- 
tence de  cette  ligne  et  de  ces  deux  points. 

Si  par  le  centre  de  la  sphère,  on  mène 
un  pian  EBDQ  perpendiculaire  à  l'axe,  il 
ea  résultera  sur  la  surface  une  section 
circulaire  dont  tous  les  points  seront  à 
ég.île  distance  des  deux  pôles.  Ce  cercle 
est  Véquateurj  ainsi  nommé  parce  que, 
lorsque  le  soleil  paraît  le  décrire,  le 
jour  est  égal  à  la  niiit  par  toute  la  terre. 

La  voûte  céleste  paraît  divisée  en  deux 
parties  égales,  dont  l'une  est  au  dessus 
de  cOîi  têtes.  Le  grand  cercle  qui  opère 
cette  division  a  reçu  le  nom  d'horizon. 
Il  est  parallèle  à  la  surface  des  eaux  tran- 
quilles, et  perpendiculaire  à  la  direction 
du  fil  à  plomb  qui  est  celle  de  la  pesan- 
teur. Tout  changement  de  position  sur  la 
terre  amène  un  changement  d'horizon. 
Nous  parlerons  plus  lard  des  horizons 
terrestres. 

On  appelle  méridien,  toute  section  de 
la  sphère  passant  par  l'axe,  et  par  consé- 
quent par  le  centre;  un  méridien  est 
donc  toujours  un  grand  cercle  comme 
l'horiio)!  cl  Téqualeur.  Mais  une  droite 
ne  suffisant  i)as  pour  déterminer  un  plan, 
il  y  a  donc  une  iulinité  de  méridiens  qui 
coupent  la  circonférence  de  l'équateur 
en  autant  de  points. 

Le  méridien  d'un  lieu  est  celui  qui 
passe  par  la  verticale  de  ce  jieu  ;  jl  est 


?AR  M.  DESDOUITS, 


421 


déterminé  par  deux  droites.  La  verticale 
ou  la  direction  du  fil  à  plomb  perce  la 
voûte  céleste  en  deux  points  opposés. 
L'un  au  dessus  de  notre  tête,  se  nomme  le 
ce'wiVA;  l'autre  correspondant  à  nos  pieds, 
est  le  nadir.  L'arc  céleste  compris  entre 
une  étoile  et  le  zénith  se  nomme  dis- 
tance zénithale. 

Le  méridien  d'un  lieu  passant  par  la 
verticale  qui  est  perpendiculaire  à  l'ho- 
rizon de  ce  lieu,  est  par  conséquent  lui- 
même  perpendiculaire  à  cet  horizon ,  il 
le  coupe  suivant  une  ligne  droite  qui  est 
la  méridienne.  Cette  ligne  rencontre  la 
circonférence  de  l'horizon  en  deux  points 
qui  ont  reçu  les  noms  de  nord  et  sud. 
Un  diamètre  perpendiculaire  à  la  méri- 
dienne détermine  les  deux  points  qu'on 
appelle  est  et  ouest.  Leur  ensemble  con- 
stitue les  quatre  points  cardinaux  j  qui 
sont  distans  les  uns  des  autres  de  90°. 

Tout  cercle,  passant  par  une  étoile  et 
l'axe  de  la  sphère,  est  donc  un  méridien 
d'après  la  définition;  mais  en  tant  que 
contenant  une  étoile,  on  l'appelle  le  cer- 
cle horaire  de  cette  étoile.  Uangle  ho- 
raire d'un  astre  est  l'angle  dièdre  com- 
pris entre  le  cercle  horaire  de  cet  astre, 
et  un  premier  cercle  horaire  passant  par 
un  certain  point  de  l'équateur,  qu'on  ap- 
pelle point  équinoxial. 

Enfin  on  appelle  azimuth  d'un  astre, 
pour  un  lieu  déterminé,  l'angle  compris 
entre  le  méridien  de  ce  lieu  et  le  plan 
vertical  qui  passerait  par  le  centre  de 
l'astre. 

11.  Nous  avons  remis  à  parler  des  hori- 
zons terrestres.  C'est  qu'en  effet  leur  dé- 
finition donne  lieu  à  une  remarque  im- 
portante qui  nous  aurait  détourné  de 
notre  objet  du  moment. 

On  appelle  horizon  rationnel  un  plan 
passant  par  le  centre  de  la  terre  qu'on 
sait  être  un  globe.  Cet  horizon  se  con- 
fond avec  l'horizon  passant  par  le  centre 
de  la  sphère  céleste  que  nous  avons  con- 
sidéré jusqu'à  présent  ,  parce  que  ces 
deux  centres  se  confondent  à  l'égard  des 
phénomènes  astronomiques. 

Soient  COB,  HEH  U  (fig.  2),  deux  cer- 
cles représentant  respectivement  une 
coupe  de  la  terre  et  de  la  voûte  étoilée, 
la  ligne  HCH'  représentera  l'horizon  ra- 
tionnel, qui  partagera  la  sphère  en  deux 
parties  égalçs^ 


Fig.  2. 


Si  à  l'extrémité  a  du  rayon  vertical  on 
imagine  un  plan  tangent  à  la  terre , 
parallèle  à  l'horizon  rationnel,  et  repré- 
senté par  la  droite  KOK',  ce  plan  sera 
l'horizon  sensible.  Il  semble  d'aboi'd  que 
ce  cercle  ne  peut  diviser  la  sphère  en  deux 
parties  égales,  puisque  le  segment  KEK', 
est  essentiellement  moindre  que  le  seg- 
ment KUK';  la  différence  des  épaisseurs 
de  ces  deux  segmens  sphériques  est  égale 
au  diamètre  de  la  terre,  c'est-à-dire  de 
plus  de  3000  lieues  métriques  (1).  Il  sem- 
h\e  donc  que  nous  ne  devrions  voir  à  la 
surface  de  la  terre  qu'une  fraction  de  la 
sphère  céleste  moindre  que  la  moitié  j 
or  cependant  nous  voyons  une  moitié  et 
même  unpeu  davantage.  Voici  l'explica- 
tion de  ce  fait  en  apparence  fort  singu- 
lier. 

Soit  un  observateur  en  o  à  la  surface 
de  la  tene.  Qu'il  vise  à  deux  étoiles  E,  F, 
séparées  par  un  arc  quelconque  de  la 
sphère  céleste.  Ses  rayons  visuels  inter- 
cepteront un  angle  EOF,  dont  un  instru- 
ment lui  donnera  la  mesure  précise.  Si 
l'observateur  change  de  position  sur  le 
globe,  ou  ce  qui  revient  au   même,  si 

(1)  La  lieue  qae  nous  emploierons  toujours  dans 

1    cours  de  ces  leçon»  est  la  Ueuo  métrique  légale  de 

4  kilomèlres  ou  4000  tièlrcs.  Elle  correspond  à  une 

longueur  de  20o"2  toises ,  et  est  «D  peu  plus  grande 

I  que  la  lisQQ  de  poste. 


422  COURS  D'ASTRONOMIE, 

un  autre  observateur  en  B,  mesure  l'an- 
gle EBF  que  forment  ses  deux  rayons  vi- 
suels dirigés  aux  mêmes  étoiles,  il  trou- 
vera un  angle  rigoureusement  identique 
avec  le  précédent.  Mais  le  point  B  peut 
être  placé  à  90°  du  point  o,  de  sorte  que 
l'étoile  E  serait  au  zénith  de  o  et  dans 
l'horizon  de  B.  Dans  ce  cas,  le  sommet 
de  l'angle  B  serait  plus  éloigné  de  l'arc 
EF  que  ne  l'est  le  point  o;  or  le  sommet 
d'un  angle  s' éloignant  de  sa  base,  cet  an- 
gle doit  diminuer;  ce  qui  n'a  pas  lieu 
ici,  puisqu'on  trouve  toujours  la  même 
mesure.  Donc  la  distance  des  deux  som- 
mets qui  est  ici  le  rayon  du  globe  terres- 
tre, est  une  étendue  insensible  relative- 
ment à  la  distance  qui  nous  sépare  des 
étoiles. 

Donc  la  distance  où  nous  rapportons 
les  points  de  la  voûte  céleste,  joue  le  rôle 
à  notre  égard  d'une  distance  infinie.  Or, 
deux  lignes  ou  deux  plans  parallèles  pou- 
vant être  supposés  se  rencontrer  à  l'infini, 
l'horizon  sensible  devra  se  confondre  dans 
le  ciel  avec  l'horizon  rationnel;  et  le  point 
K  coïncidera  avec  le  point  H.  Donc  le  seg- 
ment supérieur  de  la  sphère  ne  différera 
pas  de  sa  moitié  d'une  quantité  appré- 
ciable. Autrement  encore,  les  dimensions 
de  la  terre  étant  insensibles  par  rapport 
à  celles  de  la  sphère  céleste, peu  importe 
que  nous  soyons  à  la  surface  de  la  terre 
ou  que  nous  soyons  au  centre  ;  les  phé- 
nomènes doivent  être  pour  nous  les  mê- 
mes. Ci-,  dans  ce  dernier  cas,  notre 
horizon  serait  précisément  l'horizon 
rationnel. 

J'ai  dit  que  nous  voyons  même  un  peu 
plus  de  la  moitié  de  la  voûte  céleste.  Cela 
tient  à  ce  que  si  l'œil  est  en  I  quelque 
peu  au  dessus  de  la  surface,  son  rayon 
visuel  est  une  tangente  lia  à  une  circon- 
férence du  globe,  et  rencontre  la  sphère 
céleste  en  u  au  dessous  du  point  H.  Nous 
parlerons  plus  tard  de  cet  arc  Hu  qu'on 
appelle  la  dépression. 

12.  Nous  voilà  donc  parvenns,  dès  l'Ori- 
gine, à  ce  résultat  remarquable  :  que  no- 
tre globe  n'est  qu'un  point  insensible  dans 
Vunivcrs.  Nous  verrons  plus  tard  que 
fussent  ses  dimensions  amplifiées  comme 
1  esta  50,00(), la  terre  sttrait  encore  im 
atome  perdu  dans  notre  monde;  matériel. 
J'ai  dit  la  terre^  et  non  Vhomme,  comme 
le  répètent  certains  philosophes ,  cour- 


tisans inconséquens   de   la   raison  hu- 
maine. Notre  globe,  matière  inerte  et  in- 
sensible, est  quelque  chose  de  bien  petit 
dans  l'espace  j  c'est  une  molécule  mi- 
croscopique dans  l'immensité  de  la  créa- 
tion. Mais  l'homme  !  mais  l'être  intelli- 
gent que  Dieu  a  exilé  pour  quelques  jours 
sur  cet  observatoire  ;  l'homme  qui,  perdu 
sur  cet  infiniment  petit,  a  compris  et 
mesuré  l'univers,  est-il,  dans  la  création, 
un  être  petit  et  sans  valeur?...  Plus  ou 
moins  de  matière,  l'atome  ou  l'immense, 
c'est  tout  un  pour  la  pensée  et  l'action 
divine;  c'est  toujours  l'infiniment  petit 
qui  se  confond  avec  rien.  Mais  l'homme 
est  pour  Dieu  quelque  chose;  car  la  ma- 
tière n'a  d'autres  rapports  avec  Dieu  que 
d'être  le  produit  de  sa  pensée  ;  l'homme 
intelligence  est  son  image;  c'est  une  na- 
ture dans  laquelle  il  se  contemple  et  se 
complaît.  Multipliez  à  l'infini  les  sphères 
qui  se  balancent  dans  l'espace,  tout  cela 
sera  incapable   de  produire  une  seule 
pensée  j  incapable  de  dire  au  Créateur  : 
Je    te    comprends,    toi   qui  m'as    fait}! 
L'homme  pense,  l'homme  comprend  l'u- 
nivers et  comprend  Dieu;  l'homme  et  sa 
pensée  sont  quelque  chose  de  plus  grand 
que  l'univers  matériel,  et  celui  qui  com- 
prend cette  grandeur  ne  s'étonnera  pas 
si  Dieu  a  créé  pour  l'homme  cette  ef- 
froyable quantité  de  mondes  que  l'hom- 
me admire  ;   car  l'admiration ,    car  la 
pensée  de  l'homme   sont  encore  beau- 
coup au  dessus  de  tout  cela  ! 

13.  Revenons  au  méridien  pour  consta- 
ter une  propriété  dece  cercle  qui  lui  sert 
quelquefois  de  définition.  Le  méridien 
est  le  lieu  des  points  culminans  de  tous 
les  cercles  décrits  par  les  étoiles.  En  ef- 
fet, si  l'on  mesure  l'angle  compris  entre 
le  rayon  visuel  dirigé  vers  une  étoile 
quelconque  et  un  rayon  visuel  horizon- 
tal, angle  qu'on  appelle  hauteur  horizon- 
tale de  l'astre  ,  on  trouvera  qu'il  varie 
dans  toute  l'étendue  du  mouvement  de 
l'étoile,  depuis  son  lever  où  il  est  zéro, 
jusqu'à  son  arrivée  au  méridien  de  l'ob- 
servateur, où  il  atteint  son  maximum. 
Donc  ce  méridien  est  le  lieu  de  tous  les 
points  culminans.  De  plus  l'horloge  fera 
reconnaître  que  les  intervalles  entre  le 
lever  et  le  coucher  d'une  étoile  sont  divi- 
sées en  deux  parties  égales  par  l'instant 
d«  son  passage  dans  le  méridien.  L«  so- 


leil  est  d'à  illeurs  dans  le  même  cas  qu'une 
étoile;  et  on  reconnaît  facilement  que  le 
nom  de  méridien  a  été  donné  à  ce  cercle, 
parce  que  le  soleil  s'y  trouve  au  milieu 
de  sa  course  diurne.  Ce  dernier  résultat 
est  néanmoins  passible  d'une  petite  res- 
triction dont  nous  parlerons  plus  tard. 

C'est  l'intervalle  qui  s'écoule  entre 
deux  passages  consécutifs  du  centre  du 
soleil  au  méridien  d'un  lieu,  qui  consti- 
tue la  période  que  nous  appelons  yoffr 
astronomique.  Celui  qui  sépare  deux  pas- 
sages d'une  même  étoile,  forme  un  autre 
jour  astronomique  aussi  bien  caracté- 
risé, et  qui  diffère  du  précédent  d'envi- 
ron 4  minutes  en  moins.  Celui-ci  est 
d'une  uniformité  parfaite,  et  représente 
la  durée  véritable  d'une  révolution  de  la 
sphère  céleste  (ou,  comme  nous  le  ver- 
rons plus  tard,  d'une  révolution  de  la 
terre  sur  son  axe),  tandis  que  le  mouve- 
ment diurne  du  soleil  est  alongé  par  la 
rétrogradation  de-cet  astre  vers  l'orient. 
Celui-ci  se  nomme  le  jour  solaire  ou 
jour  vrai;  la  révolution  d'une  étoile 
constitue  le  jour  sidéral.  Celui-ci  a  une 
durée  précise  de  23  heures  56'  3",5  (1), 
en  appelant  heure  la  24»  partie  d'un  jour 
solaire  moyen.  Le  jour  solaire  astrono- 
mique est  compté  par  nos  astronomes 
de  minuit  à  minuit,  de  0  h.  à  24  h. 

14.  Dans  tout  ce  qui  précède,  les  faits 
astronomiques  démontrés,  l'ont  été  au 
moyen  d'instrumens  susceptibles  par  hy- 
pothèse de  donner  des  mesures  très 
précises;  tels  doivent  être  et  tels  sont 
en  effet  ceux  que  la  perfection  de  nos  arts 
a  mis  à  la  disposition  des  astronomes. 
Le  télescope  qui  agrandit  le  champ  des 
cieux  et  qui  rapproche  de  nous  les  pla- 
nètes n'est  pas  un  instrument  de  pre- 
mière nécessité;  mais  il  en  est  deux  ou 
trois  qui  sont  indispensables ,  et  sans  les- 
quels il  n'y  a  pas  de  bonne  astronomie 
passible. 

Il  nous  faut  d'abord  un  instrument 
propre  à  mesurer  le  temps  d'une  ma- 
nière fort  précise.  On  emploie  pour  cela 
une  bonne  horloge  à  pendule,  dont  le 
balancier,  par  l'isochronisme  de  ses  os- 

(1)  C'ost-à-dire  23  heures,  iiO  minutes, ."  secondes 
et  demie.  La  minute  soit  do  degré,  loit  de  temps, 
s'indiquo  par  un  accent  aigu,  et  la  iccondc  par 
deux  accoDi. 


PAR  M.  DESDOtflTS.  423 

dilations,  donne  à  l'instrument  une 
marche  parfaitement  uniforme.  On  con- 
çoit qu'on  puisse  la  mettre  d'accord  avec 
le  soleil;  mais  cet  accord  n'est  nulle- 
ment indispensable;  car  si  elle  avance 
ou  retarde  chaque  jour  d'une  quantité 
constante  et  connue,  outre  qu'elle  indi- 
quera toujours  des  intervalles  égaux,  le 
rapport  de  son  écart  avec  24  heures,  fera 
toujours  connaître  l'heure  vraie.  Cette 
horloge  donne  les  minutes  et  les  secon- 
des ;  car  la  mesure  du  temps,  à  une  se- 
conde près ,  est  la  moindre  précision 
qu'on  exige  dans  beaucoup  d'observa- 
tions astronomiques.  Je  dis  la  rnoindrej, 
car  on  fait  souvent  beaucoup  mieux  ; 
l'habitude  de  ce  genre  d'observations 
perfectionne  à  ce  point  les  facultés  des 
astronomes,  qu'ils  perçoivent  l'instant 
de  certains  phénomènes  à  l/lQe  de  se- 
conde près! 

Outre  les  horloges  réglées  sur  le  temps 
solaire ,  les  astronomes  emploient  des 
horloges  sidérales  ;  la  machine  parallac- 
tique  de  l'Observatoire  de  Paris  est  une 
horloge  de  ce  genre.  Si  l'on  conçoit  deux 
horloges,  l'une  solaire,  l'autre  sidérale, 
marquant  la  môme  heure  un  certain  jour 
à  midi  précis,  le  lendemain  l'horloge  si- 
dérale sera  en  avance  à  la  même  heure, 
et  marquera  24  h.  4' ,  ou  seulement  4', 
et  plus  exactement  3'  56"  5  ;  le  surlende- 
main elle  marquera  8'  entiron;  et  ainsi 
de  suite.  L'avance  sera  de  6  heures  envi- 
ron au  bout  de  trois  mois,  de  12  heures 
au  bout  de  six;  enfin  après  une  révolu- 
tion annuelle  complète,  la  pendule  sidé- 
rale avancera  de  24  heures,  ce  qui  mettra 
d'accord  les  aiguilles  des  deux  horloges, 
mais  l'horloge  sidérale  aura  marqué  un 
jour  de  plus.  On  voit  par  là  que  les  indi- 
cations de  celle-ci,  si  elle  marche  bien, 
seront  étranges  et  paradoxales,  compa- 
rées aux  divers  instants  du  jour  physique. 
Mais  cet  instrument  qui  a  de  nombreux 
usages,  a  l'avantage  de  pouvoir  se  régler 
continuellement  sur  les  étoiles  dont  le 
mouvement  est  uniforme,  tandis  que  ce- 
lui du  soleil  ne  l'est  pas. 

15.  Un  second  instrument  non  moins 
nécessaire  que  l'horloge,  est  un  cercle 
gradué  à  mesurer  lesa.igles,  tels  que  sont 
les  distances  angulaires  des  étoiles,  les 
hauteurs  horizontales  et  les  distances 
zénilhales  des  astres.  C'est  Taiîtrolabe  des 


42ê  COtmS  D'ASTRONOMIE, 

anciens  astromonles  ;  c'est  tantôt  le  quart 
de  cercle,  tantôt  le  sextant  de  réflexion, 
tantôt  le  cercle  répétiteur  des  modernes. 
Dans  nos  observatoires,  où  c'est  surtout 
à  leur  passage  au  méridien  qu'on  observe 
les  astres,  le  mesureur  est  dans  ce  cas, 
4in  quart  de  cercle  en  cuivre  appliqué  à 
un  mur  solide ,  et  dirigé  dans  le  plan  du 
méridien;  ce  quart  de  cercle  qui  est  tou- 
jours d^un  grand  rayon,  a  reçu  de  sa  po- 
sition le  nom  de  mural.  L'alidade  de  cet 
instrument,  comme  de  tous  ceux  qu'em. 
ploie  l'astronomie,  est  munie  d'une  lu- 
nette dont  l'axe  représente  le  rayon  mo- 
bile, et  dont  l'intérieur  est  disposé 
comme  celui  du  troisième  instrument 
que  nous  allons  décrire. 

Ceîui-ci  est  encore  une  lunette  que  sa 
destination  a  fait  nommer  lunette  méri- 
dienne on  instrument  des  passages.  C'est 
une  lunette  de  grandes  dimensions  tra- 
versée   par  un  axe  horizontal  appuyé 
lui-même  sur  des  soutiens  inébranlables, 
et  autour  duquel  la  lunette  est  mobile. 
L'axe  de  celle-ci  doit,  dans  ce  mouvement, 
parcourir   un  plan  vertical,  et  celui-ci 
doit  se  confondre  avec  le  méridien.  Une 
fois  cette  position  trouvée,  on  fixe  la  lu- 
nette de  telle  sorte  qu'elle  ne  puisse  plus 
quitter  ce  plan;  et  pour  plus  de  sûreté, 
on  établit  au  loin  dans  la  campagne  des 
mires  sur  lesquelles  on  la  ramène  pour 
peu  qu'elle  s'en  soit  écartée.  La  section 
circulaire  de  cette  Innette  qui  passe  par 
le  foyer  est   traversée  diamétralement 
par  un  fil  horizontal,  que  coupent  à  an- 
gles droits,  3,  5  ou  7  fils  équidistans  ex- 
trêmement fins  ;  l'intersection  du  fil  du 
milieu  avec  le  lîl  horizontal  détermine, 
avec  le  centre  de  l'oculaire,  Vaxe  de  la 
lunette.  L'ensemble  deces  fils  forme  le  rt'- 
iicule.  Lorsqu'une  étoile  entre    dans  le 
champ  de  la  lunette,  on  observe  l'heure, 
la  minute,  la  seconde,  et  même  la  frac- 
tion de  seconde  qui  correspond  à  son  pas- 
sage par  lesdiversfils  verticaux  le  long  du 
fil  horizontal  ;  la  moyenne  est  l'heure  du 
passage  dans  l'axe,  et  par  conséquent  dans 
le  méridien.  11  est  i'i  lemarquer que,  mal- 
gré l'incroyable  finesse  des  fils  du  réticule, 
les  étoiles  sont  entièrement  occultées  par 
ces  fils;  mais  cette  occultation  ne   dure 
qu'un  instant.  Si   l'astre  qu'on  observe  a 
un    diamètre  sensible,    on    observe    les 
coincidencçs  successives  de?  deux  borc/s 


opposés  avec  les  fils  du  réticule;  la 
moyenne  des  heures  donne  l'instant  des 
passages  du  centre.  Je  ne  parle  pas  d'une 
foule  de  précautions  prises  pour  garan- 
tir l'exactitude  des  indications  de  la  lu- 
nette. Ainsi  les  tourillons  sur  lesquels 
porte  l'instrument  sont  creusés  pour 
pouvoir  éclairer  les  fils;  de  plus  ils  ap- 
puient sur  des  coussinets  mobiles  qui 
permettent  de  donner  de  petits  mouve- 
raens  à  la  lunette  pour  pouvoir  amener 
l'axe  optique  dans  le  méridien  ou  rendre 
horizontale  la  direction  des  bras.  On 
s'assure  exactement  du  parallélisme  et 
de  l'équidistance  des  fils.  Enfin  l'in- 
clinaison que  prend  Taxe  optique  dans 
le  mouvement  vertical  de  la  lunette  est 
mesurée  par  un  index  qui  s'applique 
contre  un  limbe  gradué,  fixé  à  l'un  des 
supports  ,  et  qui  suit  le  mouvement  de 
rotation  des  bras. 

16.  Il  s'agit  de  fixer  une  première  fols 
dans  le  méridien  l'axe  optique  de  cette 
lunette;  opération  de  haute  importance, 
qui  demande  du  temps  et  beaucoup  de 
soin.  Mais  avant  d'expliquer  la  méthode 
perfectionnée  qui  sert  à  cet  usage,  je  vais 
exposer  divers  procédés  d'orientation 
pour  les  cas  où  la  méridienne  n'a  pas 
besoin  d'être  déterminée  d'une  manière 
si  précise. 


FiG.  3. 


Premier  procédé.  Parlesombrcfésaks, 


PAR  M.  DESDOUITS. 


425 


Sur  un  plan  bien  horizontal  MN(fig.  3),  on 
plantera  un  style  vertical  PS  qui,  exposé 
au  soleil,  projettera,  aux  différentes  heu- 
res du  jour,  des  ombres  de  longueur  va- 
riable. Du  pied  P  de  ce  style  comme  cen- 
tre et  avec  différens  rayons,  on  décrira 
des  circonférences  ou  portions  de  cir- 
conférences concentriques  telles  que  ab. 
Puis  on  observera  avant  midi  l'instant 
où  l'ombre,  en  s'accourcissant ,  viendra 
se  terminer  en  un  point  a  d'une  de  ces 
circonférences  ;  on  marquera  ce  point. 
Après  midi,  l'ombre  s'alongeant  viendra 
se  terminer  en  un  autre  point  b  de  la 
même  circonférence.  On  divisera  en 
deux  parties  égales  l'angle  aVb  ■  la  bis- 
sectrice Pd  sera  la  méridienne. 

Au  lieu  d'un  style  droit  dont  l'ombre 
se  termine  toujours  mal,  ce  qui  en  rend 
la  longueur  indécise,  on  fixe  sur  le  plan 
horizontal  une  tige  quelconque  terminée 
par  un  gnomon  ou  plaque  opaque  percée 
d'un   trou.    Cette   plaque  projette   une 
■ombre  au  milieu  de  laquelle  se  trouve 
un  espace  lumineux,  dont  le  centre,  qui 
se  détermine  assez  bien,  représente  l'om- 
bre  de  l'extrémité  d'un    style  dont  le 
sommet  serait  à  la  hauteur  du  centre  du 
trou  du  gnomon,  et  dont  le  pied  serait 
la    projection  horizontale  de  ce  trou. 
C'est  de  cette    projection   (qu'on  peut 
déterminer  par  un  fil  à  plomb),  comme 
centre,  qu'on  doit  décrire  les  circonfé- 
rences concentriques.  On  en  trace  plu- 
sieurs afin  que  si  l'on  n'a  pas  été  atten- 
tif à  la  coïncidence  de  l'ombre  avec  l'une 
d'elles,  elle  puisse  être  suppléée  par  les 
autres.  D'ailleurs  en  faisant  l'opération 
sur  plusieurs  à  la  fois,  les  résultats  se 
vérifieront  mutuellement. 

Le  principe  de  cette  construction  est 
fort  simple.  A  des  distances  égales  du 
méridien,  le  soleil  est  à  des  hauteurs 
égales  au  dessus  de  l'horizon  •  donc  il 
donne  alors  des  ombres  égales.  Celles  ci 
sont  donc  placées  d'une  manière  symé- 
trique par  rapport  à  la  trace  horizontale 
du  méridien  ;  donc  celle-ci  n'est  autre 
chose  que  la  droite  qui  divise  leurs  an- 
gles en  deux  parties  égales. 

Deuxième  procédé.  Par  V alignement 
sur  le  pôle.  Pour  employer  ce  moyen,  il 
faut  d'abord  savoir  distinguer  Vcloile 
polaire.  On  appelle  ainsi  une  étoile  re- 
marquable gituée  très  près  du  p6lç  (^  !• 


FiG.  4. 


^i 


/ 


35),  et  qui,  par  conséquent,  n'a  qu'un 
mouvement  insensible  à  l'œil.  Pour  la 
reconnaître,  qu'on  jette  les  yeux  sur  la 
constellation  si  connue  et  toujours  visi- 
ble de  la  Grande  Ourse  (fig.  4).  Par  les 
deux  étoiles  ê,5!.de  la  tête,  on  mènera  une 
ligne  ad  qui  passera  fort  près  de  l'étoile 
polaire  o,  celle-ci  étant  située  à  une  dis- 
tance de  l'étoile  ê,  sensiblement  égale  à 
celle  de  €,  à  la  dernière  étoile  r,  de  la 
queue  de  l'Ourse.  Cette  désignation  est 
très  suffisante,  parce  que,  dans  le  voisi- 
nage de  la  polaire,  il  n'y  a  aucune  étoile 
remarquable  qu'on  puisse  confondre 
avec  elle. 

Si  donc  on  suspend  deux  fils  à  plomb 
qui  se  projettent  ensemble  sur  l'étoile 
polaire,  ils  détermineront  sur  le  sol  une 
méridienne  approchée.  Mais  on  peut 
l'avoir  plus  exactement,  soit  en  atten- 
dant que  la  polaire  et  l'étoile  e  (  la  pre- 
mière de  la  queue)  soient  dans  un  même 
vertical,  ou  soient  cachées  simultané- 
ment par  un  fil  à  plomb,  auquel  cas  la 
polaire  est  dans  le  méridien  ;  ou  mieux 
encore  attendant  13'  après  ce  passage  ; 
soit  en  visant  directement  le  pôle;  point 
silné  en  P  sur  l'alignement  de  la  polaire 
à  l'étoile  e  et  à  une  dislance  OP  de  la  po- 
laire égale  ^  3  fois  Je  mpyen  4iawèire 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE  ET  PROFANE, 


426 

de  la  lune.  Si  un  fil  à  plomb  ou  l'arête 
verticale  d'un  mur  se  projettent  sur  ce 
point,  ce  fil  et  l'œil  de  l'observateur  dé- 
termineront une  méridienne.  La  grande 
hauteur  du  pôle  dans  le  nord  de  l'Eu- 
rope obligeant  l'œil  à  se  tenir  assez  près 
du  fil  à  plomb  pour  que  l'étoile  puisse 
être  aperçue,  la  méridienne  est  détermi- 
née par  deux  points  trop  rapprochés 
pour  que  le  résultat  puisse  être  fort 
exact  (1). 

Troisième  procédé.  Par  la  boussole. 
Lorsqu'on  connaît  la  déclinaison  de  l'ai- 
guille pour  le  lieu  où  Ton  se  trouve,  on 
tourne  la  boîte  jusqu'à  ce  que  les  pointes 
répondent  à  cette  graduation.  La  ligne 
de  foi  de  l'instrument  est  alors  dans  le 
méridien.  On  peut  la  tracer  sur  le  ter- 
rain au  moyen  de  jalons. 

17.  Nous  pourrions  indiquer  plusieurs 
autres  procédés  qui  n'ont  pas  d'avantages 
sur  les  précédens.  Passons  à  l'orientation 
de  la  lunette  méridienne. 

Pour  cela  (fig.  4),  supposons  l'instru- 
ment placé  à  peu  près  dans  le  méri- 
dien ;s'il  y  était  tout-à-fait,  il  diviserait, 
dans  son  mouvement  vertical,  le  cercle 
oad  que  la  polaire  décrit  autour  du 
pôle,  en  deux  parties  que  l'étoile  décri- 

(1)  L'étoile  polaire,  dans  le  vieux  langage,  por- 
tait le  nom  de  tramontane.  De  là  l'expression  :  Per- 
dre la  tramontane ,  qu'on  prenait,  au  flgurc  comme 
aa  physique ,  comme  équivalent  de  cette  autre  phrase: 
Etre  désorienté  et  ne  savoir  quelle  route  tenir. 


rait  en  temps  égaux.  Si  au  contraire  il 
n'est  pas  dans  le  méridien,  il  coupera  ce 
cercle  suivant  une  corde  «rf^  telle  que  le; 
deux  arcs  à  gauche  et  à  droite  de  ceiU 
corde  seront  décrits  en  des  temps  iné 
gaux.  Si  donc  on  observe  l'étoile  polaire 
à  son  passage  supérieur  en  rf  et  à  son 
passage  inférieur  en  a,  et  que  les  inter- 
valles déterminés  par  l'horloge  ne  soient 
pas  égaux ,  on  en  conclura  qu'on  n'est 
pas  dans  le  méridien,  et  l'on  dérangera 
un  peu  la  lunette,  en  la  ramenant  vers  le 
plus  long  des  deux  arcs.  On  conçoit 
qu'après  un  certain  nombre  d'essais  de 
ce  genre,  on  finira  par  donner  à  la  lu- 
nette la  position  convenable.  Au  reste, 
au  lieu  de  l'étoile  polaire,  on  observe  de 
préférence  toute  autre  circumpolaire, 
c'est-à-dire  l'uae  de  celles  qui  tournent 
autour  du  pôle  sans  jamais  se  cacher 
pour  nous.  Leur  mouvement  étant  plus 
rapide,  sa  mesure  est  plus  précise. 

Il  y  a,  pour  diriger  la  lunette  méri- 
dienne, un  autre  procédé  plus  commode 
dans  la  pratique  3  mais  le  précédent  est 
plus  simple  et  plus  facile  à  concevoir. 
Maintenant  que  nous  possédons  des  re- 
pères et  des  instrumens  précis,  il  s'agit 
de  les  faire  concourir  à  la  description 
exacte  de  la  sphère  céleste.  Ce  sera  l'ob- 
jet principal  de  la  prochaine  leçon. 

L.-M.  Desdouits, 
Professeur  de  physique  au  Col- 
lège Stanislas. 


ic^ttr^^  et  %xt$* 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELIGIEUSE 

ET  PROFANE. 


NEUVIÈME  LEÇON  (1). 

L'orgue  et  le»  cloches,  harmonie  du  temple. — Con- 
formité de  diïslination  d<t  ces  deux  instrumens. — 
Usage  des  cloches  chez  les  Isratjlites  et  dans  Tan- 
liquilé  païenne. — Epoque  de  leur  adoption  dans  PE- 
glisc  chrétienne.— Cloches  dans*  les  églises  d'Orient. 

Nous  sommes  assez  avancés  dans  l'his- 
(!)  Voir  U  8»  leçon  dans  U  u"  2»,  p.  iU. 


toire  de  l'orgue  pour  pouvoir  nous  arrê- 
ter quelques  instans  et  pour  porter  no- 
ire attention  sur  un  autre  objet,  sur  une 
autre  harmonie  du  temple,  iiUerprcle  de 
cette  même  pensée  qui  anime  l'orgue, 
et,  comme  Torguc,  attestant  la  confor- 
mité des  usages  de  la  foi  (1).  Ce  n'est  pai 

(I)  Voir  la  cote  l  do  la  0«  leçon,  p,  IW. 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


427 


que  nous  mettions  les  cloches  au  nombre 
des  instrumens  de  musique  proprement 
dits.  S'il  en  était  ainsi,  il  est  probable 
que  nous  ne  nous  en  occuperions  pas, car, 
nous  ne  saurions  trop  le  répéter,  nous 
voyons  beaucoup  moins  la  musique  dans 
la  musique  proprement  dite  que  dans  ses 
rapports  avec  le  cœur  humain ,  la  reli- 
gion et  l'esprit  des  institutions.  Mais  si 
lès  cloches  ne  sont  pas,  comme  l'orgue , 
un  instrument  musical,  elles  peuvent  lui 
être  assimilées  en  ce  qu'elles  sont ,  ainsi 
que  lui ,  le  symbole  de  l'harmonie  uni- 
verselle. L'orgue  et  les  cloches  confon- 
dent en  quelque  sorte  leur  destination 
et  présentent,  dans  leurs  fonctions  et 
jusque  dans  leur  histoire  ,  des  analo- 
gies frappantes  que  nous  ne  devons 
pas  passer  sous  silence.  La  cloche ,  voix 
du  dehors  ,  avertit ,  appelle  et  réunit  les 
chrétiens  dans  le  saint  lieu:  l'orgue,  voix 
intérieure ,  chante  les  hymnes  sacrés  et 
réunit  les  chrétiens  dans  une  même  ex- 
tase. Ces  deux  voix ,  loin  de  se  mêler  et 
de  produire  entre  elles  la  moindre  disson- 
nance  ,  résonnent  alternativement  sans 
jamais  troubler  la  tranquille  et  majes- 
tueuse harmonie  de  la  cathédrale.  L'une 
emplissant  toutes  les  parties  de  l'édifice, 
ti'oserait  franchir  les  limites  de  son  en- 
ceinte; l'autre  s'épandant  dans  les  airs, 
plane  sur  les  cités  et  va,  prolongeant  au 
loin  ses  vibrations,  pénétrer  dans  les 
habitations  les  plus  reculées  ,  tandis 
qu'elle  s'interdit  de  pénétrer  dans  l'é- 
glise. Cassiodore  a  comparé  l'orgue  à 
une  vaste  tour  composée  de  tuyaux.  Par- 
tout oti  l'orgue  est  situé  au  dessus  du 
grand  portail ,  et  le  clocher  au  dessus  de 
Torgue ,  on  pourrait  dire  que  le  clocher 
est  une  tour  sonore  ayant  à  sa  base  l'or- 
gue du  dedans,  et  l'orgue  du  dehors  à 
son  sommet.  En  sorte  que  le  clocher  et 
l'orgue  résument  sous  une  figure  emblé- 
matique, toute  la  pensée  du  Christia- 
nisme :  attirer,  enseigner,  guider  au  ciel. 
Que  la  cloche  soupire  en  notes  plain- 
tives et  lentes  pour  annoncer  une  agonie, 
qu'elle  éclate  en  glas  funèbres  pour  an- 
noncer une  mort,  qu'elle  s'élance  en  vo- 
lées pour  saluer  un  jour  de  U-Ae,  ou  bien 
qu'elle  donne  le  signal  de  l'incendie  ou 
de  la  révolte,  elle  n'en  proclame  pas 
moins  l'idée  catholique  de  son  origine 
et  de  sa  créatiom^  L»  religion,  qui  a 


trouvé  un  instrument  pour  parler  au 
peuple  h  toutes  les  heures  de  la  nuit  et 
du  jour ,  pour  le  convoquer  à  l'office, 
pour  réveiller  dans  tous  ensemble  et 
dans  chacun  en  particulier,  un  même 
sentiment,  une  même  émotion,  la  reli- 
gion a  forcé  le  peuple  à  recourir  à  ses 
propres  organes  dans  les  nécessités  pu- 
bliques, et  alors  même  que  les  hommes 
s'agitent  dans  de  coupables  desseins.  La 
prière  et  l'émeute  s'expriment  par  la 
même  voix.  C'est  cette  voix  que  le  peu- 
ple écoute  quand  la  religion  lui  parle; 
c'est  cette  voix  qu'il  écoute  encore 
quand  il  se  parle  lui-même.  Ainsi ,  quoi 
qu'on  fasse,  le  temple  est  toujours  le  cen- 
tre de  la  cité;  il  la  domine  toujours;  il  est 
toujours  l'organe  de  toute  manifestation 
publique;  il  est  l'intermédiaire  entre  tou- 
tes les  intelligences,  toutes  les  volontés; 
et ,  la  cloche  est ,  comme  nous  l'avons 
dit  de  l'orgue,  la  voix  delà  multitude  : 
vox  populi. 

Un  aperçu  de  l'histoire  fort  peu  con- 
nue des  cloches,  fera  ressortir  les  analo- 
gies que  cette  histoire  présente  avec 
celle  de  l'orgue. 

Pendant  long-temps  on  a  attribué  l'in- 
vention des  cloches  aux  Italiens.  On  pré- 
tendait qu'elles  tiraient  leur  origine  de 
la  petite  ville  de  Noie,  dans  la  Campanie, 
et  que  c'était  à  cause  de  cela  qu'on  les 
avait  appelées  en  latin  Nolœ  et  Cam- 
panœ.  On  donnait  le  nom  de  nolce  aux 
cloches  les  plus  petites,  et  celui  de  cam- 
panœ  aux  grandes. Walafride-le-Louche, 
dans  son  traité  intitulé  :  de  rébus  eccle- 
siasticis  (cap.  5),  Anselme,  évêque  d'Ha- 
velbourg,  Honoré  d'Autun,  Guillaume 
Durand,  Binsfeld,  Jean  Funger,  le  prési- 
dent de  Selve,  Pierre  Messie,  le  président 
Durantijlecardinal  du  Perron,  Grimaud, 
Souchet  et  une  foule  d'autres  auteurs  s'ex- 
priment à  cet  égard  dans  le  même  sens 
et  quelquefois  dans  les  mêmes  termes. 

Néanmoins,  malgré  d'aussi  nombreux 
témoignages,  on  peut  affirmer  qu'il  exis- 
tait des  cloches  long-temps  avant  qu'il  y 
eût  une  province  de  Campanie  et  une 
ville  de  ^fole.  Quinze  cents  ans  avant 
J.-C,  le  grand-prêtre  Aaron  portait  au 
bas  de  sa  robe  de  couleur  d'hyacinthe, 
des  grenades  entremêlées  de  sonnettes 
d'or  qui  sonnaient  quand  il  entrait  dans 
le  sanctuaire  et  quand  il  en  sortait.  C'est 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE  RELÏGIIEUSE  ET  PROFANE, 


428 

ce  que  l'on  peut  voir  dans  les  livres  de 
VExode  et  de  V Ecclésiastique  (1).  Ces 
sonnettes  étaient  au  nombre  de  cin- 
quante, suivant  saint  Prosper  ;  au  nombre 
de  soixante-douze,  suivant  Saint- Jérômej 
mais  saint  Clément  d'Alexandrie  dit  que 
le  nombre  égalait  celui  des  jours  de  l'an- 
née, c'est-à-dire  qu'il  était  de  trois  cent 
soixante -six.  Or,  ces  sonnettes  étaient 
une  figure  symbolique  ;  elles  faisaient 
partie  du  vêlement  du  grand-prêtre , 
afin,  dit  saint  Cyrille  d'Alexandrie,  de 
marquer  la  prédication  de  l'évangile  qui 
devait  retentir  par  toute  la  terre  {2)j 
afin,  dit  saint  Jérôme,  que  le  grand-prê- 
tre entrant  dans  le  Saint  des  Saints  com- 
prît qu'il  devait  être  tout  voix,  que  toute 
sa  vie  il  devait  parler,  sans  quoi  il  mour- 
rait aussitôt  (3)  ;  afin,  dit  encore  le  même 
saint,  que  tous  ses  pas,  tous  ses  mouve- 
mens,  toutes  les  facultés  de  son  âme  et 
les  parties  de  son  corps  portassent  les 
hommes  à  penser  à  Dieu  et  qu'il  donnât 
des  preuves  de  sa  science  ,  de  son  érudi- 
tion et  de  la  vérité  dont  son  esprit  était 
rempli  {A);  afin,  dit  S.Grégoire  le  Grand, 
de  faire  voir  qu'un  prêtre  est  obligé  de  se 
faire  entendre  par  la  voix  de  la  prédica- 
tion, de  peur  que  son  silence  n'offense  le 
souverain  juge  qui  le  regarde  (5), 

(1)  Ad  pedes  tunicaeper  circuilum,  quasi  mala  pu- 
nica  faciès  ex  hyacintho  et  purpura,  etcoccobistincto, 
nixtis  in  medio  tintinnabulis  ,  ila  ut  tintinnabulum 
sit  aureum  elmalumpunicum...elvestietur  ea  Aaron 
in  officio  ministerii,  ut  audialur  sonitus  quando  in- 
greditur...  sanctuarium  in  conspeclu  Doiniiii,  et  non 
moriatur  (  Exod,,  c.  28,  V.  35,  34,  3S  ).  —  Cinxit 
Aaron  tintinnabulis  aureis  plurimis  in  gyro  ,  dare 
gonitum  in  incessu  suc ,  auditum  facere  sonilam  in 
Templo  in  memoriam  ûliis  gentis  suae  (  Ecclesiast., 
cap.  4S,  V.  10  et  11  ).— Joséphe  dit,  dans  ses  Anti- 
quités Judaïques  :  lino  Tcstis  oi  nabatur  linibo,  à  quo 
tintinnabula  anrea  dependebant  (lib.  m,  cap.  !5). 

(2)  De  adorai,  in  tpir.  et  vcrilat.,  lib.  U,  p.  387. 

(3)  Idcirco  tintinnabula  Tcsti  apposita  sunt  ,  ut 
cura  ingrediliir  l'ontii'cx  in  Sancla  Sunctorura,  totus 
Tocalis  incedat,  slatiiu  moriturus  si  hoc  non  fecerit 
(S.  Ilieron.,  Epist.  ad  l-'abiol.  de  veslim.  saccrd.). 

(■i)  Tanta  débet  esso  scienlia  eteruditio  Ponliiicis 
Dci,  ul  et  gressus  cjus,  et  motus,  et  univcrsa  voca- 
lia  sint,  vf;ritatem  meule  concipiat,  et  tolo  eara  ba- 
bilu  rcsonet  et  oroatu;  ul ,  (|uiil(|uid  agit,  quidquid 
loquitur,  sit  doctrina  populuruin.  Absquo  tintinna- 
bulis enim  et  diversis  coloribun  et  genimis,  (loribiis- 
que  tirtutum,  nec  sancta  ingredi  polcst,  nec  noiuen 
antislitis  possidorc  (ibid.). 
^(ii)Ulvoce»pre(Jicalionls  babeat,  ne  superni  spcc- 


Jusqu'ici  il  n'a  été  question  que  de 
sonnettes  ou  de  petites  cloches.  Il  faut 
prouver  qu'il  y  avait  de  grandes  cloches 
avant  qu'on  leur  donnât  le  nom  de  Nolce 
et  de  Campanœ. 

Plaute  fait  mention  d'une  cloche  dans 
un  de  ses  distiques  : 

Nunquàm  œdepol  temerè  tinnit  tintinnabulam  , 
Nisi  quis  illud  tractât  aut  moyet,  mutum  est ,  lacet, 

Strabon  raconte,  au  sujet  des  cloches, 
une  histoire  que  les  lecteurs  de  VUnii>er- 
sité  nous  pardonneront  de  leur  rappeler. 

<  Un  joueur  de  harpe,  dit  cet  écrivain, 
«  ayant  vanté  publiquement  son  talent 
«  aux  habitans  de  l'ile  d'Iasso,  dans  la 
«  Carie,  ceux-ci  lui  fixèrent  un  jour  pour 
€  se  faire  entendre  ;  mais  il  arriva  que, 
f  pendant  le  temps  qu'ils  l'écoutaient,  la 
«  cloche  qui  les  avertissait  de  se  rendre 

<  au  marché  du  poisson  vint  à  sonner  ; 
«  aussitôt  ils  le  quittèrent  tous,  à  l'ex- 

<  ception  d'un  seul  qui  était  extrême- 
K  ment  sourd.  Dans  cette  circonstance, 
«  le  joueur  de  harpe  se  crut  obligé  de  re- 
«  mercier  très  humblement  cet  homme 
«  de  l'honneur  qu'il  lui  faisait  et  de 
c  louer  son  goût  pour  la  musique.  Mais 
«c  celui-ci  venant  à  lui  demander  si  la 
«  cloche  avait  sonné,  le  joueur  de  harpe 
«  lui  répondit  qu'oui,  sur  quoi  le  sourd 

<  le  quitta  aussitôt  et  s'en  alla  au  marché 
I   du  poisson  (1).  yt 

Pline  rapporte  qu'il  y  avait  des  cloches 
attachées  au  haut  du  tombeau  du  roi 
Porsenna  ;  on  les  entendait  de  fort  loin 
quand  elles  étaient  agitées  par  les 
vents  (2).  Une  épigramme  de  Martial 
prouve  que  du  temps  de  ce  poète,  il  y 
avait  à  Rome  des  cloches  qui  marquaient 
l'heure  de  l'ouverture  des  bains  (3).  Les 
prêtres  de  la  déesse  syrienne  avaient  des 
cloches,  au  dire  de  Lucien  (4).  Porphyre 

tatoris  judicium  ex  silenlio  offendal  (  in  Pastoral, 
secund  part.,  cap.  4). 

(1)  Strab.  Gcog.,  liy.  xiv.— Plutarque  (i>j/»i|)o«., 
liv.  IV,  <]uœsl.  lî)  parle  aussi  de  cette  cloche  du  mar- 
ché au  poisson. 

(2)  In  summo  orbis  œneus  et  pctasns  unus,  ex  quo 
pendent  excepta  catenis  tintinnabula  ,  quas  vento 
agitata  longé  sonitus  referunt,  ut  Dodontc  olim  fac- 
tum  (Plin.,  llist.  nalur.,Ub.  xxxvi,  cap.  IS). 

(3)  Heddc  pilam ,  sonal  xs  thermaruiu etc. 

{Epig.,  lib.  xiv,  1G3). 

(4)  In  dialog.  de  tacerdot,  Dom  $yriw. 


PAR  M.  D 

raconte  que  certains  philosophes  des 
I"des  s'assemblaient  au  son  d'une  cloche 
oit  pour  les  heures  de  la  prière,  soit 
pour  les  heures  des  repas  (t)^  et  Suétone 
assure  qu'Auguste  fit  mettre  des  son- 
nettes autour  de  la  couverture  du  tem- 
ple de  Jupiter  Capitolin  (2). 

Or,  comme  ces  derniers  auteurs  dont 
on  vient  d'invoquer  le  témoignage  vi- 
vaient avant  la  fin  du  quatrième  siècle, 
époque  à  laquelle  un  poète  latin,  Rufus 
Festus  Avienus ,  désigna  un  des  premiers 
les  cloches  sous  le  nom  de  nolœ;  comme 
aussi  le  mot  campance  n'a  guère  été  in- 
troduit que  vers  le  huitième  siècle,  il  s'en 
suit  que  l'usage  des  cloches  a  de  beaucoup 
précédé  ces  deux  mots.  Il  est  probable 
que  les  noms  de  campance  et  de  nolœ  sont 
venus,  non  de  l'opinion  que  les  cloches 
tirent  leur  origine  de  la  Campanie ,  opi- 
nion dont  nous  avons  démontré  la  faus- 
seté, mais  de  la  qualité  de  l'airain  de  ce 
pays,  que  Pline  et  Isidore  de  Séville  re- 
gardent comme  supérieur  aux  autres. 
C'est  là  le  sentiment  de  François  Bernar- 
din de  Ferrare  qui  ajoute  que  les  cloches 
ont  bien  pu  être  appelées  catnpanœ  à 
cause  de  Campu»,  nom  d'un  habile  fon- 
deur de  cette  contrée. 

Selon  toutes  les  apparences,  les  écri- 
vains qui  font  venir  les  cloches  de  la 
Campanie  et  de  la  ville  de  Noie  ont  été 
induits  en  erreur  sur  ce  point  par  une 
mauvaise  interprétation  d'un  passage 
d'Isidorede  Séville  donnée  parWalafride- 
le-Louche.  Celui-ci  aurait  appliqué  aux 
cloches  le  mot  campance  qui,  dans  le 
texte  d'Isidore,  désignait  une  machine 
propre  à  peser  des  fardeaux. 

Une 'autre  erreur  est  celle  qui  attribue 
l'invention  des  cloches  à  saint  Paulin, 
évoque  de  Noie.  Cette  erreur  est  déjà  ré- 
futée par  ce  qui  précède.  Le  plus  sage 
parti  est  donc  de  dire  avec  Polydore  Ver- 
gile  qu'on  ne  sait  point  au  juste  quel  est 
l'inventeur  des  cloches.  <  Quod  licet  re- 
I  cens  inventum   non   sit,   Mosis   enim 

«  temporibus,  ejus  usus.erat auctor 

«  latet  (3).  » 

Mais  bien  que  les  Juifs  et  les  païens 

(l)  De  abslin.  animal.,  lib.  iv. 
(2)ïSuet.  in  Oclav.  August. 
(S)  Polyd.  Verg.  De  rerum  invtnior,  (lib.  m , 
cep.  18). 


ORTIGUE.  429 

ï  eussent  des  cloches  avant  la  venue  du 
Messie,  nous  ne  voyons  pas  que  les  Chré- 
tiens s'en  soient  servis  pendant  les  trois 
premiers  siècles  de  l'Eglise,  Ils  s'assem- 
blaient alors  pour  prier  et  chanter  en 
con^un,  pour  lire  les  livres  de  l'Écri- 
ture sainte,  pour  offrir  à  Dieu  le  saint 
sacrifice ,  pour  participer  aux  mystères 
sacrés ,  pour  subvenir  aux  nécessités  les 
uns  des  autres;  mais  ce  n'était  point  au 
son  des  cloches.  Leur  son  les  aurait  infail- 
liblement décelés  et  exposés  à  la  fureur 
des  persécutions.  Il  fallait  donc  qu'ils 
eussent  un  autre  signal  pour  indiquer 
l'heure  et  le  lieu  de  leurs  assemblées.  Se 
réunissaient-ils  au  bruit  de  certains  ins- 
trumens  de  bois  de  la  forme  de  nos  cres- 
selles^  comme  l'a  pensé  Amalaire?  Ou 
bien  se  servaient-ils  de  certaines  tables  de 
bois  ou  de  trompettes  de  corne,  comme 
le  dit  Walafride?  Ces  deux  opinions  ne 
sont  guère  admissibles,  et  parce  qu'elles 
ne  paraissent  pas  appuyées  sur  des  preu- 
ves satisfaisantes ,  et  parce  qu'un  pareil 
bruit  eût  également  trahi  le  mystère  de 
leurs  réunions.  On  ne  saurait  admettre 
plus  raisonnablement  que  l'on  avait  re- 
cours, suivant  quelques  uns,  au  minis- 
tère d'un  courrier,  appelé  cursor^  qui 
allait  de  porte  en  porte  avertir  les  Chré- 
tiens de  se  rendre  à  l'oflice.  C'est  encore 
une  fausse  interprétation  d'une  épître  de 
saint  Ignace  qui  a  accrédité  cette  erreur. 
Mais  il  est  très  vraisemblable  que  des 
diacres  et  des  diaconesses  allaient  aver- 
tir secrètement  un  certain  nombre  de 
Chrétiens  qui  transmettaient  l'avertisse- 
ment à  d'autres;  ainsi,  de  cette  manière, 
leursasscmblées  pouvaient  avoir  lieu  avec 
une  certaine  régularité.  C'est  là  le  senti- 
ment de  Vossius  (I);  mais  pour  en  reve- 
nir aux  cloches,  il  est  constant  qu'elles 
ne  furent  pas  en  usage  dans  les  trois  pre- 
miers siècles. 

A  partir  de  l'époque  de  Constantin , 
nouvelles  incertitudes.  Des  auteurs,  tels 
que  Baronius,  François  Bernardin  de 
Ferrare,  et  les  auteurs  du  Rituel  de  Beau- 
vais  de  1637,  disent  bien,  mais  sans  pré- 

(l)  AdmodùiD  est  Terisimile  conventus  hosco  in- 
dici  solerc,  non  quidcm  ligni  pulsaliono,  quod  Araa- 
larius  pulabal,  scd  per  ministrus  vel  ministros  qui- 
bus  id  ann«atiarelur  {Comment,  in  Epùt.  Plinii  da 

Chrisl-)' 


430 


COURS  SUR  LA  MUSIQUE 


ciser  l'année,  que  lorsque  ce  prince  eut 
rendu  la  paix  à  l'Église,  l'on  éleva  publi- 
quement de  grandes  cloches  pour  con- 
voquer le  peuple  dans  les  temples.  Mais 
nul  témoignage  contem.porain  n'en  fait 
foi.  Eusèbe  qui  a  écrit  quatre  livres  sur 
la  vie  de  Constantin ,  ainsi  que  son  pané- 
gyrique, et  qui  a  fait  une  longue  énumé- 
ration  des  églises  que  cet  empereur  fit 
bâtir  et  des  présens  dont  il  les  enrichit, 
Eusèbe  garde  le  plus  profond  silence  sur 
les  cloches.  Il  est  hors  de  doute  qu'alors 
on  se  servait  d'un  instrument  convenu 
pour  assembler  le  peuple  à  l'Église ,  mais 
rien  n'établit  que  ce  fussent  des  instru 
mens  d'airain  ou  de  bois.  L'opinion  qui 
fait  remonter  à  saint  Paulin ,  évêque  de 
Noie ,  l'introduction  de  l'usage  des  clo- 
ches, bien  que  partagée  par  plusieurs 
écrivains,  ne  repose  pas  sur  des  fonde- 
mens  plus  solides.  Il  en  est  de  même  de 
celle  qui  attribue  cet  usage  au  pape  Sabi- 
nien ,  successeur  immédiat  de  saint  Gré- 
goire-le-Grand.  Toutefois,  pendant  que 
les  savans  se  disputent  ici  l'honneur  de 
désigner  celui  auquel  on  doit  cet  orne- 
ment de  nos  temples,  voilà  saint  Grégoire 
de  Tours  qui  vient  prouver  qu'avant  Sa- 
binien,  les  heures  desoffices  étaient  mar- 
quées par  le  son  des  cloches  (1).  L'usage 
des  cloches  aura  donc  commencé  entre 
saint  Paulin  et  le  pape  Sabinien ,  et  l'au- 
teur de  cette  institution  sera  resté  in- 
connu. Or,  saint  Grégoire  de  Tours  vi- 
vait avant  Sabinien,  car  celui-ci  ne  fut 
élu  pape  que  le  1er  septembre  604,  et 
Grégoire  de  Tours  mourut  en  596. 

Ce  n'est  pas  tout  :  les  règles  de  saint 
Césaire,  archevêque  d'Arles,  de  saint 
Benoit ,  de  saint  Aurélien ,  tous  trois  plus 
anciens  que  Grégoire  de  Tours,  font 
mention  des  cloches  employées  pour  les 
offices  spirituels.  Elles  sont  désignées 
par  le  mot  signa,  lequel  signifiait  une 
cloche  suivant  le  cardinal  Bona  et  la  plu 

(1)  8.  Grégoire  do  Tours  dit,  en  parlant  de  saint 
Grégoire,  éYèquc  de  Langrcs  :  «  Comraolo  sfgno 
tt  ganctus  Dei ,  uiciil  reliqni ,  novus  ad  officium  do- 
((  minicum  consurijebnl  (  Do.  Titis  PP.,  c.  7  ).  »  — 
Il  (lit  encore  en  parlant  de  6:iint  Nicet,  arcliCTôque 
de  Lynn  :  "  Quod  prosbytcr  audien»  jussit  signum 
«  ad  vigilias  commoTerl  {ibid.,  cap.  a),  d  —  Et  dans 
6on  Histoire  de  France  :  v  Diim  jirr  plalcam  pr.t;ter- 
«  ireni ,  signum  ud  tfataUnas  molumebt  (lib.  jii^ 
tt  cap.  |9).  n 


RELIGIEUSE  ET  PROFANE , 

part  des  commentateurs  et  des  inter- 
prètes de  la  règle  de  saint  Benoit. 

Il  y  avait  donc  des  cloches  avant  le 
pontificat  de  Sabinien.  Mais  ce  n'a  été 
que  dans  l'occident.  Il  est  hors  de  doute 
que,  chez  les  orientaux,  Pusage  n'en  a 
pas  été  connu  avant  le  septième  siècle. 
Le  livre  des  miracles  de  saint  Anastase , 
martyr  de  Perse,  mort ,  selon  Baronius , 
en  627,  en  fait  foi.  Le  second  concile  de 
Nicée,  tenu  en  787,  rapporte  que,  tandis 
que  le  corps  de  ce  saint  martyr  appro- 
chait de  Césarée,  tous  les  habitans  de 
cette  ville  allèrent  processionnellement 
au  devant,  avec  des  croix,  après  s'être 
rassemblés  dans  l'église  de  Notre-Dame-la- 
Neuve ,  au  battement  des  bois  sacrés  (1). 
S'il  y  avait  eu  des  cloches  à  Césarée,  on 
se  serait  assemblé  au  son  de  ces  instru- 
mens.  Anastase -le -Bibliothécaire  con- 
firme cette  observation  quand  il  dit,  dans 
la  traduction  latine  du  second  concile 
de  Wicée  :  orientales  ligna  pro  campants 
perciuiunt.  Remarquons  ici  que  l'on  se 
servait  d'une  expressien  caractéristique 
pour  désigner  cet  instrument  de  bois  :  on 
l'appelait  Sfmbolum.  Cùnt  advenerit 
tempus  vesperi  ^pulsato  Symbolo,  congre- 

gamur  in  ecclesiam Circà  horam 

sextam,  pulsato  Symbolo  ,  congregamur 
in  Nartheum  (2). 

Mais,  en  865,  les  orientaux  commen- 
cèrent à  avoir  des  cloches.  Les  historiens 
de  Venise  nous  apprennent  que  ce  fut 
Ursus  Patriciacus ,  doge  de  cette  répu- 
blique, qui  envoya  les  premières  à  l'em- 
pereur Michel  (3).  Quoique  ces  cloches 
fussent  destinées  à  l'église  de  Sainte-So- 
phie de  Conslantinople,  il  y  a  apparence 
qu'on  en  fit  ensuite  pour  plusieurs  autres 
églises  de  l'orient.  Michel  Psellus,  pré- 
cepteur de  l'empereur  Michel  Ducas,  fait 
le  plus  bel  éloge  de  l'harmonie  de  ces 
instrumens.  «  Vous  ne  serez  pas  seule- 
«  ment  charmé  par  les  yeux,  dit-il,  et 

<  par  le  spectacle  de  toutes  les  choses 
t  visibles;  ie  carillon  sacré  viendra,  pen- 
f  dant  la  nuit,   vous  plonger  dans  des 

<  extases  divines  \i).  » 

(1)  Conc.  Nie,  Art.  /!. 

(2)  Apud  Loon.  Allalium  ,  de  rcconlior.  Gtmc. 
Templ.  obsfirv.  l,  p.  106. 

(r.)  F.x  Baronio  ,  ad  Ann.  C6B  ,  n.  101.  —  Goar, 
nul.  ad  EucUol.  Grœc,,  p.  iiiH), 

{*)  «  ged  HOU  owai  ex  parle  oculi»  dclectaberii  » 


PAR  M.  D'ORTIGUE. 


431 


On  ne  voyait  point  de  clocher  à  Jérusa- 
lem avant  que  Godefroy  de  Bouillon  se 
fût  rendu  maître  de  cette  ville  en  l'an 
1099,  et  y  eût  rétabli  le  culte  du  vrai 
Dieu.  Mais  les  cloches  qu'il  y  apporta  fu- 
rent, ainsi  que  le  rapporte  Platina  ,  dé- 
truites 88  ans  après ,  lorsque  Saladin  re- 
prit Jérusalem  aux  chrétiens.  Plusieurs 
:iuteurs  prétendent  qu'il  n'y  avait  guère 
que  les  Maronites  et  les  Caloyères  du 
nont  Athos  qui  avaient  des  cloches  dans 
le  Levant,  et  que  les  prélats  d'orient,  à 
l'exception  de  ceux  qui  étaient  latins, 
ne  s'en  servirent  point,  de  môme  qu'ils 
ne  faisaient  pas  usage  d'anneaux  ,  de  mi- 
tres et  de  crosses.  A  la  place  de  cloches, 
ils  employaient  des  tables  de  bois,  du 
moins  à  partir  du  septième  siècle,  tandis 
que  les  occidentaux  ne  s'en  servaient  ja- 
mais, si  ce  n'est  pendant  les  trois  der- 
niers jours  de  la  semaine  sainte.  Encore, 
parmi  les  églises  des  Maronites,  ne  faut-il 
compter  que  le  monastère  de  Cannubin, 
résidence  ordinaire  du  patriarche  des 
Maronites.  Nous  avons,  sur  ce  point,  le 
témoignage  du  père  Dandini:  «  Je  fus 
<  conduit  au  monastère  de  Cannubin, 
«  dit  ce  religieux ,  où  je  fus  reçus  avec 
«  de  grands  témoignages  de  joie  et  au 
X  son  de  trois  cloches  considérables,  qui 
■■  sont  là  par  un  privilège  tout  particu- 
»  lier{\). 

Depuis  la  prise  de  Constantinople  par 

'.lahomet  II,  c'est-à-dire  depuis  1542,  il 

Vy  a  presque  point  eu  de  cloches  dans 

youte  l'étendue  de  l'empire  ottoman.  Se- 

^jn  Jean  Boëme,  les  Turcs  n'en  avaient 

.^ointet  ne  permettaient  pas  même  aux 

hrétiens  d'en  avoir  (2).  Des  auteurs  assu- 

ent,  d'après  les  chroniques  et  les  histoi- 

es  de  celte  nation,  que  ces  infidèles, 

prèsla  prise  de  Constantinople,  se  saisi- 

ent  de  toutes  les  cloches  pour  en  faire 

les  canons  (3).  C'était,  comme  le  remar- 

{ue  l'écrivain  que  je  viens  de  citer,  un 

ffet  de  la  politique  des  Turcs ,  d'avoir 

:  DCc  in  omnibus  visibiiibus  gaudcbis  :  excitabil 
"   cnim  te  medià  nocle  sacrum  tinlinnabulum  ,  et 
sacris  incambes  pavimcnlis.  »  Oral,  nondum  édita 
d  Conslanl.  Monomaeh. 

(1)  Voyagi!  au  mont  Liban,  cliap.  li>. 

(2)  De  omnium  gtnt,  moribus,  lib.  ii,  cap.  11. 

(3)  Campanœ  omnes  boinbardarum  nsui  (  leste 
Magio)  fuerunt  deslinalaî  (Augo  Bocca,  Comment. 
4«  camfanù,  c.  1). 


ôté  les  cloches  aux  chrétiens  de  leur 
obéissance  par  la  raison  que  le  son  en 
était  propre  à  exciter  des  séditions  dans 
le  peuple  (1).  «  Le  grand  seigneur  et  tous 
tt  les  princes  d'Orient,  dit  un  écrivain  ec- 
«  clésiastique,  ont  donné  bon  ordre  que 
«  cette  invention  de  cloches  ne  fût  reçue 
«  en  leur  pays.  Aussi  ne  vit-on  point  les 
«  troubles  et  séditions  si  ordinaires, 
«  comme  en  tout  l'empire  d'Occident! 
«  Car  non  seulement  le  son  des  cloches 
«  est  propre  à  merveilles  pour  mettre  en 
«c  armes  un  peuple  mutin,  à  la  mode 
«  qu'on  les  sonne,  ains  aussi  pour  ef- 
«  frayer  les  esprits  doux  et  paisibles,  et 
«  mettre  les  fols  en  furie,  comme  lit 
«  celui  qui  sonna  le  tocsin  à  Bourdeaux, 
«:  pour  inciter  davantage  le  peuple,-  aussi 
«  fut-il  pendu  au  battant  de  la  cloche  (2).» 

Il  est  arrivé  plusieurs  fois  que  l'auto- 
rité s'est  vue  forcée  de  faire  enlever  les 
cloches  pour  éviter  des  séditions.  Char- 
les-Quint entre  autres  fit  casser  à  Gand 
une  cloche  surnommée  Rolland^  parce 
qu'elle  servit  à  convoquer  des  assemblées 
et  à  émouvoir  les  peuples  j  il  voulut  ce- 
pendant qu'on  en  laissât  un  lambeau  qui 
produisait  un  son  rauque  et  désagréable, 
afin  de  rappeler  aux  habitans  la  punition 
de  leur  révolte. 

il  paraît ,  au  reste ,  que  la  raison  de 
politique  n'entrait  pas  seule  dans  la  dé- 
fense que  faisaient  les  Turcs  de  se  servir 
de  cloches  sur  les  terres  deleur  domina- 
tion; il  y  avait  encore  une  autre  raison 
tirée  de  leur  philosophie  et  de  leur  théo- 
logie. Ils  prétendaient  que  le  son  des 
cloches  faisait  peur  aux  esprits  qui  er- 
rent dans  l'air  et  les  privent  du  repos 
dont  ils  jouissent.  Il  serait  superflu  d'in- 
sister davantage  sur  ce  point. 

IVous  avons  dit  que  dans  les  églises 
d'orientoù  l'usage  des  cloches  était  inter- 
dit on  employait  des  instrumensde  bois 
que  les  prêtres  frappaient  pour  assem- 
bler les  fidèles.  Nous  nous  serions  abste- 
nus de  faire  ici  la  description  de  ces  ma- 
chines, si  elles  ne  nous  avaient  semblé 

(1)  Campanarum  usum  à  Turcig  vetitnm  esse  Gra;- 
ois  constat ,  eô  quod  campanarum  sonus  nimiam  sc- 
curitalem  et  auctoritalem  prœ  se  ferai,  et  raldé  ad 
conjuralorum  aul  scdiliosorum  unimos  ,  quamTis 
longé  lalèque  disperses  ,  conlrà  Turcam  de  impro- 
yiso  congrcgandos  existât  jdoncus  («'6iV/.,  p. .-.}. 

(2)  iiouclici,  Somme  bénéficiale,  y.  Chchti. 


432 

présenter  certains  rapports  de  ressem- 
blance avec  l'instrument  rustique  appelé 
Jerova  i  Salomo ,  connu  de  temps  immé- 
morial chez  les  Russes,  les  Cosaques,  les 
Tarlares,  les  Polonais,  les  Lithuaniens 
et  surtout  dans  les  monts  Karpathes  et 
les  solitudes  de  l'Ural  (1) ,  instrument  qui 
tient  dans  ces  contrées  le  même  rang 
que  la  cornemuse  dans  d'autres  pays,  et 
qui  avait  fourni  à  plusieurs  artistes  sep- 
tentrionaux, et  notamment  à  l'infortuné 
Joseph  Gusikow,  ce  virtuose  doué  d'une 
organisation  extraordinaire  ,  l'idée  de 
l'instrument  nommé  Holz  und  stroh  (  bois 
et  paille).  L'instrument  destiné  à  rempla- 
cer les  cloches  dans  les  églises  du  levant 
était  composé  de  deux  planches  longues 
de  dix  pieds,  épaisses  de  deux  doigts  et 
larges  de  quatre ,  bien  unies  avec  le  ra- 
bot ,  sans  fente  ni  brisure.  Un  prêtre  ou 
tout  autre  ministre  les  tenait  de  la  main 
gauche  par  le  milieu ,  et  tenant  un  mar- 
teau de  bois  dans  la  main  droite  ,  il  les 
battait  tantôt  d'un  côté  ,  tantôt  de  l'au- 
tre, tantôt  de  près,  tantôt  de  loin,  avec 
une  si  grande  adresse  et  une  telle  variété 
qu'il  imitait  un  concert  de  musique  (2). 

(1)  Voir  la  Gazelle  Musicale  de  Paris,  5<^  année  , 
p.  460  et  suiv. 

(2)  Id  est,  lignum  binarum  decem  pedarum  lon- 
giludine,  duorum  digitorum  crajsiludine,  latiludine 
quatuor,  quam  oplimè  dedolatum  ,  non  fissum  aut 
rimosum ,  quod  manu  sinistrâ  médium  lenens  sa- 
cerdos,  vel  alius,  dexlrà  malleo  in  eodem  ligne  , 
cursim  Innc  indè  ,  transcurrens  modo  in  unam  par- 
lera ,  modo  ia  alleram ,  propè ,  tel  eminùs  ab  ipsà 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE, 


Les  Grecs  avaient  un  autre  instrument 
de  bois  plus  considérable  que  celui  dont 
nous  venons  de  parler.  Il  était  attaché 
avec  des  chaînes  de  fer  au  haut  des  tours 
et  des  clochers.  Cet  appareil  avait  la 
même  destination  que  les  cloches  ;  c'est 
ce  que  prouve  l'inscription  que  l'on  li- 
sait sur  celui  du  monastère  de  Saint- 
Denis  au  mont  Athos.  On  y  lisait  par 
demande  et  par  réponse: 

—  «  Undè  es ,  ô  lignum  ? 

—  a  Scito  me  in  medio  sylvœ  :  posteà 
«  scindor  et  délabra  absumor.  Nuuc  pen- 
<  deo  in  domo  Domini  :  manus  tractant 
«  me  piorum  diaconorum ,  et  malleo  me 
«  percutientibus  voces  emilto  ut  omnes 
K  in  templo  Domini  conveniant ,  ut  ra- 
ce missionem  inveniant  peccatorum  (1).  » 

Nous  terminerons  dans  la  prochaine 
leçon  ce  que  nous  avons  à  dire  au  su- 
jet des  rapports  de  l'orgue  et  des  clo- 
ches. 

Joseph  d'Ortigue. 

sinistrà  ità  lignum  diverberat,  ut  ictum,  nnnc  plé- 
num ,  nunc  gravem  ,  nunc  acutum ,  nunc  crebrum , 
nunc  extensum  edens,  perfecta  musices  scientia  au- 
ribus  suavissimè  moduletur.  ÀUatius  ,  pp.  102  et 
103. 

(1)  Ibtd.,  p.  104.  «  0  bois,  d'où  sors-tu? — Ap- 
prends que  je  croîs  au  milieu  des  forêts  :  ensuite  je 
suis  ordinairement  consumé  après  avoir  été  mis  en 
pièces  et  renversé.  Mais  ici  je  suis  suspendu  à  la 
maison  du  Seigneur;  mis  en  mouvement  par  les 
mains  des  diacres  pieux  et  frappé  par  le  maillet,  je 
produis  des  sons  afm  de  convoquer  tout  le  monde 
dans  le  temple  de  Dieu,  et  que  tous  reçoivent  le  par- 
don de  leurs  péchés.  » 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE 

DES  PREMIERS  CHRÉTIENS. 


DIXIÈME  LEÇON  (t). 

Vases  sacrés  des  Églises.  —  Vases  de  terre  cuite 
et  Verres  peints  des  Cntacambes.  —  Lampes 
funèbres. 

Premiers  calices,  caisoleltes  d'encens,  patènes,  fis- 
tules eucharistiques  et  autres  vases  du  saint  sa- 
crifice dans  les  premiers  siè(  les.  —  Dypliquos  de 
bois ,  de  métal  et  d'ivoire.  —  Des  lampes ,   do 

(1)  Voir  la  neuvième  leçoa  dans  le  numéro  pré- 
cédent ,  page  ''5^- 


leur  symbolisme.  —  Coupes  des  agapes;  des  di- 
verses allégories  qui  y  sont  peintes.  —  De  quel- 
ques portraits  qui  s'y  trouvent.  —  Description  du 
Muséum  christianum  du  Vatican. 

Si  la  statuaire  était  exclue  du  temple  , 
et  celui  qui  l'exerçait  privé  de  la  parti- 
cipation aux  sacremens  ,  il  ne  pouvait 
en  être  de  uiCine  pour  les  arts  de  la  cise- 
lure en  métaux,  de  la  fonte  et  de  la  po- 
terie ;  car  la  profusion  d'objets  de  ce 
genre  laissés  par  les  premiers  cbréliens , 


PAR  M.  CTPKIEN  ROBERT. 


m 


prouve  que  ces  arts  leur  furent  non  seu- 
lement familiers,  mais  encore  cliers.  En 
effet,  comment  célébrer  Itrs  inys'.éres  sans 
amph  res  ,  sans  lampes  et  sans  calices  ? 
Les  vases  d'église  étaient  désignés  sous  le 
nom  général  de  ministeria  sacra  :  on  les 
conliait  à  la  garde  d'un  sLaliunnaiie  ou 
sacristain  ,  qui  les  tenait  sous  scellé , 
c'esl-à-dire,  sous  le  sceau  (I).  La  plupart 
étaient  d'or  et  d'argent  dans  les  villes 
riches ,  de  verre  ou  de  terre  à  la  cam- 
pagne. Le  diacre  saint  Laurent ,  sommé 
de  livrer  ces  vases  précieux  .  les  calices 
d'argent  et  les  chandeliers  d'or  des  ca- 
tacombes ,  pour  le  service  de  César  ,  ne 
nie  point  qu'ils  existent  (2).  Le  plus  im- 
portant de  ces  vases  était  le  calice  où  se 
buvait  le  vin  de  la  Consécration  ,  A'ersé 
pendant  l'Offertoire  d'un  autre  vase , 
appelé  ama  ;  car  c'était  comme  l'am- 
phore, d'où  s'épanchait  le  breuvage  d'a- 
mour. Les  premiers  calic«;s  paraissent 
avoir  été  de  bois  ,  du  moins  si  l'on  en 
croit  la  réponse  de  saint  Boniface  au 
concile  de  Tribur  en  Allemagne,  l'an  895. 
«  Jadis  des  prêtres  d'or  bu^  aient  dans  des 
«  calices  de  bois,  maintenant  des  prêtres 
tt  de  bois  se  servent  de  calices  d'or.»  Cette 
franche  réponse  de  l'apôtre  des  Germains 
doit  êlre  comprise  toutefois  dans  un  sens 
plutôt  moral  que  matériel  ;  car  dt^jà  au 
tctiips  de  i'iine  ,  les  calices  et  coupes 
de  verre  étaient  devenus  tellement  com- 
muns, que  les  plus  pauvres  gens  du  peu- 
ple s'en  servaient  pour  boire  :  l'Eglise 
n'aurait  pas  affecté  d'être  encore  plus 
misérable  qu'eux.  Et  en  effel ,  les  plus 
anciens  Pères  ne  nous  parient  p.int  de 
calices  de  bois  ,   mais  ils  en   citeut  de 

(1)  Poslero  die  stalionaritis ,  rainisleriis  omnibus 
eccltsiœ  invcDlis  atque  sii^nulis,  cgredicbalur,  est- 
il  dit  dans  les  Acles  du  Martyre  iïa  suiul  Philippe, 
évèque  d'iléraclce.  (Ruinarl,  Acta  mari.  ïi«ctra.) 

(2)  PruJeulius,  dans  son  Hymne  sur  ce  martyr, 
introduit  ce  magistral  parlant  en  ces  termes  : 

Uunc  esse  vestris  orgiis 
Moremque  et  artum  proditum  est. 


Argenteis  scjpliis  lerunl 
Fuinare  sacrum  sanguinem, 
Auroquf)  nociurnis  sacris 
Adslare  fixos  cereos... 
—  Est  di  ves  ,  iuquii ,  non  ne{;o 
Ilabetque  nostra  ecclcsiu 
Opumque  et  auri  plurimum, 

r.  IV,  —  «0  24,  1837. 


verre,  sur  lesquels  même  on  voyait  peints , 
des  portraits  d'apôtres,  suivant  le  témoi- 
gnage de  Tei  tullien.  C'est  pourquoi  saint . 
Jéîôme  dit  d'Exupeiius:  Sanguinem  por- 
tât in  vitro. 

Il  y  avait  trois  espèces  de  calices  :  ceux 
du  Viatique,  où  l'on  portait  aux  mourans 
le  germe  de  la  vie  future  ;  ils  étaient 
très  petits;  cenx  nommés  calices  baptis- 
males j  où  l'on  présentait  aux  nouveaux 
baptisés  le  lait  et  le  miel  ;   et  enfin  les 
calices  ininisteriales  ou  ansati  ,  c'est-à- 
dire  ,  à  une  ou  à  deux  anses  :  ils  étaient 
très  grands  ;  car  c'étaient  eux  qui ,  rem- 
plis du  vin  sacré,  au  temps  où  les  fidèles 
communiaient  sous  les  deux  espèces  , 
parcouraient  l'assemblée  à  la  ronde,  por- 
tés par  le  diacre  ,  pour  sceller  la  frater- 
nité des  hommes  entre  eux  et  avec  Dieu. 
Cet  acte  suprême  s'appelait  le  complé- 
ment de  la  communion  (1).  Le  vin  se  bu- 
vait dans  ces  calices  au  moyen  de  tubes 
ou  fistules  d'or,  d'argent ,  d'ivoire  et  au- 
tres matières  :  ils  s'appelaient  colœ,  colo. 
toria,  pugillares^  fisiulœ  ,  pipce  ,  tubuli, 
arundines.  Ces  tubes  sans  aucune  cour- 
bure ,  mais  droits,  quelquefois  pourvus 
d'une  anse  ,  ont  duré  jusqu'au  douzième 
siècle  dans  quelques  parties  de  l'Europe, 
et  jusqu'au  seizième  dans  quelques  cou- 
vens.  Un  écrivain  de  la  patiente  Allema- 
gne a  consacré  à  leur  histoire  un  ouvrage 
spécial  (2). 

Une  patène  ou  assiette  plate,  sur  la- 
quelle on  portait  les  hosties  et  les  eulo- 
gies  ou  pains  consacrés,  recouvrait  le 
calice  ;  elle  était  ronde  ,  et  ordinaire- 
mciit  de  la  même  matière  que  le  calice. 

Les  burettes  ou  ^w/>M/Zfpn't  ta  ieiit  point 
encore  connues.  A  leur  place  on  voyait 
les  amie  ou  amphores,  nommées  amulœ 
quaud  elles  étaient  petites,  et  qui  contci- 
naient  le  vin  de  l'Offertoire,  c  est-à-dire  , 
offert  par  les  fidèles;  car  le  clergé  n'étant 
point  propriétaire  en  tant  que  clergé  , 
tout  était  don  volontaire  3  toutétait  amour 
de  la  part  du  troupeau. 

Des  Cùssoleties  d'encens  ou  thuribula  , 
placées  sur  des  charbons  ardejs,  entou- 
raient l'autel  pendant  le  saint  sacrifice. 


(1)  Coiuplementum    conimuniunis    (  Acles    det 
Marlyn). 

(2)  Vogi ,  Ilisloria  fistulœ  eucliarisdcœ.  Brème, 
17U). 

>  S8 


434 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE , 


D'encensoirs  proprement  dits  ,  on  n'en 
TOit  paS  encore  de  ir^ces.  Les  longues 
cuillers  eucharistiques,  avec  lesquelles 
le  prêtre  lirait  les  hosties  du  calice  pour 
les  présenter  aux  communians  ,  et  les 
vases  nommés  salières,  salaria,  où  se 
conservait  le  sel  du  temple  ,  ne  furent 
peut-être  employés  qu'au  second  âge , 
ainsi  que  les  clamacterii  ou  sonnettes 
d'or  et  d'argent,  qui  pendaient  à  l'entour 
du  baldaquin  dont  était  surmonté  i'au- 
tel,  où  brûlaient  Aes,\dim^es,  gahathce, 
en  forme  de  dauphins  et  decolombes(l). 
Outre  tous  ces  vases  indispensables  au 
culte  ,  et  où  la  sculpture  entrait  d'ordi- 
naire plus  ou  moins .  il  est  très  vraisem- 
blable que  chaque  église  adopta  de  bonne 
heure  les  peliis  bas-reliefs  et  tableaux 
portatifs  qu'on  exposait  aux  yeux  des  fi- 
dèles pendant  les  offices,  pour  expliquer 
d'une  manière  sensible  aux  plus  ignorans 
les  mystères  qui  se  célébraient.  Ces  ta- 
blettes portatives  s'appelaient  ordinaire- 
ment diptyques,  parce  qu'elles  se  compo- 
saient de  deux  panneaux  qui  se  ployaient 
l'un  sur  l'autre.  Quand  au  lieu  de  deux 
ils  en  avaient  trois  ,  on  les  nommait 
triptyques  ;  pentaptyques  ,  quand  ils  dé- 
ployaient cinq  feuilles;  et  enfin  polypty- 
ques ,  quand  ils  en  offraient  davantage. 
Le  nom  gén('ral  que  Gori  leur  applique 
à  tous  esi  celui  d'hagioptyque. 

Ils  étaient  d'ordinaire  en  ivoire.  On 
sait  quelle  étonnante  quantité  de  cette 
matière  était  en  circulation  pour  les  usa- 
ges domestiques  des  Romain^.  Leurs  chai- 
ses cnrules  en  étaient  formées  :  on  en 
voyait  à  l'entour  des  portes  de  leurs  prin- 
cipaux temples.  Quand  le  luxe  au  qua- 
trième siècle  commença  à  s'introduire 
parmi  les  chrétiens  .  ils  ;ippelèrent  aussi 
l'ivoire  k  décorer  leurs  chaires  et  leurs 
autels.  Cependant  il  n'existe,  du  moins 
à  notre  connaissance  ,  aucun  diptyque 
chrétien  du  premier  âge  qui  soit  authen- 
tique. Le  paganisme,  au  contraire,  nous 
en  a  laissé  un  grand  nombre.  Outre  ceux 
recueillis  par  Gori,  il  y  en  a  de  très  re- 
marquable» ,  dispersés  dans  les  collec- 
tions particulières,  où  le  public  ne  va 
poini  les  chercher.  Un  grand  diptyque 
con^u<ane  se  trouve  dans  ic  /}Juscu/n  i'c- 
rçnense  de  Maffci  {2).  il  porte  le  nom  de 

(1)  Anaslase. 
(»)  P»çe  CXI. 


Quintianus,  consul  avec  Sévère ,  l'an  de 
notre  ère  235;  m;iis  la  sculpture  semble 
indiquer  une  plus  grande  décadence  que 
celle  de  cette  époque. 

phases  funéraires  des  catacombes. 

Chaque  sépulcre  avait  ses  lampes  de 
bronze  ou  de  terre  cuite  ,  ses  lacryma- 
toires,  ses  cassolettes  de  parfums,  ordi- 
nairement sculptées.  Les  premières  fouil- 
les modernes  trouvèrent  les  catacombes; 
remplies  de  lampes  ,  suspendues  par  des 
chaînes  sous  les  voûtes  sombres,  et  d'une 
foule  d'autres  vases  à  formes  très  variées 
le  plus  souvent  imitées  des  formes  anti- 
ques. Un  symbolisme  particulier  s'atta- 
chait à  chacun  de  ces  vases.  Les  urnes  de 
parfums  signifiaient  la  bonne  odeur  et 
l'incorruptibilité  que  donnent  les  actions 
vertueuses,  les  fioles  de  sang  indiquaient 
le  martyre,  les  lampes  la  lumière  éter- 
nelle accordée  aux  hommes  de  bien ,  sui- 
vant la  pensée  de  l'évèque  d'Hippone  : 
Lucenia  est  hoino  qui  bene  operatur. — 
Sanli  Bartoli  a  publié  les  plus  curieuses 
de  ces  lampes  ,  qu'il  mêle  parmi  celles 
des  sépulcres  païens,  ornées  de  toute  es- 
pèce de  saltimbanques  à  lou^^s  bonnets 
pointus  .  de  danseurs  ,  de  satyres ,  d'es- 
claves en  poses  ridicules,  et  autres  scènes 
exprimant  toutes  un  affreux  mépris  de 
la  dignité  humaine.  Boldetti  en  a  fait 
graver  plusieurs  non  moins  lemarqua- 
bles  (l). 

Le  musée  du  collège  romain  ou  des 
Jésuites  pos.sède  douze  de  ces  lampes  en 
métal  ,  trouvées  dans  les  cimetières  , 
suivant  le  père  Kircher  ,  et  qui  sont  dé- 
crites d.ins  la  quatrième  classe  du  Mu- 
seuni  KirchcrianuDi,  avec  beaucoup  d'au- 
tres païennes.  D'Agincouri  {'I^  a  publié 
un  certain  nombre  de  lampeschrétiennes 
en  terre  cuite  ,  sur  l'une  desquelles  il 
croit  voir  Eve,  la  pomme  en  main,  <lans 
la  po-^e  d'une  Vénus  pudique,  qui  .  s'a- 
peicevant  qu'elle  est  nue,  va  se  voiler  (3)  : 
c'est  encore  le  style  païen,  appelé  durant 
le  premier  âge  à  rendre  des  idées  d'un 

(1)  Oaervaz.  sop.  i  cimel.  surtout  celli'à  p.  C.%, 
lib.  I ,  cap.  ll>. 

('2)  ISecueil  de  fragment  de  sciilpl.  anliq.  en  1er  te 
cuite  ,  pi.  5i4'  ,  n"  2. 

(.%)  Un  pourrait  tout  aussi  Iticu  y  voir  Vénus  elle'» 
méiuu  qui  triomphe  après  le  ju^eiuciil  du  l'Jri:). 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


435 


autre  ordre.  Au  reste,  il  n'est  presque 
aucun  de  ces  travaux  qui  s'élève  au  des- 
sus du  simple  métier.  Beaucoup  se  répè- 
tent entièrement  ;  car  l'art  du  moulage 
était  très  répandu  chez  les  anciens,  à  qui 
il  tenait  en  quelque  sorte  lieu  de  gra- 
vure, pour  multiplier  indéfiniment  leurs 
œuvres.  Il  existe  encore  de  nombreux 
moules  de  médailles,  et  le  Muséum  Chiis- 
tiannin  (1)  en  possède  un  ,  d'où  l'on  ti- 
rait les  empreintes  du  monogramme  du 
Christ  et  des  palmes. 

Ce  procédé  s'appliquaitsurtoutaux  bas-, 
reliefs  en  terre  cuite. 

Les  verres  peints  à  l'encaustique  n'é- 
taient pas  moins  abondans  ,  et  présin- 
taient  à  peu  près  les  mêmes  symboles  que 
les  mosaïques,  seulement  dans  un  cercle 
beaucoup  plus  borné  (2). 

Partout  la  blanche  colombe  plane  com- 
me le  génie  de  cette  peinture  naissante  , 
ù  expressions  toutes  d'innocence  et  de 
pureté  d'âme,  malgré  la  grossièreté  des 
formes.  Puis  viennent  le  phénix,  le  pois- 
son ,  l'agneau  ,  l'ancre  ,  la  lyre  ,  le  coq  , 
le  pêcheur  ,  la  barque  de  JN'oé  qui  vogue 
soli'siire  sur  lOcéan  du  monde  ,  ou  la 
navicelle  de  Pierre  avec  son  màtdistinctif 
et  l'oiseau  mystérieux  perché  au  haut  de 
sa  voile  ,  le  cheval  qui  s'élance  ,  image 
de  l'âme  généreuse,  le  paon  aux  mille 
couleurs  changeantes  comme  les  gloires 
de  ce  monde  ,  le  corbeau  des  antiques 
augures,  christianisé,  et  portant  le  pain 
de  vie  aux  ermites  du  désert.  Sur  tous 
ces  verres ,  des  couronnes  triomphales  et 
des  guirlandes  de  fleurs  entourent  les 
bustes  de  Jésus  et  des  Apôtres,  surtout 
de  saint  Pierre  et  de  saint  Paul  ,  debout 
aveu  tles  papyrus  en  main,  ou  assis , 
discutant  enseuLlc  la  doctrine.  Au  des- 
sous d'eux  sont  des  portraits  d'époux  ou 
des  allégories  qui  semblent  avoir  trait 
aux  persécutions  ,  telles  qu'une  chasse 
aux  cerfs  ,  un  âne  ravageant  des  vignes 
pleines  de  raisins  mûrs,  et  piéparant  les 
vendanges  mystiques  du  sang. 

Les  figures  des  Disciples  sont  d'ordi- 
naire deux  à  deux  3  les  Vierges  se  tien- 
nent seules  ,  debout  entre  deux  palmiers 
moins  élevés  qu'elles,  et  prient  les  mains 
étendues.  Adam  et  Eve  nus  devant  l'ar- 

(l)  IluUième  armoire. 


bre,  où  le  serpent  enlacé  alonge  sa  tête 
et  sa  langue  aiguë  vers  la  femme  pendant 
qu'elle  présente  la  pomme  fatale  à  son 
époux  ,    se  voient  presque  toujours  unis 
à  une  scène  de  Rédemption  ,   comme  la 
réponse  à  côté  de  l'énigme.  Cette  scène 
est  le  plus  souvent  Jonas  se  reposant  sur 
le  rivage  où  l'a  vomi  le  monstre  ,  Isaac 
sur  le  bûcher,  sauvé  par  la  main  de  l'an- 
ge ,  la   résurrection   de   Lazare  ,   Jésus 
distribuant  le  pain  de  vie,  !e  bon  Pasteur 
rapportant  sur  son  dos  la  brebis  perdue. 
Les  miracles  des  deux  Testamens   se 
confondent  constamment  sur  ces  vases. 
La  verge  des  mirac  es  y  est  également 
aux  mains  des  deux  thaumaturges  ,   qui 
ont   fait  sortir  le  peuple  de  la  terre  de 
servitude.  Près  d'un  Moïse  frappant  le 
roc  antique  d'où  l'eau  jaillit,  le  Christ 
touche  un  paralytique  ,  qui ,  se  sentant 
guéri,  emporte  son  lit  sur  ses  épaules. 
En  face  d'une  croix  avec  l'agneau,  une  ar- 
che d'alliance  est  gardée  par  deux  lions 
entre  les  deux  chandeliers  à  sepi  bran- 
ches. Sur  les  verres  peints  que  cite  Bol- 
detti,  on  voit  surtout  revenir  la  multi- 
plication des  pains  ,    et  le  bon  Pasteur 
enlre  deux  brebis  avec  une  troisième  qu'il 
porte  5  mais  l'une  df  s  plus  curieuses  piè- 
ces de  son  recueil  e.t  la  tasse   au    fond 
de  laquelle  Jésus  ,  occupant  le  centre  , 
rompt  le  pain  à  ses  Disciples  dans  le  dé 
sert ,  tandis  qu'au  bord  de  cette  coupe 
les  trois  frères  de  Babylone  ,   vêtus  en 
perses,  le  bonnet  phrygien  sur  la  tête, 
tendent  les  mains  hors  des  flammes  de  la 
fournaise,  et  qu'auprès   de  Tobie  ,   te- 
nant un  poisson  dont  le  fiel  guérira  l'a- 
veugle ,  se  tient  Jonas,  revomi  par  Lé- 
viathan  ,  emblème  de  l'abime  où  plonge 
la  sensualité. 

Sur  les  tasses  et  verre;  peints  du  troi- 
sième âge,  on  voit  très  souvent  la  Vierge, 
grande  et  noble  matrone,  richement  vêtue 
à  la  romaine,  qui  tient  sur  ses  genoux 
son  enfant  au  corps  tiès  alongé  et  déjà 
presque  adulte,  avec  la  tête  dans  un  nimbe 
d'or,  et  devant  lui  le  petit  saint  Jean  en 
robe  de  diacre  ,  agile  naïvement  l'éven- 
tail ,  comme  faisaient  les  véritables  dia- 
cres durant  la  mes<e  piimitive,  pour 
écarter  les  mouches  d'autour  de  l'a  .tel. 
Au  fond  des  tasses  sont  ordinairement 
quatre  portraits  de  saints  ;  quelquefois 
Jésus  y  parait  transfiguré  sur  le  Tliabor , 


43G 


COURS  OHISTOIRE  MOî^UMElNTALE 


entre  Elle  et  Moïse,  ou  bien  il  couronne 
de  ses  mains  deux  époux  avec  l'exclama- 
tion :  K  Douce  âme ,  vis  à  jamais  !  [dulcis 
«  anima j  vivas!)^-^  Ou  y  trouve  fréquem- 
ment le  Triclinium  j  table  autour  de  la- 
quelle trois  chrétiens  sont  à  demi  cou- 
chés sur  des  lits  de  festin  ,  ayant  devant 
eux  trois  pains  ,  et  des  fruits  ou  un  plat 
contenant  le  poisson  mystique. 

Une  classe  toute  particulière  et  très 
nombreuse  d'antiques,  ce  sont  lescacliets 
et  anneaux  trouvés  aux  doigts  des  morts 
dans  les  catacombes  (1).  On  sait  que  l'u- 
sage en  remonte  dans  l'Ecriture  dès  les 
temps  de  Babylone  et  d'Assuérus.  Les 
anneaux  étaient  de  la  plus  haute  impor- 
tance, et  formaient  comme  les  armoiries 
des  anciens  5  car,  selon  le  genre  de  sym- 
boles qu'ils  portaient  gravés,  ils  témoi- 
gnaient de  la  dignité  ou  de  l'emploi  et 
de  la  classe  du  possesseur.  Les  chrétiens 
n'en  pouvaient  porter  d'or , excepté  le  seul 
anneau  nuptial. 

Mais  avec  Constantin  tout  changea  de 
face  ;  le  luxe  envahit  la  maison  chré- 
tienne, qui ,  souvent,  ne  se  distingua  plus 
de  celle  des  païens.  Un  pyxis  ou  toilette 
de  matrone  chrétienne  du  quatrième  siè- 
cle, déterré  sur  l'Esquilinen  1793, prouve 
quel  changement  venait  de  s'opérer  dans 
les  mœurs.  Ce  coffret  d'argent,  haut  d'une 
palme ,  sur  deux  de  largeur  et  deux  et 
demie  de  long,  a  été  décrit  par  Quirino 
Visconti  (2).  Sur  son  couvercle  esi  sculp- 
tée la  toilette  de  Vénus  Marine,  à  qui  un 
Triton  tient  le  miroir,  etqu'envirunnent 
de  petits  amours.  Au  centre  se  voit  le 
portrait  des  deux  époux.  Les  drapcM-iss 
et  les  arabesques  sont  dorés.  Sur  les  faces 
latérales  se  trouvent  d'autres  bas-reliefs. 
Une  néréide  nage  dans  les  flots  avec  un 
amour.  L'épouse  est  conduite  au  paLiis 
de  son  mari  ,  dont  les  colonnes  spirales 
et  le  style  sont  de  la  décadence,  elle  se 
parfume  et  tresse  sa  chevelure,  pendant 
que  s'approche,  un  flambeau  à  la  main  , 
une  autre  femme,  peut-être  la  pronuba, 

(1)  Sinl  Tobis  signacula  ,  columba  ,  piscis  ,  Tel 
navis  qua>  céleri  cursu  à  venlo  feriur,  vel  Ijra  mu- 
•ica  quA  usus  est  l'olycrale» ,  vel  jincora  quani  iii- 
sculpebat  SeleucuB;  et  si  sil  piscans  aliquis  incini- 
nerit  apusluli  el  pueroruiu  qui  ex  uquiJi  extraliuutur. 
(Clëiiienl  d'Alex.} 

(2)  Lellera  fu  <li  tina  anlica  argeniaria.  V.  iu>4'', 
K«m«  .  1793. 


chargée  de  préparer  le  lit  nuptial;  elle 
est  richemenl  vêtue  à  la  manière  des 
dapifcri ,  et  de  la  diaconesse  primitive  , 
espèce  de  pronuba  dans  le  mariage  de 
Dieu  et  de  l'hoaime.  Sur  l'or  du  couver- 
cle,  on  lit  une  inscription  dans  le  style 
chrétien  des  troisième  et  quatrième  siè- 
cles -.Secunde  et  Proiectavivatis  in  Ch... 
Au  fond  de  deux  soucoupes  d'argent,  on 
lit  :  Proiecta  Tiirci  (Projecta  ,  femme  de 
ïurcius  Secundus).  Celle  famille  occupait 
au  quatrième  siècle  les  premières  digni- 
tés de  Rome.  Sur  un  autre  vase  d'argent 
fragmenté,  sont  gravés  les  mots  :  Pele- 
grina  ,  xitere  felix ^  maxime  très  usitée 
alors,  et  où  se  voit  la  modification  ap- 
portée par  les  néophytes  de  l'Evangile  au 
sensualisme  païen.  Mais  les  nymphes  las- 
cives et  les  figures  des  neuf  muses  sculp- 
tées sur  les  ustensiles  du  ménage  de  Pro- 
jecta, prouvent  combien  il  y  avait  alors 
de  chrétiens  mal  convertis  ,  qui  ne  se  re- 
gardaient pas  comme  pèlerins  sur  la  terre. 
Plusieurs  inscriptions  de  celte  boite , 
présent  de  noces,  ont  leurs  creux  rem- 
plis d'une  espèce  de  niellure,  nigellum. 

Muséum  Chris tianum. 

La  plupart  des  monumens  que  l'on 
vient  de  décrire,  se  trouvent  aujourd'hui 
au  Musewn  Christianuni.  Cette  collec- 
tion ,  la  plus  précieuse  de  ce  genre,  et 
presque  l'unique  qui  soit  au  monde,  com- 
mencée par  Benoit  XIV  en  1756 ,  s'est 
augmentée  des  Musées  privés  de  quatre 
grands  antiquaires  ,  d'Agincourt  ,  Buo- 
narolti ,  Carpegna  .  Vellori  ,  dont  les 
pièces  sont  désignées  par  les  lettres  ini- 
tiales de  leurs  noms.  Sans  doute,  exposer 
dans  un  Musée,  à  la  froide  contemplation 
des  oisifs,  dédaigneux  et  blasés,  les  sar- 
cophages ,  les  calices  ,  les  autels  ,  les 
inslrumens  de  supplice  de  tant  de  mar- 
tyrs divins  ,  c'est  une  de  ces  choses  tris- 
tes ,  qui  rendent  hostile  au  présent,  et 
feraient  presque  douter  du  progrès.  Ce- 
pendant la  conservation  de  la  plupart  de 
ces  précieux  monumens  n'est  due  qu'à 
la  création  de  ce  Musée;  et  même  le  re- 
niède  arriva  trop  tard  ,  puisque  beau- 
coup d'ouvrages  décrits  dans  Bosio,  Arin- 
ghi ,  Boliletli,  Boltari ,  sont  perdus  sans 
retour.  Il  est  clair  que  ces  débris  sacrés 
ne  devaient  pas  rester  en  proia  à  une 


PAR  M.  CYPRIEN  ROBERT. 


4S7 


lente  destruction  dans  les  humides  cata- 
combes ;  mais  les  églises  seules  étaient 
dignes  de  les  recevoir. 

Pour  arriver  à  ce  Museo  sacro ,  il  faut 
traverser  dans  son  énorme  longueur  la 
bibliothèque  vaticane  ,  où  se  conservent 
entre  autres  antiquités  le  Suaire  d'a- 
miante, trouvé  dans  un  cercueil  romain, 
quelques  momies  et  de  nombreux  pa- 
pyrus. 

A  l'entrée  du  Musée  sont  les  deux  sta- 
tues assises  d'Aristide  el  de  l'évcque  saint 
Hippolyte,  dont  la  belle  tête  lève  au  ciel 
des  yeux  inspirés  :  il  n'a  encore  d'auire 
costume  que  celui  des  philosophes.  Cette 
statue  remonte  probablement  à  l'époque 
d'Alexandre  Sévère  ,  sous  le  règne  du- 
quel vivait  ce  docteur  chrétien. 

On  rencontre  ensuite  deux  pasteurs  ovi- 
fères,  debout,  hauts  d'à  peu  près  deux 
pieds  et  demi;  l'un  d'une  sculpture  bar- 
bare, mais  l'autre  tout-à-fait  primitif  et 
d'un  excellent  style.  C'est  incontestable- 
ment la  plus  belle  statue  qu'ait  produite 
l'art  chrétien  à  son  premier  âge.  Sa  tu- 
nique courte,  drapée  avec  goût,  est  ser- 
rée autour  de  ses  reins  par  une  ceinture  j 
ses  genoux  et  ses  bras  sont  nus;  des  bro- 
dequins de  berger  entourent  ses  pieds  : 
ses  cheve'Jx,  dont  les  tresses  se  dégagent 
sous  un  bonnet  champêtre  ,  sont  rendus 
au  moyen  de  cannelures  ondoyantes  et 
profondes.  La  sculpture  n'est  nullement 
fine;  cependant,  tout  est  grâce  et  naïveté 
dans  cette  ligure  de  jeune  homme.  La 
partie  antique  du  visage,  quoique  sou- 
riant, a  déjà  une  expression  de  douce 
mélancolie;  mais  le  menton,  le  nez,  une 
partie  du  front  et  des  lèvres,  ainsi  que  le 
bras  droit .  sont  modernes.  La  brebis 
qu'il  rapporte  au  bercail,  et  dont  la  toi- 
son et  la  têle  sont  rendues  avec  un  grand 
naturel  ,  au  lieu  de  se  pencher  triste- 
ment, comme  à  Byzance,  se  soulève,  au 
contraire,  pour  bêler  d'un  air  joyeux. 

Entré  enfin  dans  la  salle  en  carré  oblong 
à.\x  Museo  sacro,  on  y  voit  murés,  mais  à 
une  trop  grande  hauteur,  trente-six  bas- 
reliefs  de  sarcophages  des  trois  âges  pri- 
mitifs de  l'Eglise,  qui  se  trouvent  tous 
décrits  par  Bottari  (1),  et  qui  ont  été  la 
plupart  mentionnés  dans  ce  Cours,  cha- 
cun à  sa  place  naturelle. 

(1)  ScuKure  e />t((ure  tatre ,  t.  !■". 


Au  dessous  d'eux  sont  les  armoires  fer- 
mées ,  où  se  conservent  les  instrumens 
de  martyre  ,  les  mosaïques  primitives  , 
les  bas  reliefs  d'ivoire  ,  les  vases  ,  cali- 
ces ,  lampes ,  verres  des  catacombes,  or- 
nés de  ciselures,  de  reliefs  et  de  tableaux  , 
mais  la  plupart  mutilés. 

Les  antiques  romains  n'occupent  guère 
que  quelques  armoires  du  côté  gauche  ; 
tout  le  reste  est  byzantin.  Les  troisième, 
quatrième  ,  sixième  et  quinzième  con- 
tiennent les  morceaux  déjà  publias  par 
Buonarotli,  dans  ses  observations  sur  les 
verres  antiques.  Mais  on  remarque  sur- 
tout dans  la  seconde  armoire,  sous  le 
numéro  5 ,  trois  tableaux  admirables  , 
peints  sur  porcelaine.  L'un  ,  qui  semble 
avoir  formé  le  fond  d'une  coupe ,  repré- 
sente en  petit  une  famille  romaine,  père, 
mère  et  fils  ;  les  corps  figurés  en  or  sur 
le  fond  azuré  du  verre,  sont  un  chef- 
d'œuvre  de  vie  et  de  naturel.  Que  ce  père 
est  grave  !  Que  cet  enfant  est  gracieux 
dans  son  innocence '.Que  ce  cœur  de  mère 
est  plein  de  mélancolie  chrétienne!  Buo- 
naroUi ,  il  est  vrai  ,  n'a  pas  cru  devoir 
attribuer  cette  peinture  au  Christianisme; 
mais  quand  on  la  voit ,  on  ne  peut  guère 
hésiter  à  le  faire.  A  côté  est  un  autre 
portrait  d'enfant,  également  naïf  et  pur, 
dessiné  sur  verre  avec  de  l'or.  Immédia» 
tement  au  dessous  le  troisième  ouvrage, 
encore  bien  plus  remarquable  ,  aussi  en 
or  et  sur  verre  ,  mais  très  grand,  repré- 
sente le  portrait  en  buste  d'un  guerrier 
âgé,  avec  deux  petites  victoires  sur  ses 
deux  épaules  ,  l'une  tenant  la  palme  , 
l'autre  faisant  incliner  devant  le  vain- 
queur chrétien  une  figure  de  vaincu  age- 
nouillé, digne  rival  de  la  famille.  Ce  por- 
trait d'un  général  inconnu  est  étoanant 
de  vie  et  de  majesté.  L'inscription  muti- 
lée qui  l'entoure  ne  laisse  plus  lire  que 
...ce  pie  zeses. 

La  troisième  armoire  contient  un  sin- 
gulier fragment  de  sarcophage  ,  qui  fut 
probablement  celui  d'un  chef  d'artisans. 
Le  bon  Pasteur  y  est  sculplé  environné 
d'hommes  qui  travaillent  à  la  menuise- 
rie ,  allusion  sans  doute  à  la  profession 
de  saint  Joseph.  Là  se  lit  l'inscription 

célèbre  :  Pic  zeses  deali i  spcs  tiia^ 

que  des  savans  ont  cru  être  des  abrévia- 
tions grecques ,  relatives  aux  fioles  de 
sang  déposées  dans  les  tombes  ,  et  signi- 


438 


COURS  D'HISTOIRE  MONUMENTALE. 


fiant  :  Boi<!  de  ce  sang,  tu  vivras.  D'où  il 
suivrait  que  ces  fioles  étaient  pleines  non 
du  sang  des  martyrs,  mais  du  vin  eucha- 
ristique ,  et  qu'on  les  plaçait  comme 
viatique  auprès  du  mort.  Quand  cette 
circonstanceserait  mieux  appuyée  qu'elle 
ne  l'est  ,  elle  ne  prouverait  rien  contre 
l'Eucharistie  dans  ces  temps  primitifs  ; 
elle  dénoterait  seulement  la  grossière 
ignorance  de  certaines  familles  qui  se 
croyaient  chrétiennes  ,  et  qui  ont  quel- 
quefois placé  dans  la  bouche  de  leurs 
morts  l'obole  de  Caron  pour  traverser 
le  Styx,  en  même  temps  qu'ils  leur  met- 
taient en  main  la  croix  sainte. 

Il  faut  encore  citer  trois  vases  sacrés 
des  premiers  temps.  Deux  sont  en  bron- 
ze, et  offrent  l'un  le  portrait  en  buste  du 
Sauveur  ,  l'autre  celui  de  saint  Paul  , 
entouré  d'arabesques  ,•  le  troisième,  que 
Bianchini  a  fait  graver  dans  son  édition 
d'Anastase,  est  d'argent,  avec  anse  et 
couvercle  :  il  présente  autour  du  cou  une 
rangée  de  colombes  ,  que  quelques  uns 
croientune allusion  au  Saint-Chrêmej  et 
plus  bas  ,  autour  du  ventre,  une  rangée 
de  médaillons  ,  dont  les  figures  sont,  sui- 
vant Bianchini,  les  bustes  de  Jésus  et  de 
ses  Apôires,  mais  sans  aucun  type  ca- 
ractéristique; une  file  de  moutons  s'é- 
tend au  dessous. 

Les  armoires  deux,  six,  sept,  huit, 
contiennent  quantitéde  lampes  en  métal 
et  terre  cuite  ;  quelques  unes  ayant  encore 
la  chaîne  qui  les  suspendait  ;  tontes  or- 
nées de  croix  ,  de  palmes,  de  colombes, 
de  poissons. 

Quant  aux  ustensiles  de  toute  sorte, 
renfermés  dans  l'armoire  onze  ,  et  qu'on 
a  tirés  des  tombeaux  des  martyrs,  1  opi- 
nion générale  les  avait  pris  jusqu'ici  pour 
des  instrumens  de  tortures.  Des  savans 
commencent  à  en  douter,  depuis  que  des 
fouilles  récentes  dans  les  sépulcres  païens 
de  Corneto  et  de  l'Etrurie  ,  y  ont  fait 
découvrir  des  instrumens  parfaitement 
semblables.  Mais,  qui  prouvera  que  ces 
derniers  n'étaient  pas  ,  comme  ceux  des 


tombes  chrétiennes,  destinés  à  seconder 
la  cruauté  des  lois  ? 

Des  vases  dambre,  à  superbes  reliefs, 
qui ,  par  leur  pureté  d'exécution,  se  pla- 
cent certainement  dans  le  premier  âge, 
sont  conservés  aux  armoires  quatre  et 
cinq.  Et  dans  les  huitième,  dixième, 
seizième  et  dix-septième,  se  remarquent 
les  ^'emmes  et  verres  tirés  des  catacom- 
bes, les  cuillers  eucharistiques  ,  les  pri- 
mitifs calices .  des  vases  d'ivoire,  des  re- 
liquaires très,  impie?,  dont  les  différentes 
sculptures  représentent  la  naissance  du 
Sauveur,  les  trois  Mages,  le  poisson,  les 
sept  Dormeurs,  des  colombes,  des  béliers 
de  bronze,  et  une  quantité  d'urnes,  tasses 
et  ustensiles  en  terre  cuite.  On  sait  par 
les  vases  étrusques  et  les  vieilles  porce- 
laines chinoises ,  à  quel  degré  tous  les 
peuples  anciens  ont  développé  l'art  du 
potier  pour  les  usages  du  culte.  Directe- 
ment issu  de  ces  grands  antécédens ,  le 
peuple  des  chrétiens  a  dû  naturellement 
commencer  par  les  imiter.  Aussi ,  est-ce 
ce  genre  de  débris  que  l'Eglise  primitive 
nous  offre  avec  le  plus  d'abondance.  Il  y 
en  a  des  collections  dans  presque  toutes 
les  capitales  de  l'Europe. 

Malgré  qu'elle  soit  proprement  de  l'é- 
poque constantinienne,  citons  encore  en 
finissant  la  belle  mosaïque  de  la  tête  du 
Christ ,  une  des  plus  anciennes  qu'on 
connaisse.  Vue  de  profil ,  presque  de 
grandeur  naturelle,  d'une  exécution  très 
remarquable ,  elle  offre  le  vrai  type  du 
Médiateur  aux  catacombes  ;  c'est  son  air 
douxet  jeune,  ses  cheveux  divisés  en  deux 
tresses  ,  son  caractère  méditatif. 

Les  moDumens  du  moyen  âge ,  qui  oc- 
cupent la  moitié  de  ce  Musée,  ne  devant 
pa';  trouver  ici  leur  place  ,  on  ne  peut 
parler  de  sa  plus  belle  mosaïque,  portrait 
colossal  de  Charlemagne  ,  dont  les  yeux 
pleins  de  feu  ,  l'expression  moitié  chré- 
tienne ,  moitié  barbare,  et  d'une  énergie 
effrayante ,  fixe  comme  par  un  charme  le 
voyageur  près  de  s'éloigner. 

Cyi'rien  Robert. 


PUBLICATIONS  DE  M.  DE  GENOUDE. 


439 


RKVllIi 


LITTERATURE  SACREE  ET  THEOLOGIE. 

Publications  de  M.  de  Genoude.  — La  Bible;  —  la  Raison  du  Chrisltanisme ;  —  les 
Pères  de  l'Eglise;  — Rapports  entre  la  Sciene  et  la  Religion  révélée,  par  Wise- 
man;  —  Œuvres  de  Malebranche  (1). 


«  Nous  ne  nous  occuperons  pas  ici  de 
M.  de  Genoudecommehomme  politique  et 
comme  publiciste.  Assez  d'occasions  nous 
sont  fournies  par  la  Gazette  de  France  de 
discuter  des  principes  et  des  faits  à  l'é- 
gard desquels  nous  marchons  dans  des 
voies  différentes.  Nous  aimons  mieux  nous 
trouver  avec  lui  sur  un  terrain  et  dans  un 
ordre  d'idées  où  s'effacent  ,  ou  du  moins 
s'adoucissent,  ces  tristes  dissenlimensqui 
séparent  des  hommes  faits  pour  s'estimer- 

Le  spiritualisme  est  une  région  de  con- 
corde et  de  fraternité  ;  là  se  déposent 
toutes  tes  petites  rancunes  de  ia  politique 
et  des  partis.  Nous  devons  cetle  justice 
à  M.  de  Genoude  que  les  travaux  reli- 
gieux qui  ont  occupé  la  moitié  de  sa  vie 
ont  eu  une  grande  influence  sur  l'autre 
moitié  de  sa  carrière.  L'homme  des  étu- 
des théologiques  a  tempéré  en  lui  l'hom- 
me de  la  politique ,  et  la  presse  pério- 
dique doit  lui  rendre  cet  hommage  qu'un 
des  premiers  il  lui  a  montié  commeîjt,- 
dans  les  luttes  des  doctrines,  on  peut 
attaquer  et  défendre  les  opinions  en  res- 
pectant les  personnes;  comment  on  peut 
rendre  justice  au  mérite,  aux  talens  et 
même  aux  vertus  de  ses  adversaires,  tout 
en  combattant  leurs  théories  et  leurs  sys- 
tèmes. Ce  que  M.  de  Genoude  a  fait  pour 
ses  contemporains  ,  il  est  juste  de  le  lui 
restituer,  et  c'est  une  dette  qtie  nous  al- 
lons acquitter  en  nous  livrant  h  un  exa- 
men rapide  de  ses  diverses  publications. 


Il  est  une  circonstance  à  remarquer 
dans  l'ensemble  des  travaux  de  M.  de 
Genoude  :  c'est  la  pensée  qui  y  a  prési- 
dé ,  pensée  d'ordre  et  d'unité  dans  la- 
quelle on  voit  à  la  fois  un  principe  et 
une  fin  ,  le  point  de  départ  et  le  but.  Si 
on  jette  en  effet  les  yeux  sur  le  titre  de 
cet  article,  les  diverses  parties,  par  leur 
réunion  ,  présentent  une  histoire  géné- 
rale et  complète  du  catholicisme  depuis 
la  création  du  monde  jusqu'à  nos  jours. 
On  trouve  dans  ces  publications  un  plan 
général  parfaitement  ordonné  ,  où  tout 
se  lie  et  se  tient  comme  dans  la  chaîne 
(les  temps.  On  y  voit  distinctement  l'ori- 
gine et  la  filiation  non  interrompue  de 
la  religion  universelle,  dans  une  succes- 
sion constante  de  traditions  et  de  faits. 

Ainsi.  l'Ancien  Testament  nous  offre 
la  révélation  d'Adam  et  la  révélation  de 
Moïse,  les  patriarches  et  les  pontifes  :  le 
Nouveau  Testament,  la  révélation  de  Jé- 
sus-Christ et  la  Rédemption  .  confirmées 
par  les  Apôtres.  Dans  les  Pères  de  l'E- 
glise sont  les  doctrines  du  Chrislianinnc 
et  les  témoignages  des  premiers  siècles, 
tels  qu'ils  ont  été  conservés  par  le  sou- 
verain pontificat  ot  les  conciles. 

La  Raison  du  Christianisme  est  le  com- 
plément qui  remplit  dans  les  temps  l'in- 
tervalle écoulé  entre  les  Pères  de  l'Eglise 
et  notre  époque.  Là  ont  été  réunis  l'as- 
sentiment de  la  raison  et  l'hommctge  de 
liutcilligcice  apportés  par  les  bcmmes 


(1)  Nous  étions  occupés  à  faire  un  exaraen  détaillé  des  ut'Ics  travaux  publiés  par  un  de  nos  collabora- 
teurs, M.  falibé  de  GeuouJc,  lorsque  nous  avons  lu  rarticie  su^vanl  publié  par  le  journal  le  Temps;  nous 
avons  suspendu  noire  travail  pour  mellre  sons  les  youx  do  nos  lecteurs  ct-t  article,  qui  honore  en  même 
temps  et  le  journal  qui  l'a  poblié  et  Tautenr  aux  travaux  dnquel  H  rend  justice. 


•140 


PUBLICATIONS  DE  M.  DE  GENOUDE. 


les  plus  éminens  dans  la  métaphysîque  , 
dans  les  scirnces  ,  dans  les  lettres,  dans 
la  morale  et  dans  la  législation  ,  vaste 
efiquêtp  où  sont  vnus  déposer  les  esprits 
les  plus  vastes,  les  plus  profonds,  les  plus 
éclatans  ,  les  génies  qui  semblent  avoir 
été  créés  pour  faire  autorité  parmi  les 
hommes. 

Wiseman  est  venu  interposer  son  vaste 
savoir  et  une  discussion  lumineuse  entre 
les  Ecritures  et  les  objections  de  la  phi- 
losophie du  dix-huifièiiie  siècle  ,  qui  a 
voulu  contester  aux  livres  de  Moïse  et  aux 
prophètes  Icr  accord  avec  la  physique 
de  l'univers.  Ce  savant  professeur  a  porté, 
après  Cuvier,  le  coup  de  grâce  à  des  sup- 
positions hautement  démerjties  par  les 
découvertes  faites  au  sein  de  la  terre 
dans  diverses  régions.  Le  livre  de  Wise- 
man est  le  fait  le  plus  récent  de  l'exposé 
de  la  doctrine  catholique. 

Et,  comme  pour  relier  ensemble  tous 
ces  matériaux  d  un  majesiueux  édifice  , 
M.  de  Genoude  a  publié  Maîebranche  , 
ce  père  du  spiritualisme  ,  ce  grand  in- 
terprète de  la  raison  humaine,  qui  a 
tracé  d'une  main  hardie  les  limites  de  la 
matière  et  de  la  pensée  ;  ce  précepteur 
du  genre  humain  qui  nous  a  apprisà  nous 
connaitre  nous-mêmes  en  Dieu. 

Tel  est  l'ensemble  der,  travaux  de  M.  de 
Genoude,  embrassant  l'histoire  de  la  re- 
ligion depuis  6,000  ans  .  et  32  siècles  de 
traditions  révélées,  inspirées  et  écrites. 
Pour  achever  ce  grand  édifice,  l'infati- 
gable écrivain  prépare  une  exposition 
des  dogmes  du  catholicisme  ,  ouvrage 
dont  quelques  personnes  à  Paris  ont  en- 
tendu des  fragmens  ,  et  qui  présente  , 
dit-on,  le  développement  le  plus  lumi- 
neux des  divers  points  du  symbo  c  des 
chrétiens.  On  assure  qu'en  se  livrant  à  ce 
travail,  M.  de  Genoude  a  en  vue  d'ac- 
complir le  précppte  de  saint  Paul:  Ubsc- 
quium  \'estnim  sit  rationabilc  ,  et  de  ré- 
habiliter la  morale  chrétienne  sur  la 
connaissance  et  la  conviction  du  dogme. 
Ce  sera  le  plus  grand  .set  vicî  h  rendre  h 
la  religion,  car  notre  éducation  sous  ce 
rapport  est  bien  incomplète. 

Excepté  les  écoles  de  théologie,  la  re- 
ligion n'est  dans  les  inslitutions  publi- 
ques qu'une  autorité  Iran, mise  par  les 
ûges  ,  et  qui  doit  èlic  reçue  .\  p(ui  près 
sans  fxamen.  C'est  sMr  celte  bas»;  mysté- 


rieuse que  la  morale  est  assise,  en  sorte 
que  la  jeunesse  ,  rencontrant  ensuite  , 
dans  sH.s  It-ctures  et  dans  k  monde,  des 
objections  auxcjuelleselle  n'est  point  pré- 
parée, reste  dans  le  doute  et  tombe  dans 
le  scepticisme.  La  morale  est  bien  près 
de  crouler  en  ruines  quand  ses  appuis 
sont  aus^i  fragiles. 

On  aura  peine  à  croire  que  tant  d'écrits 
aient  pu  être  préparés,  médités  et  livrés 
à  la  publicité  en  vingt  années  passées  au 
milieu  des  vicissitudes  de  la  politique. 
Cette  activité  ,  loin  de  se  ralentiren  pré- 
sence des  orages  qui  pouvaient  en  arrêter 
l'essor ,  semble  avoir  redoublé  depuis 
quelques  années. 

II  nous  reste  maintenant  à  présenter 
quelques  aperçus  sur  ces  diverses  publi- 
cations. La  Bible  fut  reçue  ,  lors  de  son 
apparition  ,  avec  une  gr^inde.  faveur  par 
les  hommes  éclairés  et  la  solennelle  ap- 
probation du  clergé  français.  La  France 
éiait  sous  l'émotion  toute  récente  pro- 
duite par  le  Génie  du  Christianisme  et 
\cii  Martyrs  de  Chateaubriand ,  les  Médi- 
tations de  Lamartine  et  V Essai  sur  l'In- 
différence de  M.  de  Lauiennais.  La  Bible 
de  M.  de  Genoude  fut  regardée  comme 
!a  réalisation  de  ce  que  ces  illustres  écri- 
vains avaient  si  bien  préparé  ,  la  vérité 
venant  fortifier  le  sentiment  religieux, 
la  nourriture  venant  apaiser  la  faim  ,  et 
l'eau  pure  étancher  la  soif.  On  sut  gré  à 
l'auteur  de  cette  traduction  d'avoir  trans- 
porté l'Écriture  S  linte  dans  un  langage 
digne  d'elle,  avec  ses  pompes  poétiques, 
sa  simplicité  sublime  ,  en  sauvant  par 
une  légitime  pudeur,  et  au  moyen  de  la 
flexibilité  de  notre  langue  ,  ce  que  pou- 
vaient porter  des  temps  d'innocence  et 
ce  que  nos  mœurs  n'admettent  plus  dans 
sa  nudité  naive. 

On  a  eu  ainsi  une  Bible  de  famille,  une 
Bible  populaire,  que  l'enfance  et  l'âge 
mûr,  la  jeune  fille  et  le  grave  vieillard 
peuvent  lire  égab^ment  :  une  Bible  con- 
servant dans  la  langue  moderne  la  plus 
répandue  ic  caractère  poétique  des  textes. 
C'est  ici  le  lieu  de  parler  du  système  de 
traduction  adopté  par  M.  de  Genoude. 

l,es  meilleurs  critiques  en  littérature  , 
et  enire  autres  JMarmonlel  ,  La  Harpe  et 
Fontanes,  les  plus  rapprochés  de  nous, 
ont  pensé  que  le  diîvoir  du  traducteur  est 
de  se  uicllre,  autant  que  possible,   à  la 


PUBLICATIONS  DE  M.  DE  GENOUDE. 


place  de  son  auteur,  de  se  remplir  de  son  | 
esprit,  et  de  le  faire  exprimer  dans  la 
langue  aooptée  pour  la  Iraduclion,  com- 
me il  se  fùl  t'xp«  imé  lui-même,  s'il  eût 
écrit  dans  cette  langue.  Copier  servile- 
ment et  rendre  le  mot  par  le  mot ,  c'est 
faire  une  version;  reproduire  la  pensée 
en  lui  donnant  l'»^xpression  propre  de 
l'idiome  dont  on  se  sert,  c'est  traduire. 

Celte  doctrine,  adoptée  par  tous  les 
littérateurs  distingués  qui  se  sont  appli- 
qués à  des  traductions,  répand  victorieu- 
sement et  quelques  esprits  chagrins  ou 
trop  scrupuleux,  tellement  attachés  à  la 
lettre,  qu'ils  ne  voient  de  translation 
fidèle  que  dans  le  calque  du  mot  à  mot. 
Il  faut  renvoyer  ces  adorateurs  du  maté- 
riel d'un  livre  à  Voltaire  ,  qui  a  si  bien 
traduit  littéralement  des  passages  de  la 
Bible  et  de  Sliakspeare.  qu'il  lésa  coui- 
plétement  rendus  absurdes  et  ridicules. 
Est-ce  là  ce  qu'on  appelle  respecter  les 
saintes  Ecritures  ?  Ce  respect  religieux 
et  timide  n'est  obligatoire  que  pour  les 
choses  qui  tiennent  au  dogme.  Là  1  •• 
translateur  est  enchaîné  à  l'esprit  et  à  la 
lettre  ;  mais,  en  loui  ce  qui  est  historique 
et  poétique,  le  traducteur  a  libre  carriè- 
re ,  et  il  suffit  qu'il  rebte  fidèle  à  la  pen- 
sée du  modèle  en  se  rapprochant,  autant 
que  possible,  de  l'expression. 

En  général ,  ce  sont  les  savans  qui  vou- 
draient des  traductions  offrant  la  par- 
faite assimilation  de  denx  idiomes  ;  les 
gens  du  monde  demandent  !a  clarté  du 
di  cours,  ia  propriété  des  mots,  la  jus- 
tesse de  la  pensée  et  des  images  ,  la  pré- 
cision de  la  période,  la  décence  enlin 
selon  les  convenances  de  la  langue  qui 
sertà  traduire.  Les  vrais  savans  devraient- 
ils  avoir  besoin  de  traductions  ?  Qu'ils 
s'adressent  aux  textes,  puisqu'ils  ont  le 
bonheur  de  les  comprendre.  31.  de  Ge- 
nouJe  n'a  pas  écrit  pour  eux,  mais  pour 
les  gens  du  monde. 

Les  Phre.s  de  l'Eglise^  dédiés  à  M.  l'ar- 
chevéque  de  Paris ,  ne  sont  que  comuien 
ces.  Deux  volumes  ont  paru.  Cette  collec- 
tion comprendra  d'abord  les  œuvres  des 
Pères  grecs  et  latins  des  trois  premiers 
siècles,  ^ous  approuvons  M.  de.  Genoude 
d'avoir  posé  à  son  entreprise  ur.c  limite 
qui  la  renferme  dans  l'intérêt  religieux 
et  littéraire  de  l'époque  la  plus  rappro- 
chée des  sources  de  la  foi. 

La  série  des  Pères  de  chaque  isiécle  est 


précédée  d'un  tableau  historique,  qui  en 
ré>;ume  tous  les  faits  adhérons  à  l'éta- 
blissemeni  du  Chrisliai.ihUie.  Entèledes 
écri's  de  chaque  Vèie  est  une  notice  qui 
fait  connaît! e  sa  vie,  ses  ouvrages,  les 
diverses  éditions  qui  en  ont  été  faites, 
le  jugement  que  les  savans  en  ont  porté. 
Les  Pères  grecs  ont  été  traduits  sur  le 
grec,  les  Pères  latins  sur  le  texte  latin. 
Constant  dans  le  système  de  traduction 
qu'il  a  suivi  pour  la  Bible  et  l'Imitation 
de  Jésus-Christ ,  M.  de  Genoude  a  été 
plus  libre  dans  sa  marche  ,  et  il  lui  a  été 
donné  de  reproduire  fidèlement  le  génie 
et  le  caractère  des  auteurs.  On  sait  que 
les  écrivains  qu'il  est  le  plus  facile  de 
rendre  avec  exactitude,  sont  ceux  dont 
les  ouvrages  co»isisleut  en  exposés  de 
doclrines,  en  expression  de  sentimens 
et  en  mouvemens  oratoires. 

Ainsi ,  grâce  au  zèle  persévérant  et  ia- 
borie  IX  de  M.  de  Genoude,  les  biblio- 
luèques  s'enrichiront  des  œuvres  de  ces 
illustres  défenseurs  du  Christianisme , 
dogmalistts.  aprlogistes,  moraîistes,  ces 
premiers  maîtres  de  ia  philosophie  catho- 
lique ,  qui  mériteraient  d'être  lus  alors 
quoa  re  les  considérerast  que  comme 
penseurs  et  li'tératenrs.  Quelle  élévation 
de  pensée,  quellr^  éU)q<.ience  dans  les  for- 
mes d'i  style,  quelle  force  ou  quel  le  grâce 
dans  saint  Justin,  ïertullien,  Origène, 
saint  Clément  d'Alexandrie ,  et  dans  les 
Grégoire  de  IS'^izianze  ,  les  Chrysostome, 
les  Jérôme,  les  Ambroise,  les  Augustin, 
les  Grégoirele-Grand,  etc.,  qui  compo- 
sent, dans  l'histoire  des  lettres,  une  épo- 
que glorieuse  par  le  triomphe  qu'elle  a 
remporté  sur  ie  paganisme  et  la  barbarie, 
brillante  de  l'éclat  de  la  plus  pure  lu- 
mière qui  ait  jailii  sur  le  monde! 

Nous  aurons  peu  de  chose  à  dire  de  la 
Raison  dw  ChrLslianisine ,  par  le  seul 
motif  que  cet  ouvrage  est  généralement 
connu,  et  a  trouvé  place  dans  toules  les 
bonnes  bibliothèques.  La  première  édi- 
tion ,  publiée  en  1834  et  1835  ,  en  12  vol. 
in-8".  a  été  bieiilôl  épuisée  ;  et  l'éditeur, 
pour  le  mettre  à  la  portée  d'un  plusgrand 
nombre  de  lecteurs,  en  a  fait  iauprimer 
une  seconde  en  3  vol.,  petit  in-4o,  sur 
deux  colonnes.  Peu  de  livres  de  notre 
temps  ont  eu  un  plusgrand  succès.  Il  n'y 
appartient  eu  propre  à  l'éditeur  qti'unc 
très  bonne  intro.luction,  un  résumé  fort 
bien  fait,  et  iXi^'^  notices  sur  les  auteurs 


♦*2  PUBLICATIONS  DE 

qui  sont  cités  dans  l'ouvrage  ;  mais  la 
pensée  seule  de  cette  publication  est  un 
trait  de  vive  lumière  .  et  nous  devons 
avouer  que  jamais  la  philosophie  anti- 
Chrétienne  du  dix- huitième  siècle  n'a 
reçu  une  atteinte  plus  pénétrante. 

C'est  une  grande  et  belle  pensée,  en 
effet,  que  d'avoir  réuni  en  un  faisceau 
Bacon,  Kepler,  Galilée,  Lhospital,  Gro- 
tius,  Arnauld,  Nicole.  Pascal.  Malebran- 
che,  Bossuet,  Abbadie,  Bonrdaloue,  Fé- 
nelon  ,  Massillon  .  Locke,  Fiéchier, 
Leibnitz,  Clarke,  Labrnyère ,  Beniley! 
Saint-Réal ,  Addisson  ,  Newton  ,  Domat. 
d'Aguesseau,  Young,  Vauvenargues,  Bul- 
let,  Lardner,  West,  Euler,  Sheriock, 
Littleton,  Bonnet,  Montesquieu,  Haller, 
Pope,  La  Harpe,  Klopstock,  Kant,  Her- 
der,  Goethe,  Duvoisier,  Stolberg,  Erskine 
Duluc,  De  Maislre,  Schlegel  ,  Cuvier. 
etc.,  etc.,  tous  déposant  en  leur  âme  et 
conscience  en  faveur  des  dogmes  et  des 
points  fondamentaux  du  Christianisme. 
M.  de  Genoude  oppose  ainsi  l'autorité 
de  la  raison  universelle  aux  écarts  excen- 
triques de  quelques  esprits  j  et,  pour 
couronner  son  œuvre  ,  il  l'a  hardiment 
dédiée  à  l'école  Polytechnique,  comme 
pour  la  convier  à  suivre  ces  illustres  maî- 
tres de  la  science  dans  les  voies  de  ce 
grand  principe  d'ordre  moral. 

Wiseman  forme  deux  volumes.  Cet 
ouvrage,  traduit  de  l'anglais,  jouit  d'une 
grande  estime  dans  la  patrie  de  son  au- 
teur, et  en  Italie,  où  il  a  les  titres  et  rem- 
plit les  fonctions  de  docteur  en  théologie, 
de  principal  au  collège  anglais  à  Rome^ 
et  de  professeur  de  l'université  romaine. 
Wiseman  a  combattu  pour  la  révélation 
attaquée  sur  le  terrain  de  la  science  par 
l'incrédulité.  Ce  livre  est  instructif  e' 
curieux  par  la  variété  des  objets  qu'il 
embrasse.  Une  foule  de  faits  nouveaux 
concernant  la  géologie  ,  l'ethnographie  , 
1  histoire  physique  de  l'homme,  les  scien- 
ces naturelles,  l'archéologie  et  les  études 
orientales,  s'y  trouvent  r.^vél.*s.  Wiseman 
réunit,  au  grand  savoir  de  Civier  sur  la 
physique  et  la  physiologie  du  glob^  une 
connaissance  si  étendne,  si  approfondie 
des  origines,  des  traditions  et  de  la  lilté- 
rature  de  tous  les  temps ,  qu'il  a  une  su- 
périorité incontestable  et  un  avantage 
immense  sur  tous  les  savans  qui  l'ont 
précédé  dans  celle  carrière. 

Malebranche  aura  deux  volumes  in-1", 


M.  DE  GENOUDE. 

quand  la  publication,  dont  un  tome  a 
paru,  sera  terminée.  M.  de  Genoude  a 
bien  mérité  de  la  philosophie  chrétienne 
et  des  lettres  en  reproduisant  cet  écri- 
vain spiritualiste,  dont  les  œuvres  deve- 
naient rares  ,  et  qui  reparaît  ainsi  à  une 
époque  d'études  graves  ,  d'examen  sé- 
rieux et  de  recherche  de  la  vérité  divine, 
humanitaire  et  sociale.  M.deLourdoueix, 
coopérateur  politique  de  M.  de  Genoude, 
s'est  réuni  h  lui  pour  expo-er  dans  une 
introduction  raisonnée  le  système  méta- 
physique et  la  doctrine  de  l'illustre  phi- 
losophe, dont  la  lecture,  pour  beaucoup 
de  personnes ,  exige  quelques  éclair- 
cissemens.  On  lira  avec  intérêt  et  avec 
fruit  ce  morceau  élaboré  par  un  es- 
prit ferme  et  judicieux  et  une  plume 
exercée. 

Disons  un  mot  de  ces  diverses  éditions  : 
elles  font  honneur  à  la  conscience  et  an 
goût  de  Téditeiir  de  la  pariie  matérielle, 
IVl.  Sapia.  15  a  senti  que  des  oiivrages  de 
cette  importance,  destinés  à  occuper  la 
première  place  d;ins  les  bibliothèques  , 
devaient  avoir  la  solidité  qui  en  garantit 
la  durée,  l'éiégance  typographique,  le 
coup  d'oeil  et  le  goût  ,  qui  ajoutent  le 
tttérite  des  formes  à  celui  du  texte. 
M.  Sapia,  à  l'inverse  de  beaucoup  de  ses 
confrères,  a  cherché  la  solution  du  pro- 
blème de  la  pius  grande  quantité  He  ma- 
tière possible  dans  le  moindre  format 
et  le  moins  de  volumes.  Il  y  a  dans  ce 
procédé  une  honnêteté  commerciale  assez 
rare  de  nos  jours. 

Nous  nous  sommes  attachés  dès  l'a- 
bord ,  en  parcourant  ces  nombreuses  et 
volumineuses  publications  ,  à  connaître 
ce  que  M.  de  Genoude  avait  mis  de  sa 
propre  pensée  dans  les  différentes  dis- 
sertations, introductions,  préfaces  et  no- 
tes dont  il  les  a  accompagnées.  De  cette 
investigation  à  laquelle  nous  nous  som- 
mes livrés,  il  est  résulté  pour  nous  cette 
impression  que  l'auteur,  essntiellenient 
dogmatique  par  le  fond  et  la  forme  de 
sa  doctrine,  poursuit  un  plan  d'unité 
religieuse  ,  embrassant  dans  son  avenir 
la  vieille  souche  du  Christianisme  ,  le 
judaïsme,  et  toutes  les  branches  chfé- 
liennesqui  ont  dévi**  du  caholicisme  par 
la  réforme  protestante.  Homme  de  la 
théologie  et  de  la  politique  tout  à  la  fois, 
il  aura  conçu  le  rétablissement  de  l'unité 
sociale  dans  le  monde  au  moyen  de  celui 


L'ABBÉ  DOELLINGER. 


443 


de  l'unité  religieuse  fondée  sur  le  sym- 
bole chrétien. 

Amener  le  judaïsme  à  cette  unité  ,  en 
lui  démontrant  l'erreur  dans  laquelle  il 
est  resté  en  niant  la  révélation  du  Fils 
de  Dieu,  et  ramener  l'hérésie  et  le  schis- 
meenleurprouvantqu'entreeux  et  l'Egli- 
se romaine  il  n'ya  plus  quedesdissidences 
de  formes,  de  mots  et  de  discipline; 
relier  tout  ce  qui  croit  à  la  divinité  de 
Jésus-Christ  par  une  commune  profes- 
sion de  foi,  tel  nous  a  paru  l'esprit  de 
ces  travaux  dans  leur  ensemble.  De  cette 
pensée ,  il  en  résulterait  une  autre  non 


moins  généreuse  ;  ce  serait  celle  de  l'u- 
nité politique,  par  une  sorte  de  lien  spi- 
rituel ,  de  la  grande  famille  chrétienne. 
Nous  croyons  bien  ne  pas  nous  tromper, 
et  nous  aussi ,  dévoués  aux  grands  inté- 
rêts de  l'humanité,  à  la  liberté  et  à  l'or- 
dre moral  dans  les  sociétés,  à  l'éman- 
cipation intellectuelle  et  politique  des 
peuples,  nous  ne  pouvons  qu'applaudir 
à  un  but  aussi  élevé,  vers  lequel  l'auteur 
s'avance  par  les  voies  légitimes  du  rai- 
sonnement, de  la  logique,  de  l'intelli- 
gence et  de  la  modération.  » 


DES   CIRCONSTANCES   FAVORABLRS   ET    DES    PRINCIPAUX 
OBSTACLES  A  LA  PROPAGATION  DU  CHRISTIANISME. 


DEUXIÈME  PARTIE   (1). 


Que  l'on  cherche  parmi  les  circon- 
stances extérieures  et  les  mobiles  pure- 
ment humains ,  tout  ce  qui  peut  faciliter 
la  propagation  du  Christianisme,  et  l'on 
verra  avec  évidence  que,  sans  l'action 
de  forces  supérieures  déposées  dans  le 
sein  de  l'Eglise,  sans  une  intervention 
spéciale  de  la  Providence  ,  les  succès 
rapides  ,  immenses  de  cette  religion,  de- 
meurent inexplicables.  Ceci  devient  en- 
core plus  frappant ,  si  l'on  examine  de 
près  quels  obstacles  la  foi  nouvelle  eut 
à  renverser.  Alors  on  découvre  ,  dans 
toute  son  étendue  ,  la  disproportion  des 
chances  favor^-bles  et  des  chances  con- 
traires, et  combien  tous  les  moyens  des 
hommes  étaieni  insuffisans  pour  produire 
un  pareil  résultat.  Lor»  donc  qu'à  l'exem- 
ple de  Gibbon  ,  des  auteurs  modernes 
ont  présenté  la  diffusion  de  l'Evangile  et 
sa  victoire  définitive  comme  un  fait  aussi 
facile  à  expliquer  que  to  it  autie  par  la 
coïncidence  des  cauees  naturelles  ,  ces 
écrivains  n'ont  pu  réus'  ir  à  abuser  leurs 
lecteurs  qu'en  déguisant  avec  adresse  les 
difficultés  presque  incommensurables 
dont  la  bonne  nouvelle  eut  à  triompher, 
et  en  voilant  l'opposition  profonde  et 
générale  que    lui  suscitaient  à    la   fois 


l'esprit  dominant,  les  mœurs  et  les  insti- 
tutions politiques.  Arrêtons-nous  un  peu 
à  analyser  les  plus  hostiles  d'entre  ces 
él(^mens. 

Quelque  importance  qu'on  attache  aux 
germes  de  dissolution  intérieure  du  po- 
lythéisme grec  et  romain  ,  à  son  entière 
impuissance  morale  et  à  Vincroyance  ré- 
pandue de  toutes  parts,  ce  n'en  est  pas 
moins  un  fait  qu'aux  premiers  temps  de 
l'Eglise,  la  grande  masse  des  peuples  se 
trouvait  liée  par  un  vieil  attachement 
héréditaire  au  culte  des  idoles  ;  qu'elle 
avait  confiance  aux  dieux  à  qui  elle  of- 
frait des  sacrifices,  ainsi  qu'aux  oracles 
dont  elle  prenait  conseil ,  et  qu'elle  n'a- 
'  vait  point  discontinué  de  célébrer  ses 
fête%  sacrées  avec  les  anciens  rites.  En 
général ,  l'influence  du  paganisme  était 
be;iucoup  plus  grande  que  nous  ne  pou- 
vons l'injrtginer  depuis  sa  chute,  nés  et 
nourris  que  n^us  sommes  dans  le  sein 
du  Christianisme.  N'y  eut -il  pas,  même 
pc  .'j  le  peuple  élu  ,  une  époque  où  le 
cuite  des  idoles  agit  sur  lui  avec  tant  de 
puissance  ,  que  ,  bien  qu'éclairé  depuis 
long- temps  par  la  révélation  divine  ,  et 
incessamment  averti  par  ses  prophètes, 
il  courait  néanmoins  toujours,  comme 


(f  )  Tofr  la  première  partie  dans  le  n»  22  cî-detsas  ,  pag.  289. 


444 


SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU  CHRISTIANISME. 


poussé  par  une  irrésistible  fascination  , 
se  prosterner  aux  pieds  de  Baal  ou  sacri- 
fier à  Moloch  ?  L'Evangile  n'avait  pas 
seulement  à  combattre  les  impressions 
si  fortes  du  premier  Age  ,  l'éducation  et 
les  préjugés  polythéistes  sucés  avec  le 
lait  :  le  polythéisme  lui-même  était  re- 
gardé comme  la  religion  primitive,  dont 
la  nuit  des  temps  cachait  l'origine  ,  et 
sous  l'influence  protectrice  de  laquelle 
s'étaient  formées  les  familles  et  fondés 
les  empires.  Au  contraire  ,  le  Christia- 
nisme se  produisant  avec  une  apparence 
de  nouveauté,  le  païen  qui  s'affermissait 
dans  son  ancienne  foi .  pensait,  par  là, 
rester  fidèle  à  la  tradition  de  ses  ancêtres 
meilleurs  et  plus  sages,  et  regardait  com- 
me le  seul  culte  agréable  aux  dieux  le 
sien,  qu'ils  avaient,  croyait-il,  établi 
jadis  eux  -  mêmes  sur  la  terre  (1).  Les 
nombreux  oracles,  les  tables  votives  dans 
les  temples,  les  prodiges  que  les  dieux 
avaient  opérés  autrefois,  et  qu'ils  con- 
tinuaient d'opérer,  tels  que  lesguérisons 
dans  le  temple  d'Esculape  à  Epidaure  , 
tout  cela  semblait  prouver,  d'une  ma- 
nière irrésistible,  la  présence  et  la  puis- 
sance de  ces  mêmes  dieux.  Ajoutez  les 
prestiges  de  l'art  tout  entier  au  service 
du  polythéisme,  la  pompe  et  la  majesté 
du  culte,  les  riantes  fêtes  mêlées  de  jeux 
et  de  danses  qui  enivraient  les  sens.  Que 
pouvait  opposer  le  Christianisme  à  cette 
époque,  avec  ses  formes  austères,  pres- 
que sombres  ,  ses  assemblées  nocturnes 
pleines  de  danger  ,  la  pauvreté  ,  la  sim- 
plicité sans  ornemens  de  ses  lieux  de 
réunion  et  de  ses  cérémonies? 

iXous  avons  déjà  remarqué  plus  haut 
que  le  polythéisme  laissait  à  ses  secla- 

(l)  Mus  tard  les  Païens,  dans  leur  polémique 
conirft  le  Christianisme,  en  appelèrent  également  à 
la  haute  et  vénérable  antiquité  de  leur  reliffion,  sur- 
tout Julien.  Pur  exemple,  dans  sa  cinquante-lroi- 
iiéme  lettre  aux  habitans  de  Bostra  ,  il  dit  :  «  Ceux 
«  qui  sont  dans  l'erreur,  ne  doivent  pas  nous  atta- 
«  quer,  nous  qui  honorons  les  dieux  d'après  la  tra- 
p  dition  que  nos  pères  nous  ont  transmise  depuis  un 
«  temps  immémorial  (KaTarx  i^  «ùovc/ç  xaïv  -rvaia- 
K  SiH^.ij.vty.).  »  Dans  son  écrit  contre  la  religion  chré- 
tienne, il  déclare  :  «  Ou'll  évite  en  général  les  nou- 
«  Yeaulés,  mais  purticuliéremonl  en  ce  qui  concerne 
«  les  dieax  ;  car  il  est  clair  que  cVsi  un  devoir  (!e 
'>  conserver  les  lois  et  les  instiiutions  de  la  patrie 
«'  donnée  par  ht  dieux  evx-mêmet.  » 


teurs  la  plus  entière  liberlé  de  satisfaire 
leurs  penchans.  Yolupté.  avarice,  cupi- 
dité ,  intempérance  ,  dnri^é  sans  en- 
trailles, tous  ces  vices  et  d'autres  n'empê- 
chaient nullement  le  païen  de  se  regarder 
comme  un  zélé  >erviteur  des  dieux,  et  il 
ne  craignait  point  de  perdre  leurs  fa- 
veurs, tant  qu'il  s'acquittait  des  pratiques 
d'usage.  A  l'opposé  ,  le  Christianisme 
commençait  par  exiger  un  entier  chan- 
gement de  sentimens  ;  le  païen  devait  re- 
noncer tout  d'abord  à  ses  inclinations 
favorites.  Il  était  dit  au  voluptueux  : 
qu'un  simple  regard  ,  accompagné  d'im- 
purs désirs,  est  une  faute  grave  et  suffi- 
sante pour  exclure  du  royaume  céleste; 
au  cœur  altéré  de  vengeance  :  qu'il  de- 
vait pardonner  à  son  ennemi  et  l'aimer; 
à  l'homme  ambitieux  et  opulent  :  que  le 
ciel  n'est  point  fait  pour  les  riches.  Main- 
tenant, si  nous  considérons  que  même 
aujourd'hui,  sous  l'empire  de  l'Evangile, 
la  plupart  des  hommes  ,  je  dis  de  ceux 
qui  ont  grandi  au  milieu  de  l'Eglise  et  de 
son  influence  ,  sont  trop  faibles  .  trop 
corrompus  pour  mettre  leur  vie  d'accord 
avec  leur  foi .  nous  recoimaitrons  que  la 
pureté  et  l'inflexible  austérité  de  la  mo- 
rale chrétienne  ,  opposaient  alors  à  la 
propagation  du  nouveau  culte  un  obsta- 
cle humainement  insurmontable. 

Ainsi  l'on  peut  dire  avec  raison  qu'à 
cette  époque ,  et  au  milieu  des  circon- 
stances existantes,  le  Christianisme  avait 
contre  lui  tous  les  intérêts  sans  en  avoir 
aucun  en  sa  faveur.  L'esprit  de  la  reli- 
gion païenne  s'était  infiltré  dans  toutes 
les  branches  de  la  vie  domestique  et  ci- 
vile; il  avait  plong-1  profondément  ses 
racines  dans  les  mœurs  et  dans  les  habi- 
tudes; tout,  dans  la  littérature  romaine 
et  grecque  ,  comme  dans  l'instruction 
des  écoles  ,  portait  le  cachet  du  poly- 
théisme. Les  œuvres  d'art,  au  milieu  des- 
quelles grandissaient  les  générations,  ne 
leur  représentaient,  pour  ainsi  dire,  que 
des  sujets  tirés  du  monde  des  dieux.  Le 
mélange  du  paganisme  aux  faits  de  la 
vie ,  surtout  de  la  vie  publique  ,  était 
même  beaucoup  plus  inliine  que  ne  l'a 
jamais  été  celui  du  Christianisme  ,  pré- 
ciséntent  parce  que  l'absence  de  tout  sens 
moral  lui  permettait  mieux  de  s'accom- 
moder à  toutes  les  relations,  à  toutes  les 
circonstances  ,  tandis  que  le  plus  sou- 


K\R  L'ABBÉ 

vent  le  pouvoir  politique  ne  se  mêle  aux 
actes  du  culte  chrétien  qu'avec  une  sorte 
d'hypocrisie.  Partout   se   tenait   debout 
un  sacerdoce  nombreux  ,   étendant  au 
loin  ses  ramilications   multipliées  ,  uni 
aux  familles  les  plus  puissantes  par  les 
liens  de  la  parenté  ,  et  dont  la  vie  tenait 
à  celle  même  du  paganisme.  Dans  toutes 
les  villes  ,  il  y  avait  une  foule  d'artistes, 
de  marchands,    d'artisans  et  d'ouvriers 
de  toute  espèce,  pour  lesquels  le  service 
des  dieux  était  un  moyen  de  subsistance. 
Ceux  qui  faisaient  le  commerce  de  l'encens 
et  des  animaux  destinés  aux  sacrifices  , 
ceux  qui  avaient  un  emploi  quelconque 
dans  les  jeux  sacrés  ,   les  fabricateurs 
de  statues  et  d'autels,  tous  ces  gens-là 
voyaient  dans  chaque  attaque  contre  le 
polythéisme  une  attaque  contre  leur  état, 
et  la  révolte  excitée  à  Ephèse  par  l'or- 
fèvre Démétrius  ,  ne  fut  que  le  prélude 
d'autres  agressions  semblables  de  l'inté- 
rêt privé  contre  les  chrétiens.  Tertullien 
mentionne  particulièrement  une  classe 
qui  se  plaignait  que  le  grand  nombre  des 
nouveaux  croyans  diminuât  la   recette 
des  temples.  Lorsque  ces  hommes,  s'éle- 
vant  au  dessus  de  l'intérêt  personnel , 
commençaient  à  s'approcher  du  Chris- 
tianisme, lis  heurtaient  contre  un  nouvel 
obstacle.    En  effet  ,   du   moment  qu'ils 
avaient  embrassé  notre  foi ,  ils  devaient 
abandonner  les  moyens  d'existence  que 
leur  procurait  le  service  des  idoles  ,   et 
s'ouvrir  une  autre  carrière  .   chose  tou- 
jours très  difficile.  Ceux  qui  étaient  dans 
les  charges  publiquesavaient  encore  plus 
de  difficullés  à  vaincre,  étant  obligés, 
comme  employés  de   l'état ,    de    jurer 
d'après  des  formules  tout-à-fait  païennes, 
d'offrir  eux-mêmes  des  sacrifices,  ou  du 
moins  d'y  assister,  de  se  charger  de  la 
direction  des  jeux  et  d'une  quantité  d'au- 
tres fonctions  auxquelles,  une  fois  deve- 
nus chrétiens ,  il  fallait  renoncer  abso- 
lument. 

Mais  ce  n'était  pas  seulement  pour  les 
personnes  élevées  en  dignité,  c'était  pour 
chaque  individu,  qu'il  y  avait  avant  d'ar- 
river à  la  profession  de  la  foi  chrétienne 
d'incalculables  barrières,  dont  l'une  sur- 
gissait après  l'autre.  De  môme  qu'en  gé- 
néral les  religions  de  l'antiquité  avaient 
un  caractère  tout  national  ,  de  même 
chez  les  Romains,  particulièremeot ,  le 


ÛOELLllNGEB.  446 

culte  des  dieux  et  les  institutions  qui  en 
faisaient  partie  ,  étaient  liés  au  système 
de  l'état  de  la  manière  la  plus  étroite, 
et  portaient,  d'outre  en  outre  ,  une  em- 
preinte politique.  Le  centre  de  l'empire, 
la  ville  aux  sept  collines,  était  elle-même 
l'objet  d'un  culte  religieux.  L'on  conser- 
vait avec  une  haute  vénération  les  gages 
sacrés  de  sa  prospérité  et  de  sa  durée 
éternelle,  et  les  livres  sibyllins,  oracle 
de  l'état,  n'étaient  point  consultés,  com- 
me les  oracles  grecs,  sur  des  affaires 
privées,  mais  uniquement  sur  les  affaires 
du  peuple  romain,  sur  l'issue  de  ses  vas- 
tes entreprises.  La  foi  religieuse  des  Ro- 
mains était  tellement  identifiée  à  leur 
patriotisme  ,  qu'il  leur  semblait  ne  pou- 
voir abandonner  l'une  qu'avec  l'autre. 
Quiconque  osait  porter  atteinte  aux  vieil- 
les croyances  ,  affermies  par  les  lois  de 
plusieurs  siècles,  confirmées  par  la  ma- 
jesté victorieuse  et  par  l'universelle  do- 
mination de  Rome,  se  rendait  coupable 
de  haute  trahison  :  il  altaquait  l'état  jus- 
que dans  ses  fondemens  ;  cherchait,  au- 
tant qu'il  était  en  son  pouvoir,  à  lui  en- 
lever la  faveur  et  la  protection  des  dieux 
tutélaires,  et  chaque  citoyen  fidèle  de- 
vait avoir  horreur  de  lui  comme  d'un 
ennemi  de  la  chose  publique.  Telle  était 
la  manière  de  penser,  profondément  en- 
racinée et  généralement  répandue  ,  con- 
tre laquelle,  comme  contre  un  mur  d'ai- 
rain, semblaient  devoir  se  briser  tous  les 
efforts  des  messagers  de  l'Evangile. 

Celui  qui,  à  cette  époque,  embrassait 
sincèrement  la  religion  chrétie-me,  se 
trouvait,  par  là  même,  engagé  dans  des 
collisions  interminables,  au  milieu  des 
relations  toutes  païennes  de  la  société. 
C'était  comme  s'il  lui  fallait ,  en  sortant 
du  cercle  d'habitudes  devenues  pour  lui 
une  seconde  nature  ,  s'arracher  violem- 
ment du  soi  avec  toutes  ses  racines,  et 
renoncer  à  tout  ce  qui  précédemment 
avait  fait  partie  de  son  existence.  Or, 
rien  ne  lui  semblait  plus  triste,  plus  re- 
poussant que  le  genre  de  vie  lugubre  et 
vide  de  jouissances,  que  son  imagination 
attribuait  aux  chrétiens.  Joui  ce  qui , 
dans  ce  temps,  composait  les  distractions 
et  les  amuseraens  du  monde,  devenait 
quelque  chose  d'étranger  pour  celui  qui 
avait  franchi  le  seuil  de  l'Eglise  :  il  ne 
pouvait  plus  prendre  part  à  ces  specta" 


SUR  L'ÉTABLISSEMENT  DU  CHRISTIANISME, 


446 

clés  immoraux ,  sources  de  mille  désirs 
coupables,  ni  assister  aux  jeux  favoris 
de  la  foule ,  aux  sanglans  combats  tles 
gladiateurs;  il  était  exclu  des  fé'es  célé- 
brées en  l'honneur  des  dieux  ,  exclu  des 
repas  de  réjouissance  où  il  fallait  offrir 
des  libations,  et  où  régnait,  d'ailleurs  , 
une  intempérance  extrême.  Ainsi ,  la  vie 
chrétienne  entière  apparaissait  comme 
une  continuelle  renonciation  à  ce  qui 
plaît  aux  autres  hommes ,  à  tout  ce  qui 
donne  de  la  valeur  et  du  charme  à  l'exis- 
tence j  elle  apparaissait  comme  un  fa 
rouche  esprit  d'isolement ,  portant  à  la 
haine  de  la  société  ,  ou  découlant  de  ce 
sentiment  affreux.  De  là  ,  l'opinion  d'un 
grand  nombre  de  païens  ,  que  les  chré- 
tiens, en  leur  qualité  de  race  opiniâtre, 
prête  à  subir  la  mort  à  toute  heure  ,  se 
privaient  de  toutes  les  joies  de  la  terre, 
afin  de  mépriser  la  vie  plus  aisément  (1). 
Et ,  en  effet ,  pour  peu  qu'on  se  rappelle 
l'espèce  de  frénésie  avec  laquelle  la  masse 
du  peuple  courait  aux  représentations 
du  cirque  et  aux  luttes  de  l'arène  ,  on 
n'aura  pas  de  peine  à  comprendre  Ter- 
tullien,  disant  :  u  Qu'il  y  eu  a  beaucoup 
«  que  l'idée  d  être  obli^^és  de  renoncer  à 
«  ces  plaisirs,  éloigne  plus  du  Chnstia- 
«  nisme  que  la  cramte d'être condamnts 
«  à  mort  pour  l'avoir  embrassé.  »  Au^si 
lorsqu'un  païen  passait  à  la  foi  nouvelle, 
était-ce  à  son  éloignement  de  cette  sortu 
de  jeux,  que  ses  amis  lemarquaienl  d'a- 
bord le  changement  opéré  en  lui, 

A  mesure  que  le  Cbnslianisme  sortit 
de  son  obscurité  primitive  ei  attira  l'at- 
tention par  ses  progrès  ,  il  se  développa 
parmi  la  grande  majorité  des  païens  une 
disposition  de  plus  en  plus  hostile;  dis- 
position qui,  dans  la  suite,  se  déchargea 
en  persécutions  effroyables.  Que  si,  chez 
un  grand  nombre,  la  seule  idée  que  les 
chrétiens  étaient  ennemis  de  la  religion 
existante  .  sullisait  pour  exciter  leur 
haine  ,  il  ne  munquait  pas  néanmoins  de 
s'y  joindre  de  j^raves  incriminations,  des 
calomnies  enipoisonntes  qui  ,   agissant 

(1)  «Suntqui  exislimenl,  ChrisUanum  expedilum 
«  niorli  genus  ad  banc  obsiiDalioiieui  abdicaliune 
K  voluplalum  erudiri  ,  quo  faciliùs  viUjin  conleoi- 
V.  Daiil ,  auipulalig  quasi  rulinaculiit  ejut ,  ne  deside- 
c(  reul  quam  j4u  supervacuam  «ibi  recerinl.  » 

(ierlulL,  de  S^itclac.,  c.  i.) 


tantôt  sur  une  classe,  tantôt  sur  une 
autre ,  nourrissaient  et  exaltaient  la  mal- 
veillance généi-ale  ,  aiguisaient  le  mépris 
de  ceux-ci,  la  fureur  de  ceux-là. 

Parce  qu'ils  avaient  renoncé  au  poly- 
théisme, et  refusaient  de  reconnaître  les 
divinités  païennes  ,  les  chrétiens  étaient 
tenus  pour  contempteurs  de  toute  reli- 
gion et  même  pour  athées.  Suivant  le  té- 
moignage de  saint  Justin  ,  les  Juifs,  dès 
les  premiers  commencemens  de  l'Église, 
avaient,  par  de  perfides  messagers  en- 
voyés de  Jérusalem,  répandu  le  bruii  de 
tous  côtés  qu'une  nouvelle  secte  impie, 
celle  des  chrétiens,  venait  de  prendre 
naissance.  Les  païens  adoptèrent  d'au- 
tant plus  volontiers  cette  accusation, 
que  les  chrétiens  ne  déguisaient  nuile- 
m'  nt  leur  mépris  peur  tout  ce  qui,  selon 
les  idées  païennes,  était  une  expression 
du  culte,  et  qu'on  ne  remarquait  chez 
eux  rien  de  semblable.  Jamais,  en  effet, 
ils  n'entraierit  dans  les  tempies  des  dieux; 
et  de  même  qu'ils  évitaient  de  donner  ce 
nom  à  leurs  églises,  lorsqu'ils  en  eurent, 
de  même  il  ne  pouvait  y  avoir,  eu  réalité, 
rien  de  plus  dissemblable  qu'un  temple 
païen  et  le  lieu  consacré  aux  réunions 
des  fidèles.  Q.ie  ceux-ci  eussent  réelle- 
ment un  sacrifice,  les  p  lens ,  qui  ne 
voyaient  aucun  autel  pr«  preuieut  dit  dans 
les  maisons  de  prières  des  chrétiens,  1 1- 
gnoraient  pour  la  plupart,  ou  bien  ils  ne 
voulaient  point  reconnaître  de  sacrifice 
véritable  dans  les  saint:»  mystères  ,  où 
l'hostie  n'est  présente  qu'aux  yeux  de  la 
foi  (i).  Imbu  de  l'opinion  que  les  chré- 
tii-ns  étaient  des  aihees ,  ei  que  ces 
houiines  sur  lesquels  planait  la  colère  du 
ciel  devaient  êtie  honnis  et  exterminés, 
le  peuple  criait  tout  d'une  voix,  aux 
magistrats  et  aux  gouverneurs  ;  Acpe  toi»; 
àôtouç!  (Exterminez  les  athées!) 

Ceux-là  même  qui  voulaient  bien  ajou- 
ter foi  à  la  parole  des  chrétiens,  assutanl 
qu'ils  croyaient  en  un  Dieu,  n'étaient 
pas,  pour  cela,  p/us  disposés  à  les  épar- 
gner et  à  les  endurer.  Les  iloinains  avaient 
précédemment  porté  une  défense  géné- 

(1)  Julien  lui-ménie  reprochait  encore  aux  chri- 
lienï)  de  ne  point  ériger  de  (djaiaanipia.  Cependant 
Julien  savait  parlaileinual  que  les  chrétiens  avaient 
leur  autel  et  leur  sucritice,  tuais  que  l'un  et  l'autre 
diffùraieot  des  aulel»  «l  des  nacrifices  de»  {*ttieD«. 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER. 


447 


raie  contre  l'introduction  et  l'exercice 
des  cultes  étrangers;  défense  viciée  plu- 
sieurs fois  du  temps  même  de  la  républi- 
que par  des  arrêts  du  sénat,  qui  accor- 
daient le  droit  de  cité  et  de  culte  solen- 
nel aux  dirinités  d'autres  peuples.  Une 
telle  interdiction  put  encore  moins  être 
observée,  lorsque  tant  de  nations  et  de 
pays  divers  se  trouvèrent  incorporés  à 
l'empire.  Aussi  Borne  était-elle  devenue 
un  vrai  panthéon  ,  où  les  cultes  les  plus 
différens  subsistaient  les  uns  auprès  des 
autres.  Cette  hospitalité  religieuse  des 
Romains  acceptant  tous  les  dieux  comme 
leurs,  et  allant  jusqu'à  élever  des  auttls 
aux  divinités  inconnues ,  fut ,  dans  la 
suite,  célébrée  comme  une  vertu,  même 
par  des  païens  zélés,  qui  dirent  que  le 
peuple  qui  honorait  les  dieux  de  tous  les 
autres  peuples,  méritait  la  domination 
universelle.  Saint  Augustin  avait  donc 
bien  raison  de  remarquer  que  les  Ro- 
mains rendaient  des  honneurs  à  tous  les 
dieux,  un  seul  excepté,  celui  dont  le 
culte  excluait  tous  les  autres.  Cela  étant, 
on  ne  pouvait  espérer  qu'ils  étendissent 
à  la  religion  chrétienne  la  tolérance 
qu'ils  accordaient  à  toutes  les  religions, 
y  compris  le  judaïsme.  Ces  divers  cultes 
étaient  tous  d'anciennes  institutions  na- 
tionales,  semblables  au  culte  romain, 
dont  l'une  n'excluait  point  l'autre;  et 
celui  qui  révérait  les  dieux  d'un  peuple 
étranger  n'était  nullement  obligé  par  là 
d'abandonner  la  religion  de  sa  patrie.  Le 
judaïsme  lui-même,  quoique  ayant  un 
caractère  exclusif,  différent  en  cela  du 
polythéisme  ,  était  néanmoins  aussi,  sous 
plusieurs  rapports,  un  culte  naional 
très  ancien  ,  et  ressemblait  aux  autres 
religions  en  ce  qu'il  avait,  ou  plutôt  en 
ce  qu'il  avait  eu  son  temple  et  ses  sacri- 
lices  à  lui.  Il  en  était  tout  auirement  du 
Christianisme.  Là,  rien  de  national,  ni 
de  particulier.  Au  contraire,  cette  reli- 
gion manifesta,  dès  le  commencement, 
son  caractère  universel,  vraiment  catho- 
lique ,  et  ne  dissimula  pas  du  tout  qu'elle 
était  destinée  à  s'élever  victorieuse  sur 
les  ruines  des  autres  cultes.  Celui  qui 
embrassait  l'Évangile  renonçait  dès  lors 
à  toute  autre  doctrine  et  pratique  reli- 
gieuse; il  deven  lil  un  ennemi  et  un  con- 
tempteur des  dieux  nationaux,  qu'il  dé- 
clarait tenir  pour  de  vains  fantômes  ou 


des  êtres  méchans,  de»  démons.  Il  ne 
pouvait  nier  que  son  vœu  le  plus  ardent 
ne  fût  de  voir  la  ruine  complète  du  pa- 
ganisme avec  tout  ce  qui  s'y  rattachait; 
et  en  effet ,  dès  le  règne  de  Trajan,  l'on 
s'aperçut  que  les  temples  et  les  autels 
étaient  délaissés  en  proportion  de  l'ac- 
croissement des  chrétiens.  En  consé- 
quence, aux  yeux  d-s  païens,  les  disci- 
ples de  Jésus-Christ  étaient  des  ennemis 
publics  (1),  contre  lesquels  on  devait  sé- 
vir de  toute  la  rigueur  des  lois  ;  des  en- 
nemis qui ,  par  leur  mépris  des  divinités 
tulélaires  de  l'empire ,  par  leur  esprit  de 
prosélytisme,  par  leurs  efforts  pour  s'é- 
tendre chaque  jour  davantage ,  et  par  les 
coups  qu'ils  poilaiemt  ainsi  à  l'édifice  re- 
ligieux de  1  État ,  ne  méritaient  aucune 
indulgence.  A  leur  égard,  tout  était  per- 
mis, tout  était  légitime.  Et  Q.ême  ,  lors- 
qu'on inclinait  à  ne  pas  les  persécuter  à 
cause  de  leur  foi,  leurs  assemblées  reli- 
gieuses n'en  étaient  pas  plus  tolérées- 
car  la  soupçonneuse  tyrannie  des  empe- 
re.irs  avait  interdit  les  associations  ou 
héiaiiies,  notamment  celles  qui  avaient 
la  religion  ^our  objet.  L'etnperpur  Tra- 
jan lui-même  avait  porté  un  édii  spécial 
cou  re  de  pareilles  assemblées;  et  si  les 
Juifs,  dont  le  culte  était  reconnu  par 
l'Etat,  avaient  permission  de  se  réunir 
dan.  leurs  synagogues,  ce  n'était  qu'en 
vertu  de  privilèges  particuliers.  Lors 
donc  que,  malf^ré  cela,  les  chrétiens 
continuaient  de  s'assembler,  ils  étaient 
poursuivis  a\ec  acharnement  comme  une 
race  s«^ditieuse  et  opii.iâtrément  dés- 
obéissante. 

Et  qu'étail-il  aux  yeux  des  Romains  , 
celui  pour  l'amour  duquel  le»  chrétiens 
méprisaient  et  reniaient  les  ^.rands  dieux 
protecteurs  de  l'empire?  Un  Juif,  qui 
avait  mené  U'C  vie  vagabonde  et  misé- 
rable dans  quelque  coin  lointain  de  leurs 
innombrable^  coi  quêtes  ,  et  que  ses  pro- 
f  res  concitoyens  h  ur  avaient  livré  pour 
se  défaire  de  lui  par  le  sup  lice;  un 
homm*^  qui,  malgré  ses  hautes  préten- 
tions, n'avait  pu  éviter  la  mort  la  plus 
honteuse,  celle  des  voleurs  et  des  es- 

(l)  Tertultlen,  Lactance  et  d'autres ,  mentionnent 
souvent  cette  dénomination  i^HoiUs  public*.  On  lit 
sur  une  inscription  relaiiye  k  la  persécution  de  Dio- 
ctétien :  •  Nomine  Christianoriuii  delelo,  qui  ftooK 
«  publictm  eT«rtebant.  » 


448 


SDR  L'ÉTABLlSSEMEiST  DU  CAHÏSTÏANISML , 


clavesî  Ainsi  parlaient  tous  ceux  qui  ne 
croyaient  pas  au  Crucifié;  car,  h  cette 
époque  aussi .  l'amour  et  la  haine  ,  les 
honneurs  divins  et  d'ignchles  insultes 
étaient  en  présence;  et  quiconque  ne  se 
donnait  p^s  au  Sauveur,  ne  voyait  dans 
la  foi  chrétienne  qu'une  sottise  incom- 
préhensible .  une  aveugie  illusion .  et 
même  une  effroyable  démence.  La  plume 
perfide  de  Celse,  pour  rendre  celte  dé- 
mence palpable,  n'a-t-eile  p.  s  prélé  les 
paroles  suivantes  à  un  chrétien  discou- 
rant avec  un  païen  :  «  Crois  seulement. 
«  de  toutes  les  forces,  que  celui  dont  je 
«  te  parle  est  le  Fis  de  Dieu,  bien  qu'il 
«  ait  été  lié  et  s;jpplicié  de  la  manière  la 
«  plus  ignominieuse  ,  et  qu'il  n'y  ^it  que 
a  peu  d'années  qu'il  endurait,  aux  jeux 
«  de  tous,  d'infâmes  traitemcns  (1).  » 
Enfin  ,  dans  l'honneur  que  les  chrétiens 
rendaient  au  signe  de  leur  salut ,  les 
païens  ne  voyaient  qu'une  absurde  véné- 
ration d'un  insîrument  d'opprobre  ;  et  il 
leur  plaisait  à  dire  que  les  chrétiens 
adoraient  ce  qu'ils  méritaient  (2  . 

Que  si  les  chrétiens,  par  cela  seul  qu'ils 
se  séparaient  de  la  religion  de  l'État , 
étaient  regardés  comme  des  citoyens 
mauvais  et  d^n°ereux  ,  le  soupçon  des 
païens,  une  fois  éveillé,  allait  facilement 
jusqu'à  leur  attribuer  des  vues  et  des 
machinations  politiques.  Lorsqu'ils  lais- 

(1)  ((  Non  idcircoDii  vobis  iufesli  sunt,  quod  oni- 
«  nipoleniem  colatis  Deum  ;  sed  quod  Loaiinem  na- 
«  lum  ,  el ,  quod  personis  infâme  est  vilibus,  crucis 
«  supplicio  inieremplum ,  el  Deum  fuisse  conler.di- 
«  lis  ,  et  superesse  adhiic  credilis  ,  el  quolidianis 
«  supplicalicnibus  adoratis.  »  (Arnol).,  i,  3G.) 

(2)  On  alla.t  même,  quoique  moins  gincralemenl, 
jusqu'à  accuser  les  cliréliens  d'adorer  une  idole  avec 
une  lèle  d'àoe  ,  d'où  le  surnom  dérisoire  iWisinarii. 
Terlullien  rapporte  qu'A  Carihage  un  tableau  fui  ex- 
posé, qui  rcprésentaitJésus-Cbrist  avec  des  oreilles 
d'àoe,  un  sabot  eldu  même  animal,  tenant  à  la  ma.n 
un  livre,  el  couvert  d'une  loge,  le  tout  accompagné 
de  rinscriplion  suivante  :  IJcus  Chrislianorum  Ono- 
kuitis.  l-'ne  ligure  semblable  se  retrouve  sur  une 
agallie  dont  Miinler  a  donné  le  dessin  dans  son  ou- 
vrage intitulé:/.!"'  Chréliem  dans  In  maifua païenne 
(Copcnbague,  18'i»).  L'ne  autre  calomnie  disait  que 
Ins   chrétiens   adoraient   les   parties    honteuses    de 
leurs  évèques.  On  leur  faisait  encore  le   reproche 
d'honorer  le  soleil  comme  leur  Dieu,  reproche  auquel 
Terlullien   donne  pour  origine  la   coutume  qu'ils 
avaient  alors  de  se  tourner  vers  l'Orient  dans  leurs 
prières.  Ceci  montre  qu'à  telle  époque  tout  pouvait 
ftre  jeié  en  pàtnre  à  lu  haipe  Cfcdule  dçs  païens. 


sairnt  apercevoir  que  Jésus-Christ  était 
leur  roi  .  après  le  règne  duquel  ils  sou- 
piraient,   cela  était  aus!;iiôt  interprété 
comme  uti  plan  de  haute  trahison.  C'est 
ainsi  que  les  Juifs  avaient  déjà  cht^rché 
à  perdre  Paul  et  ses  compagnons,  en  les 
accusant  d'îi're  parlisat.s  d'un  autre  sou- 
verain el  enaemis  de  l'empereur.  Dans  la 
suite,  celte  accusation  contribua  puis- 
samm  nt  h  enirttenii-,  surtout  parmi  les 
fonctionnaires  publics,  d'hostiles  dispo- 
sitions cofitre  le  Christianisme.  Une  chose 
qui  augmentait  ie  soupçon  que  les  chré- 
tiens étaient  ennemis  non  seulement  de 
la  religion  de  l'État ,  mais  encore  de  l'É- 
tat lui-même,  et  des  <!épcsilaires  de  la 
puissance,  c'était  qu'ils  refusaient  aux 
empereurs  les  hommages  imaginés  par 
ie  servile  esprit  d'adulation  de  cette  épo- 
que. Le  nom  de  Seigneur  (dominus).  qui, 
proprement  parlant,  était  une  désigna- 
tion de  la  divinité  que  l'on  ajoutait,  à 
titre  d'adoration ,  aux  autres  noms  des 
empereurs  ,   les  chrétiens  ne  voulaient 
point  l'employer  ,  du  moins  dans  cette 
acception  religieuse  [i).  Ils  ne  voulaient 
point  non  pics  jurer  par  le  génie  de  l'em- 
pereur, serment  si  sacré  pour  les  païens, 
qui  regardaient  ce  génie  comme  une  di- 
vinité   parliculière   à    laquelle    ils    éle- 
vaient des  temples  et  offi  aient  des  sacri- 
hces.   Lorsque  les  païens   faisaient  des 
vœux  pour  le   salut  de  l'empereur,  et 
qu'ils  offraient  des  prières  et  des  sacri- 
iices  solennels  à  celle  intention,  les  chré- 
tiens étaient   les  seuls  qui  n'y  prissent 
aucune  part.  Tout  cela  leur  attirail  l'iC- 
c'îsation  a'ors  si  dangereuse  de  criminels 
de  lèse-majesté. 

Plus  les  chrétiens  étaient  obligés  de 
tenir  leurs  réunions  en  secret  et  pendant 
la  riuit.  plus  les  païens  accueillaient  avec 
facilité  l'iiccusatiou  ,  d<^']^  de  très  bonne 
heure  répandue  ,  qu'il  se  commetiait 
dans  ces  assemblées  des  crimes  horribles 
cl  contre  nature,  rien  de  moins  que  des 
meurtres ,  de  la  chair  humaine  servie  et 
mangée,  et  des  unions  incestueuses.  On 
savr.it  môme  donner  tous  les  détails  au 
milieu    desquels    s'accompli.ssaient   ces 

(f  /.wvra;   y.aa; ,   àx-piTM;  àvôpwTttvcv  "astsiv  ru.a; 

i  V  l  j  j  *  I  i 

«  ÛTvaûYKparî,  rawv  tt.v  jj-eta  Oeou  Xe^ovTtijv  »  ($aia( 
Justin,  Apolog,,  I,  ch.  ii).      '   '  » 


PAR  L'ABBÉ  DOELLINGER. 


440 


I 


scènes  d'horreur.  Un  enfant  couvert  de 
farine,  disait-on,  est  présenté  au  néo- 
phyte que  l'on  va  initier  ;  celui-ci,  sans 
savoir  ce  qu'il  fait ,  le  perce  à  coups  de 
couteau  ;  ensuite  on  se  passe  dans  une 
coupe  le  sang  de  l'enfant  éfjorgé  ;  on  se 
partage  ses  membres  comme  nourriture, 
et  l'on  se  lie  ainsi  par  un  commun  sacri- 
fice. Dans  le  repas ,  ajoutait-on  ,  où  se 
trouvent  avec  eux  leurs  mères ,  leurs 
filles,  leurs  sœurs,  ils  éteignent  tout-à- 
coup  les  flambeaux  ,  et  là,  dans  les  ténè- 
bres, ils  se  livrent  sans  choix  à  leurs  dé- 
sirs échauffés  par  le  vin.  Quant  à  l'accu- 
sation d'antropophagie ,  c'était  ce  que 
les  païens  connaissaient  du  saint  sacri- 
fice, qui  y  avait  donné  naissance  :  ils 
avaient  entendu  que  ,  dans  leurs  assem- 
blées secrèles,  les  chrétiens  mangeaient 
la  chair  de  Jésus-Christ  sous  la  forme  du 
pain  et  buvaient  son  sang.  Dès  le  com- 
mencement de  l'Éf^lise,  au  témoignage 
de  saint  Justin  et  d'Origène  ,  les  Juifs  , 
mieux  instruits  du  mysière  de  l'Eucharis- 
tie, en  avaient  répandu  parmi  les  païens 
cette  notion  horriblement  défigurée;  et 
ceux-ci,  qui  aimaient  à  attribuer  ce 
qu'il  y  a  de  pire  aux  ennemis  de  leurs 
dieux,  avaient  volontiers  accueilli  et  am- 
plifié l'imposture.  Pour  ce  qui  est  d.'s  ac- 
cusations d'inceste  ,  elles  provenaient 
sans  doute  du  nom  d'agapes  :  des  rela- 
tions aussi  pures  que  celles-ci  étant  pour 
les  païens  quelque  chose  d'inouï ,  d'in- 
croyable. Eux,  qui,  de  toutes  parts, 
voyaient  des  débordemens  sans  frein,  et 
ne  connaissaient  souvent  l'amour  du  sexe 
que  dans  sa  plus  effroyable  piofanation, 
concluaient  de  là  que  les  agapes  des 
chrétiens  n'étaient  qu'un  plus  beau  nom 
pour  servir  de  voile  à  leurs  criminels 
appétits;  et  que  ces  hommes,  en  appa- 
rence si  austères  et  si  chartes,  si  éloignés 
de  tous  les  amusemens  .  de  toutes  les 
jouissances,  s'en  dédommageaient  secrè- 
tement dans  des  orgies  déhoniées.  D'ail- 
leurs, à  cette  époque,  des  assemblées 
religieuses  secrèles  éveillaient  presque 
toujours  le  soupçon  de  crimes  et  de  vo- 
luptés extrêmes  (1).  De  pareilles  choses 

(l)  Quelque  ciiose  de  semblable  avail  aussi  été 
impulé  aux  Juifs.  Apion  les  accusa  de  luer  ciia(|ue 
année   un  homme   en  sacrilice  ,  cl   de   uiuu{;ei'   sa 


n'étaient  pas  rares  dans  la  célébration 
des  myslèies  païens  (I). 

Les  autres  plaintes  portées  contre  les 
chrétien>,q';an'i  on  les  compare  àdes  accu- 
sations aussi  effroyables,  peuvent  ê're  re- 
gardées comme  peu  importantes.  Ainsi,  on 
leurreprochaild'êtredansl'État  des  mem- 
bres inutiles,  paresseux  et  inhabiles  aux 
affaires  ,  parce  qu'ils  cherchaient  à  se 
dérober  aux  emplois  publics;  puis,  par 
unecontradicîion  étrange,  on  disait  qu'ils 
fcrmaieni  une  dangereuse  ligue  de  con- 
jurés prêts  à  se  porter  aux  crimes  les 
plus  extrêmes,  et  qu'ils  avaient  pour  cela 
des  signes  mystérieux  auxquels  ils  se  re- 
connaissaient. Les  miracles  même  que 
Dieu  opterait  par  leur  entremise  étaient 
tournés  comme  une  arme  contre  eux.  De 
même,  disait-on,  qu'autrefois  leur  maî- 
tre ,  par  son  art  magique,  avait  attiré  à 
ni  et  entraîné  les  hommes,  de  même  ses 
disciples  et  partisans,  marchant  sur 
ses  traces,  produisaient  de  merveilleux 
phénomènes  au  moyen  de  leurs  formules 
d'évocation  et  d'enchantement.  Enfin,  il 
n'y  avait  pas  jusqu'à  leur  contenance  au 
uiilieu  des  toriures  et  des  tourmens  de 
tout  genre,  qui  ne  fût  attribuée  à  d'im- 
purs maléfices  (2). 

tome  II,  p.  476).  Tacite  dit  en  parlant  d'eux  [Hist., 
V,  S)  :  <(  Projectissima  ad  libidinera  gens...,  inter  se 
«  iiihil  illicitum.  » 

(1)  Par  exemple,  dans  les  mystères  de  Bacchus, 
qui  subsistaient  à  Rome  du  temps  de  la  république, 
mais  qui  furent  ensuite  abolis  ,  il  se  commettait  des 
actes  d'impudicité  contre  nature  ,  et  ceux  qui  ne 
voulaient  pas  laisser  abuser  d'eux  étaient  égorgés. 
Dans  les  mystères  de  Mitbra ,  répandus  alors  dans 
tout  l'empire  romain  ,  Ton  immolait  des  hommes. 
Adrien  proscrivit  ces  affreux  meurtres,  mais  ils  re- 
parurent sous  Commode,  et  cet  empereur  sacrifia  de 
ses  propres  mains  un  homme  à  Mithra.  Si  l'on  songe 
qu'aux  sacrifices  expiatoires  ,  se  joignaient  le  plus 
souvent  des  repas  dans  lesquels  on  mangeait  de  la 
chair  immolée,  et  que,  chez  des  hommes  profondé- 
ment corrompus  et  dégradés  ,  l'antropophagie  peut 
devenir  un  appétit  des  plus  violens ,  l'on  ne  regar- 
dera plus  comme  invraisemblable  que  quelquefois  il 
ait  réellement  été  mangé  de  ta  chair  d'iiomme  dans 
ces  horribles  scènes.  L'usage  de  boire  du  sang  hu- 
main ,  pour  affermir  une  alliance ,  n'était  pas  d'ail- 
leurs quelque  chose  d'inoui.  Qu'on  se  rappelle  seu- 
lement Catilina  ,  ce  que  Pomponius  Mola  (ii,  l)  dit 
d'un  peuple  de  la  Scythie,  et  la  conjuration  armé- 
nienne racontée  par  Valère  Maxime  {ix,  tl). 

(2)  Presque  tous  les  apologistes  parlent  de  ce  re- 


chair  (4osèpUe,  Contrùl  Apion.,  Ed.  Haverkamp.,  i  proche,  et  c'éiaU,  en  effet,  le  plus  ordinaire  que  l'on 
TOm  IV.  —  M'J  24.  |873>  S» 


450  SUR  L'ÉTABLISSEMENT 

Le  Christianisme  apparaissait  donc  aux 
païens  comme  un  mélange  de  folie,  d'ab- 
surdité et  d'extravagance  ;  et  en  somme, 
leur  jugement  sur  les  sectateurs  de  cette 
doctrine  se  réduisait  à  ceci  :  «  Un  chré- 
«  tien  est  un  homme  capable  et  coupa- 
K  ble  de  tous  les  crimes;  un  ennemi  des 
K  dieux,  des  empereurs,  des  lois,  des 
m  mœurs  et  de  toute  la  nature  (I).  »  Aussi 
le  simple  nom  de  chrétien  suffisait-il 
pour  rendre  odieux  celui  qui  le  portait  5 
et  lorsqu'au  temps  de  Tacite  les  discip'es 
de  l'Évangile  passaient  pour  haïr  le  genre 
humain ,  c'était  plutôt  à  eux  de  se  regar- 
der comme  l'objet  de  son  inimitié,  et  de 
s'appliquer  ces  paroles  de  l'Apôtre  :i\ous 
a  sommes  devenus  comme  les  balaydres 
«  du  monde,  comme  un  objet  d'horreur 
«  rejeté  de  tous  (2).  »  Car,  en  réalitf*,  un 
même  sentiment  de  haine  excitait  toutes 
les  classes;  et  quelle  qie  fût  la  diffé- 
rence de  l'éducation,  du  rang,  des  em- 
plois et  du  genre  de  vie ,  les  habitans  de 
l'empire  n'en  étaient  pas  moins  unani- 
mes dans  leur  mépris  pour  le  Christia- 
nisme et  dans  leur  répugnance  pour  les 
chrétiens. 

La  masse  du  peuple  voyait  en  eux  des 
misérables ,  qui  non  seulement  expo- 
saient leur  propre  tête  à  la  colère  des 
dieux  par  eux  méprisés,  mais  encore  at- 
tiraient sur  les  Cdmp.igMCS  et  les  villfs  où 

fîl  aux  chrétiens.  Nolamment  Ce'.se  prétendait  (c  que 
K  toute  la  force  qui  semblait  les  assister,  ne  devait 
u  être  attribuée  qu'aux  nonas  et  aux  conjurations  de 
«  certains  esprits.  »  11  assurait  (  mais  que  n'assurait 
pas  Celse ?  )  avoir  vu,  chez  plusieurs  prêtres  chré- 
tiens ,  des  livres  renfermant  des  paroles  magiques 
(^i^Aia  ëap^apa  fîaiaovojv  ôvojjtaTa  è/^cvra  xat  rspa- 
Ttia;).  Origène  répond  :  «  Il  est  de  toute  notoriété 
«  que  les  chrétiens  ,  dans  les  guérisons  qu'ils  opè- 
«  rent,  et  dans  leurs  expulsions  des  démons,  n'ont 
«recours  à  aucune  évocation  d'esprits,  maisseule- 
«  ment  au  nom  de  Jésus  [Adv.  Cels.  i,  2(i,  .î8  ;  p.  54-1 
«  et  3;>6  ,  éd.  Ruxi).  »  L'expression  de  Suétone  : 
Christiani ,  genus  hittninum  supersUtionis  malepca; 
Vila  Néron  ,  c.  1«)  se  rapporte  à  cette  opinion  des 
païens  ,  et  lorsque ,  dans  les  supplices  des  martyrs, 
il  arrivait  quelque  chose  de  miraculeux  ;  lorsque, 
par  exemple,  le  feu  (|ui  devait  consumer  le  corps, 
ne  l'enlamait  pas  même  ,  ou  s'éteignait,  cela  était 
aussitôt  expliqué  comme  un  résultat  de  leur  habi- 
leté dans  la  magie.  On  voit  en  même  temps,  par  lA, 
que  les  païens  ne  niaient  nullement  la  n'alité  de  ces 
miracle*. 

(1)  Tenu».,  Apolog.,c.  li. 
(«)  i  Cor.,  IV,  13. 


DU  CHRISTIANISME, 

ils  vivaient  en  impies  la  disgrâce  et  la 
vengeance  des  puissances  célestes.  En 
conséquence ,  on  les  rendait  responsables 
des  calamités  publiques  sous  lesquelles 
gémissaient  si  souvent  à  cette  époque  les 
provinces  de  l'empire  romain.  Survenait- 
il  une  inondation,  un  tremblement  de 
terre;  la  famine  ou  la  peste  venaient- 
elles  à  exercer  leurs  ravages  ,  aussitôt  la 
fureur  éclatait  contre  les  contempteurs 
des  dieux;  nombre  de  fidèles  tombaient 
alors  sous  les  coups  de  la  populace,  et 
des  gradins  remplis  de  l'amphithéâtre 
partait  un  cri  poussé  par  mille  voix  : 
Les  chrétiens  aux  lions/  jetez-les  aux 
lions/  Les  dépositaires  du  pouvoir,  ne 
voulant  pas  faire  à  une  secte  délestée  le 
sacrifice  de  leur  popularité,  cédaient  aux 
mugissemens  delà  foule,  et  sans  suivre 
aucune  forme  judiciaire,  ils  livraient  sur- 
le-champ  les  chrétiens  à  la  dent  des  bê- 
tes, pour  apaiser  la  sanglante  soif  du 
peuple  ,  plus  imp.^itienie  qu'elles. 

Sans  partager  précisément  cette  rage 
de  la  haine,  les  empereurs  el  le*  hommes 
d'État,  même  les  meilleurs,  môme  les 
pli. s  s^^ge-s,  étaient  des  adversaires  tout 
aussi  déclarés  du  Christiatiisme.  Plus  l'É- 
tat se  montrait  à  eux  comme  un  édifice 
lézardé  et  portant  déjà  intérieurement  le 
germe  de  sa  ruine,  plus  ils  étaient  soup- 
çonneux et  durs  contre  ceux  dont  les 
mains  téméraires  semblaient  vouloir  hâ- 
ter le  moment  fatal,   particulièrement 
contre  leschié.iens.  qtiis'at'aqiiaient  aux 
fondemens  iiiême ,  et  dom   la  résistance 
opiniâtre  tt  ouverte  donnriit   le  dange- 
reux exemp'e  du  méfn-is  de  ia  majesté 
des  lois.  Aux  yeux  de  ces  foncti'iunaires 
pénétrés  de  l'esprit  de  i'anciinne  Rome, 
pour  lesquels  l'introduction  et  la  tolé- 
rance des  dieux  et  rangers  éî  aient  déjà  une 
calamité  publique,  conibicn  plus  perni- 
cieuse ne  devait  point  paraiire  la  doc- 
trine clnétienne,  qui,   loin  de  ]>ouvoir 
demeurer  en  paix  avec  les  autres  cultes, 
voulait  les  délrnii  e  tous  el  régner  seule  ! 
La  moindre  connaissance  de;  celle  doc- 
trine suffisait  pour  s'apercevoir  qu'elle 
produirail  .  tôt  ou  lard  .  chfz  les  peuples 
comme  chez  1rs  individus  qui  l'embras- 
saient, un  eulier  boulevciseinenl  des  re- 
lations sociales  ,  et  que,  p;>r  conséquent, 
les  institutions,  les  lois,  les  mœin-s  aux- 
quelles l'empire  devait  sa  forme,  tombe- 


PAR  L'ABBÉ 

raient  les  unes  après  les  autres  sous  les 
principes  victorieux  de  l'Évangile.  Lors 
donc  qu'ils  mettaient  tout  en  œuvre  pour 
étouffer  ce  dangereux  ennemi  aux  prises 
avec  leur  grande  idole,  la  ChoseRomaine, 
ils  agissaient  conformément  à  l'idée  qu'un 
homme  d'état  et  historien  de  cette  épo- 
que, Dion  Cassius,  met  dans  la  houche 
de  Mécène  parlante  Auguste  :  «  Honore 
«  toi-même,  partout  et  toujours,  la  divi- 
«  nité  d'après  les  lois  et  les  usages  pater- 
«  nels,  et  contrains  les  autres  à  l'hono- 
«  rer  ainsi.  Quant  à  ceux  qui  introduisent 
«  quelque  chose  d'étranger  dans  le  culte, 
«  déleste-les  et  châtie-les,  non  seulement 
«r  à  cause  des  dieux,  mais  encore  parce 
«  quecesintroducteursdedivinitésétran- 
«  gères  entraînent  un  grand  nouibre  de 
«  citoyens  à  des  innovations  dans  les 
«  mœurs  ,  et  que  de  là  résultent  des  con- 
«  jurations,  des  assemblées  et  des  asso- 
«  ciatioDS  très  pernicieuses  à  la  monar- 
«  chie.  » 

La  puissante  classe  des  jurisconsultes 
jetait  dans  la  balance  tout  le  poids  de  son 
autorité  contre  les  chrétiens.  Chargés  de 
la  garde  et  de  la  conservation  des  lois  de 
la  patrie ,  du  soin  des  choses  divines  et 
humaines  (I) ,  ils  voyaient  dans  l'an- 
cienne religion  un  élément  essentiel  de 
l'organisme  de  l'État  qu'il  fallait  con- 
server à  tout  prix,  et  dont  la  reconnais- 
sance devait ,  au  besoin  ,  s'obtenir  par 
les  peines  les  plus  sévères.  Ils  sommaient 
les  empereurs  et  les  gouverneurs  de  met- 
tre ces  peines  à  exécution  contre  les  dis- 
ciples de  la  foi  nouvelle;  et.  afin  que 
chaque  dépo'-itaire  de  l'autorité  sût  au 
juste  les  moyens  de  rigueur  dont  il  pou- 
vait disposer,  le  célèbre  Domitius  Ulpia 
nus  rassembla,  au  ttoisième  siècle,  les 
décrets  impériaux  sur  cette  matière  (2  . 
Les  riches  et  les  grands  regardaient  du 
haut  d'un  dédain  superbe  les  huqibles 
sectateurs  de  l'Évangile.  N'étaient -ce 
pas,  du  inoiiis  la  plupart,  des  gens  pau- 
vres et  de  JîAS'if^  condition,  des  artisans. 

(1)  riDivioaruin  atqiic  liumanarum  reruin  noti- 
((tia,»  d'aprùâ  la  (]<Hii)ilion  rumaine  de  la  juris- 
prtwlencc. 

(2)  «  Domilius  (Ulpiaiius),  de  officio  Proconsulis 
«  libro  septimo,  rcscripta  principum  nefaria  collegil, 
«  ut  docerel ,  quibus  pœiiis  aflici  oporlet  oos  ,  qui 
n  se  cultores  Dci  citnfiicrijtUur.  »  (I-aclaiil. ,  Imlil.,^ 
V,  H.) 


DOELLINGER.  451 

des  esclaves,  des  femmes?  Raison  suffi- 
sante pour  ne  pas  s'en  occuper.  La  pen- 
sée seule  de  faire  partie  d'une  société  où 
l'homme  libre,  opulent  et  puissant,  n'a- 
vait rien  au  dessus  du  moindre  esclave, 
était  intolérable  à  l'orgueiileux  Romain! 
Les  esprits  cultivés  et  ceux  qui  se  comp- 
taient pour  tels,  trouvaient  les  livres 
des  prophètes  et  des  apôtres  écrits  gros- 
sièrement. Cela  leur  paraissait  une  folie 
de  mettre  des  pécheurs  de  la  Galilée  au 
dessus  du  divin  Platon.  d'Épicure  et  d'A- 
ristippe.  S'ils  venaient  ensuite  à  entendre 
que  cespêcheursatiribuaient  à  une  vierge 
la  naissance  de  leur  maître,  et  publiaient 
la  doctrine  d'une  résurrection  des  niorts 
ils  ne  voyaient  là  qu'un  sujet  de  plaisan- 
terie, dt^clarant  que  l'Évan^^ile  était  une 
fable  mal  imaginée,  bonne  sans  doute 
pour  des  femmes  et  des  esclaves ,  mais  à 
jamais  indigne  de  la  créance  d  un  homme 
instruit.  Particulièrement  de  cette  classe 
d'hommes. venait  l'objection,  qu'une  reli 
gion  ne  pouvait  être  vraie  ,  dont  les  dis- 
ciples menaient  une  vie  misérable  ;  qu'un 
Dieu  qui  ne  protégeait  point  ses  adora- 
teurs contre  les  durs  supplices  et  une 
mort  cruelle,  devait  être  ou  impuissant 
ou  injuste.  Objection  tout  à-fait  conforme 
au  génie  païen  .  lequel  rapportait  tout  à 
l'existence  terrestre,  et  n'avait  d'autre 
mesure  pour  1  s  faveurs  des  dieux  que  le 
bien-être,  la  richesse  et  le  bonheur  de  la 
vie  présente.  De  là  cette  remarque  d'A- 
ristole  ,  que  les  heureux  pratiquaient  le 
culte  avec  plus  de  zèle  que  ceux  qui 
étaient  dans  le  malheur. 

La  foule  des  prêtres  p  ïens .  tous  ceux 
qui  vivaient  ou  profitaient  des  temples, 
des  sacrifices  et  des  fêtes,  étaient  les  en- 
nemis-nés des  chrétiens  ;  et  l'influence 
don'  ils  disposaient  encore  sur  le  peuple, 
ils  l'employaient  tout  entière  à  exciter  sa 
rage  contre  les  fidèles  et  leurs  ministres. 
Une  animositf^  pareille  se  montrait  chez 
ceux  qui  avaient  spécialement  à  cœur  la 
conservation  des  mystères  paiens;  et  à 
Athènes,  les  présidons  des  Eleusinies  éta- 
blirent en  conséquence  qu'il  serait  crié  à 
haute  voix  au  commencement  de  la  so- 
U^unili'  :  Si  un  athée,  un  épicurien,  ou  un 
chrétien  se  trouve  ici,  qu'il  s'éloigne/  Ye 
naient  ensuite  ceux  pour  lesquels  les 
goûts  favoris  de  cette  époque ,  la  magie 
et  la  divination,  étaient  un  objet  de  corn- 


452  SUR  L'ÉTABLISSEMENT 

merce,  les  enchanteurs,  les  devins,  les 
augures,  les  astrologues  et  les  nécromans. 
Dès  les  temps  du  magicien  Simon ,  ces 
hommes  avaient  reconnu  dans  les  chré- 
tiens leurs  plus  dangereux  adversaires; 
c'étaient  les  suites  de  l'inimitié  établie 
entre  le  serpent  et  la  semence  de  la 
femme.  La  simple  présence  d'un  fidèle 
agissait  comme  un  obstacle  sur  leurs 
opérations  ;  et  lorsqu'ils  avaient  du  cré- 
dit auprès  des  masses,  ou  auprès  d'indi- 
vidus puissans  ,  ils  s'en  servaient  pour 
nuire  aux  chrétiens.  Le  chef  des  mages 
d'Egypte ,  qui  initia  Valérien  à  d'horri- 
bles mystères,  et  le  poussa  à  fouiller  dans 
les  entrailles  d'enfans  nouveau-nés,  dé- 
termina ce  même  empereur,  précédem- 
ment si  favorable  aux  chrétiens,  à  les 
persécuter  de  la  manière  la  plus  cruelle , 
parce  qu'ils  arrêtaient  l'effet  de  ses  af- 
freux enchantemens  (1). 

Enfin,  les  philosophes  païens  des  di- 
verses écoles  étaient  tout-à-fait  hostiles 
au  Christianisme.  Les  plus  acharnés,  par 
un  effet  de  leurs  doctrines  et  de  leur 
genre  de  vie,  devaient  être  les  épicu- 
riens, les  cyniques,  les  stoïciens  ;  et  si, 
parmi  les  hommes  cultivant  la  philoso- 
phie ,  quelques  uns  embrassaient  la  re- 
ligion chrétienne,  il  était  très  rare  qu'ils 
eussent  appartenu  à  l'une  de  ces  sectes. 
Ceux-là  môme  qui  méprisaient  le  poly- 
théisme et  ses  formes  plus  multipliées, 
n'étaient  pas  en  général,  pour  cela,  plus 
rapprochés  du  Christianisme  ,  dans  le- 
quel ils  ne  voulaient  voir  qu'une  autre 
espèce  de  superstition.  D'ailleurs,  à  cette 
époque,  la  pureté  des  mœurs,  la  modes- 
tie et  la  gravité  religieuse,  n'étaient  nulle 
part  moins  faciles  à  trouver  que  dans  le 
cercle  des  écoles  philosophiques.  Vers 
la  fin  du  deuxième  siècle  et  dans  le  troi- 
sième ,    les  principal-'s  sectes  de  philo 
Sophie  païenne,  devenues  surannées,  se 
dissolvaient  peu  à  peu.  Aussi   ne  pou- 
vaient-elles, comme  assoiiatioii,  causer 
que  peu  de  dommage  au  Christianisme, 
qui  marchait  toujours  en  avant  avec  la 
pleine  vigueur  de  la  jeunesse. 

(I)  Dionyg.  Alex.,  ap.  Euseb.,  vu,  10. 11  ajouK;  : 
«   Kai  -fap  tti'.  xai  T.oav  (ci  Xsionavot  )  irapwvxe; 

«  [Aivoi,  ^iao)«Jaaai  toi;  twv  àXfr/ifiwv  ^atiiovwv 
«  {7vi€o'j>.aî.  » 


DU  CHRISTIANISME, 

Il  se  développa,  en  revanche,  dans  ces 
temps  postérieurs,  une  autre  école,  qui, 
dès  le  commencement,  s'annonça  comme 
une  réforme  et  comme  un  étai  de  la  vieille 
foi  ainsi  que  du  vieux  culte  du  paganis- 
me, par  conséquent  dès  lors  aussi  com- 
me une  enneaiie  de  la  nouvelle  religion. 
C'était  l'école  néoplatonicienne,  dont  les 
fondateurs  furent  Ammonius  Saccas  et 
Plotin  ,  et  qui  ,  dans  la  sviite,  eut  pour 
représentans  les  plus  remarquables  Por- 
phyre, Amélius  et  Jamblique.  Leur  doc- 
trine était  la  dernière,,  et,  sous  beaucoup 
de  rapports,  la  meilleure  production  du 
paganisme  efsayant  une  lutte  suprême  ■ 
c'était  en  même  temps  l'effort  d'une  so- 
ciété qui  reconnaissait,  du  moins  en  par- 
tie, ses  propres  défauts,  et  cherchait  à 
se  purifier,  à  se  régénérer.  Les  théories 
des  philosophes  et  la  religion  du  peuple, 
jusqu'alors   séparées  et   intérieurement 
inconciliables,  devaient  se  fondre  dans 
une  unité  harmonieuse  ,  pour  se  prêter 
un  mutuel  appui  et  gagner  par  là  une  vie 
nouvelle.  En  conséquence,  les  néoplato- 
niciens cherchèrent  à  lier  aux  concep- 
tions orientales  les  divers  systèmes  phi- 
losophiques, particulièrement  ceux  de 
Platon,  de  Pythagore  et  d'Aristoie,  pour 
en  former  un  ensemble  et  élever  ainsi  un 
édifice  de  vérité  absolue,  où  chacun  pût  se 
réfugier.  Procédant  de  la  même  manière 
par  rapport  aux  cultes  particuliers  de 
l'Orient  et  de  l'Occident  ,  ils  les  présen- 
taient comme  un  seul  et  même  tout , 
manifesté  sous  des  formes  diverses ,   les- 
quelles avaient  pour  base  ,  quant  à  l'es- 
sentiel, la  même  foi  véritable.  «Car,  di- 
te saient-ils  ,  chaque  hommage  ,  chaque 
«  adoration  que  les  hommes  rendent  aux 
«  êtres  supérieurs  ,   se   rapportent  aux 
«  héros  et  aux  démons,  autrement appe- 
«  lés  dieux,  mais  toujours,  en  définitive, 
«  au  seul  Dieu  suprême  ,  auteur  de  tous 
«  les  êtres.  Ces  démons  et  dieux  étaient 
«  les  chefs  et  les  génies  des  différentes 
■  parties  de  l'univers,  des  élémens  et  des 
«  forces  du  monde  ,  des  peuples  ,   des 
«  pays  et  des  villes  (I)  ;  et  pour  obtenir 
«  et  conserver  leur  faveur,  il  fallait  les 
«  honorer  d'après  les  anciens  préceptes 
«  et  usages.  »  Par  là  même  ,  les  néopla- 
toniciens furent  nécessairement  les  ad- 


PAR  LABBÉ  DOELLINGER. 


453 


versaires  du  Christianisme,  dont  le  carac- 
tère exclusif  et  l'hostilité  à  mort  contre 
tous  les  autres  cultes,   formait  une  op- 
position tranchée  avec   leur  doctrine  ; 
et  comme  le   temps  où  ils  florissaient 
se  trouvait  être  précisément  celui   où 
l'Evangile    faisait   les   progrès  les  plus 
sensibles  ,  et  où  il  avait  déjà  causé  au 
polythéisme  un   échec    irréparable,  ils 
s'appliquèrent  plus  que  tous  les  autres  à 
protéger  l'ancien  culte  et  à  opposer  au 
nouvpau  des  barrières.  Toutefois  ,  ils  ne 
voulaient  nullement  conserver  ni  défen- 
dre le  paganisme  dans  l'état  de  dégéné- 
ration et  d'avilissement  où  il  était  tombé. 
Leur  idéal  était  un  polythéisme  épuré  , 
anobli,  spiritualisé,  et  la  réalisation  de 
cet  idéal  le  but  qu'ils  se  proposaient.  Or, 
tandis  que,  d'une  part,   ils  relevaient 
d'anciennes  vérités  de  la  tradition  pri- 
mitive ,  et  les  purifiaient  des  erreurs  et 
des  altérations  qui  s'y  étaient  mêlées  , 
ils  s'appropriaient  ,  d'autre  part ,  plu- 
sieursdoctrinesde  ce  Christianisme  d'ail- 
leurs si  haï,  et  ils  entreprenaient  la  res- 
tauration du  paganisme  à  la  clarté  de  la 
lumière  qui  rayonnait  dans  l'Eglise  chré- 
tienne ,  et  dont  ils  étaient  aussi  eux  éclai- 
rés. Cette  mise  à  profit  des  vérités  évan- 
géiiques  s'explique  facilement,   s'il  est 
vrai  que  deux  d'entre  eux ,  Ammon  et 
Porphyre  ,  furent  eux  -  mêmes  d'abord 
membres  de  l'Eglise.  Il  est  notoire,  du 
reste  ,  que  les  chefs  de  cette  école  reçu- 
rent des  leçons   de  maîtres  chrétiens  ; 
leurs  écrits  portent  les  traces  d'une  con- 
naissance réelle  de  l'Ecriture-Sainte,  et 
en  général ,  à  cette  époque,  le  Christia- 
nisme était  devenu  dans  le  monde  intel- 
lectuel une  puissance  du  premier  rang  , 
dont  ses  ennemis ,  même  les  plus  décla- 
rés, ne  pouvaient  plus  éviter  l'influence. 
De  même  donc  que  plus  tard  l'empereur 
Julien,  égalementdisciple  de  cette  école, 
chercha  à  soutenir,  par  l'emprunt  d'in- 
stitutions chrétiennes,  l'édifice  croulant 
du  polythéisme,  de  même,  au  troisième 
siècle  ,  les  philosophes  dont  nous  par- 
lons essayèrent,  avec  des  principes  chré- 
tiens j  de  délivrer  le  polythéisme  de  ses 
plus  mauvaises  parties  et  de  couvrir  la 
nudité  de  sa  doctrine.  Ce  n'est  pas  seu- 
lement dans  les  termes  (1)  que  se  mani- 

(1)  Rien  de  plus  commun  ,  chez  les  néoplatoni- 


feste  cet  accord  ou  cette  imitation,  mais 
aussi  dans  les  dogmes  les  plus  iroportans. 
Il  est  évident  que  la  doctrine  néoplato- 
nicienne des  trois  hypostases  en  Dieu  ne 
serait  point  venue  au  jour  sans  la  doc- 
trine de  la  Trinité  chrétienne  ;  et  si  les 
philosophes  d'Alexandrie  la  développè- 
rent d'une  manière  très  divers'i,  souvent 
même  très  obscure,  c'était  un  effet  na- 
turel ,  partie  du  désaccord  où  ils  tom- 
baient en  se  servant  du  dogme  chrétien 
seulement  comme  de  point  de  départ, 
et  en  voulant  l'arranger  ensuite  à  leur 
manière,  partie  aussi  des  erreurs  pan- 
théistiques  dont  ils  ne  pouvaient  tout-à- 
fait  se  débarrasser  (t).  La  doctrine  des 
dieux  inférieurs  ,  de  leur  sphère  d'acti- 
vité et  de  leurs  rapports  avec  le  Dieu  su- 
prême, s'approchait  du  dogme  chrétien 
des  anges.  Non  moins  visible  est  l'in- 
fluence du  Christianisme  sur  la  morale 
plus  pure  et  plus  grave  des  néoplatoni- 
ciens. Dans  leurs  idées  touchant  la  puri- 

ciens,  que  les  expressions  de  crwTTip ,  àv*)ca'.vw<Tt; , 
7vaXt-j-^evs(7ia  ,  ç)WTicru.o;  ,  inconnues  aux  philosophes 
d'un  âge  anlérieur.  Ils  employaient  le  mot  àyyeXoç 
dans  le  sens  chrétien.  Les  parallèles  des  écrits  de 
Porphyre  et  du  Nouveau-Testament ,  que  Ulroann  a 
insérés  dans  le  deuxième  cahier  de  ses  Etudes  et 
critiques  théologiques  de  1832  ,  prouvent  ceci  très 
en  détail.  Voyez  aussi  Moshemii  dissertalio  de  stu- 
dio Ethnicorum  Christianos  imitandi ,  parmi  ses 
dissertai  ions  diverses  sur  l'hisloire  ecclésiastique  , 
Aitona  1733,  p.  339  et  suiv. 

(l)  Amélius,  disciple  de  Plolin  ,  en  appelle  dans 
son  exposition  de  la  doctrine  du  Logos  à  l'Évangile 
de  saint  Jean  :  «  Kai  cùto;  àpa  r.v  o  Xo-j'o; ,  jcaô'  ôv 
aût  ov-a  Ta  -^Ev&asva  è-ytvïTO  ,  û;  àv  xai  i  Hoa- 
xXstTo;  à^iUCTSiE,  xa'.  'tn  Ai'  ôv  é  ^ap^^po?  àc^w.  ev  -nri 
TYiç  «px^î  TX^Et  TS  xai  à^ta  xaGcUTyifiOTa  irpo;  ©egv 
etvoci,  xai  0EÛV  etvai.  (Apud  Euseb.,  Prœpar.  evang., 
XI ,  19  ,  pag.  S40  ,  éd.  Colon.)  Le  barbare  ,  c'est 
Jean  ,  comme  le  remarque  Eusèbe.  Saint  .Vugustio 
fait  aussi  ressortir  plusieurs  fois  (par  exemple,  Conf,, 
7,  10;  de  civ.  Dei ,  10,  29),  que  chez  les  platoni- 
ciens on  trouve  bien  la  doctrine  du  divin  Logos,  fils 
du  Père  ,  mais  point  celle  de  son  Incarnation.  L'in- 
fluence de  la  doctrine  chrétienne  du  Logos  se  mon- 
tre encore  d'une  manière  frappante  dans  le  discours 
du  rhéteur  Aristide,  sur  la  déesse  Aihènê  (Minerve), 
où  il  transporte  à  celte  divinité  tous  les  attributs  par 
lesquels  les  chrétiens  désignent  le  Fils  de  Dieu.  Ainsi, 
il  dit  qu'elle  est  engendrée  de  la  nature  de  Zeus  lui- 
même,  que  Zeus  n'a  rien  fait  sans  elle  ,  qu'elle  est 
assise  à  la  droite  du  Père  ,  qu'elle  est  plus  grand* 
que  tous  les  angeg,  etc.,  etc. 


45  i 


LE  CHRIST  DEV 


Qcation  et  la  relévation  des  âmes  déchues, 
le  détachement  des  sens  ,  le  crucifiement 
des  affections  et  des  passions,  l'élément 
chrétien  se  laisse  très  bien  distinguer 
des  erreurs  qui  y  sont  mêlées. 

L'essai  de  réforme  du  polythéisme  par 
les  néoplatoniciens  ,  consistait  à  présen- 
ter au  sujet  des  dieux,  une  doctrine  plus 
digne  ,  à  donner  aux  mythes  une  signiti- 
cstion  allégorique  ,  à  chercher  dans  les 
cérémonies  et  les  actes  du  ciil:e  un  sens 
moral  ou  des  souvenirs  capables  de  por- 
ter l'âme  à  la  piété,  et  à  rejeter  de  la 
théologie  païenne  beaucoup  d'idées  an- 
tropopathiques  concernant  les  rapports 


ANT  LE  SIÈCLE, 

des  dieux  avec  les  hommes,  lis  voulaient 
aussi  abolir  les  sacrifices  d'animaux,  di- 
sant que  les  dieux  délestaient ,  comme 
une  œuvre  impure  ,  qu'on  égorgeât ,  dé- 
coupât et  brûlât  ces  pauvres  bêtes.  Mais 
en  même  temps  ils  formulaient  une  théo- 
rie des  apparitions  des  dieux,  déclaraient 
la  magie  pour  la  plus  divine  des  sciences , 
et  ils  enseignaient  et  défendaient  la  théur- 
gie,  ou  l'art  de  gagner,  par  de  mystérieux 
moyens  ,  les  dieux  inférieurs  liés  à  la 
matière. 

(Traduit  de  l'allemand  par  M.  Léon  Bobé,  pro- 
fesseur d'iiistoire  au  Collège  de  Juilly.) 


LE  CHRJST  DEVANT  LE  SIÈCLE, 


ou    MOUVEAUX    TÉMOIGNAGES    DES    SCIENCES    EN     FAVEUR    DU    CATHOLICISME, 
PAR    ROSELLV     DE    LORGUES    (l). 


Il  y  a  des  hommes  qui  soutiennent  en- 
core que  l'éloquence  et  la  poésie  sont 
des  exercices  destinés  seulement  à  amu- 
ser l'imagination  ;  ils  vont  disant  que  la 
poésie  est  une  forme  indépendante  de 
toute  pensée  moralisante.  Lorsque  le 
poète  parvient  à  plaire ,  nul  n'a  le  droit 
de  lui  demander  compte  du  but  de  son 
œuvre.  C'est  une  idée  comme  une  autre, 
assez  folle,  assez  superhcielle  surtout  j 
mais  le  comble  de  Tétrangeté  est  que  ces 
mêmes  hommes ,  s'ils  font  quoi  que  ce 
soit,  roman  ou  drame,  sont  très  em- 
pressés d'orner  leurs  ouvrages  d'une  pré 
facH  qui  annonce  un  but  social,  une  haute 
mission  humanitaire ,  mot  consacré  que 
les  puristes  seuls  remarquent  encore. 
Ainsi  ,  vous  nous  ditfs  que  nous  avons 
tort  de  faire  de  l'art  un  missionnaire  ; 
que  ses  in-piralions  ne  sauraient  dépen- 
dre des  besoins  du  monde  ;  que  le  beau 
est  parfaitement  étranger  au  vrai  j  et 
votre  instinct  se  révoltant  contre  vos  so 
pbismes,  dès  que  vous  avez  produit  le 
moindre  opu'cule,  vous  vous  écri»  z  :  Je 
sais  que  le  tln^âlre  ou  le  roman  a  une 
grande  mission  à  remplir  !  Etonnante 
inconséquence;  car,  en  vérité,  vos  dra- 
mes et  vos  romans  remplissent  le  plus 


souvent  une  mission  sociale  dont  vous 
avez  bien  tort  de  vous  vanter. 

Pourquoi  les  hommes  dont  le  nom  a  le 
plus  retenti ,  se  plaignent-ils  si  souvent 
du  siècle  ?  Aussitôt  que  quelque  bruit 
s'est  attaché  aux  pas  d'un  écrivain ,  il 
rêve  des  destinées  solitaires  au  milieu  de 
ses  semblables. 

Il  a  sans  cesse  devant  les  yeux  les  quel- 
ques grandes  figures  qui  dominent  l'his- 
toire, et  s'il  n'arrive  pas  à  cette  hauteur, 
il  se  dit  malheureux  et  méconnu  :  il  ne 
sort  plus  de  Paris,  s'entoure  de  quelques 
jeunes  étourdis  tout  honorés  du  reflet 
glorieux  que  projette  sur  leurs  insii»ni- 
liantes  personnes  l'homme  que  le  succès 
a  couronné.  Là  ,  il  savoure  cet  encens 
ridicule,  s'imaginant  que  la  France,  que 
lEurope,  que  le  monde  s'agenouillent 
comme  ses  courtisans.  Puis  s'il  vient  à 
sortir  de  ce  cercle,  s'il  se  trouve  un  jour 
fn  contact  avec  le  vrai  public  ,  il  se  ré- 
volie  contre  ces  bourgeois  qui  ont  la 
sotiise  de  le  voir  tel  qu'il  est.  Il  renonce 
à  écrire  pour  des  ingrats  ,  et  la  paresse 
venant  en  aide  à  ce  risiblc orgueil,  voilà 
un  homme  découragé  ,  et  qui  va  mourir 
en  rêvant  sur  son  divan  de  velours  qu'il 
est  quelque  nouvel  Homère  demandant 


(I)  D«nxicme  édition  ,  1  ▼ol.  in-a'  h  in-l2;  chei  Hivert,  quai  4e^  AMil^SHj^;?!  ^^\ 


PAR  M.  ROSELLY  DE  LORGDES. 


455 


le  pain  de  l'aumône  ,  et  mourant  martyr 
de  la  gloire  et  de  la  poésie. 

Il  est  encore  des  hommes  qui  se  lais- 
sent aller  à  un  autre  genre  de  désespoir, 
ce  sont  les  croyans  paresseux  et  moroses  ; 
ils  conservent  au  fond  de  leurs  âmes  les 
saintes  idées  que  Dieu  a  révélées  au  genre 
humain,  mais  ils  dést^spèreul  du  siècle. 
A  quoi  bon  travailler?  disent-ils  :  on  ne 
peut  rien  faire.  Dieu ,  d'ailleurs  ,  n'a  pas 
besoin  de  nous.  Ces  hommes  sont  faibles 
et  ne  voient  pas  loin  :  ils  sVffraient  lors- 
que leurs  efforts  ne  se  réalisent  pas  im- 
médiatement dans  la  société.  Comme  si 
les  phases  morales  de  la  vie  des  nations 
passaient  avec  la  vivacité  d'une  scène 
dramatique.  Il  importe  de  rappeler  sou- 
vent une  idée  saine,  parce  qu'el'e  est 
vraie,  c'est  q'ie  chacun  de  nous  a  des  de- 
voirs à  remplir  dans  ce  monde  ,  les  uns 
dans  un  cercle  étendu  ,  les  autres  autour 
d'eux  et  n'opérant  que  sur  quelques  êtres, 
mais  tous  tenant  leur  place  dans  la  grande 
harmonie  universelle.  Il  y  a  une  faiblesse 
bien  coupable  et  une  étrange  petitesse 
d'âme  à  négliger  les  devoirs  que  Dieu  a 
misa  notre  portée  pour  courir  après  des 
ombres  qui  fuient  sans  cesse.  Travaillons 
et  aimons,  et  le  bien  se  fera,  immense 
dans  ses  résultats  définitifs ,  quoique  ses 
effets  présens  soient  peu  visibles  encore. 

L'auteur  du  Christ  devant  le  siècle  j 
M.  Roselly  de  Lorgnes,  est  du  petit  nom- 
bre de  ces  hommes  d'amour,  qui  regar- 
dent l'avenir  avec  confiance ,  parce  qu'ils 
ne  demandent  au  présent  que  ce  qu'il 
peut  donner.  Dans  sa  rare  modestie,  il 
s'éionne  du  succès  de  son  œuvre,  et  l'at- 
tribue à  la  sainte  cause  qu'il  plaide  :  il 
est  juste  de  l'atlribuer  aussi  aux  lec- 
tures que  ce  volume  a  nécessi  ées,  aux 
nombreux  documens  qu'il  renferme  ,  à 
la  méthode  lucide  avec  laquelle  ils  sont 
présentés.  C'est  à  nos  yeux  un  précieux 
résumé  de  ce  que  les  sciences  j)h\siques 
et  morales  ont  enseigné  en  faveur  du 
catholicisme,  surtout  des  dérouverles  les 
plus  récentes,  qui  ont  r»^jelé  si  loin  les 
rêveries  fantastiques  des  Dupuis  et  des 
Volney.  Le  public  a  jugé  couime  nous 


nétré  les  profondeurs  secrètPs  de  la  na. 
ture  ,  tandis  qu'ils  n'avaient  aperçu  que 
des  surfaces,  se  mirent  à  crier,  il  y  a 
moins  d'un  siècle,  que  les  récits  de  Moïse 
étaient  menteurs  ,  que  la  science  def 
temps  nouveaux  se  révoltait  contre  la 
science  antique,  et  que  les  nations  avaient 
vénéré  ties  absurdités  durant  de  longs 
siècles.  Posant  des  bornes  à  la  touter 
puissance  de  Dieu  ,  ils  soutenafent  que 
l'espace  des  six  jours  n'avait  pu  suffire  à 
la  création  du  monde,  que  le  Déluge 
universel  était  une  image  fabuleuse,  que 
les  tables  astronomiq  'es  des  nations  le 
p  us  ancifinnement  civilisées  contredi- 
saient formellement  l'âge  que  la  Bible 
donne  à  totre  globe.  Ce,  fut  pendant  un 
demi-siècle  un  risible  triomphe  de  l'i- 
gnor<  nce  superbe.  On  était  tout  joyeux 
de  ces  misérables  découvertes  ;  on  riait 
au  nez  des  croyans  qui  se  cachaient  dans 
l'ombre  pour  adorer  leur  Dieu  méconnu. 

Api  es  ces  jours  de  désordres,  nous 
avons  assisté  à  un  magnifique  spectacle. 
Des  sarans  ont  examiné  les  livres  de  la 
fausse  science,  et 'ils  ont  été  frappés  de 
leur  outrecuidance  et  de  leur  ignorante 
frivolité.  I!s  se  sont  cachés  long-temps 
dans  les  déserts  ,  souffrant  le  chaud  et 
le  froid,  la  faim  et  la  soif;  ils  ont  vu 
leurs  cheveux  blanchir  sur  les  livres  sa- 
crés du  berceau  du  monde.  Plusieurs 
d'entre  eux  n'étaient  pas  guidés  par  notre 
foi  sainte  ,  mais  seulement  par  le  noble 
enthousiasme  de  la  science ,  par  la  pas- 
sion de  la  vérité.  Après  un  long  com- 
merce solitaire  avec  la  nature,  qu'ils 
interrogeaient  nuit  et  jour ,  après  de  vas- 
les  recherches  dans  le  ciel  et  sur  la  terre, 
le  ciel  et  la  terre  ont  répondu  Dieu  ,  et 
les  savans  se  rorit  prosternés,  parce  qu'ils 
ont  trouvé  'a  foi  dans  la  science  ! 

L'ouvrage  de  M.  Roselly  résume  parfai- 
temoni  celle  dernière  renaissance  rcien- 
tiiique  :  il  en  donne  une  idée  suffisante 
aux  hommes  du  monde;  il  indique  aux 
curi-'iises  recherches  des  hommes  stu- 
dieux les  sources  où  ils  peuvent  puiser 
ces  ina;  préciables  trésors;  il  rappelle  la 
si  gulière  méprise  des  demi-savans  sur  le 


puisqu'au  milieu  de  la  .tagtution  com-  mot  yom  (jour),  qui  ne  signifie  pas  Tes 

merciale  des  dernières  ann  es ,  deux  édi-  pace  comp^  is  enli  e  l'aurore  et  le  coucher 

tions  se  sont  vendues  rapidement,  malgré  du  soleil,  i  La  langue  hébraïque  l'emploie 

la  contrefaçon  belge.  S'uvenl  pour  un  temps  quelconque  in- 

Des  Qrgueilleux  qui  croyaient  avoir  pé-  déterminé.  Moïse  ne  pouvait  appeler  jour 


456 

dans  notre  accpption  usuelle  des  épo- 
ques où  les  astres  lumineux  n'élaient  pas 
encore.  Le  soleil  n'exista  qu'au  quatrième 
des  jours  mentionnés.  D'ailleurs  ,  la  Ge- 
nèse emploie  aussi  le  même  mot  jour 
pour  tout  le  temps  où  le  Seigneur  Dieu 
fit  le  ciel  et  la  terre(l).  >  M.  Roselly  conti- 
nue celte  discussion  ,  appuyé  sur  les  au- 
torités imposantes  dans  les  sciences  de 
FérussHC  ,  Bailly,  Bertrand,  Bi^rzf^lius. 
Ces  quelques  pages  suffiront  à  tout  hom- 
me de  bonne  foi  pour  apprécier  la  frivo- 
lité de  l'objection  contre  les  --ix  jours. 

C'est  avec  la  puissante  parole  de  Cuvier 
que  M.  Roseily  réfute  les  adversaires  de 
runiversalitf^  du  Déluge:  il  s'arrête  long- 
temps devant  les  objections  astronomi- 
ques qui  ont  fait  tant  de  bruit  au  com- 
mencement de  ce  siècle.  <  En  1821.  dit-il, 
dans  une  séance  de  l'Académie  des  scien- 
ces, M.  de  Paravey  renversa  la  théorie 
des  Dupuis,  Yolney  et  Fourrier.  Ce  der- 
nier présent  fut  ieilemenî;  serré  par  les 
motifs  de  M.  de  Paravey.  qu'il  l'autorisa 
à  publier  que  dans  sa  lettre  à  Berthollit. 
citée  par  le  célèbre  Lalande .  on  lui  avait 
fait  parler  d'une  antiquité  à  laquelle  il 
n'avait  jamais  cru.  Les  conclusions  de 
M.  de  Paravey  f!)rent  admises  au  nom  de 
r  académie  des  sciences,  par  MM.  Delam- 
bre,  Ampère  et  Cuvier.  Ces  résultats 
positifs  et  mathématiques,  obtenus  par 
M.  de  Paravey,  quelques  années  après 
M.  rhampo'lion  les  confirma  au  moyen 
des  hiéroglyphes.  » 

«  Outre  le  Zodiaque  de  Den^^érah  ,  il 
était  bruit  du  Zodiaque  dËstié  (l'ancienne 
Lalopolis)  :  on  disait  même  ce  dernier 
plus  aricien.  M.  Champollion  a  lu  la  date 
du  Zodiaque  d'Esné;  le  nom  d'Antonin- 
le-Pieux  y  est  écrit.  Ainsi  donc  ,  ils  sont 
tous  les  deux  p-^stérieursà  l'élabliisemcnt 
de  notre  religion.  » 

M.  Ros^-lly  de  Lorgnes  réunit  dans  ce 
chap'tre  toutes  les  preuve-,  de  la  vérité 
chfonologique  d"s  livres  de  Moïse  ,  pui- 
sées dans  les  écrits  de  de  Paravey ,  de 
Delambre,  de  Klaprolh  ,  de  Cuvier,  de 
Bentley,  de  Guignes,  de  Champollion- 
Figeacet  autres.  Ce  résumé  se  lit  avec  un 
vif  intérêt. 

].,es  bornes  de  cet  article  ne  nous  per- 
mettent pas  de  suivre  M.  l'.oselly  dans 


LE  CHRIST  DEVANT  LE  SIÈCLE, 

tous  les  détails  de  son  œuvre  :  il  termine 
la  partie  qui  renferme  les  preuves  scien- 
tifiques de  la  vérité  chrétienne  par  ces 
paroles  de  Benjamin  Constant.  J'aime  à 
les  citer,  parce  que  les  incrédules  ne  re- 
jetteront pas  cette  autorité  aussi  facile- 
ment que  celle  d'un  prêtre  ou  d'un  écri- 
vain catholique. 

«  Les  auteurs  du  dix -huitième  siècle 
qui  ont  traité  les  livres  saints  des  Hé- 
breux avec  un  mépris  mêlé  de  fureur, 
dit  l'éloquent  tribun  .  jugeaient  l'anti- 
quité d'une  manière  misérablement  su- 
perficielle .  et  les  Juifs  sont  de  toutes  les 
nations  celle  dont  ils  ont  le  plus  mal 
connu  le  génie,  le  caractère  et  les  insti- 
tutions religieuses.  Pour  s'égayer  avec 
Voltaire  aux  dép^^ns  d'Ezéchiel  ou  de  la 
Genèse ,  il  faut  réunir  deux  choses  qui 
rendent  cette  gaîté  assez  triste  :  la  plus 
profonde  ignorance  et  la  frivolité  la  plus 
déplorable  (1).  » 

Si  plus  d'espace  nous  était  donné,  nous 
examinerions  les  pages  où  l'auteur  es- 
quisse rapidement  les  preuves  historiques 
du  Christianisme.  Nous  soulignerions  çà 
et  16  des  phrases  qui  trahissent  un  travail 
précipité.  L'écrivain  les  fera  disparaître 
dans  une  troisième  édition  qui  ne  se  fera 
pas  longtemps  attendre. 

Le  Christ  devant  le  siècle  est  un  livre 
plein  de  consolantes  espérances.  «Avant 
la  fin  de  notre  ère,  dit  l'auteur,  le  prin- 
cipe chrétieti  pénétrant  î'âtre  domesti- 
que, atira  abaissé  Tailure  hautaine  de 
l'aristocratie,  apaisé  l'irritation  des  clas- 
ses inféiieiu'cs  si  impatientes  de  la  mé- 
diocrité, de  la  subordination,  introduit 
des  relations  de  bienveillance  entre  les 
différentes  conditions,  en  un  mot,  chan- 
gé les  mœurs.  ».... 

Nous  citerons  encore  avec  amour  l'in- 
génieuse p3ge  qui  termine  l'ouvrage. 

j  Quand  Tibère  eut  pris  lecture  de 
l'inique  jugement  exécuté  sur  le  juif  Jésus 
de  Nazareth  ,  si  quelque  affranchi ,  fami- 
lier du  sombr.;  empereur  ,  soudain  doué 
d'une  vue  prophétique  ,  eût  pu  lui  dire  : 
«  Le  ciel  et  \x  terre  passeront ,  ô  Augus- 
te !  mais  la  parole  de  ce  pauvre  Juif  que 
tu  reconnais  innocent,  subsistera  dans 
les  siècles.  L'inf.lme  gibet  sur  lequel  il 
expira  ,   devenu  un  signe  d'honneur  et 


(1)  Clirisl  devant  le  siècle ,  p.  Ul. 


(i)  Do  la  Religion ,  t.  iv,  cb.  ii. 


M.  RAYMOND  THOMASSY. 


4S7 


de  noblesse,  le  trophée  de  l'immorlfilité 
conquise  ,  de  raffranchis<.ement  univer- 
sel, sera  arboré  aux  extrémités  de  l'orbe 
habitable.  Désormais  plus  de  victimes  au 
Capilole,  d'encens  à  ton  divin  aïeul  ;  plus 
de  Cirque  où,  pour  distraire  tes  ennuis, 
s'égorgent  des  armées.  Les  pauvres  qu'on 
expulse  de  la  cité  ,  les  esclaves  infirmes 
qu'on  expose  aux  loups  sur  les  tombeaux 
des  chemins,  seront  recueillis  et  conso- 
lés par  les  filles  de  ces  matrones  qui,  se 
ruant  aujourd'hui  à  l'amphithéâtre,  bat- 
tent des  mains  à  la  cliute  du  gladiateur 
immolé. 

«  Dans  ces  Gaules  auxquel'es  ta  clé- 
mence permet  de  vivre  ,  le  jour  viendra 
où  César  lui-même  ne  pourra  de  son 
sccp're  meurtrir  un  front  ,  abattre  une 
léte  que  n'a  pas  frappée  la  loi  ,  pr^n  Ire 
un  as  au  peuple  saiis  que  !e  peuple  l'ait 
librement  consenti.  —  Où  il  sera  forcé 
d'ê're  humain,  juste  et  affcsble  ;  où  ses 
vices,  ses  passions  ne  pourront  du  moins 
nuire  à  aucun  ;  où  prolétaires  et  prati- 
ciens seront  de  niveau  dans  le  temple  de 
la  Justice  j  car  le  juif  Jésus  (de  condition 


vile)  app  lie  à  la  dignité  de  la  per- 
sonne les  cliens  ,  les  ombres  ,  les  étran- 
gers ,  les  barbares,  tout  homme  vivant 
sur  la  ferre.  —  Et  tout  homme  comptera 
pour  citoyen  romain.  Et  les  st^nateurs  , 
les  princes  ,  les  rois  des  nations  seront 
convaincus  que  le  dernier  Gétulien  en- 
chaîné au  pied,  défiguré  par  le  fer  chaud, 
cassé  par  l'âge,  et  qu'on  échange  contre 
un  porc  ,  est  ton  frère  et  ton  égal  ,  su- 
blime empereur  !  » 

«  Comment  aurait  répondu  le  tyran  ? 
—  Sans  doute  en  appelant  un  licteur. 

«  Pourtant  ces  choses  se  sont  réalisées, 
et  pourtant  ces  choses  semblaient  alors 
bien  autrement  impossibles  qiîe  celles 
qu'il  nous  reste  à  accomplir.  » 

M.  Roselly  de  Lorgnes  tient  une  place 
distingué.!  parmi  ces  hommes  sérieux  qui 
travaillent  avec  confiance,  parce  que  leur 
foi  en  Dieu  est  grande  et  inébranlable. 
Qu'ils  Idi-.sent  passer  toute  la  frivolité 
étincelante  dont  la  nation  s'est  éprise  un 
instant,  l'avenir  est  à  eux  puisqu'il  est  à  la 
vérité,  qui  est  le  Christianisme. 

Amédée  Duquesnel. 


ANALYSE  DU  COURS  PROFESSÉ  A  LA  SORBONNE  PAR  M.  LE 
NORMAND  SUR  L'ORIGINE  DES  CHALDÉENS. 


Le  premier  de  tous  les  problèmes  historiques  est 
celui  de  la  civilisation  babylonienne.  —  Mythe  de 
la  tour  de  Babel.  —  Second  problème  :  celui  de  l'o- 
rigine des  Chaldèens,  —  Hypothèse  contraire  qui 
leur  assigne  une  date  beaucoup  plus  récente.— Pre- 
mières données  du  problème  Ur  Chaldœorum; — au- 
tre mention  des  Chaldèens  dans  le  livre  de  Job.  — 
Rois  Chaldèens  de  Bérose.  —  Les  Casdim  du  texte 
d'Isaie,  divisés  en  deux  branches,  l'une  à  Babylone, 
l'autre  au  pays  d'Aram. — Interprétation  d'Arphaxad 
par  Michaélls.  — Chaldèens  de  Xénophon;  Kalybes 
d'Hérodote  ;  Carduques,  Gordicènes,  Kurdes.  Assi- 
milation de  ces  peuples  divers.  Présomption  de  leur 
commune  origine. — Objection  de  Gésénius.  Divers 
sens  du  texte  d'Isaïe  ;  le  véritable  doit  rèsultPr  d'une 
coupe  de  vers  conforme  au  génie  de  la  poésie  hé- 
braïque. Il  faut  préférer  celui  qui  s'accorde  avec  des 
faits  connus.  Nouvelle  interpréiation  du  texte  d'Isaie 
qui  détruit  l'objeclion  de  Gésénius  contre  l'antiquité 
des  Chaldèens — Examen  du  système  de  cet  auteur. 
Une  partie  des  Chaldèens  a  pu  rester  à  l'état  nomade 
et  l'autre  choisir  dès  l'origine  de  cette  race  les  de- 
meures fixes  et  la  civilisation.  —  Les  Chaldèens  ont 
bien  pu  élre  primitivement  des  Indo-Germains  ;  mais 


ils  sont  devenus  Sémitiques  par  leur  contact  avec  ces 
derniers.  —  La  philologie  ne  peut  résoudre  le  pro- 
blème. Quant  aux  rois  de  Babylone,  ils  n'étaient  la 
plupart  que  des  aventuriers;  et  Nabuchodonosor, in- 
diffèrent aux  doctrines  des  Chaldèens  et  des  Juifs, 
n'a  pu  être  auteur  d'une  réforme  religieuse.  Parenté 
des  prêtres,  et  des  croyances  de  ces  deux  races. 

Le  premier,  le  plus  important  et  aussi 
le  plus  obscur  de  tous  les  problèmes  his- 
toriques, est  celui  de  la  civilisation  ba- 
bylonienne ;  c'est  le  Sphinx  qui  veille  à 
l'entrée  du  temple  ,  et  auquel  on  n'a  pu 
encore  arracher  son  secret.  En  effet,  nul 
historien  n'a  osé  assigner  une  date  à  la 
fondation  de  Babylone  :  tout  ce  qu'on 
peut  cO"jecturer  du  mythe  profond  de 
la  tour  de  Babel  et  de  la  confusion  des 
langues  dont  elle  fut  le  théâtre  ,  c'est 
l'existence  d'une  civilisation  antérieure 
et  gigantesque,  basée  sur  l'unité  de  lan» 
gage,  c'est-à-dire,  sur  la  toute-puissance 


45S 


SDR  L'ORIGINE  DES  CHALDÉENS, 


que  suppose  dans  l'humanité  une  même 
parole  ,  une  pensée  commune  ,  une  vo- 
lonté immense  et  identique  ,  qui  ,  for- 
mant un  invincible  faisceau  de  tous  ses 
membres,  et  communiquant  à  chacun 
le  sentiment  de  la  force  de  tous,  était 
bien  propre  à  leur  donner  l'orgueil  ''t 
l'audace  d'escalader  le  ciel.  D'un  autre 
côté,  si  nous  consultons  et  les  traditiorss 
nationales  de  Pabylone  ,  ft  les  calculs 
de  son  historien  Bérose ,  aussi  dignes  He 
croyance  pour  l'histoire  babylonienne, 
que  les  tables  de  Manélhon  pour  celle  de 
l'Egypte,  ces  nouvelles  n cherches  ne 
diminuent  en  rien  notre  incertitude. 

Une  seconde  question  qui  t'  uche  à  la 
première,  et  qui  participe  de  son  im- 
portance, est  celle  de  l'origine  des  Chal- 
déens.  A  quelle  époque  remonte  leur 
apparition  dans  l'hisioire  ?  Les  uns  la 
font  remonter  à  vingt  siècles  av  .ni  J.  sus- 
Christ,  d'autres  lui  assignent  une  date 
beaucoup  plus  récente.  Celte  seconde 
hypothèse  a  été  soulevée  par  les  parti- 
sans des  origines  indo-germaniques  ,  qui 
prétendent  faire  dériver  de  l'Inde  les  re- 
ligions, les  lois,  la  civilisation  du  mon- 
de entier.  Mais  tout  en  admirant  leur 
talent,  leur  érudition,  leur  patience,  on 
ne  doit  point  oublier  ce  qu'ont  de  peu 
solide  leurs  conjectures  et  leurs  systè- 
mes. Les  faits  qu'ils  ont  rassemblés  con- 
sciencieusement ,  sont  des  résultats  qui 
vivront  toujours  ;  quant  aux  inductions 
qu'ils  ont  cru  pouvoir  en  tirer,  depuis 
long-temps  elles  sont  restées  en  arrière 
des  progrès  de  la  science,  devenue  plus 
coniplèleàmesureqn'on  l'a  plu.s  ét'Hiée. 
Les  premières  données  du  problème 
qui  nous  occupe  ,  se  trouvent  dans  le 
chapitre  xi  de  la  Genèse  .  -uj  il  est  ques- 
tion de  la  ville  de  Ur  en  Chaldée  (  TJr 
Chaldœorum  )  ,  qu'Abraliatn  et  sa  fa- 
mille quittèrent  pour  aller  habiter  la 
terre  de  Chanaan.  Les  Chaid^'ens  sont  de 
nouveau  mentionnés  dans  le  Livre  de 
Job ,  Chaldœi  fccerunl  très  ttinnas  ,  el 
im'eneruiil  camcLos  cl  lulernni  eos  ,  nec 
non  el  pueros  percusserunt  f^ladio  ,  etc. 

Les  Sepllnl^•  offrent  une  autre  ver- 
sion ,  et  au  lieu  d'indiquer  les  Chai 
déens  ,  disent  :  Alias  er/i/iles,  etc.  D  puis 
lors  ,  mille  a"tre  indication  sur  ces  peu 
pies,  ju'qu'ù  l'époque  d'isaïe  ,  (pii  nous 
les  fait  connaili  e  sous  le  nom  de  (Jasdii/i. 


Toutefois ,  n'oublions  pas  qu'un  des  fils 
de  Nachor  ,  frère  d'Abraham  ,  s'appelle 
Casd ,  et  pourrait  bien  être  le  patriar- 
che des  Chaldéens.  C'est  une  présomption 
qui  n'est  pas  à  néglige  r,  et  que  vient  con- 
firmer la  conjecture  de  Michaëlis  sur  le 
nom  d'Arphaxad,  l'un  des  ancêtres  d'A- 
br.  ham.  Li  .avant  orientaliste  le  fait  dé- 
river de  Arpha-Casd  .  qui  signifi  sur 
la  frontière  de  Casd  ou  des  Chaldéens. 
IN'oublions  pas  enfin  que  Bérose  ,  initié 
à  tous  les  secrets  des  origines  babylo- 
niennes comme  prêtre  et  comme  histo- 
rien de  son  pays,  mentionne  les  rois 
chaldéens  avant  les  rois  arabes.  Yoilà 
bi'^n  des  ;  résomptions  pour  établir  l'an- 
tiquité des  Chaldéens.  Mais  où  recon- 
naître la  S!tur<tion  de  Ur  Chaldœorum  ? 
La  marche  de  Nemrod  nous  l'indique  :  il 
occupe  Edesse  et  Nisibe,  voisines  de  Ur. 
Cette  dernière  ville  était  donc  située  sur 
leversant  méridional  des  montagnes  d'Ar- 
ménie. 

Si  l'on  ne  considère  que  les  Casdim  du 
texte  d'Isaïe  .  ces  peuples  paraissent  d'o- 
rigine purement  sémitique  ;  mais  d'après 
le  chapitre  x  .  d'après  lei  noms  de  Casd, 
neveu  d'Abraham  et  d'Arphaxad  (Arpha- 
Casd) ,  voisins  des  Chaldéens,  il  résulte- 
rait qu'un  de  leurs  rameaux  détachés 
serait  allé  s'établir  auprès  d'Elam,  et  un 
autre  en  Assyrie.  Or,  ce  dernier  se  divise 
en  deux  branches,  dont  la  première  des- 
cend sur  l'Arrapachitis  et  de  là  dans  la 
Babylonie  ,  où  elle  fonde  !a  dynas'ie  des 
rois  chaldéens  de  Bérose;  la  seconde, 
sous  la  cond'iite  d'Abraham,  poursuit  la 
route  par  Ur,  traverse  l'Euphrate ,  et  va 
s'établir  au  pays  d'Aram.  Mais  de  l'épo- 
que de  l'arriv*  e  à  celle  du  départ,  l'in- 
tervalle du  temps  est  considérable;  car, 
entre  Arphaxad  ,  frère  d'Aram  .  et  Abra- 
ham ,  on  compte  huit  g'  nérations  pa- 
triarchal  s  :  preuve  donc  que  les  Casdim 
occupèrent  long  temps  le  pays  de  Ur  et 
ses  environs  ,  d'où  le  nom  de  leur  race 
dut  reslf  r  à  cette  centrée  ,  qui  s'appela 
dès  lors  Ur  Clialdœoru/ii.  Ouanl  à  l'in- 
terpri'tat  lori  que  Micliaélisdonneau  nom 
d'Arphaxad  ,  peuple  sf^niitiqne  de  l'Ar- 
rapachitis, la  question  serait  de  savoir 
si  sa  jiouîion  g  ographiqtte  auprès  des 
Chaldéens  doit  le  faire  confondre  avec 
eux  ,  ou  bien  si  la  qualification  de  peu- 
ples   voisins    ne    caractérise  pas  plutôt 


PAR  M.  RAYMOWD  THOMASSY. 


459 


une  distinction  d'origines.  Cette  dernière 
supposition  est  plus  vraisemblable  ;  mais 
peu  importe  la  source  diverse  de  chacun 
de  ces  peuples,  si  leur  voisinage  a  pro- 
duit leur  mélange  et  communiqué  aux 
Chaldéens  le  caractère  et  le  génie  sémi- 
tiques de  la  race  d'Arphaxad. 

Jusqu'ici,  les  notions  du  problème  sem- 
blent claires  ,  précises  et  concordantes; 
et,  à  leur  appui,  nous  pouvons  citer  d'au- 
tres témoignages ,  qui ,  pour  être  plus 
modernes  ,  n'en  ont  pas  moins  une 
certaine  valeur:  c'est  celui  de  Xénophon, 
qui  place  une  race  de  peuples  Chaldéens 
dans  l'Arménie  ;  Strabon  en  fait  aussi 
mention,  mais  pour  les  confondre  avec 
les  Kalybes  ,  nation  riche  en  fer  ,  qu'il 
place  sur  les  bords  du  Pont-Euxin,  et  qui 
offre  une  grande  analogie  avec  les  Car- 
duques  ,  les  Gorduènes  ,  les  Kurdes  , 
noms  divers  qui  n'en  formaient  peut-être 
qu'un  seul  à  leur  origine  ,  et  dont  la  dif- 
férence ne  tient,  sans  doute,  qu'à  la  ma- 
nière dont  les  Grecs  défigurent  les  noms 
étrangers  en  les  faisant  passer  dans  leur 
langue.  Toujours  est-il  que  l'assimilation 
des  Chaldœi,  des  Kurdes,  des  Carduchi 
de  la  Gordyène  est  facile  et  naturelle. 
Celle  des  Casdim  et  Chaldœi  l'est  moins, 
quoique  les  Grecs  l'aient  admise  comme 
également  probable  ;  mais  elle  l'est  assez 
toutefois  pour  nous  autorisera  conclure 
en  faveur  de  la  communauté  d'origine 
de  ces  deux  peuples  ,  dont  l'existence 
serait  quelque  peu  antérieure  à  la  voca- 
tion d'Abraham,  et  aurait  eu  pour  théâtre 
le  versant  méridional  des  monts  armé- 
niens. Mais  une  objection  grave  se  pré- 
sente ,  qui  diHruirait  c^'s  cinclnsiuns  par 
leur  base,  si  elle  restait  insoluble  ;  el'e 
ressort  de  l'analyse  d'un  passage  d'Isaïe, 
dont  Gésénius  présente  ainsi  la  para- 
phrase :  M  Voyez  ce  peuple  des  Chal- 
<t  déens,  qui  (il  y  a  peu  de  temps  encore) 
ce  habitait  le  désert,  auquel  l'Assyrien  a, 
«  depuis  peu  de  temps  aussi,  assigné  des 
«  dem<»ures  fixes,  et  dont  il  a  fait  un 
«  peuple.  Ces  Chald<*ens  ,  jusqu'à  pré- 
«  sent  sans  importance  ,  et  méritant  à 
«  pein«  d'être  nommés,  seront  lins! ru- 
«  ment  de  la  destruction  de  l'ancienne  et 
«  fameuse  Tyr  (1).  » 

(l)  Isaïe,  XX : II,  13. 

L'éditiou  de  Valable  traduit  ainsi  : 

Ecce  terra  Chuldseoruaii  talid  populu$  non  fuit  :  As- 


Si  l'on  distribue  ce  même  verset  en 
coupes  de  vers  conformes  au  génie  et  au 
rhythme  de  la  poésie  hébraïque,  on  ob- 
tient cette  traduction  littérale  : 

Vois  :  la  terre  des  Chaldéens; 
Là ,  ce  peuple  qui  (il  y  a  peu  de  temps)  n'était  rien, 
Assur  l'a  assigné  aux  habitans  du  désert! 
Ce  peuple  s'empare  de  ses  tours, 
Détruit  ses  palais; 
Le  met  en  ruines! 

La  traduction  chaldéenne  et  syriaque 
dit  avec  une  variante  :  «  Ce  peuple,  qui 
«  n'est  plus  soumis  aux  Assyriens,  fera 
<f  de  Tyr  un  désert.  «  Ce  qui  indiquerait 
l'indépendance  des  Chaldéens  sousNabo- 
polassar.  Une  traduction  arabe  donne  une 
autre  leçon  :  «  Ce  peuple  qui  n'a  pas  de 
«  lois  comme  les  Assyriens.  »  Mais  cette 
opposition  entre  la  barbarie  des  Chal- 
déens avec  la  civilisation  des  Assyriens, 
est  trop  peu  naturelle  dans  la  bouche 
d'un  juif  pour  s'y  arrêter.  Cependant,  il 
faut  observer  qu'une  traduction  basée  sur 
une  coupe  de  vers  plus  régulière ,  offre 
un  nouveau  sens  que  Gésénius  ne  peut 
s'empêcher  de  trouver  convenable  :  c'est 
celui  qui  résulte  du  texte  en  question, 
en  mettant  Assur  à  l'accusatif  ;  ce  qui 
nous  donnerait  :  «  Les  Chaldéens ,  qui 
•c  ont  fait  d'Assur  ou  Ninive  des  tanières 
«  pour  les  bêtes  sauvages,  détruiront  Tyr 
<t  de  la  même  manière.  »  Sens  qui  s'ac- 
coramoderait  très  bien,  comme  celui  de 
la  traduction  syriaque,  avec  l'histoire  de 
Nabopolassar,  père  de  Nabuchodonosor, 
qui  avait  détruit  Ninive  ,  comme  ce  der- 
nier, à  l'époque  d'Isaie  ,  menaçait  de  dé- 
truire la  ville  de  Tyr. 

Or,  c^-tte  dernière  explication  ,  aussi 
probable  que  toutes  les  autres,  a  cela  de 
particulierqu'elles'accorde  avec  desfaits 
connus  ;  elle  doit  donc  être  préférée  à 
celles  qui  supposent  des  faits  inconnus 
et  beaucoup  moins  certains.  En  la  rap- 

sur  funderis  eam  eis  qui  vasla  loca  inhabitabant  : 
erexerunt  arces  ejus,  deslruxerunt  palalia  ejus  et 
redigis  eam  in  ruinam. 

La  traduction  de  la  Vulgata  : 

Ecce  terra  Chaldieurum;  (alis  populus  oon  Tuit; 
Assur  fundavit  eam:  in  captivitalem  traduxerunt 
robusios  ejus;  sufTodcrunt  domos  ejus,  posuerunt  eam 
in  ruinam. 

La  traduction  des  Septante  : 

Ivxî  si;  •yiflv.K.ai.â'aiwv  ;^!Xi  aiiTTi  VjpTipiwTCÇi  àirb  Twv 
AuTJfîwv,  m  ô  Tiï/.o;  a.ùrri;  ireTTTuxev. 


460 

portant  à  la  prise  de  Ninive,  qui  semblait 
menacer  Tyr  du  même  sort,  on  conserve 
à  l'allusion  du  prophète  son  sens  natu- 
rel, et  on  lui  donne  un  caractère  de  le- 
çon morale  plus  frappant,  qui  vient  con- 
firmer l'analyse  grammaticale  du  texte 
et  renverser  le  système  adopté  par  Gésé- 
nius.  Si  l'on  admet  cette  nouvelle  tra- 
duction, dès  lors  plus  d'objections  possi- 
bles tirées  du  verset  d'Isaïe ,  et  l'antiquité 
des  Chaldéens,  qui,  déjà  ,  se  trouve  éta- 
blie sur  des  preuves  positives  ,  n'étant 
point  démentis  par  le  texte  du  prophète, 
ne  peut  plus  être  révoquée  en  doute. 

Ces  peuples  se  divisèrent  à  l'origine  sur 
les  montagnes  de  l'Arménie.  Une  partie 
descendit  vers  le  Nord  ,  sur  les  rives  du 
Pont-Euxin  ;  l'autre  suivit  le  versant  qui 
la  conduisait  dans  la  Mésopotamie  ;  et 
c'est  sur  ce  terrain  qu'il  faut  examiner 
plus  à  fond  l'opinion  de  Gésénius. 

A  ses  yeux  ,  les  Sémitiques  auraient 
eu  la  fausse  prétention  d'être  apparentés 
avec  les  Chaldéens:  mais  ceux-ci ,  dit-il, 
sont  bien  plus  probablement  Indo-Ger- 
mains :  ils  ont  occupé  le  pays  d'Ur  ;  ils 
ont  erré  pendant  de  longs  siècles  comme 
nomades  dans  la  Mésopotamie  ,  faisant 
des  incursions  au  delà  de  l'Euphrate  , 
allant  attaquer  Job  à  Damas,  et  conti- 
nuant leurs  courses  vagabondes  jusqu'à 
ce  que  le  roi  d'Assyrie  leur  assignât  des 
demeures  fixes  et  en  fît  un  corps  de  na- 
tion. Or,  cette  barbarie  n'exclut-elie  pas 
toute  participation  à  la  civilisation  sémi- 
tique ?  Peut  il  y  avoir  parenté  entre  des 
peuples  de  vie  et  de  conditions  si  diver- 
ses ?  La  réponse  à  cette  objection  est 
dans  la  possibilité  qu'une  partie  des  peu- 
ples chaldéens  soit  restée  à  Tétat  nomade, 
tandis  que  l'autre  avait,  dès  l'origine, 
adopté  de  préférence  des  demeures  lixes, 
et,  sous  l'influence  d'une  réforme  reli- 
gieuse, s'était  adonnée  à  l'agriculture  et 
à  tous  les  arts  de  la  vie  sédentaire.  L'A- 
rabie et  l'histoire  de  l'Asie  lout  eniière 
nous  offrent  une  foule  d'exemples  de  ces 
destinées  diverses  dans  les  hommes  d'une 
même  race.  Par  consi^qucnt  ,  rien  d'im- 
possible que  les  Chaldéens  civilisés  aient 
été  apparentés  avec  les  Sémitiques,  et 
qu'ils  en  aient  adopté  ou  conservé  les 
croyances  :  ce  qui  ne  résout  point,  il  est 
vrai  ,  la  question  de  leur  source  indo- 
germanique  ,  dont  les  données  peuvent 


SUR  L'ORIGINE  DES  CHALDÉENS. 


être  antérieures  à  l'époque  de  leurs  rap- 
ports avec  la  race  de  Sem.  Tout  ce  que 
nous  savons  et  voulons  prouver,  c'est 
que  l'Arménie  fut  le  point  de  contact 
originaire  de  ces  peuples.  Mais  fut-elle 
leur  berceau  commun  ?  c'est  ce  que  nous 
ignorons  encore. 

Un  des  élémens  de  solution  se  trouve- 
rait-il dans  les  noms  propres  ?  Celui  de 
Ur  est-il  sanskrit  ?  En  hébreu  il  signifie 
lumière  ,  feu  ,  Orient.  Mais  il  est  plus 
raisonnable  de  rejeter  ces  vagues  induc- 
tions tirées  des  noms  propres;  car.  pro- 
bablement, les  rois  de  ces  contrées  pre- 
naient des  noms  indigènes  ,  lorsq-i'ils 
étaient  d'iineautre  raceque celle  deleurs 
sujets.  L'épitaphe  de  Scnnachérib  II ,  à 
Anchiali,  dans  Arrien  ,  nous  en  oflre  un 
exemple;  il  y  est  appelé  2APAANAnA.A02 
ANAKÏNAAPAHE2.  Anacvndaraxes  n'est  cer- 
tainement point  un  nom  s'^miiique;  et 
la  conformité  de  sa  désinence  avec  le 
nom  de  Cyaxares,  roidesMèdes,  indi- 
que peut-être  son  origine.  Si  l'on  ironve 
qui  Iquesnomsderacnt-s  sémitiques  par- 
mi ctMix  des  rois  d'Assyrie,  il  e>t  vrai- 
semblable que  ces  princes  les  adoptèrent 
en  montant  sur  le  trône,  et  qu'ils  é  aient 
eux-mêmes  de  race  j^phélique  :  ce  qui 
paraît,  dans  tous  les  cas,  certain  pour  les 
rois  de  Babylone.  On  pourrait  donc  croi- 
re que  les  monarques  de  cette  dernière 
époque,  tant  à  Ninive  qu'à  Babytone , 
étaient  ,  comme  l'histoire  nous  en  offre 
tant  d'exemples,  des  aventuriers  origi- 
nairement soldats  tribut  tires  .  qui  s'é- 
taient élevés  à  la  place  de  leurs  maîtres 
dégénérés.  On  expliquerait  ainsi  la  for- 
lune,  non  seulement  de  Nnbiichodonosor, 
mais  encore  de  tous  les  rois  conquérans 
du  dernier  empire  d'Assyrie.  L'indépen- 
dance des  Mèdes  qui  a  précédé  cette  épo- 
que guerrière  .  l'indique  à  l'avance  dans 
h  s  progrès  et  les  mouvemens  des  peuples 
du  Nord  ;  ceux-ci  vinrent  s'étab'irbientôt 
après  dans  la  Babylonie  .  et  tout  porte  à 
croire  que  les  rois  de  Babylone  apparte- 
naient à  leur  race  étrangère.  Pour  s'en 
convaincre  ,  il  suffit  de  lire  le<  récils  de 
Daniel,  q<ii  nous  représentent  Nnbucho- 
donosor  comme  un  barbare  indiff^^rent 
entre  les  Chaldéens  et  les  Juifs,  et  les 
faisant  dispiiter  ainsi  que  faisait  Tamer- 
lan  des  Sunnites  et  des  Schiiles  dans  la 
grande  mosquée  de  Damas. 


Mais  s'il  en  était  ainsi  des  rois  et  des 
soldas  qui  tenaient  le  pouvoir  politique, 
le  contraire  eut  lou|Ours  lieu  pour  les 
dépositaires  des  croyances  religiuses. 
La  casie  sacerdotale  s'était  faite  indigène^ 
elle  tenait  au  sol,  et  les  prêtres  casdim 
ou  chaldéens  étaient  bien  antérieurs  à 
l'ère  de  IVabonassar;  leurs  observations 
as'ronomiques  remcnteni  beaucoup  plus 
haut.  D'ailleurs,  Nabuchodonosor  le  Car- 
de ou  1  Indo  -  Germain  ,  n'a  pu  amener 
avec  lui  ni  prêtres  nouveaux,  ni  nouvel- 
les doctrines  :  il  n'a  pu  les  établir  dans 
la  ville  saciée  de  Babylone.  ce  centre 
si  long-tt^mps  inébranlable  de  l'antique 
relig  on;  c'est  là  du  moins  la  seule  expli- 
cation poss  ble  du  mépris  et  de  l'indiffé- 
rence qu'il  témoigne  aux  prêtres  babylo- 
niens. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES.  461 

Ces  observations,  tout  en  réservant  la 
questiondesorigines  babyloniennes,  nous 
permettent  donc  de  conclure  en  faveur 
de  la  parenté  des  prêtres  casdim  et  des 
casdim  sémitiques.  Leurs  doctrines  sem- 
blent avoir  été  puisées  à  une  source  com- 
mune; mais  celle  des  derniers  fut  toujours 
supérieure  à  la  religion  babylonienne  , 
qui  n'a  été  probablement  qu'une  réforme 
des  casdim  sémitiques,  laquelle  remon- 
terait aux  rois  chaldéens  de  Bérose ,  vers 
I9l9  avant  l'ère  chrétienne,  et  peut-être 
plus  haut  à  une  époque  incertaine.  Quoi 
qu'il  en  soit ,  ces  dernières  inductions 
sur  la  parenté  des  croyances  sémitiques 
etchaldéennes  ,  viennent  corroborer  ce 
que  nous  avons  dit  sur  la  parenté  des 
deux  peuples. 

Raymond  Thomassy. 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


DE  LA  POPULARITÉ  DU  CLERGÉ  EN  FRANCE, 
SOUS  LES  DEUX  PREMIÈRES  RACES. 

(S';cié(e  dtt  antiquaiers  ie  France). 

M.  Guérard  lit  Vexlrait  d^un  mémoire  communi- 
qué par  lui  à  TAcadémie  des  Inscriptions  sur  len 
causes  de  la  popularité  du  clergé  en  France ,  dans 
les  premiers  siècles  de  la  monarchie  ,  et  qui  doit 
être  publié  plus  tard,  avec  les  preuves  nombreuses 
et  tout  le  développement  dont  il  est  susceptible  dans 
les  mémoires  de  ce  corps  savant. 

Cet  extrait  étant  déjà  fort  abrégé,  n'a  pas  paru  sus- 
ceptible d'être  réduit  davantage,  etil  traite  d'un  sujet 
trop  important,  trop  généralement  intéressant,  pour 
ne  pas  mériter  d'être  reproduit  presque  en  entier(l). 
«  L'influence  du  clergé  dans  l'État,  sous  les  an- 
ciens rois  de  France,  est  un  fait  incontestable  et  qui 
n'a  pas  besoin  d'être  démontré  ;  les  preuves  en  écla- 
tent à  presque  toutes  les  pages  de  notre  histoire. 
Quant  aux  causes  de  celte  influence  ,  qui  sont  fort 
diverses,  ont-elles  été  surfisamment  observées  ?  Est- 
ce  bien,  d'une  part,  dans  la  coalition  des  évêques 
avec  les  pnnces;  et ,  d'autre  pari,  dans  l'ignorance 
et  l'aveuglement  de  la  population  ,  dans  l'excès  de 

(1)  En  insérant  cet  article,  nous  devons  prévenir 
nos  lecteurs  que  nous  sommes  loin  d'en  approuver 
tous  les  principes  ou  toutes  les  assertions;  mais  il 
nous  a  paru  mealiouuer  des  idées  et  des  faits  dignes 
d'être  connus.  {Note  du  directeur.) 


son  zèle  religieux,  dans  la  crédulité  et  la  supersti- 
tion qui  dominaient  les  esprits  ,  que  nous  devons 
principalement  les  rechercher  et  que  nous  pouvons 
espérer  de  les  découvrir?  Une  puissance,  bien  plus, 
une  popularité  qui  dure  plusieurs  siècles,  ne  serait- 
elle  fondée  que  sur  l'iniquité  et  sur  le  mensonge? 
N'est-il  pas  au  contraire  beaucoup  plus  naturel  de 
supposer  que  ,  si  le  clergé  a  long-temps  joui  d'un 
grand  ascendant  sur  la  nation  ,  c'est  qu'il  faisait 
pour  elle  quelque  chose  qui  l'en  rendait  digne,  et 
que  s'il  a  possédé ,  pendant  tout  le  moyen  âge ,  la 
faveur  populaire,  c'est  qu'aucune  autre  autorité  que 
la  sienne  ne  savait  mieux  la  mériter?  Non  pas  que 
ces  temps  aient  été  une  époque  de  bonheur  pour  le 
peuple  ,  c'est  au  contraire  pour  lui  l'époque  la  plos 
malheureuse  dont  il  soit  fait  mention  dans  nos  An- 
nales ;  mais  la  domination  ecclésiastique  n'est  pas 
la  cause  de  son  malheur,  et  la  domination  de  tout 
autre  pouvoir  alors  existant ,  n'eût  servi  qu'à  l'ag- 
graver. 

«  Ce  n'est  pas  ,  dit  l'auteur  ,  le  panégyrique  du 
clergé  que  j'entreprends ,  c'est  encore  moins  ,  sans 
que  j'aie  besoin  d'en  avertir,  un  plaidoyer  que  je 
me  propose  de  faire  en  faveur  de  son  autorité  ;  je 
n'aurai  même  pas  à  m'occuper  de  l'étendue  ou  des 
limites  de  la  juridiction  temporelle  et  de  la  juridic- 
tion spirituelle  :  je  ne  traite  ici  qu'une  question  his- 
torique, dans  laquelle  je  considérerai  bien  moins  les 
rapports  du  clergé  avec  les  fidèles,  que  ses  rapports 
avec  les  citoyens  ;  et  je  serai  conduit  à  reconnaître 
qu«  $a  popularité  doit  é(r«  atiribué«  au  moins  au» 


[ 


462 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


tant  à  des  causes  politiques  et  civiles,  qu'à  des  cau- 
ses purement  morales  et  religieuses. 

«  C'est  surtout  pendant  les  deux  premières  races, 
que  les  évèques  ont  joui  en  Fi  ance  de  la  plus  grande 
popularité.  De  même  que  le  douzième  siècle  ne  sau- 
rait se  passer  de  l'histoire  dca  communes,  le  trei- 
zième de  celle  de  la  jurisprudence  ,  le  quatorzième 
et  le  quinzième  de  celle  des  états-généraux,  le  sei- 
zième et  le  dix-septième  de  celle  des  parlemens;  de 
même  les  cinq  premiers  siècles  de  la  monarchie 
française  ne  sauraient  se  passer  de  l'histoire  du 
culte,  des  institutions  et  des  usages  de  l'Église,  Les 
intérêts  et  les  passions  qui  s'agitent  plus  tard  dans 
la  commune  et  dans  les  états-généraux  ,  s'agitaient 
auparavant  dans  l'Église  et  dans  les  temples. 

<c  Au  moment  de  la  conquête  des  Gaules  par  les 
Francs  ,  le  peuple  avait  perdu  sous  les  empereurs  à 
peu  près  tous  ses  droits  politiques.  Les  libertés  mu- 
nicipales étaient  devenues  plus  onéreuses  que  la  ser- 
vitude ,  et  les  magistrats  désertaient  la  curie  en 
même  temps  que  les  citoyens  abandonnaient  la  cité  : 
Tordre  civil  périssait  partout.  La  religion  chré- 
tienne ,  au  contraire  ,  après  s'être  répandue  dans 
toutes  les  provinces  de  l'empire  ,  était  de  plus  en 
plus  florissante.  Ce  fut  alors  que  le  peuple  ,  dépos- 
sédé depuis  long-temps  de  sa  tribune  ,  de  ses  co- 
mices,  éloigné  de  la  curie,  privé  dans  l'Occident  de 
jeux  et  de  spectacles  ,  de  protections  et  de  magis- 
trats; opprimé,  dépouillé,  persécuté,  exclu  de  par- 
tout, et  ne  possédant  plus  rien  dans  l'État,  chercha 
refuge  dans  l'Église  ,  et  déposa  entre  les  mains  des 
prêtres,  non  seulement  sa  religion,  mais  encore  son 
gouvernement  ,  ses  affaires  ,  ses  intérêts  ,  ses  plai- 
sirs. 

«  Ce  n'était  plus  ici  comme  dans  l'ordre  civil,  oii 
le  Franc  était  mis  avant  le  Romain  ,  et  l'Antrustion 
avant  le  simple  Franc  ;  l'inégalité  sociale  disparaît, 
le  colon  et  le  serf  sont  à  côté  du  se  gneur  et  de 
l'homme  libre  ;  l'inégalité  qu'on  aperçoit,  est,  pour 
ainsi  dire,  toute  morale;  et  cette  espèce  de  classi- 
fication devait  être  populaire,  car  le  peuple,  quel- 
que grossier  ou  corrompu  qu'il  soit,  aimera  toujours 
mieux  les  dii^tinclions  fondées  sur  les  mœurs  ou  sur 
la  piété,  que  celles  qui  seraient  uniquement  fondées 
sur  la  force  ou  sur  la  richesse.  L'Kglise  se  prêtait 
d'ailleurs  avec  complaisance  aux  penchans  ,  aux 
UKPurs  ,  à  l'esprit,  aux  besoins  des  populations,  et 
savait  so  dé|iaiiir  en  leur  faveur  fie  son  austérité  et 
même  de  sa  gruvité.  De  même  que  le  i)euple  excé- 
dait par  ses  croyances  la  foi  qui  lui  était  demandée, 
de  même  il  excédait  par  ses  actes,  dans  les  temples, 
les  pratiques  consacrées  à  la  religion  :  là  ,  comme 
ailleurs,  il  faisait  plus  (ju'on  n'exigeait  de  lui,  il  allait 
plus  loin  qu'on  n'aurait  voulu  ;  l<!S  choses  profanes 
pénétraient  dans  les  choses  saintes  ,  et  les  passions 
du  monde  dans  le  calme  de  la  religion.  Ainsi  les  ac- 
clamations avaient  passé  du  théâtre  dans  la  maison 
du  Seigneur  :  souvent  le  soin  des  affaires  publiques 
venait  interrompre  les  offices  sanés.  Ce  fut  un  di- 
manche, pendant  la  messe,  que  le  roi  Contran  fil  un 
discours  à  ses  sujets  pour  les  adjurer  de  lui  rester 
Qdùlei  9l  ^^  ^^  P^^  attenter  i  «a  vie.  Ilunacaire, 


évêqne  d'Auxerre,  vers  la  fin  du  sixième  siècle,  fut 
obligé  de  faire  défendre,  par  un  synode,  les  danses, 
les  festins  et  les  chants  mondains  dans  les  églises. 
On  peut  dire  que  le  temple  était  en  quelque  sorte 
pour  le  peuple  son  théâtre,  son  Forum  ou  son  hôtel- 
de-ville.  C'était  là  que  les  actes  de  vente  et  de  do- 
nation, les  contrats  et  les  testamens  étaient  mis  en 
écrit  ;  c'était  au  coin  de  l'autel  ou  sous  le  portique 
que  les  affranchissemcns  étaient  célébrés.  Les  égli- 
ses servaient  d'archives  publiques;  on  en  faisait 
aussi  quelquefois  ,  surtout  dans  les  campagnes  ,  la 
grange  ou  le  grenier  du  village;  Théoduif,  évèque 
d'Orléans,  défend  d'y  serrer  les  foins  et  les  blés- 
On  allait  donc  au  temple  ,  non  seulement  pour  les 
offices  ,  mais  pour  ses  affaires.  Un  maître  s'y  rendait 
pour  réclamer  son  esclave  qui  s'y  était  réfugié;  les 
prêtres  lui  faisaient  jurer  qu'il  ne  le  maltraiterait 
pas  ,  et  son  esclave  lui  était  remis  ;  mais  le  maîlra 
était  souvent  parjure ,  et  l'esclave  puni  cruellement. 
'Voulait-on  se  purger  d'une  accusation  ,  on  allait  à 
l'église  avec  ses  témoins  ,  et  l'on  y  prononçait  sur 
l'autel  le  serment  d'usage.  Les  ordalies  ou  épreuves 
judiciaires  étaient  accompagnées  de  cérémonies  re- 
ligieuses ,  et  l'église  devenait  ainsi  une  espèce  de 
tribunal  ou  de  champ  clos.  On  y  entrait  en  armes  , 
on  s'y  battait,  on  s'y  égorgeait;  on  y  allait  encore 
pour  y  consulter  les  sorts  dans  les  livres  saints ,  et 
pour  y  chercher  la  santé  qu'on  avait  perdue. 

((  Parmi  les  institutions  qui  paraissent  avoir  con- 
cilié aux  églises  la  faveur  populaire,  on  doit  met- 
tre le  droit  d'asile  qu'elles  reçurent  de  l'antiquité 
païenne  et  que  le  clergé  se  montra  toujours  jaloux 
de  leur  conserver. 

a  Ceux  qui  se  réfugiaient  dans  les  asiles,  étaient 
placés  sous  la  protection  de  l'évèque  ;  les  voleurs  , 
les  adultères,  les  homicides  mêmes  n'en  pouvaient 
être  arrachés  dans  ces  temps  de  barbarie  ,  où  sou- 
vent une  vengeance  terrible  et  prompte  suivait  un 
tort  assez  léger;  où  la  force  était  la  loi  de  tous  ,  et 
les  sentimens  d'humanité  affaiblis  et  même  éteints 
dans  le  cœur  du  plus  grand  nombre  ,  il  était  bien 
que  l'Église  put  accueillir  et  mettre  en  sûreté  chei 
elle  le  malheureux  qui  venait  lui  demander  un  re- 
fuge, afin  de  donner  à  la  colère  le  temps  de  se  cal- 
mer, ou  de  soustraire  le  faible  à  l'oppression  de 
l'homme  puissant  :  les  asiles  qu'elle  tenait  conti- 
nuellement ouverts,  étaient  moins  souvent  alors  de» 
roMiparts  pour  l'impunité  que  des  abris  contre  la 
persécution.  Quelquefois  il  arrivait  qu'ils  étaient 
violés  ,  mais  il  était  rare  qu'ils  le  fussent  impuné- 
ment, et  qu'un  pareil  sacrilège  ne  soulevât  pas  con- 
tre ses  auteurs  le  clergé  et  la  population  ;  presque 
toujours  ces  lieux  étaient  d'une  parfaite  sûreté  , 
même  pour  les  grands  coupables,  même  pour  ceux 
que  poursuivait  la  vengeance  des  rois.  Crégoire  de 
T'iurs,  menacé  de  la  colère  de  Chilpéricet  de  Fré- 
dégonde,  s'il  ne  rhassait  le  duc  Cioutran-Bozon  et  le 
prince  Mérovée  du  tombeau  de  saint  Martin,  résista 
courageusement  à  toutes  les  menaces;  il  aima  mieux 
voir  sa  ville  et  son  diocèse  pillés,  dévastés,  mis  à 
feu  par  l'armée  royale  ,  que  de  porter  atteinte  an 
droit  d'asile.  Ainsi,  i'auloritë  civile  venait  expirer 


BULLETINS  BIBLIOGRAPHIQUES. 


463 


(levant  un  tombeau,  et  le  pouvoir  du  saint  était  plus 
fort  et  plus  populaire  qu'aucun  pouvoir  de  l'Etat. 
Le  peuple,  témoin  de  cette  suprématie  qu'il  assurait 
par  son  concours,  se  glorifiait  de  sa  force  dans  celle  de 
ses  prêtres-,  et  considérait  les  libertés  de  l'Église 
comme  les  libertés  de  la  nation. 

«  Quant  au  reproche  que  Ton  a  fait  au  clergé  de 
son  pouvoir,  on  l'a  fort  exagéré  ;  il  est  vrai  que  ce 
pouvoir  était  immense  :  cependant  qu'on  jette  les 
yeux  sur  ce  qui  était  à  côté  du  clergé ,  et  qu'on  dise 
si  l'autorité  pouvait  alors  être  placée  en  des  mains 
plus  douces  que  les  siennes.  Il  est  encore  vrai  qu'il 
en  abusait  quelquefois;  mais  qui  n'abusait  pas  et  de 
quoi  ne  faisait-on  pas  abusi*  Les  rois  n'ont-ils  pas 
aussi  quelquefois  abusé  de  leur  pouvoir  royal ,  les 
comtes  de  leurs  magistratures,  les  vassaux  de  leurs 
fiefs,  et  plus  laid  les  communes  de  leurs  libertés  ? 
s'il  fallait  bUmer  tout  ce  qui  était  blâmable  ,  à  la 
rigueur  rien  ne  serait  épargné.  Qui  pourrait  ,  par 
exemple,  accuser  le  clergé  d'abus,  lorsque  à  l'occa- 
sion de  la  guerre  de  925  ,  entre  Charles-le-Simple 
et  Robert,  tous  deux  rois  de  France  ,  il  soumettait  à 
trois  années  de  pénitence  publique  les  Français  qui 
s'étaient  battus  contre  les  Français?  C'était  le  peu- 
ple qui,  mécontent  de  la  juridiction  civile,  courait 
au  devant  de  la  juridiction  ecclésiastique.  Et  quelles 
autres  institutions  que  celles  de  l'Église  pouvaient 
lui  être  plus  chères?  quel  autre  édifice  que  le  tem- 
ple lui  rappelait,  au  milieu  des  violences  et  des  pil- 
lages des  deux  premières  races,  des  idées  de  bien- 
faisance ,  d'ordre  et  de  paix  ?  Tous  avaient  sujet 
d'aimer  le  temple  ;  pour  le  serf,  c'était  un  asile  con- 
tre la  cruauté  de  son  mailre  ,  c'était  aussi  le  lieu 
dans  lequel  uu  jour  peut-être  il  recevrait  le  bienfait 
de  la  liberté.  Celait  là  que  l'affranchi,  après  avoir 
obtenu  la  sienne,  trouvait  la  protection  dont  il  avait 
besoin  pour  la  conserver;  tandis  que  l'homme  libre 
lui-même  y  voyait  une  garantie  pour  la  sûreté  de 
sa  personne  et  de  ses  biens.  Les  pauvres,  comme 
on  l'a  dit,  y  venaient  chercher  du  pain  et  les  malades 
la  santé  :  c'était  le  centre  de  tous  les  intérêts,  le  re- 
fuge de  tous  les  malheureux  ,  et  le»  malheureux 
composaient  alors  presque  toute  la  nation.  Attenter 
aux  temples,  c'eut  été  à  la  fois  altenier  à  la  religion, 
à  la  sociélè,  à  tous  les  droits  nationaux  el  populai- 
res. De  patrie  ,  le  peuple  n'eu  avait  point  d'autre 
que  l'Eglise,  et  l'Eglise  était  tout  pour  lui.  Ne  per- 
dons pas  de  vue  que  les  institutions  qui ,  dans  les 
temps  modernes  ,  ont  agite  les  peuples  ,  les  tou- 
chaient alors  fort  médiocrement,  et  leur  étaient,  non 
seulement  indifférentes  ,  mais  encore  importunes  , 
•néreuses  ,  antipathiques.  On  préférait  l'assemblée 
des  fidèles  à  celle  des  Scabins  ou  des  hoaimes  d'ar- 
mes :  on  fuyait  les  plaids  el  ies  champs  de  Mars  ou 
de  Mai ,  pour  accourir  aux  temples  ;  en  un  mol ,  un 
tenait  bien  plus  à  l'exercice  de  ses  droits  religieux 
qu'à  celui  de  ses  droits  politiques.  Le  pouvoir  ec- 
'clésiaslique  devait  décroître ,  comme  il  a  décru  ef- 
fecli»emenl  ,  en  raison  du  progrès  des  institutions 
civiles,  et  sa  popularité  s'est  affaiblie  au  fur  et  me- 
sure que  la  nation  s'est  détachée  de  l'Église  et  qu'elle 
f^  r^ifi  û%»  temples  ^s  affaires ,  tes  intérêts  et  ses 


plaisirs.  Cette  révolution ,  qui  s'est  opérée  insensi- 
blement ,  a  sans  aucun  doute  amélioré  l'état  social  ; 
mais  il  serait  injuste  de  dire  que  le  clergé  avait 
plongé  et  retenu  les  peuples  dan<  l'ignorance  et  dans 
l'abrutissement;  car  ils  étaient  ignorans  et  abrutis 
lorsqu'ils  tombèrent  sous  sa  tutelle ,  et  au  moment 
où  ils  en  sortirent,  ils  se  trouvèrent  moins  barbares 
qu'au  moment  où  ils  y  étaient  entrés.  Il  semble 
même  que  le  régime  sacerdotal  a  donné  des  idées  et 
des  habitudes  d'ordre,  de  prévoyance  et  d'adminis- 
tration ,  et  que  c'est  en  passant  par  le  gouverne- 
ment de  l'Église  qu'ils  ont  fini  par  apprendre  à  se 
gouverner.  » 


HISTOIRE  DE  LA  PAPADTÉ  PENDANT  LES  XVI« 
ET  XVII*  SIÈCLES  ;  par  M.  Léopoli.  Rankb  , 
professeur  à  l'Université  de  Berlin  ;  publiée  et 
précédée  d'une  introduction  ,  par  M.  Alex,  de 
Saint-Chéron. 

Nous  annonçons  aujourd'hui  la  mise  en  vente  de 
cette  importante  publication  ,  un  des  plus  beaux 
monumens  historiques  de  l'Allemagne  moderne. 
Dans  ce  dernier  pays  el  en  Angleterre ,  cet  ouvrage 
a  obtenu  le  plus  brillant  succès.  Un  de  nos  colla- 
borateurs l'a  déjà  fait  connaître  par  une  analyse 
et  quelques  citations  dans  notre  numéro  de  juin 
1857  (1). 

La  nouveauté  et  rintérêl  de  cette  histoire  ,  c'est 
qu'elle  expose  d'une  manière  complète  et  impartiale 
cette  double  reuvre  de  la  Papauté  et  de  l'Église  : 
réforme  intérieure  ,  restauration  du  catholicisme  en 
Europe. 

On  lit  des  renseignemens  du  plus  haut  intérêt  sur 
la  vie  des  Pontifes,  sur  les  conclaves  ,  sur  les  mœurs 
el  l'administralion  de  la  cour  romaine  ,  sur  toute 
son  organi-ation  financière,  sur  les  travaux  d'art  des 
papes  ,  sur  la  littérature  et  les  sciences  en  Italie  pen- 
dant les  deux  grands  siècles. 

Cette  histoire  est  précédée  d'une  Introduction  qui 
embrasse  tous  les  siècles  antérieurs  au  seizième  et 
au  dix-septième  ,  elle  ne  se  termine  qu'à  l'année 
1814,  après  la  lutte  de  Pie  VII  el  de  Napoléon; 
c'est  doue  un  résumé  historique  complet  de  la  Pa- 
pauté. Pour  l'esprit  dans  lequel  le  livre  est  écrit, 
pour  le  talent  littéraire  qui  le  distingue ,  nous  ren- 
voyons au  jugement  porté  dans  notre  livraison  de 
juin  1857.  De  nombreuses  notes  bibliographiques, 
l'indication  de  toutes  les  sources,  de  tous  les  ma- 
nuscrits consultés  par  l'auteur  accompagnent  l'ou- 
vrage. 

Voici  quelques  uns  des  principaux  chapitres  : 

Résaaié  historique  de  la  Papauté  jusqu'aux  qua- 
torzième el  quinzième  siècles. —  Vues  sur  les  qua- 
tor/ièuie  et  quinzième  siècles.  —  Nouveaux  ordres 
religieux.  —  Ignace  de  Loyola. — Concile  de  Trente. 
—  L'Inquisition.  —  Perfectionnement  de  l'ordre  des 
Jésuites.  —  Les  papes  Paul  III,  Paul  IV,  Pie  IV, 
Pie  V.  —  Finances  de  la  l'apauté.  —  Les  régnes  de 


(1)  Tome  Ili ,  p.  4Sa. 


464 


AUX  ABONNÉS  DE  L'UNIVERSITÉ. 


Grégoire  XIII  et  de  Siite  V.  —  La  cour  romaine- 
Progrès  de  la  restauration  catholique  en  Europe. — 
La  Ligue.  —  Henri  IV.  —  Clément  VIII.  —  Paul  V. 

Innocent  X.  —  Alexandre  VII.  —  Digression  sur 

a  reine  Christine  de  Suède.  —  Querelle  des  Jésuites 


et  des  Jansénistes.  —  Louis  XIV  et  Innocent  XI.  — 
Abolition  de  l'ordre  des  Jésuites.  —  Époques  réTO- 
lutionnaires  modernes. 

Nous  consacrerons  un  examen  spécial  à  cette  his- 
toire. 


AUX  ABONNÉS  DE  L'UNIVERSITÉ  CATHOLIQUE. 


Des  améliorations  introduites  dans 
V  Université. 

Quoiqu'il  y  ait  à  peine  quatre  mois  que 
nous  avons  fait  part  à  nos  abonnés  de  nos 
projets  d'amélioration  pour  V  Université, 
et  que  par  conséquent  le  temps  nous  ait 
manqué  pour  mettre  à  exécution  toutes 
les  promesses  que  nous  avons  faites  :  ce 
pendant  nous  espérons  que  nos  abonnés 
seront  bien  aises  que  nous  leur  disions 
encore  quelques  mots  sur  noire  œuvre 
commune. 

Et  d'abord  quoique,  ainsi  que  nous  ve- 
nons de  le  dire,  nous  n'ayons  pu  donner 
encore  à  notre  rédaction  toute  l'exten- 
sion et  toute  la  perfection  qui  sont  dans 
notre  désir  et  aussi  dans  notre  pouvoir, 
qu'il  nous   soit  permis  de  rappeler  ici 
quelques  unes  des  améliorations  qui  ont 
été  réalisées,  et  de  celles  qui  seront  «effec- 
tuées dans  le  cours  du  prochain  volume. 
Et  d'abord,  comme  nous  l'avions  pro- 
mis, deux  nouveaux  Cours  ont  été  com- 
mencés :  le  premier,  celui  à' Astronomie, 
est  destiné  à  donner  une  notion  claire  et 
exacte  de  la  plus  belle  des  sciences  dues 
aux  observations  et  aux  investigations  de 
l'homme,  et  surtout  à  venger  la  religion 
de  toutes  les  attaques  des  astronomes  du 
dernier  siècle,  qui  avaient  cru  trouver 
dans  les  observations  astconomiqu  s  d-^ 
■  certains  peuples,  et  dans  quelqm  s  nio- 
numens  de  la  vieille  science  astronomi- 
que,  ou  pliilèt  astrologique,  des  preu- 
ves contre  la  véracité  de  nos  livres.  Le 
deuxième,  celui  de  Vhistoire  de  la  poésie 
chrétienne,  outre  qu'il  fera  connaître  un 
trésor  jusqu'ici  ignoré  de  richesses  litté- 
raires qui  sont  toutes  dues  à  l'influence 
de  la  religion,  répondra  à  la  demandeque 
plusieurs  de  nos  abonnés  nous  ont  faite 
de  faire  entrer  un  peu  plus  de  littéralnre 
dans  notre  Recueil,  pour  lui  donner  un 


peu  plus  de  variété  et  contenter  le  goût 
de  tout  le  monde.  Le  numéro  de  janvier 
contiendra  la  suite  de  ce  Cours,  (\vi\  sera 
suivi  avec  régularité,  ainsi  que  celui  d'a- 
stronomie. 

Suivant  nos  promesses  encore,  plu- 
sie  rs  de  nos  anciens  Cours  ont  été  re- 
pris ;  nous  citerons  ceux  de  M.  l'abbé  Ger- 
bet,  de  M.  l'abbédeSalinis,  de  M.de  Coux, 
de  M.  Dumont  et  de  M.  Ernest  de  Moy  ; 
tous  ces  Cours.,  et  en  parliculier  ceux  de 
M.  l'abbé  Gerbet  et  de  M.  l'abbé  de  Sali- 
nis,  seront  suivis  avec  régularité,  et  ne 
souffriront  d'autre  intervalle  que  celui 
que  nécessite  le  nombre  de  cours  qui  ne 
peuvent  entrer  tous  dans  chaque  cahier 
du  journal. 

Le  Cours  sur  l'histoire  générale  de  la 
littérature  de  M.de  Cazalès,  que  plusieurs 
de  nos  abonnés  nous  ont  demandé,  sera 
repris  au  mois  dejanvier  ;etcomme  M.de 
Cazalès  a  donné  sa  démission  de  la  chaire 
qu'il  occupait  à  l'Universié  Catholique 
de  Louvain  ,  il  pourra  donner  plus  de 
temps  à  ce  Cours  ,  qui  sera  continué  ré- 
gulièrement. 

Ce  ne  sera  que  vers  le  mois  d'avril  que 
M.  Th.  Foisset  reprendra  avec  régularité 
son  Cours  sur  l'histoire  du  droit  :  c'e<t 
aussi  pendant  le  courant  de  l'année  1838 
que  M.  l'ahbé  Foisset  commencera  un 
Cours  sur  Vétude  des  Ptres  de  l'Eglise, 
lesquels  seront  con-sidérés  non  sHu;ement 
sous  le  rapport  de  l'influence  qu'ils  ont 
exercée  sur  les  «iiscussions  religieuses  et 
sur  la  civlisation  et  l'affranchissement 
des  peuples,  mais  encore  sous  le  point  de 
vue  littéraire  :  sujet  important,  dans  le- 
quel le  professeur  aura  occasion  de  réfu- 
ter bien  des  erreurs,  de  détruire  bien 
des  préjugés,  et  de  préparer  les  voies  h 
la  réforme  qui  doit  se  f^ire  dans  nos  éta- 
blissemens  publics,  qui,  trop  long-temps, 
par  ou  ne  sait  quel  funeste  aveuglement, 


AUX  ABONNÉS  DE  L'UNIVERSITÉ. 


465 


ont  caché  aux  r<>g^rds  des  élèves  les  plus 
beaux  modrles  qui  existent  de  beaux 
sentimens  et  de  belles  aciions,  exprim<^s 
quoi  qu'on  ait  pu  dire  en  très  lielles 
paroles.  Ce  Cours  manque  toiit-à  frfit 
dans  tous  les  établissemens  ecclésiasti- 
ques, et  ne  peut  qu'être  bien  accueilli 
par  les  professeurs  et  par  le*;  jeunes  gf'us, 
auxquels  il  est  en  particulier  destiné. 

Nous  n'avoiis  point  oublié  que  nous 
avons  promis  un  Cours  sur  l'origine , 
V accroissement  et  L'influence  des  or- 
dres religieux  dans  i'Éjî'ise.  On  y  trai- 
tera spécialement  une  question  toul-à- 
fail  neuve,  et  que  nous  pouvons  d'avance 
appeler  une  mine  riche  et  inexp'orée, 
C'est  celle  de  l'influence  que  les  ordres 
religieux  et  le  clergé  en  général  ont 
exercée  sur  les  peuples  par  l'éducation, 
qui  a  fini  par  faire  dispardîire  les  diffé- 
rences de  vainqueur  et  de  vaincu,  de  sei- 
gneur et  de  serf:  bienfait  im-neupe  dû 
uniquement  au  Christianisme  et  dont  les 
générations  actuelles,  qui  usent  de  tous 
les  avantages  qu'il  a  produits,  semblent 
avoir  perdu  la  mé  noire. 

Nous  pouvons  annoncer  encore  qu'un 
philosophe  catholique  étranger,  M.  Stei- 
metz  de  Bruges,  commencera  dans  un 
des  prochains  cahiers  un  Cours  de  Psy- 
chologie chrétienne,  où  seront  résolues  la 
plupart  des  questions  qui  ont  été  si  niai 
exposées  par  la  plupart  des  philosophes 
du  siècle  dernier. 

On  nous  a  demandé  encore  à  quelle 
époque  serait  repris  le  Cours  de  gtolo- 
gie.  Nous  aurions  prévenu  Jes  désirs  de 
nos  abonnés,  si  nous  n'avions  voulu  at- 
tendre de  pouvoir  annoncer  l'époque 
précise  où  ce  travail  sera  repris.  L'inter- 
ruption et  le  retard  de  ces  articles  pro- 
viennent île  la  position  tosite  partioulè/e 
de  M.  Marg-  rin.  s  >rli  de  FruMceet  <  hargé 
d'un  cours  à  l'Université  libre  de  Garid. 
Mais  que  nos  lecteurs  soient  assurés 
que  le  semestre  prochain  ne  se  passera 
pas  sans  que  a  Cours  ne  soit  repris 
et  continué.  Son  importance  est  trop 
grande  pour  que  nous  ne  tenions  pas 
autant  que  ceux  qui  nous  en  ont  fait  la 
demande,  à  le  faire  entrer  dans  no.re 
Université. 

Nous  avions  promis  au  si,  d^ns  la  note 
adressée  au  mois  d'août  à  nosaboiuiés, 
de  commencer  un  Cours  de  Botanique, 

T.   IV.   —  N"   Vt.  1837, 


Ce  Cours  était  prêt  ;  mais  on  nous  a  fait 
observer  que  ce  n'(^tait  pas  au  comm-nce- 
ment  de  l'hiver  qu'il  fallait  commencer 
un  tel  travail;  qu'il  serait  bien  plus  de 
circonsianceau  retour  de  la  belle  saison, 
et  surtout  qu'il  serait  bien  plus  faciie  d'en 
suivre  la  démonstration,  lorsque  K  s  lec- 
teurs auront  sous  leurs  yeux  ou  sous  leur 
main  la  plupart  d- s  plantes  dont  le  pro- 
fesseur aura  à  leur  parler  :  ce  qui  ne 
nous  empêchera  pas,  au  reste,  de  joindre 
à  ce  cours,  ainsi  que  nous  l'avons  promis 
et  ainsi  que  nou^  le  faisons  déjà  pour 
l'asironomi;^.  h  s  planches  qui  pourront 
faciliter  cette  étude. 

Au  reste,  nous  le  répétons  ici,  toutes 
les  différentes  branches  des  sciences  hu- 
maines ,  tout  s  les  décoiJVi-rtes  histori- 
ques de  ces  derniers  temps  en'reront 
successivement  dans  les  cahi.  rs  de  l'Uni- 
versité ^  de  manière  que  les  prêtres  n'au- 
ront pas  à  aller  chercher  ailleurs  les  no- 
tions exacies  et  parfaites  des  sciences 
dont  ils  pourront  avoir  besoin  d'emprun- 
ter le  témoignage;  les  pères  de  famille 
y  trouveront  aussi  des  trai  es  complets 
qu'ils  pouiront.  sans  aucun  dangr,  met- 
tre emre  les  mains  de  leurs  enfans  ;  enfin 
tous  les  clirétiens  auront  l'avantage  d'y 
voir  tou'es  les  sciences  prêtant  leur  ap- 
pui à  la  religion,  sans  que  celle-ci  ait  à 
s'alarmer  des  plus  hautes  et  des  plus  cer- 
taines découvertes,  ou  que  eelles-là  aient 
à  reprocher  à  celle  sœur  ou  plutôt  à  c"tte 
mère  divine  d'av  lir  ralenti  leur  essor,  ou 
méconnu  leurs  services,  ou  renié  leurs 
conquêtes. 

Réponse  à  quelques  demandes. 

Bien  que  nous  eussions  provoqué  les 
observations  et  les  avis  de  nos  abonnés 
S'ir  les  réformes  ou  les  améliorations 
qu'ils  croiraient  utiles  h  VTTniversité,  peu 
de  demandes  nous  sont  parvenues;  au- 
cune observation  importante  ne  nous  a 
été  faite  sur  l'esprit  et  le  but  de  nos  tra- 
vaux. Un  approuve  nos  principes  et  nos 
efforts  ;  et  si  quelques  phrases  isolées 
ont  paru  un  peu  hasardées  ,  on  est  con- 
venu générdemejit  qu'il  était  difiicilede 
conduire  un^  œuvre  au^si  im  ortante  , 
où  l'on  s'occupe  de  sujets  si  élevés  et  si 
délicats,  traités  par  un  si  grand  nombre 
de  personnes,  de  la  conduire,  dis-je, 


AUX  ABONNÉS  DE  L'UNIVERSITÉ. 


avec  plus  de  prudence  et  de  circons- 
pec'ion.  E-  quand  nou>  parlons  ams-, 
loin  de  n  us  cep  ndaut  de  vouIot  dire 
on  àe  penser  q>e  ions  les  travaux  de 
VUnivtrsiié  sont  également  hors  de  toute 
critique  ;  loin  surtout  de  do-re  que 
l'on  nft  pouvait  mieux  faire.  Ce  que  nous 
voulons  dire  en  ci  ant  ces  témoignages. 
c'est  que  nous  avous  travaillé  à  cette 
œuvre  selon  nos  forces  ,  ei  que  nos  in- 
tentions ,  qui  ne  sont  pis  douteuse -i ,  ont 
été  appréciées  de   nos  frères  et  de  nos 

amis. 

Ce  que  nous  promettons  en  particu- 
lier, c'est  de  redoubler  de  zèie  et  d'exac- 
titude pour  faire  paraître  notre  journal 
\  époque  fixe  ;  c'est  là  surtout  ce  que 
l'on  nous  a  dem=indé ,  et  c'est  aussi  ce 
que  nous  avions  obtenu  en  partie ,  car 
le  cahier  de  novembre  a  paru  à  P^ris  le 
30  du  mois.  Si  celui-ci  arrive  un  peu  plus 
tard  à  nos  abonnés  ,  il  faut  l'a't.  ibuer  à 
celte  longue  Table  des  matières  ,  qui 
correspond  à  quatre  volumes  ,  travail 
commode  et  néce  saire  aux  abonnés  , 
mais  long,  fastidieux  pour  les  rédac- 
teurs, et  qu'il  n'a  éié  posuble  d'.  chever 
que  lorsque  toutes  les  feuilles  de  ce  der- 
nier cahier  ont  été  composées. 

Ainsi,  que  nos  abonnés  veuillent  bien 
prendrequelqiiefoispatience  ;  qu'Usaient 
aussi  un  peu  d'indulgence,  surtout  quand 
ils  voient  que  nou>  faions  tous  nos  ef- 
forts pour  rendre  notre  œuvre  commune 
témoins  indigne  qi'il  nous  est  possible 
des  hommes  si  r^commandables  qui  i  ous 
lisent,  et  de  la  cause  surhuraiine  que 
nous  défendons. 

Etat  actuel  de  /'Université. 


Nous  avons  ici  à  remercier  non  seule- 
ment toutes  les  personnes  qui  ont  .soutenu 
notre  œuvre  dès  le  commencement ,  qui 
l'ont  répandue  et  pojtularisée ,  mais  en- 
core celles  qui,  ré;  ondant  à  l'appc  1  que 
nous  avons  fait  dans  le  cahier  du  mois 
d'août,  ont  bien  voulu  entrer  en  pro- 
priété avec  nous  et  s'idenlilier  encore 


plus  avec  V Université.  Comme  nous  l'a- 
vions <tit,  la  mise  en  actions  de  VUni- 
venilé  n'a  ressemblé  en  rien  à  certaines 
ex  ioitations.  INous  avons  voulu  trouver 
un  moyen  de  diviser  notre  propriété  en- 
lie  les  hommes  honorables  qui  travail- 
lent avec  nous,  et  aussi  fournir  à  ceux 
de  nos  abonnés  qui  soutiennent  toutes 
les  bonnes  œuvres  ,  une  occasion  de  s'i- 
denti  fier  pi  iis  particulièrement  à  la  nôtre, 
et  de  travailler  à  la  propager  et  à  l'éten- 
dre, comme  on  travaille  à  une  chose  qui 
nous  appartient  en  propre. 

C'est  aussi  là  ce  que  surtout  nous  de- 
mandons :  nous  le  savons,  il  n'est  pas  de 
journal  qui,  dès  son  apparition,  ait  réuni 
plus  de  souscripteurs,  et  par  conséquent 
plus  de  lecteurs;  mais  qu'est-  ce  que  ce 
nombre  d'abonnés  en  coaiparaison  des 
catholiques  de  France  ?  Que  de  person- 
nes, que  de  jeunes  gens  surtout ,  dont  la 
foi  est  chancelante   ou   morte  ,   et  qui 
trouveraient  dans  nos  doctrines  la  santé 
de  leur  esprit  et  la  résurrection  de  leur 
âme!  Combien  de  ruines  intellectuelles, 
et  que   de  désastres   moraux  et  même 
temporels  qui  seraient  évités  ou  réparés, 
si  les  doctrines  salutaires  que  nous  nous 
efi'orçons  de  mettre  dans  la  main  de  la 
génération  actuelle  avouent  été  connues 
de  tenx  qui  se  précipitent  tous  les  jours 
dans  de  si  honteuses  et  de  si  déplorables 
fins?N.»us  disons  ces  choses  avec  d  au- 
tant plus  de  coi'fiance,  que  nous  savons, 
par  des  confidrnces  iniimes,  que  ccfit  là 
le  résull  it  que  la  lecture  de  {'Université 
a  eu  sur  plusieurs  de  ceux  qui  ont  connu 
et  suivi  nos  travaux.  Le  calme  est  bientôt 
rentré  dans  leur  unie  troublée,  et  la  tran- 
quillité dans  leur  esprit  bouleversé.  Nous 
lavouons,  ces  confidences  nous  ont  sin- 
gulièrement étnus...  Mais  que  cesgrâces, 
qui  vie.  neni  seulement  de  Dieu  .  retour- 
nent toutes  à  lui  en  reconnaissance,  et 
qu'a;  cune  d'elles  n'aille  sr;  ternir  ou  s'é- 
vaporer dans  la  fumée  d'un  vain  amour 
pioj)ie! 


LkS   DiRF.CTEl'RS    DE   L'LMyKRSITÉ. 


TABLE  DES  ARTICLES 

CONTENUS  DANS  LE  TOME  QUATRIÈME 


19"  Livraison. 

Du  dernier  éerit  de  M.  de  La  Mennais;  par 
M.  l'abbé  Ph.  Gerbet  (suile  el  fin).     .     .         3 

Cours  d'histoire  de  Franco  ;  par  M.  Ed.  Du- 
MONT  (7«  leçon) 20 

€ours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  ;  par  M.  Cyprieh  Robert  (S'  le- 
çon)  29 

Cours  sur  l'histoire  de  la  musique  religieuse 
et  profane  ;  par  M.  Joseph  d'Ortigce  (6'^  le- 
çon)  57 

Revue. — De  l'enseignement  dans  le  collège  de 
Juilly 44 

—  Des  prisons  en  France,  (3^  art.);  par  P.  L.      S8 

—  L'âme  exilée 69 

Bulletins  bibliographiques.— De  la  Démo- 
cratie nouvelle,  ou  des  mœurs  et  de  la  puis- 
sance des  classes  moyennes  en  France;  par 

M.  Ed.  Alletz.  —  Essai  sur  la  centralisa- 
tion administrative;  par  F.  Beciiard,  avo- 
cat à  la  Cour  royale  de  Nîmes.  —  Enosh , 
prologue  par  Gustave  de  Langue.  —  De 
Malrrmonio  j  par  l'abbé  Carrière.  —  An- 
nales des  sciences  religieuses,  livraison  de 
juillet-août  1837 72 

20=  Ibivraison. 

Cours  d'économie  sociale  (7"^  leçon)  ;  par  M.  de 
Coux 81 

Cours  sur  Phistoire  de  l'économie  politique 
(11^  leçon)  ;  par  M.  de  Villenedve-Barge- 
MONT 90 

Cours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  (6'^^  leçon)  ;  par  M.  Cyprien  Ro- 
bert  103 

Cours  sur  l'histoire  de  la  musique  religieuse 
el  profane   (7<=  leçon);  par  M.  d'Ortigue.     116 

Revue. — De  la  peinture  chrétienne  en  Italie  ; 
analyse  de  l'ouvrage  de  M.  Rio,  intitulé  : 
De  la  poésie  chrèlienne  dans  ses  principes  , 
dans  sa  matière  el  dans  ses  formes  i  par  M.  le 

comte  de  Montalembeut 123 

—  Sii''  les  Sept  jours  de  la  création  du  Tasse; 

par  M.  de  L*  Colrxerii; 132 

Bulletin  isiBLioGKAi'iiiQrE. — Revue  Catho- 
lique publiée  à  Spire  (nos  (je  juillet  et  d'août). 
— Manuel  de  rhistoire  du  moyen   Age  de 
MOBLLER. — Géograpiiie  des  géographies.    .     lilfi 
Aux  abonnés  de  l'Universilé ICI 

-•  21«  Livraison. 

Cours  sur  l'histoire  de  l'économie  politique 
(I2c  leçon)  ;  par  M.  de  Villenecve-Bargk» 


mont 161 

Cours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  (7«  leçon)  ;  par  M.  Cyprien  Ro- 
bert  , 177 

Cours  sur  l'histoire  de  la  musique  religieuse 
et  profane  (8«  leçon  );  par  M.  J.  d'Ortigue.     184 

Revue.— Mémoire  présenté  à  son  éminence  le 
cardinal  Fransoni,  préfet  de  la  propagande, 
par  les  ordres  du  Souverain  Pontife  ;  par 
Mgr  Flaget  ,  évêque  de  Bardnown.  .  .  19S 
—  Fragment  d'un  chapitre  sur  les  sacrifices. 
— Du  grand  sacrifice. — De  la  guerre  ;  par 
M.  A.  GuiRAUD 201 

Cours  d'archéologie  ,  fait  à  la  Bibliothèque 
royale;  par  M.  Raoul  Rochbtte.  —  Anti- 
quités asiatiques  ,  Babylone  et  ses  ruines; 
par  M.  TuoiUASSY 206 

Littérature  contemporaine  de  l'Angleterre  ; 
poètes  anglais  ,  Crabbe  ;  par  M.  Morvon- 

NAIS 216 

Aperçus  sur  la  chronologie  sacrée  dans  ses 
rapports  avec  l'hisloire  profane  ;  par  M.  Mel- 
CHioR  de  l'Hebmite 226 

Bulletins  Bibliographiques.  —  Histoire  de 
la  captivité  de  François  I"^';  par  M.  Rkt. — 
Mes  dernières  illusions  ;  par  M.  Volnv  l'Ho- 
tellier.  —  Histoire  romaine;  par  M.  Ed. 
DuMONT. — Philosophie  de  la  tradition;  par 
Molitor;  traduit  de  l'allemand  par  Quris. 
— Cours  complets  d'Écriture  sainte  et  de 
théologie SS8 

22'  Livraison, 

Cours  d'introduction  à  l'étude  des  vérités  chré- 
tiennes (10"^  leçon);  par  M.  l'abbé  Gerbet.  .     241 

Cours  d'économie  sociale  (8«  leçon);  par  M.  de 
Cous 246 

Cours  sur  l'hisloire  de  l'économie  poliiique 
(12-^  leçon,  fin)  ;  par  M.  le  vicomte  deViLLE- 
neuve 2.'i4 

Cours  d'astronomie,  introduction  ;  par  M.  Des- 
douits 273 

Cours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  (8«  leçon) ,  de  la  sculpture  ;  par 
M.    CvpRiKN    Robert 283 

Revue. — Des  circonslanres  favorables  et  des 
principaux  obstacles  à  la  prop;igation  du 
Chrislianisnie  (1"^  partie);  par  l'abbé  Dokl- 

LINGKR 289 

—  Essai  bioj^raphique  el  littéraire  sur  J.  S. 
Guij  de  Balzac,  do  rAcudémie  française 
(li;"Ji-1634)  (!'•■  an).  Considérations  sur 
les   progrés   de   la    langue  française;  par 


4ê8 


TABLE  DU  QUATRIÈME  VOLUME. 


M.    MOBEAC 298 

—  Vie  de  saint  Hvgues ,  évêque  de  Grenoble; 

par  Albert  Du  Boys,  ancien  magistral.     .    .     506 

—  Statistique  de  la  France ,  territoire  et  popu- 
lation ;  extrait  des  archives  statistiques  du 
ministère  des  travaux  publics,  de  l'agricul- 
ture et  du  commerce Sl'i 

Bulletins  Bibi iograpuiques.  —  Le  couvent 
de  Saint-Lazure  à  Venise  ;  par  Eugène  Bore. 
— Voyage  de  M.  Cyprien  Robert  en  Russie. 
—  Nouvelles  archives  historiques  ,  philoso- 
phiques et  littéraires  ,  revue  trimestrielle  pu- 
bliée par  plusieurs  membres  de  rUniversilé 
de  Gand.  — Monumens  de  l'histoire  de  sainte 
Elisabelfa,  rerueillis  par  le  comte  de  Monta- 
lembert,  et  publiés  par  Achille  Boblet.    .    .     518 

2ô<'  Livraison. 

Cours  sur  Thistoire  de  Téconomie  politique 
(.0'  leçon);   par  M.  le  vicomte  de  Ville- 

MEOTE ,"21 

Cours  sur  la  philosophie  du  droit  (  7'"  leçon  )  , 
du  droit  ecclésiastique  ,  de  Torganisation  de 
l'Église;  par  M.  Ernest  de  Moy 230 

Cours  d'astronomie  (2<^^  leçon),  fin  de  l'intro- 
duction ,  par  M.  Desdouits 347 

Cours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  (9=  leçon)  ;  par  M.  Cyprien  Ro- 
bert   

Cours  sur  l'histoire  de  la  poésie  chrétienne  ; 
cycle  des  apocryphes;  par  M.  Douhaire.     . 

Revue.  —  Etudes  sur  Dante. — Origine  de  la 
Divine  Comédie,  siècle  de  Dante;  par  M.  Oza- 

NAM 


—  L'Italie  littéraire  (l*""^  article)  ;  par  M.  de  La 
Gournerie 

—  Eludes  sur  les  mystères  ,  monumens  histo- 
riques, etc.,  de  M.  Onésime  Leroy;  par  M. 
J.  V 


3o4 
3GI 

370 

383 

589 


—  Note  par  M.  Guenebault 

Bulletins  Bibliographiques.  —  Le  Catholi  - 
que  de  Spire.  —  Les  Annales  des  sciences 
religieuses  de  Rome.— Société  de  l'histoire 
de  France.— Histoire  du  papeGrégoireVlI. — 
Archives  curieuses  de  l'histoire  de  France. 

24"^  Lioraison. 

Cours  sur  la  religion  considérée  dans  ses  bases 
et  dans  ses  rapports  avec  les  objets  divers 
des  connaissances  humaines  (6«  leçon);  par 
M.  l'abbé  de  Salinis 

Cours  d'histoire  de  France  (8«  leçon)  ;  par  M. 

DOMONT 

Cours  d'astronomie  (  ô"  leçon  )  ;  par  M.  Des- 
douits  

Cours  sur  l'histoire  de  la  musique  religieuse 
et  profane  (9'^  leçon)  ;  par  M.  d'Ortigue.   . 

Cours  d'histoire  monumentale  des  premiers 
chrétiens  (lO-?  leçon);  par  M.  Cyprien  Ro- 
bert  

Revue. — Publications  de  M.  de  Genoude. — La 
Bible.  —  La  raison  du  Christianisme.  —  Les 
Pères  de  l'Église. — Rapport  entre  la  science 
et  la  religion  révélée  par  Wiseman. — OEu- 
vres  de  Malebranche 

Des  circonstances  favorables  et  des  priucipaux 
obstacles  à  la  propagation  du  Christianisme 
(2'  partie),  par  l'abbé  Doellinger.    .    .    . 

Le  Christ  devant  le  siècle  de  M.  Roselly,  par 
M.   A.  Duquesnel 

Analyse  des  cours  professés  à  la  Sorbonne  par 
M.  Lenormand  sur  l'origine  des  Chaldéens; 
par  M.    Tuomassy ,    •   • 

Bulletin  Bibliographique.  De  la  popularité 
du  clergé  en  France  sous  les  deux  premières 
races.  —  Histoire  de  la  Papauté  pendant  les 
16' et  17' siècles;  par  L.  Ranke 

Aux  abonnés  de  l'Université 


S9* 
59S 

401 
406 
41i> 
426 

432 

459 

445 
4^ 

437 


461 
464 


FIN  DE  LA  TABLE  DU  QUATRIÈME  VOLUME. 


N'  19. 
N"  20. 

N"  21. 
N"25. 


Page  79,  V 
Page  80,  1' 

Page    92,  1' 

Page  131,  1' 

2' 

Page  141,  1' 

2'' 
Page  142,  2' 
Pa)',e2(H,  2' 
Pa>',t-20.;,  1' 
Page  212,  1' 
Page  522,  2' 

Va(;e320,  1- 
Page  550,  1' 
Pago  .•'>57,  1' 


ERRATA  DU  TOME  QUATRIÈME. 

col.,  lig.  M.  Enosh  ,  lisez  Henocli. 

col.,  vers  7.  Voiles  somUres  ,  lisez  notes  sombres. 

vers  15.  Arraché,  lisiz  attachée, 
f  col  ,  lig.  11.  Vigueur, /ise:  rigueur. 

'  col.,  lig.  r>4.  La  hiérarchie  catholique ,  lisez  hiérarchie  de  l'art  catholique, 
col.,  lig.  11.  Pénitence  chrétienne,  lisez  peinture. 
'  col.,  lig.  21.  De  deux  ans  ,  fiscs  de  dix  ans. 
col.,  lig.  17.  Piiiturccchio ,  lisez  Pinturicchio. 
<ol.,  lig.  47.  Evaluation,  lisez  évolution. 
'■«I.,  ligne  -î.   Partout  ,  lisez  pourtant, 
col.,  lig.  48.    Ohlatif ,  lisez  collectif. 
'•  col.,  lig.    a.  Milliers  de  siècles,  lisez  d'années. 

col.,  lig.  23.  Dei  enfans  trouvés ,  ajoutez  dans  le  ressort  des  juridictions  seigneu- 
riales. 
'  col.,  lig.  36.  On  le  sait ,  lisez  en  fait. 
'  col.,  lig.  .%5.  Si  utiles  ,  lisez  si  précieux, 
col., lig.  22.  Taux  des  formes ,  lisez  baux  des  fermes. 


TABLE  GÉNÉRALE  ET  ALPHABETIQUE 
DES  MATIÈRES 

DES  QUATRE   PREMIERS  VOLUMES  DE  L'UiMVERSITÉ  CATHOLIQUE; 

PAR    L.    J.     G'*"'*'^. 


Académie  de  Pari».  Sa  fondation;  H,  4u8.  Son 
Dictionnaire  (Voir  ce  mot).  Ses  travaux  ;  111,  217. 
—  D'Annecy,  fondée  par  saint  François  de  Sales; 
H,  4S7.  Ses  résultats;  461. 

Actes  des  Martyrs.  Source  de  poésie  chrétienne;  I, 
111.  IV,  361. 

Administration  centrale  (de  1');  IV,  74. 

Agincourt  (d').  Défaut  de  son  ouvrage  touchant  les 
monumens  primitifs  chrétiens;  IV,  284. 

Ahasvérus.  Examen  de  cet  ouvrage  ;  1 ,  470. 

Alban  de  Villeneuve-Bargemont  (Voir  Villeneuve). 

Alberi  (Eugenio).  Discours  à  l'Académie  de  Bolo- 
gne ;  I,  532. 

Albert  de  Cologne  ou  le  Grand.  Sa  science  immense  ; 
IV;  573. 

Alexandrie  (célèbre  école  chrétienne).  Son  origine; 

III,  427.  Son  musée  d'astronomie  ;  IV,  351. 
Allégorie  (1').  Son  importance  dans  les  temps  an- 
ciens; I,  81.  Comment  elle  fui  transportée  dans 
l'Écriture  sainte;  III,  384. 

Allemagne.  Sa  littérature  moderne  ;  III ,  285.  Son 
panthéisme  (Voir  ce  mot).  Son  école  catholique; 
1 ,  413.  Ses  historiens  cités  sur  Grégoire  vu  ;  II , 
252 ,  233. 

Alielz  (M.  Edouard).  Examen  de  son  ouvrage  sur  la 
démocratie  et  de  la  puissance  des  classes  moyen- 
nes ;  IV.  72. 

Almageste  (P);  IV,  332. 

Ambroise  (saint).  Son  portrait  ;  III,  198. 

Ame.  De  son  existence  et  de  ses  propriétés  ;  1 ,  47. 

Ampère.  Sa  vie  et  ses  ouvrages  ;  1 ,  366. 

Ampoule  (la  sainte),  représentée  sur  un  diptyque 
en  ivoire  ;  IV  ,  394. 

Anges.  Leur  chute;  I,  211.  —  Tenant  des  instru- 
mens.  Origine  présumée  de  ce  mythe  chrétien  ; 

IV ,  130  (note  1). 

Anglars  (Victor).  Ses  poésies;  II,  139. 

Animaux  protégés  par  les  lois  de  Moïse  ;  III  ,  265. 

—  Fossiles  (Voir  ce  mot). 
Annales  des  Sciences  religieuses  ,  publiées  à  Rome. 

Détail  des  Bulletins;  III,  469;  IV,  80-96.  (Voir 

Wiseman.) 
Annuaire  historique.  Travaux  scientifiques,  IV,  397. 
Anot  de  Maizières.  Examen  do  son  Code  sacré;  III, 

160. 
Anselme  (saint)  distingue  le  premier  la  science  de 

la  révélation  ;  1 ,  250. 
Antiquités  asiatiques  (cours  d'),  par  M.  Raoul  Ro- 

chette  (Voir  Babylone). 


Apocalypse.  Beautés  poétiques  de  ce  livre;  I,  lll» 
Envisagé  comme  modèle  de  littérature  allégori- 
que ;  III,  427. 
Apocryphes  (livres)  (V.  Douhaire), 
Apologétique  du  Christianisme.  Ses  règles  suivant 
M.  de  Riambourg  ;  1 ,  364.— De  TertuUlen.  But  de 
cet  ouvrage  ;  II ,  441. 

Appert  (M.).  Sur  les  bagnes ,  les  prisons  et  les  cri- 
minels; III,  302. 

Arabes.  Leurs  connaissances  astronomiques  (  Voir 
Almageste). 

Arago  [}l.).  Calcul  sur  la  température  actuelle  do 
globe;  11,398. 

Arbanère.  Analyse  de  son  Histoire  asiatique  et  grec- 
que ;  I  ,  346. 

Arbre  généalogique  des  sciences,  par  Bacon;  1,86. 

Archéologie  du  moyen  âge.  Sculptures  des  église»  ; 
II,  293.  —  Des  figures  fantastiques  ,  bas-relief», 
danses  macabres;  376.  (Voir  aussi  architedure,  ca- 
tacombes, peintures,  etc.)  —  Cours  d'archéologie. 
Monumens  de  l'Asie  (Voir  Raoul  Rochette,  Robert). 

Architecture  chrétienne.  Sa  marche  progressive,  pre- 
mier siècle;  III,  188.— Aux  XIIl«  et  XIV«  siècles; 
190.  —  Et  encore;  IV,  378. 

Architecture  hindoue;  Il  ,  547  ;  III,  47. 

Archives  historiques  de  France ,  ou  Recueil  d'anec- 
dotes depuis  Louis  XI  jusqu'à  Louis  XVIII;  III, 
333;  IV,  400.  —  De  l'université  de  Gand  ;  IV, 
319. 

Aringhi.  Ses  travaux  sur  les  catacombes  et  leurs 
peintures;  IV  ,  108-113.  Retrouve  les  fondations 
d'une  basilique  brûlée;  113. 

Armées  permanentes  ;  I ,  .^02.  Forces  militaire» 
au  moyen  âge;  304.  Sous  Louis  XIV;  306. 

Arménie  (!').  Description  de  ce  pays  par  M.  Eugène 
Bore;  518. 

Art  antique.  Des  théories  de  l'art  et  des  écrivains 
anciens  et  modernes  sur  cette  matière  ;  Il ,  23. 
Son  origine  ;  26.  Des  sept  nations  primitives  ;  267. 
Passage  do  l'hiéroglyphe  à  l'art;  ".68.  Art  dan» 
rindostan  ;  II  ,  340-5  43  ;  III  .  47. 

Art  chrétien.  En  quoi  supérieure  l'art  païen  ;  11,145. 
Développé  dans  les  cours  de  M.  Cyprien  Robert 
(Voir  ce  nom  et  Rio).  Ses  beaux  monumens;  188. 

Astronomie  (cours  d')  ;  par  M.  Dcsdouits  ;  introduc- 
tion; IV,  273.  —  Chez  les  Chinois;  276.  —  Chez 
les  Chaldéens  ,  les  Égyptiens,  etc.  ;  ibid.  —  His- 
toire de  l'astronomie  et  des  plus  célèbres  astrono- 
mes  des    temps   modernes ,   depuis  Hipparque 


470 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


jusqu'à  nos  jours;  IV,  547.  Aspect  du  ciel;  41S. 

Athanase  (saint).  Son  beau  caractère  ;  III,  198. 

Babylone  et  ses  ruines  ;  IV,  206. 

Babylone  (nouvelle),  ouvrage  cité;  I  ,  470. 

Bacon.  Révolution  qu'il  introduit  dans  la  science; 
I,  231.  —  Ses  œuvres  philosophiques  publiées 
(Voir  Bouillel).  —  Christianisme  de  Bacon;  esprit 
de  cet  ouvrage  ;  310.  —  Mis  en  parallèle  avec 
saint  Thomas  de  Cantorbery  ;  III,  73,  77.  —  Jugé 
par  M.  de  Waistre  ;  IV,  510.  Ce  qu'il  dit  de  la  my- 
thologie grecque  ;  1 ,  510. 

Balzac  (Guy  de).  Examen  de  ses  travaux  ;  VI ,  298. 

Baptême  de  Clovis.  Monument  national  de  cette  cé- 
rémonie sculpté  en  ivoire  ;  IV  ,  394. 

Barbares.  Leur  invasion  et  ses  suites  pour  Rome  et 
la  civilisation  ;  1 ,  112  ;  II ,  520. 

Barthélémy  (la  Saint-).  Fragmens  historiques  ;  III , 
5a6. 

Bas-Empire.  Sa  chute  et  ses  résultats  ;  I,  115. 

Basiliques  chrétiennes  du  IV°  siècle;  III,  194  et 
suiv.;  IV,  182. 

Bas-Languedoc.  Monnmens  des  anciens  diocèses; 
I,  331. 

Beau  idéal.  Ce  que  c'est;  II,  2u.  —  Dans  l'art  chré- 
tien ,  par  M.  de  Maislre  ;  143.  —  Du  beau  en  lit- 
térature ;  par  M.  Leques  (Voir  ce  nom). 

Béchard  (M.) ,  avocat.  De  la  cenlraliialion  adminis- 
trative; IV,  74. 

Bélus.  Son  temple  et  sa  tour  astronomique;  IV,  278. 

Bénédictins  de  Solesmes.  Leur  ouvrage  sur  les  ori- 
gines catholiques,  l"  volume.  Origines  de  l'Église 
romaine.  Plan  de  l'ouvrage;  I,  SS9. 

Benozzo  (Gozzoli) ,  disciple  de  Fiesole.  Ses  ta- 
bleaux au  Campo-Santo  ;  IV,  138.  —  A  Florence  ; 
133. 

Beugnot  (H.).  Son  histoire  de  la  destruction  du  pa- 
ganisme en  Occident,  examinée;  III ,  61. 

Biava  (Sarauele).  Slelodia  sacra,  etc.  ;  II,  474. 

Bible.  Son  degré  d'authenticité;  I,  68.  — D'inspi- 
ration; 69.  —  Son  influence  sur  îa  poésie  chré- 
tienne au  moyen  âge  ;  110.  —  Études  sur  les  di- 
vers livres  de  la  Bible;  III,  33,  420.  —Envisagée 
sous  le  point  de  vue  géologique  et  ses  rapports 
avec  la  science;  238.  —  (Voir  aussi  Création.)  — 
Déluge.  tSes  récils  confirmés  par  les  découvertes 
astronomiques  ;  IV  ,  277. 

Blanqui  (M.).  De  son  cours  d'économie  politique  ; 
I,  416. 

Bologne.  Séance  de  son  académie  (Voir  Albéri  ).  — 
Son  école  de  peinture;  IV,  110. 

Bonavenlure  (saint).  Ce  que  lui  doit  la  science  ;  I , 
230. 

Boniface  VIU.  Son  pontifical;  III,  564. 

Boré  (Eugène).  Voir  son  Histoire  du  couvent  de 
Saint-Lazare  à  Venise;  IV,  518. 

Boré  (Léon).  Du  panthéigiri<j  allemand;  III,  116, 
290.  —  Sur  l'hiâtoire  du  couvent  do  Saint-La- 
zare; IV,  318.  Voir  DoelliD{5er. 

Bofio.  Premier  explorateur  des  catacombes;  IV, 
106,   112. 

I(u»ser ville  (chartreuse  do).  Souscription  pour  sa 
restauration  ;  I  .  2.10. 


Bouillel  (M.  A.).  OEuvres  de  Bacon ,  publiées  avec 

des  notes  ;  I  ,  309, 
Bourguignons.  Caractère  de  leur  invasion  ;  II,  383. 
Bourgogne  (royaume  de).  Son  origine  et  son  pre- 
mier roi  ;  Il ,  380. 
Boyer  (M.  l'abbé) ,  supérieur  du  séminaire  de  Saint- 

Sulpice.  Défense  de  la  méthode  d'enseignement 

des  écoles  catholiques  ;  1 ,  414, 
Boys  (Albert  du).  Vie  de  saint  Hugues;  11,384; 

IV,  306. 
Brentano.  Histoire  de  la  conversion  de  madame  de 

Maillefer;  III,  283.   —  Méditations   de  la  sœur 

Emmerich  ;  II ,  463. 
Bretagne  (saints  de)  Voir  Saints. 
Bretons  (les  derniers).  Examen  de  cet  ouvrage;  II, 

153. 
Brougham  (Henri).  Examen  de  sod  discours  sur  la 

théologie  naturelle  ;  I  ,  413. 
Buckland  (M.),  de  l'université  d'Oxford.  Son  cours 

de  géologie  et  minéralogie  (Voir  ces  mots).  — 

Lettre  au  directeur  sur  le  système  de  ce  savant. 

—  Des  périodes  de  la  création;  III ,  4SS  et  suiT. 
Byzance.  Prise   de  cette  ville  et  ses  résultats  pour 

rÉglise  ;  1 ,   163.  —  Résumé  historique  de  cet 

Empire  au  XIII°  siècle  ;  III,  561.  —  Style  de  ce 

nom  ;  IV,  127. 
Cabale  (la).  Ce  que  c'est  ;  III ,  421. 
Captivité  de  François  I'*^  ;  par  M.  Rey  ;  II,  t36. 
Carmina  ;  poésies;  I,  494. 
Carrière  (Joseph).  De  malrimonio  ;  IV,  80. 
Catacombes;  11,  365,  446.  —  Souvenirs  des  cata« 

combes  et  des  martyrs  ;  111 ,  31.  —  Description 

détaillée  des  plus  célèbres  ;  IV,  103  (Voir  Robert). 
Catholique  (le).  Revue  allemande  de  Spire  ;  bulletins 

de  ce  recueil  ;  IV,  593. 
Causalité  (théorie  de  la).  Ce  que  c'est;  1 ,  413. 
Cazalès  (M.  de).    Cours  sur  l'histoire  générale  de  la 

littérature,  plan;  I,  53.  —  i«  Leçon;  116. — 2' 

Leçon.  Littérature  hébraïque  ;  282.  —  3'  Leçon. 

Suite  ;  II ,  93.  —  4'  Leçon  ;  III ,  33. 
Clialdéens.  Sur  leur  origine;  IV, 437. 
Champoilion-Figeac.  Sa  traduction  de  la  chronique 

latine  de  l'histoire  des  Normands  ;  IV,  397. 
Chanceliers  (  deux  )  d'Angleterre  ;  par  M.  Ozanam  ; 

II,  138;  111,  73. 
Chant  grégorien  ou  plain-chant.  Salteauté  ;  III,  SS2. 
Charité  légale.  De  ses  effets  et  de  ses  causes^  par 

M.  Na ville  (Voir  ce  nom). 
Charleningne.  Sa  politique.  Son  adminiâtratioa  inli- 

rieurc.  Ses  lois  ;  H  ,  323. 
Chateaubriand   (M.   de ).    Son   pt)ème  dos  Martyrs 

(Voii  martyrs).  Comment  il  a  vu  Rome;  111,  299. 

—  Ses  éludes  historiques  citées;  246.  —  Sur  les 
persécutions;  111,2(59. 

Chaubard.  Ék'inens  de  géologie,  eu  concordance  aT«c 
la  Uiblc  et  les  traditions  antiques  ;  Il ,  238. 

Chimie  industrielle  (  leçons  de)  ;  par  M.  Désorne  , 
annonce  ;  1 ,  410. 

Chinois.  Leur  physionomie  ;  1 ,  422  ;  leur  origine  , 
423;  leurs  traditions  primitives,  424;  leur  législa- 
tion ,  426.  -  Leurs  coniwiâjjaaço»  aslronoHjiJquc» 
irop  vanlérs  ;  IV,  31Ç. 


1 


DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


471 


Chrématîstiqne  (la).  Ce  qne  c'est  ;  1 ,  87. 

Ghristianisme.  Son  éliiblissemenl  et  ses  progrès. 
Revue  historique  ;  II  ,  241  ;  IV  ,  289.  —  Ne  peut 
être  séparé  de  rhistoire  de  l'homme  et  des  na- 
tions. Erreur  de  M.  Thierry  à  ce  sujet  ;  III  ,  589- 
390.  Ses  bases,  I,  2Sô.  S'il  est  \rai  qu'il  soit  mort  ; 
501.  Son  influence  surla  société  ;  11,241.  Présenté 
aux  gens  du  monde.  Voir  Fénelon.  Voir  aussi 
Eglise,  Jésus-Christ,  Religion,  Vérités  chrétiennes. 

Chronologie  sacrée  ,  dans  ses  rapports  avec  l'his- 
toire profane  ;  IV,  226,  349-."o0. 

Chronologie  historique  des  peuples  obscurcie  par  les 
zodiaques  (Voir  ce  mol).  Essais  de  chronologie 
(Voir  Saigey). 

Chrysologue  (le  père).  Sa  théorie  de  la  surface  ac- 
tuelle de  la  terre  ;  1  ,  512. 

€hute  de  l'homme.  Ses  preuves  ;  I,  54,  223.  —  Ses 
effets  ;  IV ,  404. 

Civilisation  païenne  à  Rome  ;  1,  449,  4S2.  (Voir  éco- 
nomie politique,  finances,  législation,  monuraens.) 

—  Recherches  sur  ses  progrès  en  France  ;  I  ' ,  519. 
Clavé  (M.).  Ses  poésies  ;  I  ,  492. 

Clergé.  Personnel  et  revenus  du   clergé  «n  1789; 

IV,  524. 
Clovis.  Diptyque  sculpté  en  ivoire  représentant  son 

baptême  et  la  sainte  Ampoule  ;  IV,  394. 
Code  disciplinaire  des    États-Unis.   (  Voir  Living- 

ston.) 
Code  sacré  de  toutes  les  religions  ;  III ,  160. 
Colbert.  Son  ministère  jugé  ;  IH  ,  407. 
Colebrooke  (M.).  Essai  sur  la  philosophie  des  In- 

dous ,  etc.  ;  1 ,  328. 
Collège  de  Dublin.  Règlement  pour  l'admission  à  ce 

corps  ;  II,  4o2.  —  De  Juilly.  Plan  des  études  ;  1S3. 

—  De  France  ;  III ,  140  ;  IV,  56. 

Collombet  (M.).  Sa  traduction  des  hymnes  de  Syné- 
sius;  II,  472. — Sa  vie  de  sainte  Thérèse;  111,319. 

Colonies  françaises  ;  III ,  415. 

Combegnille  (M.  Alexis).  Sur  les  mémoires  de  Lu- 
ther mis  en  ordre  par  M.  Michelet;  I,  29o.  —  Sur 
l'Histoire  des  lettres  de  M.  Duquesnel;  K,  12î.  — 
Sur  l'histoire  de  France  de  M.  Trognon  ;  311.  — 
Sur  celle  des  Gaulois,  de  M.  Thierry;  III,  583. 

Commerce  chez  les  différens  peuples.  (Voir  les  cour» 
de  MM.  de  Coux  et  de  Villeneuve.) 

Conciles  et  leur  influence  sur  les  mœurs  et  la  dis- 
cipline ;  ni,  566. 

Confession  ou  Révélation  Tolontaire.  Ses  beanx  rè- 
SDltats  ;  IV  ,  ^iô.  Abolie  dans  le  protestantisme 
et  redemandée  par  plusieurs  ;  24S. 

Confession  auriculaire.  Ouvrage  de  l'abbé  Guilloisj 
11,  240.  —  Recherches  sur  son  usyge  chez  les 
Juifs  ;  1 ,  558.  —  Des  Prolestans  ;  II ,  74. 

Confréries  des  bâtisseurs  d'églises  et  des  pontistes  ; 
IV,  508. 

Confucius.  Sa  doctrine  ;  1, 423.  Caractère  de  sa  légis- 
lation ;  426. 

Congnet  (M.  l'abbé).  Mois  de  Marie,  grec  et  latin,  à 
l'usage  des  collèges;  I,  496. 

Consolations  d'une  àmc  chrétienne.  (Voir  Anglars.) 
Constantin.  Sa  conversion  jugée  ;  I  ,  249. 
Conversion  (une)  au  XV^  siècle  ;  111 ,  520. 


Cor  (M.).  Coup  d'œil  sur  l'étade  des  langues  atiati* 
ques  ;  III ,  13S. 

Cosmogonies  de  la  Bible.  Comment  supérienres  k 
celles  des  païens  ;  1 ,  82. 

Couronnement  de  la  Vierge.  Tableau  du  Fiesolé  au 
Musée  du  Louvre;  IV,  131  et  137,  en  note.  Gra- 
vure de  ce  tableau  ;  ibid.,  13o. 

Cousin  (M.).  Sur  les  aberrations  de  la  raison  hu- 
maine ;  III  ,  ô8o. 

Couvent  de  Saint-Lazare  à  Venise  (le);  IV,  3l8. 

Coux  (M.  de).  Cours  d'économie  sociale,  plan  ;  I,  53. 
!«  Leçon  ;  90.  2'  Leçon  ;  274.  3«  Leçon  ;  522.  4* 
Leçon  ;  II,  161.  5«  Leçon  ;  409.  Suite  et  fin;  II!, 
96.  e' Leçon;  241.  T  Leçon;  IV,  8l.8'Leçon;246. 

Crabbe.  Caractère  de  ses  romans;  IV,  216. 

Création.  Hecherches  sur  ses  époques  ;  III,  204, 210, 
4oo.  (Les  sept  jours  de  la).  Ouvrage  du  Tasse; 
IV,  132. 

Croisades;  1,  114.  Leur  influence;  II,  329.  Leur 
histoire  ;  par  M  Michaud  ;  ibid.  —  Résumé  hùto- 
rique  ;  par  M.  Ozanam  ;  111 ,  338,  359. 

Croix.  Sa  figure  employée  symboliquement  dans 
l'architecture  chrétienne  ;  III  ,  314. 

Croix  ^la)  frappée  sur  les  monnaies,  1" exemple; III, 
276.  Beauté  de  son  symbolisme;  514. 

Cryptes  chrétiennes  de  Rome  ;  IV  ,  32,  107.  Descrip- 
tion de  celle  de  St.-Sylvestre;  108.  Des  faubourgs; 
109.  De  Saint-Pierre  et  Saint-Paul  ;  110.  Habitées 
par  les  chrétiens  ;  113.  Converties  en  églises;  11». 

Culte  (du)  chez  les  Romains.  Ses  diverses  phases; 
III  ,  267. 

Cuvier.  Révolution  qu'il  opère  dans  l'étude  de  la 
géologie;  III,  239. 

Cycle  de  saint  Hippolyte;  II,  44S. 

Cycles  apocryphes,  hagiologiques  et  symboliques. 
Ce  que  c'est;  IV,  366.  Origine  du  mot  cycle; ibîd. 

Danses  macabres  ;  II,  380. 

Dante  (le).  Son  apparition  ;  I  ,  195.  Sur  les  origi- 
nes de  son  poème  ;  III,  222.  Son  siècle  ;  IV,  388. 

Déluge.  Monuraens  de  celte  catastrophe;  I,  217, 
226.  Nouvelles  théories  à  ce  sujet;  HI,  240. 

Descaries.  Révolution  qu'il  a  opérée  ;  I,  231.  But  de 
ses  méditations;  11,257. 

Desdouits  (  M.  ).  Cours  d'astronomie.  (Voir  ce  mot.) 
—  Soirées  de  Montibéry.  (Voir  soirées.)  —  SoB 
sent'menl  sur  les  périodes  bibliques  ;  III,  485. 

Desnoyers  (M.).  Analyse  des  pièces  historiques  na- 
tionales ;  IV,  397. 

Dictionnaire  de  l'Académie.  Examen  critique  et  his- 
torique ;  II,  60,  227,  454;  HI,  182,  213. 

Didon  (l'abbé).  Morale  de  la  Bible;  I,  490.  Son 
histoire  sainte  et  ecclésiastique  citées;  •',  3l5. 

Dignités  de  l'empire  d'Occident;  I,  368,  481.  (Voir 
aussi  fonctionnaires  à  Rome  et  formule.)  —  Ro- 
maines ;  ibid. ,  449.  Conservées  dans  les  Gaules  ; 
II,  584,  et  la  note  2. 
Discipline  de  l'Église;  II,  193;  111,281. 
Docteurs  de  l'Église.  Noms  et  caractères  des  plu^ 

célèbres;  111,428. 
Dwllinger  (l'abbé).  Son  histoire  ecclésiastique.  In- 
troduction traduite  par  M.  L.  Bore;  IV,  289  ,  443. 
Ooniinique  (sailli;.  Sa  mission;  1  ,  178. 


4?'2 


TABLE  ALPHABETIQUE 


Douhaire  (M.)-  ^°""  *"""  •''"'Stoire  de  la  poésie 
chrélienne  ;  cycle  des  apocryphes.   1"  Leçon  ;  IV  , 

361. 

Doute  méthodique.  Ce  que  c'est  suivant  saint 
Augustin  et  Descartes  ;  II  ,  238. 

Droit  (cours  sur  Phisloire  philosophique  du  ).  (Voir 
de  Moy  et  Foisset.)  —  Romain.  Voyez  Savigny. 

Droit  de  la  (ueire  chez  les  Hébreux,  justifié  des  ca- 
lomnies de  \oiia TP;        ,  265. 

Droit  ecclésiiistiquc.  Dogme  et  discipline;  IV,  239. 

Droit  hébraïque  ou  mosaïque;  111,  235,  416. 

Duiil.sme  (le).  Ouelle  est  cette  erreur;  I  ,  48. 

Dublin  (Revue  caihoiique  de)  ;  1  ,  406. 

Duel  (du)  judiciaire  et  des  lois  qui  en  réglaient  l'u- 
sage ;  H I  ,  123.  Essai  sur  le  duel  privé  ;  ibid. 

Dulac  de  Montverl  (^M.).  Sur  Tintroduction  à  l'En- 
cyclopédie du  X1X<^  siècle  ;  par  M.  Laurentie;  H  , 
4S. 

Dumas  (Alex.).  Sur  les  poésies  de  Jean  Reboul;  III, 
234. 

Dumont  (Edouard).  Cours  sur  l'histoire  de  France, 
plan;  I,  38.  1"  Leçon;  121.  2"  Leçon  ;  243.  ô*- Le- 
çon ;  362.   Suile;  449.  4"  Leçon,  constitution  de 
l'Église  ;  i"  partie,  dogme  et  disnpline;  II,  193. 
ti<=  Leçon;  416.  6«  Leçon;  III,  26.  T'  Leçon;  état 
des  Gaules;   IV,  20  (8"  Leçon)   L'Eglise  soutient 
la  société  contre  les  barbares  ;   406.  Archives  cu- 
rieuses de  France;  III,  333. 
Duquesnel  (M.).  De  la  litléialure  avant  le  christia- 
nisme; I,  466;  :i,  123.  —  Sur  la  philosophie  de 
Phisloire  de  Schlegel;  372.— Sur  le  Christ  devant 
le  siècle,  IV,  434. , 
Ecole  chrétienne  d'Alexandrie.  (Voir  ce  mot.) 
Ecole  moderne.  Ses  principes  et  sa  tendance  ;  1, 481; 

II  ,  141. 

Ecoles  mystiques  ^  T,  19< ,  344  ;  IV,  133  et  suiv. 
Ecoles  primaires  el  des  Frères,  mises  en  parallèle  ; 

III  ,  370. 

Ecoles  de  peinture  en  Italie;  caractères  des  plus 
célèbres;  IV,  142  et  suiv. 

Economie  politique  (cours  d')  ;  par  M.  de  Coux. 
(Voir  Coux.) 

Economie  sociale  (cours  d')  ;  par  M.  de  Villeneuve 
Largemont.  (Voir  ce  nom.) 

Ecriture  sainte  (étude  de  1');!,  210.  344.  Cours 
complet.  Annonce;  II,  398.  Prospectus;  509 
Consé(iuences  effrayantes  du  droit  d'interpréta- 
tion rationnelle;  H!  ,  38i,  383. 

Edit  de  Nuulcs.  Son  histoire  et  ses  suites;  IV, 
90. 

Education  primaire.  Améliorations  dues  au  christia- 
nisme, ni,  370.  —  Domestique  et  publique,  mises 
en  parallèle;  I  ,  31. 
Eglise.  Son  élablibscmcRt ;  I,  243.  Sa  force;  301. 
Tableau  historique  du  1"  siècle;  II,  112,  117.  Les 
hiTésies  ;  123.  Sa  constitution  ,  ses  doi^.mcs  et  sa 
discipline;  192.  Sa  bell<;  hiérarchie;  IM  ,  26  el 
suiv.  Hésumé  historique  sur  les  premiers  siècles 
de  l'Eglise;  !li,  2C-1.  Sa  con&liiution  el  son  in- 
fluence au  Mil'  siècle;  361,  (Voir  croisades  ,  or- 
dres r(!ligieux  et  militaires.)  San  système  péniten- 
tiaire admiré  par  M.  Gu  zol  ^  m  ,  ù»  1. 


Eglise  romaine  (origines  de  1');  I,  839  ;  II,  286 ;  lîl, 
461.  Grecque.  Son  schisme  ;  III,  361.  Catholiqaa 
de  Lausanne.  (Voir  ce  nom.) 
Eglises  gothiques.  Epoques  des  plus  célèbres;  I, 
189.  —  Recherches  sur  les  figures  qu'on  y  voit 
sculptées,  i  '  ,  293. 
Eglises  primitives.  Leur  description  ;  II,  446  à  4o2  ; 

IV,  178. 
Eglises  souterraines  du  temps  des  persécutions,  dé" 
couvertes  par  Bosio  ;  iV.  106.  Description  de  celle 
dite  Oratoire  de  saint  Sylvestre  ;  107. 
Egyptiens.  Leur  littérature  et  leurs  monumens  ;  I , 
336.  Leur  philosophie  ;  337.  Leur  histoire  ;  361. 
Elisabeth  (sainte),  reine  de  Hongrie  ;  par  M.  de 
Mouialembert.  (Voir  ce  nom.)  —  Comptes  rendus 
sur  cet  ouvrage.  (Voir  Thomassy.)  —  Traduction 
italienne  annoncée;  III,  470.  —  Monumens  de 
l'histoire  de  celte  sainte,  recueillis  par  M.  de  Mon- 
lalerobert  ;  iV,  318. 
Eloquence  chrétienne  (de  1')  au  IV»  siècle  ;  IV,  443. 

(Voir  aussi  docteurs  et  Pères  de  l'Eglise.) 
Emmerich  (sœur).  Ses  révélations;  1 ,  336.  —  Vie 
de  celte  religieuse  ;  II,  463.  (Voir  aussi  Passion.) 
Encyclopédie  (!')  et  les  encyclopédistes  ;  IV,  262. 
Encyclopédie  du  XIX'  siècle.  Discours  d'introdac- 

lion;  par  M.  Laurentie.  (Voir  ce  nom.) 
Enfans  trouvés.  Moyen  d'améliorer  leur  sort  ;  1, 147. 
Enosh.  Prologue  ;  IV,  77. 
Enseignement.  A  qui  en  appartient  le  ponvoir  ;  UI, 

246.  (Voir  Eglise.) 
Epidémies  (sur  les  grandes).  (Voir  Litre.) 
Epopées.  Comment  divisées  ;  1,  63. 
Epreuves  (des)  par  l'eau  et  le  feu;  lU,  127. 
Eschyle.  Fragmens  de  son  Proméihée  ;  II,  272. 
Esclaves.  Leur  sort  à  Rome  ;  !ï,  93. 
Esprit   des  lois.  Jugement  sur  cet  ouvrage;  IV, 

236. 
Etat  des  personnes  à  Rome;  I,  432,  435.  (Voir 

aussi  économie  sociale  el  politique  à  Rome.) 
Etais  chrétiens  d'Orient.  Leur  chute;  III ,  339. 
Etudes  (hautes).  Conférences  au  collège  de  Juilly; 

IV,  36. 
Études  historiques  de  Chateaubriand  citées  sur  les 

invasions  des  barbares;  II ,  246. 
Éludes  littéraires   et   philosophiques;   II,  396.  — 

Plan  d'un  cours  d'études  chrdiennes  ;  IV,  48. 
Eucharistie  (I'),  ou  la  présence  réelle   de  Jésus- 
Christ  dans  ce  sacrement,  reconnue  par  Luther; 
],  302  (à  la  note).  (Voir  le  texte  cité.)  —  Gran- 
deur de  ce  sacrement  et  son  influence  sociale; 
llî,  249. 
Européen  (!').  Esprit  de  ce  recueil;  I,  412. 
Evèchés  et  archevêchés  de  France,  classés  par  dé- 

parumens  ;  III  ,  68,  69. 
Evoques.  Leur  pouvoir  civil  aux  I\«  et  X'siâcles; 

1    ,  386.  Dépositaires  des  clefs  des  villes  ;  389. 
Expédition  scieutifKiue  el  maritime  (Lettre);  III, 

4l!«. 
Fabcr.  Heures  mosaïques.  Fragment  sur  les  sacri- 
fiics  et  leur  origine  chez  les  peuples  anciens;  1,80. 
Fahre  d'Oiivel.   De  lit  poésiç  primilivo  chez   Itf 
Grecs  ;  'l,  391. 


DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


473 


Falaize  (madame  Caroline).  Leçons  d'une  mère  à  ses 
enfans  sur  la  religion;  IIÎ  ,  311). 

Fauveau  (^mademoiselle  de) ,  célèbre  artiste.  Citée  ; 
IV,  182. 

Femme  (la)  dégradée  par  le  paganisme;  I,  107. 
Réhabilitée  par  le  christianisme;  t08. 

Fénelon.  Le  christianisme  présenté  aux  gens  du 
monde;  Il  ,  59S. 

Féodalité  et  système  féodal  ;  I  ,  2o2. 

Fêtes  chrétiennes.  Leur  solennité.  (Voir  semaine 
sainte.)  Dédicace  des  églises. 

Fêles  superstitieuses  dites  de  l'àne  et  des  fous.  Ci- 
tées; II,  301. 

Fiesole  (Jean  de),  ou  le  Beato.  Ses  belles  peintures; 
IV,  131,  lôiî,  137. 

Figures  (des)  fantastiques  sculptées  sur  les  vieilles 
églises.  (Voir  sculptures.) 

Finances  à  Rome,  Comment  administrées  ;  H,  169. 
—  En  France,  sous  Henri  IV  (Voir  Sully);  sous 
Louis  XIII  et  Louis  Xl\  ;  IH,  401  et  suiv. 

Flaget  (monseigneur).  Uémoire  sur  Tétat  de  son 
diocèse  en  Amérique;  IV,  193. 

Flandre  {la)  au,  XVI'  siècle;  par  un  professeur  de 
rUniversilé  de  Gand.  Citée;  IV,  319. 

Flavien  ou  de  Rome  au  désert.  Examen  de  cet 
ouvrage;  I,  461;  H  ,  210. 

Flenry  (Edouard).  Popsies;  I,  350. 

Floquet(M.).  Histoire  du  privilège  de  saint  Romain; 
1 ,  529. 

Foi  chrétienne.  Grandeur  de  ses  traditions  et  de  son 
enseignement  ;  I  ,  139.  Peut  seule  rendre  à 
l'homme  sa  dignité  réelle;  142.  Et  à  l'art  sa 
poésie  et  ses  belles  inspirations  ;  206. 

Foisset  (M.).  Eloge  historique  de  M.  Riam- 
bourg;  1 ,  363.  —  Histoire  du  droit ,  introduc- 
tion, i"  Leçon;  HT,  107.  2=  Leçon;  droit  pa- 
triarchal  ;  177.  3'=  Leçon;  dr.it  musaïque;  2a5. 

Forbonnais.  Ses  améliorations  de  finances  et  sa  ré- 
partition uniforme  des  impôts;  I\  ,  237. 

Forichon  (l'abbé).  Questions  de  chronologie,  d'orga- 
nologie et  autres,  examinées  sous  leurs  rapports 
avec  le  christianisme;  111 ,  238. 

Fossiles.  Recherches  gur  l'époque  de  leur  formation; 
III  ,  240. 

France  (histoire  de);  par  MiVI.  Dumont,  Thierry, 
Trognon  ,  etc.  (Voir  ces  noms.) 

Francheviile  (M.  Jules  de).  Sur  les  armées  perma- 
nentes; I,  302. 

François  1".  Histoire  de  sa  captivité;  par  M.  Rey, 
IV,  236. 

François  d'Assisse  (  saint  ).  Sa  mission  admirable  ; 
I,  178. 

Frantin  (M.).  De  la  vérité  catholique,  etc.,  ou  vue 
générale  de  la  religion  dans  son  histoire  et  sa  doc- 
trine; III,  381. 

Frères  des  écoles  chrétiennes.  leur  fondateur  et 
leurs  fonctions;  III,  138.  —  Leur  enseignement 
comparé  à  celui  des  écoles  primaires  (voir  écoles). 

Fresques  chrétiennes  des  basiliques. — Tablau  d'un 
concile  ;  IV,  10«. 

Fronde  (troubles  de  la).  Lettres  de  Mazarin  a  ce  su- 
jet; IV,  397. 


Gaillardin  (Casimir).  Analyse  de  Phistoire  asiatique 
et  grecque  ,  de  M.  A.  Tancre  ;  I,  346. 

Gand.  Son  université  (voir  université). 

Gaule  poétique  (la);  par  Marchangy.  Mérite  et  dé- 
fauts de  cet  ouvrage  ;  III,  400.— Etat  de  la  Gaule 
au  iy:  siècle  ;  IV,  20.— Progrès  du  Christianisme  ; 
24. 

Gaules.  Introduction  du  Christianisme;  IV,  20. — 
Premières  églises;  25,— Leur  état  au  moment  de 
l'invasion  des  Barbares;  ib.  21. 

Gaulois  (histoire  des) ,  par  Amédée  Thierry.  Analyse 
de  cet  ouvrage;  III,  73,  383.— Sénateurs  gaulois; 
IV,  20.— Corporations;  25. 

Genèse.  Beauté  et  grandeur  de  ce  livre  :  I,  82 ,  83. 

—  Comment  on  peut  entendre  ce  qu  e!!e  dit  des 
jours  de  la  création;  111,206  et  suiv.  —Réfutation 
des  systèmes  de  Buckland,  du  Luc  et  autres  à  ce 
sujet;  436  et  suiv.  —  Voir  aussi  Déluge,  Tradi- 
tions. 

Genin  (N.).  Recueil  de  lettres  choisies  avec  des  notes 
biographiques;  I,  496. 

Genoude  (l'abb.!  de).  Cours  d'Ecriture  sainte, plan; 
I,  31.  —Introduction;  210,  344.  — Sa  Raison  du 
Christian  sme;  II,  36.— Tableau  historique  du  v» 
siècle  de  l'Eglise;  112.  —  Sur  ses  diverses  publi- 
cations; IV,  439. 

Géographie  ancienne  et  moderne  comparées  ;  IV, 
160.  —Physique,  ce  que  c'est;  I,  573.  —  Géogra- 
phie des  géog  aphies  ou  Cours  de  géographie  an- 
cienne et  moderne  comparée  ,  etc.,  ouvrage  an- 
noncé; m,  472, 

Géologie  (cours  de)  par  M.  Margerin  (voir  ce  nom). 

—  Elémens  de  géologie  et  de  minéralogie  d'ac- 
cord avec  la  tradition  biblique  ,  par  M.  Chaubard 
(voir  ce  nom). 

Gerbet  (M.  Pabliè).  Discours  préliminaire  ,  plan  de 
l'Université  Catholique  ;  1 ,  3.— Cours  d'introduc- 
tion à  l'ptude  des  vérités  chrétiennes.— Plan,  31; 
l'i  leçon,  76;-2>  leçon,  217  ;— 3"^  leçon,  264;— 
4'  leçon,  358;— 3"  leçon,  417;— 6^^  leçon,  604;— 
T=  leçon.  II,  3;— 8=  leçon,  81  ;— 9"  leçon,  406;— 
10«  leçon,  IV,  241.— Examen  des  Affaires  de 
Rome  de  M.  de  La  Mennais  ;  III,  3, 81 ,  161,  321  ; 
IV,  3. 

Gerson.  Recherches  sur  ses  manuscrits;  IV,  591  et 
suiv.  ;  et  surtout  sur  celui  de  l'Imitation  (voir  ce 
mol). 

Gibelins;  origine  de  leur  guerre  avec  les  Guelfes; 
IV,  583. 

Gibon  (II.)  Fragmcns  philosophiques;  II,  236. — • 

Gibbon.  Le  philosophe  ;  ce  qu'il  dit  de  Rome;  III, 
298. 

Girauli  (E.).  Ses  poésies  chrétiennes;  II,  160. 

Gémarah  (la).  Ce  que  c'est  que  ce  livre  rabbiniqoe; 
III,  425. 

Gœrres  (voir  Pucelle  d'Orléans). 

Gourntrie  (Eugène  de  la).  Konio  chrétienne  ;  202- 
3;;8;  III.  194.  —Lettres  Mir  l'Italie;  IV,  .%«3. — 
Sur  les  orgiiiesde  l'Eglise  romaine;  III,  461. — 
Il  sKiire  du  Tasse  (  voir  ce  nom  ).  —  Sur  les  sept 
jours  de  la  création  du  poème  du  Tasse,  IV,  1U2« 

—  L'Italie  littéraire  (1-  ^  article)  ;  385. 


474 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


Graal  (le  saint).  Célèbre  légende  combinée  avec  celle 
du  roi  Arlhur  et  des  chevaliers  de  la  Table  Ronde; 
I,  241. 

Grecs.  Recherches  sur  leur  religion  ;  1 ,  300. — Leur 
philosophie;  SU. — Analyse  de  leur  histoire;  346. 

Grecs  modernes  ou  du  Bas-Empire;  III,  ôtJl.  —  Leur 
schisme,  ib. 

Grégoire  vu  et  son  pontificat;  1 ,  230;  H,  231.  — 
Sa  vie  ;  par  Voigt  ;  IV,  598. 

Grégoire  de  Tours.  Hisi.  ecclésiastique  des  Francs, 
nouvelle  édition  ;  IV,  528. 

ftrenoble.  Recherches  historiques  sur  cette  ville  au 
moyen  âge;  11,  5  !4. 

Grimm  (  les  frères  ).  Leurs  travaux  sur  les  légendes 
de  l'Allemagne  ;  cités,  I,  259. 

Gruyer  (M.).  Le  spiritualisme  au  xix«  siècle  ;  II,  138. 
Voir  aussi  Maine  de  Biran. 

Guadet  (M.).  Sa  traduction  de  Grégoire  de  Tours  ; 
IV,  597. 

Guenebault  (L.  J.).  Auteur  de  la  table  de  l'Univer- 
sité catholique.  Sa  dissertation  sur  le  Liber  pon- 
lificalis,  citée.  Voir  Liber. 

Guerard  (M.),  membre  de  l'institut.  Ses  travaux 
historiques  et  géographiques  sur  les  pagi  de 
France  ;  IV,  398. — Sur  la  popularité  du  clergé  en 
Fran'-e;  461. 

Guerre  (de  la)  dans  les  temps  anciens;  I,  436;  sous 
l'influence  du  Christianisme  ;  460.  —  Envisagée 
comme  un  grand  sacrifice;  IV,  201. — Chez  les 
Hébreux  ;  assertion  réfutée  à  ce  sujet  ;  III,  263. 

Goillois  (l'abbél.  De  ia  confession  auriculaire;  H,  240. 

Gairaud  (M.).  Flavien,  ou  de  Rome  au  Désert,  exa- 
miné; 1,  J95;  II,  210.  —  Sur  le  Prométhée  d'Es- 
chyle ;  II,  272. — Sur  la  guerre  envisagée  comme 
sacrifice;  IV,  201. 

Goizot  (ML).  Fragment  de  son  histoire  de  la  civilisa 
tion  en  Europe  ;  témoignage  qu'il  y  rend  à  l'E- 
glise; III,  126. — Ce  qu'il  dit  du  système  péniten- 
tiaire de  l'Eglise  ;  ib.  301. 

Haller  (M.  de).  Histoire  de  la  réyolution  religieuse 
en  Suisse  ;  HT,  472. 

Hane  (M).  Travaux  de  ce  savant  belge  ;  IV,  320. 

Hase  (M.).  Ses  travaux  sur  rhistaire  de  France  ; 
IV,  397. 

Hébreux.  Histoire  de  ce  peuple  ;  T,  269. — Leur  droit. 
Leur  économie  (voir  Villeneuve". 

Hedwige  ,  reine  de  Pologne  ;  1,  S.>0. 

Hiérarchie  ecclésiastique;  IV,  343. 

Bindoustan.  Ses  pagodes  et  ses  croyances  ;  III,  47. — 
Philosophie  de  ses  prêtres  (  voir  Colebrooke  et 
Pauthier). 

Histoire  (de  1')  en  général.  Des  régies  pour  l'écrire; 
I,  24iî.  —  Histoire  asiiitiquc  et  grecque,  analyse 
par  M.  Arhanére  (voir  ce  nom). 

Histoire  de  France;  premii-res  notions  préliminai- 
res; I,  60.— Considérée  coiriirie  scii'nco;  121.— Ce 
qu'en  pense  M.  Thierry  ;  123.  —Caractères  de  ses 
principaux  historiens;  124.  —  Etudes  de  M.  Tro- 
gnon et  Cours  i\f.  SI.  Duiuonl  sur  l'histoire  (voir  ces 
deux  noms  et  Grigoire  de  Tours). 

Histoire  des  Lettres  ;  par  A.  Duqucsncl  (V.  ce  mot). 

Histoire  littéraire  des  siècle»  catholiques;  par  M.  de 


Montal<*mbert  (voir  ce  nom). — Histoire  littéraire 
de  France  (voir  écoles,  langue  française,  acadé- 
mie ,  université.) 

Histoire  générale  de  la  littérature  (Cours  d').  Voir 
Cazalès. 

Historiens  d'Allemagne.  Comment  ils  jugent  Gré- 
goire vu  ;  n  ,  232,  233. 

Hohenlohe  (M.  l'abbé  de).  Mémoires;  II,  517. 

Horace.  Traduction  en  vers  et  réflexions  sur  les  tra- 
ductions; H,  469. 

Hôtel-de-Ville  de  Paris.  Son  origine;  IV,  23,  note. 

Huguenots  (  guerres  des  ).  Fragmeus  historiques  ; 
111,333. 

Hugues  (vie  de  S.) ,  évèque  de  Grenoble  ;  par  Albert 
du  Boys,  préface  his'orique;  II,  584;  IV,  506. 

Idées  innées.  Réfutation  de  ce  système;  II,  442. 

Idolâtrie.  Son  or'gine  ;  I,  243. 

Ignace  de  Loyola  ;  III,  4S3,  443. 

Imitation  (T)  de  Jésus-Christ.  Recherches  sur  l'au- 
teur de  ce  livre  ;  IV,  591. 

Incarnation.  Ce  mystère  peut  seul  expliquer  l'his- 
toire de  l'humanité;  I,  214. — Envisagée  comme 
union  de  la  nature  humaine  dans  la  personne  du 
Verbe  ;  417. 

Inde  (!')  n'est  pas  le  point  de  départ  des  religions 
de  l'Orient;  T,  363. 

Indous    (Voir  Hindoustan.) 

Indulgences.  Doctrine  de  l'Eglise  sur  cette  matière  ; 

III,  16. 

Initiations.  Caractère  de  leurs  cérémonies  ;  I,  467. 
—  Initiations  païennes  introduites  dans  le  Chris- 
tianisme,  III,  361. 

Innocent  iir.  Pape  cité;  I,  164. — Son  histoire  ;  594. 

Inquisition.  Rigueurs  de  ce  tribunal  neutralisées  par 
l'Eglise;  MI,  362. 

Instruction  primaire.  Mise  en  parallèle  avec  celle  des 
Frères  des  écoles  chrétiennes;  111 ,367. 

Intolérance  religieuse.  Pourquoi  inconnue  dans  le 
paganisme;  III,  267. 

Italie  (1')  envisagée  sous  le  rapport  religieux;  II, 
467. — Sous  le  rapport  littéraire;  1^,  383. 

Jager  (M.  l'abbé  .  Traduction  de  l'histoire  de  Gré- 
goire vu  ;  IV,  398. 

Jésuites.  Histoire  de  cet  ordre;  TIT,  430.  Leur  éta- 
blissement au  Paraguay  ;  IV,  323. 

/ésos-Christ.  Sa  mission  divine;  1,  5S. — Divinité  de 
sa  religion;  73.  — Sa  naissance  et  ce  qu'elle  ap- 
prend à  l'humanité  ;  214. — Comment  il  prouve  sa 
mission  ;  tfc.,  131. — S  n  Evangile  supérieur  à  tous 
les  systèmes  de  la  philosophie  antique;  I,  413. — 
Est  incontestablement  le  pivot  de  toute  Thuma- 
nité;  III.  389.  Comment  représenté  sur  les  pre- 
miers monumens  d'art  chrétiens;  IV,  336. 

Job.  Est-il  l'anlenr du  livre  qui  porte  son  nom  ?  1,272. 

Joux(M.  i'ic.r.:  lio^.  Lellri'ssur  Tltalie.  (Voir  Italie.) 
Son  abjuration;  11,  467. 

Jugement  dernier  de  Ficsote.  Tableau  admirable  à 
Floi<  iice,sa  desi  ription  par  M.  de  Montalembert  ; 

IV,  136. — Détails  des  sculptures  de  ce  sujet  i\  No- 
tre Dame;  II,  298. 

Juifs.  Recherches  sur  leurs  cérémonies  ,  la  confes- 
sion, les  pin  ifienlions,  e'c;  I,  35i;  et  suiv. — Leur- 


DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


^i 


guerres  contre  les  Romains  et  leur  destraction  ; 
Jl ,  120  et  suiv.  —  Leur  existence  merveilleuse; 
I,  498. 

Jnilly.  Collège  de  ce  nom;  II,  lo3. — Prospectus  de 
son  enseignement;  IV,  44. 

Kant.  Ce  qu'il  a  dit  de  l'unité  catholique;  IV,  241. 

Keepsake  religieux  ou  le  Livre  des  Saintes;  11,473. 

Koberstein.  Sur  son  histoire  de  la  littérature  alle- 
mande, traduite  par  Marmier;  !,  414. 

Lâchât  ^M.  Tabbé).  Exameo  de  sa  traduction  de  la 
Philosophie  de  l'histoire  de  Schlegel  ;  il,  372.  — 
Sa  traduction  de  la  Symbolique  de  Mœlher;  ib.,  74. 

Lallier  (M.  F  ).  Sur  le  paupérisme;  1,  146. — Compte- 
rendu  sur  la  Charité  légale  de  M.  Naville;  M, 68. 

Lamache  (  Paul  ).  Sur  les  figures  fantastiques  des 
églises;  II,  576. — Examen  critique  du  Flavien  de 
M.  Guiraud;  I,  461. — Sur  le  duel  judiciaire  et 
privé  ;  I II,  122. — Sur  les  prisons  en  France  ;  III, 
501,  57b. 

Lamartine  (M.  de).  Examen  de  son  ouvrage  de  Jo- 
celyn  ;  I  ,  520, 

La  Mennais  (M.  de;.  Réfutation  de  ses  écrits  ;  par 
M.  Gerbet  (voir  ce  nom). 

Langue  française.  Histoire  de  ses  progrès;  II,  4oo, 
436,  438.  — Employée  comme  langue  diplomati- 
que ;  462.— Même  en  Angleterre  ;  463.— Origine 
de  son  universalité;  III,  132. — Considérations  sur 
ses  progrés;  l^  ,  298. — Sur  son  universalité  et  ses 
résultats;  I,  408. — Sa  véritable  origine  retrouvée 
dans  le  latin  du  moyen  âge;  lY,  593. 

Langue  hébraïque.  Son  génie;  1,  283. 

Langue  latine.  Recherches  sur  son  histoire,  ses  pro- 
grés et  sa  décadence;  I,  329. — Caractère  particu- 
lier de  celle  de  l'Eglise  ;  333. — Se  conserve  dans 
l'école  ;  ib. — Ses  diverses  phases  ;  '• ,  433. — Im- 
portance de  la  langue  latine  du  moyen  âge  comme 
origine  des  langues  modernes  de  l'Europe  et  sur- 
tout du  français  ;  IV,  393. 

Langues  orientales.  De  leur  étude  en  France  ,  de- 
puis quelques  années;  lil  ,  133. 

Lanoue  (Gustave  de).  Sur  le  Napoléon  de  M.  Quinet; 
I,  469.— Sur  Enosh;  IV,  77. 

Laurenlie  (M.).  Théorie  catholique  des  sciences  ser- 
vant d'introduction  à  l'Encyclopédie  du  19'  siècle; 
f,  407. — Compte-rendu  de  ce  travail;  II,  43. 

Lausanne  (église  de).  Sa  fondation  ;  II ,  50G. 

Lefranc  (M.).  Courg  d'Histoire  Elémentaire  j  II, 
314,  et  suiv. 

Légende  hébraïque.  Ame  exilée  on  Anna  Marie  ; 
IV,  69.  —  Pe  saint  Urbicus  ;  23. — D'Injuriosus  et 
de  Scholastica  ,  27.  —Dite  Dorée,  citée  ;  577.—  Du 
moine  Théophile,  sculptée  à  Notre-Dame  ;  JI,  297. 

Légendes  et  traditions  religieuses;  I,  63.  —  Païen- 
nes :  c  q  l'en  dit  Faber;  79.  —  Allégoriques:  ce 
que  c'est;  ib.,  81.  —  Envisagées  comme  sources 
h  storiques  et  de  poésie;  238,  470;  111 ,  599.  — 
Caractères  distincts  des  légendes;  288.  — De  Ve- 
nise; 291.— Des  bords  du  Uhm  ;  290.— Caractère 
de  celles  du  Martyrologe  et  de  la  Liturgie;  328, IV 
363  (voir  Cycle).— Livre   des   légendes.  Ouvrage 


de  M.    Leroux 
l'Allemagne  (voyez  Grimra) 


Léger  (Noël).  Ses  poésies  ;  Il ,  259. 

Leguillou  (M.  l'abbé).  Harmonies  religieuses,  lita- 
nies de  la  sainte  Vierge,  etc.  ;  I,  335. 

Lenormand.  Sur  l'origine  des  Chaldéens;  IV, 
467. 

Lenz  (M.).  Ses  travaux;  IV,  319. 

Leques  (  M.  N.  ).  Sur  l'Art  chrétien  de  M.  Cyprien 
Robert  ;  HT,  512. — Du  beau  en  littérature  ;  I,  513. 

Leroux  (M.).  Sur  le  libre  arbitre  et  la  grâce;  I,  410. 

Leroux  de  Lincy.  Livres  des  légendes ,  anaonce  ; 
I',  160. 

Leroy  (Onésime).  Voir  Onésime  Leroy. 

Lpy  de  (droit  de).  Ce  que  c'est  ;  IV,  511. 

Liber  pontificalis.  Quel  est  ce  livre  et  son  importance 
historique;  II,  291. 

Ligue  (fragmens  sur  la);  TU,  534,  337. 

Litre  (M.).  Sur  les  grandes  épidémies,  extrait  de  la 
Revue  des  deux  Mondes;  1,  409. 

Littérature  (histoire  générale  de  la);I,  38,  116. — 
En  Allemagne;  T,  414.— En  Angleterre  ;  IV,  216. 
En  France  (voir  Académie  et  dictionnaire,  histoire 
littéraire,  langue  française.  Université). 

Littérature  hébraïque  ;  1 ,  282  ;  H  ,  93 ,  97  ;  III ,  53. 
—Des  livres  prophétiques  ;  ib.  (voir  aussi  Lowth). 

Littérature  chrétienne  des  trois  premiers  siècles 
chrétiens  ;  III,  426  (  voir  aussi  docteurs  et  Pères 
de  l'Eglise). 

Livingston.  Publiciste  américain,  son  Code  discipli- 
naire; IV,  62. 

lobineau  (Dom).  (Voir  Saints  de  Bretagne.)  Eloge 
de  ce  savant;  III,  598. 

Loi  écrite  ou  du  mont  Sinaï  :  sa  grandeur;  III,  2S4. 

Loi  naturelle  :  ce  que  c'est;  11,  164. — Paradoxe  do 
Jean  Jacques  à  ce  sujet  ;  III,  122. 

Lois  de  Moïse.  Leur  caractère  ;  1 ,  269  (  Toir  aussi 
heures  mosaïques,  hébreux,  législation). 

Lois  des  XII  Tables  (voir  Tables). 

Louis  XIII.  Caractère  de  son  gouvernement;  III, 
401. 

Louis  XIV  et  son  gouvernement  ;  III ,  404  ;  IV,  90. 

Louis  XV  et  son  règne  ,  IV,  163. 

Louis  XVI.  Réformes  et  améliorations  qu'on  lui  doit  ; 
IV,  328. 

Luca  (l'abbé).  Fondateur  des  Annalet  de  Sciences  re- 
ligieuses de  Rome  (voir  Annales). 

Luigi  Cicconi  (M.).  Rome  antique  et  Rome  chré- 
tienne; III,  293. 

Luther.  Ses  mémoires;  î,  293.  — Sa  réforme  et  son 
influence  politique  ;  111 ,  14.  —  Mise  en  parallèle 
avec  celle  tentée  par  l'Eglise  ;  «6,,  433. 

Lyon.  Description  de  plusieurs  églises  de  cette 
ville;  par  deux  l'ccîés  asti  jues;  11!,  593. 

Machiavel.  Sou  livre  rci'uté;  III,  513. 

Magnin  (M.  Ch.).  Sur  les  origines  du  théâtre  mo- 
derne, cité;  H,  297  (note  2). 

Mahomet.  Son  apparition;  H,  522. — Résumé  histo- 
rique de  sus  conquêtes  sur  les  Grecs  ;  III,  361. — 
Sa  religion  ;  584. 

Maistre  (M.  de).  Cité  .«'ir  les  sacrifices  antiques;  I, 
79.— De  l'union  de  I  art  et  de  lu  religion;  II,  145. 


de  Lincy;  11,  100.— Légendes  de     Marchangy  (M.  de).  Eloge  de  son  caractère  et  de  ses 


écrits;  HI,  400. 


476 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


Hargerin  (M.).  Cours  de  géologie ,  introduction  ;  I, 
97.— Suite  ;  230—1'^''  leçon  ;  371.-2'^  leçon  ;  441. 
— 5'  leçon;  H,  176.— Suite;  237.— Notes;  ."ÎOB. 
Mariage  (du)  sous  les  Patriarches;  Hl,  179. — Sa 
sanction  ;    183.  —  Sous   la  loi  de  Moïse  ;  239   à 
262. 
Mariage.  La  sainteté  de  ce  sacrement  protégée  par  le 
Pape  ;  II,  163.— Juridiction  de  l'Eglise  sur  le  con- 
trat de  mariage  envisagé  comme  sacrement:  111, 
317. 
Harmier  (M.).  Sa  traduction  d'un  ouvrage  de  M.  Ko- 
berstein  sur  la  littérature  allemande,  citée  ;  I,  413. 
Martyrs.  Leur  nombre  ;  III,  273  ;  IV,  .".3.— Leur  ac- 
tion ou  influence  sur  la  société;  111,  348.— Cata- 
combes  qui  leur  sont  consacrées  (voir  ce  mol  et 
supplices}. 
Martyrs  (les),  poème  de  M.  de  Chateaubriand  :  origine 

de  cet  ouvrage;  III,  297. 
Matrimonio  (de).  Traité  di'  M.  C^rrfère;  IV,  80. 
Matter.  Son  histoire  du  Chrisiianismc  citée  sur  le 

nombre  des  martyrs;  111,275. 
Hazarin.  Son  ministère  jugé;  Î!J,  403. 
Médicis  (les).  Leur  funeste  influence  sur  Tart  chré- 
tien ;  iV,  1"3. 
Melchior  de  l'Hermite.  De  la  chronologie  sacrée  dans 

ses  rapports  avec  rhîstoire  profane;  IV,  226. 
Mémoires  de  Luther.  Traduits  et  publiés  par  M.  Mi- 

chelet  (voir  ce  nom). 
Méthode  d'enseignement  des  écoles  catholiques;  par 

M.  Boyer;  I,  416.  '  '  :'•"■" 

Métrologie  (traité  de).  V.  Saigey.  ;- -  .  t 

Blichelet  (M,).  Mémoires  de  Luther;  T,  293.— Exa- 
men de   cet  ouvrage  par  M.  Combeguille  (voir 
ce  nom). 
Miniatures  des  manuscriis.   Leur  importance  pour 

l'histoire  de  l'art  chrétien  ;  I,  190,  34î 
Miracles  (  les  )  sont  dans  l'ordre  de  la  Providence  ; 
1,  143.— Si  on  peut  en  établir  la  vérité  :  144. — 
Pourquoi  plus  frécjuens  dans  les  premiers  siècles  ; 
IV,  292. 
Mischnah  (la).  Ce  que  c'est;  11  f,  422. 
Missions.  Relation  de  celle  de  Bardstow  n  ;  IV,  103. 

— liésumé  de  leurs  conquêtes;  311,  339. 
Mœlher.  Sa  Symbolique  ,  traduite  de  l'allemand  par 

Lâchât  (voir  ce  nom). 
Mogols.  Formation  de  leur  empire;  III,  339. 
Moïse.  Esprit  de  ses  lois;  I,  282. — Jugé  parSchlos- 
ser  (voir  ce  nom). — Sa  science  comme  géologue 
et  astronome  est  incroyable  si  elle  n'est  pas  in- 
spirée ;  111,  259  (voir  aussi  Loi  écrite,  société). 
Moke  (M.).  Ses  travaux  ;  IV,  319. 
Molilor.  Philosopliiiî  de  la  tradition  ;  ouvrage  alle- 
mand traduit  par  M.  Quris;  IV,  239. 
Monde  visible  prouve  les  mystères  du  monde  invi- 
sible ;  I,  102. — Kerherches  sur  l'ùge  du  monde  ; 
1M,238.— Suite;  392. 
Montalembert  (M.  de).  Cours  d'histoire  littéraire  et 
sociale  des  siècles  catholiques;  I  ,  38.  — Introduc 
tion  à  l'histoire  île  sainte  Elisalicili  ;  ib.,  KW.  — 
Vie  de  la  sainte;  .".20,  .398.— Ilisloire  dlledwige, 
reine  de  Pologne  ;  I ,  i'i.'>0. — De  la  peinture  chré- 
tienne en  Italie  :  examen  de  l'ouvrage  df  M.  Rio  , 


IV,  123.— Vie  de  saint  Bernard  ,  annoncée  ;  té., 

400. 
Montpellier  (société  archéologique  de).  Ses  travaux  ; 

I,  330. 

Montvert  (  M.  Léopold  de  ).  Examen  des  Derniers 
Bretons  de  M.  Souvestre  ;  II,  133. 

Montvert  (M.  de).  Voir  Du  Lac  de  Montvert. 

Monumens  des  Egyptiens  ;  I,  300. — Des  Indous  (voir 
ce  nom). — De  Rome  ancienne  et  moderne  (voir 
Rome).  —  Premiers  monumens  chrétiens  ,  types 
primitifs  des  églises  ;  IV,  177. — Peinture  et  sculp- 
ture au  moyeu  âge;  II,  393  (voir  aussi  Languedoc). 

Moreau-Chrisiophe  (M.).  De  la  réforme  des  prisons 
de  France;  II!,  306. 

Moreau  (M.  Louis).  Examen  du  Panthéon  littéraire; 

II,  57.— De  la  correspondance  inédite  de  Voltaire; 
332.- Des  poésies  de  M.  Reboul  ;  111,  234.  — De 
l'ir^fluence  de  Balzac  sur  la  langue  française  ;  IV, 
298. 

Mort  du  Chrétien;  par  M.  l'abbé  Gerbet  ;  II,  9. 

Morvonnais  (M.).  Examen  des  ouvrages  de  Crabbe; 
IV,  216. 

Moscou.  Ses  monumens;  IV,  519. 

Moy  (M.  Ernest  de).  Cours  sur  la  philosophie  du 
droit ,  l"'  leçon  ,  vice  de  son  enseignement  en 
France  et  en  Allemagne;  I,  331. — 2*^^  leçon,  bases 
du  droit  sous  l'influence  de  la  révélation  ;  II,  11. 
— 3<'  et  4'  leçons,  suite  ;  249.-3=  leçon  ;  III,  102. 
— 6'  leçon  ;  24G. — 7<-  leçon  ,  droit  ecclésiastique  ; 
IV,  239. 

Moyen  Age.  Économie  politique  de  l'Europe  à  cette 
époque;  H,  321. — Jugé  par  Schlegel;  373. — Ma- 
nuel de  l'histoire  du  moyen  âge;  IV,  139. —  Mo- 
numens de  cette  époque.  Voir  ce  mot. 

Muséum  christianum  de  Rome;  sa  description;  IV, 
436. 

Musique  religieuse.  Introduction  à  la  philosophie  de 
cet  art;  par  M.  d'Ortigue;  T,  o^io  (voir  ce  nom). 

Mystères  chrétiens  (études  sur  les)  ;  III,  472;  IV, 
389. 

Mysticisme  (  du  )  dans  la  pénitence.  Ce  que  c'est; 
I  ,  344.  —  Productions  remarquables  des  écoles 
mystiques;  IV,  15"..  — Peintres  de  l'école  mysti- 
que ;  leurs  productions  admirables  ;  IV,   130. 

Mythologie  (de  la)  chez  les  Egyptiens  elles  Grecs; 
1,300. 

Napoléon  (histoire  de)  par  M.  Quinet  (voir  Lanoue). 

Naull  (M.).  Sur  la  religion  chrétienne;  111,381. 

Naville  (M.).  De  la  charile  légale  ;  II,  68. 

Niebelungen.  Célèbre  poème  du  moyen  âge;  I, 
195. 

Noirlieii.  (Pabbé  de)  Ttecueil  ih  virdilalionf;  11,320. 

Noire-Dame.  Sculpture  rema-quahle  du  tympan  de 
son  portail,  erreur  à  ce  suj.t;  IV,  .394.— Sculpture 
de  son  portail  latéral  :  légende  du  moine  Théo- 
phile; II,  297. 

Nuraghes  (les).  Ce  que  c'est;  II,  269. 

Ombiie  (P).  ('élébre  par  son  érole  mystique  :  détails 
à  ce  sujet;  IV,  l.'l,  140,  lîO. 

Onèsime  Leroy.  Étudias  sur  les  mystères  (voir  mys- 
tères).—Sur  les  manuscrits  de  Gerson  et  le  livre 
de  l'Imitation;  IV,  509. 


DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


477 


Oratoire  (P)  de  l'amour  de  Dieu.  Bul  de  celte  insti- 
tution ;  III,  458. 

Ordres  religieux  et  militaires  ,  nombreux  au  xiii" 
siècle  ;  I,  179,  180. — Leur  infldcnce  politique  el 
religieuse  sur  la  sociéié  ;  III,  5(i0.— Leurs  noms 
et  leur  nombre  eu  1789;  IV,  324. 

Orgue.  Recherches  sur  son  origine  et  ses  propriétés 
musicales  ;  III,  276. — Son  mécanisme  en  rapport 
avec  les  mystères  chrétiens;  2îS. — Invention  de 
l'orgue  expressif;  IV,  4t. 

Origène.  Caractère  de  ses  écrits;  II,  44o. 

Origines  (des)  catholiques,  l'^*'  partie  :  Origines  de 
l'Eglise  romaine  et  examen  de  cet  ouvrage  des  Bé- 
nédictins de  Solesmes  ;  1,  oa9;  111,  IGO. 

Ortigue  (M.  Joseph  d').  Cours  de  musique  religieuse 
et  profane  ,  iniroiiuclion;  I,  35o. — .Suite;  II,  31. 
— i'f  leçon;  II,  105. — 2"^^  leçon;  183. — 3'  leçon; 
35o. — 4*^  leçon;  III,  45. — îj'^  leçon;  112  :  suite  ; 
27tJ.  — G^  leçon  ,  histoire  de  l'orgue  ;  IV,  57.  — 
7«  leçon  ;  suiie;  110. — &'  leçon  :  184. — 9*^  leçon  ; 
42(>. 

Overbeck.  Eloge  de  ce  peintre;  II,  loi;  IV,  137. 

Ozanam  (M.).  Parallèle  de  deux  chanceliers  d'An- 
gleterre.— Eludes  sur  le  Dame  (voir  chanceliers 
el  DdUie)— Biographie  de  M.  Ampère;  I,  306. 

Paganisme  (histoire  de  sa  desiruciionj  ;  par  M.  Beu- 
gnol  :  examen  de  cet  ouvrage  ;  III,  01,  par  Ben- 
jamin Constant;  cité,  267. 

Pagi  (des)  de  France.  Voir  Guérard. 

Panthéisme  (du)  allemand  ;  III,  14G,  290. — Défini- 
lion  de  celte  erreur  ;  I,  49. 

Panthéon  (le)  littéraire.  Sur  les  publications  de  ce 
recueil  :  ouvrages  mystiques;  II,  5". 

Papes.  Nom  des  plus  illustres  el  leurs  bienfaits;  II, 
289. — Histoire  de  ceux  des  xvi'  et  xvu"^  siècles; 
traduite  de  Léopold  Ranke  :  examen  de  cet  ou- 
vrage ;  III,  432  ;  IV,  465. 

Paraguay.  Ses  missions  ,  IV,  52". 

Parieu  (M.).  Sur  la  Pucelle  d'Orléans;  I,  475. 

Paris  ancien.  Etat  de  sa  cité  sous  les  Romains;  IV, 
25. — Paris  moderne  (ville  de).  Coiupte-rendu  de 
son  administration;  par  M.  de  RamLuteau  ;  III, 
367. 

Parole.  Si  elle  est  d'invention  humaine;  II,  440. 

Pascal  et  Bossuet  mis  en  parallèle;  III,  582. 

Passion  (la  douloureuse)  de  Jésus-Christ  d'après  les 
méditations  de  la  sœur  Emmerich  ;  II,  4Go. 

Paslorel  (le  comle).  Observation  sur  son  ouvrage  : 
Moïse  législateui'  el  moraliste  ;  III,  2o7. 

Patriarches.  Leuis  mœurs  el  leur  gouvernement  de 
famille;  III,  177. 

Paul  III.  Tente  une  réforme  ecclésiastique  ;  III  , 
458. 

Paulin  Paris  (M.).  Chronique  de  Vil'ehardouin,  nou- 
velle édition;  IV,  598. 

Paupérisme  (du);  par  Al.  Lallier;  I,  146. 

Paulhier  (M.).  Traduction  des  essais  de  la  philoso- 
phie des  Indous  el  textes  sanscrits  ;  I,  528. 

Pavy  (l'abbé).  Histoire  des  Cordeliurs  de  Lyon; 
111,  39Û. 

Peinture  chrétienne  et  mystique  j  I,  190;  IV,  150. — 
Sesélémens  et  recherches  sur  les  causes  de  sa  déca- 


dence; 342.— Examen  de  l'ouvrage  de  M.  Rio;  par 
M.  de  Montalembert  ;  IV,  125  à  132. 

Peinture  moderne.  Ses  productions  (voir  Salon). 

Pelages.  Leur  architecture  cyclopéenne;  11,269. 

Pénitence.  Dialogue  sur  ce  sacrement  ;  II,  7  el  suiv. 

Pénitences  imposées  par  l'Eglise.  Ce  qu'en  dil  M. 
Guizot  (voir  Système  pénitentiaire). 

Pères  apostoliques  ;  III,  428.— Apologistes  ;  ib. 

Pères   de  l'Eglise.   Traduits  par  M.  Genoude  ;  II 
475.— Caractères  des  plus  célèbres  ;    III  ,  198. 

Perfectibilité  continue  de  l'esprit  humain.  Examen 
de  ce  système  ;  III,  241  el  suiv. 

Périodes  bibliques.  Réfutation  des  systèmes  de  Buc- 
kland  ,  du  Luc  et  autres  savans  à  ce  sujet  (voir 
Création,  Genèse). 

Périodes  historiques  (lesj.  Noms  des  plus  célèbres  • 
IV,  278,  281. Voir  aussi  Forichon. 

Perrin  (l'abhé).  Son  zèle  el  sa  charité  pour  les  pri- 
sonniers ;  III,  503. 

Petit-Kadet.  Ses  travaux  sur  les  monumens  cyclo- 
péens;  II,  270. 

Pétrarque.  Son  influence  ;  IV,  586. 

Peuples  anciens  ou  primitifs.  Première  époque  ;  I, 
225. — Deuxième  époque  :  Phéniciens,  Egyptiens; 
ib.  536. — Phéniciens.  Leur  antiquité  ;  I,  537. 

Phénomènes  de  la  lumière  el  de  l'air,  et  leurs  résul- 
tats pour  la  terre;  II,  »76. 

Philippe  (saint)  de  Neri.  Son  séjour  et  sa  pénitence 
aux  Catacombes;  IV,  115. 

Philosophie  véritable.  Ce  que  c'est;  1,49.— Sa  mar- 
che progressive  et  ses  auteurs;  I,  250.  II,  236.  

Son  étude  dans  les  collèges  chrétiens  ;  IV,  35. 

Philosophie  mystique.  Ce  que  c'est  ;  I,  31. 

Philosophie  des  Egyptiens  ei  des  Grecs;  1,311,  316. 
—  Son  impuissance  à  connaître  l'homme;  II,  37. 

Philosophie  de  l'histoire  ;  par  F.  Schlegel  ;  II,  372. 

Philosophie  du  droit  (ou  histoire  philosophique  du). 
Cours  sur  cetre  science  ;  par  M.  Ernest  de  Moy 
(voir  Moy  et  au  mot  droit). 

Philosophie  des  Indous.  Examen  de  cet  ouvrage;  I, 
528.— Rationnelle.  Ses  aberrations;  ib.,  31. 

Philosophie  de  l'art.  Introduction  à  l'étude  des  mo- 
numens chrétiens;  II,  475;  III,  312. 

Pie  VII  captif;  III,  139, 

Pignel  (M.).  Son  Guide  du  voyageur  de  Paris  à  Al- 
ger ;  II,  313. 

Plain-chant  d'église  ;  son  genre  de  beauté  ;  III,  282. 

Platon.  Immoralité  de  sa  république;  I,  412. 

Poèmes  héroïques  el  mystiques  du  moyen  ùge.  Leur 
mérite  ;  I,  492;  IV,  377. 

Poèmes  mystiques;  I,  198.  (Voir  mystères  et  Oné- 
sime  Leroy,  el  surtout  Dante.) 

Poésie  antique  chez  les  Grecs  ;  II ,  396.  —  Chez  les 
Latins;  I,  494, 

Poésie  catholique.  Ses  grandes  divisions;  I,  65. 

Examinée  dans  son  principe  ,  sa  matière  el  ses 
formes;  106,  349.— Des  anciens  Brelons;  111,32. 
—Ascétique.  Ce  que  c'est;  64.— Ses  élémens;  118. 
—De  Jean  Reboul  ;  III,  234.— Cycle  des  apocry- 
phes. Ce  que  c'est;  IV,  361.  Voyei  aussi  Clavé, 
Anglars,  Turquely,  etc. 

Politique.  Comment  envisagée  dans  roUTragô  de 


478 


TABLE  ALPHABÉTIQUE 


M.  de  La  Mennais  ;  III,  527.  —  Cours  d'économie 
politique  ;  par  M.  de  VilleneuYe-Bargemonl  (voir 
ce  nom  et  de  Coux). 

Prières  et  méditations  d'aune  âme  chrétienne  ;  par 
M.  Victor  d'Anglars  ;  II,  1S9. 

Prison  Mammertine.  Convertie  en  église;  IV,  108. 

Prisons  (des)  en  France.  La  première  idée  de  leur 
amélioration  est  due  à  un  bénédictin  ;  III,  ÔOI.  — 
Traité  des  prisons  (voir  Moreau-Christophe  et  La- 
mache). 

Progrès  humain  (du)  suivant  M.  Thierry  ,  et  réfuta- 
tion historique  de  celte  assertion  ;  III,  389. 

Prométhée  d'Eschyle  (sur  le);  II,  272. 

prophètes.  Études  de  leurs  livres  et  de  leurs  écoles; 

III ,  3S. 

Prolestans.  Leurs  confessions  de  foi  jugées;  II,  74 
(V.  réunion). 

Providence.  Son  action  sur  la  société  ;  II,  162. 

Prudentius.  Sur  les  richesses  de  l'Église;  IV,  453. 

Psychosiasie  ou  Pesée  des  âmes.  Sujet  sculpié  sur 
Notre-Dame  de  Paris.  (Voir  Notre-Dame.) 

Pucelle  d'Orléans,  traduit  de  Gœrres;  i,  473. 

Quairemère  de  Quincy.  Recherches  sur  la  statuaire 
chryséléphantine  ;  IV,  561. 

Qnris  (M  )•  Sur  la  traduction  de  l'ouvrage  de  Moli- 
tor;  IV,  25'J. 

Quinet  (Edgar).  Napoléon;  I,  469.  (Voir  Ahasvé- 
rus.) 

Rahbins.  Noms  des  plus  célèbres  ,  et  leurs  travaux 
sur  la  Bible;  II!  ,  425  et  suiv. 

Raison  du  christianisme;  par  M.  de  Genoude;  I, 
356 •  il,  36.  Nouvelle  édition  de  cet  ouvrage; 
396. 

Rambuteau  (M.  de).  Compte-rendu  de  l'administra- 
tion du  déparlement  de  la  Seine.  (\  oir  Paris.) 

Ranke  (Léopold).  Sur  son  Histoire  de  la  papauté  ; 

IV,  465. 

Raoul  Rochelle.  Son  cours  d'archéologie.  Antiquités 
asiali(iues;  IV  ,  206. 

Raphaël  et  quelques  uns  de  ses  tableaux;  ÎI ,  147, 

jaO, Sa  sainte  (  écile  ,  jugée  par  M.  de  Monla- 

iemberl  ;  1^,  l-îl*  —  Sa  dispute  du  saint  Sacre- 
ment.Citée,  et  pourquoi  ;  142. 

Raynal  (labbél  et  son  ouvrage;  IV,  204. 

Reboul  (M.).  Sur  ses  poésies  ;  IH  ,  234. 

Rédemption  du  genre  humain  par  le  N  erbe  ;  1 ,  212. 

Enseignée  clairement  par  saint  Bonaventure; 

250. 

Réforme  ecclésiastique  tentée  par  Paul  III. — Détails 
à  ce  sujet;  III  ,  ^38. 

Réforme  de  Luther  jugée;  1 ,  293;  IIF,  433.  —  Son 
influence  politique  ;  ibid.  ,  14 ,  453.  —  Dans  la 
Suisse  occidentale  ,  par  Haller;  472. 

Religion  considérée  en  elle-niènie  et  dans  ses  rap- 
porls  avec  le»  connaissances  humaines  ;  1 ,  6ii,  497, 

Ses  bases  et  ses  rapports  a»ec  les  sciences;  2;>7; 

11 ,  101  ;  '",  f59.  —Son  histoire  et  sa  doctrine  ; 
111  381  ;  IV,  40t. — Cours  (oiiiplel  sur  lare  igion, 
par  l'abbé  de  Cenoude;  l,B4,'ilO,  261.— Écriture 
sainte  (Voir  ce  mot  et  vérités  chrétiennes),  premier 
siècle  de  l'Église  ;  M  ,  112).  —  Union  tentée  par 
l'Église  aycc  le  proleslanlUme  (  Voir  réunion  et 


vérité  catholique.  Voir  aussi  Origines  de  l'Êglite 

romaine.) 
Reliques.  Influence  de  leor  culte  sur  l'art  chrétien  ; 

1, 190. 
Remy  (saint)  baptisant  CIovîs  (Voir  Clovis). 
Renouviers  (M.  Jules).  Monnmens  du  Bas-Langae- 

doc;  I,  551. 
République  (la).  Comment  définie  en  Chine  ;  1 ,  428. 
République  de  Venise  (Voir  Venise). 
Réunion  de  l'Église  romaine  et  du  protestantisme. 

—  Détaiissur  Us  efforts  tentés  à  ce  sujet;  III,  437. 
Révélation.  Sa  certitude  et  sa  nécessité;  I,  70  142. 
Révolution  française,  ses  causes  et  ses  progrés;  IV, 

32t. 

Revue  ealholique  de  Dublin;  I,  406.  —  En  Allema- 
gne; IV,  138. 

Bévue  des  Deiujc-Mondes.  Réfutation  d'une  assertion 
anti- catholique  de  ce  recueil;  1,410.  —  Autre 
réfutation  faite  par  VEuropéenj  412.  (Voir  aussi 
Lilré). 

Rey  (M.).  Captivité  de  François  I";  IV,  236. 

Riambourg  i^M.).  De  la  polémique  religieuse;  I, 
129.  —  Notice  sur  ce  savant;  par  M.  Foissel 
(Thomas).  (Voir  ce  nom). 

Richelieu.  Son  ministère  jugé;  III,  402. 

Rio  (M.).  Cours  sur  l'art  chrétien.  Introduction;  I , 
lOG.  2"  Leçon;  238.  3'  Leçon  ;  288.  —  De  la  poé- 
sie chrétienne  dans  sa  forme.  —  Ecole  vénitienne  ; 
477.  —  Examen  de  l'ouvrage  de  M.  Rio  par  MM. 
Sleinmetz  et  de  Montalemberl.  (Voir  ces  noms.) 

Robert  ((yprien).  Cours  d'art  chrétien.  Monumens. 
1"  Leçon;  III,  I80.  2«  Leçon;  264.  3*  Leçon; 
548.  4e  Leçon  ;  426.  S*  Leçon  ;  vue  générale  des 
catacombes  ;  IV  ,  29.  6"=  Leçon  ;  tombeaux  et 
crjples  ;  103.  7' Leçon  ;  chapelles  et  basiliques; 
i7i.  U""  Leçon;  de  la  sculpture  chez  les  premiers 
chrétiens;  285.  9«  Leçon,  Résumé  et  allégories 
chrétiennes;  3S4.  10'  Leçon;  vases  sacrés; 
432. 

Robiano  (l'abbé).  Sur  la  philosophie  de  la  littérature; 
II,  313. 

Robrbacher  (M.  l'abbé).  La  religion  méditée  ;  Il , 
IS9. 

Romans  de  chevalerie  ;  IV  ,  377.  (Voir  aussi  trou- 
badours.) 

Rome  sous  ses  derniers  rois;  par  un  professeur  de 
l'université  de  Gand  ;  IV,  319. 

Rome  chrétienne,  l"  el  2"  siècle;  II,  202.  Suite; 
3o8,  404.  3'  siècle  ;  II  ,  444.  40  siècle  ;  III,  194  ; 
IV,  29.  —  Centre  de  l'u..ilé  catholique  (voir  unité). 

—  Comment  vue  parWinkelmann,  Gibbon  et  Cha- 
teaubriand ;  III,  293  ;  IV,  30,  32. 

Roselly  de  Lorgues.  Son  Christ  devant  le  siècle  ; 
IV,  434. 

Rousseau  (J. -<!•)•  Ses  paradoxes  sur  l'inégalité  hu- 
maine ;  III,  122. 

Roux-Kerrand.  Histoire  des  progrés  de  la  civilisa- 
tion ;  II,  319. 

Sacremeiis.  Leur  importance  et  leur  influence  sur  la 
société;  111,248. 

Sacrilices  (les).  Ce  qu'en  dit  M.  de  Maislre  ;  1 ,  7». 
— Recherche»  tur  leur  origine.  (Voir  Fabar.) 


DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


479 


Saigey  (M.).  Traité  de  métrologie  ancienne  et  de 

chronologie  moderne;  II,  517. 
Saint-Chéron  (Alex.  de).   Ce  qu'il  pense  de  l'indé- 
pendance de  Part  ;  I,  409.  —  Sur  Pécole  moderne 
de  peinture,  etc.  ;  II,  141. — Traduction  de  l'his- 
toire de  la  papauté  de  Ranke  ;  IV,  463. 
Saint-Siège  (son  autorité)  ;  II  ,  416. 
Saints.  Importance  historique  de  la  biographie  de» 
saints  ;  III,  399  —  De  Bretagne  (  histoire  des  )  ; 
par  dom  Lobincau;  édition  nouvelle,  par  l'abbé 
Tresvaux  ;  III,  397. 
Salinis  (l'abbè  de).  Cours  sur  la  religion  considérée 
dans  ses  bases  et  ses  rapports  avec  les  objets  di- 
vers des  connaissances  humaines.  Plan  ;  I  ,  S2. 
1'*  Leçon  ;  63.  2=  Leçon  ;  237.  3<^  Leçon  }  497. 
4*  Leçon  ;  II ,  401.  S«  Leçon  ;  III,  89.  6«  Leçon  ; 
IV,  401. — Sur  l'enseignement  du  collège  de  Juilly. 
(Voir  Juilly.) 
Salon  de  1836   et  revue  de  quelques  produits  de 

l'art  moderne  ;  I,  481. 
Sanchonialon.  Inférieur  à  Moïse;  I,  337. 
Santeuil.  Fragment  d'une  de  ses  hymnes  ;  IV,  394. 
Savigny  (  M.  de  }.  Eloge  de  ce  savant  et  de  son  his* 

toire  du  druit  romain  ;  II,  384. 
Savans  frança  s  ,  depuis  le  huitième  siècle  jusqu'au 
dix-septième  siècle.  Revue  de  leur  style;  III,  137. 
Savonarole.  Ses  efforts  pour  réformer  les  arts  et  les 

mœurs  de  ses  concitoyens;  I  ,  343. 
Schlegel.  Sa  philosophie  de  l'histoire.  Traduction  de 

l'abbé  Lâchât.  (Voir  Lâchât.) 
Schlosser.   Son  histoire  universelle  de  l'antiquité. 
Citée  sur  l'influence  des  lois  et  leur  antiquité; 
m,  233. 
Sciences  catholiques.  Leur  théorie  (voir  ce  mol). 
Sciences  religieuses  et  philosophiques  (cours  de)  ; 
par  MM.  Genoude  et  de  Saliuis.  (Voir  ces  noms  et 
le  mot  Annales.) 
Sciences  historiques  (cours  de)  ;  par  M.  Dumont. 

(Voir  ce  nom  el  archives,  histoire). 
Science»  sociales.  (Voir  économie.) 
Sciences  proprement  dites.  Leur  division  ;  I,  19.  — 
D'app  icaiion.  Ce  que  c'est;  53.  Leur  unité;  40. 
Sciences  philosophiques  ,  physiques  et  mathémati- 
ques (cours  par  M.  Margerin.)  (Voir  ce  nom.) 
Sculpture  (de  la)  ;  I  ,  190.  —  Chez  les  chrétiens  des 
premiers  siècles  ;  IV,  283.  —  Description  des  mo- 
numens  primitifs;  IV,  334.  —   t'atacombes    de 
Saint-Paul  ;  337.  —  Autres  ;  338 ,  539.  —  Tom- 
beaux chrétiens  avec  des  altriliuls  païens  ;  360. 
Sculptures   des  anciennes  égl'ses.   Recherches   sur 
leurs  significations  allégoriques  ;  II  ,  295  et  376. 
(Voir  Notre-Dame.) 
Sectes  juives.  Leur  histoire  ;  III, 420. (Voir  rabbins.) 
Semaine  sainte  à  Rome  ;  III,  226. 
Septante  (les).  De  leur  chronologie  ;  IV,  349. 
Serres  (M.  de).  Ce  qu'il  dit  des  jours  de  la  création; 

m,  207,  209. 
Severano.  Son  calcul  des  martyrs;  IV,  33. 
Sibylle  tiburtine.  Sa  réponse  louchant  les  chrétiens; 

IV,  lis. 
Sienne.  Sun  école  de  peinture  ;  IV  ,  128. 
Slaves.  Intérêt  de  leur  littérature  hiératique}  lY,  S19. 


Société  chez  les  Hébreux.  Son  caractère  particulier 
et  primitif;  I,  499. — Païenne;  243. — Chrétienne; 
ib.  —  Physique  et  philosophique;  260. 
Société  spirituelle.  Ses  bases  et  ses  principes  con- 
stitutifs; I,  30;  IV,  242. 
Société  archéologique  de  Montpellier  ;  1 ,  550. 
Société  de  l'histoire  de  France.  Ses  travaux;  IV,  397. 
Société  de  l'histoire  de  France.  But  de  ce  recueil  • 

IV,  397. 

Soirée*  de  Montlhéry.  Mérite  de  cet  ouvrage;  111,33. 

Solesmes  (prieuré  de).   Souvenirs  d'un  poète;  IV, 

77.  —  Etablissement  de  l'ordre  des  Bénédictins 

dans  ce  lieu  ;  ib.  (Voir  Bénédictins.) 

Souvestre  (M.).  Let  derniers  Brelont.  (Voir  Léopold 

de  Montven.) 
Spire   (  Revue  catholique    publiée    à  ),   IV,   138  ; 

393. 
Statistique  religieuse;  III,  66.  Tableaux  synopti- 
ques ;  C8,  69.  —  Des  maisons  religieuses  existant 
en  1789  ;  IV, 524. 
Statistique  de  ia  France.  Travaux  publics ,  agricul- 
ture et  commerce  ;  IV,  312. 
Steinmeiz  (M.).  Sur  l'ouvrage  de  M.  Rio  :  Forme  de 

l'an;  1 ,341. 
Suger  (l'abbé).  Eloge  de  son  administration;  IV,  507. 
Suisse  (Histoire  de  sa  révolution  religieuse).  (Voir 

Haller.) 
Sully.  Son  administration  ;  III,  176,  332. 
Supplices  des  martyrs  prouvés  par  les  instrumens 
trouvés  dans  les  catacombes  ;  IV,  113.— De  sainte 
Symphorose  et  de  ses  sept  fils  ;  113. 
Sylvestre  de  Sacy  (M.).  Sa  notice  sur  un  discours  de 

l'évèque  de  Tabennes.  Citée  ;  I,  240  (note  l). 
Symbolique  (la)  «le  Mœ.her  de  Munich  ,  ou  Réfuta- 
tion  des     confessions  de    foi    des    protestans  ; 
II,  74. 
Symbolisme  (du)  dans  le  culte  des  païens;  II ,  342; 

et  de  celui  du  culte  catholique  ;  III,  514. 
Synésius  (hymnes  de),  évêque  de  Piolémaïs.  Traduc- 
tion de  MM.  Grégoire  et  Collombet  ;  II ,  472. 
Syracuse.  Ses  belles  caiacoinbes  ;  IV,  31. 
Système  pénitentiaire  de  l'Eglise;  III,  301.  — Phi- 
losophiques des  anciens  ;  I,  311,  313 
Table  amallitaine,  ou  Code  de  la  marine  d'Amalfi  ; 

111,541. 
Tables  (Lois  des  XII)  citées  ;  IIÏ,  109. 
Tasse  (le).  Son  histoire  ;  I,  578. 
Taurobole  (le).  Description  de  ce  sacrifice  ;  1 ,  467. 
Température  du  globe  ;  II,  598. 
Temples-groiies  des  premiers  siècles  du  christia- 
nisme; leur  description  ;  IV,  107. 
Templiers.  Leur  extinction;  111,361. 
Terrilorium  sanclœ  liberlalis.  Nom  donné  aux  cala- 
cornues  et  cryptes  gauloises.  Pourquoi;  IV,  54. 

Tertullien.  Sur  l'exposition  des  enfans  ;  I,  isi. 

Style  de  ce  docteur;  III,  429. 
Testament  (ancien  et  nouveau).  Analyse  de  ses  di- 
vers livres  ;  II,  98.  —  Commentaires  des  plus  cé- 
lèbres rabbins  sur  leurs  textes.  (Voir  rabbins.) 
Thalmud  (le).  Ce  que  c'est  ;  111,  425. 
Thébaide  (tableau  de  la)  ;  11,  217. 
Théologie.  Ust  une  icieuce  cerUin«  i  1 ,  48.  —  âe« 


TABLE  ALPHABÉTIQUE  DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


règles  posées  par  saint  Augustin  ;  ib.,  i05.— Cours 

complet  de  théologie  ;  IV,  240. 
Théologie  naturelle.  Discours  sur  son  étude  et  son 

but;  1,414. 
Théologie  schoJastique  mieux  envisagée  ;  416. 
Théophanies  ,  ou  Communication  de  Thomme  avec 

Dieu  ;  I,  417. 
Théorie  catholique  des  sciences  ;  par  M.  Laurenlie; 

I,  407  ;  II,  4o. 

Thérèse  (sainte).  Sa  vie  ,  par  M.  Collombet;  III,  519. 

Thierry  (M.).  Son  histoire  des  Gaulois  ;  lll,  75. 

Thomas  (saint)  d'Aquin.  Ce  que  lui  doit  la  science  ; 
1,250;  et  surtout  la  théologie  ;  IV,  576. 

Thomas  (saint)  de  Cantorbery  ;  III,  77. 

Thomassy  (M.  R.).  Monumens  des  anciens  diocèses 
du  Bas-Langoedoc  ;  I,  551.  —  Examen  critique  et 
littéraire  du  Dictionnaire  de  l'Académie  ;  I  ,  00, 
227,  434  ;  III  ,  132  ,  215.  —  Fragment  de  son  ar- 
ticle sur  la  sainte  Elisabeih  de  M.  de  Montalem- 
berl  ;  598.  —  Sur  le  cours  darchéologie  asiatique 
de  M.  Raoul  Rochetle  ;  IV,  206. — Sur  l'origine  des 
Chaldéens  de  M.  Le  Normand  ;  437. 

Tombeaux  des  premiers  chrétiens  ;  IV,  109,  283.  — 
Sarcophages  avec  bas-reliefs  ;  286. — Avec  inscrip- 
tions ;  287. 

Tour  de  Babel  ;  I,  228  ;  IV,  208. 

Tradition  (histoire  de  la)  ;  traduit  de  l'allemand  de 
Moiitor;  IV,  259. 

Traditions  égyptiennes  et  des  fables  grecques;  II;  258. 

Traite  des  nègres;  III,  415. 

Trente  (concile  de).  Il  juge  le  protestantisme  ;  III, 
453.  —  Détails  sur  ses  travaux  ;  ibid.  ,  448.  — 
Ses  résultats  incontestables  ;  449  et  suiv. 

Tresvaux  (M.  l'abbé).  (Voir  saints  de  Bretagne). 

Trognon  (Augusie).  Etude  sur  l'histoire  de  Fran- 
ce ,  etc.  ;  II,  511. 

Troubadours  et  trouvères.  Leurs  poésies;  IV,  577. 

—  Leur  vie  singulière  et  leurs  privilèges  ;  ib.,  583. 
Turquety  (Edouard). Poésies  chrétiennes;  1,  455,  495; 

II,  218,556. 

Unité  catholique.  Son  caractère  à  Rome;  II  ,565.  — 
Des  principes  des  sciences  et  de  la  religion  chré- 
tienne ;  II,  563,  456. 

Université  catholique.  Plan  de  ce  recueil  ;  1, 1,  à  31. 

—  Modification  dans  sa  direction  et  sa  propriété  ; 
IV.  161.  —  A  ses  abonnés;  464. 

Université  de  Paris,  sur  la  lin  du  XII'  siècle  ;  I,  ."94. 

—  De  lltalie.  Influence  de  ses  travaux  sur  la  lan- 
gue latine  ;  II,  433. 

Universités  iilanduise  et  anglaise  ;  II,  432.  —  D'Ita- 
lie et  de  France.  Leur  célébrité  ;  IV,  585.  —  De 
Gand.  Ses  travaux  ;  IV,  519. 

Vatican  (le).  Son  i-Mt  primitif;  IV,  110.— Ses  iliiis- 
trations  chrétiennes.  (Voircataconibes.peintuies.) 

Vaudois.  Recherches  historiques;  111,470. 

Venise.  Esprit  de  ses  lé(;(ii(l('s,  ;  1 ,  291.  —  Histoire 
politique  de  cette  ville  :  an.liitecturc  de  ses  mo- 


numens; I,  292;  IV,  148.— Ses  nombreuses  reli- 
ques; ib.— Son  école  historique;  478. — Son  école 
de  peinture;  IV,  143  et  suiv.— Histoire  de  sa  ré- 
volution toute  catholique  ;  ib.,  148  et  suiv. 

Verbe  de  Dieu.  Doctrine  de  l'Ecriture  ,  sur  son  ori- 
gine et  ses  œuvres;  1,210;  213,  544.— Ses  bien- 
faits (voir  Incarnation ,  Rédemption). 

Vérité  (la)  catholique  ou  vue  générale  delà  religion; 
m,  581. 

Vérités  chrétiennes.  1"  leçon,  preuves  de  la  chute 
de  l'homme  ;  1,  34.  —  2<ï  leçon  ,  preuves  du  dé- 
luge ;  217. — 5'  leçon  ,  quelle  est  l'origine  du  mal 
moral  ;  201. — 4<'  leçon  ,  les  expiations  judaïques  ; 
340. — o^  leçon  ,  417.  —  6"^  leçon;  304.— Recher- 
ches sur  l'influence  morale  de  la  confession;  II, 
81,  406.-10=^  leçon;  IV,  241  et  suiv. 

Versailles.  Relevé  des  dépenses  faites  par  Louis 
XIV;  IV,  93. 

Vies  des  Saints.  Choisies  et  traduites  de  Butler; 
par  Godescard;  III,  '19.  — Des  Saints  de  Breta- 
gne; par  D.  Lobineau,  publiées  par  l'abbé  Très- 
Taux  (voir  Tresvaux). 

Vigny  ^M.  Alfred  de).  Philosophie  sociale,  servUade 
et  grandeur  militaire;  I,  502. 

Villehardouin.  Nouvelle  édition  de  sa  chronique; 
IV,  597. 

Villemain  (  M.  ).  Examen  de  sa  préface  du  Diction- 
naire de  PAcadémie  ;  par  M.  R.  Thomassy  (voir 
ce  nom). 

Villeneuve  (vicomte  Alban  de).  Cours  sur  l'histoire 
de  l'économie  politique,  plan;  I,  34. — 1"^"=  leçon  ; 
83.— 2*=  leçon;  225.— 5<=  leçon;  269  :  suite  ;  336. 
—4'-  leçon;  421.— 3=  leçon  ;  309  :  suite;  II,  13. — 
^•^  leçon  ;  83  :  suite  ;  168.— 7'  leçon  ;  241.— 8«  le- 
çon ;  521.-9^  leçon  ;  III,  14.— 10<=  leçon  ;  163  : 
suite  ;  552.  —  11'^^  leçon  ;  401  :  suite  ;  IV,  90.  — 
12"^  leçon;  161  :  suite;  234.— 15«^  leçon;  521. 

Vitraux  de  Saint-Urbain  de  Troyes.  Ce  qu'ils  offrent 
de  remarquable  sur  le  pape  de  ce  nom  ;  1 ,  168. 
— Un  mot  sur  l'origine  de  ce  genre  de  peinture  ; 
IV,  127. 

Voies  romaines.  Nom  de  chacune,  avec  les  catacom- 
bes correspondantes  qui  les  traversent  ;  III,  115; 
IV,  109. — Autres  monumens  qui  les  décoraient; 
ib.,  185. 

Voigt  (M.).  Histoire  du  pape  Grégoire  Tii  et  de  son 
siècle;  IV,  .598. 

Volny  Lliotellier.  Ses  poésies;  IV,  258. 

Voltaire.  Sur  ses  attaques  et  sa  guerre  contre  la  re- 
ligion ;  IV,  262.  -Sa  correspondance  avec  Frédé- 
ric II ,  publiée  par  M.  Foisset  (voir  ce  nom). 
Voyage  au  Bri>s'l.  Kelation  ;  III,  466. 

Wirikeliiiann  à  Itorae  et  ce  qu'il  en  dit;  111,  297. 
Wiseiiian  (M.).  Sur  la  vie  de  Grégoire  VII ,  de  sir 

Gresley  ;  1,  ïiiO;   Il,2.-.l. 
Zodia(]ues  égyptiens.  Conséquences  ridicules  qu'on 
voulait  en  tirer  contre  l'Ecriture;  IV,  276. 


FIN  DE  LA  TABLE  DES  QUATRE  PREMIERS  VOLUMES. 


I